Here under follows the transcription of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.
 
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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ÉTAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Économie sociale
5. Politique et Église
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX



H.-S. CHAMBERLAIN


LA GENÈSE
DU XIXME SIÈCLE

ÉDITION FRANÇAISE PAR ROBERT GODET


TOME I

 SIXIÈME ÉDITION




PARIS
LIBRAIRIE PAYOT & CIE
106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 106

I



LA GENÈSE

DU XIXME SIÈCLE

TOME PREMIER
II



IMPRIMERIE DELACHAUX & NIESTLÉ — NEUCHATEL
1913

III

HOUSTON STEWART CHAMBERLAIN

LA GENÈSE
DU XIXME SIÈCLE

ÉDITION FRANÇAISE PAR ROBERT GODET

TOME PREMIER

Nous appartenons à la race qui de
l'obscurité s'efforce vers la lumière.
GOETHE

SIXIÈME ÉDITION



PARIS
LIBRAIRIE PAYOT ET Cie
46, RUE SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 46

Tous droits de reproduction réservés.

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(Page vide)
 
V

Au physiologiste
JULIUS WIESNER

en toute déférence et gratitude
ce livre est dédié
qui témoigne de certaines convictions précises
sur des objets de science et de philosophie.
VI

(Page vide)

VII


PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
    Depuis que nos métaphysiciens ont institué l'utile pour critère du vrai, voilà nos éditeurs, libraires, bibliographes, bien affermis dans le pressentiment que le succès d'un livre donne la mesure de son mérite. On ne saurait, néanmoins, s'avantager ici du pragmatisme. Spéculation philosophique ou spéculation tout court, on répugne à exploiter la confusion qu'il accrédite, et l'on n'essayera pas d'appliquer une règle qui la consacre. Si les deux gros volumes formant le présent ouvrage ont tenté en pays allemands plus de cent mille acheteurs, et si, à peine traduits en langue anglaise, ils conquièrent les suffrages du public britannique ou américain, ce débit immodéré n'autorise pas à les présumer excellents dans l'opinion des gens de goût, qui sont le petit nombre; d'aucuns, on l'accorde, en inféreraient à bon droit la conséquence inverse — et singulièrement du point de vue français.
    Cependant, digne ou non d'éloge, La genèse du dixneuvième siècle apparaît digne d'attention par le fait seul qu'elle répond aux voeux d'une immense clientèle étrangère et qu'en y répondant elle contribue — de l'autre côté du Rhin, de l'autre côté de la Manche, de l'autre côté de l'Océan — à définir, à orienter, à stimuler ces aspirations. Car telle est proprement, ramenée au minimum irréductible, l'évi-

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PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE


dence du fait brut. Tombée dans le terrain favorable où elle avait puisé une part de ses aliments, la pensée de l'auteur a germé et fructifié; elle est devenue aliment à son tour; elle va se propageant, force vive, de cerveau en cerveau, et chaque jour qui passe témoigne de son action. Action, suivant les avis, bonne ou mauvaise, opportune ou intempestive — ou ne la juge pas, on la constate. Ce serait donc une erreur que d'imaginer sous ce titre : La genèse du dix-neuvième siècle, quelque arbitraire tissu des rêves ourdis par un songeur isolé, jouant à rebâtir le monde entre les murs de son cabinet. Chamberlain nous révèle un état d'âme dont beaucoup de ses lecteurs accusaient déjà les symptômes, et qu'il confirme en imprimant à leurs esprits sa direction.
    Dans les Discours de combat, Brunetière signale fréquemment à son auditoire le danger « de s'enfermer en soi et dons les frontières de son propre pays ». Curieux lui-même de « ce qui se pense et s'écrit hors de France », il déclare : « Nations de l'ancien et du nouveau monde, nous vivons désormais tous en spectacle à tous, et rien d'étranger ne saurait nous être indifférent. » Kant ou Berkeley, Mommsen ou Carlyle, Goethe, Ibsen, Tolstoï, Nietzsche, il prêche d'exemple; et c'est, entre autres, le Wagner de Chamberlain qui l'aide à étayer sa thèse de la renaissance de l'idéalisme. Quelle attitude eût-il adoptée en découvrant dans cet écrivain qu'il appréciait, qu'il invoquait, un adversaire politique et, pour ainsi parler, l'exact antipode de sa mentalité religieuse ? Nul doute qu'il l'eût combattu énergiquement, mais — comme il combattait — chevaleresquement : notant avec plaisir, dans les intervalles de la lutte, une entente au moins partielle sur les points qui les rapprochaient. De ce nombre, et de cette sorte, est leur revendication de l'idée nationale. Quand le nationaliste Brunetière opine : « On ne profite que de ce que l'on transforme en sa propre substance; il ne faut donc pas essayer de nous faire une âme russe ou suédoise, mais des qualités de l'âme suédoise ou de l'âme russe il faut retenir celles qui peuvent servir à l'enrichissement de l'âme

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PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE
française », voilà tout juste — et concernant chacun des peuples qui coopèrent à la culture européenne — l'opinion du nationaliste Chamberlain. Seulement Chamberlain a, pour la défendre, un double avantage sur Brunetière : car il aperçoit, entre ces nations particularisées dans leur manière d'être, un lien de race et une communauté de besoins sous la variété des génies et des instincts divergents; et sa péremptoire réprobation du plan universaliste cher au critique français — mais surtout romain — fait qu'il plaide avec plus de logique pour l'intégrité et l'autonomie des personnes ethniques.
    Il est vrai : ce fils d'un amiral anglais, qui fut collégien à Versailles, qui fut étudiant à Genève, qui interrompit ses travaux scientifiques commencés en Suisse pour aller soigner au midi du la France, puis en Allemagne, puis en Autriche, une maladie longtemps inexorable d'où date sa carrière d'écrivain; qui employa ses loisirs — études encore — à lire dans le grand livre du monde, et qui en déchiffra plus d'une page énigmatique avec l'assistance de pêcheurs norvégiens ou de pâtres balkaniques, de moines italiens ou de financiers juifs, de belles Espagnoles sans profession spécifiée, d'ardents Tsiganes, d'austères Sefardim, de mille autres collaborateurs involontaires rencontrés au hasard de lointaines pérégrinations; ce pèlerin passionné qui tenta d'explorer le mystère d'une âme humaine au visage innombrable, miroir de son innombrable diversité, et qui, la voyant revêtir des physionomies d'autant plus déterminées qu'elle s'épanouissait davantage, y reconnut une loi du développement biologique; ce champion — dès lors — de l'individualisme sous tous ses modes, même collectif, et — dès lors aussi — de l'idée nationale, dont il est l'avocat le moins suspect de chauvinisme.... cet avocat plaide en allemand. Mais n'appert-il pas de son curriculum vitae que l'on prendrait à tort la langue du plaidoyer pour un signe irrécusable de la mentalité de l'avocat? Elle lui a valu de se faire mieux écouter d'un public qui lui était, sous certains rapports, plus familier —

X PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE
plus congénère aussi par l'harmonie préétablie de certaines intuitions, notamment esthétiques. Elle l'a exposé ailleurs au travestissement de ses doctrines par des adversaires plus avisés que braves, qui triomphèrent d'un Chamberlain fictif dans l'esprit de lecteurs généralement impuissants à découvrir, sous ce fantôme de l'auteur, l'auteur réel : victoire sans péril et sans gloire, dont on citera maint exemple en cette version du texte loyalement restitué. Eh bien, quiconque y recourra de bonne foi, soit qu'il envisage le principe de l'inspiration, soit qu'il examine le détail de la documentation, se rendra compte que l'Anglais Houston Stewart Chamberlain, fixant en prose allemande une pensée formée pour partie à l'école de la France, est proprement un Européen; mais un Européen, on le répète, « nationaliste » (c'est l'antonyme de « cosmopolite »); nationaliste, et assez conscient des fins psychiques du nationalisme pour ne redouter point d'y mettre obstacle quand il remonte au fondement physique de la nation, au facteur tout ensemble élastique et rigoureux de l'individualité ethnique — à la « race ». De plusieurs races de la planète Chamberlain construit les images avec des traits empruntée aux réalités himoriques. Dans le concept d'une de ces races — celle dont l'image vise à nous portraiturer — il inclut les caractéristiques de plus en plus diversifiées, et pourtant rapportables encore à un seul et même type, de la famille.... disons celto-slavo-teutonne.
    Mais quel mot rébarbatif est-ce là ! et, avec ses trois compartiments juxtaposés au petit bonheur, de quel incommode emploi ! Chamberlain en a cherché un autre, plus maniable parce que plus synthétique, et par là aussi plus évocateur de la vivante image qu'il désirait susciter en nous. Or on doit ici prévenir une équivoque la plus fâcheuse du monde, car elle rendrait impossible au lecteur français l'intelligence du présent ouvrage. Cet homo europaeus partout semblable à lui-même dans l'instant qu'il surgit des limbes de la préhistoire, et bientôt aussi divers en ses aspects que les aptitudes dont il s'atteste surabondamment doué, tel savant le dé-

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PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE
nomme « race dolichoblonde ». Mais nous n'eussions pas, on l'avouera, gagné beaucoup par la substitution des Dolichoblonds aux Celto-slavo-teutons. D'ailleurs cette étiquette préjuge, quant au passé, les conclusions de l'anthropologie — conclusions dont Chamberlain souligne l'actuelle incertitude — et, s'agissant d'aujourd'hui, qui ne voit que, prise à la lettre, elle offense le bon sens ! Valait-il mieux parler, comme fait encore M. Vacher de Lapouge, d'« Aryens modernes » ? L'imprécision somatique, sinon linguistique, du terme « aryen » nécessite tant de réserves, soulève tant d'objections, que l'auteur n'y attache jamais — si d'aventure il en use — qu'une intention morale, suggérée par l'étymologie : « qui compte au nombre des amis ». Se devait-il donc résigner à intituler « Barbares » une sorte d'hommes qu'il tient pour les réels artisans de notre civilisation et de notre culture, pour les héritiers légitimes du patrimoine hellénique et romain, pour les dépositaires qualifiés de la révélation chrétienne? C'eût été compliquer d'une perpétuelle ironie, au risque d'un malentendu perpétuel, la démonstration de sa thèse. Après élimination des vocables manifestement impropres, Chamberlain s'est décidé pour celui qu'il estimait le plus expressif d'une notion historique concrète, le plus significatif de la région et de l'heure où débute une ère nouvelle dans le temps et dans l'espace. Il à baptisé « germanique » ce complex de peuples parents dont l'effort va déplacer le centre de gravité culturel et politique de l'Europe : désignant ainsi, par une convention simplificatrice, non seulement les Germains au sens restreint — les Germains de Tacite — mais encore les Celtes et encore les Slaves.
    On dit : une convention simplificatrice. Ceux-là qui ne peuvent l'admettre à ce titre perdraient leur temps à feuilleter un livre où elle règne tout du long : ils n'y entendraient goutte et prêteraient à l'auteur des opinions frisant le monstrueux. En réalité, les « Germains » de Chamberlain dérangent moins nos habitudes de pensée que de discours. Et sans doute imagine-t-on des conventions que rien ne saurait

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PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE
valider aux yeux d'un homme raisonnable. Si quelqu'un s'avisait d'appeler « Teutons », ou « Slaves », ou « Celtes », tous les Celto-slavo-teutons, nous renoncerions incontinent à pénétrer plus avant dans les arcanes de sa théorie : mais ces noms traduisent des concepts parvenus respectivement à un degré de détermination où n'atteignit jamais le concept de « Germains »; et c'est parce que le mot de « Germains » exprime la notion la plus indéterminée, qu'il apparaît le plus extensible. Qui sont les « Barbares » auxquels il s'appliqua précisément, à l'exclusion de tous autres, et depuis quand fournit-il une dénomination globale pour un des trois membres du complex? Autant de savants, autant de réponses. Nul peuple ne s'est jamais dit lui-même « germanique ». Et même — à supposer fondées les hypothèses de divers philologues (que résume le texte sans d'ailleurs y insister) — ce ger et ce man auraient le mérite de l'éclectisme jusque dans leur dérivation étymologique, car on les apparente à deux ou trois racines celtiques, voire à une racine slave, et l'on n'est point assuré de leur attache dans les idiomes tudesques. Mince argument, certes ! mais — on l'espère — à la portée des susceptibilités ombrageuses qui menaceraient de se froisser indûment, ou des orgueils trop prompts à s'enfler outre mesure.
    Ce qui est de plus de conséquence — indépendamment de ces raisons, et d'autres encore, qu'allègue l'auteur — c'est, en l'espèce, l'extraordinaire polymorphie du Germain, effet patent d'une cause obscure qui gît dans le secret de son sang extraordinairement assimilateur. D'Arbois de Jubainville estime probable qu'il y a en Allemagne plus de sang gaulois qu'en France; et Treitschke attribue à cette infusion de celtisme l'efflorescence artistique de l'Allemagne du Sud comme il impute à l'appoint slave l'essor politique de l'Allemagne du Nord. Quand donc nous parlons de Slavo-Germains et de Celto-Germains, exprimant ainsi des faits d'ordre physique et psychique, ces faits ne nous indiquent-ils pas où réside, avec le maximum de plasticité, le minimum de particu-

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PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE
larité? Ne nous apprennent-ils pas, si l'on ose le dire, quelle est, dans le gâteau, la part relativement neutre de la farine, et quelle, la part du levain qui fait lever la pâte ? Seulement, avec ou sans levain, c'est la pâte qui définit le gâteau dans sa généralité. Et si nous considérons quelque exemple du phénomène inverse — soit l'exemple des Francs, qui, de l'avis de M. Lanson, « déformèrent moins qu'ils n'excitèrent le tempérament gallo-romain », qui « agirent comme un puissant réactif, ajoutant sans doute aux éléments celtiques et latins, mais surtout les forçant à se combiner, à s'organiser en une forme nouvelle », — nous reconnaîtrons que, dans ce cas, la farine n'était pas si neutre qu'elle n'ait recélé un principe intrinsèque de construction, ni le sang tellement assimilateur qu'il n'ait manifesté sa vertu propre de liaison. Aspect complémentaire du pur « germanisme », par oû il s'avère comme l'un des facteurs les moins exclusifs de la race — si race il y a — dans l'exercice même de son énergie la plus « réactive ».
    Un mot n'est d'abord qu'un mot; l'essentiel est de s'entendre sur l'acception qu'il doit assumer. Mais, dans cette acception convenue, le « Germains » de Chamberlain traduit-il une réalité, et quelle réalité ? Les mélanges dont nous entretiennent d'Arbois de Jubainville, Treitschke, M. Lanson, tirent tout leur intérêt de la différence des sangs mélangés. Est-ce antérieurement à cette différence que les « Barbares » présentaient une congénitale affinité, justifiant l'attribution à leurs mânes, et même à leurs descendants en chair et en os, d'un nom générique commun ? S'il est vrai qu'issus d'une même souche ils en formèrent peu à peu des variétés, dérivées du type par un processus de différenciation qui s'accentue chaque jour, ce processus n'a-t-il pas effacé déjà tous les traits de parenté? Et si le type, du plus loin qu'il s'offre à notre observation, apparaît ondoyant et divers, a-t-on le droit de le dire « typique », et faut-il parler de « race » ? Chacun de ces problèmes en suscite beaucoup d'autres qu'il incombe à l'auteur de scruter, et que l'on ne songe

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PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE
pas à effleurer ici. Touchant Gaulois et Germains (ceux-ci désignant les variétés de Barbares comprises sous ce terme vers l'époque des invasions cimbres), M. Gabriel de Mortillet assure, dans sa Formation de la nation francaise : « La caractéristique des deux groupes est exactement la même. » Bien qu'un peu plus conjectural, le signalement du Slave non adultéré — du Slave de la migration, peu à peu exhumé de ses sépultures — l'identifie en somme avec les deux autres. Lui aussi porte la ressemblance du « surhomme » évoqué par Florus en la personne de ces Gaulois (corpora plus quam humana, etc.) qui perpétuent au deuxième siècle, dans l'Italie septentrionale, le souvenir des compagnons du Brenn, tout pareils eux-mêmes à ces Germains dont Tacite note, au début de notre ère, la haute stature, les yeux céruléens, les tignasses rutilantes et la pureté de race (nullis aliis aliarum nationum connubiis infectos, propriam et sinceram et tantum sui similem gentem). Mais remarquons-le dès maintenant : Chamberlain a trop usé du mètre, du compas, de la balance et des autres moyens d'investigation anthropologique pour ne pas se montrer circonspect en une matière si délicate. Dolichocéphalie, blondeur et le reste.... il ne dédaigne pas ce genre de renseignements, mais il ne s'en exagère pas l'importance. Il sait que les formules statistiques, fussent-elles poussées au maximum d'approximation, ne définiraient encore que des « moyennes », c'est-à-dire pour une part des abstractions, et qu'elles ne circonscriront jamais rigoureusement le champ de la personnalité réelle; il sait qu'en l'état de notre science, et même au cas le plus favorable, les critères physiques les plus significatifs laissent peut-être présumer quelque éventualité de l'ordre mental, mais sans garantir aucunement qu'elle se produise. Cependant, quand on parle de race, n'a-t-on pas en vue surtout un ensemble de faits somatiques? Les Ray, les Jussieu, les Candolle — répond Chamberlain — ont déterminé les principales familles de plantes avant de découvrir les caractères, souvent très cachés, qui permettent d'en établir anatomique-

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PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE
ment la parenté; on a procédé de même dans les tentatives d'ordonnance du monde animal; pourquoi n'appliquerait-on pas cette méthode par rapport à l'homme ? Elle consisterait ici à déterminer quels groupes existent comme races manifestement individualisées, moralement et intellectuellement reconnaissables à des signes distinctifs, et, là-dessus, à rechercher s'il existe des caractères anatomiques utilisables pour la classification. Nul doute qu'il en existe, puisque l'on ne rencontre point, en ce bas monde, l'âme indépendante du corps, et puisque, tout le long de l'histoire, la dégradation des génies ethniques va de pair avec celle du type où s'était fixée leur individualité. Mais comme notre connaissance de ces caractères anatomiques est rudimentaire, il sied qu'à ses lacunes supplée notre étude des caractères spirituels. Et ainsi Chamberlain n'omet point d'enregistrer, chez les variétés de son « Germain », l'analogie des dominantes physiques relevées jusqu'à ce jour, sous telles réserves qu'elles comportent : simples dominantes, d'ailleurs, et qui par leur élasticité même annoncent virtuellement l'amplitude des futures divergences; mais il enregistre encore et surtout l'analogie des dominantes psychiques : elles aussi riches et multiples, donc aptes à engendrer par évolution de surprenants contrastes.
    Dans l'un ni dans l'autre ordre l'élément d'unité n'exclut le principe de diversité : condition d'équilibre qui prémunit les « Barbares » contre le danger de s'immobiliser en se pétrifiant, ou de s'éparpiller en une quantité d'atomes réfractaires aux combinaisons fécondes. L'effort de Chamberlain tend à nous éveiller au sentiment de cette unité constitutive, en la dégageant des phénomènes superficiels qui sont toujours nouveaux; mais il ne cesse de diriger nos regards sur le spectacle de ce perpétuel renouvellement, y admirant le jeu merveilleusement varié de facultés merveilleusement créatrices — à moins toutefois qu'il n'y discerne et n'y déplore l'action d'une âme ou d'un sang étrangers, c'est-à-dire inassimilables à l'organisme de la race durant

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PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE
que celle-ci conserve son idéal, norme corrélative de sa pureté. Des exemples? Le lecteur vient de l'entendre : il ne saurait apercevoir nettement ni l'opposition des nuances ni leur harmonieuse fusion, s'il n'envisage, avec l'auteur, le mode des institutions autant que la forme des crânes, et les conflits d'aspirations religieuses, artistiques, philosophiques, politiques, autant que les croisements de sang. Ajoutons que les analogies les plus profondes, ou qui sembleraient telles à certains esprits, sont aussi les plus intimes et les plus subtiles : elles ne persuadent que la sensibilité. Qui n'a reconnu — quand il vibra aux brumes du Rhin dans cette « mélodie triste » où délire Tristan, dans cet « enchantement du Vendredi Saint » où prie Parsifal — un écho très pur de l'adorable poésie bretonne, évanouie aux brumes de l'Atlantique avec son trésor de symbolique passionnée? Et, de même, quel rêveur se refuserait à goûter un mystérieux concert d'intuitions entre cette épopée allemande qu'emplit la détresse mais non la joie du Nibelung, ce cycle héroïque serbe né d'un désastre — Kossovo ! — et sans voix pour la gloire d'Etienne, cette Chanson française élisant l'obscur Roland, Roland vaincu, parmi tant de guerriers fameux qu'illustrèrent leurs victoires, et s'immortalisant de sa mort ?... Seulement, là où le rêveur discerne des « preuves », car effectivement il éprouve, un assembleur de fiches ne trouve pas de quoi enrichir son répertoire : l'instrument lui fait défaut qui mesure de ces objets la valeur et la pertinence. Aussi bien convient-il, dans un résumé très succinct, de marquer le plus tôt possible les traits les plus saillants.

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*   *

    Nous avons accoutumé d'opposer ce concept : les « peuples germaniques », à cet autre concept : les « peuples latins ». On a dit que la terminologie adoptée par Chamberlain modifiait moins par elle-même nos habitudes de pensée que de discours. L'opposition entre Germains et Latins subsiste-t-elle donc pour lui dans les termes où nous la statuons? Non;

XVII PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE
mais c'est en vertu du rôle qu'il assigne à la « race » dans les affaires des hommes : car en soumettant à l'épreuve de cette pierre de touche — la race — chacun des deux termes opposés, il en dissocie les éléments, et la scission qui se produit dans l'un aussi bien que dans l'autre ne peut évidemment coïncider avec la ligne décrite par une barrière dressée entre eux. On dira plus loin comment Chamberlain, d'un point de vue général, interprète le phénomène de race (entendu provisoirement comme un mode collectif d'individualité), et il sera temps de juger alors ce que valent ses raisons pour affirmer l'existence d'une race particulière qu'il baptise « germanique ». Celle-ci est seule en cause dans l'instant, et il importe de bien saisir ce qu'elle représente. Ces « Germains » de Chamberlain — le lecteur le sait déjà — sont tous les peuples dits « barbares » qui, du Nord de l'Europe où l'histoire relève d'abord leurs traces, envahissent le reste du continent et — sous des espèces celtiques, slaves, tudesques, correspondant aux premières phases de leur différenciation — concourent à ériger l'édifice d'un monde nouveau. Ils le bâtissent à leur image, plus fruste tour à tour et plus orné, complexe et d'une diversité croissante. Du monde ancien à l'assaut duquel ils se ruent, Celtes, Slaves, Teutons essayent de retenir ce que chacun pressent conforme à son génie et devine sang de son sang; ce que tous — « Aryens » qu'ils sont — comptent « au nombre des choses amies » : tel l'Ostrogoth Théodoric qui, sitôt maître de Rome (mais non imperator, car il en décline le titre), pourvoit à la protection des monuments, des statues, de tous les vestiges d'un art contre lequel s'était brutalement déchaîné le vandalisme (le vrai !) de l'empereur Théodose et de ses successeurs, avec l'auxiliaire du fanatisme ecclésiastique. En revanche, ils jettent bas sans pitié ce qui offusque leur instinct de Celtes, de Slaves, de Teutons — de « Germains », dit Chamberlain pour abréger — et cet instinct « germanique » guidera leur postérité dans les voies diverses où elle s'engage, aussi longtemps du moins qu'elle conservera

XVIII PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE
quelque trait de la gens propria et sincera, tantum sui similis : il s'affirmera pleinement — de toutes parts et en tous domaines — dès le treizième siècle environ; et si la prétendue « Renaissance » n'est pas à proprement parler une « mort », et si elle est sous certains rapports une « naissance » véritable, c'est que le même instinct s'exalte alors au plus haut degré chez un Michel-Ange par exemple (si justement rattaché par Rodin à ses origines gothiques) ou chez un Shakespeare qui, pas plus que lui, ne sait un mot de grec ou de latin. « Germanique », à l'heure où nous sommes, signifierait donc tout ce qui, dans nos institutions, dans nos productions, dans nos personnes, provient de la souche celto-slavo-teutonne, tout ce qui en perpétue la vitalité et qui la manifeste par un développement poursuivi dans les mêmes directions : développement ramifié à l'infini — car l'arbre atteste la richesse de sa sève — mais gouverné par d'imprescriptibles lois — qui sont les lois de la race. Cette race, Chamberlain la considère dans ses querelles avec elle-même (car elle active le processus de différenciation en se déchirant sans cesse de ses propres mains), dans ses conflits avec d'autres races (par où ce processus s'accélère en cas de croisements, d'absorption, etc.), enfin et principalement dans sa lutte avec le plus redoutable de ses ennemis, savoir : l'absence de race, le sang mêlé sans mesure et l'âme incurablement abâtardie du « chaos ethnique ». Chamberlain a-t-il inventé le mot? Peut-être bien. Il est sans doute le premier qui ait défini la chose avec le degré de précision qu'elle comporte. Le chaos ethnique — sous son aspect jadis le plus palpable — c'est l'Imperium déliquescent où l'idée romaine survit au sang romain, une fois tarie la source de ce sang, et se survit à elle-même en se parodiant dans les cerveaux de plus en plus stériles d'une humanité de plus en plus amorphe. Césarisme, absolutisme, universalisme, autant de formules de ce chaos contre quoi les « Barbares » dressent le fait de la race, l'instinct de l'individualisme, le propos de la liberté, l'appareil de la nation. Et chacun de nous, du mo-

XIX PPRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE
ment qu'il descend en quelque manière de ces « Barbares », porte dans le sang, dans le coeur, dans la tête, une dose du ferment tonique; mais qui oserait se flatter aujourd'hui d'avoir complètement échappé à l'infection du virus chaotique ?
    La question des peuples « latins » et des peuples « germaniques » ne se pose donc pas pour l'auteur dans les termes habituels, c'est-à-dire nationaux; il ne trace pas sa ligne de démarcation entre telles nations et telles autres nations, mais entre la race, fondement des nations, et le chaos par défaut de race, agent de la dénationalisation (laquelle a aujourd'hui un synonyme : l'internationalisme). Faut-il concevoir cette frontière géographiquement et — par une vue sommaire jusqu'à la puérilité — l'imaginer courant entre un « Nord » germanique et un « Sud » chaotique ? Elle ne présente, en vérité, pas de sens plus grave que celui qu'elle revêt pour le psychologue dans les cas particuliers : à travers quelles âmes passe-t-elle et ne passe-t-elle point? Mais il n'y a de science que du général. On établit un départ approximatif par la seule méthode possible, fondée sur cette observation élémentaire, que ratifierait M. de La Palisse : où cesse la race commence l'absence de race; et il suffit pour marquer que la « latinité » de Chamberlain diffère autant de nos « peuples latins » que ses « Germains » diffèrent de nos « peuples germaniques ». En effet, cette aire spirituelle plus que géographique de la mixtion déréglée, cette lèpre même qu'avec l'empire — cloaca gentium — propage le chaos ethnique, elle n'a plus de « latin » que le nom dès lors que le sang des métis s'est entièrement substitué au sang des Romains et que l'idée impériale a pour jamais étouffé, en se les annexant, tous les principes dont avait jadis vécu la Rome républicaine. Chaque siècle marque de nouvelles étapes de la dissolution, depuis le passage du Rubicon et l'institution de l'autocratie jusqu'à l'absorption de tous les droits par le « monarque » et à l'égalité de tous ses « sujets » devant la mort civile. Mainte noble variété de race naît

XX PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE
encore, dans l'intervalle, du commerce de Rome blessée avec les vigoureux prétendants qui se bousculent à son chevet : et, par exemple, cette race gallo-romaine qui réunit, gracieuse et fière, plus d'une passion du Celte authentique à plus d'une vertu de l'authentique Romain.
    Brunetière, on le sait, se fût bien contenté de ne voir qu'elle en France. Il cite avec assez de complaisance la brochure sur le Tiers Etat où Sieyès suggère de « renvoyer dans les forêts de la Franconie toutes ces familles qui conservent la sotte prétention d'être issues de la race des conquérants », et où il assure que la nation, ainsi épurée, se consolerait « d'être réduite à ne plus se croire composée que des descendants des Gaulois et des Romains ». Se consolerait, mais à quel prix? Sans l'envahisseur d'outre-Rhin qui, selon Brunetière, vint « malencontreusement interrompre et retarder le progrès du génie latin », qu'est-ce, par exemple, qui aurait fourni ce « puissant réactif » dont M. Lanson estime qu'il ne « déforma » point les éléments latins et gaulois, mais les aida à se combiner en une « forme nouvelle » ? Et que veut dire Sainte-Beuve, lorsqu'il emprunte au vocabulaire d'Augustin Thierry la définition d'une de ces « formes nouvelles » et qu'il appelle la famille Pascal « une seconde invasion franke » ? Afin d'ajuster l'âme française à l'idéal romain que s'en fait Brunetière, va-t-il falloir — recourant à Sieyès pour les moyens — l'amputer de sa part pascalienne? Notons que, de ce point de vue, sa part celtique n'est recevable elle-même qu'à corrections. La méfiance qu'elle inspire à Brunetière perce en maints gestes spontanés du critique, mais peut-être n'apparaît-elle jamais plus significative que lorsque, inconsciente, elle s'exprime par un détour de sa pensée politique ou religieuse. Prenant, pour le rencontrer, un détour analogue, souvenons-nous de cette analyse de la sensibilité bretonne que Chateaubriand étudie en Lucile (ou qu'il lui prête) : mélange, conclut-il, de « génie grec » et de « génie germanique ». Si Brunetière, qui se passerait volontiers du second, tient encore moins au premier, que reste-t-il de

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leur mélange? Or le dénigrement de ce génie grec tourne en manie chez l'adorateur du génie latin. Jusqu'à Brunetière, c'était l'Hellène qui, comparé au Romain, semblait un prestigieux créateur et le Romain, comparé à l'Hellène, plutôt un maître technicien. Pour Brunetière, nous ne recevons du Grec, frivole « virtuose », que « des leçons de rhétorique »; du Grec, infatigable élaborateur de mythes, qu'un funeste encouragement à l'hérésie; mais surtout le Grec nous incite à nous distinguer nettement de la tourbe humaine, et c'est pour avoir succombé à cette tentation qu'il n'a pas, tel le Romain, connu l'« homme ». L'opinion de Brunetière ne perdrait rien de son originalité, elle cesserait simplement de nous intéresser dans l'instant, si par une heureuse fortune il ne l'énonçait de façon à corroborer la thèse de Chateaubriand. Imagination débordante et néanmoins disciplinée, largeur et liberté d'esprit, altière passion d'individualisme, chacun de ces traits dont il fait grief à l'Hellène traduit une qualité distinctive du Celte. Et combien, en effet, leurs génies n'attestent-ils pas d'affinités, depuis le temps où l'apôtre Paul adresse à des Galle-Grecs une épître abrogeant le « joug de servitude » ecclésiastique au nom de l'évangile de « liberté » — toutes intuitions qui devaient faire incriminer d'hérésie un Scot Erigène et bien d'autres nobles Celtes, non moins qu'un Origène et bien d'autres nobles Grecs — jusqu'au temps où le prêtre Abélard ose affirmer la supériorité du Timée sur la Genèse, de la conception platonicienne du monde sur la conception mosaïque, et où il rejoint, lui aussi, Origène en postulant comme base de la pensée religieuse l'idéalité transcendantale de la notion d'espace : vue métaphysique qui — soit dit en passant — a pour effet de confronter l'homme avec son Dieu non plus dans un ciel empirique, mais dans un royaume du « mystère » accessible dès cette vie à la volonté « convertie »; en sorte que le pieux Breton, dépassant maint réformateur futur, atteint au pressentiment de cet « empire des buts » par où l'Allemand Kant donnera une formule germanique de la révélation chrétienne.

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    Qu'importent, d'ailleurs, ces analogies, entre mille autres que suggérerait la comparaison des inspirations poétiques ou religieuses ? Envisagé en lui-même, le Celte ne s'affirmet-il pas sans cesse — histoire et mythe — dans sa résistance opiniâtre aux entreprises de nivellement, soit qu'il prolonge l'aparté hautain de sa conscience et de sa race, ou que, sous la figure de son roi légendaire, il défie l'Empereur et marche sur la Ville? En commentant cet exploit d'Arthur, M. Philéas Lebesgue remarque dans sa préface à une version de Marie de France : « Ainsi une seule puissance s'avérait supérieure au dogmatisme romain, c'était le libre esprit celtique.... » Et traitant de la poétesse exquise dont un impénétrable incognito nous voile encore la personne, le même écrivain se demande si elle fut ou ne fut pas, « à l'époque mystérieuse entre toutes où deux Frances rivales se combattaient » le porte-parole « de telle secte plus ou moins teintée d'hérésie qui s'efforçait de faire grandir à l'abri d'un certain idéalisme.... l'esprit individualiste de purification par l'épreuve personnelle ». Il ne peut se prononcer, mais il ajoute : « En tous cas Rome flaira le danger et, pour le conjurer, sut faire momentanément alliance avec la royauté française ». Comment Brunetière, attentif à ce même danger dans l'hellénisme, ne le « flairerait-il » pas dans le celtisme ? Do là son embarras pour indiquer avec précision ce qu'il en souhaite perpétuer. Conduit par le livre de M. Lebesgue à s'occuper encore de Marie, M. Remy de Gourmont écrivait récemment : « Ils sont bien absurdes, ceux qui enlèvent le mot « celtique » de l'expression qui caractérise notre état ethnographique, et qui nous réduisent à la dénomination de latins. » Mais à quoi sert de garder le mot, si l'on ne garde pas la chose? Brunetière parle volontiers d'une « Gaule », de même qu'il s'indignerait à l'idée de débaptiser la « France » sous prétexte de Francs : or que retient-il du Gaulois dans l'image qu'il se peint de ses Gallo-Romains ? Ce ne saurait être, on pense bien, cet « esprit gaulois » qui constitue, selon M. Lanson, la « forme dégradée du type français », faite « de

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basse jalousie, d'insouciante polissonnerie et d'une inintelligence absolue de tous les intérêts supérieurs de la vie... » Pour sévère que soit un tel jugement, Brunetière sans doute y eût souscrit. Mais, plus latin que Jules César, il semble n'attacher vraiment son coeur qu'au seul Gaulois déchu des pures traditions celtiques, parce que plus exposé que les autres aux influences dissolvantes — ea quae ad effeminandos animos pertinent, ainsi qu'on lit dès le premier paragraphe du premier livre de la Guerre des Gaules. Un Celte, mais déceltisé; un Gaulois, mais dégauloisé : condition indispensable pour qu'il s'incorpore au giron d'une Rome elle-même déromanisée, et désormais synonyme de chaos ethnique.

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    On a laissé pressentir qu'entre les deux modes, ancien et moderne, de cette Rome qui fut un Empire, et qui est une Eglise, Chamberlain aperçoit un étroit rapport. C'est le cas des plus fervents « Romains » de notre temps. Mais la difficulté qu'on éprouve à les accorder entre eux, et parfois avec eux-mêmes, nous enseigne combien il est nécessaire de se montrer précis en cette matière, et de n'y rien dissocier et de n'y rien confondre qu'à bon escient. La Rome surtout « Empire » de M. Paul Adam souffrirait-elle une comparaison avec la Rome surtout « Eglise » de M. Charles Maurras ? On va s'efforcer de suivre un instant le premier, parce que, puissant remueur d'idées, il heurte à plus d'une reprise la thèse adverse de Chamberlain, qui se formulera d'autant mieux par contraste. À la veille d'un voyage en Amérique du Sud — où il n'allait pas interroger le chaos ethnique sur la raison de son infériorité, tel M. Garcia-Calderon, mais où il projetait d'exposer d'autres « évidences latines » — M. Paul Adam tint à un reporter le langage que voici : « Toutes les grandes découvertes ont été, à mon avis, l'oeuvre des races latines et n'ont jamais été, sauf celles de Newton, l'oeuvre des races septentrionales. Je vais plus loin. Notre histoire nous prouve que lorsque nous avons été envahis et dominés

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par les gens du Nord, notre génie a été comme enseveli. L'on n'entend plus parler alors dans le monde de découvertes importantes. Il faut que l'idée romaine resurgisse pour vivifier nos âmes....  Ne négligeons rien de Rome. Reconstituons la Ville. C'est la plus sûre chance de vaincre Vikings, et Germains. Veuillons être l'empire latin d'abord. » M. Paul Adam, on le voit, marque un progrès sur Brunetière : après élimination des Francs et des Celtes, écrasement des Vikings. Cette barque de cuir qui déposa sur la côte normande les scandinaves aïeux de Pierre Corneille, il n'eût point consenti qu'elle y abordât. Et il indique pour l'avenir un sûr moyen de défense : l'empire latin, la Ville. Seulement cette Ville prête à l'équivoque; et comme M. Paul Adam ne trouve pas, en une rapide interview, le loisir d'énumérer les découvertes dont il a entendu parler, on est réduit sur ce point aux conjectures, soit qu'il faille rectifier quelques états civils ou démasquer quelques imposteurs, de Roger Bacon à Copernic et de Kepler à Kant, de Gutenberg à Crompton, de Watt à Bunsen, de Faraday à Edison, etc. On ne croit pas toutefois hasarder trop en présumant que les génies « vivifiés par l'idée romaine », qui firent toutes les découvertes connues de M. Paul Adam, logeaient dans des corps; et alors on se demande à quel sang M. Paul Adam impute leurs exploits. Car enfin, la Rome qui vécut d'une vie si intense et si noble par sa Famille, par son Etat, par son Droit, la Rome du précieux héritage inclus dans notre Code et dans notre idée de la Loi non pas dogmatique et « divinisée » (comme pense M. Paul Adam), mais au contraire toute relative et sans cesse remaniable, il n'y a pas moyen d'inscrire à son actif une découverte quelconque, hormis précisément celle de sa prestigieuse technique juridique : elle n'a produit ni un penseur ni un savant considérables. Or, à mesure que tarit le sang de cette Rome républicaine, qu'est-ce donc qui le remplace dans l'empire où elle déchoit et où son invention ne consiste plus qu'à défaire ce qu'elle avait fait (tel poème excepté, mais qui n'est pas une « découverte », d'autant que, selon le

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mot de Montaigne, il tient de l'Hellade sa « suffisance ») ? Doit-elle peut-être un renouveau d'énergie — énergie singulière, croissant avec sa décadence — aux métis africains, aux métis sémitiques, aux métis syriens ou syro-égyptiens qu'elle s'incorpore? aux Grecs anémiés ou judaïsés qui bientôt ne peuvent plus enrayer le cours de leur propre agonie ? aux Juifs purs, seuls purs en effet parmi ces enfants du chaos (puisque l'on décompte les « Barbares »), mais dédiant leur pureté à la poursuite d'un idéal exclusif et qui, mentalement, les frappe eux-mêmes de stérilité? Sans doute préférera-t-on. postuler, comme dans le mythe cosmogonique du catéchisme, le miraculeux phénomène d'une creatio ex nihilo : et voilà effectivement le caractère de la création césarienne, partout où elle se consomme. Imposée d'en haut, elle ne jaillit pas de l'âme profonde des peuples; elle étouffe les génies ethniques, elle réprime les élans nationaux et, par là même, rend de moins en moins possible toute création qui ne soit artificielle. La vie ne réside pas dans l'homogène; l'uniforme est infécond par définition.
    C'est cette Rome pourtant, c'est la Rome qui incarne ce parti pris d'uniformité, que M. Paul Adam juge inépuisable en vertu prolifique. Mais qu'engendre-t-elle, sinon toujours et uniquement sa propre théorie? L'« idée latine » qui « vivifie », M. Paul Adam fait gloire à l'Empire de l'avoir instaurée, sans songer que l'Empire l'avait reçue de la République sous laquelle seule elle eut force de vie, et seulement dans la mesure où, romaine, elle se put appliquer intégralement à des Romains. Il ne voit pas que l'Empire finit par n'en propager plus qu'une caricature, et que ce fut justement cette notion de la Loi « divinisée », érigée en dogme valable pour l'univers entier. Dans le Taureau de Mithra, il nous montre l'idée latine, désormais impériale, s'imposant peu à peu aux féodaux germaniques et, plus tard, aux monarques de dynasties barbares, « quand eurent roulé sur les échafauds révolutionnaires les têtes de Charles Ier et de Louis XVI, le Stuart scot et le Capet germain, quand l'Ita-

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lien Buonaparte eut abattu la puissance des Allemands et des Moscovites en menant au triomphe les armées de sansculottes et de rhéteurs exaltés par les souvenirs classiques du Forum ». À quoi Chamberlain objecterait avec Montesquieu que l'ordre romain fut essentiellement limitatif, durant qu'il fut un ordre, et qu'en s'arrogeant l'universalité il institua le règne de l'abstraction — pseudonyme politique de l'anarchie — pour autant que sa « divinité » ne se heurta pas à la réalité d'autres lois, dressées par un parti pris barbare de diversité nationale. Seulement ce parti pris barbare contredit, selon M. Paul Adam, un principe d'évolution historique : « la tendance des patries à se totaliser pour la composition de grands empires, jusqu'au moment où leur étendue exagérée détermine la débâcle ». En s'inquiétant des conséquences du principe, en se préoccupant d'y échapper, le Barbare opposait les prétentions de la vie à celles du système : preuve évidente d'infériorité ! Fort heureusement « notre optique s'améliore; nous ouvrons les fenêtres, nous abattons les murs mitoyens.... » et voici une évocation de l'ordre ébauché (ou du chaos restauré) au début du dix-neuvième siècle : « Pendant l'été de 1812, les Etats-Unis d'Occident existèront, lorsque s'assemblèrent au bord du Niémen les armées danoise, prussienne, espagnole, portugaise, autrichienne, italienne et polonaise réunies sous le commandement du « Robespierre à cheval ». L'espoir d'Auguste, de Constantin, de Charlemagne fut réalisé par Napoléon, quelques mois.... » Mais « l'homme symbolique à la redingote grise » n'avait pas d'ambition à la taille des Impérialismes de M. Paul Adam : « Parmi les fautes énormes de Napoléon, et qui ne laissèrent rien subsister de son effort légendaire, la plus lourde fut, sans contredit, de fonder l'empire français au lieu de l'empire latin... Hélas ! le goût assez vil de remplacer sur le trône les Capet, de pouvoir dire une fois « notre oncle Louis XVI » quand un mariage l'aurait introduit dans une dynastie germanique, ces ambitions misérables l'emportèrent sur les tendances du Consul à la romaine.... »

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    Retenons que M. Paul Adam dérive d'un seul et même propos universaliste le Césarisme, la Révolution, le Napoléonisme (il y joint encore la franc-maçonnerie, dont il souligne le rôle dans ces deux dernières entreprises de nivellement). Retenons aussi que, de l'épopée dont il a fixé maint glorieux épisode, les pages nationales le passionnent moins que leur contexte impérial, réduit pourtant — il l'avoue — au seul emblème de ce « style empire » qui rappelle certain chien banni des expositions parce qu'ayant toutes les races il n'en avait aucune. Mais M. Paul Adam omettrait-il, dans le nombre des phénomènes « romains », celui de la Rome qui est une Eglise ? Non. « L'Eglise, écrit-il, a tout essayé de ce que nous espérons : le communisme par ses règles conventuelles, la paix continentale par l'arbitrage des papes, la langue universelle par le latin obligatoire.... » Seulement : « elle échoua, mille années ». Et pas plus que l'Eglise, qui rêva l'union mystique des fidèles, la franc-maçonnerie « ne semble réussir », qui souhaita l'union sentimentale des races. Où va donc s'assurer l'impérialisme? « Le commerce exige l'union intéressée des négoces. Il compte plus de chances.... Les désirs économiques des races réaliseront bassement, mais sûrement, ce que ne purent réaliser noblement la sainteté mentale des papes, les théories merveilleuses des philosophes, ni les amours enthousiastes des francs-maçons. » Perspective d'avenir : Saint Trust, patron des Etats-Unis d'Europe, adoré en espéranto selon le rite prescrit par un Vatican fonctionnant à La Haye.... Chamberlain cite ce mot d'un financier qui, recevant ses amis, annonce fièrement à chaque nouveau visiteur : « Vous savez, je me constitue en Société Anonyme », et il reconnaît la tendance de certains appétits à constituer, entre les peuples d'un continent ou d'une couleur, la Société Anonyme internationale; mais il observe qu'à cette tendance fait contrepoids, chez les « Barbares » européens, l'instinct de dignité individuelle. Sans doute, leur monde a subi une transformation plus complète que ne l'avait rêvée Napoléon, depuis que James Watt inventa sa machine

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à vapeur, brevetée l'année où naquit Bonaparte; mais ils ne se sont pas mécanisés eux-mêmes au point d'abdiquer leur individualité. Et c'est pourquoi l'heure vient et revient — on croit l'entendre sonner en ce moment — dans laquelle les intérêts économiques supposés solidaires cèdent le pas à de plus hautes et ultimes raisons. Heure des patries qui s'affrontent dans leur antagonisme, à chaque étape de la différenciation d'âme et de sang. Quelques-uns estiment que ce pourrait être l'heure de l'Église, intervenant dans sa mission pacificatrice au nom du suprême idéal ou — pour mieux dire — de la suprême abstraction. M. Paul Adam se souvient qu'elle a prêché la Trêve de Dieu, qu'elle a su allier les peuples féodaux en une seule armée pour les croisades, et il ajoute : « Si, conseillé par son pape, le centre catholique allemand et le parti socialiste servent les mêmes thèses contraires à la violence, l'ère de la paix se peut affermir définitivement aux pays d'Europe. » Cette remarque, qui date de cinq ou six ans, n'a rien perdu de son actualité. Comment expliquer que les princes ecclésiastiques aient paru si longtemps oublier leur foi première, « l'embrassement universel » ? M. Paul Adam l'indique d'un trait qui complète assez expressivement la physionomie de sa Rome : « Ce fut le forfait du protestantisme que d'avoir fondé la religion des patries, hors la religion d'amour international, et que d'avoir contraint la papauté à user de stratégies pareilles dans la lutte, à favoriser l'esprit égoïste des monarchies pour la déchéance de l'altruisme catholique.... »
    Si maintenant l'on rapprochait des notions romaines de M. Paul Adam celles d'un « Romain » non moins résolu, mais nationaliste, on aurait quelque peine à faire coïncider les deux images. Pour le subtil penseur qu'est M. Charles Maurras, l'esprit de la Révolution, non plus qu'aucune forme de la démocratie, n'a rien de latin. « Tout cela tire en fait son origine des forêts de la Germanie » — et voilà Sieyès bien embarrassé, d'autant que « cette honteuse sédition des individus contre l'espèce est arrivée des contrées où l'espèce est

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le moins humaine », ce qui complique la question des « Droits de l'Homme »; mais M. Maurras incrimine d'individualisme cette abstraction même, l'« Homme » de ces « Droits », et il juge inhumain l'individuel. Du même coup, son universalisme réduit l'« Homme » — le vrai — à un très petit nombre d'hommes. Car il déclare identiques ces deux propositions : « je suis Romain » et « je suis humain »; or c'est la France qu'ébaucha Rome, dès le divin Jules jusqu'à Théodose mourant; c'est la France qui hérita de Rome le trésor que celle-ci avait reçu d'Athènes (ô Brunetière!) et dont elle transmit le dépôt à Paris. Hors de la France romaine besognent les destructeurs, nourris des ruines qu'ils créent, sortes d'Allemands, de Norvégiens, de Suisses (dont on ne sait trop, soit dit entre parenthèses, s'il faut admettre que, même papistes, ils demeurent exclus de la catholicité, ou que Rome, quand ils y adhèrent, efface la tare de leur naissance). En France même campent de nombreux ennemis de cette France romaine, Juifs, Métèques, Francs-Maçons et Protestants. Les derniers sont les plus dangereux, étant les plus conscients. Au rapport de M. Paul Adam, le protestantisme avait commis ce forfait de « fonder la religion des patries » et il contribuait à entretenir le préjugé nationaliste dans une féodalité d'aristocrates germaniques. Selon M. Charles Maurras, il déchire tous les liens : religion, patrie, etc.; il dissout la nation française en l'infectant du virus jacobin; il élabore et répand « la pensée religieuse, politique, morale, philosophique et littéraire d'un gouvernement d'anarchistes au service d'une civilisation de barbares. »
    Entre les suppôts de Genève ou de Londres et les autres variétés de l'Antiromain, il y a d'ailleurs un trait commun : trait caractéristique au point qu'il suffit d'en retourner la définition pour avoir celle de Rome. C'est très simple. « Romain » par le « positif » de son être, M. Charles Maurras discerne dans l'Antiromain le type du « négatif »; il y reconnaît la race de ces peuples grossiers dont Fénelon raconte que le vocabulaire se réduisait au seul terme : non. L'Anti-

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romain n'a que ce geste : « un non perpétuel asséné sur le vrai comme sur le réel ». Tout au contraire, « Rome dit oui, l'Homme dit oui ». Sans doute les apparences pourraient tromper. Il semble au premier abord que Rome ait asséné sur le réel quelques non assez retentissants. Non, la terre ne tourne pas.... Mais c'était là un non provisoire, puisque Rome cessa d'y insister dès l'année 1822, et peut-être n'était-ce pas un non du tout, au sens de M. Charles Maurras. Que ton oui soit oui, que ton non ne soit pas non. Ou bien encore, le refus de rendre à César ce qui est à César, refus qui constitue une négation perpétuelle chez quelques-uns, renferme implicitement cette affirmation : je le rends à Pierre, qui a repris les affaires de César. Et le non accouche ainsi du oui dont il était gros. Un Barbare osa concevoir la doctrine des non qui recèlent des oui. On devine qu'il la conçut à sa façon de Barbare. « Pour atteindre à coup sûr ce que nous voulons, sachons ce que nous ne voulons pas; car nous ne prenons conscience de ce que nous voulons qu'en l'atteignant, et l'état dans lequel nous éliminons ce que nous ne voulons pas est précisément l'état auquel nous aspirions. » C'est Richard Wagner qui parle. Mais comme un Barbare ne se taira jamais à propos, il continue : « Vous jugez le peuple incapable sous prétexte qu'il ne sait pas ce qu'il veut; que savez-vous donc, vous ? Pouvez-vous comprendre autre chose que la réalité donnée, que l'état présent ? Vous pouvez imaginer, vous pouvez rêver arbitrairement, mais cela seul que vous puissiez savoir, c'est ce qu'a déjà réalisé le peuple en sachant ce qu'il ne voulait pas. Contentez-vous dès lors de reconnaître aussi clairement que possible ce que vous ne voulez pas davantage, de nier ce qui doit être nié, d'anéantir ce qui, mérite d'être anéanti. » Certes ! le Barbare n'est pas un maître en l'art des distinguo. Il ne laisse pas néanmoins d'en établir un, qui répond à ses modestes besoins : négation de l'idéologie et, par suite, affirmation du réel; affirmation de l'idéologie et, conséquemment, négation du réel. Entendu au sens le plus général, dans quelle catégorie se rangerait le oui romain ?

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    Les commentateurs que l'on vient de consulter en présentent dans leurs gloses des interprétations passablement divergentes. Impérialiste — ou faut-il dire Jacobin ? — M. Paul Adam renforce Napoléon par Danton, qui proclame : « Soyons comme la nature, elle veut la conservation de l'espèce, ne regardons pas les individus. » Ainsi Ugolin (celui de la complainte) dévorait ses enfants afin de leur conserver un père. Mais cette Loi de mort invoquée contre l'individu au nom des « nécessités biologiques » de l'espèce, la vie la dément, qui livre à notre examen des formes d'autant plus individualisées qu'elle y appuie mieux sa signature; et ce terme même d'« espèce » n'est plus qu'une expression du chaos qui règne dans certaines têtes, dès lors que l'on exclut de son concept la seule indication précise d'un ordre régnant dans la nature : savoir l'individualité s'étendant du cas particulier au groupe et, de degré en degré, s'attestant rebelle à la « totalisation ». L'ordre « divinisé » par la Rome de M. Paul Adam consacre un principe d'arbitraire érigé en méconnaissance des données concrètes : négation du réel, affirmation de l'idéologie. — Nationaliste, mais non moins épris d'abstractions, M. Charles Maurras prétend s'évader du contresens idéologique et, pour gagner l'abri du réel, bâtit le pont d'un vertigineux paradoxe. Il commence par dénoncer « la honteuse sédition des individus contre l'espèce », puis il oppose à cette « négation » l'exemple de ceux qui disent oui; et ce oui, encore qu'il le transfère de la bouche de Danton ou de Napoléon dans la bouche du césar Pierre, appartient au même type que le oui de M. Paul Adam. Seulement M. Charles Maurras en résume l'affirmation dans ce vœu : « Que quelque chose soit, avec les conditions nécessaires de l'Être », et l'on appréhende que sa chimère l'ait jeté dans une impasse : car quelle condition plus nécessaire de l'Être imagine-t-on qu'une forme déterminée et, s'agissant de l'Universel que rien ne limite, comment sa forme se déterminerait-elle ? Loin qu'il y contredise, M. Maurras, très simplement, s'empresse d'abonder dans le même sens. Et le voilà qui, d'un

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grand sang-froid, revendique à son profit le principe de limitation pour s'en faire une arme contre l'individualisme. Car Rome est positive : à ce titre elle pose des bornes et incite l'homme à s'y contenir; mais l'Antiromain est négatif : donc il doit tendre à supprimer toutes bornes : les patries, le toit domestique, l'enceinte de la conscience.... Et ainsi la fiction, maniée par un habile prestidigitateur, apparaît toute gonflée de substance.

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    En retournant à Chamberlain, on avouera tout de suite et sans ambages qu'il ferait un pauvre Robert Houdin. S'il connaît des non qui recèlent des oui, c'est que ces oui et ces non ne s'appliquent pas au même objet; s'il indique des rapports entre le principe de limitation et le principe inverse, du moins ne confond-il pas les domaines respectivement soumis à leur action; s'il révère l'individualité dans la race, dans la nation, dans la famille, encore ne la méprise-t-il pas dans l'individu. Et ainsi de suite, comme on va voir. Mais, d'abord, le lien qu'il aperçoit entre les Romes successives a ce simple mérite de résister à la tension; et c'est pourquoi, fût-il aussi impérialiste que M. Paul Adam, Chamberlain ne marquerait pas plus que M. Charles Maurras le souci de reconstituer la Ville. La Ville, à son sens, n'a jamais cessé d'exister. Elle est demeurée comme la matrice du chaos ethnique, lorsqu'à la Rome des Césars a succédé la Rome des Papes, perpétuant par la chimère de la Civitas Dei le plan universaliste de l'Imperium, et le concevant sous un mode encore plus funeste : le mode de la politique pure, qui a ses fins en soi, l'idée sans le corps. Chacun peut noter les superficielles mais non insignifiantes analogies — cet héritage de Romulus échu à Pierre, ces évêques substitués à ces proconsuls ou ce clergé à ces légions, ce souverain pontife investi des prérogatives du pontifex maximus, etc. Ce qui importe, c'est la continuité du dessein, dont le mode seul est nouveau; c'est aussi, et beaucoup, cette transposition même qui,

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sans renouveler le thème, l'amplifie. Crescendo redoutable ! Car une politique réaliste, quelle qu'elle soit, atteste d'un fondement concret à quoi il lui faut s'adapter, et dont elle tire sa justification de même que sa norme; mais la politique pure, fonctionnant à vide, assurée par des agents qui n'ont d'autre patrie que leur fonction, est inépuisable en artifices. Dans ce véhément réquisitoire que des prêtres anonymes — les XXXXX — ont intitulé : Ce que l'on a fait de l'Église, le propos politique est très nettement indiqué d'une curie absolutiste qui, « revenant par un détour » au rêve romain de domination universelle, a établi sur l'Église un « pouvoir illimité »; force « stérile », uniquement efficace pour « asservir », elle prétend faire de cette Église hiérarchisée, dont elle règle tous les rouages, « in immense empire — on dit au pape un immense diocèse — dans lequel toute autorité, toute initiative viendront du centre. » L'histoire de nos découvertes nous instruit de la part qu'y a prise cette Rome-là : est-ce parce que son idée devait resurgir dans le dogme de l'Infaillibilité ou dans le Syllabus que nous n'avons plus que faire des leçons d'héroïsme du Viking Corneille ?
    Touchant l'attitude religieuse de la même Rome, au temps actuel, les XXXXX écrivent : « Du cerveau du Christ l'Évangile rayonnant et illuminant la surface du globe avait allumé partout mille foyers, mais voilà que, suivant une loi mystérieuse de tardive réfraction, tous ces rayonnements sont venus s'abîmer dans un centre unique. Seule source permanente de véritable vie, Rome en est encore l'unique réservoir et le Vatican ouvre et ferme le réservoir à son gré. Rome définit, Rome commande, Rome crée, Rome veut, Rome parle, Rome condamne, Rome tue, Rome absout. » On ne traite pas, pour l'heure, de religion, mais on prend acte de la distinction manifestement établie, dans la pensée des XXXXX, entre Rome, telle qu'ils la dépeignent, et le catholicisme, tels qu'ils l'entendent : car ils ne croient pas manquer à leurs devoirs de catholiques, ils croient s'y conformer, quand ils dénoncent, en cette Rome, une puissance

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qui ne connaît de devoirs qu'envers elle-même. Dans le présent ouvrage, datant de quinze ans, et dans une préface postérieure jointe en appendice à sa version française, Chamberlain distinguait déjà, avec soin et avec force, ce qui est catholique de ce qui est romain. Catholique : l'« insigne merveille », dirait-il avec M. Charles Maurras, de cette sensibilité qui nous valut un trésor sans prix d'intuitions spirituelles, part à ses yeux inviolable du patrimoine chrétien. Romain : une doctrine et une politique dont nul ne saurait méconnaître la grandeur ni même, comme dit Chamberlain avec M. Paul Adam, la « sainteté », mais qu'il estime hétérogènes à l'héritage sacré du christianisme catholique, et attentatoires au génie de l'héritier. Pas plus qu'il n'opposait ailleurs nation à nation, Chamberlain n'oppose ici confession à confession : c'est une certaine psyché, contemplée en ses élans mystiques ou ses envolées transcendantes, c'est l'âme d'une certaine race quand elle médite et prie, qu'il veut dégager des mille entraves l'assujettissant au tissu mental d'autres races ou aux incohérents instincts du chaos ethnique. M. Vacher de Lapouge tient qu'en religion l'homo europaeus est protestant. Mesuré à cette aune, Chamberlain serait un « Européen » assez défectueux. Il doute que le protestantisme — principe mâle, si l'on peut ainsi parler — possède en lui-même les ressources nécessaires pour créer un type de religion viable, assorti au degré de notre culture et aux exigences de notre spéculation; il requiert pour cette œuvre le concours du catholicisme — élément en quelque sorte féminin, qui a mission d'enfanter — et si elle s'accomplissait de la façon qu'il indique, elle se concilierait mieux avec le génie d'un François d'Assise ou d'un Eckhart qu'avec les prétentions de maint pasteur orthodoxe. Seulement, quand il consulte l'histoire, Chamberlain déduit de son examen une politique (non une théologie) et cette politique est celle de Luther (combien distincte de sa théologie !) ou encore celle de Goethe, si on préfère la condenser dans une formule de ce sage, qui est un programme.

XXXV PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

    Goethe reconnaît la personnalité à deux signes : limitée au dehors, illimitée au dedans; il en définit du même coup le régime : cette restriction extérieure, condition de cette liberté intérieure. Ce sont termes corrélatifs, ils s'impliquent mutuellement. Parce que Rome veut au dehors l'illimité, il est fatal qu'elle limite au dedans : paix universelle dans l'empire ecclésiastique sans bornes, moyennant annexion de chaque conscience réduite en esclavage; l'individu chargé de chaînes nouvelles et plus lourdes à mesure que s'abolissent les frontières de sa race, de sa nation, de sa personne, garantes et protectrices de l'individualité. Ainsi, doublement réaliste, une politique antiromaine serait fondée dans l'ordre de la psychologie comme dans l'ordre de la nature. Selon qu'on la regarde exercer sa fonction sociale ou mentale on la dit nationaliste ou individualiste — une seule et même chose au fond — et partout, si elle ne se ment à elle-même, elle dispute le terrain aux entreprises qui relèvent de l'Imperium ou de la Civitas Dei — une seule et même chose encore : cet « immense empire » qui est un « immense diocèse » — quelque titre (ou pseudonyme) qu'assument d'ailleurs les tendances universalistes : césarisme, papisme, papocésarie, social-démocratie internationale, et le reste. En France où, aujourd'hui, par une curieuse interversion des rôles, le « clérical » tient volontiers le personnage du « nationaliste », lequel fait volontiers figure de « monarchiste », en France où l'autel a fini par voisiner dans les imaginations avec son vieux rival, le trône, au point que beaucoup ne les conçoivent plus qu'alliés, il n'est pas sans intérêt de suivre l'analyse par laquelle un témoin étranger s'essaye à débrouiller l'enchevêtrement des apparences contradictoires. Verlaine déplorait la traîtrise du sort qui ne le voulut pas laisser naître au déclin du grand siècle,

Quand Maintenon jetait sur la France ravie
L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin....

On n'a pas oublié comment l'historien consolait le poète :

XXXVI PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

Non! il fut gallican, ce siècle, et janséniste....

Mais qui sait — bon catholique, bon patriote, et point trop féru de politique abstraite — si le poète, et même l'historien, n'eût pas discerné des motifs de regret jusque dans l'hérésie du siècle insuffisamment romain, en recevant des XXXXX ce simple renseignement touchant le vingtième siècle : « Les catholiques de Francs ont moins de part au choix de leurs évêques que le gouvernement huguenot de la Prusse pour les prélats sujets de Guillaume II. » Telle, selon les intermittences du foyer lumineux qui la combat, s'allonge ou décroît l'ombre des susdites coiffes. Or ce foyer c'est dans les âmes qu'il réside, et c'est dans les âmes que s'institue la politique qui l'alimente. Séparation ou Concordat ? Monarchie ou République ? Non ! et Rome seule voit toujours clair, qui dans sa vaste perspective embrasse tous les accidents de terrain. En même temps que sa Garde Impériale lui façonne des instruments dociles perinde ac si cadaver essent par un dressage savamment dirigé contre l'amour du sol natal et de la langue maternelle, en même temps que s'étend sur le monde le niveau de son latin symbolique, uniformisé jusque dans la prononciation, Rome favorise la survivance du polonais, mais en Prusse, du tchèque, mais dans les paroisses allemandes de la Bohême; et si Newmann s'étonne des encouragements qu'elle prodigue â l'irrédentisme irlandais, il ne va pas jusqu'à supposer que Rome se contredise. Elle a su tour à tour associer sa cause avec celle de la monarchie française contre le libre esprit celtique, avec celle du particularisme breton contre la nation française. À l'abbé républicain qui lui remet le soin de son honneur sacerdotal, elle intente un procès politique et, pour avoir travaillé à consolider le lien national, il s'entend déclarer que sa soutane ne couvre plus l'âme d'un prêtre; mais la même Rome ne trouve pas mauvais que ses enfants affichent un nationalisme agressif (fût-il parfaitement sincère), du moment que cette attitude crée en quelque manière une

XXXVII PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

menace ou un embarras pour le gouvernement établi. Douce aux camelots du roy.... en république, elle n'abandonne ailleurs pas un iota du droit qu'elle s'arrogea toujours de déposer le monarque et de délier ses sujets de leur serment. Sept siècles après saint Louis, protestant au nom de Frédéric excommunié que « les rois ne tiennent de nulluy, fors de Dieu et d'eux-mêmes », elle lui signifie encore sa réponse par le ministère du pacifique Léon XIII béatifiant Felton, cet Anglais qui cloua sur la porte du palais épiscopal de Londres la bulle de Pie V dépossédant Elisabeth. M. Paul Adam parle de stratégie. Que n'admire-t-il plutôt l'inexorable logique de la politique pure, et l'industrie avec laquelle, ayant absorbé César, Pierre s'évertue d'obtenir tout ce qui doit être rendu à César !

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    Pour justifier son appréciation de l'universalisme romain, tant impérial que pontifical, Chamberlain peut alléguer, au demeurant, l'exemple de la plus grande Rome, qui fut la plus petite. C'est Montesquieu, si l'on ne s'abuse, qui discerna le premier l'essence de cette grandeur et qui la signala non dans l'expansion, mais dans la concentration. Pour lui, les vrais Romains, les artisans de la République, furent des conquérants malgré eux : thèse reprise par Duruy et que reprend à son tour Chamberlain. Ces conquérants malgré eux — ils n'ont, de fait, pendant longtemps ni soldats de carrière, ni généraux professionnels, et jamais ils ne présenteront au monde un authentique échantillon du foudre de guerre — visent d'abord et surtout à conserver chez eux, pour eux, les bienfaits de leur ordre; s'ils l'étendent graduellement à d'autres, c'est par une inéluctable nécessité de défense qui les y contraint, nécessite entièrement étrangère au plan universaliste qui remplacera peu à peu le projet purement juridique d'une restauratio orbis, formé par les premiers empereurs. Brunetière tient de M. Ernest Havet que l'apparition du mot « charité » date de Cicéron : caritas humani generis. Dans la joie de cette découverte, il broche un nouveau cou-

XXXVIII PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

plet à la louange du « génie latin ». Il ne prend pas le temps de réfléchir que la « charité » romaine, au sens cicéronien, mène à des conséquences les moins charitables du monde; et qu'au sens chrétien ce mot désigne un fait de sensibilité qui n'a pas d'équivalent romain. L'idéologie de l' « humanité » abstraite se traduit dans sa version impériale, qui est la plus fidèle, par les pires attentats sur les hommes de chair et d'os; leur « égalité », quand on la proclame, n'est qu'un prétexte offert par l'anarchie au despotisme; et dès l'édit de Caracalla qui les décrète tous citoyens, il n'y a simplement plus de citoyens du tout, à moins que l'on ne compte Caracalla lui-même, en l'unique personne duquel viennent s'abîmer tous les droits. Cet émissaire du chaos — un triple bâtard — en prépare le règne; et ici comma ailleurs il n'y a qu'un pas du capitole des Droits de l'Homme à la roche tarpéienne de la Terreur. En de vastes régions, jadis prospères, désormais classées sous la rubrique agri deserti dans les registres du fisc, c'est l'ours des cavernes, bientôt ressuscité, qui applaudirait seul aux résultats de cette politique « humanitaire », si le « Barbare » n'y mettait obstacle. Rêve ambitieux d'un Empire de droit divin, utopie généreuse d'une Cité de Dieu sur la terre, il n'importe : chaque fois que l'universalisme instaure ses abstractions en lieu et place des données concrètes, un crime s'accomplit de lèse-réalité, d'où suit, par un fatal contre-coup, le crime de lèse-humanité; et cette humanité lésée, c'est la réelle — non celle de l' « homme », mais celle des hommes.
    Est-il besoin d'ouvrir une parenthèse pour prévenir le reproche, en rejetant la fiction, de rejeter aussi la substance ? Chamberlain contesterait-il, sous prétexte d'idéologie, qu'il y ait des vérités « purement humaines », matière — par exemple — de l'œuvre d'art ? Mais loin qu'elles proviennent de l'idéologie, ces vérités-là sont d'autant plus vraies que l'artiste plonge plus profondément dans la réalité pour les recueillir, et d'autant plus humaines que cette réalité où il plonge — sa conscience, la conscience de sa race —

XXXIX PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

accuse en lui des contours plus nets. Imagine-t-on un Homère qui l'emporte sur Homère parce que, non content d'abonder dans son être, il s'en évade et dépasse les bornes prescrites au génie hellénique ? Peut-être son image s'ébauche-t-elle dans les clichés de certains manuels qui vouent le talent au service de la patrie, le génie au service de l'humanité, et la facilité (sauf erreur) au service de Dieu : mais on attend encore l'éclosion du chef-d'œuvre cosmopolite. Quelle est, en France, la littérature que le lecteur qualifierait de « purement humaine » : celle du XVIIIme siècle, quand d'un concept apriorique de l'« homme » elle déduit tant de précaires schémas et leur insuffle une artificielle sensibilité, ou bien, au XVIIme, celle qui dresse tant d'impérissables effigies de l'âme nationale, observée sur des modèles contemporains jusqu'en ses plus intimes replis ? Et soit dit en passant — afin d'éclairer d'un autre jour la même distinction — n'est-ce pas cet art inductif, où la raison travaille sur les données de l'expérience, qui confère à l'artiste le plus de liberté créatrice, alors même, alors surtout, que celui-ci s'instruit le mieux de la détermination de son objet? « Supposez Mlle de Scudéry assise un instant entre Molière et Racine, Racine y prend le portrait de Bérénice et Molière celui de Philaminte.... » On compléterait cette remarque d'Henri Becque en soulignant, par contraste, la tyrannique monotonie du système dans une figure qui, comme l'Émile, a le tort de ne s'être jamais assise nulle part; l'accord s'établirait du même coup entre la définition goethienne de la personnalité — restriction extérieure, liberté intérieure — et le distinguo wagnérien signalé auparavant — affirmation du réel, négation de l'idéologie. Mais il est temps de fermer la parenthèse. Non sans regretter toutefois que Brunetière n'ait pas cru devoir se poser de questions analogues par rapport à ses Romains, qu'il déclare si supérieurs aux Grecs pour leur connaissance de l'« homme ». Où, en effet, se sont-ils montrés psychologues ? Peut-on dire que leur poésie contribua énormément à enrichir notre galerie d'exemplaires humains

XL PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

précieux et caractéristiques ? Mais combien en revanche, ne dénotent-ils pas d'acuité visuelle dans ces pénétrantes analyses de l'âme romaine qui ont formé la base de leur Droit, et qui l'ont fait si élastique qu'il a pu dans une certaine mesure s'adapter à nos propres besoins ! Leur connaissance de 1'« homme » aurait-elle moins profité aux Romains — et à nous aussi — que leur connaissance d'eux-mêmes ?
    Brunetière convient que la vieille Rome, créatrice de ce Droit, n'a rien su de la caritas cicéronienne : « Il semble bien qu'à l'origine il y ait eu dans le génie latin je ne sais quel fond de rudesse et de dureté. » À l'origine ? Il ne sait quel fond ? Mais tant qu'existèrent des Romains dignes de ce nom — et ce nom désigne un sang : voilà le fond — Rome fit une politique « romaine », tout simplement; sa dureté fut proportionnée aux résistances des obstacles qu'elle rencontrait, mais elle ne s'inspira pas davantage du parti pris de conquête que du propos de charité. S'il est vrai qu'elle étendit son ordre à d'autres peuples dans le seul dessein de se le conserver à elle-même, il est également vrai qu'ils en connurent d'abord surtout les bienfaits. Seulement ils les payèrent, et cela par l'obligation de sacrifier une part de leur individualité. Cette part devint toujours plus considérable à mesure que l'idée d'un ordre romain dégénéra en celle d'un ordre universel et que l'abstraction impériale (Tu regere imperio populos, Romane, memento !) se substitua au réalisme républicain. Or la caritas humani generis — trompe-l'œil césarien — a progressé du même train que l'Imperium — prête-nom du chaos ethnique. De cette caritas, qui fut son suicide, Rome s'est départie non seulement durant qu'elle luttait encore contre l'envahissement de ce chaos, mais aussi dans sa lutte avec des races déterminées. Témoin ses deux delenda, Carthage et Jérusalem. On verra qu'à cet égard le sentiment de Chamberlain s'accorde mieux, sur un point essentiel, avec celui de Bossuet qu'avec celui de Mommsen.

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XLI PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

    Et lui aussi dirige ses efforts tour à tour contre l'absence de race et contre des races déterminées. Il oppose au chaos ethnique ses Barbares — lesquels, note Montesquieu, « n'étaient pas proprement barbares, puisqu'ils étaient libres », mais le devinrent « depuis que, soumis pour la plupart à une puissance absolue, ils perdirent cette douce liberté ». Et il oppose encore l'âme germanique (entendue dans l'acception de ce mot qui doit inclure toute la race) à des âmes d'autres races, autant qu'elle déterminées, mais déterminées d'autre façon; et constituant dès lors pour elle un péril en même temps qu'un exemple. De ces âmes, de ces races hétérogènes à la nôtre, la juive est celle qui occupe le plus longuement Chamberlain, en raison de l'influence qu'elle a exercée sur notre mentalité et du rôle qu'elle remplit dans notre civilisation. Chamberlain interroge les spécialistes les plus sérieux (à l'exclusion des antisémites) sur l'anthropogénie de l'Israélite; il y reconnaît un composé d'éléments syriens, sémitiques et — pour une faible part — indo-européens; de ce type composite il voit se différencier le Juif proprement dit, lequel confère au mélange d'abord instable une extraordinaire fixité par l'abstention de croisements ultérieurs, et revêt ainsi, dans l'héroïque résolution de persistance où l'induit sa caste sacerdotale, la physionomie unique en son genre d'une race artificielle, mais empreinte de traits indélébiles. Si le Juif ne se confond pas avec le Sémite, que vaudraient contre lui les arguments de l'« antisémitisme » ? Pourtant, c'est bien dans l'héritage sémitique de l'âme juive que Chamberlain discerne un facteur pour nous délétère. : il y constate une hiérarchie des facultés spéciale à l'homo arabicus, et telle que la volonté exerce sur l'intellect ou le sentiment la plus abusive prépondérance. Or, de cette complexion psychique encore aggravée par l'effet d'un développement national tout à fait anormal, résulte avec nécessité une notion matérialiste de la religion et de la foi, notion qui répugne à nos instincts et aptitudes en ce domaine et qui condredit l'intuition chrétienne prise à sa source — dans le Christ évan-

XLII PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

gélique. Si Chamberlain voit juste, nous avons donc créé nous-mêmes le « péril juif », en souffrant que s'incorporât à notre organisme un principe qui ne lui était pas assimilable, d'autant que la conscience indo-européenne avait déjà préfiguré les contours de cette révélation qui lui est apparue pleinement réalisée dans la doctrine et l'exemple de Jésus. C'est donc en notre for intérieur que doit s'opérer la délivrance, toute spirituelle, du joug sémitique; il dépend de nous qu'elle s'opère, et elle s'opérera en effet, si nous dégageons l'Évangile des liens qui l'attachent à l'Ancien Testament, si nous dénouons le nœud par où se relièrent — dans l'âme de saint Paul, déjà, mais encore inconsciemment, puis dans celle de saint Augustin, plus indissolublement et plus tragiquement, parce qu'en toute conscience — deux idéals antagonistes, deux conceptions du monde impossibles à concilier. Voilà, très succinctement résumée, la tâche â laquelle nous invite Chamberlain. Il rappelle les efforts des grands esprits de notre race qui s'y sont appliqués. Touchant la personne de Jésus — dont il s'abstient de conjecturer la race, mais dont il conteste l'origine juive pour des raisons d'ordre historique énoncées avec précision — il n'a garde d'estimer trop bas l'importance du milieu; seulement, avant d'étudier « le Christ dans son accord avec le judaïsme », il étudie le « Christ dans son opposition au judaïsme ». Cette opposition est celle qui éclate entre le Iahveh juif, créateur du monde, garantissant par contrat l'empire terrestre au seul peuple élu, vouant tous les autres à une éternité d'effroyables châtiments s'ils n'acceptent la domination de ce peuple ou s'ils en transgressent la Loi, et le Dieu dont le royaume n'est pas de ce monde, mais gît caché comme un trésor enseveli au champ de la vie, un trésor dont le « vieil Adam » prend possession dès l'instant qu'il « naît de nouveau »; c'est l'opposition entre ce matérialisme des peines et des récompenses et ce « mystère » de la « conversion » en esprit et en vérité, l'opposition dès lors entre le mérite et la grâce; et c'est encore l'opposition entre une religion s'accré-

XLIII PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

ditant dans 1'« histoire », chronique à bien plaire d'un « plan» divin où l'arbitraire s'érige en principe, et une religion transcendante, tout ensemble expérience et mythe, qui, de même qu'elle rend à César ce qui appartient à César, rend au mécanisme ce qui appartient au mécanisme, et, situant le divin hors du temps et de l'espace, restitue au microcosme de la conscience, qui en est le temple, sa vraie part de liberté, qui est sans mesure.... On pourrait continuer longtemps ainsi. Et il y aurait lieu de marquer à cette place — si l'on ne devait se borner — qu'au rebours de M. Paul Adam, Chamberlain connaît un Christ « évangélique » qui apporte l'épée et non la paix, dès qu'il y va des droits de la personnalité; et qu'au rebours de M. Charles Maurras, Chamberlain juge l'influence romaine extrêmement efficace pour empêcher que la révélation chrétienne s'émancipe de sa lettre juive.
    À cette attitude religieuse répond naturellement une attitude philosophique. La pensée de Chamberlain s'est nourrie de Kant. Kant, déjà, nous donnait le choix entre Iahveh, le deus ex machina, et cet autre Dieu : le deus ex anima, n'y ayant de place pour tous les deux. Chamberlain, qui estime que la liberté est la plus sûre de nos expériences, revendique non moins énergiquement les titres du mécanisme partout où règne le mécanisme. Il tient qu'une science n'a droit à ce nom qu'autant qu'elle postule pour objet une nature soumise à la détermination causale; il tient que la « contingence des lois naturelles » — malgré sa récente fortune — est une contradiction dans les termes, attendu que les lois naturelles régissent l'empire de la nécessité et que leur apparente contingence marque simplement les lacunes de notre connaissance toujours approximative; il tient que l'homme de bonne foi se plaît à observer les manifestations de la liberté non là où elle ne se manifeste point — dans le mécanisme précisément — mais là où il les constate parce qu'il les éprouve — dans son royaume intérieur, lequel n'est pas du même monde. Et ainsi la pensée philosophique de l'auteur est aussi peu utilitaire que sa pensée religieuse.

XLIV PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

Réfractaire à ce « pragmatisme » dont l'Amérique a gratifié la France en échange de ses Corot et de ses Degas (dénotant par là, effectivement, un sens pratique très avisé), Chamberlain ne mesure pas la vérité des spéculations métaphysiques sur l'avantage qu'en retire notre activité. Mais on peut se demander si, en laissant chaque chose à sa place — notamment la liberté dans le microcosme et la nécessité dans la nature — il ne sert pas mieux la science, d'une part, et l'éthique, de l'autre, qu'en violentant à la fois la vérité morale et la vérité scientifique pour les soumettre coûte que coûte à un seul et même régime. On ne voit pas non plus qu'en pratique le respect des faits positifs aboutisse à de pires conséquences que l'alliance du matérialisme utilitaire, qui les exploite, avec la ratiocination abstraite — ou un certain « intuitionnisme » — qui les invente. Ici encore, le refus de limiter au dehors oblige à limiter au dedans. De l'illusion de son indétermination physique l'homme passe aisément, quand elle s'est dissipée, à la conviction de sa détermination morale. Il cesse d'être libre où il pouvait l'être, pour avoir voulu l'être où il ne peut. Si le livre de Chamberlain a puissamment agi, c'est peut-être bien parce qu'il a « limité » de la bonne façon : restituant ainsi à beaucoup de lecteurs la conscience d'une liberté qui les rend à leur tour capables d'action, parce qu'elle est un fait d'expérience dans la sphère où ils la constatent, et n'a rien à redouter d'autres faits d'expérience qui l'infirment dans une autre sphère.

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    Témoin la race — mais en vérité l'espace fait ici défaut pour condenser, même en ses grandes lignes, l'exposé donné par Chamberlain de ce témoignage. On notera seulement — pour prévenir toute équivoque sur l'essentiel — que l'identification de Chamberlain avec Gobineau est une invention de publicistes qui n'avaient lu — on veut croire — ni l'un ni l'autre. Les deux penseurs se contredisent et par leur point de départ, et par leur conclusion. Gobineau postule à l'ori-

XLV PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

gine des temps une race noble, une seule, apparemment sortie des mains du Créateur toute armée de cette noblesse, et d'autres races qui n'étaient pas nobles, en vertu du même caprice providentiel; l'unique race noble étant contrainte de se commettre avec les races non nobles, vu le faible nombre de ses représentants, court dès le début à une dégénérescence inéluctable. Telle est la légende gobiniste des « Aryens », et telle sa conclusion pessimiste qui découle logiquement des prémisses. Mais, ces prémisses, qu'est-ce. qui autorise à les poser ? Chamberlain n'a pas eu part aux confidences du divin Architecte; il ne sait rien de l'origine des temps et, pour tout dire, cette ignorance le laisse d'autant plus froid que l'idée même d'un « commencement » le trouve — philosophiquement — plus sceptique. Mais s'il n'a cure de ce qui fut ou qui put être au commencement, il est en revanche très attentif à ce qui est et qu'il peut observer. Loin de s'inféoder à telle ou telle hypothèse d'anthropologie préhistorique, il lui suffit d'accompagner Darwin chez les éleveurs de plantes et d'animaux; c'est dans leurs écuries, leurs chenils, leurs serres, qu'il s'informe du sens imputé. par ces praticiens au mot « race », lequel en effet désigne ici une réalité palpable, manifeste à tous les yeux — savoir : « cette intensification de certains caractères essentiels, cet accroissement de la capacité générale de production, cet ennoblissement de tout l'être en quelque sorte haussé d'un cran, autant de phénomènes qui ne s'obtiennent que sous des conditions rigoureusement déterminées (sélection, dosage des mélanges, discipline endogénique), mais qui, ces conditions étant données, s'obtiennent sans exception, c'est-à-dire avec la sûreté d'une loi de la nature. » Ainsi la race ne tombe pas du ciel, la race se fait; elle est un produit; on « obtient » sa pureté en perfectionnant sa matière première dont l'« origine » nous demeure inscrutable. Par cette « pureté » l'éleveur entend ce « perfectionnement » porté au degré où s'accusent, en un ensemble aussi net, complet et harmonieux que possible, toutes les caractéristiques propres au type

XLVI PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

qu'il souhaite fixer. Mais ce qui s'applique aux animaux et aux plantes s'applique-t-il pareillement aux hommes? Cela revient à demander s'il y a deux vérités physiques adverses, deux biologies, deux natures : nous ne saurions, dans ce cas, mieux faire que de renoncer à connaître et même à penser, puisque l'expérience même manquerait dès lors de toute base. L'aveu d'une telle contingence, prétendu postulat de notre supériorité sur la bête, nous constituerait de fait ses inférieurs, en nous privant de l'usage de notre raison. Nous n'en sommes pas réduits à cette extrémité. Élevage de grand style, l'histoire se charge de répondre à la question qu'on vient de poser; et parce qu'elle ne se répète jamais, elle y répond sous mille formes, mais sa réponse est toujours la même au fond : il n'y a qu'une nature qui, dans le domaine de la nature, agit toujours semblablement. Cette réponse, Chamberlain l'illustre d'une quantité d'exemples auxquels on renvoie le lecteur; ils attestent chaque fois, chez les peuples créateurs, le phénomène de la « race », reconnaissable à ces signes : intensification des dominantes individuelles, accroissement de la capacité de production; et chaque fois ces signes de la « race » s'oblitèrent, et la « race » elle-même périclite, quand viennent à manquer les conditions d'ennoblissement nécessaires pour la créer, l'épurer et la maintenir en sa pureté. Certes, elle est comme telle indéfinissable — indéfinissable, nous dirait Descartes, comme la couleur blanche et comme tout objet pris dans l'ordre de ceux qui tombent sous les sens. Quantité mobile, éminemment relative, la race consiste en un certain degré, en une certaine manière d'être, qui s'acquiert très vite et se perd plus vite encore, selon que les circonstances sont propices ou ne le sont pas. En revanche, ces conditions de son existence se laissent assez exactement déterminer. Si leur application aux hommes a été jusqu'ici l'ouvrage de la destinée (mais l'on sait que Francis Galton a cherché à en formuler la méthode dans son « eugénique », qui compte en France d'illustres représentants) ce sont elles qui déjà prescrivent à

XLVII PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

l'élevage animal ou végétal ses procédés. Chamberlain les énonce en quelques lois dont la concordance est frappante avec celles que dégage de ses propres observations le docteur Gustave Le Bon. Tous deux signalent le rôle nocif des croisements pour la race (crossing obliterates characters, note Darwin), mais tous deux réservent l'exception des mélanges qui, s'effectuant entre variétés proches parentes, obvient au péril d'un, consanguinisme excessif, renforcent l'appareil des défenses organiques, enrichissent le stock des énergies; etc. (nature loves inoculation, marque Emerson). Tous deux aussi allèguent à l'appui de leur thèse la leçon de choses que nous a value à ses dépens l'Amérique du Sud. Et sans doute tel et tel détail du tableau s'est-il modifié, depuis qu'ils le consignèrent, dans la mesure où les conditions mêmes ont changé. Mais tout récemment encore, M. Garcia-Calderon, diplomate péruvien, « demandant à l'histoire des républiques latines la raison de leur infériorité », insistait principalement sur ce facteur : l'hétérogénéité des races qui ont formé par leur mixtion des êtres déséquilibrés, l'imparfaite soudure d'hérédités divergentes et de natures antagonistes qui répugnent l'une à l'autre — bref, un chaos psychique et social parce que, d'abord, physique. Si Chamberlain ne se méprend sur l'anthropogénie de l'homo judaeus, cet homme serait, lui aussi, avec son sang provenant d'éléments syriens, sémitiques et indo-européens, un produit fort métissé; mais à la différence des métis sud-américains, les Juifs ont constitué un type d'une fixité et d'une endurance extraordinaires en s'imposant — on le rappelait tout à l'heure — cette stricte discipline endogénique exigée par leur caste sacerdotale au nom d'un grandiose idéal : ils s'avisèrent ainsi du seul moyen de salut possible pour leur nationalité, désormais assurée de l'armature d'une race « pure », bien qu'artificielle par le caractère hétérogène de ses matériaux. Quant aux féconds résultats des mélanges entre sangs parents, on en a cité déjà des exemples empruntés tour à tour à l'Allemagne et à la France (encore n'a-t-on pas trouvé la place d'invoquer,

XLVIII PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

pour celle-ci, l'un des plus curieux : ce tête-à-tête prolongé de l'indigène roman et de l'hospes burgonde dans une province qui devait se créer sa propre épopée et se la chanter longtemps de préférence à toute autre, mais qui ne dota pas moins la nation d'un bon nombre de ses génies représentatifs).
    C'est pour avoir ignoré la loi en question qu'un Renan commet l'erreur de contester la « pureté » de la, race anglaise. Il est, comme Gobineau, captif de la chimère des « origines ». Parce que l'Anglais actuel procède des apports qu'ont fournis respectivement le Celte de César, l'Anglo-Saxon de Hengist, le Danois de Canut, le Norman du Conquérant, l'Anglais n'est pas « pur » au regard de Renan. Mais l'Anglais n'a-t-il pas élaboré avec cette matière complexe un type au plus haut degré individualisé, et n'est-ce pas cette individualité même que nous appelons « l'Anglais » ? Or qu'entendrait-on d'autre en parlant d'une race « pure » ? La pureté « originelle » ? Mais de quel droit la postulerions-nous ? Bien des indices semblent au contraire justifier l'hypothèse que l'être organisé débute non par le simple, mais par le composé, non par l'individuel, mais par l'indéterminé, non par le type caractéristique, mais par l'agrégat amorphe, et que les spécifications s'instituent graduellement dans la masse au fur et à mesure qu'elle s'organise. Simple hypothèse : la plus plausible, toutefois, que l'on puisse hasarder en ce domaine inscrutable de la biologie. Si plausible soit-elle, Chamberlain ne veut pas s'en réclamer. Il écarte une fois pour toutes le problème du « commencement ». Il déclare expressément qu'il ne sait pas si ces termes : l'« Aryen », le « Sémite », le « Khamite » etc., traduisent en aucune façon des faits concrets de descendance, ou s'ils expriment des concepts artificiels commodes, embrassant chacun certains groupes d'hommes qui s'apparentent uniquement par la nature de leur être. Mais la « Bédouin », mais l'« Anglais », mais le « Juif » sont des termes moins généraux et moins abstraits, qui figurent une réalité proche et palpable : il

XLIX PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

nous est loisible ici de constater historiquement l'existence de mélanges et, supposant qu'il y en eut, de juger s'ils contribuèrent à individualiser la matière première, quelle qu'elle ait été, en la fixant dans un type relativement stable et déterminé : or tel est le cas pour toutes les races puissamment caractéristiques que nous observons sur la planète. De ces observations, et d'autres encore que l'on doit renoncer à indiquer, se peuvent inférer deux notions de la race, qui la définissent, par rapport à la pratique, comme le produit toujours mobile d'une certaine discipline du sang, et comme un matériel humain plus ou moins homogène, particulièrement apte à s'ennoblir sous l'action de cette discipline.
    Interprétée dans ce sens, douterait-on que la race ait une valeur pratique pour la vie des nations ? Brunetière lui-même admet que l'idée de patrie « a d'abord un fondement naturel et, pour ainsi parler, une base physiologique ou physique ». Mais ce « pour ainsi parler » nous laisse présumer qu'on va nous reprendre d'une main ce qu'on nous tendait de l'autre. Et Brunetière, en effet, nous informe bientôt que « l'honneur de notre humanité moderne est justement de s'être émancipée de la servitude ou de la fatalité du sang ». Serait-ce que le cerveau avec quoi Brunetière pense ces choses n'est plus physique « à proprement parler », ni arrosé d'un certain sang ? Or voici qu'en poursuivant nous rencontrons cette fière déclaration : « Tout ce que je dis, c'est que, depuis huit ou neuf cents ans, les mêmes mobiles généraux, les mêmes passions si vous voulez, nous ont guidés; que nous les avons dans le sang ! » Alors ? Alors nous ne saisissons pas — ou plutôt nous apercevons bien que toute la subtilité de Brunetière ne saurait l'empêcher de se contredire, quand il s'évertue à concilier les inconciliables. Ce sang qui coule en ses veines, de patriote nationaliste, comment le transfuserait-il au corps glorieux d'un « Homme » abstrait, citoyen-fantôme de la Cité de Dieu ? Il en écoute la voix dans l'instant qu'il la nie.

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L PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

    Depuis Brunetière, qui lui-même renchérissait sur Michelet, on a perfectionné sa thèse au point qu'il aurait quelque peine à la reconnaître. La « base physiologique » de l'idée de patrie achève de s'écrouler sous les pas de ses successeurs, de même que la « race » se volatilise dans le concept, pourtant exclusif, de cette espèce humaine, ou romaine, que célèbrent, chacun à sa façon, M. Paul Adam et M. Charles Maurras. Enfin, si la voix du sang n'a pas cessé de se faire entendre hors de l'enceinte du collège de France, notre spiritualité croît si rapidement dans l'imagination de quelques professeurs qu'il suffira bientôt d'un peu d'eau claire dans nos veines pour actionner les ailes attachées à nos épaules par leurs soins diligents. Quand Michelet écrivait : « La race, je ne la vois plus, je ne sais plus ce que ce mot signifie, le jour où commence la véritable histoire de France.... Prenez garde, en prononçant ce mot de race, qu'il ne soit un prétexte à justifier par le passé et à continuer dans l'avenir les haines, les jalousies et les querelles du présent », Michelet du moins concevait encore la race comme « l'élément fort et dominant aux temps barbares ». M. Camille Jullian estime que Michelet manqua de hardiesse. Chasser la race du présent, c'est parfait; il faut encore y substituer, dans le passé, la « nation » — savoir un être doué d'« énergies organisées », identifiable par les critères linguistique, politique et religieux, mais entièrement destitué de base physiologique. Telle serait, surgie des ténèbres de la préhistoire aux yeux du professeur Camille Jullian, une « nation-mère des Indo-Européens » qui probablement peupla d'abord les « rivages de l'ambre » et qui, du voisinage de la Baltique, essaima en plusieurs directions; telle serait ensuite, pour l'« Europe du couchant » et notamment pour la France, une fille occidentale de cette nation-mère, Ia « nation italo-celtique » (avec étapes ligure et gauloise) qui remonte à l'âge du bronze en l'état provisoire de nos aperçus et qui date peut-être de beaucoup plus loin : « nation », non pas « race », attendu qu'on y voit mélangées « des variétés de l'espèce humaine ».

LI PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

    Comme Chamberlain, pas plus qu'aucun éleveur, n'ouït jamais d'une race qui ne dût sa genèse à quelque mélange des « variétés de l'espèce », on pourrait croire que la distinction établie par M. Jullian est surtout une affaire de mots; et comme l'Indo-Européen maintenant en question s'avère au paraphe nationaliste de sa signature, ainsi qu'à son berceau nordique, on serait tenté de le prendre pour un sosie du Barbare évoqué par Chamberlain. Mais entendons bien que M. Jullian se flatte d'en finir une bonne fois avec « la servitude du sang » par la magique substitution de ce mot : « nation » à ce mot : « race ». Il conteste aux « anciens » l'instinct qu'un sens profond s'attache à ces connubia dont Tacite se montre si préoccupé, et il pense y suppléer par une application subtile de son critère religieux :
    « La religion d'une nation, écrit-il, pouvait changer de caractère, passer d'une divinité à une autre, modifier ses rites et changer ses lieux de culte, elle n'en restait pas moins la religion nationale, la concentration des mêmes âmes autour des mêmes autels. » Mais de quelles « nations » s'agit-il ? Celles où le dieu est « national » s'accordent-elles tant de licence avec leur totem ? Le Bédouin remanie-t-il Allah ? Le Juif déménage-t-il Iahveh ? Allah est dieu à l'exclusion de tout autre dieu, et on le prie en se tournant vers la Mecque; quant à Iahveh, un psaume nous le dit « Il est connu dans Juda.... Son domicile est à Sion. » Traits de race, si jamais il en fut, et en contradiction flagrante avec les traits indo-européens. Si d'autre part il s'agit d'Indo-Européens, ou bien la religion ne change pas de caractère lorsqu'elle passe d'une divinité à une autre : mais c'est en vertu de la vieille intuition aryenne qui pressent une seule et même essence divine sous tous les dieux de la race et qui, d'ailleurs, les situe hors de l'arène politique; ou bien la religion change réellement de caractère, et cela parce qu'en ces âmes « concentrées autour des mêmes autels » se glisse une inspiration étrangère qui ne saurait y entretenir la même flamme : alors

LII PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

Psyché bat des ailes, avec l'illusion de quitter sa prison, mais c'est la prison qui se transforme, et Psyché, l'éternelle captive, s'emmaillote dans la soie de sa métamorphose. Depuis qu'Homère, selon l'expression d'Hérodote, « créa aux Hellènes la race de leurs dieux », n'est-ce pas la diversité même du génie hellénique qui s'exprima dans le mode de
la vision apollinienne — Apollo, principium individuationis — et ne sait-on pas qu'aux mystères du dieu rival -— de ce Dionysos étranger mimant dans sa danse l'ivresse d'un délire universel — le même coup qui émancipait du corps l'âme extasiée tranchait tous les liens de famille et de patrie ? Si l'on convient, avec Brunetière, que les Hellènes s'opposèrent nettement à la tourbe humaine et, avec M. Jullian, que ce fut notamment en qualité d'« apolliniens », comment refuserait-on de reconnaître qu'ici la religion tient au sang et que la « race » remplit en fait le rôle d'une prétendue « nation » qui, politiquement, n'exista jamais. Il est vrai : au rebours des poètes, des voyants, les professeurs d'humanité désertèrent la cause de la psyché hellénique, faute de percevoir une harmonie assez profonde entre les traits distinctifs de sa physionomie épars de cité en cité. Ils inaugurèrent avec leurs entéléchies la bacchanale de l'universalisme scolastique et, par le fait qu'ils décorporisaient l'âme, ils incitèrent la « nation » (comme parle M. Jullian) à se désincarner de sa race. Âme et nation, au fur et à mesure qu'elles répudièrent la « servitude » du sang, sauvegarde de leur autonomie, se perdirent elles-mêmes. Perte bientôt irréparable, que ne compensa pas le moindre gain pour notre science psychologique, désormais encombrée de phrases qui la génèrent pendant des siècles. Descartes ne s'y est pas mépris autant qu'on nous le donne
à croire par un manifeste abus de son cogito, car il remarque : « L'obscurité des distinctions et des principes dont ils se servent est cause qu'ils peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s'ils les savaient, et soutenir ce qu'ils en disent sans qu'il y ait moyen de les convaincre. » À Dieu ne plaise que l'on appli-

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que ce propos à M. Jullian, savant aussi modeste que probe ! Mais on craint qu'il n'use point assez du remède qu'indique Descartes après avoir diagnostiqué le mal : « oculos aperire.... toute la science du monde consiste à voir distinctement ». M. Jullian a éprouvé l'impossibilité, pour faire de l'histoire, de recourir à des races, « à des types humains purement physiques »; il a « vu plus clair à travers ces masses d'êtres ». Mais nous, en attendant qu'un prestigieux opérateur radiographie le contenu de la glande pinéale, c'est là où M. Jullian voit le plus clair que nous risquons de ne rien voir du tout. Il nous replace devant le mystère extrascientifique d'un esprit humain sans nulle corrélation avec un corps, quoique non sans action sur le train du monde. Or, aussi longtemps que nous n'aurons pour organe de pensée qu'un cerveau informé par des sens, nous éprouverons, nous, l'impossibilité d'imaginer une certaine ordonnance politique ou religieuse qui ne soit fonction d'une certaine mentalité, et une certaine mentalité où n'aient part ni cerveau ni sens. M. Jullian disserte du « tempérament » national. Le tempérament, on en spécifiait jusqu'à lui des modes sanguin, ou bilieux, ou lymphatique, etc., mais on n'avait encore ni classé ni même découvert le tempérament indépendant du sang, de la bile, de la lymphe et de toute autre quantité physique. Aussi s'écrie-t-il à bon droit : « mystérieux phénomène que ce tempérament d'une nation ! » Dans les conditions où il l'envisage, M. Jullian eût pu dire « miraculeux ». Mais il ne veut rien exagérer. Nous apprenons qu'au demeurant « il en est du tempérament d'un peuple comme du caractère d'un individu ». Serait-ce donc que l'hérédité y joue quelque rôle ? « En venant, au monde, consent M. Jullian, nous recevons assurément notre lot de qualités bonnes ou mauvaises ». Oui, mais il y a « l'éducation ». L'éducation redresse, paraît-il, le caractère des individus — ou du moins « cela est possible » : pourquoi ne changerait-elle pas le tempérament des peuples ? Or, comme chacun sait, « un peuple est maître de son éducation » (et, s'il en est maître, il se la choisit

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apparemment telle que l'exige son caractère, qui, apparemment aussi, brûle de se modifier).
    À n'en pas douter, le professeur Camille Jullian jouit d'un tempérament optimiste. Ce qui est plaisant, c'est qu'un de ses commentateurs le glorifiait récemment d'avoir tordu le cou aux « chimères métaphysiques » en remplaçant la race par la nation, et que lui-même marque un léger dédain pour les modernes « scolastiques ». Mais lequel, de M. Jullian ou de Chamberlain, nage en plein dans la transcendance ? Si Chamberlain ne s'exagère pas la valeur de nos connaissances actuelles touchant les critères applicables à la détermination des unités somatologiques dans le genre humain, s'il est autant que M. Jullian attentif à dégager les dominantes psychiques des diverses nations, encore ne pousse-t-il pas la métaphysique jusqu'au point de réduire ces nations à l'état de pures entités spirituelles. Il sait qu'en botanique on ne reconnaît pas les espèces aux racines, mais aux fruits; les fruits qui l'occupent ici sont ceux de l'esprit, mais cela ne change rien à l'affaire : car il n'est pas de fruits qui ne supposent des racines, ou d'esprits qui ne supposent des corps. La vraie « chimère métaphysique », elle réside, on l'a vu déjà, dans ce mythe de la race « primordiale », originellement « pure de tout mélange », apanage présumable de l'homo neanderthalensis, mais présumable seulement, car avant de prononcer il faudrait être bien sûr de tenir des types physiques absolument « nets, intacts et initiaux ». Ainsi raisonnait Renan dans le cas des Anglo-Saxons, ainsi continue de raisonner M. Jullian. Pour n'avoir pas rencontré au coin d'un bois le paléochacal hypothétique ou le conjectural protoloup dont dérivent (ou ne dérivent pas) les roquets de notre quartier, nous nierons que d'heureuses relations, nouées à Terre-Neuve entre un chien d'Esquimaux et un chien courant français, aient donné naissance à un animal noble; nous douterons de cette noblesse tant que des termes de comparaison fossiles ne viendront pas appuyer le témoignage de nos yeux; nous jugerons indi-

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gne de considération scientifique le fait que cet animal incomparable atteignit à la fixité, à la pureté de son type dans une île dont la situation isolée lui imposait un strict régime endogénique, et que ce type s'ennoblit au plus haut degré, une fois introduit en Europe, par la méthodique sélection de ses exemplaires dédiés à l'élevage; enfin nous professerons que le mythe, c'est le terre-neuve, attendu que l'unique réalité de la race eut pour habitacle un chien supposé primordial sur l'examen des trois dents qu'il nous légua, chien qui lui-même devra peut-être céder le pas à un postulat de chien plus initial encore, canis anteprimordialis. Tout aussi creux que cette « chimère métaphysique » est le corollaire matérialiste par lequel on s'efforce en vain de la lester, quand on ramène la race aux seuls éléments physiques et que l'on récuse tous ses indices de nature morale ou intellectuelle. La noblesse du terre-neuve, pour quiconque y est sensible, n'est-elle qu'une noblesse de poil, d'os, de muscles ? Et parce qu'en la sorte de vie offerte à notre observation d'hommes l'esprit revêt forme de corps, le corps épuise-t-il le secret de l'esprit ? Ce fait de leur concomitance résout-il le problème de leur rapport génétique ? Où trouve-t-on des hommes « purement physiques » ? Où « purement spirituels » ? Et y eut-il jamais une race humaine qui ne fût composée d'individus tout ensemble spirituels et physiques ?
    Les deux ordres de phénomènes apparaissent inextricablement enchevêtrés dans le phénomène du langage : on s'en rend compte en mettant à l'épreuve le critère qu'il fournit à M. Jullian. Si, par exemple, c'est le langage, comme signe spirituel, qui fait la nation, les Juifs auraient donc cessé d'être des Juifs à l'époque où l'hébreu s'éteignit pour des siècles, soit environ quatre siècles avant Jésus-Christ : or c'est précisément durant cette éclipse que se placent, avec les Macchabées, les plus ardentes tentatives du nationalisme juif. Si d'autre part, renonçant à tenir pour des Anglo-Saxons les nègres des États-Unis, on fait entrer en ligne de compte le concomitant physique du signe spirituel, comment

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ne pas apercevoir entre eux une liaison intime — tellement intime que rien n'atteste mieux l'indissoluble connexité du mental et du corporel ? Au lieu des dix gutturales qu'emploie l'hébreu, et dont l'une se nuance de cinq façons nettement diverses, le sanscrit n'en possède qu'une demi-douzaine; il distingue en revanche six linguales, pour deux seulement dont use l'hébreu. Maintenant, qu'on se rappelle la description, par Renan, de cette langue du vouloir opiniâtre, dans son contraste avec le sanscrit, langue métaphysique : « Un carquois de flèches d'acier, un câble aux torsions puissantes, un trombone d'airain brisant l'air avec doux ou trois notes aiguës, voilà l'hébreu ? » — l'hébreu qui n'exprimera « ni une pensée philosophique, ni un résultat scientifique, ni un doute, ni un sentiment d'infini », l'hébreu qui dira peu de choses, mais qui « martellera ses dires sur une enclume ».... Et bien, l'on ne s'aventurera, certes ! pas à poser cette fantaisiste équation : gutturale = volonté, linguale = intellect. Mais on pense ne point exagérer en observant qu'ici une différence accusée dans la structure anatomique du larynx correspond à une différence accusée dans la cérébralité, et en marquant de la sorte qu'il faut une certaine race pour faire une certaine langue avant que cette langue puisse servir de lien à une nation et cette nation aider à maintenir cette langue. On commet proprement un contresens en définissant une nation par sa langue, alors que l'on exclut jusqu'à la présomption d'une communauté physique entre ses membres. M. Jullian, qui choisit pour exemple l'idiome des Basques, nous adjure ainsi : « Ne me parlez pas de race, de sang, de population. Si le basque vit encore, c'est parce qu'il a été pendant des siècles une langue nationale, celle d'un petit État de montagnes qui avait su garder son autonomie, etc. » Ainsi M. Jullian ne semble pas s'aviser que ce basque, pour vivre, ait eu besoin de naître. Premier mystère. Mais il y en a un second : ces montagnes, fait physique, n'ont point contribué à préserver l'intégrité physique de leurs habitants (ne parlons pas de sang, de race, de

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population !); elles ont, par quelque voie politique, par quelque prestige national, assuré la survivance d'une langue tombée du ciel comme une manière de télégraphie sans fil dont Dieu serait le Marconi, mais perfectionnée au point de supprimer l'usage des appareils.... Et voilà pourquoi votre fille parle basque, encore qu'il n'y ait pas de Basques (et sans doute parlerait-elle français à Québec pour la raison que le Bas-Canada est un petit État de montagnes qui a conservé son autonomie) ? Le lecteur jugera si, pour le coup, la « nation » à tout faire de M. Jullian n'est pas simplement une tarte à la crème scolastique. Il n'est pas au bout de ses surprises. En effet, nous apprenons de la même source que « Michelet eut raison, la race écartée du passé, d'y introduire le sol, et, la nation libérée de la fatalité du sang, de l'avoir étroitement unie à la vie de la terre ». Alors, ces montagnes basques ? Non, ne leur demandons pas plus qu'elles ne doivent donner, car Michelet entend simplement ceci : « Sans une base géographique, le peuple, l'acteur historique, semble marcher en l'air. » C'est assez l'idée qu'on se fait des esprits, sans le substratum des corps. Mais M. Jullian prévoit une objection plus sérieuse : aurait-il imprudemment remplacé une fatalité par une autre ? aurait-il voué à l'esclavage de la terre la nation qu'il avait délivrée de l'esclavage du sang ? On n'imputera pas ce noir dessein à l'excellent professeur. La terre exerce une action, mais subordonnée, car l'homme lui commande. De la contrée gauloise où il planta des vignes, l'homme changea les destinées, etc. Prenons ce cas particulier pour ce qu'il vaut, mais prenons-le avec quelque souci de logique. Si le Gaulois qui planta des vignes dans son pays était allé les planter dans l'Afrique du Sud, y serait-il devenu nègre ? Ou si les vignes gauloises avaient été plantées par des nègres, ces nègres seraient-ils devenus des blancs en Gaule ? Alors quelle fatalité pèse davantage, et l'homme dépend-il moins de sa race que de son milieu ? N'insistons pas.... Ce qui empêche d'honnêtes gens de se rendre à l'évidence sur un point si élémentaire,

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c'est que, ne concevant la race qu'au titre physique; ils n'y discernent que l'élément de fatalité. Ils confondent la limite posée au dehors, qui assure la liberté intérieure des individus ainsi déterminés, avec la limite posée au dedans, qui supprime cette liberté du même coup qu'elle abolit ces individus. S'il existe un lieu où — selon le mot de Michelet cité par M. Jullian — l'homme soit véritablement « son propre Prométhée », ce lieu, c'est d'abord lui-même : lui-même, comme facteur de sa race dont il ne peut s'évader, mais qu'il peut contribuer à ennoblir ou à dégrader dans sa personne et dans sa postérité. Si Michelet eût entrevu cette acception toute pratique du concept et surtout du fait, qui sait s'il n'eût point hésité à reléguer chez les prétendus Barbares d'autrefois une arme défensive entre toutes efficace contre les trop réels Barbares contemporains ? Quel thème il eût trouvé pour ses méditations, aiguisées déjà par de cruelles expériences, dans cette « dernière pensée » d'Henri Poincaré : « On ne doit redouter que la science qui nous leurre de vaines apparences et nous engage à détruire ce que nous voudrions bien reconstruire ensuite, quand nous sommes mieux informés et qu'il est trop tard ! » Il redoutait trop de limitations au dehors, l'accentuation des différences mêmes physiques, le déterminisme : or il ne se peut, dit encore Poincaré dans le testament de toute une vie de science, que la science ne soit déterministe, qu'elle ne postule le déterminisme et que, partout où elle pénètre, elle, ne fasse entrer le déterminisme — mais elle ne pénètre point partout, et c'est en circonscrivant l'autre royaume qu'elle le garantit. Il redoutait l'affirmation des diversités dans le présent et pour l'avenir : mais il ne songeait pas à chercher l'unité dans le passé, ni qu'elle en surgirait sous la forme d'un imprescriptible héritage. Raviver le sentiment de cette unité, dès lors qu'elle apparaît comme un fait acquis à l'effort du déterminisme pénétrant où il doit, c'est inciter les héritiers divers à s'estimer mutuellement, malgré leur diversité croissante, jusque sur les champs de bataille où elle les met

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aux prises; c'est les inciter aussi à s'associer sur le terrain commun que leur assigne une immémoriale affinité de sang et d'idéal : celui de l'élaboration nationale, résolument opposée à l'ombre envahissante du chaos ethnique.

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    On n'a touché qu'à un bien petit nombre des points traités par Chamberlain : choisissant de préférence ceux où son attitude paraît le plus propre à susciter la contradiction du lecteur français. Pour tous les lecteurs, quels qu'ils soient, La genèse du dix-neuvième siècle offre ce caractère d'être un livre provocant. Non point, certes ! qu'il s'en donne l'allure. Mais l'individualiste qu'est son auteur atteint en nous l'individu, de façon que tout notre être, directement affronté, adhère au « oui » ou au « non » que nous lui renvoyons. Par la même raison, Chamberlain excelle à découvrir l'individu représentatif et à évoquer sous ce symbole toute une situation en raccourci : son, portrait de Lucien de Samosate nous résume en quelques touches le « chaos ethnique »; l'« antigermanisme » s'incarne heureusement dans l'image qu'il fixe du Basque Loyola. Par la même raison encore, lorsqu'il esquisse une conception philosophique (Descartes, Locke, Kant) ce sont moins les pensées dont il nous fait part, que le penser — le « pansement », disait Montaigne; et les systèmes apparaissent moins systèmes que vie, du moment qu'il nous semble assister à leur éclosion dans les cerveaux dont ils émanent et tenir à portée de notre main le jeu des facultés qui les élaborent. Nous vérifions ici, derechef, la loi de limitation : l'individuel nous offre une matière d'autant plus riche que ses contours s'accusent plus distinctement à nos yeux. Chamberlain célèbre volontiers, entre tous les dons humains, celui qu'on pourrait appeler — qu'on appellera dans les pages qui suivent — le don de « configurer ». Si grand que soit un artiste, il ne crée pas de toutes pièces : quod invenitur fuit, marque Tertullien; mais ce qui n'était pas avant qu'il l'inventât, et qui est après, c'est l'ordonnance, c'est la

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figure. Au dieu de Rabelais cette gloire suffit d'être un « plasmateur ». Or chacun voit bien que le don de « configurer » trouve son meilleur stimulant dans l'instinct individualiste; et, pour son compte, l'individualiste Chamberlain, qui n'invente rien, modèle en revanche avec autant d'ardeur que le dieu de Rabelais. Cette aptitude est chez lui si réelle que les cadres qu'il propose à notre esprit ne perdent pas leur utilité quand il nous advient d'en renouveler tant soit peu le contenu selon nos goûts particuliers : tel le corps vivant conserve sa forme à travers l'incessant renouvellement de sa substance.
    Voici le plan de cet ouvrage singulièrement individuel lui-même, comme on voit, et qui incite les esprits les plus divers à classer leurs propres matériaux suivant les principes d'ordre qu'il leur suggère :
    De l'héritage qui nous est échu du monde antique, quels éléments continuent de vivre en nous et d'y agir pour notre bonheur ou notre malheur? (Art et philosophie helléniques, Droit romain, Le Christ.) Par qui nous a été transmis cet héritage ? (Le chaos ethnique, L'avènement des Juifs dans l'histoire occidentale, L'avènement des Germains dans l'histoire universelle.) Comment avons-nous pris possession de ces richesses, sang de notre sang pour une part, mais pour une autre part adultérées, et pour une autre encore hétérogènes à notre nature? (La lutte par rapport à la Religion, La lutte par rapport à l'État.) Comment les avons-nous administrées, qu'en avons-nous fait? (La formation d'un monde nouveau : de l'an 1200 à 1800.) À ces questions, débattues dans le présent ouvrage, s'ajouterait tout naturellement celle-ci, où tend en effet l'enquête de l'auteur et où se résume son ample « Connais-toi toi-même » : qui sommes-nous, hommes du dix-neuvième siècle ? Elle fera l'objet d'un ouvrage spécial, qui complétera par la description du siècle l'étude de sa « genèse » (ou, comme dit le titre allemand, de ses « fondations »). Déjà l'auteur a établi le « pont de fortune » — c'est ainsi qu'il nomme son chapitre IX : De

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l'an 1200 à l'an 1800 — qui doit relier l'édifice achevé à l'édifice projeté, et qui nous ménage un suggestif aperçu des éléments de la vie « germanique », rangés sous les catégories du Savoir, de la Civilisation et de la Culture, dans l'ordre suivant : Découverte (de Marco Polo à Galvani); — Science (de Roger Bacon à Lavoisier); — Industrie (de l'introduction du papier jusqu'à, la machine à vapeur); — Économie sociale (de la Ligue des villes lombardes jusqu'à Robert Owen, fondateur de la Coopération); — Politique et Église (de l'institution de la Confession obligatoire jusqu'à la Révolution); — Conception du monde et Religion (de François d'Assise à Kant); — Art (de Giotto à Goethe).
    En isolant tour à tour par analyse ces divers composants de la mentalité qui l'occupe, puis en étudiant leurs synthèses dans les différentes variétés de la race qu'exprime cette mentalité, Chamberlain s'inspire du procédé grâce auquel un de ses savants préférés, Bichat, fonda l'anatomie rationnelle : « Jusqu'à Bichat, écrit-il, l'anatomie du corps humain se bornait à la description de ses parties considérées séparément et distinguées l'une de l'autre suivant leurs fonctions; le premier, il fit voir que les organes divers se composent, quelles que soient leurs différences, d'un certain nombre de tissus semblables diversement agencés; cette démonstration rendit possible une anatomie non plus organo-logique, mais générale. De même qu'avant Bichat on considérait les divers organes du corps comme autant d'unités qu'il importait de distinguer, ce qui empêchait d'arriver à la clarté sur l'ensemble, de même nous nous évertuons à étudier séparément les divers organes du germanisme — ses nations — et nous ne nous avisons pas qu'il y a en elles un élément d'homogénéité par où elles sont unes au fond; or, pour comprendre l'anatomie et la physiologie de l'organisme total, il nous faudrait reconnaître d'abord cette unité comme telle; sur quoi nous nous efforcerions naturellement — pour parler comme Bichat — d'isoler chacun de ces tissus qui concourent à la structure de plusieurs organes, de

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le scruter en lui-même « quel que soit l'organe où il se trouve » et alors, alors seulement, de voir « ce que chaque organe a de particulier dans la région qu'il occupe ». Pour atteindre à la précision plastique en concevant le passé et le présent du germanisme, nous aurions grand besoin d'un Bichat qui embrassât du regard l'ensemble et qui, dans cet ensemble démêlant les parties constitutives, nous les évoquât en une image bien ordonnée, c'est-à-dire conforme à leur disposition naturelle. Comme il n'existe pas pour l'heure, nous nous aiderons nous-mêmes tant bien que mal, non, certes ! en recourant aux fausses analogies, dont on a trop abusé, entre le corps animal et le corps social, mais en apprenant de Bichat et de ses pairs à pratiquer la méthode générale qui les a si bien servis : soit à envisager d'abord le tout, ensuite ses composants élémentaires, et à négliger provisoirement les intermédiaires. »

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    Dans l'exécution de son plan, Chamberlain n'a pas visé les lecteurs savants, et si — pour des raisons qu'il indique dans l'avant-propos — maintes pages de son livre sont chargées de références à des « autorités », on ne pressent pas moins un abîme entre cet appareil de notes et le texte qui court librement de sommet en sommet, sans autre souci que de fixer les principaux aspects du pays exploré. Indépendant des coteries et des modes — indépendant de l'heure même, quelque fâcheuse illusion que puisse faire à cet égard la préface de sa version française — l'auteur prétend parler en profane à des profanes. Il revendique le titre de dilettante; et le dilettante, tel qu'il le conçoit, est tout voisin de cet « amant de la sagesse » que Platon situe à mi-chemin du savant et de l'ignorant. Chamberlain s'assigne un rôle d'intermédiaire entre l'érudition spéciale et la vie pratique, rôle malaisé à tenir, gros de responsabilités et qui ne serait pas du tout l'affaire d'un « amateur ». Ne nous trompons donc point, à sa profession de dilettantisme. Pour prendre un aperçu général du

LXIII PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

champ des sciences particulières, quelque habitude est indispensable de leur discipline; quelque pratique, de leurs méthodes. S'il n'avait, dans sa jeunesse, mesuré des crânes à l'école de Carl Vogt, peut-être Chamberlain se fût-il exagéré l'importance des mensurations crâniennes; et inversement, s'il n'avait contracté de très bonne heure le pli de l'observation rigoureuse, sans doute n'eût-il pas si fortement éprouvé le besoin de s'appuyer en toute matière, même métaphysique, sur la seule expérience. À propos d'un travail que Chamberlain consacra jadis au problème de La sève ascendante, l'illustre biologiste Wiesner lui écrivait : « Les observations que vous avez recueillies sur la marche de la sève ascendante sont les plus exactes qui aient jamais été faites. La méthode que vous avez employée pour calculer la quantité de sève est beaucoup plus précise que celle de vos nombreux prédécesseures et votre œil a été si attentif aux conditions extérieures de la végétation que vos expériences ne laissent rien à désirer. » Ces expériences, Chamberlain y avait procédé comme étudiant, en 1882 et 1883; il n'en consigna le résultat — à quelques égards définitifs — qu'en 1896, alors que la maladie l'avait obligé de renoncer à ce genre de recherches. La philosophie, l'art, l'histoire étaient devenus dans l'intervalle son occupation principale. On sait que son Wagner, apprécié et cité par Brunetière d'après une traduction française malheureusement incomplète, passe en Allemagne pour le plus noble monument qui ait été élevé à la mémoire du poète-musicien. Il l'a fait suivre d'un Kant, dans lequel il dresse la personnalité de son héros au carrefour d'une quantité d'avenues qui nous y acheminent de tous les points de l'univers mental, ainsi qu'il appert de cette curieuse disposition : « Kant, la personnalité comme introduction à l'œuvre. I. Goethe, (idée et expérience) avec une digression sur la doctrine de la métamorphose; II. Léonard de Vinci (concept et intuition) avec une digression sur l'optique et la théorie des couleurs; III. Descartes (entendement et sensibilité) avec une digression sur la géométrie analy-

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tique; IV. Giordano Bruno (critique et dogmatique) avec une digression sur l'histoire de la philosophie; V. Platon (savoir et rêver) avec une digression sur la nature de la vie; VI. Kant (science et religion) avec une digression sur le noumène. » Au Kant vient de succéder un Goethe. On signale dans le cours du présent ouvrage d'autres travaux de moindre étendue, mais dénotant également une extraordinaire variété de préoccupations. Et certes ! nous avons sujet de nous méfier des polygraphes. Chamberlain serait-il l'exception qui confirme la règle ? En tous cas, ce sont précisément des savants spécialistes qui ont accueilli avec le plus de faveur La genèse du dix-neuvième siècle lors de son apparition. Dans le groupe des philologues qui l'ont applaudi, on pourrait énumérer des indianistes, des sémitisants, des assyriologues, des hellénistes, des germanistes; à quoi s'ajouteraient les juristes, les philosophes, les historiens, les naturalistes (notamment de nombreux médecins), les théologiens (tant catholiques que protestants).... Respirons ! Beaucoup de sages, on ne l'ignore point, se trompent davantage qu'un seul : aussi ne mentionne-t-on leur concert on cette occasion que pour prévenir toute confusion entre le dilettantisme de Chamberlain et le dilettantisme d'un « amateur ». Quand, par exemple, Chamberlain a entrepris de réfuter pas à pas un exposé scientifique (ou qui prétendait l'être) du professeur Delitzsch, spécialiste en assyriologie, le docteur Budge, directeur du département babylonien du British Museum, réputé pour sa compétence unique dans la matière, a donné tort au spécialiste et raison au dilettante, autorisant lord Redesdale à publier son jugement dans la préface de l'édition anglaise du présent ouvrage (voir notre Annexe).
    Pourtant, on le répète, Chamberlain n'a pas visé les savants, mais simplement les gens cultivés, et il ne reconnaît à son « dilettantisme » d'autre mérite que celui qui réside dans un choix consciencieux et avisé des sources d'information. Un des premiers qui aient acclamé la version anglaise de La genèse du dix-neuvième siècle (The foundations of the

LXV PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

nineteenth century, 1912) fut M. Théodore Roosevelt, dans un article de l'Outlook où il assure que ce livre, envisagé notamment au point de vue religieux, « représente une influence avec laquelle il faut désormais compter, et compter sérieusement »; en même temps, de l'autre côté de l'eau, et d'un point de vue que l'on devine fort différent, M. George Bernard Shaw écrivait dans les Fabian News, sur ce même livre : « Un chef d'œuvre d'histoire réellement scientifique ! Loin de créer la confusion, Chamberlain la dissipe; il est mi grand généralisateur et par là se distingue de la foule des spécialistes. Nul doute qu'il ne stimule vivement la pensée. Quiconque omettra de lire son livre devra se résigner, pour quelque temps, à ne pouvoir suivre les discussions politiques et sociologiques. » Brochant sur le tout, le Times opinait : « Voilà sans conteste un des rares livres qui aient quelque importance. » Mais peut-être bien Chamberlain a-t-il été moins sensible à ces louanges qu'à une simple constatation de l'écrivain juif Laurie Magnus, lequel note avec impartialité, dans la Jewish Review : « De quoi penser pour toute une vie ! M. Chamberlain pose ses fondations à une grande profondeur.... »

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    Un dernier mot, touchant la version qu'on présente ici de l'ouvrage de Chamberlain. Il en a lui-même suggéré le titre. Nul doute qu'entre dix façons d'en établir le texte il eût préféré la plus française. Hélas ! pourquoi démontre-t-il excellemment que l'individualité s'atteste par ses limites et qu'elle inscrit dans sa forme lé plus intime de son contenu ? On l'a trop pris au mot. On n'a pas cru qu'un livre éminemment individuel pût changer de physionomie sans changer d'âme. Et comme on s'attachait à restituer cette physionomie dans l'intégrité de ses contours et de ses rythmes, le parti pris de fidélité a exclu toute ambition d'élégance; qui sait ? jusqu'au souci, peut-être, de la correction. En revanche, on ne s'est pas refusé à compléter l'original sur des

LXVI PRÉFACE DE LA VERSION FRANÇAISE

points de détail, par exemple bibliographiques, et, considérant qu'il date de quinze ans, d'y apporter de légères retouches pour indiquer l'état actuel de certaines questions renouvelées entre temps. Adjonctions et remaniements ayant été soumis à Chamberlain, qui y a donné son imprimatur, on a jugé inutile de les signaler par quelque artifice typographique. Si toutefois le lecteur découvrait, ici ou là, des erreurs graves, on l'avertit simplement qu'il aurait mille chances de tomber juste en les imputant non pas à l'auteur, mais à son interprète.

Mornex (Haute-Savoie).
Avril 1913.

ROBERT GODET.

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LXVII


AVANT-PROPOS
DE
L'AUTEUR


L'amant de la sagesse tient le milieu entre le savant et l'ignorant.
Platon.

    Une circonstance, notamment, détermine le caractère de ce livre : son auteur n'est pas un savant. S'il osa tenter une entreprise devant laquelle eussent reculé avec effroi des hommes bien supérieurs à lui, nul doute que cet excès d'audace ne tienne à ce défaut de science. Mais l'audace mériterait un autre nom si l'audacieux n'avait pesé les inconvénients du défaut. En concevant la nécessité de mesurer son vouloir à son pouvoir, il s'est rappelé ce mot de Goethe, qui a éclairé sa voie et soutenu son effort : « Le moindre individu peut être complet, à condition de se mouvoir dans les limites de ses aptitudes et de ses compétences. »
    L'auteur ne s'est pas imaginé une minute que son livre possédât quelque valeur scientifique. Si, par exemple, il y a joint d'assez nombreuses citations et références, il l'a fait afin de compléter des exposés par trop sommaires ou d'orienter des lecteurs aussi peu savants que lui; et, d'autres fois, pour appuyer des opinions qui ne sont pas actuellement en faveur. Une raison encore s'est ajoutée à celles-là : quand un spécialiste traite de l'objet propre de sa spécialité, il peut se croire dispensé de justifier chacune de ses affirmations; c'est un droit que l'on ne saurait s'arroger dans le présent ouvrage. On prie donc le lecteur de ne pas se méprendre sur le rôle des notes qui prêtent à certaines pages un fallacieux aspect d'érudition : elles trahissent des scrupules assurément incompatibles avec la prétention. Parader de son savoir ou de sa lecture serait ridicule de la part d'un homme qui proclame que son savoir ne remonte pas aux sources, et qui rêva toujours de lire non le plus, mais le moins possible, en se bornant à l'excellent.

LXVIII AVANT-PROPOS

    Qui sait si une tâche importante n'est pas réservée au dilettantisme tant décrié à cette heure ? La spécialisation fait chaque jour des progrès — et les doit faire. Tel qui se voue à l'histoire diplomatique abdique par là même le droit d'opiner sur l'histoire économique. Tel qui choisit d'étudier la littérature byzantine n'a pas assez de toutes ses forces pour explorer l'immensité du sujet; et il ne manquera pas de commettre des bévues chaque fois qu'il empiétera sur le domaine que se sont assigné d'autres chercheurs, lesquels ne manqueront pas de le lui faire entendre. À s'occuper d'histologie, on cesse désormais d'être zoologue (et inversement) sauf au sens le plus superficiel du mot; et le temps n'est plus où un naturaliste systématique pouvait espérer rendre quelque service à la physiologie. Chacun chez soi : voilà, pour l'instant, la loi de fer de toute science exacte. Mais qui n'aperçoit, d'autre part, que le savoir n'acquiert un intérêt vital qu'alors qu'il touche à ses frontières ?
    Chaque branche spéciale du savoir nous est par elle-même absolument indifférente : c'est seulement dans son rapport avec d'autres que réside sa signification. De quel prix seraient pour nous les dix mille faits acquis à l'histologie, s'ils ne conduisaient à une intuition plus profonde de l'anatomie et de la physiologie, à une connaissance plus sûre de certaines manifestations morbides, à des observations psychologiques et, en dernier ressort, à une conception philosophique des phénomènes généraux de la nature ?
    Il en est de même partout ailleurs. Jamais, par exemple, la philologie ne se révèle d'une portée si haute pour notre pensée, pour notre conduite même, que quand elle contribue à résoudre des problèmes d'anthropologie ou d'ethnographie et atteste ses relations étroites avec la préhistoire de l'humanité, la question des races, la psychologie du langage, etc. Jamais la pure science naturelle n'intervient dans la vie des sociétés comme un facteur d'organisation, à moins qu'elle ne s'élève à la dignité philosophique : et il est bien évident qu'en ce cas le philosophe doit se doubler d'un naturaliste, ou que le naturaliste doit philosopher.
    Aussi voyons-nous à chaque instant les spécialistes — si ardents à fulminer contre ce qu'ils appellent le dilettantisme — infliger dans le fait un démenti au principe du « chacun chez soi » et franchir d'un cœur léger les frontières de leur spécialité : c'est au point qu'il n'est pas besoin d'une clairvoyance extraordinaire pour se rendre compte que les plus dangereux dilettantes sont précisément ceux-là. Nul aujourd'hui, bien entendu, ne se hasarderait à ébaucher un résumé microcosmique; et chacun évite avec soin les provinces confinant à la sienne : il en préfère de plus éloignées pour ses villégiatures intellectuelles. Des juristes lâchés

LXIX AVANT-PROPOS

dans la philologie y prennent de joyeux ébats; des métaphysiciens enseignent gravement le sanscrit aux indologues; des philologues dissertent avec une désinvolture digne d'envie sur la botanique et la zoologie; des médecins, de qui les heures de consultations s'écoulent dans un calme ininterrompu, emploient ces loisirs à sonder les plaies des systèmes métaphysiques; des théologiens déterminent sans hésitation l'âge d'un manuscrit qui faisait le désespoir des chartistes, assistés de graphologues experts et de microchimistes; des psychologues que l'on ne rencontra jamais dans une salle de dissection forment les hypothèses les plus intéressantes sur l'exacte localisation des fonctions cérébrales....
    Mais qu'est-ce que cela ? Prenons l'exemple des plus illustres de ce temps. Il a fallu nolens volens que Darwin devint philosophe, et même un peu théologien. Schopenhauer eut son violon d'Ingres : cette fameuse Anatomie comparée, qu'il tenait pour son chef-d'œuvre. Hegel écrivit une histoire universelle; Grimm consacra ses meilleures années à des études de droit; Jhering, le grand juriste, ne goûta de bonheur parfait que dans l'enfantement d'étymologies fantaisistes et de chimères archéologiques. Bref, la réaction qui se manifeste contre l'étroit esclavage de la science, c'est chez les savants qu'on la voit d'abord éclater. Seuls parmi eux les médiocres s'accommodent pour longtemps de l'atmosphère de leur prison; les autres, les doués, aspirent à la vie : ils éprouvent que les différentes sortes de savoir ne sauraient revêtir une forme et un sens qu'en prenant contact les unes avec les autres.
    Mais s'il en est ainsi, ne reconnaîtra-t-on pas à un dilettantisme sincère et franchement avoué quelque supériorité sur celui qui se masque ou qui s'ignore ? La situation ne sera-t-elle pas plus nette si l'auteur déclare d'emblée : je ne possède aucune compétence spéciale dans aucune province particulière de la science ? et ne se peut-il que sa « non-science », qui n'est pas synonyme d'inculture, lui vaille — dans l'effort d'embrasser un vaste et complexe ensemble de phénomènes et de leur conférer en toute liberté une ordonnance artistique — des avantages qui feraient défaut à l'érudit, parce que celui-ci contracte fatalement certains plis de la pensée qui la déforment ou la paralysent, à mesure qu'il s'absorbe davantage dans l'étude exclusive de sa spécialité ?
    Moyennant donc que la méthode adoptée ne pèche pas dans son principe; que l'intention soit noble et le but bien défini; que la main qui tient le gouvernail s'atteste assez ferme pour diriger le navire entre l'écueil de la science pure (accessible à ses seuls initiés) et le bas-fond de la plate vulgarisation; qu'enfin l'entreprise tout entière porte ce beau

LXX AVANT-PROPOS

signe de probité qui doit y être imprimé par un travail sérieux et désintéressé — l'auteur peut convenir sans honte de la réserve que lui impose son dilettantisme et nourrir tout de même l'espoir de faire œuvre utile.
    L'auteur n'est pas, d'ailleurs, tout à fait dépourvu de culture scientifique. Si un caprice du sort l'a détourné de la carrière qu'il s'était choisie, il conserve pourtant, comme un précieux héritage du temps où il étudiait les sciences naturelles, l'impression ineffaçable de leur méthode et ce respect absolu des faits qui s'apprend à leur école. Sans doute se confessera-t-il plus tard de son goût passionné pour d'autres formes du savoir : il les honore et les aime toutes. Mais il a pu et dû se dire qu'il existe quelque chose de plus haut et de plus sacré que tout le savoir du monde : et c'est la vie elle-même. Ce qu'il a écrit dans ce livre, il l'a vécu. Dût-on y relever mainte allégation erronée, maint jugement faussé par le préjugé, mainte déduction péchant contre la logique, ce livre ne contient rien qui soit entièrement étranger à la vérité : car la raison abandonnée à elle-même ment souvent, mais jamais la vie dans sa plénitude. Il peut arriver que toute réalité soit absente d'un produit de la pensée et que celle-ci engendre une manière de néant — telle la chimère d'un égaré; mais à un sentiment profondément éprouvé on trouve des racines qui s'étendent bien loin par delà le champ de la personnalité. Si fort que le préjugé ou l'ignorance altère parfois l'expression du sentiment, celui-ci n'en renferme pas moins, de toute nécessité, un noyau de vérité vivante.

H.-ST. CH.

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Dernière mise à jour : 16 mars 2008