Here
under follows the transcription of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
H.-S. CHAMBERLAIN
—
LA GENÈSE
DU XIXME
SIÈCLE
ÉDITION FRANÇAISE PAR ROBERT
GODET
—
TOME I
SIXIÈME
ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE PAYOT & CIE
106, BOULEVARD
SAINT-GERMAIN,
106
I
LA GENÈSE
DU XIXME
SIÈCLE
TOME PREMIER
II
—
IMPRIMERIE DELACHAUX & NIESTLÉ —
NEUCHATEL
1913
—
III
HOUSTON STEWART CHAMBERLAIN
—
LA GENÈSE
DU XIXME
SIÈCLE
ÉDITION FRANÇAISE PAR
ROBERT
GODET
—
TOME PREMIER
Nous
appartenons
à la race qui de
l'obscurité
s'efforce vers la lumière.
GOETHE
SIXIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE PAYOT ET Cie
46, RUE
SAINT-ANDRÉ
DES ARTS, 46
—
Tous droits de
reproduction
réservés.
IV
(Page vide)
V
Au physiologiste
JULIUS WIESNER
en toute déférence
et
gratitude
ce livre est dédié
qui témoigne de certaines
convictions précises
sur des objets de science et de
philosophie.
—
VI
(Page vide)
VII
PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
—
Depuis que nos
métaphysiciens
ont institué l'utile pour critère du vrai, voilà
nos
éditeurs, libraires, bibliographes, bien affermis dans le
pressentiment
que le succès d'un livre donne la mesure de son mérite.
On
ne saurait, néanmoins, s'avantager ici du pragmatisme.
Spéculation
philosophique ou spéculation tout court, on répugne
à
exploiter la confusion qu'il accrédite, et l'on n'essayera pas
d'appliquer
une règle qui la consacre. Si les deux gros volumes formant le
présent
ouvrage ont tenté en pays allemands plus de cent mille
acheteurs,
et si, à peine traduits en langue anglaise, ils
conquièrent
les suffrages du public britannique ou américain, ce
débit
immodéré n'autorise pas à les présumer
excellents
dans l'opinion des gens de goût, qui sont le petit nombre;
d'aucuns,
on l'accorde, en inféreraient à bon droit la
conséquence
inverse — et singulièrement du point de vue français.
Cependant, digne
ou non d'éloge, La genèse du dixneuvième
siècle
apparaît digne d'attention par le fait seul qu'elle répond
aux voeux d'une immense clientèle étrangère et
qu'en
y répondant elle contribue — de l'autre côté du
Rhin,
de l'autre côté de la Manche, de l'autre côté
de l'Océan — à définir, à orienter,
à
stimuler ces aspirations. Car telle est proprement, ramenée au
minimum
irréductible, l'évi-
VIII PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
dence du fait brut. Tombée dans
le terrain favorable où elle avait puisé une part de ses
aliments, la pensée de l'auteur a germé et
fructifié;
elle est devenue aliment à son tour; elle va se propageant,
force
vive, de cerveau en cerveau, et chaque jour qui passe témoigne
de
son action. Action, suivant les avis, bonne ou mauvaise, opportune ou
intempestive
— ou ne la juge pas, on la constate. Ce serait donc une erreur que
d'imaginer
sous ce titre : La genèse du dix-neuvième
siècle,
quelque arbitraire tissu des rêves ourdis par un songeur
isolé,
jouant à rebâtir le monde entre les murs de son cabinet.
Chamberlain
nous révèle un état d'âme dont beaucoup de
ses
lecteurs accusaient déjà les symptômes, et qu'il
confirme
en imprimant à leurs esprits sa direction.
Dans les Discours
de combat, Brunetière signale fréquemment à
son
auditoire le danger « de s'enfermer en soi et dons les
frontières
de son propre pays ». Curieux lui-même de « ce qui se
pense et s'écrit hors de France », il déclare :
«
Nations de l'ancien et du nouveau monde, nous vivons désormais
tous
en spectacle à tous, et rien d'étranger ne saurait nous
être
indifférent. » Kant ou Berkeley, Mommsen ou Carlyle,
Goethe,
Ibsen, Tolstoï, Nietzsche, il prêche d'exemple; et c'est,
entre
autres, le Wagner de Chamberlain qui l'aide à
étayer
sa thèse de la renaissance de l'idéalisme. Quelle
attitude
eût-il adoptée en découvrant dans cet
écrivain
qu'il appréciait, qu'il invoquait, un adversaire politique et,
pour
ainsi parler, l'exact antipode de sa mentalité religieuse ? Nul
doute qu'il l'eût combattu énergiquement, mais — comme il
combattait — chevaleresquement : notant avec plaisir, dans les
intervalles
de la lutte, une entente au moins partielle sur les points qui les
rapprochaient.
De ce nombre, et de cette sorte, est leur revendication de
l'idée
nationale. Quand le nationaliste Brunetière opine : « On
ne
profite que de ce que l'on transforme en sa propre substance; il ne
faut
donc pas essayer de nous faire une âme russe ou suédoise,
mais des qualités de l'âme suédoise ou de
l'âme
russe il faut retenir celles qui peuvent servir à
l'enrichissement
de l'âme
IX PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
française »,
voilà
tout juste — et concernant chacun des peuples qui coopèrent
à
la culture européenne — l'opinion du nationaliste Chamberlain.
Seulement
Chamberlain a, pour la défendre, un double avantage sur
Brunetière :
car il aperçoit, entre ces nations particularisées dans
leur
manière d'être, un lien de race et une communauté
de
besoins sous la variété des génies et des
instincts
divergents; et sa péremptoire réprobation du plan
universaliste
cher au critique français — mais surtout romain — fait qu'il
plaide
avec plus de logique pour l'intégrité et l'autonomie des
personnes ethniques.
Il est vrai : ce fils
d'un amiral anglais, qui fut collégien à Versailles, qui
fut étudiant à Genève, qui interrompit ses travaux
scientifiques commencés en Suisse pour aller soigner au midi du
la France, puis en Allemagne, puis en Autriche, une maladie longtemps
inexorable
d'où date sa carrière d'écrivain; qui employa ses
loisirs — études encore — à lire dans le grand livre du
monde,
et qui en déchiffra plus d'une page énigmatique avec
l'assistance
de pêcheurs norvégiens ou de pâtres balkaniques, de
moines italiens ou de financiers juifs, de belles Espagnoles sans
profession
spécifiée, d'ardents Tsiganes, d'austères
Sefardim,
de mille autres collaborateurs involontaires rencontrés au
hasard
de lointaines pérégrinations; ce pèlerin
passionné
qui tenta d'explorer le mystère d'une âme humaine au
visage
innombrable, miroir de son innombrable diversité, et qui, la
voyant
revêtir des physionomies d'autant plus déterminées
qu'elle s'épanouissait davantage, y reconnut une loi du
développement
biologique; ce champion — dès lors — de l'individualisme sous
tous
ses modes, même collectif, et — dès lors aussi — de
l'idée
nationale, dont il est l'avocat le moins suspect de chauvinisme.... cet
avocat plaide en allemand. Mais n'appert-il pas de son curriculum
vitae
que l'on prendrait à tort la langue du plaidoyer pour un signe
irrécusable
de la mentalité de l'avocat? Elle lui a valu de se faire mieux
écouter
d'un public qui lui était, sous certains rapports, plus familier
—
X PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
plus congénère aussi
par
l'harmonie préétablie de certaines intuitions, notamment
esthétiques. Elle l'a exposé ailleurs au travestissement
de ses doctrines par des adversaires plus avisés que braves, qui
triomphèrent d'un Chamberlain fictif dans l'esprit de lecteurs
généralement
impuissants à découvrir, sous ce fantôme de
l'auteur,
l'auteur réel : victoire sans péril et sans gloire, dont
on
citera maint exemple en cette version du texte loyalement
restitué.
Eh bien, quiconque y recourra de bonne foi, soit qu'il envisage le
principe
de l'inspiration, soit qu'il examine le détail de la
documentation,
se rendra compte que l'Anglais Houston Stewart Chamberlain, fixant en
prose
allemande une pensée formée pour partie à
l'école
de la France, est proprement un Européen; mais un
Européen,
on le répète, « nationaliste » (c'est
l'antonyme
de « cosmopolite »); nationaliste, et assez conscient des
fins
psychiques du nationalisme pour ne redouter point d'y mettre obstacle
quand
il remonte au fondement physique de la nation, au facteur tout ensemble
élastique et rigoureux de l'individualité ethnique —
à
la « race ». De plusieurs races de la planète
Chamberlain
construit les images avec des traits empruntée aux
réalités
himoriques. Dans le concept d'une de ces races — celle dont l'image
vise
à nous portraiturer — il inclut les caractéristiques de
plus
en plus diversifiées, et pourtant rapportables encore à
un
seul et même type, de la famille.... disons celto-slavo-teutonne.
Mais quel mot
rébarbatif
est-ce là ! et, avec ses trois compartiments juxtaposés
au
petit bonheur, de quel incommode emploi ! Chamberlain en a
cherché
un autre, plus maniable parce que plus synthétique, et par
là
aussi plus évocateur de la vivante image qu'il désirait
susciter
en nous. Or on doit ici prévenir une équivoque la plus
fâcheuse
du monde, car elle rendrait impossible au lecteur français
l'intelligence
du présent ouvrage. Cet homo europaeus partout semblable
à lui-même dans l'instant qu'il surgit des limbes de la
préhistoire,
et bientôt aussi divers en ses aspects que les aptitudes dont il
s'atteste surabondamment doué, tel savant le dé-
XI PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
nomme « race dolichoblonde
».
Mais nous n'eussions pas, on l'avouera, gagné beaucoup par la
substitution
des Dolichoblonds aux Celto-slavo-teutons. D'ailleurs cette
étiquette
préjuge, quant au passé, les conclusions de
l'anthropologie
— conclusions dont Chamberlain souligne l'actuelle incertitude — et,
s'agissant
d'aujourd'hui, qui ne voit que, prise à la lettre, elle offense
le bon sens ! Valait-il mieux parler, comme fait encore M. Vacher de
Lapouge,
d'« Aryens modernes » ? L'imprécision somatique,
sinon
linguistique, du terme « aryen » nécessite tant de
réserves,
soulève tant d'objections, que l'auteur n'y attache jamais — si
d'aventure il en use — qu'une intention morale, suggérée
par l'étymologie : « qui compte au nombre des amis
».
Se devait-il donc résigner à intituler « Barbares
»
une sorte d'hommes qu'il tient pour les réels artisans de notre
civilisation et de notre culture, pour les héritiers
légitimes
du patrimoine hellénique et romain, pour les dépositaires
qualifiés de la révélation chrétienne?
C'eût
été compliquer d'une perpétuelle ironie, au risque
d'un malentendu perpétuel, la démonstration de sa
thèse.
Après élimination des vocables manifestement impropres,
Chamberlain
s'est décidé pour celui qu'il estimait le plus expressif
d'une notion historique concrète, le plus significatif de la
région
et de l'heure où débute une ère nouvelle dans le
temps
et dans l'espace. Il à baptisé « germanique »
ce complex de peuples parents dont l'effort va déplacer le
centre
de gravité culturel et politique de l'Europe : désignant
ainsi, par une convention simplificatrice, non seulement les Germains
au
sens restreint — les Germains de Tacite — mais encore les Celtes et
encore
les Slaves.
On dit : une
convention
simplificatrice. Ceux-là qui ne peuvent l'admettre à ce
titre
perdraient leur temps à feuilleter un livre où elle
règne
tout du long : ils n'y entendraient goutte et prêteraient
à
l'auteur des opinions frisant le monstrueux. En réalité,
les « Germains » de Chamberlain dérangent moins nos
habitudes de pensée que de discours. Et sans doute imagine-t-on
des conventions que rien ne saurait
XII PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
valider aux yeux d'un homme
raisonnable.
Si quelqu'un s'avisait d'appeler « Teutons », ou «
Slaves
», ou « Celtes », tous les Celto-slavo-teutons, nous
renoncerions incontinent à pénétrer plus avant
dans
les arcanes de sa théorie : mais ces noms traduisent des
concepts
parvenus respectivement à un degré de
détermination
où n'atteignit jamais le concept de « Germains »;
et
c'est parce que le mot de « Germains » exprime la notion la
plus indéterminée, qu'il apparaît le plus
extensible.
Qui sont les « Barbares » auxquels il s'appliqua
précisément,
à l'exclusion de tous autres, et depuis quand fournit-il une
dénomination
globale pour un des trois membres du complex? Autant de savants, autant
de réponses. Nul peuple ne s'est jamais dit lui-même
«
germanique ». Et même — à supposer fondées
les
hypothèses de divers philologues (que résume le texte
sans
d'ailleurs y insister) — ce ger et ce man auraient le
mérite
de l'éclectisme jusque dans leur dérivation
étymologique,
car on les apparente à deux ou trois racines celtiques, voire
à
une racine slave, et l'on n'est point assuré de leur attache
dans
les idiomes tudesques. Mince argument, certes ! mais — on
l'espère
— à la portée des susceptibilités ombrageuses qui
menaceraient de se froisser indûment, ou des orgueils trop
prompts
à s'enfler outre mesure.
Ce qui est de plus
de conséquence — indépendamment de ces raisons, et
d'autres
encore, qu'allègue l'auteur — c'est, en l'espèce,
l'extraordinaire
polymorphie du Germain, effet patent d'une cause obscure qui gît
dans le secret de son sang extraordinairement assimilateur. D'Arbois de
Jubainville estime probable qu'il y a en Allemagne plus de sang gaulois
qu'en France; et Treitschke attribue à cette infusion de
celtisme
l'efflorescence artistique de l'Allemagne du Sud comme il impute
à
l'appoint slave l'essor politique de l'Allemagne du Nord. Quand donc
nous
parlons de Slavo-Germains et de Celto-Germains, exprimant ainsi des
faits
d'ordre physique et psychique, ces faits ne nous indiquent-ils pas
où
réside, avec le maximum de plasticité, le minimum de
particu-
XIII PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
larité? Ne nous
apprennent-ils
pas, si l'on ose le dire, quelle est, dans le gâteau, la part
relativement
neutre de la farine, et quelle, la part du levain qui fait lever la
pâte
? Seulement, avec ou sans levain, c'est la pâte qui
définit
le gâteau dans sa généralité. Et si nous
considérons
quelque exemple du phénomène inverse — soit l'exemple des
Francs, qui, de l'avis de M. Lanson, « déformèrent
moins qu'ils n'excitèrent le tempérament gallo-romain
»,
qui « agirent comme un puissant réactif, ajoutant sans
doute
aux éléments celtiques et latins, mais surtout les
forçant
à se combiner, à s'organiser en une forme nouvelle
»,
— nous reconnaîtrons que, dans ce cas, la farine n'était
pas
si neutre qu'elle n'ait recélé un principe
intrinsèque
de construction, ni le sang tellement assimilateur qu'il n'ait
manifesté
sa vertu propre de liaison. Aspect complémentaire du pur «
germanisme », par oû il s'avère comme l'un des
facteurs
les moins exclusifs de la race — si race il y a — dans l'exercice
même
de son énergie la plus « réactive ».
Un mot n'est d'abord
qu'un mot; l'essentiel est de s'entendre sur l'acception qu'il doit
assumer.
Mais, dans cette acception convenue, le « Germains » de
Chamberlain
traduit-il une réalité, et quelle réalité ?
Les mélanges dont nous entretiennent d'Arbois de Jubainville,
Treitschke,
M. Lanson, tirent tout leur intérêt de la
différence
des sangs mélangés. Est-ce antérieurement à
cette différence que les « Barbares »
présentaient
une congénitale affinité, justifiant l'attribution
à
leurs mânes, et même à leurs descendants en chair et
en os, d'un nom générique commun ? S'il est vrai qu'issus
d'une même souche ils en formèrent peu à peu des
variétés,
dérivées du type par un processus de
différenciation
qui s'accentue chaque jour, ce processus n'a-t-il pas effacé
déjà
tous les traits de parenté? Et si le type, du plus loin qu'il
s'offre
à notre observation, apparaît ondoyant et divers, a-t-on
le
droit de le dire « typique », et faut-il parler de «
race » ? Chacun de ces problèmes en suscite beaucoup
d'autres
qu'il incombe à l'auteur de scruter, et que l'on ne songe
XIV PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
pas à effleurer ici. Touchant
Gaulois et Germains (ceux-ci désignant les
variétés
de Barbares comprises sous ce terme vers l'époque des invasions
cimbres), M. Gabriel de Mortillet assure, dans sa Formation de la
nation
francaise : « La caractéristique des deux groupes est
exactement la même. » Bien qu'un peu plus conjectural, le
signalement
du Slave non adultéré — du Slave de la migration, peu
à
peu exhumé de ses sépultures — l'identifie en somme avec
les deux autres. Lui aussi porte la ressemblance du « surhomme
»
évoqué par Florus en la personne de ces Gaulois (corpora
plus quam humana, etc.) qui perpétuent au deuxième
siècle,
dans l'Italie septentrionale, le souvenir des compagnons du Brenn, tout
pareils eux-mêmes à ces Germains dont Tacite note, au
début
de notre ère, la haute stature, les yeux
céruléens,
les tignasses rutilantes et la pureté de race (nullis aliis
aliarum
nationum connubiis infectos, propriam et sinceram et tantum sui similem
gentem). Mais remarquons-le dès maintenant : Chamberlain a
trop
usé du mètre, du compas, de la balance et des autres
moyens
d'investigation anthropologique pour ne pas se montrer circonspect en
une
matière si délicate. Dolichocéphalie, blondeur et
le reste.... il ne dédaigne pas ce genre de renseignements, mais
il ne s'en exagère pas l'importance. Il sait que les formules
statistiques,
fussent-elles poussées au maximum d'approximation, ne
définiraient
encore que des « moyennes », c'est-à-dire pour une
part
des abstractions, et qu'elles ne circonscriront jamais rigoureusement
le
champ de la personnalité réelle; il sait qu'en
l'état
de notre science, et même au cas le plus favorable, les
critères
physiques les plus significatifs laissent peut-être
présumer
quelque éventualité de l'ordre mental, mais sans garantir
aucunement qu'elle se produise. Cependant, quand on parle de race,
n'a-t-on
pas en vue surtout un ensemble de faits somatiques? Les Ray, les
Jussieu,
les Candolle — répond Chamberlain — ont déterminé
les principales familles de plantes avant de découvrir les
caractères,
souvent très cachés, qui permettent d'en établir
anatomique-
XV PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
ment la parenté; on a
procédé
de même dans les tentatives d'ordonnance du monde animal;
pourquoi
n'appliquerait-on pas cette méthode par rapport à l'homme
? Elle consisterait ici à déterminer quels groupes
existent
comme races manifestement individualisées, moralement et
intellectuellement
reconnaissables à des signes distinctifs, et, là-dessus,
à rechercher s'il existe des caractères anatomiques
utilisables
pour la classification. Nul doute qu'il en existe, puisque l'on ne
rencontre
point, en ce bas monde, l'âme indépendante du corps, et
puisque,
tout le long de l'histoire, la dégradation des génies
ethniques
va de pair avec celle du type où s'était fixée
leur
individualité. Mais comme notre connaissance de ces
caractères
anatomiques est rudimentaire, il sied qu'à ses lacunes
supplée
notre étude des caractères spirituels. Et ainsi
Chamberlain
n'omet point d'enregistrer, chez les variétés de son
«
Germain », l'analogie des dominantes physiques relevées
jusqu'à
ce jour, sous telles réserves qu'elles comportent : simples
dominantes,
d'ailleurs, et qui par leur élasticité même
annoncent
virtuellement l'amplitude des futures divergences; mais il enregistre
encore
et surtout l'analogie des dominantes psychiques : elles aussi riches et
multiples, donc aptes à engendrer par évolution de
surprenants
contrastes.
Dans l'un ni dans
l'autre ordre l'élément d'unité n'exclut le
principe
de diversité : condition d'équilibre qui prémunit
les « Barbares » contre le danger de s'immobiliser en se
pétrifiant,
ou de s'éparpiller en une quantité d'atomes
réfractaires
aux combinaisons fécondes. L'effort de Chamberlain tend à
nous éveiller au sentiment de cette unité constitutive,
en
la dégageant des phénomènes superficiels qui sont
toujours nouveaux; mais il ne cesse de diriger nos regards sur
le
spectacle
de ce perpétuel renouvellement, y admirant le jeu
merveilleusement
varié de facultés merveilleusement créatrices —
à
moins toutefois qu'il n'y discerne et n'y déplore l'action d'une
âme ou d'un sang étrangers, c'est-à-dire
inassimilables
à l'organisme de la race durant
XVI PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
que celle-ci conserve son
idéal,
norme corrélative de sa pureté. Des exemples? Le lecteur
vient de l'entendre : il ne saurait apercevoir nettement ni
l'opposition
des nuances ni leur harmonieuse fusion, s'il n'envisage, avec l'auteur,
le mode des institutions autant que la forme des crânes, et les
conflits
d'aspirations religieuses, artistiques, philosophiques, politiques,
autant
que les croisements de sang. Ajoutons que les analogies les plus
profondes,
ou qui sembleraient telles à certains esprits, sont aussi les
plus
intimes et les plus subtiles : elles ne persuadent que la
sensibilité.
Qui n'a reconnu — quand il vibra aux brumes du Rhin dans cette «
mélodie triste » où délire Tristan,
dans
cet « enchantement du Vendredi Saint » où prie Parsifal
— un écho très pur de l'adorable poésie bretonne,
évanouie aux brumes de l'Atlantique avec son trésor de
symbolique
passionnée? Et, de même, quel rêveur se refuserait
à
goûter un mystérieux concert d'intuitions entre cette
épopée
allemande qu'emplit la détresse mais non la joie du Nibelung, ce
cycle héroïque serbe né d'un désastre —
Kossovo
! — et sans voix pour la gloire d'Etienne, cette Chanson
française
élisant l'obscur Roland, Roland vaincu, parmi tant de guerriers
fameux qu'illustrèrent leurs victoires, et s'immortalisant de sa
mort ?... Seulement, là où le rêveur discerne des
«
preuves », car effectivement il éprouve, un assembleur de
fiches ne trouve pas de quoi enrichir son répertoire :
l'instrument
lui fait défaut qui mesure de ces objets la valeur et la
pertinence.
Aussi bien convient-il, dans un résumé très
succinct,
de marquer le plus tôt possible les traits les plus saillants.
*
* *
Nous avons
accoutumé
d'opposer ce concept : les « peuples germaniques »,
à
cet autre concept : les « peuples latins ». On a dit que la
terminologie adoptée par Chamberlain modifiait moins par
elle-même
nos habitudes de pensée que de discours. L'opposition entre
Germains
et Latins subsiste-t-elle donc pour lui dans les termes où nous
la statuons? Non;
XVII PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
mais c'est en vertu du rôle
qu'il
assigne à la « race » dans les affaires des hommes :
car en soumettant à l'épreuve de cette pierre de touche —
la race — chacun des deux termes opposés, il en dissocie les
éléments,
et la scission qui se produit dans l'un aussi bien que dans l'autre ne
peut évidemment coïncider avec la ligne décrite par
une barrière dressée entre eux. On dira plus loin comment
Chamberlain, d'un point de vue général, interprète
le phénomène de race (entendu provisoirement comme un
mode
collectif d'individualité), et il sera temps de juger alors ce
que
valent ses raisons pour affirmer l'existence d'une race
particulière
qu'il baptise « germanique ». Celle-ci est seule en cause
dans
l'instant, et il importe de bien saisir ce qu'elle représente.
Ces
« Germains » de Chamberlain — le lecteur le sait
déjà
— sont tous les peuples dits « barbares » qui, du Nord de
l'Europe
où l'histoire relève d'abord leurs traces, envahissent le
reste du continent et — sous des espèces celtiques, slaves,
tudesques,
correspondant aux premières phases de leur
différenciation
— concourent à ériger l'édifice d'un monde
nouveau.
Ils le bâtissent à leur image, plus fruste tour à
tour
et plus orné, complexe et d'une diversité croissante. Du
monde ancien à l'assaut duquel ils se ruent, Celtes, Slaves,
Teutons
essayent de retenir ce que chacun pressent conforme à son
génie
et devine sang de son sang; ce que tous — « Aryens »
qu'ils
sont — comptent « au nombre des choses amies » : tel
l'Ostrogoth
Théodoric qui, sitôt maître de Rome (mais non
imperator,
car il en décline le titre), pourvoit à la protection des
monuments, des statues, de tous les vestiges d'un art contre lequel
s'était
brutalement déchaîné le vandalisme (le vrai !) de
l'empereur
Théodose et de ses successeurs, avec l'auxiliaire du fanatisme
ecclésiastique.
En revanche, ils jettent bas sans pitié ce qui offusque leur
instinct
de Celtes, de Slaves, de Teutons — de « Germains », dit
Chamberlain
pour abréger — et cet instinct « germanique »
guidera
leur postérité dans les voies diverses où elle
s'engage,
aussi longtemps du moins qu'elle conservera
XVIII PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
quelque trait de la gens propria
et sincera, tantum sui similis : il s'affirmera pleinement — de
toutes
parts et en tous domaines — dès le treizième
siècle
environ; et si la prétendue « Renaissance » n'est
pas
à proprement parler une « mort », et si elle est
sous
certains rapports une « naissance » véritable, c'est
que le même instinct s'exalte alors au plus haut degré
chez
un Michel-Ange par exemple (si justement rattaché par Rodin
à
ses origines gothiques) ou chez un Shakespeare qui, pas plus que lui,
ne
sait un mot de grec ou de latin. « Germanique », à
l'heure
où nous sommes, signifierait donc tout ce qui, dans nos
institutions,
dans nos productions, dans nos personnes, provient de la souche
celto-slavo-teutonne,
tout ce qui en perpétue la vitalité et qui la manifeste
par
un développement poursuivi dans les mêmes directions :
développement
ramifié à l'infini — car l'arbre atteste la richesse de
sa
sève — mais gouverné par d'imprescriptibles lois — qui
sont
les
lois de la race. Cette race, Chamberlain la considère dans ses
querelles
avec elle-même (car elle active le processus de
différenciation
en se déchirant sans cesse de ses propres mains), dans ses
conflits
avec d'autres races (par où ce processus
s'accélère
en cas de croisements, d'absorption, etc.), enfin et principalement
dans
sa lutte avec le plus redoutable de ses ennemis, savoir : l'absence de
race,
le sang mêlé sans mesure et l'âme incurablement
abâtardie
du « chaos ethnique ». Chamberlain a-t-il inventé le
mot? Peut-être bien. Il est sans doute le premier qui ait
défini
la chose avec le degré de précision qu'elle comporte. Le
chaos ethnique — sous son aspect jadis le plus palpable — c'est
l'Imperium
déliquescent où l'idée romaine survit au sang
romain,
une fois tarie la source de ce sang, et se survit à
elle-même
en se parodiant dans les cerveaux de plus en plus stériles d'une
humanité de plus en plus amorphe. Césarisme, absolutisme,
universalisme, autant de formules de ce chaos contre quoi les «
Barbares
» dressent le fait de la race, l'instinct de l'individualisme, le
propos de la liberté, l'appareil de la nation. Et chacun de
nous,
du mo-
XIX PPRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
ment qu'il descend en quelque
manière
de ces « Barbares », porte dans le sang, dans le coeur,
dans
la tête, une dose du ferment tonique; mais qui oserait se
flatter
aujourd'hui d'avoir complètement échappé à
l'infection du virus chaotique ?
La question des
peuples
« latins » et des peuples « germaniques » ne se
pose donc pas pour l'auteur dans les termes habituels,
c'est-à-dire
nationaux; il ne trace pas sa ligne de démarcation entre telles
nations et telles autres nations, mais entre la race, fondement des
nations,
et le chaos par défaut de race, agent de la
dénationalisation
(laquelle a aujourd'hui un synonyme : l'internationalisme). Faut-il
concevoir
cette frontière géographiquement et — par une vue
sommaire
jusqu'à la puérilité — l'imaginer courant entre un
« Nord » germanique et un « Sud » chaotique ?
Elle
ne présente, en vérité, pas de sens plus grave que
celui qu'elle revêt pour le psychologue dans les cas
particuliers :
à travers quelles âmes passe-t-elle et ne passe-t-elle
point?
Mais il n'y a de science que du général. On
établit
un départ approximatif par la seule méthode possible,
fondée
sur cette observation élémentaire, que ratifierait M. de
La Palisse : où cesse la race commence l'absence de race; et il
suffit
pour marquer que la « latinité » de Chamberlain
diffère
autant de nos « peuples latins » que ses « Germains
»
diffèrent de nos « peuples germaniques ». En effet,
cette aire spirituelle plus que géographique de la mixtion
déréglée,
cette lèpre même qu'avec l'empire — cloaca gentium
— propage le chaos ethnique, elle n'a plus de « latin » que
le nom dès lors que le sang des métis s'est
entièrement
substitué au sang des Romains et que l'idée
impériale
a pour jamais étouffé, en se les annexant, tous les
principes
dont avait jadis vécu la Rome républicaine. Chaque
siècle
marque de nouvelles étapes de la dissolution, depuis le passage
du Rubicon et l'institution de l'autocratie jusqu'à l'absorption
de tous les droits par le « monarque » et à
l'égalité
de tous ses « sujets » devant la mort civile. Mainte noble
variété de race naît
XX PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
encore, dans l'intervalle, du
commerce
de Rome blessée avec les vigoureux prétendants qui se
bousculent
à son chevet : et, par exemple, cette race gallo-romaine qui
réunit,
gracieuse et fière, plus d'une passion du Celte authentique
à
plus d'une vertu de l'authentique Romain.
Brunetière,
on le sait, se fût bien contenté de ne voir qu'elle en
France.
Il cite avec assez de complaisance la brochure sur le Tiers Etat
où
Sieyès suggère de « renvoyer dans les forêts
de la Franconie toutes ces familles qui conservent la sotte
prétention
d'être issues de la race des conquérants », et
où
il assure que la nation, ainsi épurée, se consolerait
«
d'être réduite à ne plus se croire composée
que des descendants des Gaulois et des Romains ». Se consolerait,
mais à quel prix? Sans l'envahisseur d'outre-Rhin qui, selon
Brunetière,
vint « malencontreusement interrompre et retarder le
progrès
du génie latin », qu'est-ce, par exemple, qui aurait
fourni
ce « puissant réactif » dont M. Lanson estime qu'il
ne « déforma » point les éléments
latins
et gaulois, mais les aida à se combiner en une « forme
nouvelle
» ? Et que veut dire Sainte-Beuve, lorsqu'il emprunte au
vocabulaire
d'Augustin Thierry la définition d'une de ces « formes
nouvelles
» et qu'il appelle la famille Pascal « une seconde invasion
franke » ? Afin d'ajuster l'âme française à
l'idéal
romain que s'en fait Brunetière, va-t-il falloir — recourant
à
Sieyès pour les moyens — l'amputer de sa part pascalienne?
Notons
que, de ce point de vue, sa part celtique n'est recevable
elle-même
qu'à corrections. La méfiance qu'elle inspire à
Brunetière
perce en maints gestes spontanés du critique, mais
peut-être
n'apparaît-elle jamais plus significative que lorsque,
inconsciente,
elle s'exprime par un détour de sa pensée politique ou
religieuse.
Prenant, pour le rencontrer, un détour analogue, souvenons-nous
de cette analyse de la sensibilité bretonne que Chateaubriand
étudie
en Lucile (ou qu'il lui prête) : mélange, conclut-il, de
«
génie grec » et de « génie germanique
».
Si Brunetière, qui se passerait volontiers du second, tient
encore
moins au premier, que reste-t-il de
XXI PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
leur mélange? Or le
dénigrement
de ce génie grec tourne en manie chez l'adorateur du
génie
latin. Jusqu'à Brunetière, c'était
l'Hellène
qui, comparé au Romain, semblait un prestigieux créateur
et le Romain, comparé à l'Hellène, plutôt un
maître technicien. Pour Brunetière, nous ne recevons du
Grec,
frivole « virtuose », que « des leçons de
rhétorique
»; du Grec, infatigable élaborateur de mythes, qu'un
funeste
encouragement à l'hérésie; mais surtout le Grec
nous
incite à nous distinguer nettement de la tourbe humaine, et
c'est
pour avoir succombé à cette tentation qu'il n'a pas, tel
le Romain, connu l'« homme ». L'opinion de
Brunetière
ne perdrait rien de son originalité, elle cesserait simplement
de
nous intéresser dans l'instant, si par une heureuse fortune il
ne
l'énonçait de façon à corroborer la
thèse
de Chateaubriand. Imagination débordante et néanmoins
disciplinée,
largeur et liberté d'esprit, altière passion
d'individualisme,
chacun de ces traits dont il fait grief à l'Hellène
traduit
une qualité distinctive du Celte. Et combien, en effet, leurs
génies
n'attestent-ils pas d'affinités, depuis le temps où
l'apôtre
Paul adresse à des Galle-Grecs une épître abrogeant
le « joug de servitude » ecclésiastique au nom de
l'évangile
de « liberté » — toutes intuitions qui devaient
faire
incriminer d'hérésie un Scot Erigène et bien
d'autres
nobles Celtes, non moins qu'un Origène et bien d'autres nobles
Grecs
— jusqu'au temps où le prêtre Abélard ose affirmer
la supériorité du Timée sur la Genèse,
de la conception platonicienne du monde sur la conception
mosaïque,
et où il rejoint, lui aussi, Origène en postulant comme
base
de la pensée religieuse l'idéalité transcendantale
de la notion d'espace : vue métaphysique qui — soit dit en
passant
— a pour effet de confronter l'homme avec son Dieu non plus dans un
ciel
empirique, mais dans un royaume du « mystère »
accessible
dès cette vie à la volonté « convertie
»;
en sorte que le pieux Breton, dépassant maint réformateur
futur, atteint au pressentiment de cet « empire des buts »
par où l'Allemand Kant donnera une formule germanique de la
révélation
chrétienne.
XXII PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
Qu'importent,
d'ailleurs,
ces analogies, entre mille autres que suggérerait la comparaison
des inspirations poétiques ou religieuses ? Envisagé en
lui-même,
le Celte ne s'affirmet-il pas sans cesse — histoire et mythe — dans sa
résistance opiniâtre aux entreprises de nivellement, soit
qu'il prolonge l'aparté hautain de sa conscience et de sa race,
ou que, sous la figure de son roi légendaire, il défie
l'Empereur
et marche sur la Ville? En commentant cet exploit d'Arthur, M.
Philéas
Lebesgue remarque dans sa préface à une version de Marie
de France : « Ainsi une seule puissance s'avérait
supérieure
au dogmatisme romain, c'était le libre esprit celtique....
»
Et traitant de la poétesse exquise dont un
impénétrable
incognito nous voile encore la personne, le même écrivain
se demande si elle fut ou ne fut pas, « à l'époque
mystérieuse entre toutes où deux Frances rivales se
combattaient
» le porte-parole « de telle secte plus ou moins
teintée
d'hérésie qui s'efforçait de faire grandir
à
l'abri d'un certain idéalisme.... l'esprit individualiste de
purification
par l'épreuve personnelle ». Il ne peut se prononcer, mais
il ajoute : « En tous cas Rome flaira le danger et, pour le
conjurer,
sut faire momentanément alliance avec la royauté
française
». Comment Brunetière, attentif à ce même
danger
dans l'hellénisme, ne le « flairerait-il » pas dans
le celtisme ? Do là son embarras pour indiquer avec
précision
ce qu'il en souhaite perpétuer. Conduit par le livre de M.
Lebesgue
à s'occuper encore de Marie, M. Remy de Gourmont écrivait
récemment : « Ils sont bien absurdes, ceux qui
enlèvent
le mot « celtique » de l'expression qui caractérise
notre état ethnographique, et qui nous réduisent à
la dénomination de latins. » Mais à quoi sert de
garder
le mot, si l'on ne garde pas la chose? Brunetière parle
volontiers
d'une « Gaule », de même qu'il s'indignerait à
l'idée de débaptiser la « France » sous
prétexte
de Francs : or que retient-il du Gaulois dans l'image qu'il se peint de
ses Gallo-Romains ? Ce ne saurait être, on pense bien, cet
«
esprit gaulois » qui constitue, selon M. Lanson, la « forme
dégradée du type français », faite « de
XXIII PPRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
basse jalousie, d'insouciante
polissonnerie
et d'une inintelligence absolue de tous les intérêts
supérieurs
de la vie... » Pour sévère que soit un tel
jugement,
Brunetière sans doute y eût souscrit. Mais, plus latin que
Jules César, il semble n'attacher vraiment son coeur qu'au seul
Gaulois déchu des pures traditions celtiques, parce que plus
exposé
que les autres aux influences dissolvantes — ea quae ad
effeminandos
animos pertinent, ainsi qu'on lit dès le premier paragraphe
du premier livre de la Guerre des Gaules. Un Celte, mais
déceltisé;
un Gaulois, mais dégauloisé : condition indispensable
pour
qu'il s'incorpore au giron d'une Rome elle-même
déromanisée,
et désormais synonyme de chaos ethnique.
*
* *
On a laissé
pressentir qu'entre les deux modes, ancien et moderne, de cette Rome
qui
fut un Empire, et qui est une Eglise, Chamberlain aperçoit un
étroit
rapport. C'est le cas des plus fervents « Romains » de
notre
temps. Mais la difficulté qu'on éprouve à les
accorder
entre eux, et parfois avec eux-mêmes, nous enseigne combien il
est
nécessaire de se montrer précis en cette matière,
et de n'y rien dissocier et de n'y rien confondre qu'à bon
escient.
La Rome surtout « Empire » de M. Paul Adam souffrirait-elle
une comparaison avec la Rome surtout « Eglise » de M.
Charles
Maurras ? On va s'efforcer de suivre un instant le premier, parce que,
puissant remueur d'idées, il heurte à plus d'une reprise
la thèse adverse de Chamberlain, qui se formulera d'autant mieux
par contraste. À la veille d'un voyage en Amérique du Sud
—
où
il n'allait pas interroger le chaos ethnique sur la raison de son
infériorité,
tel M. Garcia-Calderon, mais où il projetait d'exposer d'autres
« évidences latines » — M. Paul Adam tint à
un
reporter le langage que voici : « Toutes les grandes
découvertes
ont été, à mon avis, l'oeuvre des races latines et
n'ont jamais été, sauf celles de Newton, l'oeuvre des
races
septentrionales. Je vais plus loin. Notre histoire nous prouve que
lorsque
nous avons été envahis et dominés
XXIV PPRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
par les gens du Nord, notre
génie
a été comme enseveli. L'on n'entend plus parler alors
dans
le monde de découvertes importantes. Il faut que l'idée
romaine
resurgisse pour vivifier nos âmes.... Ne négligeons
rien de Rome. Reconstituons la Ville. C'est la plus sûre chance
de
vaincre Vikings, et Germains. Veuillons être l'empire latin
d'abord.
» M. Paul Adam, on le voit, marque un progrès sur
Brunetière : après élimination des Francs et des
Celtes,
écrasement
des Vikings. Cette barque de cuir qui déposa sur la côte
normande
les scandinaves aïeux de Pierre Corneille, il n'eût point
consenti
qu'elle y abordât. Et il indique pour l'avenir un sûr moyen
de défense : l'empire latin, la Ville. Seulement cette Ville
prête
à l'équivoque; et comme M. Paul Adam ne trouve pas, en
une
rapide interview, le loisir d'énumérer les
découvertes
dont il a entendu parler, on est réduit sur ce point aux
conjectures,
soit qu'il faille rectifier quelques états civils ou
démasquer
quelques imposteurs, de Roger Bacon à Copernic et de Kepler
à
Kant, de Gutenberg à Crompton, de Watt à Bunsen, de
Faraday
à Edison, etc. On ne croit pas toutefois hasarder trop en
présumant
que les génies « vivifiés par l'idée romaine
», qui firent toutes les découvertes connues de M. Paul
Adam,
logeaient dans des corps; et alors on se demande à quel sang M.
Paul Adam impute leurs exploits. Car enfin, la Rome qui vécut
d'une
vie si intense et si noble par sa Famille, par son Etat, par son Droit,
la Rome du précieux héritage inclus dans notre Code et
dans
notre idée de la Loi non pas dogmatique et «
divinisée
» (comme pense M. Paul Adam), mais au contraire toute relative et
sans cesse remaniable, il n'y a pas moyen d'inscrire à son actif
une découverte quelconque, hormis précisément
celle
de sa prestigieuse technique juridique : elle n'a produit ni un penseur
ni un savant considérables. Or, à mesure que tarit le
sang
de cette Rome républicaine, qu'est-ce donc qui le remplace dans
l'empire où elle déchoit et où son invention ne
consiste
plus qu'à défaire ce qu'elle avait fait (tel poème
excepté, mais qui n'est pas une « découverte
»,
d'autant que, selon le
XXV PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
mot de Montaigne, il tient de
l'Hellade
sa « suffisance ») ? Doit-elle peut-être un renouveau
d'énergie — énergie singulière, croissant avec sa
décadence — aux métis africains, aux métis
sémitiques,
aux métis syriens ou syro-égyptiens qu'elle s'incorpore?
aux Grecs anémiés ou judaïsés qui
bientôt
ne peuvent plus enrayer le cours de leur propre agonie ? aux Juifs
purs,
seuls purs en effet parmi ces enfants du chaos (puisque l'on
décompte
les « Barbares »), mais dédiant leur pureté
à
la poursuite d'un idéal exclusif et qui, mentalement, les frappe
eux-mêmes de stérilité? Sans doute
préférera-t-on.
postuler, comme dans le mythe cosmogonique du catéchisme, le
miraculeux
phénomène d'une creatio ex nihilo : et
voilà
effectivement le caractère de la création
césarienne,
partout où elle se consomme. Imposée d'en haut, elle ne
jaillit
pas de l'âme profonde des peuples; elle étouffe les
génies
ethniques, elle réprime les élans nationaux et, par
là
même, rend de moins en moins possible toute création qui
ne
soit artificielle. La vie ne réside pas dans l'homogène;
l'uniforme est infécond par définition.
C'est cette Rome
pourtant, c'est la Rome qui incarne ce parti pris d'uniformité,
que M. Paul Adam juge inépuisable en vertu prolifique. Mais
qu'engendre-t-elle,
sinon toujours et uniquement sa propre théorie? L'«
idée
latine » qui « vivifie », M. Paul Adam fait gloire
à
l'Empire de l'avoir instaurée, sans songer que l'Empire l'avait
reçue de la République sous laquelle seule elle eut force
de vie, et seulement dans la mesure où, romaine, elle se put
appliquer
intégralement à des Romains. Il ne voit pas que l'Empire
finit par n'en propager plus qu'une caricature, et que ce fut justement
cette notion de la Loi « divinisée »,
érigée
en dogme valable pour l'univers entier. Dans le Taureau de Mithra,
il nous montre l'idée latine, désormais impériale,
s'imposant peu à peu aux féodaux germaniques et, plus
tard,
aux monarques de dynasties barbares, « quand eurent roulé
sur les échafauds révolutionnaires les têtes de
Charles
Ier et de Louis XVI, le Stuart scot
et
le Capet germain, quand l'Ita-
XXVI PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
lien Buonaparte eut abattu la
puissance
des Allemands et des Moscovites en menant au triomphe les armées
de sansculottes et de rhéteurs exaltés par les souvenirs
classiques du Forum ». À quoi Chamberlain objecterait avec
Montesquieu
que l'ordre romain fut essentiellement limitatif, durant qu'il fut un
ordre,
et qu'en s'arrogeant l'universalité il institua le règne
de l'abstraction — pseudonyme politique de l'anarchie — pour autant que
sa « divinité » ne se heurta pas à la
réalité
d'autres lois, dressées par un parti pris barbare de
diversité
nationale. Seulement ce parti pris barbare contredit, selon M. Paul
Adam,
un principe d'évolution historique : « la tendance des
patries
à se totaliser pour la composition de grands empires, jusqu'au
moment
où leur étendue exagérée détermine
la
débâcle ». En s'inquiétant des
conséquences
du principe, en se préoccupant d'y échapper, le Barbare
opposait
les prétentions de la vie à celles du système :
preuve
évidente d'infériorité ! Fort heureusement «
notre optique s'améliore; nous ouvrons les fenêtres, nous
abattons les murs mitoyens.... » et voici une évocation de
l'ordre ébauché (ou du chaos restauré) au
début
du dix-neuvième siècle : « Pendant
l'été
de 1812, les Etats-Unis d'Occident existèront, lorsque
s'assemblèrent
au bord du Niémen les armées danoise, prussienne,
espagnole,
portugaise, autrichienne, italienne et polonaise réunies sous le
commandement du « Robespierre à cheval ». L'espoir
d'Auguste,
de Constantin, de Charlemagne fut réalisé par
Napoléon,
quelques mois.... » Mais « l'homme symbolique à la
redingote
grise » n'avait pas d'ambition à la taille des Impérialismes
de M. Paul Adam : « Parmi les fautes énormes de
Napoléon,
et qui ne laissèrent rien subsister de son effort
légendaire,
la plus lourde fut, sans contredit, de fonder l'empire français
au lieu de l'empire latin... Hélas ! le goût assez vil de
remplacer sur le trône les Capet, de pouvoir dire une fois
«
notre oncle Louis XVI » quand un mariage l'aurait introduit dans
une dynastie germanique, ces ambitions misérables
l'emportèrent
sur les tendances du Consul à la romaine.... »
XXVII PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
Retenons que M.
Paul
Adam dérive d'un seul et même propos universaliste le
Césarisme,
la Révolution, le Napoléonisme (il y joint encore la
franc-maçonnerie,
dont il souligne le rôle dans ces deux dernières
entreprises
de nivellement). Retenons aussi que, de l'épopée dont il
a fixé maint glorieux épisode, les pages nationales le
passionnent
moins que leur contexte impérial, réduit pourtant — il
l'avoue
— au seul emblème de ce « style empire » qui
rappelle
certain chien banni des expositions parce qu'ayant toutes les races il
n'en avait aucune. Mais M. Paul Adam omettrait-il, dans le nombre des
phénomènes
« romains », celui de la Rome qui est une Eglise ? Non.
«
L'Eglise, écrit-il, a tout essayé de ce que nous
espérons :
le communisme par ses règles conventuelles, la paix continentale
par l'arbitrage des papes, la langue universelle par le latin
obligatoire....
» Seulement : « elle échoua, mille années
».
Et pas plus que l'Eglise, qui rêva l'union mystique des
fidèles,
la franc-maçonnerie « ne semble réussir »,
qui
souhaita l'union sentimentale des races. Où va donc s'assurer
l'impérialisme?
« Le commerce exige l'union intéressée des
négoces.
Il compte plus de chances.... Les désirs économiques des
races réaliseront bassement, mais sûrement, ce que ne
purent
réaliser noblement la sainteté mentale des papes, les
théories
merveilleuses des philosophes, ni les amours enthousiastes des
francs-maçons.
» Perspective d'avenir : Saint Trust, patron des Etats-Unis
d'Europe,
adoré en espéranto selon le rite prescrit par un Vatican
fonctionnant à La Haye.... Chamberlain cite ce mot d'un
financier
qui, recevant ses amis, annonce fièrement à chaque
nouveau
visiteur : « Vous savez, je me constitue en Société
Anonyme », et il reconnaît la tendance de certains
appétits
à constituer, entre les peuples d'un continent ou d'une couleur,
la Société Anonyme internationale; mais il observe
qu'à
cette tendance fait contrepoids, chez les « Barbares »
européens,
l'instinct de dignité individuelle. Sans doute, leur monde a
subi
une transformation plus complète que ne l'avait
rêvée
Napoléon, depuis que James Watt inventa sa machine
XXVIII PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
à vapeur, brevetée
l'année
où naquit Bonaparte; mais ils ne se sont pas
mécanisés
eux-mêmes au point d'abdiquer leur individualité. Et c'est
pourquoi l'heure vient et revient — on croit l'entendre sonner en ce
moment
— dans laquelle les intérêts économiques
supposés
solidaires cèdent le pas à de plus hautes et ultimes
raisons.
Heure des patries qui s'affrontent dans leur antagonisme, à
chaque
étape de la différenciation d'âme et de sang.
Quelques-uns
estiment que ce pourrait être l'heure de l'Église,
intervenant
dans
sa mission pacificatrice au nom du suprême idéal ou — pour
mieux dire — de la suprême abstraction. M. Paul Adam se souvient
qu'elle a prêché la Trêve de Dieu, qu'elle a su
allier
les peuples féodaux en une seule armée pour les
croisades,
et il ajoute : « Si, conseillé par son pape, le centre
catholique
allemand et le parti socialiste servent les mêmes thèses
contraires
à la violence, l'ère de la paix se peut affermir
définitivement
aux pays d'Europe. » Cette remarque, qui date de cinq ou six ans,
n'a rien perdu de son actualité. Comment expliquer que les
princes
ecclésiastiques aient paru si longtemps oublier leur foi
première,
« l'embrassement universel » ? M. Paul Adam l'indique d'un
trait qui complète assez expressivement la physionomie de sa
Rome :
« Ce fut le forfait du protestantisme que d'avoir fondé la
religion des patries, hors la religion d'amour international, et que
d'avoir
contraint la papauté à user de stratégies
pareilles
dans la lutte, à favoriser l'esprit égoïste des
monarchies
pour la déchéance de l'altruisme catholique.... »
Si maintenant l'on
rapprochait des notions romaines de M. Paul Adam celles d'un «
Romain
» non moins résolu, mais nationaliste, on aurait quelque
peine
à faire coïncider les deux images. Pour le subtil penseur
qu'est
M. Charles Maurras, l'esprit de la Révolution, non plus
qu'aucune
forme de la démocratie, n'a rien de latin. « Tout cela
tire
en fait son origine des forêts de la Germanie » — et
voilà
Sieyès bien embarrassé, d'autant que « cette
honteuse
sédition des individus contre l'espèce est arrivée
des contrées où l'espèce est
XXIX PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
le moins humaine », ce qui
complique
la question des « Droits de l'Homme »; mais M. Maurras
incrimine
d'individualisme cette abstraction même, l'« Homme »
de ces « Droits », et il juge inhumain l'individuel. Du
même
coup, son universalisme réduit l'« Homme » — le vrai
— à un très petit nombre d'hommes. Car il déclare
identiques ces deux propositions : « je suis Romain » et
«
je suis humain »; or c'est la France qu'ébaucha Rome,
dès
le divin Jules jusqu'à Théodose mourant; c'est la France
qui hérita de Rome le trésor que celle-ci avait
reçu
d'Athènes (ô Brunetière!) et dont elle transmit le
dépôt à Paris. Hors de la France romaine besognent
les destructeurs, nourris des ruines qu'ils créent, sortes
d'Allemands,
de Norvégiens, de Suisses (dont on ne sait trop, soit dit entre
parenthèses, s'il faut admettre que, même papistes, ils
demeurent
exclus de la catholicité, ou que Rome, quand ils y
adhèrent,
efface la tare de leur naissance). En France même campent de
nombreux
ennemis de cette France romaine, Juifs, Métèques,
Francs-Maçons
et Protestants. Les derniers sont les plus dangereux, étant les
plus conscients. Au rapport de M. Paul Adam, le protestantisme avait
commis
ce forfait de « fonder la religion des patries » et il
contribuait
à entretenir le préjugé nationaliste dans une
féodalité
d'aristocrates germaniques. Selon M. Charles Maurras, il déchire
tous les liens : religion, patrie, etc.; il dissout la nation
française
en l'infectant du virus jacobin; il élabore et répand
«
la pensée religieuse, politique, morale, philosophique et
littéraire
d'un gouvernement d'anarchistes au service d'une civilisation de
barbares.
»
Entre les
suppôts
de Genève ou de Londres et les autres variétés de
l'Antiromain, il y a d'ailleurs un trait commun : trait
caractéristique
au point qu'il suffit d'en retourner la définition pour avoir
celle
de Rome. C'est très simple. « Romain » par le
«
positif » de son être, M. Charles Maurras discerne dans
l'Antiromain
le type du « négatif »; il y reconnaît la
race
de ces peuples grossiers dont Fénelon raconte que le vocabulaire
se réduisait au seul terme : non. L'Anti-
XXX PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
romain n'a que ce geste : « un
non perpétuel
asséné sur le vrai comme sur le
réel ». Tout au contraire, « Rome dit oui, l'Homme
dit oui ». Sans doute
les apparences pourraient tromper. Il semble
au premier abord que Rome ait asséné sur le réel
quelques non assez
retentissants. Non, la terre
ne tourne pas.... Mais
c'était là un non
provisoire, puisque Rome cessa d'y
insister dès l'année 1822, et peut-être
n'était-ce pas un non
du tout, au sens de M. Charles Maurras.
Que ton oui soit oui, que ton non ne soit pas non. Ou bien encore, le
refus de rendre à César ce qui est à César,
refus qui constitue une négation perpétuelle chez
quelques-uns, renferme implicitement cette affirmation : je le rends
à Pierre, qui a repris les affaires de César. Et le non accouche ainsi du oui dont il était gros. Un
Barbare osa
concevoir la doctrine des non
qui recèlent des oui.
On devine
qu'il la conçut à sa façon de Barbare. «
Pour atteindre à coup sûr ce que nous voulons, sachons ce
que nous ne voulons pas; car nous ne prenons conscience de ce que nous
voulons qu'en l'atteignant, et l'état dans lequel nous
éliminons ce que nous ne voulons pas est
précisément l'état auquel nous aspirions. »
C'est Richard Wagner qui parle. Mais comme un Barbare ne se taira
jamais à propos, il continue : « Vous jugez le peuple
incapable sous prétexte qu'il ne sait pas ce qu'il veut; que
savez-vous donc, vous ? Pouvez-vous comprendre autre chose que la
réalité donnée, que l'état présent ?
Vous pouvez imaginer, vous pouvez rêver arbitrairement, mais cela
seul que vous puissiez savoir, c'est ce qu'a déjà
réalisé le peuple en sachant ce qu'il ne voulait pas.
Contentez-vous dès lors de reconnaître aussi clairement
que possible ce que vous ne voulez pas davantage, de nier ce qui doit
être nié, d'anéantir ce qui, mérite
d'être anéanti. » Certes ! le Barbare n'est pas un
maître en l'art des distinguo.
Il ne laisse pas néanmoins
d'en établir un, qui répond à ses modestes
besoins : négation de l'idéologie et, par suite,
affirmation du réel; affirmation de l'idéologie et,
conséquemment, négation du réel. Entendu au sens
le plus général, dans quelle catégorie se
rangerait le oui romain ?
XXXI PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
Les commentateurs que l'on vient de consulter en présentent dans
leurs gloses des interprétations passablement divergentes.
Impérialiste — ou faut-il dire Jacobin ? — M. Paul Adam renforce
Napoléon par Danton, qui proclame : « Soyons comme la
nature, elle veut la conservation de l'espèce, ne regardons pas
les individus. » Ainsi Ugolin (celui de la complainte)
dévorait ses enfants afin de leur conserver un père. Mais
cette Loi de mort invoquée contre l'individu au nom des «
nécessités biologiques » de l'espèce, la vie
la dément, qui livre à notre examen des formes d'autant
plus individualisées qu'elle y appuie mieux sa signature; et ce
terme même d'« espèce » n'est plus qu'une
expression du chaos qui règne dans certaines têtes,
dès lors que l'on exclut de son concept la seule indication
précise d'un ordre régnant dans la nature : savoir
l'individualité s'étendant du cas particulier au groupe
et, de degré en degré, s'attestant rebelle à la
« totalisation ». L'ordre « divinisé »
par la Rome de M. Paul Adam consacre un principe d'arbitraire
érigé en méconnaissance des données
concrètes : négation du réel, affirmation de
l'idéologie. — Nationaliste, mais non moins épris
d'abstractions, M. Charles Maurras prétend s'évader du
contresens idéologique et, pour gagner l'abri du réel,
bâtit le pont d'un vertigineux paradoxe. Il commence par
dénoncer « la honteuse sédition des individus
contre l'espèce », puis il oppose à cette «
négation » l'exemple de ceux qui disent oui; et ce oui,
encore qu'il le transfère de la bouche de Danton ou de
Napoléon dans la bouche du césar Pierre, appartient au
même type que le oui de
M. Paul Adam. Seulement M. Charles
Maurras en résume l'affirmation dans ce vœu : « Que
quelque
chose soit, avec les conditions nécessaires de l'Être
»,
et l'on appréhende que sa chimère l'ait jeté dans
une impasse : car quelle condition plus nécessaire de
l'Être
imagine-t-on qu'une forme déterminée et, s'agissant de
l'Universel que rien ne limite, comment sa forme se
déterminerait-elle ? Loin qu'il y contredise, M. Maurras,
très simplement, s'empresse d'abonder dans le même sens.
Et le voilà qui, d'un
XXXII PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
grand
sang-froid, revendique à son profit le principe de
limitation pour s'en faire une arme contre l'individualisme. Car Rome
est positive : à ce
titre elle pose des bornes et incite l'homme
à s'y contenir; mais l'Antiromain est négatif : donc il
doit tendre à supprimer toutes bornes : les patries, le toit
domestique, l'enceinte de la conscience.... Et ainsi la fiction,
maniée par un habile prestidigitateur, apparaît toute
gonflée de substance.
*
* *
En retournant à Chamberlain, on avouera tout
de suite et sans
ambages qu'il ferait un pauvre Robert Houdin. S'il connaît des
non qui recèlent des oui, c'est que ces oui et ces non ne
s'appliquent pas au même objet; s'il indique des rapports
entre le principe de limitation et le principe inverse, du moins
ne confond-il pas les domaines respectivement soumis à leur
action; s'il révère l'individualité dans la race,
dans la nation, dans la famille, encore ne la méprise-t-il pas
dans l'individu. Et ainsi de suite, comme on va voir. Mais, d'abord,
le lien qu'il aperçoit entre les Romes successives a ce simple
mérite de résister à la tension; et c'est
pourquoi, fût-il aussi impérialiste que M. Paul Adam,
Chamberlain ne marquerait pas plus que M. Charles Maurras le souci de
reconstituer la Ville. La Ville, à son sens, n'a jamais
cessé d'exister. Elle est demeurée comme la matrice du
chaos ethnique, lorsqu'à la Rome des Césars a
succédé la Rome des Papes, perpétuant par la
chimère de la Civitas Dei
le plan universaliste de
l'Imperium, et le concevant
sous un mode encore plus funeste : le mode
de la politique pure, qui a ses fins en soi, l'idée sans le
corps. Chacun peut noter les superficielles mais non insignifiantes
analogies — cet héritage de Romulus échu à Pierre,
ces évêques substitués à ces proconsuls ou
ce clergé à ces légions, ce souverain pontife
investi des prérogatives du pontifex
maximus, etc. Ce qui
importe, c'est la continuité du dessein, dont le mode seul est
nouveau; c'est aussi, et beaucoup, cette transposition même qui,
XXXIII PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
sans
renouveler le thème, l'amplifie. Crescendo redoutable ! Car
une politique réaliste, quelle qu'elle soit, atteste d'un
fondement concret à quoi il lui faut s'adapter, et dont elle
tire sa justification de même que sa norme; mais la politique
pure, fonctionnant à vide, assurée par des agents qui
n'ont d'autre patrie que leur fonction, est inépuisable en
artifices. Dans ce véhément réquisitoire que des
prêtres anonymes — les XXXXX — ont intitulé : Ce que l'on
a fait de l'Église, le propos politique est très
nettement
indiqué d'une curie absolutiste qui, « revenant par un
détour » au rêve romain de domination universelle,
a établi sur l'Église un « pouvoir illimité
»;
force « stérile », uniquement efficace pour «
asservir », elle prétend faire de cette Église
hiérarchisée, dont elle règle tous les rouages,
« in immense empire — on dit au pape un immense diocèse —
dans lequel toute autorité, toute initiative viendront du
centre. » L'histoire de nos découvertes nous instruit de
la part qu'y a prise cette Rome-là : est-ce parce que son
idée devait resurgir dans le dogme de l'Infaillibilité ou
dans le Syllabus que nous
n'avons plus que faire des leçons
d'héroïsme du Viking Corneille ?
Touchant l'attitude religieuse de la même
Rome, au temps actuel,
les XXXXX écrivent : « Du cerveau du Christ
l'Évangile
rayonnant et illuminant la surface du globe avait allumé
partout mille foyers, mais voilà que, suivant une loi
mystérieuse de tardive réfraction, tous ces rayonnements
sont venus s'abîmer dans un centre unique. Seule source
permanente de véritable vie, Rome en est encore l'unique
réservoir et le Vatican ouvre et ferme le réservoir
à son gré. Rome définit, Rome commande, Rome
crée, Rome veut, Rome parle, Rome condamne, Rome tue, Rome
absout. » On ne traite pas, pour l'heure, de religion, mais on
prend acte de la distinction manifestement établie, dans la
pensée des XXXXX, entre Rome, telle qu'ils la dépeignent,
et le catholicisme, tels qu'ils l'entendent : car ils ne croient pas
manquer à leurs devoirs de catholiques, ils croient s'y
conformer, quand ils dénoncent, en cette Rome, une puissance
XXXIV PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
qui
ne connaît de devoirs qu'envers elle-même. Dans le
présent ouvrage, datant de quinze ans, et dans une
préface postérieure jointe en appendice à sa
version française, Chamberlain distinguait déjà,
avec soin et avec force, ce qui est catholique de ce qui est romain.
Catholique : l'« insigne merveille », dirait-il avec M.
Charles Maurras, de cette sensibilité qui nous valut un
trésor sans prix d'intuitions spirituelles, part à ses
yeux inviolable du patrimoine chrétien. Romain : une doctrine et
une politique dont nul ne saurait méconnaître la grandeur
ni même, comme dit Chamberlain avec M. Paul Adam, la «
sainteté », mais qu'il estime
hétérogènes à l'héritage
sacré du christianisme catholique, et attentatoires au
génie de l'héritier. Pas plus qu'il n'opposait ailleurs
nation à nation, Chamberlain n'oppose ici confession à
confession : c'est une certaine psyché, contemplée en ses
élans mystiques ou ses envolées transcendantes, c'est
l'âme d'une certaine race quand elle médite et prie, qu'il
veut dégager des mille entraves l'assujettissant au tissu mental
d'autres races ou aux incohérents instincts du chaos ethnique.
M. Vacher de Lapouge tient qu'en religion l'homo europaeus est
protestant. Mesuré à cette aune, Chamberlain serait un
« Européen » assez défectueux. Il doute que
le protestantisme — principe mâle, si l'on peut ainsi parler —
possède en lui-même les ressources nécessaires pour
créer un type de religion viable, assorti au degré de
notre culture et aux exigences de notre spéculation; il
requiert
pour cette œuvre le concours du catholicisme — élément en
quelque sorte féminin, qui a mission d'enfanter — et si elle
s'accomplissait de la façon qu'il indique, elle se concilierait
mieux avec le génie d'un François d'Assise ou d'un
Eckhart qu'avec les prétentions de maint pasteur orthodoxe.
Seulement, quand il consulte l'histoire, Chamberlain déduit de
son examen une politique (non une théologie) et cette politique
est celle de Luther (combien distincte de sa théologie !) ou
encore celle de Goethe, si on préfère la condenser dans
une formule de ce sage, qui est un programme.
XXXV PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
Goethe reconnaît la personnalité à deux signes :
limitée au dehors, illimitée au dedans; il en
définit du même coup le régime : cette restriction
extérieure, condition de cette liberté intérieure.
Ce sont termes corrélatifs, ils s'impliquent mutuellement. Parce
que Rome veut au dehors l'illimité, il est fatal qu'elle
limite au dedans : paix universelle dans l'empire ecclésiastique
sans bornes, moyennant annexion de chaque conscience réduite en
esclavage; l'individu chargé de chaînes nouvelles et plus
lourdes à mesure que s'abolissent les frontières de sa
race, de sa nation, de sa personne, garantes et protectrices de
l'individualité. Ainsi, doublement réaliste, une
politique antiromaine serait fondée dans l'ordre de la
psychologie comme dans l'ordre de la nature. Selon qu'on la regarde
exercer sa fonction sociale ou mentale on la dit nationaliste ou
individualiste — une seule et même chose au fond — et partout, si
elle ne se ment à elle-même, elle dispute le terrain aux
entreprises qui relèvent de l'Imperium
ou de la Civitas Dei —
une seule et même chose encore : cet « immense empire
» qui
est un « immense diocèse » — quelque titre (ou
pseudonyme)
qu'assument d'ailleurs les tendances universalistes : césarisme,
papisme, papocésarie, social-démocratie
internationale, et le reste. En France où, aujourd'hui, par une
curieuse interversion des rôles, le « clérical
» tient volontiers le personnage du « nationaliste »,
lequel fait volontiers figure de « monarchiste », en France
où
l'autel a fini par voisiner dans les imaginations avec son vieux rival,
le trône, au point que beaucoup ne les conçoivent plus
qu'alliés, il n'est pas sans intérêt de suivre
l'analyse par laquelle un témoin étranger s'essaye
à débrouiller l'enchevêtrement des apparences
contradictoires. Verlaine déplorait la traîtrise du sort
qui ne le voulut pas laisser naître au déclin du grand
siècle,
Quand
Maintenon jetait sur la France ravie
L'ombre douce et la paix de
ses coiffes de lin....
On n'a pas oublié comment l'historien consolait le poète :
XXXVI PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
Non! il
fut gallican, ce siècle, et janséniste....
Mais qui sait — bon catholique, bon patriote, et point trop
féru de politique abstraite — si le poète, et même
l'historien, n'eût pas discerné des motifs de regret
jusque dans l'hérésie du siècle insuffisamment
romain, en recevant des XXXXX ce simple renseignement touchant le
vingtième siècle : « Les catholiques de Francs ont
moins de part au choix de leurs évêques que le
gouvernement huguenot de la Prusse pour les prélats sujets de
Guillaume II. » Telle, selon les intermittences du foyer lumineux
qui
la combat, s'allonge ou décroît l'ombre des susdites
coiffes. Or ce foyer c'est dans les âmes qu'il réside, et
c'est dans les âmes que s'institue la politique qui l'alimente.
Séparation ou Concordat ? Monarchie ou République ? Non !
et Rome seule voit toujours clair, qui dans sa vaste perspective
embrasse tous les accidents de terrain. En même temps que sa
Garde Impériale lui façonne des instruments dociles
perinde ac si cadaver essent
par un dressage savamment dirigé contre l'amour du sol natal et
de la langue maternelle, en même
temps que s'étend sur le monde le niveau de son latin
symbolique, uniformisé jusque dans la prononciation, Rome
favorise la survivance du polonais, mais en Prusse, du tchèque,
mais dans les paroisses allemandes de la Bohême; et si Newmann
s'étonne des encouragements qu'elle prodigue â
l'irrédentisme irlandais, il ne va pas jusqu'à supposer
que Rome se contredise. Elle a su tour à tour associer sa cause
avec celle de la monarchie française contre le libre esprit
celtique, avec celle du particularisme breton contre la nation
française. À l'abbé républicain qui lui
remet le
soin de son honneur sacerdotal, elle intente un procès politique
et, pour avoir travaillé à consolider le lien national,
il s'entend déclarer que sa soutane ne couvre plus l'âme
d'un prêtre; mais la même Rome ne trouve pas mauvais que
ses enfants affichent un nationalisme agressif (fût-il
parfaitement sincère), du moment que cette attitude crée
en quelque manière une
XXXVII PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
menace
ou un embarras pour le gouvernement établi. Douce
aux camelots du roy.... en république, elle n'abandonne ailleurs
pas un iota du droit qu'elle s'arrogea toujours de déposer le
monarque et de délier ses sujets de leur serment. Sept
siècles après saint Louis, protestant au nom de
Frédéric excommunié que « les rois ne
tiennent de nulluy, fors de Dieu et d'eux-mêmes », elle lui
signifie encore sa réponse par le ministère du pacifique
Léon XIII béatifiant Felton, cet Anglais qui cloua sur
la porte du palais épiscopal de Londres la bulle de Pie V
dépossédant Elisabeth. M. Paul Adam parle de
stratégie. Que n'admire-t-il plutôt l'inexorable logique
de la politique pure, et l'industrie avec laquelle, ayant
absorbé César, Pierre
s'évertue d'obtenir tout ce qui doit être rendu à César !
*
* *
Pour justifier son appréciation de
l'universalisme romain, tant
impérial que pontifical, Chamberlain peut alléguer, au
demeurant, l'exemple de la plus grande Rome, qui fut la plus petite.
C'est Montesquieu, si l'on ne s'abuse, qui discerna le premier
l'essence de cette grandeur et qui la signala non dans l'expansion,
mais
dans la concentration. Pour lui, les vrais Romains, les artisans de la
République, furent des conquérants malgré eux :
thèse reprise par Duruy et que reprend à son tour
Chamberlain. Ces conquérants malgré eux — ils n'ont, de
fait, pendant longtemps ni soldats de carrière, ni
généraux professionnels, et jamais ils ne
présenteront au monde un authentique échantillon du
foudre de guerre — visent d'abord et surtout à conserver chez
eux, pour eux, les bienfaits de leur ordre; s'ils l'étendent
graduellement à d'autres, c'est par une inéluctable
nécessité de défense qui les y contraint,
nécessite entièrement étrangère au plan
universaliste qui remplacera peu à peu le projet purement
juridique d'une restauratio orbis,
formé par les premiers
empereurs. Brunetière tient de M. Ernest Havet que l'apparition
du mot « charité » date de Cicéron : caritas
humani generis. Dans la joie de cette découverte, il
broche un
nouveau cou-
XXXVIII PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
plet
à la louange du «
génie latin ». Il ne
prend pas le temps de réfléchir que la «
charité » romaine, au sens cicéronien, mène
à des conséquences les moins charitables du monde; et
qu'au sens chrétien ce mot désigne un fait de
sensibilité qui n'a pas d'équivalent romain.
L'idéologie de l' « humanité » abstraite se
traduit dans sa version impériale, qui est la plus
fidèle, par les pires attentats sur les hommes de chair et d'os;
leur « égalité », quand on la proclame, n'est
qu'un prétexte offert par l'anarchie au despotisme; et
dès l'édit de Caracalla qui les décrète
tous citoyens, il n'y a simplement plus de citoyens du tout, à
moins que l'on ne compte Caracalla lui-même, en l'unique personne
duquel viennent s'abîmer tous les droits. Cet émissaire du
chaos — un triple bâtard — en prépare le règne; et
ici comma ailleurs il n'y a qu'un pas du capitole des Droits de l'Homme
à la roche tarpéienne de la Terreur. En de vastes
régions, jadis prospères, désormais
classées sous la rubrique agri
deserti dans les registres du
fisc, c'est l'ours des cavernes, bientôt ressuscité, qui
applaudirait seul aux résultats de cette politique «
humanitaire », si le « Barbare » n'y mettait
obstacle.
Rêve ambitieux d'un Empire de droit divin, utopie
généreuse d'une Cité de Dieu sur la terre, il
n'importe : chaque fois que l'universalisme instaure ses abstractions
en lieu et place des données concrètes, un crime
s'accomplit de lèse-réalité, d'où suit, par
un fatal contre-coup, le crime de lèse-humanité; et
cette
humanité lésée, c'est la réelle — non celle
de l' « homme », mais celle des hommes.
Est-il besoin d'ouvrir une parenthèse pour
prévenir le
reproche, en rejetant la fiction, de rejeter aussi la substance ?
Chamberlain contesterait-il, sous prétexte d'idéologie,
qu'il y ait des vérités « purement humaines
»,
matière — par exemple — de l'œuvre d'art ? Mais loin qu'elles
proviennent de l'idéologie, ces vérités-là
sont d'autant plus vraies que l'artiste plonge plus profondément
dans la réalité pour les recueillir, et d'autant plus
humaines que cette réalité où il plonge — sa
conscience, la conscience de sa race —
XXXIX PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
accuse
en lui des contours plus nets. Imagine-t-on un Homère qui
l'emporte sur Homère parce que, non content d'abonder dans son
être, il s'en évade et dépasse les bornes
prescrites au génie hellénique ? Peut-être son
image s'ébauche-t-elle dans les clichés de certains
manuels qui vouent le talent au service de la patrie, le génie
au service de l'humanité, et la facilité (sauf erreur) au
service de Dieu : mais on attend encore l'éclosion du
chef-d'œuvre cosmopolite. Quelle est, en France, la littérature
que
le lecteur qualifierait de « purement humaine » : celle du
XVIIIme siècle, quand d'un concept apriorique de
l'«
homme » elle déduit tant de précaires
schémas et
leur insuffle une artificielle sensibilité, ou bien, au XVIIme,
celle qui dresse tant d'impérissables effigies de l'âme
nationale, observée sur des modèles contemporains
jusqu'en ses plus intimes replis ? Et soit dit en passant — afin
d'éclairer d'un autre jour la même distinction — n'est-ce
pas cet art inductif, où la raison travaille sur les
données de l'expérience, qui confère à
l'artiste le plus de liberté créatrice, alors même,
alors surtout, que celui-ci s'instruit le mieux de la
détermination de son objet? « Supposez Mlle de
Scudéry assise un instant entre Molière et Racine, Racine
y prend le portrait de Bérénice et Molière
celui de Philaminte.... » On compléterait cette remarque
d'Henri Becque en soulignant, par contraste, la tyrannique
monotonie du système dans une figure qui, comme l'Émile,
a le
tort de ne s'être jamais assise nulle part; l'accord
s'établirait du même coup entre la définition
goethienne de la personnalité — restriction extérieure,
liberté intérieure — et le distinguo wagnérien
signalé auparavant — affirmation du réel,
négation de l'idéologie. Mais il est temps de fermer la
parenthèse. Non sans regretter toutefois que Brunetière
n'ait pas cru devoir se poser de questions analogues par rapport
à ses Romains, qu'il déclare si supérieurs aux
Grecs pour leur connaissance de l'« homme ». Où, en
effet, se sont-ils montrés psychologues ? Peut-on dire que leur
poésie contribua énormément à enrichir
notre galerie d'exemplaires humains
XL PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
précieux
et caractéristiques ? Mais combien en revanche,
ne dénotent-ils pas d'acuité visuelle dans ces
pénétrantes analyses de l'âme romaine qui ont
formé la base de leur Droit, et qui l'ont fait si
élastique qu'il a pu dans une certaine mesure s'adapter à
nos propres besoins ! Leur connaissance de 1'« homme »
aurait-elle moins profité aux Romains — et à nous
aussi — que leur connaissance d'eux-mêmes ?
Brunetière convient que la vieille Rome,
créatrice de ce
Droit, n'a rien su de la caritas
cicéronienne : « Il semble
bien qu'à l'origine il y ait eu dans le génie latin je ne
sais quel fond de rudesse et de dureté. » À
l'origine ? Il
ne sait quel fond ? Mais tant qu'existèrent des Romains dignes
de ce nom — et ce nom désigne un sang : voilà le fond —
Rome fit une politique « romaine », tout simplement; sa
dureté fut proportionnée aux résistances des
obstacles qu'elle rencontrait, mais elle ne s'inspira pas davantage du
parti pris de conquête que du propos de charité. S'il est
vrai qu'elle étendit son ordre à d'autres peuples dans le
seul dessein de se le conserver à elle-même, il est
également vrai qu'ils en connurent d'abord surtout les
bienfaits. Seulement ils les payèrent, et cela par l'obligation
de sacrifier une part de leur individualité. Cette part devint
toujours plus considérable à mesure que l'idée
d'un ordre romain dégénéra en celle d'un ordre
universel et que l'abstraction impériale (Tu regere
imperio populos, Romane, memento !) se substitua au
réalisme
républicain. Or la caritas
humani generis — trompe-l'œil
césarien — a progressé du même train que l'Imperium — prête-nom du chaos
ethnique. De cette caritas,
qui fut son
suicide, Rome s'est départie non seulement durant qu'elle
luttait encore contre l'envahissement de ce chaos, mais aussi dans sa
lutte avec des races déterminées. Témoin ses deux
delenda, Carthage et
Jérusalem. On verra qu'à cet
égard le sentiment de Chamberlain s'accorde mieux, sur un point
essentiel, avec celui de Bossuet qu'avec celui de Mommsen.
*
* *
XLI PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
Et lui aussi dirige ses efforts tour à tour contre l'absence de
race et contre des races déterminées. Il oppose au
chaos ethnique ses Barbares — lesquels, note Montesquieu, «
n'étaient pas proprement barbares, puisqu'ils étaient
libres », mais le devinrent « depuis que, soumis pour la
plupart à une puissance absolue, ils perdirent cette douce
liberté ». Et il oppose encore l'âme germanique
(entendue dans l'acception de ce mot qui doit inclure toute la race)
à des âmes d'autres races, autant qu'elle
déterminées, mais déterminées d'autre
façon; et constituant dès lors pour elle un péril
en même temps qu'un exemple. De ces âmes, de ces races
hétérogènes à la nôtre, la juive est
celle qui occupe le plus longuement Chamberlain, en raison de
l'influence qu'elle a exercée sur notre mentalité et du
rôle qu'elle remplit dans notre civilisation. Chamberlain
interroge les spécialistes les plus sérieux (à
l'exclusion des antisémites) sur l'anthropogénie de
l'Israélite; il y reconnaît un composé
d'éléments syriens, sémitiques et — pour une
faible part — indo-européens; de ce type composite il voit se
différencier le Juif proprement dit, lequel confère au
mélange d'abord instable une extraordinaire fixité par
l'abstention de croisements ultérieurs, et revêt ainsi,
dans l'héroïque résolution de persistance où
l'induit sa caste sacerdotale, la physionomie unique en son genre d'une
race artificielle, mais empreinte de traits indélébiles.
Si le Juif ne se confond pas avec le Sémite, que vaudraient
contre lui les arguments de l'« antisémitisme » ?
Pourtant, c'est bien dans l'héritage sémitique de
l'âme juive que Chamberlain discerne un facteur pour nous
délétère. : il y constate une hiérarchie
des facultés spéciale à l'homo arabicus, et telle
que la volonté exerce sur l'intellect ou le sentiment la plus
abusive prépondérance. Or, de cette complexion psychique
encore aggravée par l'effet d'un développement national
tout à fait anormal, résulte avec nécessité
une notion matérialiste de la religion et de la foi, notion qui
répugne à nos instincts et aptitudes en ce domaine et qui
condredit l'intuition chrétienne prise à sa source — dans
le Christ évan-
XLII PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
gélique.
Si Chamberlain voit juste, nous avons donc
créé nous-mêmes le « péril juif
», en
souffrant que s'incorporât à notre organisme un principe
qui ne lui était pas assimilable, d'autant que la conscience
indo-européenne avait déjà
préfiguré les contours de cette révélation
qui lui est apparue pleinement réalisée dans la doctrine
et l'exemple de Jésus. C'est donc en notre for intérieur
que doit s'opérer la délivrance, toute spirituelle, du
joug sémitique; il dépend de nous qu'elle
s'opère, et elle s'opérera en effet, si nous
dégageons l'Évangile des liens qui l'attachent à
l'Ancien Testament, si nous dénouons le nœud par où se
relièrent — dans l'âme de saint Paul, déjà,
mais encore inconsciemment, puis dans celle de saint Augustin, plus
indissolublement et plus tragiquement, parce qu'en toute conscience —
deux idéals antagonistes, deux conceptions du monde impossibles
à concilier. Voilà, très succinctement
résumée, la tâche â laquelle nous invite
Chamberlain. Il rappelle les efforts des grands esprits de notre race
qui s'y sont appliqués. Touchant la personne de Jésus —
dont il s'abstient de conjecturer la race, mais dont il conteste
l'origine juive pour des raisons d'ordre historique
énoncées avec précision — il n'a garde d'estimer
trop bas l'importance du milieu; seulement, avant d'étudier
« le Christ dans son accord avec le judaïsme », il
étudie le « Christ dans son opposition au judaïsme
». Cette opposition est celle qui éclate entre le Iahveh
juif, créateur du monde, garantissant par contrat l'empire
terrestre au seul peuple élu, vouant tous les autres à
une éternité d'effroyables châtiments s'ils
n'acceptent la domination de ce peuple ou s'ils en transgressent la
Loi, et le Dieu dont le royaume n'est pas de ce monde, mais gît
caché comme un trésor enseveli au champ de la vie, un
trésor dont le « vieil Adam » prend possession
dès
l'instant qu'il « naît de nouveau »; c'est
l'opposition entre ce matérialisme des peines et des
récompenses et ce « mystère » de la «
conversion » en esprit et en vérité, l'opposition
dès lors entre le mérite et la grâce; et c'est
encore l'opposition entre une religion s'accré-
XLIII PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
ditant
dans 1'« histoire », chronique à bien plaire
d'un « plan» divin où l'arbitraire s'érige
en principe, et une religion transcendante, tout ensemble
expérience et mythe, qui, de même qu'elle rend à
César ce qui appartient à César, rend au
mécanisme ce qui appartient au mécanisme, et, situant le
divin hors du temps et de l'espace, restitue au microcosme de la
conscience, qui en est le temple, sa vraie part de liberté, qui
est sans mesure.... On pourrait continuer longtemps ainsi. Et il y
aurait lieu de marquer à cette place — si l'on ne devait se
borner — qu'au rebours de M. Paul Adam, Chamberlain connaît un
Christ « évangélique » qui apporte
l'épée et non la paix, dès qu'il y va des droits
de la personnalité; et qu'au rebours de M. Charles Maurras,
Chamberlain juge l'influence romaine extrêmement efficace pour
empêcher que la révélation chrétienne
s'émancipe de sa lettre juive.
À cette attitude religieuse répond
naturellement une attitude
philosophique. La pensée de Chamberlain s'est nourrie de Kant.
Kant, déjà, nous donnait le choix entre Iahveh, le deus
ex machina, et cet autre Dieu : le
deus ex anima, n'y ayant de
place
pour tous les deux. Chamberlain, qui estime que la liberté est
la plus sûre de nos expériences, revendique non moins
énergiquement les titres du mécanisme partout où
règne le mécanisme. Il tient qu'une science n'a droit
à ce nom qu'autant qu'elle postule pour objet une nature soumise
à la détermination causale; il tient que la
« contingence des lois naturelles » — malgré sa
récente fortune — est une contradiction dans les termes, attendu
que les lois naturelles régissent l'empire de la
nécessité et que leur apparente contingence marque
simplement les lacunes de notre connaissance toujours approximative;
il tient que l'homme de bonne foi se plaît à observer les
manifestations de la liberté non là où elle ne se
manifeste point — dans le mécanisme précisément —
mais là où il les constate parce qu'il les éprouve
— dans son royaume intérieur, lequel n'est pas du même
monde. Et ainsi la pensée philosophique de l'auteur est aussi
peu utilitaire que sa pensée religieuse.
XLIV PRÉFACE
DE LA VERSION FRANÇAISE
Réfractaire
à ce « pragmatisme » dont
l'Amérique a gratifié la France en échange de ses
Corot et de ses Degas (dénotant par là, effectivement,
un sens pratique très avisé), Chamberlain ne mesure
pas la vérité des spéculations
métaphysiques sur l'avantage qu'en retire notre activité.
Mais on peut se demander si, en laissant chaque chose à sa place
— notamment la liberté dans le microcosme et la
nécessité dans la nature — il ne sert pas mieux la
science, d'une part, et l'éthique, de l'autre, qu'en violentant
à la fois la vérité morale et la
vérité scientifique pour les soumettre coûte que
coûte à un seul et même régime. On ne voit
pas non plus qu'en pratique le respect des faits positifs aboutisse
à de pires conséquences que l'alliance du
matérialisme utilitaire, qui les exploite, avec la ratiocination
abstraite — ou un certain « intuitionnisme » — qui les
invente. Ici encore, le refus de limiter au dehors oblige à
limiter au dedans. De l'illusion de son indétermination physique
l'homme passe aisément, quand elle s'est dissipée,
à la conviction de sa détermination morale. Il cesse
d'être libre où il pouvait l'être, pour avoir voulu
l'être où il ne peut. Si le livre de Chamberlain a
puissamment agi, c'est peut-être bien parce qu'il a
« limité » de la bonne façon : restituant
ainsi à beaucoup de lecteurs la conscience d'une liberté
qui les rend à leur tour capables d'action, pa