Here under follows the transcription of the Introduction Générale of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.
 

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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ÉTAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Économie sociale
5. Politique et Église
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX


LXXI



INTRODUCTION GÉNÉRALE


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La nature, la valeur, la solidité du principe
posé au début, et puis la pureté du dessein :
c'est de cela que tout dépend.
Goethe.


LXXII

(Page vide)

1 INTRODUCTION GÉNÉRALE

PLAN DE L'OUVRAGE

    Le présent ouvrage n'est pas fait de pièces rapportées. Conçu dès l'origine comme une unité organique, il procède, en toutes ses parties, d'un plan qui en a déterminé l'ordonnance jusque dans le détail. Renseigner le lecteur sur ce plan, voilà proprement l'objet de l'Introduction générale.
    Sans doute, la première partie — que l'on présente aujourd'hui au public de langue française sous ce titre : La genèse du dix-neuvième siècle — forme, un tout, complet en soi. Mais ce tout ne serait pas ce qu'il est, si, entrant dans la composition d'un plus vaste ensemble, il ne s'inspirait d'une pensée qui embrasse l'œuvre entière : c'est cette pensée que l'on doit indiquer avant d'aborder, comme dit Méphisto, « la partie qui au commencement tient lieu du tout ».
    On se dispensera pour l'instant de rechercher longuement quelles bornes s'imposent à l'ambition individuelle, dès lors
que l'individu entreprend de maîtriser seul un monde de faits illimité. Scientifiquement, une tentative de cette sorte est hors de question. Ce n'est que par des procédés empruntés au mode de la création artistique que l'on réussira (dans l'hypothèse la plus favorable) à construire un édifice cohérent avec un minimum de matériaux, avec de simples parcelles : suppléant à leur insuffisance par le recours à ce parallélisme secret de ce qui se voit et de ce qui se pense, trame légère comparable à l'éther, qui traverse l'univers en tous sens et qui en relie tous les éléments. Si l'artiste réalise son dessein, l'œuvre n'aura pas été superflue : ce que le regard ne pouvait embrasser s'apercevra désormais d'un coup d'œil; l'informe aura revêtu une forme.

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    Or l'individu paraît, à certain égard, mieux qualifié pour une telle entreprise que n'importe quelle association, fût-elle composée des plus éminents spécialistes : seul, en effet, l'individu est capable de création homogène; cet avantage, qui lui appartient à défaut de tout autre, il doit savoir l'utiliser.
    L'art ne se peut manifester qu'intégralement, par des œuvres dont chacune est complète et se suffit à elle-même; la science au contraire, non moins nécessairement, n'est jamais que fragment. L'art unifie, la science dissocie. Tandis que l'art confère une forme, la science démembre les formes. On pourrait dire de l'homme de science qu'il occupe un lieu extérieur au monde, comme le point imaginaire d'Archimède : c'est là sa grandeur, ce que l'on nomme son « objectivité »; mais c'est aussi ce qui fait son évidente faiblesse : car dès l'instant qu'il quitte le domaine de l'observation pure et simple pour réduire la multiplicité de l'expérience à l'unité de la représentation et du concept, il rencontre le vide et, en vérité, ne s'y tient plus suspendu qu'aux fils de l'abstraction. L'artiste, lui, réside au centre du monde (ou de ce qu'il conçoit comme tel); et sur tout ce qu'atteignent ses sens s'étend aussi l'empire de sa faculté créatrice, car celle-ci n'est que le mode de réaction le plus vif de son individualité à l'égard du milieu qui l'impressionne. Comment, dès lors, lui ferait-on grief de sa « subjectivité » ? Il y trouve la condition essentielle de sa production.
    Dans le cas donné, toutefois, il s'agit d'un sujet historiquement circonscrit entre des limites précises, et qui sont fixées à jamais. Tout travestissement de la vérité serait ridicule, tout arbitraire intolérable. Aussi l'auteur ne saurait-il dire avec Michel-Ange :

in pietra od in candido foglio
che nulla ha dentro, et evvi cio ch'io voglio !

« en cette pierre ou cette feuille blanche
« qui ne contiennent rien, gît cela que je veux ! »

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Bien au contraire, il devra prendre pour règle le respect absolu des faits. Artiste il ne pourra être à la manière du génie librement créateur, mais seulement dans le sens restreint d'un recours aux méthodes de l'art : donnant une forme, mais à ce qui est, non point à ce que son imagination s'aviserait de lui suggérer. La philosophie de l'histoire est un désert, le roman historique une maison de fous. C'est pourquoi l'on exigera de ce constructeur de formes, avec la rigueur d'un esprit positif, la plus scrupuleuse conscience scientifique. Avant d'opiner, il lui faudra savoir; avant de construire, éprouver ses matériaux. Il n'aura garde de se croire maître, étant serviteur : le serviteur de la vérité.
    Ces remarques suffiront pour renseigner le lecteur sur les principes généraux qui ont présidé à l'élaboration du présent ouvrage. Et maintenant il quittera volontiers les hauteurs vertigineuses de la spéculation philosophique, et souffrira que l'auteur s'explique sur l'exécution pratique de son dessein. Si, dans tous les cas de cet ordre, la mise en œuvre des matériaux disponibles est la seule tâche que puisse sans présomption s'assigner un individu agissant isolément, comment s'y devait-il prendre, en ce cas particulier, pour remplir son rôle de « configurateur » ?
    LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE ! Ce sujet paraît inépuisable; il l'est réellement. Ce n'est qu'à condition de l'étendre encore que l'on a pu le réduire en livre : affirmation paradoxale, vraie néanmoins. Quand notre regard s'est reposé longtemps et avec amour sur le passé — ce passé duquel est sorti, au prix de tant de douleurs, le présent; quand l'impression vive des grands faits historiques a suscité dans notre cœur maints sentiments violemment contradictoires touchant l'heure actuelle — espoir et crainte, horreur et enthousiasme, c'est-à-dire autant de pressentiments d'un avenir qui doit être NOTRE ouvrage, qui doit porter NOTRE empreinte, et que nous prévoyons et que nous préparons avec une ardeur inquiète : alors l'immense, le complexe dix-neuvième siècle semble décroître sous nos yeux et devient presque insignifiant. Nous

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ne nous attardons plus aux détails : ce sont les grandes lignes qu'il nous importe de discerner clairement, afin d'apprendre qui nous sommes et où tend notre route. Or voilà justement la perspective favorable pour saisir l'image qui se dérobait. Maintenant le spectacle est au point, le but en vue; maintenant l'observateur isolé peut se risquer : les contours de son œuvre se dessinent si nets qu'il n'a plus qu'à les reproduire en copiste fidèle.
    Le plan que j'ai adopté de la sorte est le suivant.
    Dans cet ouvrage-ci, je m'occupe des dix-huit premiers siècles de notre ère et parfois — en passant — d'époques plus anciennes. Bien loin de prétendre donner une histoire du passé, je ne retiens de ce passé que ce qui en survit aujourd'hui : mais cela comprend tant de choses, et dont la connaissance exacte et raisonnée est si indispensable à l'intelligence du présent, que je regarde l'étude de ces « fondements » du dix-neuvième siècle comme l'affaire la plus importante de toute l'entreprise ¹). À ce siècle lui-même sera consacré un autre livre, qui caractérisera sa physionomie dès lors éclairée par l'examen de ses origines. Ce livre verra le jour quand auront achevé de paraître les publications d'ensemble traitant du même sujet d'une façon détaillée et dues à la collaboration de spécialistes qualifiés. Je me bornerai naturellement, quant à moi, à marquer les grandes idées directrices, et cette tâche me sera facilitée par le fait que mes volumes précédents auront dirigé sans cesse le regard du lecteur sur ce même dix-neuvième siècle. Enfin j'essaierai, dans un Appendice, de déterminer la signification approximative de ce « moment » de l'histoire : et seule la comparaison des résultats auxquels on aura été conduit en le considérant dans son devenir et dans son être, rendra possible cette dernière tentative. Du même
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    ¹) Cette enquête sur la genèse des idées, des courants, des formes caractéristiques du dix-neuvième siècle s'intitule en allemand : Die Grundlagen (les « fondements ») des XIX. Jahrhunderts. On a préféré dire en français, avec l'assentiment de l'auteur et à sa suggestion : La genèse du dix-neuvième siècle.

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coup s'obtiendra une sorte de prévision de l'avenir; à l'image arbitraire qu'en formait notre fantaisie se substituera une silhouette aux contours plus précis : quelque chose comme l'ombre que jette le présent, exposé à la lumière du passé. C'est alors seulement que le dix-neuvième siècle, tel que le conçoit l'auteur, se dressera dans sa vérité plastique : non point sous forme de chronique ou de dictionnaire, mais tel qu'un organisme vivant, « corporisé ».
    J'en ai dit assez sur le plan général, Mais pour qu'il ne demeure pas obscur lui-même comme l'avenir, je dois au lecteur un peu plus de détails sur sa mise en œuvre. Quant aux résultats particuliers que m'a fait atteindre ma méthode, je m'en tairai pour l'instant : hors de l'exposé intégral des faits et des idées, où leur place est marquée, ils ne sauraient entraîner la conviction.

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LES ÉLÉMENTS FONDAMENTAUX

    Ma tâche consistait dans le présent ouvrage — première partie de l'ensemble que je viens d'indiquer — à découvrir les « fondements » sur lesquels repose le dix-neuvième siècle. C'est à mon sens, je viens de le dire, le devoir le plus difficile et le plus important de toute l'entreprise. Comme il est des portraits qui ne livrent tout leur secret qu'aux spectateurs renseignés sur les antécédents héréditaires du modèle, la description qui doit compléter cette enquête la présupposait. J'ai si vivement éprouvé pour mon compte le besoin d'y procéder que je ne crois pas m'avancer trop en présumant chez le lecteur un besoin pareil.
    En effet, quand il s'agit d'histoire, comprendre signifie : voir le présent sortir par développement du passé. Alors même que nous nous trouvons en présence d'un « inexplicable » — et c'est le cas de toute personnalité éminente, de toute individualité ethnique nouvellement apparue sur la scène du monde — nous apercevons le lien qui unit cet « inexplicable » à ce qui l'avait précédé, et c'est là seulement que nous trouvons le point d'attache indispensable

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pour notre jugement. Si nous traçons une ligne de démarcation imaginaire entre le dix-neuvième siècle et les siècles antérieurs, toute possibilité de le comprendre et de le juger s'évanouit du même coup. Car le dix-neuvième siècle n'est pas l'enfant des siècles antérieurs — un enfant commence la vie à nouveau — il est bien plutôt leur produit immédiat : au point de vue mathématique, c'est une somme; au point de vue physiologique, un certain degré dans l'échelle des âges.
    Nous avons hérité une somme de connaissances, de procédés, de pensées, etc., nous avons hérité une division déterminée des forces économiques, nous avons hérité des erreurs et des vérités, des représentations, des idéals, des superstitions. De ces éléments, plusieurs ont si bien passé dans notre chair et notre sang que nous ne concevons pas d'existence possible sans eux; d'autres se sont étiolés, qui jadis promettaient beaucoup; d'autres ont atteint tout soudain un développement si prodigieux qu'ils paraissent hors de proportion avec la vie de l'ensemble : aussi, bien que les racines de ces fleurs nouvelles plongent dans les siècles oubliés, leur éclosion fantastique semble-t-elle tenir du miracle. Avant tout, nous avons hérité du sang et du corps par quoi et en quoi nous vivons. Quiconque prend au sérieux l'antique avis : « CONNAIS-TOI TOI-MÊME » reconnaîtra bientôt que son moi lui appartient à peine pour un dixième. Et cela s'applique également à l'esprit d'un siècle tout entier.
    Ah ! certes, l'individu supérieurement doué, celui qui se rend compte de la place qu'il occupe au point de vue physique dans l'humanité et qui inventorie par l'analyse son héritage spirituel, celui-là atteindra, s'il le veut, à une liberté relative; ou du moins prendra-t-il conscience des limitations qui déterminent son être, et si, pas plus que d'autres, il ne réussit à se transformer, du moins parviendra-t-il en quelque mesure à diriger son développement ultérieur. Un siècle, au contraire, un siècle en bloc, court inconscient à l'accomplissement de sa destinée : son matériel d'hommes est le pro-

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duit des générations disparues; son trésor spirituel — le grain et l'ivraie, l'or, l'argent, l'airain, l'argile — il l'a hérité; ses tendances et ses oscillations dérivent, avec une nécessité mathématique, de mouvements antérieurs. Aussi ne sont-ce pas seulement la comparaison, la définition même des traits caractéristiques, des qualités spéciales et des acquisitions propres du dix-neuvième siècle qui s'attestent impossibles sans la connaissance des siècles qui l'ont précédé : nous ne saurions en aucune façon porter un jugement quelconque sur ce siècle tant que nous demeurons dans l'incertitude au sujet des matériaux dont nous sommes construits, corporellement et spirituellement. Voilà, je le répète, de tous les problèmes le plus important.

LE PIVOT DE NOTRE HISTOIRE

    Comme, en ce livre, je pars du passé, j'ai été forcé d'établir un schéma chronologique de l'histoire. Mais comme l'histoire, dans la mesure où elle m'occupe, n'est considérée ici qu'en son rapport avec un moment impossible à mesurer — le présent — et qui ne souffre point qu'on lui fixe une limite de temps en avant, il n'y a pas lieu davantage de le borner en arrière. Le dix-neuvième siècle, qui tend vers l'avenir, s'étend aussi dans le passé : d'un côté comme de l'autre, la limitation n'a qu'une valeur de commodité, mais elle n'est pas impliquée par les faits. En général, j'ai admis comme point de départ de notre histoire l'an 1 de l'ère chrétienne : on trouvera l'exposé des motifs qui m'y ont induit dans l'introduction particulière à la Ire section; on verra, d'autre part, que je ne me suis pas tenu servilement à ce schéma. Si jamais nous devenions des chrétiens véritables, alors, sans doute, ce que suggère un tel choix, et qui a dû demeurer ici à l'état d'indication, constituerait une réalité historique : rien de moins que la naissance d'une nouvelle espèce. Peut-être le vingt-quatrième siècle, jusqu'auquel on peut imaginer que se prolongera l'ombre décroissante du dix-neuvième, accusera-t-il des contours plus nets ?
    Mais s'il convenait que le commencement et la fin s'allassent perdre en une pénombre indéterminée, il n'était que

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plus nécessaire d'avoir au milieu une démarcation bien tranchée. À quel moment éclate, dans l'élaboration du présent, le conflit décisif entre les forces qui perpétuent le passé et celles qui préparent l'avenir ? Une date à bien plaire n'eût pas suffi : il s'agissait de reconnaître avec précision le point d'attache où s'articule l'histoire de l'Europe. Or, à mon sens, celle-ci tourne tout entière autour d'un seul fait capital : c'est à savoir l'éveil des Germains prenant possession du rôle qu'ils sont destinés à jouer sur la scène du monde, en tant que fondateurs d'une civilisation et d'une culture entièrement nouvelles. L'an 1200 est la date moyenne qui peut le mieux servir à désigner cet événement.
    Nul ne saurait nier que les Européens septentrionaux soient devenus les supports de l'histoire universelle. Sans doute, en aucun temps on ne les rencontre seuls, ni jadis, ni de nos jours. Dès le début, au contraire, leur individualité propre s'est développée dans la lutte contre l'individualité étrangère : d'abord contre le chaos ethnique de l'empire romain décadent, puis peu à peu contre toutes les races du monde. D'autres groupes, en effet, ont exercé dès lors une influence sur les destinées du monde, mais toujours et uniquement comme adversaires des hommes du Nord. Ce que l'on débattit l'épée à la main n'était que peu de chose : la vraie lutte fut la LUTTE POUR LES IDÉES, comme je tenterai de le démontrer, et cette lutte dure encore aujourd'hui. Mais si les Germains ne furent pas seuls à modeler l'histoire, ils y contribuèrent incomparablement plus que les autres races : tous les hommes qui, à dater du sixième siècle, apparaissent comme les véritables CONFIGURATEURS des destinées de l'humanité, soit qu'ils forment des États, qu'ils découvrent des idées nouvelles ou qu'ils inventent quelque art original, tous appartiennent à ce groupe. Ce que les Arabes fondent est de courte durée; les Mongols détruisent, mais ils ne créent rien : Les grands Italiens du rinascimento sont tous originaires du Nord qu'imprègne le sang longobard, goth et franc, ou de l'extrême Sud germano-hellénique. En Espagne, ce

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sont les Visigoths qui constituent l'élément vital. Les Juifs, d'autre part, opèrent leur « renaissance » actuelle en se conformant le plus exactement possible, et dans tous les domaines de leur activité, à des modèles germaniques. Dès l'instant que le Germain s'éveille, voilà donc un nouveau monde en formation : un monde qui, sans doute, ne saurait être dit purement germanique; Lui monde où se sont intégrés, précisément au dix-neuvième siècle, des éléments nouveaux ou qui, du moins, n'avaient pas encore participé au processus de l'évolution : tels les Slaves, jadis purs Germains, aujourd'hui presque complètement « dégermanisés » par des mélanges de sang, tels aussi les Juifs; un monde qui peut-être s'assimilera encore maints complexes ethniques et se modifiera sous l'influence de ces éléments divergents — mais enfin, et incontestablement, un monde NOUVEAU, doté d'une civilisation NOUVELLE qui diffère essentiellement de l'helléno-romaine, de la touranienne, de l'égyptienne, de la chinoise et de toutes les autres civilisations passées ou contemporaines.
    C'est, je crois, le treizième siècle que l'on peut considérer comme marquant le début de cette nouvelle civilisation — le moment où elle commence à imprimer au monde son cachet particulier. Sans doute, on rencontre beaucoup plus tôt des représentants isolés de l'individualité germanique : un Alfred le Grand, un Charlemagne, un Scot Erigène, d'autres encore en traduisent maintes caractéristiques dans leur activité culturelle. Mais ce ne sont pas les individus qui font l'histoire, ce sont les collectivités : ceux-là ne purent que lui préparer des voies. Pour devenir une puissance civilisatrice, il fallait que les Germains formassent des groupes conscients d'eux-mêmes et s'affermissent dans l'habitude d'opposer leur volonté propre à la volonté étrangère qui les subjuguait. Cela ne réussit pas d'un seul coup, ni au même instant dans tous les domaines. — En ce sens, le choix de l'an 1200 peut paraître arbitraire. Pourtant j'espère arriver à le justifier dans les pages qui suivront, et je me tiendrais pour satisfait

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si je convainquais le lecteur de l'inanité de ces deux conceptions absurdes : la chimère d'un MOYEN ÂGE et la chimère d'une RENAISSANCE. Il importe de les rejeter résolument, car elles contribuent plus que toute autre chose à obscurcir notre compréhension du présent; que dis-je ! elles la rendent proprement impossible. À ces schémas artificiels, causes d'erreurs sans nombre, substituons une notion simple et précise, en constatant que toute notre civilisation et toute notre culture actuelles sont l'œuvre d'une race humaine déterminée : LES GERMAINS. Par ce terme, sur lequel je m'expliquerai en détails au chapitre VI, j'entends LES DIFFÉRENTES VARIÉTÉS DE LA GRANDE RACE NORD-EUROPÉENNE, Soit indistinctement les GERMAINS au sens restreint qui est celui de Tacite, et les CELTES, et les SLAVES authentiques.
    Il est faux que le Germain, ce « barbare », ait causé ce que l'on appelle « la nuit du moyen âge » : elle est bien plutôt la conséquence de la banqueroute intellectuelle et morale où sombrèrent les gens du chaos, toute cette humanité sans race surgie sur les ruines de l'empire romain. Sans le Germain, une nuit éternelle eût envahi le monde; sans l'incessante résistance des Non-Germains, sans la guerre implacable que font encore aujourd'hui à tout ce qui est germanique les représentants jamais exterminés du « chaos ethnique », nous eussions atteint un degré de culture bien supérieur à celui qu'a connu le dix-neuvième siècle. Il est tout aussi faux que notre culture soit une renaissance de la culture hellénique et romaine : c'est parce que le Germain est né que les anciens héroïsmes ont pu renaître, non inversement; et ce rinascimento auquel nous devons, sans doute possible, une gratitude éternelle pour l'enrichissement de notre vie, n'a-t-il pas exercé d'autre part une action paralysante autant que stimulante ? ne nous a-t-il pas détournés pour longtemps de notre vie naturelle ? Les créateurs les plus puissants de cette époque, un Shakespeare, un Michel-Ange, ne savaient pas un mot de grec ou de latin. Notre développement économique s'est produit en opposition avec les tra-

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ditions classiques et au prix de luttes sanglantes contre les hérésies impérialistes.
    Mais la plus grande de toutes les erreurs consiste à voir dans notre civilisation et notre culture l'expression d'un PROGRÈS GÉNÉRAL DE L'HUMANITÉ. L'histoire ne fournit pas un seul fait qui puisse être invoqué à l'appui de cette thèse. Elle est fort en faveur : je crois en avoir démontré irréfutablement la fausseté dans le chapitre IX du présent ouvrage. Cependant, il suffit de cette phrase creuse pour nous étourdir au point que nous n'apercevions plus ce qui saute aux yeux : c'est à savoir que notre civilisation et notre culture, comme toutes les autres, tant passées que contemporaines, sont l'œuvre d'une race humaine déterminée, possédant des caractères individuels, et attestant aussi, avec ses dons éminents, ses limites étroites et infranchissables, comme tout ce qui est individuel. Ainsi nos pensées, flottant dans l'indéfini, se complaisent à ce rêve d'une « humanité » hypothétique et négligent les données concrètes, l'unique facteur de l'histoire : par où j'entends l'individu déterminé. De là la confusion que dénotent nos tentatives pour diviser l'histoire en périodes. Si, en effet, l'on mène une ligne par l'an 500, une autre par l'an 1500, et que l'on appelle « moyen âge » les mille années comprises dans l'intervalle, ce n'est pas disséquer l'organisme de l'histoire en anatomiste, c'est le dépecer à la, façon d'un boucher. La prise de Rome par Odoacre ou par Théodoric, voilà simplement des épisodes de cette entrée des Germains dans l'histoire universelle, qui occupe un millier d'années : le principe en jeu, la conception d'un empire mondial et non national, en subit si peu d'atteintes qu'au contraire la survenue des Germains lui assure pour longtemps une vie nouvelle.
    Ainsi, tandis que l'an 1, comme date approximative de la naissance du Christ, représente un événement mémorable à jamais dans l'histoire de l'espèce humaine, l'an 500 ne signifie rien du tout. Quant à l'an 1500, c'est pis encore : car la ligne que nous tirerions ici scinderait une période dans

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laquelle en voit se produire, conscientes ou inconscientes, quantité d'aspirations et d'évolutions d'ordre économique, politique, artistique, scientifique, qui remplissent encore aujourd'hui notre vie et sont loin d'avoir atteint le but où elles tendent. Que si, pourtant, l'on tient absolument à conserver la notion d'un « moyen âge », rien de plus aisé : il suffira de constater que nous faisons partie, nous Germains, et avec nous notre fier dix-neuvième siècle, d'une de ces « époques médianes » dont parlaient les anciens historiens — oui, certes ! d'un authentique « moyen âge ». Car c'est un signe caractéristique de notre temps que la prévalence du provisoire, du transitoire, du précaire, et le manque presque absolu du définitif, du permanent, de l'équilibré. Nous sommes engagés dans une évolution, loin déjà de son point de départ, probablement plus loin encore de son point d'arrivée.
    J'en ai dit assez sur mon mode de division pour me dispenser d'en examiner d'autres. Aussi bien l'étude de l'ouvrage entier convaincra-t-elle le lecteur que je n'en ai pas disposé la matière au hasard ou selon mon bon plaisir, mais de façon à mettre en lumière un seul et grand fait, qui constitue le fait capital de toute l'histoire moderne. Voyons maintenant les raisons qui me paraissent justifier le choix de l'an 1200 comme date moyenne commode.

L'AN
1200

    Si nous nous demandons où apparaissent les premiers signes sûrs annonçant qu'un monde de formation inédite commence à s'édifier sur les ruines de l'ancien et qu'un ordre nouveau va se substituer au chaos où celui-ci a sombré, nous reconnaîtrons qu'ils se manifestent déjà en beaucoup de lieux au XIIme siècle (dans l'Italie du Nord dès le XIme); qu'ils se multiplient rapidement au XIIIme — le « siècle glorieux », dit Fiske; qu'enfin ces germes atteignent leur premier et magnifique épanouissement au XIVme et au XVme dans le domaine social et industriel, au XVme et au XVIme dans l'art, au
XVIme et au XVIIme dans la science, au XVIIme et au XVIIIme dans la philosophie. Ce mouvement n'est pas rectiligne.

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C'est dans l'État et dans l'Église qu'entrent en lutte les principes fondamentaux; dans les autres domaines de la vie règne beaucoup trop d'inconscience pour que les hommes ne s'égarent pas fréquemment. Mais la question est de savoir s'il ne s'agit que de simples conflits d'intérêt ou si des buts de nature idéale, conçus sous l'inspiration d'une individualité déterminée, sollicitent l'humanité : voilà la différence essentielle. Or ces buts de nature idéale, nous les possédons depuis le XIIIme siècle (environ), mais il s'en faut que nous les ayons atteints : ils flottent toujours encore au loin devant nos veux. C'est de là que provient la sensation que nous manquons de l'équilibre moral et de l'harmonie esthétique des anciens; mais c'est là-dessus aussi que se fonde notre espoir d'un ordre meilleur. Cet espoir, tout regard jeté en arrière le confirme; et quand nous cherchons à distinguer où s'allument ses premiers rayons, c'est, je le répète, aux environs de l'an 1200 que nous les voyons poindre.
    En Italie, le mouvement communal avait déjà commencé au XIme siècle. Il allait donner partout l'essor au commerce et à l'industrie, nécessiter aussi la concession de droits et de libertés à des classes entières de la population courbées jusqu'alors sous la double servitude de l'Église et de l'État. Grâce à lui, le noyau de la population européenne gagnait tellement en force et en étendue dans le cours du XIIme siècle qu'au début du XIIIme la fondation de la puissante Hanse et celle de l'Association des villes rhénanes devenaient possibles. Ranke écrit à ce sujet : « C'est un développement magnifique et fécond qui se produit là.... Les villes constituent une puissance mondiale à laquelle se rattachent la liberté civique et les grandes formations étatistes. » Mais avant même que la Hanse fût définitivement créée, en l'an 1215 avait été octroyée à l'Angleterre la GRANDE CHARTE, proclamant solennellement qu'il ne saurait être porté atteinte au principe de la liberté et de la sécurité personnelles : « Nul ne doit être jugé que conformément aux lois du pays. Le droit et la justice ne doivent

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être ni vendus ni refusés. » Il existe encore aujourd'hui, même en Europe, quelques pays où cette garantie primordiale de la dignité de l'homme n'est pas inscrite dans la loi; mais, depuis le 15 juin 1215, c'est une loi générale de la conscience qui peu à peu l'a consacrée, et quiconque y contrevient, portât-il une couronne, est un criminel.
    Plus importante encore — car la civilisation germanique diffère essentiellement de toutes les autres par ce trait — est l'extinction en Europe, au XIIIme siècle, de l'ESCLAVAGE proprement dit comme aussi du commerce des esclaves, sauf dans quelques contrées du Midi ¹). Dans le même temps commence à se substituer au troc d'objets naturels le commerce â base monétaire. C'est presque en 1200 que l'Europe se met à fabriquer du papier, événement qui marque sans contredit la plus importante conquête qu'ait faite l'industrie jusqu'à l'invention de la locomotive.
    Mais l'on se tromperait fort si l'on ne reconnaissait des présages d'une ère nouvelle que dans l'essor commercial, le progrès industriel ou la naissance d'aspirations libérales. Peut-être le grand mouvement de la conscience religieuse qui a sa plus puissante expression en FRANÇOIS D'ASSISE (né l'an 1181) constitue-t-il un facteur dont l'action fut encore plus efficace et plus profonde. On ne saurait se méprendre sur la tendance démocratique qui s'y manifeste sans dégui-
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    ¹) Par ex. en Espagne et en Sicile, où l'esclavage se maintint jusqu'au début du XIXme siècle. Dans le midi de la France, dit d'Avenel, « à côté du servage aboli subsista l'esclavage pur et simple des anciens jusqu'à la fin du XVIme siècle. » Le Parlement de Bordeaux rendit, par arrêt de 1571, la liberté aux Éthiopiens et autres esclaves qu'un marchand avait mis en vente sur le port, « la France ne pouvant admettre aucune servitude », ce qui n'empêchait pas ce commerce d'être très prospère dans les villes de Provence, « où un enfant nègre de douze ans coûtait environ le double d'un perroquet », etc. Voir Découvertes d'histoire sociale (1910) p. 42, 43. — Je note d'autre part avec plaisir que d'Avenel donne pour sous-titre â son ouvrage ces deux dates : « 1200-1910 », marquant ainsi l'importance qu'il attache, du point de vue économique général, à la décisive césure historique du XIIIme siècle.

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sement; la foi, la vie même de pareils hommes désavouent aussi bien le despotisme de l'Église que le despotisme de l'État et annihilent le despotisme de l'argent. « Ce mouvement, écrit Thode, a valu à l'humanité le premier pressentiment d'une liberté de pensée universelle. » À la même heure, l'Europe occidentale voit pour la première fois se dessiner un mouvement anti-romain accusé, bientôt redoutable, celui des Albigeois. C'est aussi l'époque d'une fermentation grosse de conséquences dans le domaine de la pensée théologique. PIERRE ABÉLARD (mort l'an 1142), en insistant notamment sur le caractère figuré de toutes les représentations religieuses, s'était déjà fait à son insu le champion de la conception indo-européenne de la religion contre la conception sémitique; au XIIIme siècle deux docteurs orthodoxes, THOMAS D'AQUIN et DUNS SCOT, s'accordèrent, quoique adversaires, à statuer le droit à l'existence d'une philosophie distincte de la théologie : avec non moins dangereux pour le dogme ecclésiastique. Et tandis que l'agitation des esprits s'attestait ici dans le conflit des théories, d'autres savants, à l'exemple d'ALBERT LE GRAND (né en 1193) et de ROGER BACON (né en 1124), qui sont les plus illustres, posaient les fondements des sciences naturelles modernes et tendaient de tout leur effort à détourner l'attention publique des disputes scolastiques ou des abstractions qui en formaient l'objet, pour la diriger vers la mathématique, la physique, l'astronomie et la chimie. Cantor assure en son Histoire des mathématiques que celles-ci entrèrent au XIIIme siècle dans une ère nouvelle, grâce surtout à LÉONARD DE PISE, qui introduisit chez nous l'usage des chiffres indiens (dits faussement chiffres arabes) et à JORDANUS SAXO, de la maison des comtes d'Eberstein, qui nous révéla l'algèbre (également originaire de l'Inde). Enfin la première dissection d'un cadavre humain qui ait eu lieu après un intervalle de seize cents ans, c'est-à-dire le premier pas vers la création d'une médecine scientifique, se place à la fin du même siècle : on l'attribue à Mondino de Luzzi, un italien du Nord.

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    Il faut encore, il faut surtout nommer le DANTE, lui aussi un fils du XIIIme siècle. Nel mezzo del cammin di nostra vita, dit-il au premier vers de son grand poème; et Dante en effet, le premier artiste qui ait pris rang de génie mondial dans l'époque nouvelle de la culture germanique, incarne en sa figure le type de cette époque située au tournant de l'histoire, au point où celle-ci, avant accompli « la moitié de son chemin » et descendu pendant des siècles en une course précipitée la pente d'un abîme, s'apprête â gravir le chemin abrupt et difficile qui escalade la pente opposée. Nombreuses sont, dans la Divine Comédie ou dans le Traité de la Monarchie, les intuitions qui nous apparaissent comme autant de prévisions d'un monde harmonieusement conformé et qu'évoque en ses rêves ardents, du sein du chaos social et politique, un homme averti par sa vaste expérience : or le fait que ces prévisions furent possibles est un signe évident que le mouvement avait déjà commencé; l'œil du génie aperçoit ce qui demeure encore invisible aux autres yeux ¹).
    Bien avant le Dante, d'ailleurs, dans les Pays du Nord, au cœur même du germanisme, s'était affirmée une puissance de création poétique qui suffirait à prouver combien peu nous avions besoin d'une renaissance classique pour produire quelque chose d'incomparable. En 1200 — n'ayons garde de l'oublier — vivaient CHRESTIEN DE TROYES, HARTMANN
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    ¹) Je ne fais pas allusion ici aux objets particuliers de ses démonstrations d'allure scolastique, mais par exemple à ses considérations sur les rapports des hommes entre eux (Monarchia livre I, chap. 3 et 4) ou sur la Fédération des États, conçue de telle sorte que chaque membre y conserverait son individualité et sa législation propres, tandis que l'empereur, en sa qualité de « pacificateur » et de magistrat exerçant sa juridiction sur ce qui est « commun à tous, convenable à tous », formerait le lien assurant leur union (livre I, chap. 14). À d'autres égards, précisément parce qu'il nous offre le type d'une « figure intermédiaire », Dante nous apparaît imbu des conceptions de son époque et de toutes sortes d'utopies poétiques. On reviendra sur ce sujet au chapitre VII, et plus spécialement dans l'introduction au chapitre VIII du présent ouvrage.

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D`AUE, WOLFRAM D'ESCHENBACH, WALTHER VON DER VOGELWEIDE, GOTTFRIED DE STRASBOURG : et je ne cite que quelques-uns des noms les plus fameux, car, comme dit Gottfried, « de rossignols il y a tant ! » À ce moment la redoutable scission de l'art du poète et de l'art du musicien — à quoi devait conduire le culte de la lettre morte — n'était pas encore accomplie. Le poète chantait : s'il trouvait le « verbe », il trouvait aussi le « son » approprié et composait la mélodie assortie aux paroles. Et ainsi nous voyons la musique, la création Ia plus originale et la plus représentative de la nouvelle culture, renaître aux premiers signes qui nous révèlent l'essence même de cette culture et revêtir une forme entièrement neuve, elle aussi : celle de l'harmonie polyphonique. ADAM DE LA HALLE est Ia plus illustre des maîtres qui s'essayèrent d'abord au maniement du contrepoint; avec l'admirable trouvère d'Arras, c'est-à-dire avec un poète ès-mots et ès-sons de race et d'inspiration authentiquement germaniques ¹), commence le développement de la musique proprement dite, en sorte que Gevaert est bien justifié d'écrire : « Désormais l'on peut considérer ce XIIIme siècle, si décrié jadis, comme le siècle initiateur de tout l'art moderne. »
    C'est au
XIIIme siècle également que ces artistes admirables : NICOLAS DE PISE, GIOTTO, CIMABUE, déploient leurs talents auxquels nous devons non pas seulement, non pas d'abord, une « renaissance » des arts plastiques, mais avant tout la naissance d'un art entièrement nouveau : la peinture moderne. Du même siècle data aussi la magnifique expansion de l'architecture gothique (mal nommée, comme chacun sait,
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    ¹) Son Jeu de la Feuillée (1262), qui marque en France la transition des ,jeux liturgiques au théâtre, est une œuvre d'une si rare saveur littéraire qu'elle oblige, dit Lanson, « satirique et bouffonne, réaliste et féerique, d'évoquer les noms d'Aristophane et de Shakespeare ». Et d'autre part sa pastorale de Robin et Marion, représentée devant la cour de Charles d'Anjou quelque dix-huit mois après les Vêpres siciliennes, marque l'origine de l'opéra-comique.

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et que l'on serait tenté d'appeler avec Rumohr architecture « germanique », à condition de donner à ce terme l'acception étendue qu'il prend ici). Le monde alors, selon l'expression du chroniqueur, « se pare d'un blanc vêtement d'églises neuves » dont le type, apparu au siècle précédent dans l'Ile de France, se propage bientôt à travers toute l'Europe et jusqu'à Chypre et en Syrie où l'introduisent les Croisés; et ces églises sont des chefs d'œuvre d'une beauté incomparable, que nous savons encore admirer, mais non plus imiter. Enfin, c'est peu avant l'an 1200 que se fonde à Bologne la première université purement laïque, comprenant des chaires de jurisprudence, de philosophie et de médecine seulement; une faculté de théologie ne s'y adjoindra qu'à la fin du XIVme siècle (Savigny).
    On voit combien diverse et multiforme est cette vie qui commence à poindre aux environs de l'an 1200. Quelques noms ne prouveraient rien. Mais le fait qu'un mouvement s'accuse dans tous les pays, se propage dans tous les milieux, que les phénomènes les plus contradictoires par lesquels il s'atteste procèdent tous d'une cause analogue et tendent tous à un but commun — voilà qui démontre qu'on n'a point affaire à une manifestation occasionnelle ou particulière, mais qu'il s'agit bien d'un processus général, gros de conséquences, et qui s'accomplit, inconscient et nécessaire, au cœur de la société et jusqu'en ses replis les plus secrets. Non moins symptomatique m'apparaît cette lacune qu'on observe au XIIIme siècle et que signalent avec étonnement plusieurs savants ¹) : la décadence singulière de l'intelligence historique, l'éclipse presque totale du sens même de l'histoire. C'est qu'en effet l'humanité, qui vient de commencer une vie nouvelle sous la conduite des Germains, a tourné un angle du chemin; elle a soudain perdu de vue le passé même le plus proche : désormais elle appartient à l'avenir.
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    ¹) Cf. par exemple Döllinger : Das Kaisertum Karl's des Grossen (Akad. Vorträge III, 156).

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    Coïncidence bien digne de remarque : c'est au moment précis où le nouveau monde européen commence à surgir du chaos, que s'ouvre l'ère des découvertes qui nous renseigneront sur le reste de la terre et sans lesquelles notre culture germanique, en voie d'épanouissement, n'aurait jamais pu développer la force d'expansion qui est un de ses caractères distinctifs. On sait que MARCO POLO accomplit ses voyages durant la seconde moitié du XIIIme siècle et posa ainsi les fondements des connaissances encore incomplètes que nous possédons touchant la surface de notre planète. Aux conquêtes géographiques nous devons en première ligne, outre l'agrandissement d'horizon, la capacité d'extension : ceci toutefois n'a qu'une valeur relative; le point décisif, c'est d'avoir acquis l'assurance qu'il dépend de l'énergie européenne d'étreindre la terre entière dans un avenir plus ou moins rapproché et, par là, d'échapper au sort des civilisations passées qui succombèrent sous l'assaut de forces barbares insoupçonnées et indomptées.
    On connaît maintenant les raisons qui m'ont déterminé à considérer le XIIIme siècle comme une sorte de date-frontière. Qu'il y ait dans un tel choix quelque chose d'artificiel, c'est ce dont je suis convenu dès l'abord, et je l'avoue de nouveau. On se gardera notamment de croire que j'attribue à l'an 1200 quelque signification particulière et fatidique. La fermentation des douze premiers siècles de notre ère, loin d'avoir cessé, trouble encore aujourd'hui des milliers et des milliers de cerveaux; et d'autre part on peut affirmer hardiment qu'en plus d'une tête privilégiée s'ébauchait, bien avant l'an 1200, l'image du monde harmonique futur. La justesse ou la fausseté d'un schéma comme le nôtre s'atteste à l'usage. Comme dit Goethe : « Tout dépend de la vérité prise pour base; ce qui en procède se manifeste moins aisément dans la spéculation que dans la pratique; c'est celle-ci qui sert de pierre de touche pour apprécier ce qu'a reçu l'esprit. »

DIVISION BINAIRE DU PRÉSENT OUVRAGE

    De cette détermination du point d'attache où s'articule, à mon sens, notre histoire, il suit que le présent ouvrage, qui

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traite du temps écoulé jusqu'en l'an 1800, se divise naturellement en deux parties : l'une relative aux siècles antérieurs à l'an 1200; l'autre aux siècles postérieurs.
    Dans la première partie — LES ORIGINES — je m'occupe d'abord de l'héritage qui nous vient du monde ancien, ensuite des héritiers, en dernier lieu de la lutte de ces héritiers pour cet héritage. Comme toute chose nouvelle se rattache à quelque autre qui a déjà existé antérieurement, nous avons à résoudre d'abord cette question essentielle : étant donnés les éléments constitutifs de notre capital intellectuel, lesquels sont hérités ? La seconde question, non moins importante, sera : qui sommes-nous ? Quand bien même, pour chercher la réponse à ces questions, nous devrions remonter jusque dans un passé reculé, l'intérêt de notre enquête ne cessera d'être actuel, car on aura constamment et uniquement en vue le dix-neuvième siècle, aussi bien dans le plan général de chaque chapitre que dans chaque détail de la discussion. L'héritage du monde ancien forme toujours encore un élément considérable — parfois très mal assimilé — du monde moderne et même contemporain; les héritiers diversement constitués se trouvent toujours en présence comme il y a mille ans; la lutte, aujourd'hui, est aussi acharnée et n'est pas moins confuse qu'autrefois : nous ne saurions dès lors interroger le passé sans procéder eu même temps à l'examen du présent et des problèmes dont il abonde.
    Je supplie seulement qu'on ne prenne pas mes considérations sur l'art et la philosophie helléniques, sur l'histoire et le droit romains, sur la doctrine du Christ, ou encore sur les Germains, les Juifs, etc., pour de complaisantes dissertations académiques — et qu'on ne leur applique pas la mesure qui conviendrait dans ce cas. Ce n'est pas en savant que je me suis attaqué à ces sujets; c'est comme un enfant du présent, aspirant à comprendre ce présent qui est son bien, et un bien vivant. Ce n'est pas du haut de quelque utopie nuageuse, ce n'est pas en pontife d'une objectivité surhumaine, que j'ai formé mes jugements : c'est du point

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de vue d'un Germain conscient, et que Goethe n'a pas averti en vain :

Ce qui ne vous est congénère,
Il faut que vous l'évitiez;
Ce qui fausse votre être intime,
Vous ne devez pas le souffrir !

    Devant Dieu, il se peut bien que tous les hommes, tous les êtres même, soient égaux; mais la loi divine de l'individu, c'est de conserver et de défendre son individualité. Au concept de « germanisme » j'ai donné une acception aussi étendue — et cela veut dire en ce cas : aussi généreuse — qu'il était possible de le faire; je ne me suis fait l'avocat d'aucun particularisme, de quelque nature qu'il fût. Par contre, je me suis attaqué à tout ce qui était « non germanique » et je l'ai combattu vivement — mais toujours, j'espère, en adversaire chevaleresque.
    Peut-être convient-il d'expliquer pourquoi le chapitre sur l'avènement des Juifs dans l'histoire occidentale a pris des proportions si considérables. L'objet, du présent ouvrage n'exigeait pas que cette partie fût traitée avec tant de développement. Mais la place éminente qu'ont occupée les Juifs au dix-neuvième siècle, l'importance significative que revêtent pour l'histoire de notre époque les tendances et les controverses antisémites ou philosémites, me faisaient un devoir de répondre à la question : qui est le Juif ? Cette réponse, je ne l'ai trouvée nulle part claire et complète, telle que je l'eusse souhaitée; force m'a donc été de la chercher et de la donner moi-même. De tous les problèmes qui se posent ici, l'essentiel est celui de la RELIGION; aussi l'ai-je discuté non seulement au chapitre V, mais aussi dans le cours des chapitres III et VII : car j'ai constaté que la « question juive » n'est le plus souvent traitée qua très superficiellement. La Juif n'est pas un ennemi de la civilisation et de la culture germaniques. Sans doute Herder n'a-t-il pas tort quand il soutient que le Juif nous demeure à jamais étranger,

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et par conséquent nous à lui, et nul ne contestera qu'il en puisse résulter un grave dommage pour notre œuvre culturelle; je crois néanmoins qu'à cet égard nous sommes enclins à estimer trop bas nos propres forces et trop haut l'influence juive : d'où cet autre penchant, ridicule autant que révoltant, à faire du Juif l'universel bouc émissaire, qui doit payer pour tous les vices de nôtre époque.
    Plus profonde, en vérité, est la cause du « péril juif ». Ce péril, le Juif n'en est pas responsable : nous-mêmes l'avons créé, nous-mêmes le devons vaincre. Il n'y eut jamais d'âmes plus assoiffées de religion que celles des Slaves, des Celtes et des Teutons — leur histoire l'atteste : c'est parce qu'une religion véritable fait défaut à notre culture germanique que cette culture est malade (comme j'essaye de le montrer au chapitre IX), et c'est de cela qu'elle périra, si le secours n'arrive à temps; nous avons obstrué la source qui jaillissait dans notre cœur et nous voici, par notre faute, dépendant de l'eau bourbeuse et rare que tirent de leurs puits les Bédouins du désert. Il n'y eut jamais de créatures humaines plus lamentablement dénuées sous ce même rapport de la religion que les Sémites, et surtout leurs demi-frères, les Juifs. Et nous, qui étions prédestinés à enfanter une conception religieuse du monde plus profonde et plus haute qu'aucune autre, pour éclairer de sa lumière, pour baigner de son atmosphère, pour vivifier de son souffle notre culture tout entière, nous avons de nos propres mains lié nos artères; et nous nous traînons, esclaves volontairement mutilés des Juifs, derrière l'arche d'alliance de Iahveh ! Par là se justifie l'étendue insolite du chapitre consacré aux Juifs : il importait qu'une conviction si grosse de conséquences parût établie sur des fondements larges et solides.
    LA FORMATION GRADUELLE D'UN MONDE NOUVEAU : tel est le titre de la deuxième partie. Elle ne comprend qu'un seul chapitre : « De l'an 1200 à l'an 1800. » Je me meus ici sur un terrain familier en quelque mesure au lecteur le moins spécialement préparé : c'eût été perdre son temps et le mien

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que de démarquer des traités d'histoire politique ou des histoires de la civilisation accessibles à chacun. Ma tâche se bornait à disposer une matière d'ailleurs surabondamment riche — mais supposée connue en tant que matière — dans un ordre qui permît d'en prendre une vue d'ensemble plus satisfaisante que ne l'offrent les classements ordinaires : et toujours, naturellement, en tenant compte du but principal de tout l'ouvrage — la compréhension de notre dix-neuvième siècle. Ce chapitre occupe, en quelque sorte, la frontière entre les deux grandes sections de cet ouvrage. On y trouvera mes conclusions motivées sur maint sujet qui, dans les chapitres précédents, n'a été qu'effleuré, mais non traité méthodiquement : par exemple, la signification essentielle du germanisme pour le monde nouveau et la valeur des notions de progrès et de dégénérescence pour l'intelligence de histoire. Par contre, mon esquisse sommaire du développement qui s'est accompli dans les divers domaines de la vie nous achemine rapidement vers le dix-neuvième siècle; tandis que le tableau des éléments constitutifs du Savoir, de la Civilisation et de la Culture prépare les voies au travail de comparaison par où se terminera, dans un Appendice déjà ébauché, mon enquête. Ce tableau, d'ailleurs, donne lieu dès maintenant à d'instructifs parallèles : au moment où nous voyons le Germain s'épanouir dans la plénitude de sa force, comme si rien désormais ne lui était interdit et que son énergie ne dût plus connaître de bornes, nous apercevons aussi, et par cela même, les limites qui lui sont imposées — constatations de la plus grande importance, car c'est ce dernier trait qui achève de lui conférer pleinement l'individualité.
    Le lecteur s'étonnera peut-être de ce que, dans ce chapitre, je n'accorde à l'Église et à l'État qu'une place accessoire ou — pour mieux dire — de ce que je les considère comme un phénomène entre beaucoup d'autres, mais non comme le plus important de tous. C'est qu'à mon sens
l'Église et l'État ne forment, en quelque sorte, que l'ossa-

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ture. L'Église est un squelette intérieur qui, naturellement, marque avec l'âge une tendance de plus en plus accentuée à l'ankylose chronique. L'État, à mesure qu'il se développe, ressemble davantage à ce squelette extérieur que la zoologie connaît sous le nom de carapace périphérique ou dermosquelette; sa structure devient toujours plus massive, il s'étend toujours plus loin sur les « parties molles » et il finit par atteindre, au dix-neuvième siècle, des dimensions vraiment mégalothériennes : soustrayant au processus vital une proportion énorme (et qui eût paru jadis invraisemblable) des forces vives de l'humanité, qu'il absorbe sous l'espèce de fonctionnaires civils ou militaires et qu'il « ossifie », si l'on peut ainsi parler. Ceci ne doit pas être pris pour une critique : les invertébrés, les mollusques, on le sait, n'arrivent pas à grand'chose dans le monde. Je suis à mille lieues, d'ailleurs, de vouloir moraliser en ce livre. Mais il me fallait expliquer pourquoi je ne me suis pas cru obligé d'attribuer une importance particulière au développement que prirent l'Église et l'État. L'impulsion initiale remonte au XIIIme siècle, qui en fait paraître déjà tous les facteurs. Le nationalisme l'avait emporté sur l'impérialisme, lequel rumina sa revanche : ce fut là, et c'est encore, le principal, â quoi rien d'essentiellement nouveau n'est venu s'ajouter. Du même temps datent aussi ces mouvements de résistance, qui iront se multipliant et s'accentuant, contre les attentats à la liberté individuelle commis par l'Église ou par l'État. L'État et l'Église, on le répète, constituent la charpente — squelette solide malgré, parfois, une fracture du bras ou de la jambe; mais ils n'ont qu'une part relativement faible dans la formation graduelle du monde nouveau : ils suivent désormais, plutôt qu'ils ne mènent.
    Cependant, partout en Europe et dans les domaines les plus variés de l'activité humaine libre, on constate, vers l'an 1200, une magnifique ardeur à créer, et à créer du nouveau. Le schisme ecclésiastique, l'insurrection contre les décrets de l'État, ce ne sont là guère plus que des contre-coups méca-

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niques de cette fièvre : ils proviennent du besoin d'espace — condition vitale pour les forces nouvelles impatientes de se donner carrière; mais l'inspiration proprement créatrice, il faut la chercher ailleurs : j'ai déjà indiqué où, en motivant mon choix de l'an 1200 comme date-frontière. La rénovation de la technique, l'épanouissement de l'industrie, l'organisation du commerce en gros sur la base toute germanique d'une probité sans tache, l'essor des villes laborieuses, la découverte de la terre (comme nous pouvons hardiment dire !), l'étude de la nature entreprise timidement et qui ne tarde pas à embrasser dans son horizon l'immensité du cosmos; et puis encore, de Roger Bacon à Kant, l'effort pour scruter les profondeurs les plus inaccessibles du penser humain; de Dante à Beethoven l'aspiration de l'esprit vers le ciel : c'est à tout cela que nous reconnaissons l'avènement d'un monde nouveau.

LA SUITE

Sur ce spectacle d'un monde nouveau en formation, considéré dans son développement de l'an 1200 (environ) à l'an 1800, se clôt mon étude de « la genèse du dix-neuvième siècle ». Dans l'ouvrage qui traite de ce siècle même, je m'efforce d'éviter toute schématisation artificielle et j'espère n'y pas mériter le reproche de rattacher tendancieusement le nouvel exposé à l'ancien. Aussi bien suffisait-il que l'enquête menée sur les dix-huit siècles antérieurs, et qui prétend les expliquer, parût la, première : il n'y aura pas lieu d'y revenir sans cesse, étant entendu qu'elle constitue une Introduction indispensable à l'ouvrage plutôt descriptif qui lui doit succéder sous ce titre : « Le dix-neuvième siècle ». Dans l'Appendice, enfin, on mettra en parallèle les résultats acquis de part et d'autre et l'on procédera à leur appréciation comparative
    Ainsi limitée, mon étude du dix-neuvième siècle consiste donc dans l'examen successif de ses phénomènes les plus importants : je considère les principaux traits de la configuration politique, religieuse et sociale, l'évolution de la technique, de l'industrie et du commerce, le progrès des sciences

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naturelles et celui des humanités, enfin l'histoire de l'esprit humain, de ce qu'il pense, de ce qu'il crée — me bornant toujours, naturellement, à signaler les courants principaux et à indiquer les points saillants.
    Avant d'aborder cet exposé, j'ai dû consacrer un chapitre particulier aux « forces nouvelles » que le dix-neuvième siècle a mises en valeur, qui lui ont conféré sa physionomie caractéristique, mais qui n'eussent pas trouvé une place en rapport avec leur importance dans le cadre d'un des chapitres généraux. La PRESSE, par exemple, constitue une puissance à la fois politique et sociale de tout premier ordre : mais son colossal développement se lie, de la façon la plus étroite, à celui de l'industrie et de la technique — non pas tant, selon moi, parce que des machines perfectionnées assurent l'impression plus rapide des journaux, qu'à raison du télégraphe qui transmet les nouvelles aux bureaux de rédaction, et des chemins de fer qui les répandent imprimées; la presse est l'alliée la plus puissante du capitalisme; elle exerce son influence sur l'art, la philosophie et la science — non pas, sans doute, une influence réellement déterminante, mais une influence suffisante pour hâter ou retarder le cours des événements et modifier ainsi considérablement la figure d'une époque. C'est là une force que les siècles antérieurs n'ont pas connue. Il en est de même d'une nouvelle technique — l'invention et le perfectionnement du CHEMIN DE FER et du BATEAU À VAPEUR ainsi que de la TÉLÉGRAPHIE électrique — dont on exagérerait difficilement l'action sur tous les domaines, ou presque de l'activité humaine, et qui a si profondément transformé la physionomie de la terre comme les conditions de notre vie. Cette action est tout à fait directe sur la stratégie et par suite sur la politique entière, de même que sur le commerce et l'industrie; mais la science et l'art s'en ressentent indirectement : c'est un jeu pour les astronomes d'Europe ou d'Amérique de se transporter au cap Nord ou aux îles Fidji pour observer une éclipse totale de soleil, et les Festspiele de Bayreuth devinrent pour le monde

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entier, à la fin du dix-neuvième siècle, un centre vivant d'art dramatique grâce au chemin de fer et au bateau à vapeur.
    Dans le même chapitre préliminaire j'inclus ce que j'ai à dire sur L'ÉMANCIPATION DES JUIFS. Comme toute force qui vient d'être déchaînée, comme la presse, comme la technique de la « grande vitesse », cette soudaine irruption des Juifs dans la vie des peuples européens devenus les supports de l'histoire universelle n'a pas produit que d'heureux effets. Lors de la Renaissance classique, c'étaient tout au plus les idées qui renaissaient, tandis que la renaissance juive signifie la résurrection d'un Lazare que l'on croyait mort depuis longtemps, et qui introduit dans le monde germanique des mœurs et une mentalité du monde oriental. Quel essor il y prend aussitôt! On ne peut se défendre de songer au phylloxéra, qui menait en Amérique l'existence effacée d'un chétif et innocent insecte, mais qui, transplanté en Europe, s'y acquit en un instant la renommée la plus universelle, sinon la plus flatteuse. On peut bien, certes ! espérer aussi — et croire — que les Juifs, comme les Américains, ne nous ont pas seulement apporté un nouveau parasite, mais doté aussi d'une nouvelle variété de la vigne. Ce qui est certain, c'est qu'ils ont marqué de leur empreinte le dix-neuvième siècle et que le « monde nouveau » qui est en voie d'éclore ne s'assimilera pas cette parcelle de l'« ancien » sans un considérable déploiement d'énergie.
    Il y a bien d'autres « forces nouvelles » que j'examinerai quand l'occasion se présentera. Dès l'instant, par exemple, que se fonde la CHIMIE moderne, commence une nouvelle évolution des sciences naturelles. Ou bien encore, quand BEETHOVEN achève de construire une sorte nouvelle de langage, son acte est incontestablement l'un des plus féconds qu'ait enregistrés l'histoire de l'art depuis Homère : il dote l'homme d'un nouvel organe pour s'exprimer — d'une nouvelle force, par conséquent.
    L'Appendice, comme il a été dit, sera consacré à une COMPARAISON entre la première partie de mon ouvrage (« La

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genèse du dix-neuvième siècle », qu'on présente ici au public de langue française) et la deuxième (« Le dix-neuvième siècle » encore inédit). Je poursuivrai ce parallèle point par point, et de chapitre en chapitre, en utilisant le schéma établi au début. On reconnaîtra, je crois, qu'un examen conduit de la sorte est instructif autant que suggestif; il prépare en outre le lecteur â jeter ce REGARD SUR L'AVENIR sans lequel demeurerait imprécise l'image plastique qu'a voulu susciter l'auteur : et sans doute est-ce là une entreprise passablement audacieuse, mais elle a paru nécessaire. Alors seulement on pourra espérer de juger le dix-neuvième siècle avec l'objectivité absolue qui convient : on l'apercevra dans la perspective voulue et comme à vol d'oiseau. Alors aussi mon but sera atteint, ma tâche achevée.

FORCES ANONYMES

    Je ne saurais terminer cette Introduction générale sans m'expliquer encore sur quelques points d'essentielle importance pour m'éviter — ainsi qu'au lecteur — d'ouvrir plus tard, hors de propos, des discussions théoriques.
    Tous les hommes, ou presque, sont par nature des « adorateurs de héros ». Contre cet instinct, sain à tout prendre, on ne saurait objecter rien de grave. La simplification, d'abord, est un impérieux besoin de l'esprit humain : c'est malgré nous que nous en venons à remplacer par un nom unique les nombreux noms qui désignent les agents d'un mouvement quelconque. Ensuite, notre imagination découvre dans la « personne » l'objet concret, déterminé, individuel, qu'elle aime à se figurer : tout ce qu'elle ne réussit pas à y rattacher se trouve relégué dans un cercle d'idées irréelles aux contours flottants, et se résout en abstractions. Aussi l'histoire d'un siècle se laisserait-elle résumer dans une liste de noms; mais pense-t-on qu'un tel procédé fît connaître ce que contient de vraiment essentiel cette histoire ? ce serait oublier combien peu, infiniment peu, les individualités particulières diffèrent en somme l'une de l'autre. Dans les limites de leurs diverses individualités de race, les hommes for-

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ment une masse très homogène encore que composée d'atomes. Si un puissant Esprit, habitant des étoiles, se penchait vers notre terre et qu'il eût le don, en apercevant nos corps, de pénétrer nos âmes, l'humanité, bien certainement, sur quelque continent qu'il l'observât, lui apparaîtrait aussi uniforme que nous apparaît, à nous, une fourmilière : sans doute il distinguerait des guerriers, des ouvriers, des oisifs, des monarques, et il remarquerait que les uns courent d'un côté, les autres d'un autre; mais son impression d'ensemble serait que les individus peuplant notre planète obéissent tous à une impulsion commune, impersonnelle, et qu'ils le doivent. L'influence des grandes personnalités a ses limites, aussi étroites que celles qui bornent l'essor de leur fantaisie. Tous les bouleversements qui ont laissé des traces durables dans la vie des sociétés se sont produits, pour ainsi dire, aveuglément.
    Une personnalité extraordinaire — au dix-neuvième siècle, par exemple, celle d'un Napoléon — pourrait à cet égard faire illusion; en y regardant de plus près, celle-là justement nous évoquera l'image du destin qui passe, les yeux bandés. Sa possibilité naît d'événements antérieurs : sans Richelieu, sans Louis XIV, sans Louis XV, sans Voltaire et Rousseau, sans Révolution française, pas de Napoléon ! Et d'autre part, combien étroitement se lie l'action d'un tel homme, l'œuvre d'une telle vie, au caractère national du peuple entier, avec ses qualités et ses défauts : sans peuple français, pas de Napoléon ! Mais l'activité de ce soldat doit nécessairement se porter avec le plus d'énergie vers l'extérieur, et nous voilà forcés de dire encore : sans le caractère hésitant de Frédéric-Guillaume III et le manque de caractère des Habsbourg, sans les troubles d'Espagne, sans le démembrement de la Pologne, pas de Napoléon ! Si enfin, pour éclaircir tous nos doutes, nous nous enquérons dans les mémoires de ses contemporains ou dans sa propre correspondance des choses qu'il a voulues et rêvées, nous constatons qu'il n'en atteignit aucune, mais qu'il retomba dans la masse

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amorphe et homogène, comme se dissolvent les nuages après un orage, dès que cette masse s'opposa à la prépondérance d'une volonté individuelle.
    Considérons maintenant les phénomènes qu'a vus se produire le dix-neuvième siècle : une modification si radicale des conditions économiques que nulle puissance au monde ne saurait nous ramener à l'état antérieur; le passage en de nouvelles mains d'une part considérable de la fortune des nations; et par surcroît la transformation la plus décisive qui soit jamais intervenue dans les rapports entre les divers pays de la terre et dans ceux de leurs habitants. Ces phénomènes ont résulté de quelques découvertes techniques favorisant la production industrielle ou la rapidité des communications, et dont les auteurs même étaient à mille lieues de soupçonner la portée. La dépréciation de la propriété foncière, l'appauvrissement croissant des paysans, l'essor de l'industrie, l'entrée en scène de cette immense armée du travail que constitue le prolétariat ouvrier et qui suscite une nouvelle espèce de socialisme, apte à réagir avec force sur le régime politique : voilà autant de conséquences du renouvellement des moyens de communication. Or cette gigantesque élaboration s'est effectuée en quelque sorte ANONYMEMENT, comme la construction d'une fourmilière où chaque fourmi ne voit que le fétu qu'elle vient ajouter au tas.
    Il en est de même des idées. Elles saisissent l'humanité irrésistiblement, elles encerclent la pensée comme un aigle sa proie, nul ne peut s'en défendre. Tant qu'une conception intellectuelle, c'est-à-dire une façon particulière d'imaginer l'objet auquel elle se rapporte, conserve son empire sur les esprits, on ne tentera rien avec succès hors du cercle magique de cette « représentation »; et quiconque se formera de l'objet une image différente sera condamné à la stérilité, si doué qu'il puisse être d'ailleurs. Tel fut le cas de la théorie évolutionniste soutenue d'abord dans les ouvrages de Lamarck au commencement du dix-neuvième siècle, puis reprise par Darwin (qui y ajouta la sélection naturelle et la concur-

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rence vitale) avec un retentissement que n'avait pas suscité tout de suite l'hypothèse de l'auteur français ¹). Cette hypothèse germait déjà au siècle précédent; elle s'opposait, par une réaction naturelle, à la vieille conception de l'immutabilité des espèces, que Linné avait achevé de formuler. Chez Herder, chez Kant, chez Goethe, nous rencontrons l'idée de l'évolution, diversement nuancée : elle atteste ici l'effort d'esprits supérieurs pour s'affranchir du dogme — le premier, parce qu'il veut étendre, conformément à l'inspiration du génie germanique, le concept de « nature» à un tout qui englobe aussi l'homme; le second, parce qu'au double titre de métaphysicien et de moraliste il ne se peut laisser ravir la notion de « perfectibilité »; le troisième enfin, parce que son œil de poète discernait sans cesse des indices d'une parenté essentielle de tous les organismes vivants et parce qu'il sentait le danger, pour une intuition si profonde, de s'évaporer en abstraction vide au cas où cette parenté ne serait pas interprétée comme une preuve de la descendance directe. Voilà ce qu'on trouve à l'origine de spéculations de ce genre. Des esprits d'une envergure phénoménale comme ceux de Goethe, de Herder et de Kant sont assez vastes pour loger à la fois des vues fort diverses; ils sont comparables au dieu de Spinoza dont l'unique substance s'exprime en même temps sous des formes différentes. Dans leurs idées sur la métamorphose, les homologies, l'évolution, je n'aperçois rien qui contredise leurs autres conceptions et je tiens qu'ils eussent rejeté notre dogme du transformisme comme ils reje-
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    ¹) On sait d'ailleurs que les deux savants arrivent à la notion du transformisme par des voies différentes et ne s'y joignent que pour diverger aussitôt par le choix de leurs méthodes et la nature de leurs conclusions; Darwin déclare dans son Origine des Espèces n'avoir emprunté ni un fait ni une idée à la Philosophie zoologique. Et, d'autre part, on trouve dans la Zoonomie d'Erasme Darwin, grand-père de Charles, qui parut en 1794, des vues fort analogues aux conceptions que Lamarck publia pour la première fois en 1801 tout à fait indépendamment de ce précurseur ignoré.

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taient celui de l'immutabilité. Je reviendrai ailleurs sur ce sujet ¹).
    L'immense majorité des hommes, absorbés par leur labeur comme autant de fourmis, ne sauraient, cela va de soi, s'élever â cette géniale hauteur de vues. Une condition indispensable pour engendrer la force productrice dans les masses, c'est la simplicité : elle répond à leur besoin de unilatéralité sainement exclusive. Aussi un système comme celui de Darwin, dont l'inconsistance est palpable, exerce-t-il une action bien autrement puissante que les plus profondes spéculations — et c'est précisément, qu'on nous passe le terme, à raison de sa « palpabilité ». Nous avons donc vu « évoluer » elle-même la doctrine de l'évolution : elle s'est étendue peu à peu, de la biologie et de la théologie, à tous les domaines de la pensée et de la recherche; elle a fini, enivrée de ses succès, par régner si tyranniquement sur les esprits que quiconque refusait de jurer par elle, ou faisait la moindre réserve, se discréditait.
    La philosophie que comportent tous ces phénomènes ne m'occupe pas en ce moment. Je n'ai nul doute que l'esprit
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    ¹) Que l'on se reporte, par exemple, au magistral exposé qui forme, dans la Critique de la raison pure, le paragraphe final de la section intitulée : « de l'usage régulateur des idées de la raison pure ». Kant y indique que, si notre raison est « intéressée » â admettre « une échelle continue des créatures », ce n'est pas l'observation qui nous autorise ni nous autorisera jamais à en affirmer la réalité. « Les degrés de cette échelle, pour autant que l'expérience nous en présente, sont beaucoup trop éloignés les uns des autres; et les différences que notre esprit conçoit petites sont en général dans la nature de si vastes gouffres, que l'on ne saurait aucunement conclure d'observations de ce genre (en particulier touchant une multitude d'objets entre lesquels il sera toujours aisé de trouver certaines ressemblances ou certains rapprochements) à des intentions de la nature. »
    Dans ses articles sur Herder, le grand penseur reproche à l'hypothèse de l'évolution d'être une de ces idées qui excluent la pensée (littéralement : « sur lesquelles rien ne se laisse penser »). Kant, que Haeckel honore comme « le plus important précurseur de Darwin », Kant, on le voit, avait trouvé au même temps l'antidote nécessaire pour nous préserver de l'abus dogmatique de ces sortes d'hypothèses.


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de la communauté ne s'exprime d'une manière conforme à son intérêt. Mais l'on souffrira qu'ici je m'approprie ces mots de Goethe : « Ce qui s'impose à moi avant tout, c'est le peuple, une grande masse, un être nécessaire et involontaire »; ils serviront à fonder et à expliquer ma conviction que les grands hommes, s'ils sont bien les FLEURS de l'histoire, n'en sont pas les RACINES. J'estime donc qu'il y a lieu de représenter un siècle moins par l'énumération de ses personnages les plus considérables que par la mise en lumière des courants anonymes qui, dans les domaines les plus divers de la vie sociale, industrielle et économique, l'ont marqué d'une empreinte particulière et caractéristique.

LA GÉNIE

    Il existe pourtant une exception. Dès qu'il ne s'agit plus de l'activité intellectuelle qui se borne à observer, comparer, calculer, ou bien
à inventer, fabriquer, lutter pour l'existence, mais de l'activité proprement créatrice, alors c'est la personnalité seule qui compte. L'histoire de l'art et de la philosophie est l'histoire d'individus personnellement déterminés, savoir : les GÉNIES vraiment créateurs. Tout le reste ici n'a pas cours. Ce qui s'accomplit en outre dans les cadres de la philosophie (et c'est beaucoup, c'est parfois capital) appartient à la science; dans l'art, à l'art industriel, donc à l'industrie.
    J'y dois insister d'autant plus qu'aujourd'hui précisément règne à cet égard une regrettable confusion. Le concept et aussi le mot « génie » ont fait fortune au XVIIIme siècle : ils étaient nés du besoin de posséder une expression particulière pour désigner et caractériser les esprits spécifiquement CRÉATEURS. Or Kant nous fait observer — et venant de lui l'observation a son prix — que « le plus grand inventeur dans l'ordre scientifique se distingue de l'homme ordinaire par une simple différence de degré; le génie, par contre, spécifiquement ». Kant a raison sans nul doute, mais à une condition : c'est d'étendre ce concept du « génial » à toute création dans laquelle l'imagination joue un rôle formateur et principal; le génie philosophique a droit, en ce sens,

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au même rang que le génie poétique ou plastique — étant bien entendu que l'on restitue au mot philosophie son ancienne acception et qu'il désigne non seulement la philosophie de la connaissance, mais la philosophie de la nature, la philosophie de la religion et tout autre produit de la pensée parvenue à la hauteur où s'élaborent les conceptions générales du monde.
    Si nous voulons que le mot génie garde un sens, nous devons ne l'appliquer qu'aux hommes qui ont accru la valeur de notre trésor intellectuel d'une manière durable, en l'enrichissant d'inventions fécondes créées par leur imagination; mais nous devons l'appliquer à tous. L'Iliade et Prométhée enchaîné, la Dévotion à la croix et Hamlet ne sont pas des créations plus authentiques du génie que le Monde des Idées de Platon et le Monde des Atomes de Démocrite, que le tat-twam-asi de Chandogya et le Système du ciel de Copernic : et il s'atteste, en toutes ces œuvres, impérissable. Car les resplendissants éclairs jaillis du cerveau des créateurs sont aussi indestructibles que la matière et la force; les générations et les peuples s'en transmettent les reflets; et s'il advient que leur éclat pâlisse un moment, ils se ravivent et jettent des clartés nouvelles dès qu'ils rencontrent l'œil organisé pour les percevoir et les réfléchir, l'œil « créateur ». Il n'y a pas bien longtemps qu'on a découvert, dans les profondeurs de la mer où n'atteint pas la lumière du soleil, des poissons qui éclairent électriquement ce monde nocturne : c'est ainsi que les ténèbres enveloppant la connaissance humaine sont illuminées par le flambeau du génie. Goethe en a allumé un — son Faust; Kant, un autre — sa conception de l'idéalité transcendantale du temps et de l'espace. Tous deux étaient des créateurs à l'imagination puissante, des génies. Les disputes d'école sur le philosophe de Kœnigsberg, les polémiques entre kantiens et antikantiens, me semblent d'autant de conséquence que ce zèle irascible dont rivalisent les critiques et commentateurs du poème goethien : est-ce ici le lieu de s'amuser à des subtilités logiques ? et que signifie

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en pareille matière « avoir raison » ? Heureux ceux qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Si déjà l'étude d'un cristal, d'une mousse, d'un microscopique infusoire nous émerveille, avec quel respect ne devons-nous pas nous approcher de ce phénomène, le plus haut que nous offre la nature — le Génie !

GÉNÉRALISATIONS

    Une remarque s'impose encore, qui a son importance au point de vue des principes. Si ce sont les tendances générales qui, plus que les événements et plus que les personnes, doivent nous occuper ici, prenons garde de méconnaître le danger des généralisations excessives. Nous ne sommes que trop enclins déjà à « résumer » prématurément : preuve en soit la manière dont on accroche une étiquette au dix-neuvième siècle, alors qu'il est manifestement impossible de le caractériser d'un seul mot sans commettre une injustice envers nous-mêmes ou envers le passé. Cette manie de l'étiquette suffit pour nous rendre inintelligible le « devenir » historique.
    On dit couramment, par exemple, que le dix-neuvième siècle est le SIÈCLE DES SCIENCES NATURELLES. Mais Si l'on prenait la peine de se remémorer ce qu'accomplirent dans ce domaine les XVIme, XVIIme et XVIIIme siècles, on éprouverait quelque scrupule à décerner ce titre à leur successeur. Nous avons continué la construction commencée; nous avons fait, à force d'application, force découvertes; mais avons-nous produit l'égal d'un Copernic ou d'un Galilée, d'un Kepler ou d'un Newton, d'un Lavoisier ou d'un Bichat ? il est permis d'en douter. Cuvier, certes, s'élève à la dignité du penseur et son œuvre a une portée philosophique; le don d'observation et d'invention d'hommes comme Bunsen (le chimiste) et Pasteur touche au génial; un Agassiz, un Faraday, un J. R. Mayer, un Hertz, d'autres encore sans doute, ont rendu des services d'une valeur impérissable : mais l'on conviendra bien que leur œuvre ne l'emporte pas sur celle de leurs prédécesseurs.
    Il y a
quelques années, un illustre médecin, aussi réputé comme professeur que comme praticien, me disait : « L'important pour nous autres savants, ce ne sont plus tant les

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circonvolutions cérébrales, c'est le SÉANT ». Mais sans doute ferions-nous preuve d'une modestie exagérée en étiquetant le dix-neuvième Siècle SIÈCLE DU SÉANT, d'autant qu'il aurait les mêmes droits à s'intituler SIÈCLE DE LA ROUE pour nous avoir dotés des wagons et des bicyclettes, et voilà, une considération moins accessoire. Mieux vaudrait toutefois, c'est certain, s'en tenir au nom qu'on lui donne le plus souvent : SIÈCLE DE LA SCIENCE — par où l'on entendrait qu'il a eu le mérite de soumettre toutes les disciplines à cet esprit d'investigation exacte dont Roger Bacon, le premier, proclama fortement la nécessité. Seulement, à y regarder de plus près, on constatera que la méthode recommandée par Bacon ne nous a pas conduits à des résultats aussi surprenants dans le domaine des sciences naturelles (où déjà l'exacte observation des astres formait la base de tout savoir depuis les temps les plus reculés) que dans d'autres domaines où, jusqu'alors, la fantaisie régnait en souveraine presque absolue. Peut-être serait-on dans le vrai en parlant d'un SIÈCLE DE LA PHILOLOGIE; ou du moins l'on signalerait ainsi un des caractères les plus distinctifs, sinon les plus généralement reconnus, du dix-neuvième siècle. Née vers la fin du dix-huitième grâce aux travaux de Jones, d'Anquetil du Perron, des frères Schlegel, des frères Grimm, de Karadzic, de bien d'autres encore, la philologie comparée a fourni, en cent ans à peine, une carrière extraordinairement brillante. Scruter l'organisme et l'histoire du langage, ce n'est pas seulement éclairer des points obscurs de l'anthropologie, de l'ethnographie ou de l'histoire, c'est véritablement inciter la pensée humaine à de nouvelles entreprises. Et puis, tout en travaillant pour l'avenir, le philologue du siècle dernier exhumait du passé des trésors qui comptent désormais parmi les biens les plus précieux de l'humanité. Pas n'est besoin de sympathiser avec le néo-boudhisme à la mode et ses pratiques instituées en manière de sport par des oisifs médiocrement cultivés, pour se convaincre que la découverte de l'ancienne théologie hindoue de la connaissance est une des plus grandes conquêtes

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du siècle, — qui sait ? peut-être son legs le plus important aux siècles à venir. À cette révélation vint s'ajouter l'étude de l'ancienne poésie et mythologie germanique. Tout ce qui affermit un individu — race ou personne — dans sa véritable originalité, lui est une ancre dé salut. La brillante pléiade des germanistes, comme celle des indologues, accomplit, à demi inconsciemment, une grande œuvre au moment opportun : nous possédons maintenant, nous aussi, nos « LIVRES SACRÉS », et ce qu'ils enseignent est plus beau et plus noble que ce que rapporte l'Ancien Testament. Pour la FOI en notre force, que nous puisons dans l'histoire de dix-neuf siècles, c'est un enrichissement du prix le plus inestimable que cette découverte qui nous atteste capables d'atteindre par nous-mêmes, et en beaucoup de sens, à ce qu'il y a de plus haut — alors que, jusqu'ici, nous étions demeurés sous ce rapport dans l'état de servage. C'en est fait notamment, et pour jamais, de la fable du Juif privilégié, éminent entre tous les hommes par son aptitude spéciale pour la RELIGION; et les générations futures sauront gré au dix-neuvième siècle de ce qu'il réduisit à néant cette funeste fiction. Voilà, certes ! un des résultats les plus féconds que l'on puisse porter à son crédit et qui justifierait, en quelque mesure, ce propos de l'étiqueter « siècle philologique ». Mais j'ai été amené, dans le même ordre d'idées, à mentionner un autre phénomène significatif de notre époque. Il mérite examen.
    Ranke avait prédit que notre siècle serait un siècle des nationalités : pronostic politique excellent, car jamais encore les nations n'apparurent si nettement opposées les unes aux autres en tant qu'unités bien déterminées et hostiles. Mais ce siècle est aussi un SIÈCLE DES RACES, et ce fait doit être tenu pour une conséquence nécessaire et directe du travail et de la pensée scientifiques. J'ai affirmé déjà, au début de cette Introduction, que la science, loin d'unifier, dissocie : on en trouve ici un nouvel exemple. L'anatomie scientifique a établi l'existence de caractères physiques diffé-

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rendant les races entre elles : c'est un point acquis. La philologie scientifique a signalé entre les langues des différences constitutives, qui forment autant d'obstacles infranchissables. L'étude scientifique de l'histoire a conduit, dans les divers domaines qu'elle explore, à des résultats analogues : ainsi notamment l'histoire des religions, en soumettant chaque race à une enquête particulière, a mis hors de doute qu'il n'y avait de concordance apparente — et d'ailleurs illusoire — qu'entre les idées les plus générales, tandis que l'élaboration et le développement s'opéraient, s'opèrent encore, par des voies fortement divergentes et, dans chaque cas, parfaitement déterminées. La fameuse « unité de l'espèce humaine » survit à titre d'hypothèse; mais, en l'absence de tout support matériel, elle ne compte plus que comme une conviction personnelle, éminemment subjective. Très nobles, certes ! et inspirés par la plus pure « sensibilité », furent les rêves de fraternité universelle que nourrit le XVIIIme siècle; nos socialistes d'aujourd'hui s'en réclament : ces retardataires ont ramassé le drapeau usé. Cependant, en face de la fiction s'est dressée la brutale réalité, telle que l'ont fait apparaître à notre époque les événements de l'histoire et les enquêtes de la science.
    On pourrait inventer bien d'autres dénominations pour caractériser le dix-neuvième siècle. Rou