Here
under follows the transcription of chapter 1 of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
63
CHAPITRE PREMIER
L'ART ET LA PHILOSOPHIE
HELLÉNIQUES
—————
Ce
n'est que grâce à l'homme que l'homme
parvient
au plein jour de la
vie.
Jean Paul Friedrich Richter.
64
(Page vide)
65 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
LA
GENÈSE DE L'HOMME
On a dépensé beaucoup d'esprit pour
caractériser
d'une manière frappante la différence entre l'homme et
l'animal; distinguer entre homme et homme serait plus important, en
raison des objets à la connaissance desquels cette distinction
peut conduire. Dès l'instant que l'homme s'éveille
à la conscience de sa force librement créatrice, il
franchit la limite du cercle rigoureusement déterminé
où se contenaient jusqu'alors ses efforts; il rompt le
sortilège qui le faisait paraître, en dépit de ses
dons et de ses travaux, étroitement apparenté —
même sous le rapport intellectuel — aux autres êtres
vivants. Par L'ART surgit dans le cosmos un
élément
nouveau, une nouvelle forme d'existence.
En m'exprimant de la sorte, je me trouve d'accord
avec quelques-uns des
plus grands entre les fils de l'Allemagne. Cette conception du
rôle de l'art répond, si je ne m'abuse, à une
orientation spécifiquement caractéristique de l'esprit
allemand. Du moins aurait-on quelque peine à découvrir,
chez les autres membres du groupe indogermanique, la même
pensée formulée en termes aussi clairs et aussi
précis que chez Lessing et Winckelmann, Schiller et Goethe,
Hölderlin, Jean Paul et Novalis, Beethoven et Wagner. Pour
l'apprécier à sa valeur, il faut savoir d'abord ce que
l'on entend ici par le mot « art ».
Quand Schiller écrit : « La nature n'a
fait que des
créatures, l'art a fait des HOMMES », on
ne supposera pas,
j'imagine, que l'art consistât dans sa pensée à
jouer de la flûte ou à tourner des vers. Quiconque a lu
avec soin les écrits de Schiller (avant tout, naturellement,
ses Lettres sur L'éduca-
66 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
tion esthétique de l'homme)
aura observé que cette
notion de l'art est pour le poète-philosophe extraordinairement
vivante — telle qu'une flamme qui brûle au dedans de lui;
très subtile aussi — à ce point qu'il est malaisé
de la définir brièvement sans la violenter.
Celui-là seul qui n'a pas su la comprendre se peut flatter de
l'avoir dépassée. Comme le but du présent chapitre
— et de mon livre tout entier — ne saurait être atteint si je ne
présumais chez le lecteur l'intelligence de cette notion
fondamentale, je requiers donc ici toute son attention — et je laisse
parler Schiller. « La nature; note-t-il, ne procède pas
d'abord avec l'homme mieux qu'elle ne procède avec ses autres
ouvrages : elle agit pour lui dans les cas où il ne peut agir
lui-même en tant qu'intelligence libre. Mais ceci
précisément le fait homme qu'au lieu de demeurer passif
en présence de ce que faisait de lui la nature toute seule, il
possède la faculté de reparcourir en sens inverse, avec
sa raison, le chemin où elle l'entraînait, de transformer
l'œuvre de la nécessité en une œuvre de libre choix et
d'élever la nécessité physique au rang de
nécessité morale. » Ainsi ce qui caractérise
d'abord, suivant Schiller, l'état artistique, c'est l'ardente
aspiration à la liberté; l'homme, ne se pouvant
soustraire à la nécessité, la transforme —
littéralement : la « transcrée » — et c'est
en opérant cette transformation qu'il s'avère artiste.
Comme tel, il utilise les éléments que lui offre la
nature pour se construire un monde nouveau, un monde de l'apparence.
Mais de là découle une seconde conséquence, et de
beaucoup la plus digne d'attention. Quand l'homme, « en son
état esthétique », se place, pour ainsi dire,
« en dehors du monde » et « le
considère », c'est alors que pour la première fois
il aperçoit clairement ce monde, maintenant extérieur
à lui. Sans doute était-ce une chimère que de
vouloir s'arracher du sein de la nature; mais c'est justement cette
chimère qui le conduit à prendre pleinement, exactement,
conscience de la nature : « car l'homme ne peut purifier de la
réalité l'apparence sans délivrer en même
temps de l'apparence la réalité. »
67 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Poète
d'abord, ensuite penseur. Dès l'instant qu'il
construit lui-même, l'homme devient attentif à
l'architecture du monde. Réalité et apparence se
confondent d'abord dans sa poitrine; se saisir de l'apparence par un
effort conscient de libre création, voilà le premier pas
pour arriver à une conception de la réalité qui
soit aussi pure et aussi libre que possible. La VRAIE SCIENCE,
non
celle qui se borne à mesurer et à enregistrer, mais celle
qui fixe des images et qui ordonne des connaissances, nait donc,
suivant Schiller, sous l'influence directe de l'effort esthétique de l'homme : et c'est
alors aussi, alors seulement, qu'en son esprit peut germer la
philosophie, car elle flotte entre les deux mondes. La philosophie
s'appuie à la fois sur
l'art et sur la science; elle
est, en quelque sortes, la dernière élaboration
artistique que subisse cette réalité
dégagée et purifiée de l'apparence.
Mais le contenu de la notion d'art, telle que
l'entend Schiller, n'est
pas encore épuisé par là. Car la «
beauté » (ce monde nouveau, librement, «
transcréé » — ) n'est pas seulement, comme on dit
en
philosophie, un objet; en elle se reflète « un ÉTAT
du sujet » (de ce sujet, qui est nous). « La beauté
est forme, puisque nous la contemplons; mais encore elle est vie,
puisque nous la sentons. En un mot elle est à la foi notre
état et notre acte ¹). » Sentir en artiste, penser en
artiste — ces expressions désignent d'une façon
générale un état spécial de l'homme, une
tonalité particulière de son être, ou plutôt
une certaine disposition de ses facultés. Peut-être
approcherait-on davantage de la définition cherchée en
parlant d'une réserve de force latente qui partout, dans
la vie d'un individu comme dans celle d'un peuple, et là
même où il ne s'agit pas immédiatement d'art, de
science, de philosophie, s'emploie à « délivrer », à « transcréer
», à «
purifier ». Ou enfin,
considérant ce phénomène d'un autre point de vue,
—————
¹) Cf. Aesthetische
Erziehung, Lettres 3, 25, 26. On reviendra sur ce
sujet au chap. IX, § 7.
68 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
on
pourrait dire — et de nouveau avec Schiller ¹) : « D'un
heureux
instrument l'homme est devenu un artiste malheureux. »
C'est là ce « tragique » dont j'ai
parlé plus
haut.
On m'accordera, je l'espère, que cette
conception allemande de
la genèse de l'homme — ou, comme disent ses auteurs, du
« devenir homme » — va plus au fond des choses, en embrasse
davantage, et jette sur l'avenir où tend l'humanité une
lumière plus vive, que toute autre qui aurait le défaut
d'être étroitement scientifique ou purement utilitaire. Ne
l'admît-on même qu'avec des réserves, une chose est
certaine : c'est qu'elle rend d'inappréciables services à
qui étudie le monde hellénique et se préoccupe
d'en déterminer le principe vital. Si elle nous apparaît
distinctement allemande sous sa formule consciente, elle ne nous
ramène pas moins, en dernière analyse, à une
intuition caractéristique de l'art grec et de la philosophie
grecque (laquelle comprenait les sciences naturelles); et elle prouve
que l'hellénisme a continué de vivre au
dix-neuvième siècle plus qu'extérieurement et
historiquement, en agissant sur la pensée et en contribuant à
modeler l'avenir ²).
L'HOMME ET L'ANIMAL
Toute activité artistique n'a pas
droit au nom d'art. Des animaux d'espèces très diverses
exécutent des constructions remarquablement ingénieuses;
le chant des rossignols vaut bien, j'imagine, celui des sauvages;
l'imitation volontaire apparaît fort développée
dans le règne animal et s'exerce dans les domaines les plus
variés — imitation des gestes et des actes, du son, de la forme;
n'oublions pas, d'ailleurs, que
—————
¹) Cf. Etwas über die erste
Menschengesellschaft, § 1.
²) Pour prévenir tout malentendu, je
crois devoir avertir le
lecteur que si j'ai invoqué ici le témoignage de Schiller
sans le soumettre à aucune critique, c'est qu'il facilitait la
compréhension d'un point essentiel. Dans le chapitre final du
présent ouvrage, j'exposerai mon opinion personnelle,
d'après laquelle le moment décisif de la «
genèse
» humaine chez les Germains doit être cherché dans
la RELIGION et non, comme chez les Grecs, dans l'art.
Il n'en faut pas
conclure, au reste, que je rejette la conception de Schiller touchant
le rôle de l'art; j'en fais seulement paraître une nuance
particulière.
69 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
nous
ne savons presque rien encore de la vie des singes
supérieurs ¹). Le langage, en tant que communication de
sentiments et de jugements par un individu à un autre, est
répandu dans tout l'empire de l'animalité et dispose
souvent de moyens incroyablement sûrs : aussi ne sont-ce pas
seulement les anthropologues, mais encore les linguistes ²) qui
croient
devoir nous avertir que l'ébranlement des cordes vocales, ou
même le son, n'en constitue pas l'unique mode ³). Par
l'agrégation instinctive des individus en organisations
sociales,
celles-ci fussent-elles même ramifiées à l'infini,
l'espèce humaine ne réalise pas un progrès
essentiel sur les États animaux, si étonnamment
compliqués : preuve en soit que de récents sociologues
n'hésitent pas à rattacher l'origine de la
société humaine aux formes prises par l'instinct social
dans le développement du règne animal 4).
Quelle
monarchie qu'une ruche, quelle république qu'une
fourmilière ! Voyez les audacieux raffinements dont s'avise ici
la cité pour assurer la préservation de cet instinct
social, pour en tirer le plus de
—————
¹)
Voir
pourtant les observations de J. G. Romanes sur un
chimpanzé femelle dans Nature
vol. XI, p. 160 et suiv.,
où elles ont paru avec le plus de détails. Ce singe
apprit en peu de temps à compter jusqu'à 7 avec une
infaillible sûreté. Nombre de sauvages ne comptent,
assuret-on, que jusqu'à six (les Bakairi de l'Amérique du
Sud, d'après Karl von den Steinen : Unter
den Naturvölkeren Brasiliens.).
²) Par exemple Whitney dans La vie du langage, p. 238 et suiv.
³) Cf. notamment le lumineux exposé de
Topinard dans son
Anthropologie, p. 159-162. Il
est intéressant de constater qu'un
savant aussi considérable et en même temps aussi prudent
qu'Adolf Bastian, cet ennemi résolu des déductions
aventurées, croit reconnaître chez les articulés —
dans le contact de leurs organes antennaires — les signes d'un langage
analogue, en son principe, aux nôtres (Das
Beständige in den Menschenrassen, p. VIII de l'Avant-propos). Dans
Darwin,
Descendance de l'homme, chap.
III, on trouve une bonne collection de
faits et une énergique réfutation des paradoxes de Max
Müller et autres.
4) Ainsi le professeur
américain Franklin H. Giddings qui, dans
ses Principes de sociologie,
p. 189, écrit : « Les bases de
l'empire de l'homme furent posées sur les associations
zoogéniques des plus humbles formes de la vie consciente. »
70 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
profit
possible, pour obtenir que tous les rouages de la vie en commun
s'engrènent parfaitement les uns dans les autres : je citerai,
comme seul exemple, la suppression de l'instinct sexuel nuisible non
par mutilation (c'est le misérable pis-aller où nous
recourons), mais par une intelligente manipulation des germes
fécondés. Comment soutenir, en présence de pareils
faits, que notre propre instinct social nous élève bien
haut au-dessus de la bête ? Comparés à maintes
espèces animales, nous ne sommes, en vérité, que
des apprentis politiques ¹).
Même dans l'activité
particulière de la raison, qui
constitue cependant un caractère distinctif et spécifique
de l'homme, on ne saurait voir un phénomène
foncièrement nouveau et sans analogie aucune avec d'autres
phénomènes de la nature. L'homme, à l'état
de nature, utilise sa faculté supérieure tout comme le
cerf sa rapidité, le tigre sa force, l'éléphant sa
masse; elle lui fournit son arme la meilleure dans la lutte pour
l'existence; elle lui tient lieu d'agilité, de grandeur
corporelle et de tant d'autres avantages qui lui manquent. Les temps
sont passés où l'on prétendait refuser aux animaux
la raison : non seulement le singe, les chiens et tous les animaux
supérieurs se montrent capables de réflexion consciente
et font preuve d'un jugement sûr dans le choix des moyens qui les
doivent conduire au but, mais
—————
¹)
Consulter les amusantes Untersuchungen
über Thierstaaten (1851) de
Carl Vogt. Dans Brehm : Vom
Nordpol zum Aequator
(1890) se trouvent
d'intéressants détails sur la
stratégie des babouins. Leurs tactiques changent avec la nature
du terrain; ils opèrent par groupes bien
déterminés — avant-garde, arrière-garde, etc.;
plusieurs associent leurs efforts pour faire rouler un rocher sur
l'ennemi; et ainsi de suit. — Le plus significatif exemple de vie
sociale est peut-être celui que nous offre la fourmi
jardinière de l'Amérique du Sud, sur laquelle nous ont
renseignés Belt : Naturalist in Nicaragua, puis l'Allemand
Alfred Möller. On peut maintenant observer ces animaux au jardin
zoologique de Londres et admirer le zèle des «
surveillantes » à grosse tête qui, dès
qu'elles surprennent une «
ouvrière » en flagrant délit de flânerie, se
ruent dessus et la secouent énergiquement.
71 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
on
en peut dire autant des insectes et c'est un fait
expérimentalement démontré. Une colonie
d'abeilles, quand on la transplante, recourt à de nouvelles
mesures pour s'adapter à des conditions insolites, qui ne
s'étaient jamais encore présentées; elle essaie
de
ceci, elle essaie de cela, jusqu'à ce qu'elle ait trouvé
ce qui convient ¹). Nul doute que nous ne
—————
¹) Cf.
Huber : Nouvelles observations sur
les abeilles II, p. 198; et
le beau livre de Maurice Maeterlinck : La vie des abeilles (1901). Le
meilleur résumé récent des faits les plus
décisifs touchant cet objet est sans doute celui de J. G.
Romanes dans ses Essays on Instinct
(1897); cet éminent
élève de Darwin est forcé lui-même de se
référer à tout moment aux séries
d'observations des deux Huber, qui n'ont pas été
surpassées comme ingéniosité et comme
sûreté. L'excellent ouvrage de J. Traherne Moggridge : Beobachtungen
über die Speicherameisen und die Fallthürspinnen (en anglais, chez Reeve, Londres
1873)
mériterait pourtant d'être plus connu; peut-être
inspirerait-il aux psychologues du règne animal la bonne
idée d'accorder plus d'attention aux araignées, qui sont
sans conteste étonnamment douées : ainsi. ont fait
déjà H. C. Mac-Cook dans ses American Spiders
(Philadelphie 1889) et Fabre, dont il n'est pas besoin de recommander
les délectables Souvenirs
entomologiques au
public
français. Parmi les ouvrages, anciens il faut citer, pour sa
valeur impérissable, Kirby : History, Habits and Instincts of
Animals. Quant aux
écrits plus philosophiques, je ne
mentionnerai ici que Wundt : Vorlesungen
über die Menschen- und Tierseele et Fritz Schultze : Vergleichende
Seelenkunde (Zweiter Teil : Die
Psychologie der Tiere und Pflanzen,
1897).
Que le lecteur fasse ou non usage de ces indications, je tiens à
l'assurer que je ne méconnais aucunement, quant à moi,
le profond abîme qui sépare de l'esprit de l'animal
l'esprit de l'homme pensant. Il était, certes ! grand temps
qu'un Wundt, avec toutes les ressources de son intelligence
acérée, combattît notre éternel penchant aux
interprétations anthropomorphiques; mais il me semble que Wundt
lui-même, et avec lui Schultze, Lubbock et d'autres, tombent dans
l'erreur inverse. Nous mettre en garde contre la tentation d'estimer
plus qu'à sa valeur la vie mentale des animaux, rien de mieux;
mais ces hommes dont s'honore la science, et qui ont passé leur
vie dans un incessant travail de pensée. et de
spéculation, ne semblent pas se douter que c'est avec une dose
infinitésimale de conscience et de réflexion que
l'HUMANITÉ, prise collectivement, vit et se tire
d'affaire le mieux du monde. On se rend compte de leurs illusions
à cet égard en lisant ce qu'ils ont écrit sur les
états élémentaire de la psyché humaine —
et peut-être plus clairement encore.
72 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
constations
d'autres cas du même genre quand nous étu-
—————
en constatant leur relative
incapacité à indiquer la
nature de l'acte proprement créateur et génial (art et
philosophie). Wundt ayant rabaissé au juste niveau
l'intelligence animale, nous aurions maintenant besoin d'un second
Wundt pour combattre notre penchant à surestimer l'intelligence
humaine.
II est un autre point sur lequel on n'insistera
jamais trop : c'est à
savoir que, dans nos observations sur les animaux, nous demeurons
anthropomorphes malgré nos plus sincères efforts
d'imagination. Car nous ne pouvons même pas imaginer un SENS
(j'entends un appareil physique pour la perception du monde ambiant),
si nous ne le possédons nous-mêmes, et nous restons
nécessairement aveugles et sourds aux expressions du sentiment
ou de l'intelligence qui ne rencontrent pas d'écho dans notre
propre vie psychique. Wundt a beau nous mettre en garde contre les
« mauvaises analogies », il n'y a de déductions
possibles dans ce domaine que les analogiques. Clifford l'a clairement
établi (cf. Seeing and
Thinking) : nous ne pouvons être
ici, de quelque manière que nous procédions, ni purement
objectifs ni purement subjectifs; c'est pourquoi il a nommé
cette sorte composite de connaissances « éjective ».
Nous
estimons le plus intelligents les animaux dont l'intelligence ressemble
le plus à la nôtre et que, par suite, NOUS
comprenons le
mieux : n'est-ce pas une attitude aussi naïve
qu'inconsidérée en face d'un problème cosmique
comme celui de l'esprit ? n'est-ce pas de l'anthropomorphisme
déguisé ? Sans doute. Quand donc Wundt soutient que
« l'expérimentation est de beaucoup supérieure dans
ce domaine à la simple observation », on ne saurait
souscrire
sans réserve â sa thèse. Car
l'expérimentation est, de par sa nature, un réflexe de
nos représentations purement humaines; au contraire,
l'observation sympathique d'un être conformé tout
autrement que nous et étudié dans des conditions aussi
« siennes », aussi normales que possible, avec le
désir
non de critiquer ses actes mais de les COMPRENDRE (pour
autant que le
permet l'horizon étroitement borné de l'esprit humain),
peut conduire à des résultats admirables.
De là vient
qu'un vieillard aveugle, Huber, nous en apprend plus long sur les
abeilles que Lubbock dans son livre, d'ailleurs excellent, Ants, Bees
and Wasps (1883). De là vient que d'incultes dresseurs
voient
leurs efforts couronnés d'un invraisemblable succès : ils
ne demandent à chaque animal que ce dont ils l'ont reconnu
capable par l'observation quotidienne de ses dispositions et aptitudes.
Ici comme ailleurs — et là surtout où elle nous met en
garde contre lui — notre science actuelle est encore
profondément enlisée dans l'anthropomorphisme
heIlénico-judaïque.
Ces lignes étaient écrites quand a
paru le livre de
Bethe : Dürfen
wir Ameisen und Bienen psychische Qualitäten zuschreiben ? qui a aussi-
73 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
dierons
de plus près et avec plus de perspicacité
la vie psy-
—————
tôt soulevé des discussions passionnées. Il
offre, dans
toute son argumentation, un exemple typique de ce que j'ai
appelé l'anthropomorphisme déguisé. Par des
expériences fort ingénieuses (quoique à mon sens
insuffisamment concluantes) Bethe acquiert la conviction que les
fourmis se reconnaissent comme appartenant au même nid
grâce à leur flair, qu'elles retrouvent leur chemin
grâce à l'excrétion d'une certaine substance
chimique, etc. Or tout cela ne constitue pour lui qu'un «
Chemoreflex » et il
considère la vie entière de ces
animaux comme « purement mécanique ». On demeure
stupide
devant un tel abîme de grossièreté philosophique !
Est-ce que, par hasard, toute la vie des sens n'est pas, comme telle,
nécessairement mécanique ? Comment M. Bethe
reconnaît-il
son propre père, sinon à l'aide d'un mécanisme ?
Comment son chien le reconnaît-il, sinon grâce au flair ?
Et faut-il que les automates de Descartes ressuscitent une fois de
plus, comme si, depuis trois siècles, la science et la
philosophie n'avaient pas existé ? C'est chez des hommes tels
que Bethe et son devancier, le jésuite E. Wasmann, que gît
le
véritable et inextirpable anthropomorphisme. — En ce qui
concerne les vertébrés, l'analogie de leur structure
avec la nôtre autorise des inférences touchant les
phénomènes psychologiques. Dans l'insecte, au contraire,
nous avons affaire à un être totalement étranger,
construit sur un plan si différent de celui de notre corps que
nous ne sommes même pas en position d'indiquer avec
sûreté le fonctionnement purement mécanique des
organes des sens (voyez Gegenbaur: Vergl.
Anatomie) : nous ne saurions
à plus forte raison imaginer les impressions d'ordre sensible,
les possibilités de communication, etc. dont se compose le monde
où plonge cet être et qui nous demeure absolument
fermé. Il faut une naïveté de fourmi pour ne pas
s'en rendre compte.
Dans un discours prononcé à
l'ouverture du
quatrième Congrès international de zoologie (23
août 1898), sir John Lubbock a vivement attaqué la
théorie des automates. Il a dit entre autres: « Beaucoup
d'animaux possèdent des organes des sens dont la signification
demeure indéchiffrable aux hommes. Ils entendent des bruits que
nous ne percevons pas, voient des choses inaperçues de nous,
reçoivent des impressions qui échappent à notre
faculté de représentation. Le monde qui nous entoure et
nous est si familier doit revêtir pour eux une physionomie
entièrement différente. » Montaigne remarquait
déjà : « Les bêtes ont plusieurs conditions
qui se
rapportent aux nôtres; de celles-là, par comparaison,
nous pouvons tirer quelques conjectures : mais ce qu'elles ont en
particulier, que savons-nous que c'est ? » Après trente
ans
d'observations assidues, le psychiatre Forel arrive à la
conclusion que les fourmis ont de la mémoire, qu'elles
possèdent la faculté d'associer dans leur cerveau les
impressions de leurs sens et de les réduire à
l'unité,
74 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
chique,
si complètement inconnue encore, des animaux
appartenant aux classes éloignées. L'énorme
développement relatif du cerveau humain ¹) ne nous garantit
donc
qu'une
—————
qu'enfin
elles agissent avec réflexion et conscience. (Discours
prononcé le 13 août 1901 au Congrès de zoologie
à Berlin).
P. S.
Sur les théories les plus récentes tendant, si je
peux dire ainsi, à « dépsychiser » autant que
possible
la psyché animale, le lecteur pressé pourra s'informer
dans Bohn. La naissance de
l'intelligence (1909) qui le renseignera,
avec un enthousiasme ingénu, sur les tropismes, la
sensibilité différentielle, les associations de
sensations, etc., composant le système du biologiste
américain Jacques Loeb (cf. Dynamique
des
phénomènes de la vie). Nul penseur sérieux
ne
s'avisera, j'ose croire, d'imaginer que ces étiquettes,
posées sur certains phénomènes de
l'activité mécanique animale qu'a dissociés
l'analyse, constituent un réel compte rendu du processus
psychique quel qu'il soit. Avec Bethe déjà nommé,
et Nuel, une école allemande a poussé à
l'extrême les conclusions du mécanisme; le
représentant le plus raisonnable en est sans doute von
Uexküll, qui (par ex. dans son Umwelt
und Innenwelt der Tiere)
résiste courageusement aux tentations du «
fétichisme
scientifique » tout en excluant du champ de l'enquête
biologique la notion même de psychologie. Ainsi font aussi
quelques observateurs américains, les-quels vouent leur
principal
effort à authentifier les faits et gestes fournissant des
exemples du behaviour animal
(Yerkes, Jennings, voir surtout The
animal
mind de Marguerite Washburn).
¹)
Sur ce point comme sur tant d'autres, Aristote, on le sait, se
trompa tout à fait. L'homme ne possède ni
absolument ni relativement (c'est-à-dire en proportion du poids
de son corps) le plus grand cerveau. La supériorité, de
cet appareil chez lui tient à d'autres causes — voir Ranke : der Mensch, 2e éd. I, p.
551; aussi p. 554 et suiv. — Encore ces « autres causes »
nous
sont-elles plutôt
révélées par la physiologie que par l'anatomie,
par l'étude du fonctionnement que par celle de la conformation.
Le cerveau du chimpanzé renferme, tout comme le nôtre, le
lobe postérieur, le petit hippocampe, la corne d'Ammon, etc.
(pour ne mentionner que des organes qu'on lui contestait autrefois);
et
si le système de ses circonvolutions ne reproduit qu'un
schéma rudimentaire des sillons analogues chez l'homme, les
hémisphères de l'idiot ou du fœtus présentent
parfois une surface presque aussi lisse. Ces replis de la substance
grise constituant l'écorce cérébrale sont
(à volume égal du cerveau) d'autant plus nombreux et
sinueux que la surface de l'écorce est plus grande; et la
complication de leur structure correspond à l'augmentation de la
substance grise : pour se faire une idée de la quantité
de cette substance — c'est-à-dire de la partie apparemment
dévolue aux
75 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
relative
supériorité. Ce n'est pas comme un Dieu que
l'homme parcourt la terre, mais comme une créature entre
d'autres créatures — peut-être n'exagérerait-on pas
en disant : comme un primus inter
pares. Car on ne voit pas bien pourquoi un plus haut
degré de différenciation
serait considéré comme un plus haut degré de
« perfection », la perfection relative d'un organisme se
devant apparemment mesurer à son adaptation aux circonstances
données. L'homme tient à son environnement par chaque
fibre de son être; il y est étroitement, organiquement
lié; tout ce qui l'entoure est sang, de son sang; qu'on le
suppose isolé de la nature, il n'est plus qu'un débris,
qu'un tronc déraciné.
Qu'est-ce donc qui distingue l'homme des autres
êtres et qui fait
de lui leur supérieur ? Beaucoup répondront : sa
faculté d'invention; c'est par l'OUTIL qu'il
s'avère
prince entre tous
—————
fonctions psychiques — il faut donc comparer d'un sujet à
l'autre non le poids brut du cerveau, mais celui de la couche
corticale. Seulement tous ces replis n'ont pas la même
importance; ceux-là seuls dont la complication paraisse
décisive au point de vue mental sont, croit-on, ceux qui servent
à faire communiquer entre eux les divers centres
cérébraux et à nous rendre conscients de
cette communication — autrement dit, les circonvolutions
affectées aux associations. (Cf. Flechsig : Gehirn und Seele
et Die Lokalisation der geistigen
Vorgänge). Voilà donc
réduite d'un tiers, ou presque, la partie du cerveau utilisable
pour les comparaisons. Mais dans la substance grise elle-même,
seules les cellules pyramidales, formant avec leurs divers
prolongements les « neurones », sont
considérées
comme agents de l'activité psychique : celle-ci
dépendrait notamment du nombre et de la variété
des contacts qui s'établissent entre les neurones corticaux (cf.
Ramon y Cajal : Nouvelles
idées sur la structure du
système nerveux). D'où il suit que, dans nos
enquêtes sur le travail cérébral, nous pesons, en
outre de la partie du cerveau dont dépend la solution du
problème, au moins trois autres parties qui n'ont rien à
y voir. Le lecteur français trouvera un bon
résumé de la question (en tant surtout qu'elle concerne
la différenciation des cerveaux humains) dans l'anthropologue
Deniker : Les races et les peuples
de la terre, p. 117 et suiv.; ce qui
précède contient l'abrégé de son
exposé. Si l'on souhaite se renseigner sur le poids comparatif
des cerveaux humains, consulter par exemple Bischoff : Hirngewicht
des Menschen; Manouvrier : De
la quantité de
l'encéphale (et le même dans le Dict.
phys., p. 688).
76 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
les
animaux. Mais l'homme n'en reste pas moins avec l'outil un animal
comme les autres. Non seulement l'anthropoïde, mais beaucoup de
singes plus éloignés de nous inventent des outils (chacun
peut s'en informer dans Brehm); et l'éléphant est un
maître dans l'art de les manier, sinon de les inventer (voir
Romanes: Mental Evolution in Animals.
La plus ingénieuse dynamo, le plus audacieux aéroplane,
n'élèvent pas l'homme d'un pouce au-dessus du niveau de
la terre ou de l'atmosphère communes à tous et où
tous se meuvent. Toutes les découvèrtes de cette nature
ne signifient rien qu'une nouvelle accumulation de force dans la lutte
pour l'existence : l'homme voit par là, en quelque sorte,
s'accroître sa valeur animale; on dirait, si cet animal
était un nombre, qu'il s'est élevé à une
plus haute puissance. Il s'éclaire avec des bougies, ou avec de
l'huile, ou avec du gaz, ou avec de l'électricité, au
lieu d'aller dormir : il y gagne du temps — et cela signifie que sa
capacité de production augmente. Mais nombreux sont les animaux
qui s'éclairent aussi, soit par phosphorescence, soit (comme
certains poissons des grands fonds) électriquement ¹). Nous
voyageons à bicyclette, en bateau, par chemin de fer, en
dirigeable — les oiseaux migrateurs et les habitants de la mer avaient
depuis longtemps mis les voyages à la mode; et l'homme, tout
comme eux, voyage pour se créer des moyens de subsistance.
Certes, son incommensurable supériorité se montre dans le
fait qu'il est capable d'inventer tout cela RATIONNELLEMENT
et d'en
multiplier les applications suivant une progression « cumulative
».
—————
¹) Emin Pacha et Stanley parlent de chimpanzés qui, dans
leurs
expéditions de pillage entreprises la nuit, portaient des
flambeaux ! On fera bien d'imiter, jusqu'à plus ample
informé, le scepticisme de Romanes : Stanley n'a pas
été personnellement témoin du fait, et l'on sait
qu'Emin était extrêmement myope. Si réellement les
singes avaient découvert l'art d'allumer du feu, à nous,
hommes, resterait pourtant le mérite d'avoir conçu le
type de Prométhée; et mon exposé a justement pour
but d'établir que c'est ceci, non pas cela, qui fait de l'homme
un homme.
77 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
L'instinct
d'imitation, la faculté d'assimilation,
observables chez tous les mammifères, atteignent chez lui un si
haut degré de développement qu'il semble se distinguer
d'eux par cela même qui les apparente : c'est ainsi que
l'adjonction à une substance chimique d'un seul atome identique
à ceux qui la composent —- donc un simple accroissement
numérique — modifie souvent complètement les
qualités de cette substance : O2 + O1 = O3; en ajoutant de
l'oxygène à de l'oxygène, on obtient de l'ozone,
un corps nouveau. Toutes les découvertes humaines n'en
procèdent pas moins; en dernière analyse, de l'instinct
d'imitation et de la faculté d'assimilation. L'homme IN-VENTE
(étymologiquement : « vient dans ») ce qui
était déjà là et n'attendait que sa
venue, de même qu'il DÉ-COUVRE ce qui lui
demeurait
jusqu'alors voilé; la nature joue avec lui à cache-cache
ou à colinmaillard. Quod
invenitur, fuit, dit Tertullien. Que
l'homme se prête au jeu de la nature, qu'il se mette en
quête de ce qui est caché, qu'il réussisse à
découvrir et à inventer peu à peu tant de choses —
voilà qui atteste assurément la possession de dons
nonpareils : mais s'il ne les possédait pas, ne serait-il pas,
en vérité, le plus misérable des êtres ?
sans armes, sans forces, sans ailes, quel dénuement ! Dans la
concurrence vitale, la détresse est son aiguillon; le talent
d'inventer, son salut.
Mais voici maintenant ce qui fait de l'homme un HOMME
au vrai sens de
ce mot, un être différent de tous les autres animaux,
même humains : il devient tel dès l'instant qu'il arrive
à INVENTER SANS NÉCESSITÉ et
à employer ses
incomparables aptitudes non plus sous la contrainte de la nature, mais
librement; ou encore — pour exprimer la même idée en la
serrant de plus près et en allant plus au fond — quand la
nécessité qui l'incite à ses
découvertes intervient dans sa conscience non plus du dehors,
mais du dedans; quand ce besoin de produire, qui n'était que la
condition de son salut dans la lutte, revêt le caractère
d'un ordre sacré.
Un moment décisif est celui où
l'invention libre
apparaît
78 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
consciente,
c'est-à-dire celui où l'homme se
révèle artiste. Il a pu déjà pousser fort
loin ses observations sur la nature qui l'environne (par exemple le
ciel étoilé) et fonder un culte fort compliqué de
dieux et de démons, sans que rien d'essentiellement nouveau soit
ainsi entré dans le monde : tout cela indique l'existence d'une
faculté endormie, mais ne représente en fait que
l'activité à demi inconsciente d'un instinct. Mais vienne
l'heure où, de la masse des hommes, surgit un individu qui,
comme Homère, imagine librement les dieux selon sa
volonté propre, tels qu'il prétend les avoir; où
un observateur de la nature, comme Démocrite, invente par le
libre effort de sa puissance créatrice la conception de l'atome;
où un voyant de la pensée, comme Platon, avec l'audace du
génie supérieur au monde, jette par-dessus bord toute la
nature visible et instaure à sa place le royaume des
idées construit dans son cerveau; vienne l'heure où un
maître auguste, où le maître des maîtres
s'écrie : « Voyez, le royaume de Dieu est au dedans de
vous » — dès cette heure est née une
créature
nouvelle, l'être dont Platon peut dire qu'« il a sa force
génératrice dans l'âme bien plus que dans le corps
»; et c'est dès lors aussi que le macrocosme renferme un
microcosme.
Seule a droit au nom de « Culture » la
fille de cette
liberté' créatrice — disons de l'Art; mais à
l'Art
ajoutons la Philosophie (et avec elle la vraie science,
également créatrice), car l'une s'apparente si
étroitement à l'autre qu'on les doit considérer
comme deux faces d'un même être : tout grand poète
fut philosophe et le philosophe génial est un poète. Hors
du champ de ce que j'appelle « Culture » — désignant
ainsi l'ensemble des manifestations par où se traduit la vie
microcosmique — s'étend le domaine de la « Civilisation
». Ce mot évoque assez exactement l'idée d'une
existence sociale de fourmilière, mais portée sans cesse
à une plus haute puissance, de jour en jour plus laborieuse,
plus commode aussi et moins libre, riche sans doute en
bénédictions et par là désirable : au
demeurant, un de ces « dons des âges » qui
79 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
nous
font nous demander s'ils ne coûtent pas
à l'espèce humaine plus qu'ils ne rapportent. La
« Civilisation » n'est en soi rien du tout, car ce terme ne
s'applique à rien que de relatif. Une civilisation
supérieure ne constituerait un gain positif, un «
progrès », que si elle tendait à configurer la vie
de telle sorte que son intensité spirituelle et artistique
allât toujours croissant. Comme Goethe n'estimait pas que ce
fût le cas chez nous, il résuma son impression dans un
aveu mélancolique : « Ces temps-ci, dit-il, sont plus
mauvais qu'on ne croit. » L'hellénisme, au contraire, a su
se créer — et là réside son impérissable
signification — un temps meilleur que nous ne saurions jamais
l'imaginer; incomparablement meilleur que ne le méritait, si je
puis ainsi m'exprimer, sa civilisation à tant d'égards
retardataire.
Les ethnographes et les anthropologues insistent
aujourd'hui sur la
différence entre la morale et la religion et reconnaissent
qu'elles sont, à certains égards, indépendantes
l'une de l'autre; il ne serait pas moins utile d'établir une
distinction bien nette entre la culture et la civilisation. Il peut
arriver qu'une civilisation qui atteint un degré très
élevé de développement soit associée
à une culture rudimentaire; c'est le cas à Rome,
où la culture demeure médiocre et manque absolument
d'originalité, tandis que la civilisation fait notre
admiration. Athènes présente l'exemple inverse. Elle
atteste (chez ses citoyens libres) une culture si haute
qu'auprès d'elle les Européens du dix-neuvième
siècle, et même du vingtième, sont encore des
barbares par bien des points — mais liée à une
civilisation que nous pouvons considérer à bon droit
comme vraiment barbare relativement à la nôtre ¹).
Comparé à tous les autres phénomènes dont
l'his-
—————
¹) Un
autre exemple, et des plus éloquents, nous est fourni par
les Indoaryens dans leur pays d'origine, où la création
d'une langue « merveilleusement construite, parfaitement
homogène, supérieure à toutes les autres » —
sans compter bien d'autres manifestations de leur activité
intellectuelle — indiquait une haute culture chez des hommes qui
formaient dans le même temps un peuple de pasteurs presque nus,
ne con-
80 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
toire
nous rend témoins, l'hellénisme nous apparaît
comme une floraison surabondamment riche de l'esprit humain — et la
cause en est que sa culture tout entière repose sur une base
artistique. L'oeuvre de l'imagination humaine, créée dans
l'exercice de sa pleine liberté : tel fut, chez les Grecs, le
point de départ de leur vie infiniment riche. Langue, religion,
politique, philosophie, science (même la mathématique !),
histoire, géographie, toutes les formes de la poésie
verbale ou sonore, toute la vie publique de la cité, toute la
vie intérieure de l'individu — tout rayonne de cette œuvre et
tout s'y rejoint : elle est le centre à la fois symbolique et
organique où se fond en une unité vivante et consciente
la diversité des caractères, des intérêts,
des aspirations les plus hétérogènes. Là,
au point central, est la place d'Homère.
HOMÈRE
Qu'on ait pu douter de l'existence du poète
Homère, cela ne donnera pas aux générations
futures une haute idée de la perspicacité intellectuelle
de notre époque. Il y a un peu plus d'un siècle (1795)
que Wolf remit en honneur la trop célèbre
hypothèse de Vico; depuis lors, nos
néo-alexandrins n'ont cessé de fureter et de piocher
vaillamment jusqu'à ce qu'ils découvrissent
qu'Homère n'était autre chose qu'une désignation
collective pseudomythique, l'Iliade et l'Odyssée rien de plus
qu'une adroite juxtaposition et une nouvelle rédaction de
poèmes de toutes mains.... Juxtaposés, par qui ? Par qui,
si bellement rédigés ? Eh ! bien sûr, par de
savants philologues, ancêtres de ceux auxquels est due cette
découverte. On s'étonne, puisque nous revoici en
possession d'une école de critiques si intelligents, que ces
messieurs n'aient pas pris la peine de juxtaposer pour nous, pauvres
diables, une nouvelle Iliade. Il ne manque vraiment pas de chansons,
d'authentiques, de merveilleuses chansons popu-
—————
naissant ni vines ni
métaux (voir notamment Jhering : Vorgeschichte der
Indoeuropäer, p. 2. (Pour une distinction
précise entre le « Savoir », la « Civilisation
» et la « Culture », on renvoie le lecteur au chap.
IX du présent ouvrage et au tableau qui y est joint).
81 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
laires
! n'y a-t-il donc plus de substance qui serve à coller ?
plus de substance cérébrale, peut-être ?
Les juges les plus compétents dans une
question de ce genre sont
évidemment les poètes, les grands poètes. Le
philologue s'attache à l'écorce, qui a été
exposée aux caprices des siècles; le regard
congénère du poète pénètre jusqu'au
cœur et reconnaît la marque individuelle aux
procédés de l'élaboration créatrice.
Schiller donc, avec l'infaillible sûreté de son instinct,
se prononça sans hésiter contre l'opinion d'après
laquelle l'Iliade et l'Odyssée ne seraient pas, dans leurs
traits essentiels, l'œuvre d'un génie unique et divinement
inspiré. Il la déclara « simplement barbare »
et alla même, dans son indignation, jusqu'à traiter Wolf
de « diable inepte », ce qu'on peut juger excessif. Plus
intéressante encore, peut-être, est l'appréciation
de Goethe. Son objectivité tant louée se manifestait
notamment en ceci qu'il s'abandonnait volontiers à une
impression sans essayer de réagir; les grands mérites
philologiques de Wolf, la quantité d'observations justes que
contenaient ses Prolegomena,
captivèrent le grand homme; il se
sentit convaincu et ne s'en cacha pas. Mais plus tard, lorsqu'il eut
de nouveau l'occasion de s'occuper des poèmes homériques,
non plus du point de vue historique ou philologique, mais purement
poétique, Goethe revint sur son adhésion trop
précipitamment donnée à une théorie qu'il
qualifia de « bric à brac subjectif ». Car il savait
désormais, à n'en plus douter, qu'à travers ces
oeuvres transparaît « une superbe unité,
l'inspiration d'un unique et grand poète » ¹). Mais
les
philologues aussi, ou du moins les meilleurs d'entre eux, sont
arrivés, par les détours qui leur sont
nécessaires, à la même opinion : et Homère
est entré plus grand que jamais dans le vingtième
siècle — le quatrième millénaire de sa gloire
²).
—————
¹) Voir par exemple le petit écrit intitulé Homer noch
einmal, qui est de 1826.
²) Je tiens beaucoup à éviter tout ce qui me
donnerait
l'apparence d'une érudition que je ne possède en aucune
manière. Le dilettante ne
82 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Car
à côté des insectes « philologuants
» qui toujours y pullulèrent, l'Allemagne a produit aussi
une indestructible
—————
peut s'instruire que des RÉSULTATS
auxquels conduisent les
recherches des savants; mais ces résultats, il a le droit et le
devoir, en tant qu'homme libre et disposant d'un jugement sain, de les
examiner et de les comparer. Incompétent pour prononcer sur la
valeur des arguments scientifiques, il garde toute licence de se former
une opinion sur la mentalité des SAVANTS
eux-mêmes
d'après le style, la langue, l'enchaînement des
idées propres à chacun — tel un monarque qui atteste sa
sagesse dans le choix de ses conseillers. Aussi, quand il m'advient de
citer mes « autorités », est-ce moins pour fournir
au
lecteur des « preuves » que pour qu'il puisse juger
à son
tour de ma capacité de juger. Comme je l'indique ci-dessus, je
suis, en cette matière, d'accord avec Socrate : s'agissant
du jeu de la flûte, les musiciens sont les meilleurs juges; de
la
poésie, les poètes. L'opinion de Goethe touchant
Homère a plus de prix à mes yeux que celle de tous les
philologues réunis. Je me suis néanmoins informé
de leurs travaux autant que le peut faire un dilettante
sincèrement désireux de s'orienter parmi les
difficultés d'un problème fort complexe.
Au moment où je préparais la
première
édition du présent ouvrage, c'est, je pense, dans Niese
: Die
Entwickelung
der homerischen Poesie (1882) et dans Jebb : Homer
(1888) qu'on trouvait le plus exact aperçu (mais pas
davantage) des données et des phases du débat. Celui-ci a
été renouvelé en partie par l'effet de
découvertes récentes et d'une portée beaucoup plus
générale, dont je parlerai à l'instant. Mais — il
n'est que juste de le dire — dès la publication par Bergk de sa Griechische
Litteraturgeschichte
(1872-84), le dilettante
possédait un guide sûr pour explorer le dédale des
discussions homériques. Au vaste savoir que lui reconnaissent
les spécialistes, Bergk joint une perspicacité et une
prudence bien faites pour lui concilier le commun des lecteurs; son
jugement pondéré complète admirablement celui de
Schiller qui, on l'a vu, tranche la question par une intuition rapide
et sommaire comme la foudre. Il faut lire, outre le chapitre
intitulé « Homère, une personnalité
historique », celui qui traite d'« Homère devant les
modernes ». Sur la théorie des juxtapositions rapsodiques,
Bergk écrit : « Les postulats d'ordre
général
qu'elle implique se démontrent, à l'examen, absolument
insoutenables, surtout si l'on considère les poèmes
homériques dans leur rapport avec le développement de la
poésie épique en son ensemble. La Liedertheorie n'a pu
être échafaudée que par des gens qui
n'hésitèrent pas à isoler ces poèmes de
leur entourage naturel pour les soumettre à une analyse
destructrice, et qui les critiquèrent sans tenir aucun compte de
l'histoire de la littérature grecque » (I, 525).
Bergk soutient aussi que l'ÉCRITURE
était d'un usage courant au
83 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
race
d'investigateurs originaux, vraiment aptes à scruter les
problèmes du langage et de la littérature. Wolf
appartenait
—————
temps d'Homère : il
signale des raisons internes autant
qu'externes d'admettre qu'en fait le poète a dû laisser
une version écrite de son œuvre (I, 527 et suiv.). Cette
thèse s'est fortifiée de tout ce que nous avons appris,
depuis une douzaine d'années, sur la protohistoire
méditerranéenne; elle a trouvé un brillant
champion en Andrew Lang, qui, après avoir réfuté
dans Homer and the Epic les
objections d'ordre littéraire
contre l'unité de composition des poèmes
homériques, consacra un nouveau volume — Homer and his age
(1906) — à démontrer la conformité de ces
poèmes aux mœurs et coutumes d'une certaine époque assez
brève, presque inconnue hier, comme aussi l'harmonie des traits
psychologiques ou décoratifs fixés par leur auteur et
envisagés à la lumière des nouvelles
découvertes. Celles-ci apportent d'abord un puissant argument
en faveur de la transmission par écrit.
On le sait : après que les trouvailles de
Schliemann et de ses
collaborateurs à Troie, à Mycènes, à
Tirynthe, à Orchomène, avaient posé le
problème de la civilisation alors appelée «
mycénien », les fouilles entreprises en Crète,
à Chypre, dans les Cyclades par Evans (Cnosse), Mosso
(Phæstos)
et d'autres encore, révélèrent l'existence d'une
civilisation antérieure dite aujourd'hui «
égéenne » ou (à son apogée) «
minoenne » qui nous conduit de la période
néolithique, à travers les âges du cuivre et du
bronze, jusqu'au moment où l'hégémonie passe de la
Crète sur le continent; c'est alors (vers 1450) que s'ouvre
l'ère mycénienne proprement dite (dont le déclin
semble coïncider avec la chute de la Troie homérique vers
1180) et que débute dans le bassin égéen
l'âge de fer (dont l'invasion dorienne assurera la rapide
diffusion). Les lecteurs français ne sauraient mieux faire que
de consulter à ce sujet l'intéressante étude de
protohistoire publiée sous ce titre : Les Civilisations
préhelléniques par René Dussaud (1919).
Elle
leur fournira d'abondantes preuves de l'emploi de l'écriture
chez les représentants non seulement du mycénisme, mais
de l'égéisme. Dans le palais de Minos, à Cnosse,
dont la partie la plus récemment remaniée ne parait pas
postérieure à 1450 (suivant la chronologie établie
au moyen de synchronismes entre les divers stades du « minoen
»
et les dynasties égyptiennes), on a exhumé de si nombreux
documents écrits qu'on peut parler sans exagération de
bibliothèques et d'archives minoennes. « C'est par
milliers, écrit Dussaud, que l'on trouve aujourd'hui les
tablettes d'argile portant gravés des caractères....
L'écriture aurait donc été en usage en
Crète vingt-cinq siècles avant notre ère. »
(Cf.
Evans : Scripta minoa, 1er
vol. paru en 1909; Cretan
Pictographs and Prephaenician Script; Further Discoveries of Aegean
Script, etc....) Sur cette confirmation de la vieille tradition
recueillie par Diodore de Sicile, et d'après laquelle les
84 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
lui-même
à cette race. Jamais il n'atteignit au
degré d'insanité de ses chimériques successeurs,
qui jugèrent naturel
—————
Phéniciens ne «
découvrirent » pas les lettres,
mais en « modifièrent » seulement la forme, on
reviendra
ailleurs. Essentielle serait naturellement la détermination des
rapports entre le linéaire crétois et les alphabets grecs
archaïques. Mais il suffit de marquer ici avec Lang (voir ses
conjectures dans Homer and his age,
surtout p. 315 et suiv.) combien
gagne en vraisemblance l'hypothèse de la transmission
écrite des poèmes homériques : étant
acquis, d'une part, que l'ancien monde hellénique
possédait divers systèmes d'écriture longtemps
avant l'arrivée des Achéens dans le
Péloponèse; étant donné, d'autre part,
l'absence de tout indice prouvant qu'il existât dans ce
même monde des écoles de mémorisation et de
récitation comme celles qui, aux Indes, assurèrent la
conservation des hymnes sanscrites (mais dans un but exclusivement
religieux).
Ainsi tombe un des arguments invoqués jadis
pour retarder jusque
vers l'an 540 (sous Pisistrate) la rédaction de l'Iliade et de
l'Odyssée : « absurde légende » (Blass : Die
Interpolationen in der Odyssee, p. 1 et 2), « fable
déjà discréditée aux yeux des Alexandrins
» (Meyer : Geschichte des
Altertums, II, p. 390 et 391), et qui
s'appuyait sur un fragment mutilé de Diogèn Laërce,
sur un
témoignage supposé de Dieuchidas, sur un silence
complaisamment interprété d'Aristarque — fortes preuves,
on le voit ! Comment nier, au surplus, que la possession d'un texte
épique complet par les Athéniens avant l'exil volontaire
de Solon soit « impliquée » (Monro : Odyssey II, p. 403) dans le
fait qu'un décret du sage en ordonna la lecture aux fêtes
quinquennales des Panathénées ? Lang, qui discute la
question sous toutes ses faces, opine pour l'existence d'une version
déjà transcrite en caractères
gréco-phéniciens dès le huitième ou
neuvième siècle, ce qui concorderait avec nos notions
présentes touchant l'histoire des alphabets helléniques
(voir sur ce point spécial Bury : History of Greece I, p.
78; cf. Dussaud, op. cit. p.
297 sur l'antiquité de ces
alphabets, de l'un desquels aurait été tiré au
neuvième siècle le sabéen), et qui n'exclurait pas
las présomptions relatives à l'auteur que forment les
philologues les plus circonspects, tel Croiset qui écrit (Leçons de littérature
grecque, p. 12 et 13) : «
Vers le neuvième siècle, un aède de génie
composa l'Iliade.... non pas sans doute tous les vers de l'Iliade
actuelle.... mais enfin la plus grande partie de ce poème quant
au fond et quant à la forme. »
Notons encore que si Wolf reprit dans ses Prolegomena ad Homerum
l'hypothèse caduque de la rédaction sous Pisistrate, il
contribua à la redémolir en soulignant « l'harmonie
de
couleur » (UNUS COLOR) qui caractérise dans
l'ensemble tout
l'art homérique. Sur cette inconséquence et sur les
contradictions où se débattent d'autres savants, pris
entre des aveux de même sorte et des théories «
génétiques » aux noms
85 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
qu'une
grande œuvre d'art naquît de la collaboration de beaucoup
de petits hommes ou qu'elle surgît par génération
—————
burlesques (l'« expansion
du germe primitif », l'« accrescence
autour du noyau », le « processus de cristallisation
», etc.); sur la
flagrante incompatibilité du génie homérique avec
l'esprit des poètes cycliques, auteurs de Kypria, du Sac
d'Ilion, etc., et prétendus « arrangeurs »
des poèmes souverains qui contrastent si fort avec leurs propres
ouvrages et que
ceux-ci présupposent en même temps; sur les
démentis qu'inflige à la critique ignorante, en
réfutant ses imputations de « faux archaïsme »,
la
vraie archéologie, même préhellénique, et
sur les témoignages qu'en revanche celle-ci rend chaque jour
à la scrupuleuse véracité, à la rigoureuse
logique du poète créateur; sur les utiles
éléments d'appréciation que fournit l'étude
comparative des anciennes épopées et sur l'avantage qu'on
trouve pour juger d'Homère à le replacer, comme voulait
Bergk, dans le cadre du développement épique
général — sur tout cela, voir les piquantes et probantes
observations d'Andrew Lang. Son chap. XVI offre un intérêt
particulier aux lecteurs français, en ce qu'il s'inspire de
cette remarque de Perrot et Chipiez (La
Grèce de
l'Epopée, p. 130) : « La Chanson de Roland et
toutes les
gestes du même cycle expliquent l'Iliade et l'Odyssée.
»
Et voici, résumée en peu de mots, la
conclusion
longuement motivée de l'analyste anglais : unité des
caractères autant que de la couleur, des mœurs non moins que du
droit; unité historique, archéologique et
littéraire; le tableau complet et harmonieux d'une
époque
de courte durée, représentée sous ses aspects
politique, social, légal, religieux, dans ses mœurs, ses
coutumes, ses institutions, et jusque dans son équipement
militaire; enfin, l'œuvre d'un seul âge, produite par un seul
individu, qui la dédie à ses contemporains. Cet âge
homérique, suivant les indices tirés de la comparaison
des rites funéraires, doit être intermédiaire entre
la période mycénienne (car la crémation a
remplacé l'inhumation) et la période du Dipylon
athénien (où les cadavres, il est vrai, sont tantôt
brûlés, tantôt ensevelis, mais où les urnes
contenant leurs cendres ne sont pas déposées sous des
tumuli) : soit donc entre les onzième et neuvième
siècles (marge maximum); mais encore, si l'on s'en rapporte
à d'autres caractéristiques confirmatrices, il est
postérieur au règne du culte des ancêtres
(qu'attestent les autels des tombes mycéniennes) et
antérieur à l'emploi du fer dans la confection des
épées et des lances (le fer servant proprement à
d'autres usages dans l'Iliade et l'Odyssée, où pourtant
il
supplée déjà fréquemment le bronze). Que
ces changements — et bien d'autres — aient résulté, ou
non, du grand mouvement de peuples qui agita le bassin oriental de la
Méditerranée pendant le treizième siècle,
c'est une question qu'on ne saurait aborder ici, non plus que celle du
silence de l'épopée homérique touchant l'invasion
86 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
spontanée
de la conscience obscure de la masse; et il eût
été le premier à se féliciter des
conclusions affirmatives auxquelles arrive la science après de
longues et souvent fastidieuses recherches.
Même en supposant — hypothèse gratuite
et qui touche à l'absurde — qu'un génie de la même
taille
qu'Homère se fût livré sur les poèmes de
celui-ci à des travaux de répara-
—————
dorienne. Mais s'il
m'est impossible d'indiquer, même
brièvement, ce que gagne Homère aux
révélations de l'archéologie, je signalerai du
moins — d'après Dussaud, op.
cit. p. 274 et suiv., — un curieux
exemple de concordance entre le témoignage du poète et
celui de notre science.
On a cherché le prototype de la marine
qu'évoquent les
poèmes homériques tantôt dans la marine
phénico-assyrienne (Helbig : l'Épopée
homérique,
p. 98 et 200), tantôt dans la marine égyptienne (Victor
Bérard : Les Phéniciens et l'Odyssée I, p. 165).
Or les figures de navire empreintes sur des gemmes
mycéniennes, comme celles incisées sur des
céramiques égéennes, pourraient servir à
illustrer la description du navire homérique établie par
Bérard lui-même après une étude minutieuse
des textes, et il suffit d'examiner les reproductions publiées
par Tsountas (Ephemeris
archaiologikè 1899, p. 90) pour
écarter toute idée de rapprochement avec les lourds
bateaux marchands des Phéniciens, connus par les peintures
égyptiennes de la XVIIIme dynastie : aussi Toutmès III
préfère-t-il à ceux-ci la flotte des Keftiou (ou
Crétois), quand il a besoin de transports rapides. D'autre part,
s'il y a analogie de style (mais sans nulle imitation servile) entre le
« croiseur » homérique et l'égyptien, la
simple « barque » en usage à la même
époque dans le bassin
égéen ne rappelle aucunement la barque égyptienne,
beaucoup trop frêle pour s'y hasarder. Ce sont ces types, l'un
original par nature, l'autre par développement, qui, avec leurs
nombreux dérivés, ont fondé cette «
thalassocratie » de Minos dont parle Thucydide et cette
connaissance du monde marin propre aux artistes mycéniens. Et
l'on voit qu'Homère, si souvent célébré
comme poète de la mer (les aventures de l'Odyssée se
passent presque toutes sur les flots, la scène de l'Iliade est
constamment sur une plage) s'en montre aussi l'exact et précis
observateur.
P.-S. — Le plus récent résumé
de la question
homérique paraît à Berlin durant que s'impriment
ces lignes (novembre 1912), sous le titre suivant : Der augenblickliche Stand der homerischen
Frage par Carl Roth. On ne
peut ici que signaler cette belle étude en notant que son
auteur conclut dans le sens du présent ouvrage et qu'il le cite
à l'appui de sa propre opinion.
87 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
tion
et d'ornementation, il n'en resterait pas moins — l'histoire de
l'art nous l'apprend — qu'une personnalité vraiment originale
défie toute imitation. Mais d'ailleurs, à mesure qu'a
progressé l'enquête critique du dix-neuvième
siècle, on s'est mieux rendu compte (je parle des savants qui
avaient des yeux pour voir) que les plus éminents imitateurs,
continuateurs et restaurateurs d'Homère
différaient de lui par ce trait commun à tous :
l'infimité de leur talent auprès de l'immensité
de son génie. Défigurés par d'innombrables erreurs
d'interprètes ou de copistes — pis encore : par les
prétendues améliorations imputables à la race
immortelle des « gens renseignés » ou par les
interpolations d'épigones bien intentionnés — ces
poèmes n'ont cessé d'avérer l'incomparable et
divine force créatrice du sculpteur qui en modela la forme
première et authentique; ils l'attestent avec une
éloquence d'autant plus convaincante qu'apparaît plus
crûment, grâce au travail de polissage entrepris par la
science, le placage bariolé qui les recouvre par places. Quelle
inconcevable puissance de beauté n'a pas dû animer ces
œuvres
qui résistèrent pendant tant de siècles aux
secousses des convulsions sociales, pendant plus de siècles
encore aux attentats profanateurs de la pédanterie, de la
médiocrité ou du faux génie, et qui subirent si
triomphalement la rude épreuve, qu'à cette heure
même, de leurs ruines que couronne le charme éternellement
jeune de la perfection artistique, nous croyons voir surgir la bonne
fée de notre propre culture, qui s'avance à notre
rencontre !
En même temps une autre série
d'investigations — dans
le domaine de l'histoire, celles-ci, et de la mythologie —
conduisaient à reconnaître en Homère une
personnalité historique. Elles établissaient que la
légende et le mythe avaient été traités
dans ses poèmes avec une grande liberté et d'après
des principes bien arrêtés de mise en œuvre artistique :
autant d'indices probants d'une création consciente et
réfléchie. Pour se borner à l'essentiel, on peut
dire qu'Homère nous est apparu comme un SIMPLIFICATEUR
sans pareil :
88 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
il
débrouilla l'écheveau des mythes populaires; au tissu
incohérent des légendes, qui variaient de région
à région, il emprunta de quoi composer un petit nombre de
figures précises dans lesquelles tous les Hellènes se
reconnurent, eux et leurs dieux, encore que cette façon de les
représenter fût entièrement nouvelle.
Ce que nous avons maintenant découvert au
prix de tant
d'efforts, les anciens le savaient fort bien, témoin ce passage
significatif d'Hérodote (Euterpe
53) : « Les
Hellènes ont reçu leurs dieux des Pélasges; mais
d'où chacun des dieux tire son origine, et si tous furent
toujours là, et quelle est leur figure, nous ne le savons,
nous Hellènes, que d'hier pour ainsi dire. Car ce sont
Hésiode et Homère qui, les premiers, ont
créé aux Grecs la race de leurs dieux, qui ont
donné à ces dieux des noms, assigné à
chacun des fonctions et des honneurs distincts et décrit leurs
figures. Quant aux poètes que l'on prétend avoir
vécu avant ces deux hommes, ils ne sont venus qu'après,
du moins à mon avis. » Hésiode est
postérieur d'un siècle environ à Homère,
dont il subit d'ailleurs l'influence directe : à part cette
légère erreur, la phrase naïve d'Hérodote
résume, en sa simplicité, tout ce qu'a mis au jour le
gigantesque travail critique du siècle dernier. Il est
prouvé que les poètes qui, suivant la tradition
sacerdotale, avaient précédé Homère (tels
Orphée, Musée, Eumolpe du groupe thrace et d'autres du
groupe délique) sont en réalité « venus
après » ¹). Il est prouvé également que
les
conceptions religieuses des Grecs furent puisées à des
sources très diverses; leur patrimoine indo-européen
fournit le substratum, auquel se surajoutèrent quantité
d'influences orientales fort hétérogènes (comme
Hérodote l'avait exposé dans le passage qui
précède celui qu'on vient de lire) : c'est dans ce chaos
qu'intervient l'homme incomparable avec la souveraine autorité
du génie poétique librement créateur et
—————
¹)
Voir notamment Flach : Geschichte
der griechischen Lyrik nach den
Quellen
dargestellt
I, p. 45 et suiv., p. 90 et suiv.
89 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
c'est
avec ses éléments qu'il configure, par le moyen de
l'art, un monde nouveau. Hérodote dit bien : IL
CRÉE AUX
GRECS LA RACE DE LEURS DIEUX.
Qu'il me soit permis de citer ici les paroles d'un
helléniste
qui compte parmi les plus grands : « On peut appeler
l'épopée homérique un poème populaire,
écrit Erwin Rohde, pour marquer que le peuple, le peuple entier
de langue grecque, l'adopta avec empressement et sut en faire son bien
commun, mais non pas qu'il prit part en tant que « peuple
», et de quelque façon mystique, à sa production.
Si les deux poèmes attestent l'action de beaucoup d'ouvriers,
ceux-ci n'en ont pas moins travaillé tous dans la direction et
selon l'esprit que leur prescrivait non le « peuple » ou la
« légende », comme on l'entend trop souvent
affirmer, mais la puissance du plus grand génie poétique
qu'aient connu les Grecs et sans doute l'humanité....
Réfléchie au miroir d'Homère, la Grèce
apparaît une et homogène dans sa foi aux dieux comme dans
son dialecte, dans ses institutions comme dans ses mœurs et dans sa
moralité. En réalité — affirmons-le hardiment — il
est impossible que cette unité existât; ce qui sans doute
existait déjà, c'étaient les traits essentiels de
l'être panhellénique, mais SEUL LE GÉNIE DU
POÈTE les a rassemblés et fondus en un tout, qui
est
proprement une fiction ¹) ». Et voici le jugement de Bergk;
mûri
au cours d'une vie tout entière consacrée à
l'étude de la poésie grecque: « Homêre tire
de lui-même, de son propre fond, tout l'essentiel; et il se
montre pleinement conscient dans l'exercice de son art ²). »
Même note chez Duncker, l'historien : ce qui manqua aux
successeurs d'Homère et qui, ainsi, le distingua seul, ce fut
« LE REGARD DU GÉNIE, capable de tout
embrasser » ³).
Pour clore dignement ces citations j'invoquerai Aristote,
précieux
garant de la vérité dès lors qu'il s'agit de
matières où l'acuité
—————
¹) Seelenkult
und Unsterblichkeitsglaube der Griechen,
p. 35,
36.
³) Griechische
Litteraturgeschichte, p. 527.
³) Geschichte des Altertums, V, p. 566.
90 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
critique
suffit pour la discerner. Il signale, lui aussi, comme
caractère distinctif d'Homère, la sûreté du REGARD.
Au huitième chapitre de sa Poétique
(traitant des
qualités d'une action poétique) il remarque : «
Mais
Homère, de même qu'il se distingue en d'autres choses,
paraît ici encore, soit art, soit nature, AVOIR VU JUSTE.
»
Mot profond autant que bienfaisant, par lequel Aristote nous
prépare à ce cri d'enthousiasme qui lui échappe au
chapitre XXIII : plus que tous les autres poètes Homère
est DIVIN ! ¹).
CULTURE ARTISTIQUE
J'ai mis, au risque de lasser le lecteur
quelque insistance, dans ces revendications pro Homero. Ce n'est pas que
l'objet
de mon livre exige que l'on sache précisément si un homme
du nom d'Homère a écrit l'Iliade, ou jusqu'à quel
point le poème actuellement connu sous ce titre reproduit le
poème primitif. Il est, par contre, essentiel pour
l'intelligence de tout l'ouvrage que l'on saisisse l'importance sans
égale de la personnalité, comme telle; il n'est pas
moins
nécessaire de se rendre compte qu'une œuvre d'art, quelle
qu'elle soit, présuppose toujours et sans exception une
personnalité fortement individualisée et, quand cette
œuvre est grande, une personnalité de tout premier rang, un
génie; il faut enfin avoir compris que le secret de la
puissance magique de l'hellénisme est renfermé dans cette
notion de personnalité. Car en fait, si l'on veut
découvrir la signification que revêtent pour le
dix-neuvième siècle l'art et la philosophie grecques, et
déchiffrer l'énigme d'une force vitale si prodigieusement
résistante, on n'y réussira pas sans concevoir clairement
par quelle cause se perpétue l'influence du monde disparu sur le
—————
¹) « Je m'estonne souvent que luy,
qui a produict et mis en credit au
monde plusieurs deïtez par son auctorité, n'a gaigné
reng de dieu luy mesme », redira Montaigne; et l'on
connaît sa
transcription charmante du « beau témoignage » qu'a
laissé d'Homère l'antiquité : « À
cette
cause le
peult on nommer le premier et le dernier des poëtes.... que
n'ayant eu nul qu'il peust imiter avant luy, il n'a eu nul aprez luy
qui le peust imiter » (Essais,
L. II, ch. XXXVI, « Des
plus excellents hommes »).
91 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
monde
actuel, et que, s'il conserve inaltérable son charme
triomphal de jeunesse et de fraîcheur, c'est par la vertu des
grandes personnalités.
«
Pour les enfants de cette terre il n'est bonheur
plus haut que
celui-là : la PERSONNALITÉ »
a dit Goethe. Ce bonheur, le plus haut qui soit, jamais peuple ne le
goûta comme les Grecs. De là le prestige unique de leur
apparition : ce je ne sais quoi d'ensoleillé, de rayonnant, qui
en émane. Leurs grands poèmes, leurs grandes
pensées, ne sont pas l'œuvre de « Sociétés
par actions » anonymes comme l'Art et la Sagesse (ou ce que l'on
est convenu d'appeler ainsi) des Égyptiens, des Assyriens, des
Chinois
e tutti quanti.
L'héroïsme, voilà le principe vital
de ce peuple. L'individu se dresse de toute la hauteur de son
individualité; hardiment il rompt le sortilège qui
enchaîne la foule dans le cercle des intérêts
communs à tous, il s'arrache à la tyrannie de cette
civilisation instinctive, inconsciente, qui accroît inutilement
sa substance; et sans nul effroi, à travers la forêt
vierge (les superstitions accumulées qui devient toujours plus
sombre, il se fraye un chemin de lumière — il ose avoir du
génie! Ce qui résulte de cet exploit, ce n'est rien de
moins qu'une nouvelle conception du sens que recélait le mot
« humain ». Et dès cet instant l'on peut dire que
l'homme est parvenu « au plein jour de la vie ».
Pourtant, s'il agissait isolément, l'individu
échouerait
dans son effort. Des personnalités ne s'affirmèrent comme
telles que dans un entourage de personnalités; l'action ne
passe
à l'état conscient que par l'effet de la réaction;
le génie ne peut respirer que dans une atmosphère de
« génialité ». S'il nous, faut — et sans
aucun doute — admettre que le primum
mobile déterminant et
absolument indispensable de la culture grecque tout entière
réside dans ce phénomène d'une personnalité
de sorte unique, souverainement grande, incomparablement
créatrice, sachons reconnaître le second signe
caractéristique de la même culture dans cet autre
phé-
92 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
nomène
: une ambiance digne d'une si extraordinaire
personnalité. Ce qui, de l'hellénisme, demeure; ce qui
le
maintient en vie jusqu'à cette heure; ce qui l'a
qualifié
pour être encore au dix-neuvième siècle
l'idéal lumineux de tant de nobles âmes, leur consolation
et leur espoir — on peut le résumer d'un mot : ce fut sa GÉNIALITÉ.
Quel eût été le rôle d'un
Homère — et
quelle sa destinée — en Égypte ou en Phénicie ?
Les uns
l'eussent ignoré; les autres, crucifié. Oui, même
à Rome.... mais ici l'expérience est faite et nous
tenons la preuve : ces pastiches alambiqués, cette
rhétorique vide d'âme, cette parodie menteuse de la
véritable poésie — voilà les étincelles
qu'alluma, dans le cœur d'un peuple terre à terre, l'immense
foyer de la poésie grecque ¹). Par cet exemple (car
à un
ou deux poètes près, qu'importe ! et ceux-Ià
mêmes sont-ils d'authentiques génies ?) on voit
combien
étroitement la culture entière est liée à
l'art.
—————
¹) L'auteur le sait bien : l'opinion
qu'il exprime sous cette forme
sommaire, plusieurs la jugeront sacrilège ou — pis encore —
imbécile. Se peut-il que l'on compte pour rien le maître
du verbe somptueux et délicat, du rythme nombreux, de
l'épithète rare, ce Virgile en qui Voltaire admire
« le plus bel ouvrage d'Homère » et Properce «
nescio quid majus »... ?
Quand Montaigne écrit : « C'est
principalement d'Homère que Virgile tient sa suffisance »,
prétend-il déprécier « cette grande et
divine Enéide »
? Les Géorgiques et
les
Bucoliques ne sont-elles pas
d'assez vives étincelles
allumées au foyer d'Hésiode et de Théocrite ? —
La sorte d'inspiration artistique que l'auteur conteste ici aux Romains
est l'inspiration proprement créatrice; par «
créatrice » il entend que, renfermant un principe de
construction nouveau et personnel (on pourrait l'appeler «
plasmateur » comme le dieu de Rabelais), et quelles que soient
d'ailleurs les sources où elle puise sa substance, elle
s'atteste capable de renouveler en quelque mesure notre conception du
monde. Soutiendra-t-on que ce rôle redoutable ait
été tenu, ou simplement pressenti, par la muse
apprivoisée du poète de cour ? Qui ne voit qu'il exige
d'autres qualités que la sensibilité littéraire,
une autre vertu que celle dont témoigne la rhétorique
âpre ou subtile d'un Juvénal ou d'un Horace ? En
attendant de s'expliquer plus à fond sur ce sujet, l'auteur ne
peut que répéter ici ce qu'il ajoute dans le texte :
à un ou deux poètes près, qu'importe ! —
car il considère le phénomène en son ensemble.
Peut-être lui objecterait-on avec plus de
raison Lucrèce,
qui est assurément digne d'admiration et comme penseur et comme
poète.
93 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Que
dire d'une histoire qui embrasse plus de douze cents ans et qui n'a
pas un philosophe, pas un diminutif de philosophe à nous montrer
! Que
dire d'un peuple qui doit recourir, pour
—————
Mais, de l'aveu unanime, la pensée ici est grecque, comme
l'appareil poétique. Et puis Lucrèce porte en lui un
germe de mort. Sur tout son grand poème plane l'ombre de ce
scepticisme débilitant qui, tôt ou tard, conduit à
la stérilité, et qu'il faut distinguer avec soin de cette
intuition profonde à laquelle parviennent des natures vraiment
religieuses lorsqu'elles se rendent compte du caractère
figuré de leurs représentations mentales, sans pour cela
mettre en doute la vérité de ce qu'elles pressentent
intérieurement et renoncent à scruter. Ainsi le sage des
Védas s'écrie soudain :
D'où
elle est issue, cette création,
Si elle est créée ou non
créée —
Celui qui du plus haut des cieux veille
sur elle,
Celui-là le
sait bien ! ou ne le sait-il pas davantage ?
(Rigveda,
X, 129)
Ainsi encore Hérodote dans le passage
cité plus haut,
où il dit que le poète à créé les
dieux. Epicure lui-même, le « négateur de dieux
»,
l'homme que Lucrèce proclame le plus grand des mortels et auquel
il emprunte toute sa doctrine, n'est-ce pas de lui qu'on nous affirme
que « le sentiment religieux lui était inné »
(voir
l'esquisse biographique publiée par K. L. Knebel et
recommandée par Goethe) ? « Jamais, s'écriait
Dioclès, je n'ai vu Zeus plus grand qu'en apercevant Epicure
à ses pieds ! » Le Latin croyait avoir formulé le
dernier mot de la sagesse dans son Primus
in orbe deos fecit timor; le
Grec, avec une ferveur d'autant plus sincère qu'il était
plus éclairé, s'agenouillait devant la splendide image
divine qui témoignait non de sa peur, mais de son courage
héroïque, et il attestait par là son génie.
Constater que l'empreinte de l'inspiration
proprement créatrice
— au sens indiqué — fait défaut à un art, en sorte
qu'il manque de l'élément essentiel qui constitue l'art,
cela n'implique en aucune façon que l'on demeure insensible
à la part de beauté qu'il contient. L'auteur n'ignore pas
combien le rythme plastique de la sculpture égyptienne, par son
tranquille et sobre parallélisme, peut être salutaire pour
l'esprit fatigue de la poursuite de formes plus vivantes; ou combien
le schématisme de la peinture chinoise, sa concision presque
scripturale, peut stimuler l'ardeur à étreindre une
réalité plus complexe et plus voisine de nous. Ce n'est
pas l'absence d'un principe ordonnateur qui frappe ici, mais celle
d'une personnalité suffisamment individualisée pour
l'imposer à la nature avec la souveraineté du
génial « plasmateur », de qui l'œuvre conserve
à
jamais sa force vive.
94 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
satisfaire
ses aspirations (bien modestes, il est vrai) dans ce
domaine, à l'importation des ultimes représentants de
l'hellénisme, de ces Grecs émasculés et
anémiés, aussi pauvres de philosophie que de sang, et
mués en plats moralistes ! À quel degré d'«
ingénialité » faut-il que l'on ait atteint pour
qu'un brave homme d'empereur, qui rédigea des maximes à
ses moments perdus, soit recommandé comme « penseur
»
à la vénération de la postérité !
Où est-il, chez les Romains, le naturaliste capable d'interroger
la nature et d'en créer une image ? (on ne
m'objectera pas, j'ose croire, ce consciencieux rédacteur
d'encyclopédie qui a nom Pline !) Où, le
mathématicien original ? où, le géographe ?
où, l'astronome ? Tout ce qui, dans ces sciences ou dans
d'autres, a été accompli sous l'hégémonie
de Rome, tout, sans exception, vient des Grecs. Mais la source intime
de l'inspiration poétique avait tari et c'est pourquoi tarit
aussi peu à peu, chez les Grecs sujets romains, la pensée
créatrice, l'observation créatrice. Le souffle vivifiant
du génie avait cessé de les animer. Ni Rome ni Alexandrie
ne leur pouvait offrir de cette ambroisie de l'esprit, alors que, d'un
effort obstiné, ils essayaient encore de s'élever. Ici,
l'éléphantiasis scientifique — là, la superstition
utilitaire : cela finit par étouffer et paralyser toute
velléité de vie. L'érudition, certes, augmentait
sans cesse, ou, si l'on préfère, le nombre des faits
connus et enregistrés; mais la force motrice allait diminuant
d'intensité dans la même mesure; et c'est ainsi que le
monde européen, théâtre d'un accroissement
énorme de la civilisation et d'une décadence
proportionnelle de la culture, tomba à un état voisin de
la bestialité ¹). Rien ne saurait être plus dangereux
pour
l'espèce humaine que la science sans la poésie, la
civilisation sans la culture.
Chez les Hellènes, l'évolution suivit
un cours tout
différent. Tant que l'art y fut florissant, le flambeau de
l'esprit
—————
¹) On trouvera des exemples au chap. IX
dans mes remarques sur la
Chine, etc.
95 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
projeta
sa lumière dans tous les domaines de la connaissance et
sa flamme s'élança vers le ciel. La force qui, en
Homère, avait atteint un formidable degré
d'individualité, prit, grâce à lui, conscience de
sa destination — et d'abord de la plus restreinte, savoir : la
configuration purement artistique d'un monde de la belle apparence.
Autour du centre rayonnant surgit une infinité de poètes
et se développa la riche gamme des genres poétiques.
Dès Homère, l'originalité fut la marque
distinctive de toute création grecque. Chaque astre de
première grandeur eut naturellement des satellites, qui
gravitèrent dans son orbite : mais les génies souverains
furent si nombreux, ils inventèrent tant de genres, et de si
divers, que le plus modeste talent trouva à s'employer de la
manière qui convenait le mieux à sa nature et put
produire tout ce dont il était capable. Je ne parle pas
seulement de la poésie qui s'exprima par des mots mariés
aux sons musicaux, mais aussi de la poésie pour les yeux, qui
grandit appuyée sur l'autre comme une sœur cadette et
bien-aimée, et s'épanouit si magnifiquement.
L'architecture, la plastique, la peinture, c'étaient, avec la
poésie épique, lyrique et dramatique, avec les hymnes, le
dithyrambe, l'ode, le roman et l'épigramme, autant de rayons de
la même lumière émanée du soleil de l'art,
mais diversement réfractée par des yeux diversement
conformés.
Nous avons tous connu de ces professeurs maniaques
qui, dans leur
zèle philhellénique, incapables de distinguer entre
l'œuvre typique et le rebut, s'acharnaient à dresser des listes
sans fin de poètes et de sculpteurs insignifiants. Sans doute
ils prêtaient à rire (ou à bâiller); mille
fois bienvenue soit la réaction qui s'est marquée, vers
la fin du dix-neuvième siècle, contre cette toquade !
Pourtant, avant de rendre à l'ombre tant de noms inutiles qui
n'en auraient jamais dû sortir, sachons admirer le
phénomène en son ensemble. Il atteste chez les
Hellènes une telle souveraineté du goût, une telle
finesse du jugement, qu'on n'a jamais dès lors revu
l'équivalent; il dénote un besoin de créer aussi
impérieux que
96 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
général.
L'art grec était vraiment un être
vivant, c'est pourquoi il vit encore : ce qui vit est immortel. La
Grèce possédait un centre solide, organique; elle
obéissait à l'impulsion non d'un caprice arbitraire, mais
d'un infaillible instinct : l'instinct de donner une forme, de
construire une image des choses — l'instinct configurateur. C'est par
lui que se reliaient entre elles les manifestations les plus diverses
d'une imagination luxuriante, les folles excroissances comme les
humbles pousses; c'est lui qui d'une si prodigieuse diversité
composait un tout. Si j'osais risquer cette apparente tautologie, je
dirais que l'art grec était un art ARTISTIQUE —
quelque chose
qu'un individu, fût-ce un Homère, ne saurait produire,
mais qui naît de la collaboration d'une collectivité. Rien
de pareil n'a existé depuis. Aussi ne suffit-il pas de
dire que l'art grec continue de vivre au milieu de nous comme une force
et comme un exemple : nos plus grands artistes, nos poètes du
verbe, de la sonorité, de la forme, de l'action, au
dix-neuvième siècle comme aux siècles
antérieurs de notre ère, se sont sentis attirés
vers la Grèce comme vers une patrie.
L'homme du peuple, il est vrai, n'a le plus souvent
chez nous qu'une
connaissance indirecte de l'art grec. Pour lui les dieux n'ont pas,
comme pour Epicure, gravi un Olympe plus élevé; mais
jetés bas par un souffle d'Asie — le scepticisme brutal,
allié à la brutale superstition — ils ont
éclaté en morceaux. L'homme du peuple aperçoit
leurs figures sur nos fontaines ou sur les rideaux de nos
théâtres, dans les parcs où il va s'aérer le
dimanche; parfois aussi dans nos musées (on remarque que la
foule s'y intéresse davantage aux statues qu'aux tableaux).
L'homme « instruit » porte encore dans sa tête
quelques parcelles de cet art comme un élément de culture
mal assimilé —- plus de noms que de vives représentations
— mais il en rencontre à chaque pas la trace, de sorte qu'il
n'en saurait oublier complètement l'existence : peut-être
même l'art grec contribue-t-il plus qu'il ne s'en doute
à la formation de son appareil mental.
97 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Quant
à l'artiste (par où j'entends ici tout homme
doué de sensibilité artistique), comment se pourrait-il
qu'il ne tournât vers l'Hellade un regard chargé de
nostalgie ? Ce n'est pas seulement en raison de son admiration pour les
œuvres mêmes qui y ont vu le jour. Depuis l'an 1200 sont
nées, chez nous aussi, des œuvres magnifiques : Dante reste
unique; Shakespeare est plus grand et plus riche que Sophocle; de
l'art
de Bach le Grec 1 plus génial ne put avoir même un
pressentiment. Non. Ce que l'artiste trouve en Grèce et qui lui
manque chez nous, c'est, plus encore qu'une certaine sorte d'œuvres,
une certaine qualité propre au sol d'où elles ont surgi,
à l'atmosphère où elles ont éclos : c'est,
au sens collectif du terme, la CULTURE ARTISTIQUE.
Depuis les Romains la vie européenne a
reposé sur une
base politique et qui, de politique, tend à devenir
économique. Chez les Grecs il ne convenait pas qu'un homme libre
commerçât; chez nous, tout artiste est de naissance un
esclave. L'art pour nous, est un luxe et, comme tel, livré
à l'arbitraire; il ne constitue pas pour l'État un
besoin, il ne
remplit pas dans notre vie publique l'office d'un législateur
qui en conforme toutes les manifestations à un idéal de
beauté. À Rome déjà, c'est le geste
capricieux
d'un particulier qui délie les langues des poètes :
Mécène ordonne. Depuis lors la réalisation des
plus beaux rêves, conçus par les plus nobles esprits,
dépendit de la manie de bâtir d'un pape, de la
fatuité d'un prince ébloui par les souvenirs de sa
culture classique, du goût d'ostentation d'une guilde jalouse
d'éclipser des rivales par l'étalage de son faste. Ou
bien, de temps en temps, passait un souffle vivifiant, une inspiration
d'en haut : comme cette tentative de renaissance religieuse, due au
grand et saint François d'Assise et qui donna la
première impulsion à notre art nouveau de la peinture;
comme cet éveil graduel de la sensibilité allemande, qui
nous valut tant de formes nouvelles et merveilleuses de la musique,
nées au treizième siècle d'un premier
épanouissement de l'âme germanique dans les
trouvères-contrepoin-
98 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
tistes
de Flandre et de France. Mais qu'est-il advenu des images ? on
badigeonna les fresques à la chaux, parce qu'on les trouvait
laides; les tableaux, arrachés des sanctuaires, allèrent
orner nos musées, où on les suspendit côte à
côte, dans un bel alignement. Et puis — pour qu'il ne fût
pas dit que « l'évolution » n'était pas
scientifiquement démontrable jusque dans la destinée de
ces chefs-d'œuvre très estimés — on gratta la chaux tant
bien que mal, on envoya promener les moines, on fit des cloîtres
et des campi santi une
seconde classe de musées ! Quant à
la musique, elle n'eut pas un sort beaucoup plus enviable. J'ai
assisté moi-même — et cela, dans une capitale
réputée entre toutes pour le raffinement de son «
goût musical » à une exécution de la Passion
de
Bach selon Saint-Matthieu, où l'on applaudit à tout
rompre après chaque « numéro » et où
le choral O Haupt voll Blut und
Wunden eut même les
honneurs du bis ! Nous
possédons bien des choses que ne
possédaient pas les Grecs, mais un tel fait suffit pour que nous
sentions clairement et douloureusement ce qui nous manque et ce que les
Grecs possédaient. À l'artiste d'aujourd'hui on serait
tenté de crier, avec Hölderlin :
Meurs !
sur l'orbe de cette terre tu chercherais
en vain, noble esprit, ton
élément.
Il s'en faut que, chez nos artistes, ce soit le
manque de force
intérieure ou d'originalité qui explique l'attraction
exercée sur leur œuvre par la Grèce : mais sans doute
conçoivent-ils, ou éprouvent-ils, L'IMPOSSIBILITÉ
qu'il
y a pour l'individu isolé à devenir, en cet état
d'isolement, réellement original. L'originalité est tout
autre chose que la fantaisie. Elle consiste, pour une
personnalité donnée, à suivre librement la voie
que lui prescrit non pas du tout sa fantaisie, mais la conformation
particulière de sa nature. Or ce qui constitue ici la part de la
liberté : cette liberté dont l'individu doit disposer,
non pas, on le répète, pour choisir sa voie (car elle lui
est prescrite), mais pour la suivre à sa guise,
99 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
c'est
cela précisément dont l'artiste est privé
partout ailleurs que dans son « élément »
naturel; et cet élément se peut définir : une
culture
(au sens collectif du mot) entièrement imprégnée
d'art. L'artiste ne trouve aujourd'hui rien de pareil. On ne saurait,
certes ! prétendre sans injustice que notre monde
européen actuel soit incapable d'émotions artistiques.
Une puissante fermentation des esprits s'atteste dans
l'intérêt qu'ils marquent pour la musique; et si
l'intérêt pour la peinture demeure confiné (au
moins en pays allemand) dans des cercles plus étroits, il est,
en somme, assez général et se passionne parfois au point
d'en devenir troublant. Mais ce genre de préoccupations
n'influent guère sur la vie des peuples : elles sont
l'accessoire — un accessoire bon pour les heures de flânerie et
pour les gens de loisir. La mode, le caprice, le mensonge sous toutes
ses formes règnent en maîtres dans ce domaine; et
l'atmosphère où respire l'artiste manque de toute
élasticité. Le plus robuste génie lui-même
est enchaîné, et comprimé, et repoussé de
toutes parts.
Ainsi l'art hellénique survit parmi nous
comme le souvenir d'un
paradis perdu, qu'il faudrait retrouver.
LE GÉNIE « CONFIGURATEUR »
C'est sous de plus heureux auspices que la
philosophie et les sciences naturelles des Grecs ont reçu de
nous l'hospitalité; et cette hospitalité leur a
été confirmée avec joie et gratitude par les
enfants du dix-neuvième siècle. Ici non
plus nous ne faisons pas qu'honorer des dieux lares, et nous ne
célébrons pas le culte des ancêtres. La philosophie
grecque est demeurée des plus vivantes dans notre esprit; et la
science grecque, d'une gaucherie presque enfantine par certains
côtés, d'une inconcevable force d'intuition par tant
d'autres, réclame notre intérêt non seulement au
titre historique, mais actuel. La pure joie que nous éprouvons
quand nous considérons la pensée hellénique, il se
pourrait, d'ailleurs, qu'elle provînt en partie de la conscience
d'avoir dépassé en ce domaine nos grands
prédécesseurs. Notre philosophie est devenue plus
philosophique; notre science, plus scientifique :
100 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
progression
qui, malheureusement, ne s'est pas accomplie dans le
domaine de l'art. Pour la philosophie et pour la science, notre culture
nouvelle s'est montrée digne de son origine hellénique.
Ici, pas de remords.
On n'attend pas que j'insiste sur des rapports
connus de tout homme
cultivé : rapports étroitement génétiques
en ce qui concerne la philosophie, car notre pensée ne s'est
éveillée qu'au contact de la pensée grecque et
c'est en elle qu'elle a puisé même la force, mûrie
en
dernier lieu, de la contradiction et de l'indépendance;
rapports
étroitement génétiques aussi, à
considérer le fondement de toute science exacte, la
mathématique; rapports plus lointains quant aux sciences
d'observation, où d'ailleurs l'influence grecque fut aux
débuts plus paralysante que stimulante ¹). Il suffit, pour
mon
objet, de faire comprendre au lecteur quelle secrète vertu,
inhérente à ces vieilles pensées, leur assura une
vie si tenace. J'y vais tâcher en peu de mots.
Combien d'idées n'avons-nous pas vues, depuis
lors, perdre leur
crédit ou leur séduction et choir finalement dans un
définitif oubli, tandis que Platon et Aristote,
Démocrite, Euclide et Archimède, continuent d'agir sur
notre vie, de stimuler ou d'instruire notre esprit, et que la figure
à demi fabuleuse de Pythagore va grandissant de siècle
en siècle ! ²) Et je me dis : ce qui a
conféré
l'éternelle jeunesse à la pensée d'un
Démocrite, d'un Platon, d'un Euclide, d'un Aristarque ³),
c'est
exactement le même esprit, la même sorte de force
spirituelle qui maintient éternellement jeunes Homère
—————
¹) Mais il n'est que juste d'ajouter que
plusieurs des plus
brillants
exploits de l'esprit hellénique dans ce domaine nous
étaient inconnus jusqu'à ces derniers temps.
²) Par où elle ne fait que reprendre les
proportions qu'on lui
attribua jadis. Plutarque rapporte que les Romains, invités par
un oracle à dresser l'image du plus sage des Grecs,
érigèrent la statue de Pythagore (Numa, ch. XI).
³) Pas le critique, mais Aristarque de Samos,
qui inventa le
système du monde auquel Copernic devait laisser son nom.
101 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
et
Phidias : c'est cette puissance que l'on peut proprement appeler CRÉATRICE
ou encore, en prenant le mot dans sa plus vaste acception,
ARTISTIQUE. Quand l'homme, par une représentation
qu'il se forme
du monde intérieur de son moi ou du monde extérieur,
tente de se les assujettir, de se les assimiler, cette image n'a de
prix qu'à condition d'être figurée du trait le plus
ferme et construite avec la plus parfaite clarté. Une histoire
longue déjà de quelque trois mille ans nous le
démontre : si la connaissance de faits nouveaux élargit
l'esprit
humain, seules l'enrichissent les idées nouvelles,
c'est-à-dire les nouvelles représentations. Là
s'atteste cette « force créatrice » dont Goethe dit
qu'elle « glorifie la nature » et sans laquelle «
l'extérieur resterait (pense-t-il) froid et inanimé
» ¹). Mais ce qu'elle crée n'est durable qu'autant
que les
images qui nous l'évoquent sont belles, transparentes — donc
artistiques.
As imagination bodies forth
The
forms of things unknown, the poet's pen
Turns
them to shape.
Ainsi parle Shakespeare. Traduisons : à mesure que
l'imagination projette au dehors ses représentations des choses
impénétrables, la plume du poète les «
configure ». Or, seules les représentations qu'a
transformées en les modelant le génie configurateur,
possèdent une valeur durable pour la conscience humaine. Le
stock de faits positifs dont nous disposons est très variable,
aussi le centre de gravité du réel (si je peux
m'exprimer ainsi) nous semble-t-il soumis à un continuel
déplacement. En outre, une bonne moitié de notre savoir
(ou même davantage) n'est que provisoire; ce qui passait hier
pour vrai, est faux aujourd'hui, et l'avenir fera sans doute la
même expérience : car à mesure que
s'élève
—————
¹) Ces mots sont tirés des Wanderjahren. On le
voit :
selon Goethe, la vie elle-même ne s'« anime » que par
l'effet d'un acte créateur de l'esprit humain.
102 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
l'édifice
de notre savoir, s'accumulent les matériaux qui
doivent entrer dans sa construction et qui nous obligent d'en modifier
le plan ¹). Au contraire, ces œuvres demeurent que
—————
¹) C'est ainsi qu'un traité
général de
botanique ou de zoologie datant de 1875 est aujourd'hui sans usage :
non pas tant en raison des faits nouveaux acquis depuis à la
science, que parce qu'elle a conçu autrement quantité de
rapports entre des faits déjà connus et parce que
d'exactes observations ont été démenties par
d'autres, plus exactes encore. Le dogme de l'Imbibition, par exemple,
en supposait, et en suscita d'innombrables; né en 1838, il
atteignit l'apogée de sa fortune vers 1868; alors
commença la contremine et, en 1898, dûment
consignée au cimetière des théories botaniques,
l'Imbibition n'était plus qu'un mot. En zoologie, le
dix-neuvième siècle à ses débuts
s'était flatté de « simplifier » et l'on sait
si
Darwin l'y encouragea : ramener, si possible, toutes les formes
animales à un type commun, c'était fort séduisant,
c'eût été fort commode. Mais à mesure qu'ont
augmenté les connaissances, on a découvert une
complication plus grande du schéma sous lequel on figurait
le type primitif. Cuvier avait cru se tirer d'affaire avec quatre
« plans, généraux de construction »;
bientôt
après, on supposa sept types différents,
irréductibles les uns aux autres, puis Claus en supposa neuf, au
minimum. Ce minimum ne suffit plus. Dès que l'on ne se propose
pas uniquement de faciliter leur besogne aux commençants (ainsi
que fait Richard Hertwig dans son manuel d'ailleurs excellent),
dès que l'on pèse l'importance relative des
différences de structure indépendamment même de la
richesse des formes, etc., on ne peut, en l'état actuel de nos
renseignements anatomiques, admettre moins de seize types, tous
également typiques, (voir notamment le magistral Lehrbuch
der Zoologie de Fleischmann). Même nos idées sur
des faits capitaux de l'ordre zoologique ont été
complètement modifiées par un plus exact savoir. Ce fut
une presque certitude que la relation génétique directe
entre les vers et les vertébrés; Carl Vogt — qui pour
être darwiniste n'en conservait pas moins son indépendance
de jugement — considérait cette relation comme
démontrée et racontait à ses étudiante
(dont je fus) des choses charmantes sur la brillante carrière du
ver arriviste, qui avait fini par se hausser jusqu'à
l'état d'homme. Or des enquêtes plus précises et
plus complètes sur le développement des germes dans l'œuf
ont conduit à établir entre les animaux dits «
à tissu » (ceux qui ne sont pas constitués de
cellules simples et
séparables) une division nettement tranchée : ils se
scindent en deux groupes dont le développement s'effectue
suivant un plan essentiellement différent dès l'instant
de la fécondation de l'œuf, en sorte qu'une parenté
véritable entre les représentants de l'une et de l'autre
catégorie est exclue (quel-
103 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
l'homme
empreint de l'effigie de l'artiste, ces formes ne passent pas
en lesquelles il insuffle sa vie. Ce qui vit, je le
répète, ne meurt point. On sait qu'aujourd'hui la
plupart des zoo-
—————
que vraisemblance que semblent lui prêter des analogies
dans l'apparence extérieure), et aussi bien la parenté
génétique préjugée par les
évolutionnistes que la parenté architectonique. Eh bien,
les vers appartiennent à l'un de ces groupes (qui culmine dans
les insectes), et les vertébrés appartiennent à
l'autre, de manière qu'on serait mieux fondé à
chercher les ancêtres de ces derniers dans la seiche et dans
l'oursin ! (Cf. entre autres Karl Camille Sehneider :
Grundzüge der tierischen
Organisation dans les Preussische
Jahrbücher 1900, nº da juillet, p. 73 et suiv.)
Je cite ces exemples entre mille autres, parce
qu'ils sont concrets
ou aisément intelligibles. On en trouverait dans n'importe quel
domaine, soit que nous suivions nos modernes psychologues dans
l'exploration du moi subliminal ou nos historiens, nos
archéologues, nos linguistes dans celle des civilisations
récemment exhumées, soit que nous interrogions un Pasteur
sur les mystères de la microbiologie, ou les Curie sur ceux de
la radioactivité. Que serait-ce si j'abordais (même avec
toutes les réserves philosophiques qui s'imposent) les
hypothèses révolutionnaires sur la «
dématérialisation de la matière » et «
l'énergie intraatomique » par lesquelles le docteur
Gustave Le
Bon ébranle le dogme de l'indestructible atome, fondement de la
chimie, le dogme de l'indestructible énergie, fondement de la
physique ! (Voir le résumé de ses recherches dans
L'Évolution de la
matière, nouv. éd. 1908, et dans
l'Évolution des forces,
même année). Mais ici c'est le
vingtième siècle qui commence à rêver ses
rêves. Il ne conjecture rien, quand il proclame avec le
professeur Mach (Histoire de la
mécanique) l'infinie
complication de principes qu'avait jugés simples le
siècle précédent et qui, reposant sur des
expériences que l'on avoue « non réalisées
et
même non réalisables », ne sauraient plus être
tenus
pour « démontrés » en aucune façon.
C'est, d'autre
part, l'écroulement de théories ambitieuses
échafaudées il y a moins de quarante ans, qui
détermine son effort pour élever sur la thermodynamique
seule l'édifice tout entier de la physique mathématique.
Même les vérités
mathématiques pures,
axiomatiques, implicites, celles qui, dans l'opinion
générale, semblent « enchaîner le
Créateur et lui permettre seulement de choisir entre quelques
solutions peu nombreuses » (H. Poincaré : La Science et
l'Hypothèse, 1909, p. 1.) sont sujettes à une
continuelle
revision. Et sans doute la science ne substitue-t-elle pas ici un fait
à un autre fait; mais par la vertu d'audacieuses
antithèses, opposant une abstraction à une autre
abstraction, elle suscite l'image concrète d'un ordre de
possibilités. imprévues. Depuis que
104 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
logues
enseignent l'immortalité — l'immortalité physique
— du plasma germinatif; sur l'abîme creusé entre la
nature
organique et l'inorganique, c'est-à-dire entre la vie et la
non-vie, le dix-neuvième siècle avait tenté de
jeter un pont et il s'imaginait y avoir réussi : mais
l'abîme apparaît plus infranchissable qu'avant ¹). Ce
n'est
pas ici le lieu d'en dis-
—————
Lobatchevsky
et Bolyai ont établi presque en même temps,
et irréfutablement, l'impossibilité de démontrer
le POSTULATUM D'EUCLIDE, des géométries NON
EUCLIDIENNES, déduites de sa négation avec une
logique
implacable, ont ouvert de nouvelles perspectives dans le champ
de la pensée mathématique (sur la théorie
des surfaces à courbure constante, sur la
géométrie sphérique, etc., et aussi par leur
réinterprétation dans le mode euclidien); elles ont
même paru susceptibles de recevoir des applications, et le
profane y verrait à tort un simple jeu de l'esprit en
constatant, par exemple, que le nombre des parallèles qu'on peut
mener à une droite donnée par un point donné est
égal, dans la géométrie de Lobatchevsky, non
à UN comme dans celle d'Euclide, mais à L'INFINI,
et à ZÉRO dans celle de Riemann, lequel
jette aussi
par-dessus bord cet axiome : « par deus points on ne peut faire
passer qu'une droite ». Même remarque pour la QUATRIÈME
GÉOMÉTRIE qui soutient entre autres cette
thèse
singulière : « une droite réelle peut être
perpendiculaire à elle-même » et pour les
GÉOMÉTRIES NON ARCHIMÉDIENNE de
Véronèse et de Hilbert qui, en contestant une proposition
tenue pour évidente, sont conduits à faire paraître
de nouveaux aspects du « continu » mathématique. Cf.
pour plus
de détails les suggestifs ouvrages de H. Poincaré (La
Science et l'Hypothèse, déjà cité, Science
et Méthode, La Valeur de la Science, tous trois de 1909
sous
leur forme la plus récente).
Il
suffit pour que le lecteur mesure l'erreur où tombent les
hommes, quand ils attribuent à la science de leur temps un
caractère définitif. Elle n'est jamais qu'un provisoire
et marque la transition entre la théorie d'hier et celle de
demain.
¹) Consulter, par exemple, The
cell in Development and
Inheritance du
zoologiste américain E. B. Wilson. Dans cet ouvrage qui fait
autorité, nous lisons : « L'étude de
l'activité
cellulaire a en somme élargi plutôt que
rétréci le formidable abîme séparant des
phénomènes du monde inorganique les formes même les
plus basses de la vie » (p. 434 de l'éd. de 1900). On peut
recommander Ia lecture du chapitre : Theories
of Inheritance and Development à quiconque, moins
épris de phrases que de
faits, souhaite s'instruire de l'état actuel de nos
connaissances sur le problème de la forme animale. Ils
trouveront un chaos : « qu'on l'envisage sous le rapport
ontogénétique ou phylogénétique,
écrit Wilson
105 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
cuter.
Je ne mentionne le fait que pour me justifier, par analogie, de
distinguer également entre les représentations «
organisées » et celles qui ne le sont pas, et pour
exprimer ma conviction que jamais encore n'a péri ce que le
poète « plasmateur » (je reprends le mot de
Rabelais) a
configuré en forme vivante. Sans doute il arrive que des
cataclysmes engloutissent l'ouvrage de ses mains, mais il arrive aussi
qu'après des siècles les figures ensevelies s'exhument de
leur prétendue tombe et reparaissent rayonnantes du sourire de
l'éternelle jeunesse. Sans doute, comme leurs sœurs de marbre,
les filles de la pensée sont souvent mutilées, mises en
pièces, anéanties : mais, ce n'est là qu'une
sorte mécanique d'annihilement, non la mort. Et ainsi la
doctrine des Idées, que Platon forgea voici plus de deux mille
ans, constitue encore un élément vivant dans le
trésor intellectuel du dix-neuvième siècle : de
combien de pensées actuelles n'est-elle pas la source
première ? et quelle spéculation philosophique digne de
ce nom ne se rattache à elle en quelque manière ? En
même temps l'esprit de Démocrite a régi les
sciences naturelles : si profondément qu'ait dû être
transformée sa géniale fiction de l'Atome, c'est lui
l'inventeur, lui l'artiste qui (pour parler avec Shakespeare) a
projeté au dehors, par
—————
(p. 434), le problème du développement est
immense, et
l'on ne saurait en exagérer la grandeur. » Loin que chaque
nouveau phénomène découvert contribue à la
simplification et à l'éclaircissement, il crée de
nouvelles difficultés et soulève de nouvelles questions.
Comme s'écrie un embryologiste connu : « Il semble que
chaque œuf porte en lui sa propre loi ! » Dans ses investigations
sur la
structure et le développement du cristallin (1900) Rabl aboutit
à un résultat pareil; il constate que chaque
espèce animale possède ses organes des sens
spécifiques, dont les caractères distinctifs sont
déjà déterminés dans la cellule œuf. Ainsi
par les progrès de la vraie science — en opposition avec ces
généralités creuses et souvent insanes sur la
force et la matière qui ont servi à éblouir
des générations de naïfs — notre conception de la
vie est devenue plus « vivante », et le jour n'est pas
éloigné où l'on reconnaîtra qu'il serait
plus judicieux d'interpréter l'inanimé du point de vue de
la vie que de faire l'inverse. (Cf. mon Immanuel Kant, p. 482 et suiv.).
106 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
la
force de son imagination, cette représentation d'une
réalité impénétrable, puis l'a «
configurée ».
PLATON
Il est aisé de citer des exemples de la
manière
dont le génie configurateur des Grecs assure aux pensées
la vie et l'efficacité. Prenons la philosophie de Platon. Sa
substance n'est pas nouvelle. Il ne prétend pas, comme fera
Spinoza, tirer des profondeurs de sa conscience la formule d'un
système du monde logiquement déduit; il ne s'attaque pas
non plus à la nature avec la magnifique ingénuité
d'un Descartes, dans l'espoir chimérique d'arracher à ses
entrailles le secret du mécanisme qui expliquerait l'univers. Il
emprunte de droite et de gauche ce qui lui semble le meilleur et,
s'assimilant des intuitions qui appartenaient aux Eléates,
à Héraclite, aux Pythagoriciens, à Socrate, il en
compose un tout qui n'est pas proprement logique, mais qui est
certainement artistique. À l'égard des philosophes grecs
qui le
précédèrent, Platon tient à peu près
la même position qu'occupa Homère par rapport aux
aèdes qui furent ses devanciers ou ses contemporains.
Homère non plus n'a probablement rien « inventé
»
(ou pas davantage que n'inventera Shakespeare); mais il a puisé
à des sources diverses ce qui convenait à son dessein et,
de ces élémente hétérogènes fondus
ensemble, lui aussi a composé un tout nouveau : quelque chose
d'entièrement individuel et qui, comme tel, présente les
qualités inhérentes à l'individu vivant, mais
atteste aussi ses étroites limites, ses lacunes, ses idiotismes
— car chaque individu répète après le dieu des
mystères égyptiens : « Je suis celui qui suis,
» et fait apparaître un type nouveau qui nous demeure
impénétrable, insondable ¹). Il en est ainsi de la
conception du monde que nous a laissée Platon.
—————
¹) « Une authentique
œuvre d'art demeure toujours, comme un
ouvrage de la nature, quelque chose d'infini pour notre entendement.
Nous la contemplons, nous la ressentons; elle agit sur nous, mais nous
ne saurions proprement la connaître, et nous saurions bien moins
encore exprimer par des mots son être, son mérite,
» GOETHE.
107 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Zeller, le célèbre historien de la philosophie grecque,
écrit: « Platon est trop poète pour être tout
à fait philosophe. » Il serait malaisé de
découvrir un sens précis à cette critique. Dieu
sait ce que peut être un « philosophe » in abstracto.
Platon fut Platon, et nul autre; à le considérer tel
qu'il fut, nous apprenons comment un esprit devait être
conformé pour porter la pensée grecque au point de son
suprême épanouissement. Platon est l'Homère de la
pensée. Si quelqu'un d'assez compétent pour entreprendre
ce travail démembrait la doctrine platonicienne de telle sorte
que l'on aperçût distinctement quelles parties constituent
l'apport primordial du grand penseur — j'entends par là un bien
qui lui appartienne en propre, à titre d'invention tout à
fait nouvelle, et non point par le processus d'une seconde gestation,
fût-elle géniale — c'est alors que sauterait aux yeux le
caractère POÉTIQUE, de son mode de
création :
aussi bien Montesquieu, dans ses Pensées,
nomme-t-il Platon un
des quatre grands poètes de l'humanité. Et l'on
s'aviserait que ces contradictions si souvent dénoncées,
ces accords forcés d'éléments incompatibles,
trouvent leur explication dans une NÉCESSITÉ
ARTISTIQUE. La vie est par elle-même une contradiction.
« La vie, dit Bichat, est l'ensemble des fonctions qui
résistent
à la mort. » De là ce je ne sais quoi de
fragmentaire et aussi, en un sens, d'arbitraire, signe commun de tout
ce qui vit. Sans ce qu'y ajoute l'homme par sa libre collaboration de
poète, jamais ne se pourraient joindre et nouer les deux bouts
de la ceinture magique. Les œuvres d'art ne forment pas à
cet
égard i use exception : l'Iliade d'Homère est un
magnifique exemple de ce que j'avance; Platon, par sa conception du
monde, nous en offre un second; Démocrite un troisième,
non moins précieux, par son intuition cosmique. Et tandis que
s'abîment dans la nuit des temps les philosophies et les
théories dont la splendide « logique » est due au
patient travail du ciseau qui les a limées, ces vieilles
idées demeurent debout, elles se sérient entre nos
idées les plus neuves, et il apparaît manifeste qu'elles
n'ont rien perdu de l'éclat de
108 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
leur
jeunesse. On le voit : ce qui est décisif, ce n'est pas la
« vérité objective », c'est le mode de
formation — « l'ensemble des fonctions », dirait Bichat.
Encore une remarque à propos de Platon :
simple indication,
faute de pouvoir ici développer le sujet dans son ampleur, mais
suffisante, je l'espère, pour que rien ne demeure obscur. On
sait aujourd'hui que la pensée hindoue exerça une
influence à certains égards déterminante sur la
pensée grecque. Il est vrai : nos hellénistes et nos
philosophes, avec le furieux acharnement du préjugé
scientifique, ont fait une belle résistance avant d'en convenir;
rien que d'autochtone ne devait s'être développé
sur le sol sacré de l'Hellade; tout au plus admettait-on
qu'Égyptiens et Sémites eussent contribué à
sa
culture — et il n'était que trop certain que leur action n'avait
pas dû profiter grandement à la philosophie. Mais les
indianistes modernes ont démontré ce que leurs
prédécesseurs (notamment le génial sir William
Jones) avaient déjà soupçonné. Pour
Pythagore, notamment, la preuve est acquise d'une intime
familiarité avec les doctrines hindoues ¹) et c'est
déjà beaucoup, puisque Pythagore nous apparaît de
plus en plus clairement comme le véritable père de la
pensée grecque. On a réuni en outre un faisceau de fortes
présomptions en faveur d'une influence sur les Eléates,
Héraclite, Anaxagore, Démocrite, etc. ²). Il n'est
pas
étonnant, dès lors, qu'un génie comme Platon ait
percé à travers l'amas des notions surajoutées
par l'incompréhension et que sa philosophie concorde, en
quelques-uns des points fondamentaux de toute vraie
métaphysique, avec les plus profondes intuitions des
penseurs hindous ³).
—————
¹) Voir à ce sujet surtout
Schroeder: Pythagoras und die
Inder
(1884).
²) Le meilleur résumé que je
connaisse de cette question
est celui de Garbe dans sa Sâmkhya-Philosophie
(1894), p. 85
et suiv. On y trouvera aussi la bibliographie du sujet.
³) Pour une comparaison entre Platon et les
Hindous touchant leur
conception de la réalité empirique et de
l'idéalité transcendantale de
109 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Mais
que l'on compare Platon et les Hindous, ses oeuvres et leurs oeuvres !
alors on ne sera pas longtemps en doute sur les raisons pour
lesquelles Platon continue de vivre et d'agir, tandis que les sages de
l'Inde, s'ils vivent encore, demeurent sans action directe sur le vaste
monde et sur l'humanité qui devient....
Pour la profondeur comme pour l'étendue, la
pensée
hindoue, si merveilleusement diverse et compréhensive, n'a pas
d'égale. Mais si Platon, au dire du professeur Zeller, fut
« trop poète pour être tout à fait philosophe
», nous apprenons, par l'exemple de l'Inde, ce qu'il advient
d'une conception du monde quand le penseur est trop « tout
à fait philosophe » pour être aussi un petit peu
poète. La pensée pure de ce penseur-là demeure
incommunicable — phénomène qui trouve une expression
à la fois naïve et profonde dans ces passages des livres
hindous; où nous lisons que la plus haute, l'ultime sagesse ne
peut être enseignée que PAR LE SILENCE
¹).
Combien il en est autrement du Grec ! Il lui faut, coûte que
coûte, « projeter au dehors ses représentations
des choses impéné-
—————
l'expérience, voir notamment Max MülIer : Three lectures
on the Vedânta Philosophy (1894) p. 128 et suiv. On
s'instruira
en même temps des rapports entre Platon et les Eléates,
qui ne s'éclairent vraiment que de ce point de vue. On trouvera
naturellement plus de détails dans les ouvrages de Paul Deussen,
l'illustre historien de la philosophie védique et commentateur
des Oupanichads, â qui nous devons aussi un exposé
magistral du système du Védanta et d'admirables
traductions de ses Soutras. Consulter particulièrement le
discours qu'il a prononcé en anglais (Bombay, 1893) sous ce
titre: « De la philosophie du Védanta dans sa relation
avec les doctrines métaphysiques de l'Occident. »
¹) « Lorsque Bahva fut interrogé
par Vashkali, il lui
expliqua le « brahman » par ceci qu'il se tut. Et Vashkali
dit : Enseigne-moi, ô vénérable, le brahman ! Mais
Bahva continua de se taire. Et quand l'autre l'eut interrogé
pour la deuxième ou troisième fois, alors il dit :
Justement je te l'enseigne, mais tu ne le comprends pas; ce brahman
est
— silence. » (Çankara
dans les Soutras du Védanta
III, 2,
17).
Dans la Taittiriya Oupanichad
nous lisons (II, 4) : « Tel
est le délice de la connaissance que toute langue s'arrête
en deçà, et toute pensée, incapable d'y
atteindre. »
110 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
trables
et les configurer ». Qu'on lise à ce propos, dans le
Théétète
de Platon, la laborieuse argumentation au
terme de laquelle Socrate finit par accorder qu'un homme peut
posséder la vérité sans être capable de
l'expliquer : seulement ce n'est pas là encore une connaissance;
qu'est-ce donc qu'une connaissance ? Platon laisse la question sans
réponse, attestant ainsi la profondeur de son intuition. Mais,
au point culminant du dialogue, on définit la connaissance
« une juste représentation », et l'on ajoute qu'une
juste représentation est celle sur laquelle il est possible
« de tenir des discours et de donner des explications ». Au
même ordre d'idées se rapporte le passage fameux du
Timée, où le
cosmos est comparé à un
« animal vivant ».
Tout ce qui offre prise à l'esprit, toute
matière
pensable, DOIT être représenté et
configuré :
voilà le secret du génie grec, d'Homère à
Archimède. Entre la doctrine des Idées de Platon et la
métaphysique, il y a exactement le même rapport qu'entre
la doctrine des Atomes de Démocrite et le monde physique. Ce
sont les produits d'une force créatrice qui construit l'image
des objets auxquels elle s'applique; en ces œuvres, comme en toute
œuvre d'art véritable, s'épanche une inépuisable
source de vérité symbolique. Ce que le soleil fait pour
les fleurs, de telles créations le font pour les faits
matériels. Les Grecs ne nous ont pas légué,
certes, que de bonnes choses : il en est au contraire qui pèsent
encore comme un cauchemar sur l'éveil de notre culture; mais la
part précieuse de notre héritage hellénique, c'est
un rayon de ce soleil qui fait pousser les fleurs.
ARISTOTE
Sous
l'influence directe de Platon, et comme à son soleil, s'est
élevé l'un des troncs les plus puissants qu'on ait vus
surgir au champ de la pensée : ARISTOTE. Si
Aristote, à
beaucoup d'égards, s'est développé en opposition
à Platon, cela tient à la nature de son intellect : mais
sans Platon, Aristote ne serait devenu ni un philosophe ni surtout un
métaphysicien. Une appréciation critique de ce grand
homme — même envisagé uniquement par rapport à
l'objet du présent cha-
111 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
pitre
— m'entraînerait trop loin. Pourtant je ne pouvais le
passer sous silence, et le lecteur consentira que je lui suppose
quelques lumières sur cette force constructive qui s'atteste si
vigoureuse dans le traité logique de l'Organon, dans
l'Histoire des animaux, dans
la Poétique, etc., et
qui a
marqué tant de siècles de son empreinte. Le domaine, dans
lequel Aristote a créé avec un succès
incomparable, et s'est acquis d'imprescriptibles titres à notre
reconnaissance, se laisserait définir par ce mot de Scot
Erigène : naturalium rerum
discretio. Sa grandeur ne réside pas dans le fait d'avoir
eu
raison — nul homme de premier ordre n'a commis d'erreurs plus
fréquentes et plus flagrantes; elle consiste en ce qu'il ne
connut pas de repos avant d'avoir rempli sa mission «
configuratrice » dans tous les domaines de la vie humaine, avant
d'avoir établi l'ordre dans le chaos ¹) — et c'est par
là
qu'il apparaît un véritable Hellène. Sans doute cet
ordre a coûté cher. Aristote était moins
poète que ne le fut, probablement, aucun des philosophes
considérables de la Grèce (Herder dénonce en lui
« l'esprit le plus sec peut-être » qui ait jamais
habité le cerveau d'un écrivain ²) et j'ose croire
que le
professeur Zeller lui-même ne songea jamais à lui
reprocher de n'être pas « tout à fait philosophe
»; en
tous cas il le fut assez pour doter le monde — grâce à sa
force constructive bien authentiquement hellénique — de plus
d'erreurs que n'en répandit jamais un homme seul, avant ou
après lui. Voici bien peu de temps que les sciences naturelles
se sont débarrassées des entraves qu'il leur avait
imposées de toutes parts; la philosophie, et
particulièrement la métaphysique, n'a pas encore
secoué sa tutelle; quant à notre théologie, elle
est — comment dirais-je ? — son enfant illégitime. En
vérité, ce grand et riche héritage qui nous vient
du monde ancien est une épée à
deux tranchants.
—————
¹) Eucken, dans son essai sur Thomas d'Aquin et Kant (Kantstudien 1901,
VI, p. 30), dit que le travail intellectuel d'Aristote consista dans
« une configuration artistique ou, plus exactement, plastique.
»
²) Ideen zur Geschichte der
Menschheit, L. XIII, ch. 5.
112 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Nous retrouverons ailleurs Aristote et la philosophie grecque. Ici,
j'ajouterai seulement que les Grecs avaient, sans conteste, grand
besoin d'un Aristote qui leur préconisât le recours aux
méthodes empiriques et leur recommandât cette « voie
d'or » du juste milieu, déjà définie par ce
précepte du sage Chilon : « rien de trop ». Dans
leur
exubérance géniale, dans leur passion de créer,
ils étaient enclins à viser trop haut ou trop loin,
à perdre contact, héroïques étourdis, avec le
sol tangible de la réalité; ce penchant ne pouvait
manquer d'engendrer à la longue des conséquences
funestes. C'est, au reste, un fait caractéristique qu'Aristote,
si complètement grec à tant d'égards, n'ait
exercé d'abord qu'une influence assez faible sur le
développement de la vie mentale de ses compatriotes. Le sain
instinct du peuple, qui goûtait ingénûment la joie
de créer, se révoltait contre une réaction si
soudaine et, par sa violence, si meurtrière; peut-être
éprouvait-il obscurément que ce soi-disant empirique
apportait avec lui comme remède le poison du dogmatisme.
Aristote, on le sait, était médecin de profession — il
donna le grand exemple du médecin qui tue son patient pour le
guérir. Le premier malade toutefois regimba; il
préféra chercher son salut dans les bras du charlatan
néoplatonicien. Nous, ses tardifs héritiers, nous avons
hérité à la fois, pauvres diables, du
médecin et du charlatan : ils se disputent nos corps bien
portants et les empoisonnent de leurs drogues à qui mieux mieux.
Que Dieu nous vienne en aide !
SCIENCES NATURELLES
Un mot encore sur la science grecque. Il est
naturel qu'elle ne présente plus à nos yeux qu'un
intérêt exclusivement historique, ou peu s'en faut. Si
brillantes qu'aient été les conquêtes scientifiques
des Grecs, nous les avons depuis longtemps dépassés sur
ce terrain. Mais ce qui ne saurait nous laisser indifférents,
c'est d'observer le merveilleux essor qu'a pris chez eux l'étude
de la nature, l'instinct de sa juste interprétation, dès
que se sont développées les capacités artistiques
qui venaient de se révéler à eux, et sous
l'influence même de ce développement. On ne peut
s'empêcher de trouver ici
113 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
un
exemple de la thèse de Schiller : l'homme, ne saurait
délivrer de la réalité l'apparence sans purifier
en même temps de l'apparence la réalité.
À nous remémorer les « erreurs
»
d'Ulysse, les
pérégrinations d'Io, bien d'autres voyages fabuleux
recensés dans les fictions poétiques des Grecs, nous
n'attendrions pas de leur part une contribution sérieuse
à la
GÉOGRAPHIE. L'image du monde qu'ils nous
évoquent est
peu conforme à celle que nous nous en faisons et paraît
plus embrouillée encore, grâce aux efforts que tentent
pour l'éclaircir des commentateurs qui se contredisent entre
eux. D'ailleurs, et en fait, les Grecs ne se sont pas aventurés
bien loin jusqu'à l'époque d'Alexandre. Mais consultons
quelqu'un des ouvrages qui retracent l'histoire de nos connaissances
géographiques ¹) et nous irons de surprise en
surprise. À l'école on ne nous entretient guère
que de
Ptolémée, et la carte qui porte son nom nous semble aussi
bizarre que ses sphères célestes qui s'emboîtent
les unes dans les autres : mais ce sont là des produits d'un
âge de décadence; ils attestent l'effort d'une science
qui
a infiniment perfectionné ses moyens, mais qui a perdu le
ressort de l'intuition — d'une science telle que la peut engendrer le
chaos ethnique, l'humanité sans race. Si, au contraire, on se
renseigne sur les notions géographiques que
possédèrent les Grecs véritables, d'Anaximandre
jusqu'à Eratosthène, on comprendra cette affirmation de
Berger : « Les résultats obtenus, dans le domaine de la
géographie scientifique, par ce peuple merveilleusement
doué des Grecs, valent vraiment la peine qu'ils ont
coûtée. Aujourd'hui encore nous en rencontrons la trace
à chaque pas et nous ne saurions nous passer des FONDEMENTS
ainsi posés ²). » Ce qui est surtout frappant, c'est,
outre le nombre relativement considérable des faits
enregistrés, la saine faculté de représentation
qui caracté-
—————
¹) Par exemple Hugo Berger : Geschichte der wissenschaftlichen
Erdkunde der Griechen.
²) Op. cit.
I, p. VI.
114 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
use
les anciens Ioniens. Plus tard on recula au lieu de progresser, et
cela principalement sous l'influence « des gens prudents qui,
dédaigneux de la physique, de la météorologie, de
la mathématique, prétendirent n'attacher foi qu'au
témoignage de leurs propres yeux ou aux récits de
témoins oculaires ¹). » Plus tard encore, la
régression s'accentua par l'effet de préjugés
scientifiques si puissants que tous les savants de l'antiquité
déclarèrent MENSONGERS les voyages du
premier «
explorateur polaire », Pythéas (contemporain d'Aristote),
qui rapportait la description exacte des côtes de Gaule et de
Bretagne, un aperçu de l'Océan glacial, de
décisives observations touchant la longueur du jour et de la
nuit sous les latitudes arctiques ²). Philipp Paulitschke, lui
aussi,
établit ³) qu'Hérodote s'était formé
une
représentation beaucoup plus juste des contours du continent
africain que celle qui fut propre à Ptolémée. Mais
Ptolémée passait pour une « autorité
». Ah !
le culte, ah ! la fabrication des autorités....
C'est un sujet de sincères regrets que nous
ayons
hérité du peuple grec non seulement les résultats
dus à ses « dons merveilleux » (comme parle Berger),
mais
aussi sa foi dans les autorités et sa prétention d'en
produire par un savant « élevage ». Rien de plus
instructif à cet égard que l'histoire de la
PALÉONTOLOGIE. Grâce à leur
puissance de vision, alors que
rien n'en altérait l'acuité et, si l'on peut dire ainsi,
la naïveté, les anciens Hellènes — longtemps avant
Platon et Aristote — avaient reconnu ce qu'étaient en
réalité les coquillages trouvés sur le sommet des
montagnes, et même les empreintes de poissons. Un
Xénophane, un Empédocle avaient bâti
là-dessus des doctrines évolutionnistes et
géocycliques. Mais les autorités proclamèrent
insanes ces justes identifications et les doctrines qui en rendaient
compte; quand les faits
—————
¹) Op.
cit. I, 139.
²) Op. cit.
III, 7; pour la comparaison de ce jugement de la science
antique avec celui de la science actuelle, voir aussi III, 36.
³) Dans l'ouvrage intitulé : Die geographische
Erforschung des afrikanischen Kontinents (2e
éd. p. 9).
115 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
s'accumulèrent,
elles inventèrent pour s'en
débarrasser la magnifique théorie de la vis
plastica ¹) et ce n'est qu'en l'an 1517 qu'un homme osa
rééditer la vieille opinion suivant laquelle le niveau de
la mer se serait élevé jadis jusqu'au sommet des
montagnes : « L'année de la Réforme, on se
retrouvait donc, après un millénaire et demi, au point
où était parvenue l'antiquité classique »
²).
Fracastor, d'ailleurs, convertit peu de gens à sa thèse;
et si l'on veut mesurer (ce qui n'est point aisé, vu les
progrès accomplis par la science) combien grande et digne de
respect était la force qui faisait de l'œil du poète
hellène un organe pour la perception de la vérité
(car Xénophane et Empédocle furent en première
ligne des rapsodes, qui allaient déclamant leurs poèmes
philosophiques), que l'on se reporte aux pages où le libre
penseur Voltaire poursuit de ses railleries les paléontologistes
de l'an de grâce 1768 ³). Non moins divertissants sont
les efforts convulsifs de son scepticisme pour échapper à
l'évidence. On avait trouvé des huîtres sur le
Mont-Cenis : Voltaire s'avise qu'elles sont tombées des chapeaux
des pèlerins qui revenaient de la Terre Sainte; on avait
exhumé, non loin de Paris, des os d'hippopotame : un curieux,
dit Voltaire, a eu autrefois dans son cabinet le squelette d'un
hippopotame — et il pense avoir confondu Buffon. Par où l'on
voit bien que le scepticisme ne fait pas la perspicacité 4). Au
contraire, les
—————
¹) Quenstedt attribue cette
hypothèse à Avicenne;
mais
elle date d'Aristote, et Théophraste, son disciple, la soutint
expressément (Cf. Lyell : Principles
of Geology, 12e éd.
I, 20).
²) Quenstedt : Handbuch der Petrefaktenkunde, 2e
éd. p. 2.
³) Voir Des
Singularités de la Nature, chap. à XII et XVIII
L'homme aux quarante écus,
chap. VI, tous deux de l'année
1768. Cf. ses lettres, entre autres la Lettre sur un écrit
anonyme du 19 avril 1772.
4) Le même Voltaire
ne craignit pas de traiter de «
galimatias » les grandioses spéculations astronomiques des
Pythagoriciens, ce qui fait dire à l'illustre astronome
Schiaparelli : « De tels hommes ne sont pas dignes de comprendre
quelle
énorme puissance de pensée spéculative fut
nécessaire pour arriver à l'idée de la
sphéricité de la terre, de son libre flottement dans
l'espace, de sa mobilité; sans ces notions, pourtant, nous
116 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
plus
antiques poèmes abondent en traits d'une clairvoyance
singulière : ainsi quand l'Iliade appelle Poseïdon «
l'ébranleur de la terre » et désigne comme cause
des secousses sismiques le dieu qui personnifie l'eau, et plus
particulièrement la mer, cette intuition du poète
s'accorde avec l'une des plus récentes explications que notre
science ait imaginées de ces phénomènes. On entend
bien, d'ailleurs, qu'en signalant de tels traits je veux seulement les
opposer par contraste aux marques d'étroitesse obstinée
que donnent si souvent les pontifes du prétendu «
progrès des lumières ».
Dans le domaine de la PHYSIQUE ASTRALE,
nous rencontrons des
exemples plus significatifs encore de cette réaction de l'effort
esthétique grâce à laquelle, selon Schiller,
« la réalité se purifie de l'apparence ».
C'est
surtout l'école de Pythagore qui nous les fournit. On trouve
déjà chez les premiers adeptes la doctrine de la
sphéricité de la terre et, s'ils compliquent cette
représentation d'une quantité d'éléments
fantastiques, ces éléments même sont fort
instructifs, car ils renferment in
nuce ce qui plus tard devait
être reconnu
—————
n'eussions possédé ni un Kepler, ni un
Galilée, ni un Newton. » (Les
prédécesseurs de
Copernic dans l'antiquité.)
L'auteur rappelait un peu plus haut les campagnes de
Voltaire en faveur
de ce trio de génies : Copernic, Kepler et Newton. On sait
comment, en revanche, il malmena Maupertuis dans la Diatribe du docteur Akakia, on sait
qu'après l'avoir exalté comme son
aimable maître à penser, son cher aplatisseur du
pôle et de Cassini, il le ridiculisa dans le
Discours sur la modération
pour ce singulier motif :
Vous
avez confirmé dans des lieux pleins d'ennui
Ce que Newton
connut sans sortir de chez lui.
Maupertuis s'était avisé de
vérifier par
l'observation directe (en mesurant un degré de méridien
sous le cercle polaire) l'hypothèse de l'aplatissement de la
terre, impliquée dans la théorie newtonienne de la
gravitation et contestée par Cassini. Pour démolir une
théorie de Buffon, Voltaire arguait de l'absence de preuve
expérimentale; il raille Maupertuis d'avoir jugé cette
preuve utile pour fonder une théorie de Newton : ce sont
là jeux de sceptique. (Voir ce sujet, dans Science et Méthode par H.
Poincaré, le chapitre sur la
géodésie française).
117 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
exact
¹) : ainsi s'ajoute avec le temps, à cette notion de
la
sphéricité de la terre et à celle de
l'obliquité de l'écliptique, la théorie de la
rotation du globe terrestre sur son axe (Nicétas) et aussi celle
de
son mouvement autour d'un centre dans l'espace, que soutient
Philolaüs, un contemporain de Démocrite. La
génération suivante fait un pas de plus : à
l'hypothétique « feu central » est substitué
le
soleil. Puis, vers 250 avant J.-C., ARISTARQUE — non
pas, il
est vrai, comme philosophe, mais comme astronome — établit
clairement les principes du système héliocentrique,
entreprend de déterminer la distance qui nous sépare de
la lune et du soleil, reconnaît dans celui-ci — dix-neuf
siècles avant Giordano Bruno ! — une des innombrables
étoiles fixes. Quelle puissance d'imagination impliquent de
telles découvertes, quel merveilleux don de « projeter au
dehors (selon le mot de Shakespeare) une représentation des
choses », la suite l'a bien fait voir : Bruno a payé de sa
vie,
Galilée de sa liberté, ce redoutable privilège
²). Et ce n'est qu'en
l'an de
—————
¹) Zeller : Die Philosophie der Griechen, 5e
éd. Tome I, p. 414
et suiv. On trouvera un exposé plus technique, mais
extraordinairement lumineux, dans le travail déjà
cité de Schiaparelli, où on lit entre autres : «
Nous sommes à même de pouvoir affirmer que le
développement des principes physiques de l'école
pythagoricienne DEVAIT conduire, par un
enchaînement logique des
idées, à la théorie du mouvement de la terre.
» Pour plus de détails sur « la conception vraiment
révolutionnaire d'après laquelle la terre ne forme
pas le centre de l'univers », consulter Wilhelm Bauer : Der ältere Pythagoreismus
(1897) p. 54 et suiv., 64 et suiv.
L'étude de Ludwig Ideler parue en 1810 sous ce titre : Ueber das Verhältnis des Kopernikus
zum Altertum, dans le Museum
für Altertumswissenschaft de Wolf (p. 391 et suiv.), peut
encore aujourd'hui se lire avec profit, de même que les
observations de Renouvier (Manuel de
Philosophie ancienne, Tome I, p.
123, 125, etc.) établissant que les Pythagoriciens DEVAIENT
être conduits à placer la terre au rang des
planètes et à édifier « cette immortelle
conception des chœurs des planètes ». Parmi les ouvrages
anciens qui ont tenté de restituer la véritable
astronomie des Pythagoriciens d'après une étude
sérieuse des textes, il faut mentionner aussi Boeckh : De vera
indole astronomiae philolaïcae et Th. M. Martin: Études sur le
Timée de Platon.
²) Aristarque lui-même fut accusé
d'impiété
par le stoïcien Cléanthe
118 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
grâce
1822 que l'Église romaine, rayant de l'Index l'ouvrage de
Copernic, autorisa l'impression de livres qui enseignent à
l'exemple de celui-là le mouvement de la terre — mais sans
d'ailleurs annuler les bulles qui défendent d'y ajouter foi et
sans en restreindre d'aucune façon la portée.
Il ne faudrait jamais non plus perdre de vue que
cette «
purification » de la réalité graduellement
dégagée de l'apparence fut, dans l'origine, l'œuvre des
Pythagoriciens décriés comme mystagogues et trouva dans
l'idéaliste Platon (surtout vers la fin de sa vie) un
précieux encourage-
—————
« pour avoir privé de son repos la déesse
Hestia ».
Plutarque, qui nous donne ce renseignement en passant, résume
ainsi les découvertes d'Aristarque : « Il compte le soleil
au
nombre des étoiles fixes, fait se mouvoir la terre par l'orbite
solaire (apparente : c'est-à-dire l'écliptique) et dit
qu'elle est baignée d'ombre selon le degré de son
inclinaison. » Sur ce témoignage et sur d'autres encore
voir,
par exemple, Renouvier, op. cit.
Tome I, p. 204 et 205, et surtout le
travail déjà mentionné de Schiaparelli. Cet
astronome est convaincu, d'ailleurs, que son devancier du
troisième siècle ne faisait qu'enseigner ce que plusieurs
savaient dès le temps d'Aristote et ce qu'ils avaient
été conduits à découvrir sur la voie
frayée par les Pythagoriciens. Sans Aristote et sans le
néoplatonisme, le système héliocentrique aurait
constitué une vérité généralement
admise à l'époque de la naissance du Christ : le
Stagirite, on le voit, a bien mérité sa position de
philosophe officiel de l'Église orthodoxe ! — Par contre, c'est
une pure
fable qui représente les Égyptiens comme ayant
contribué
en quelque manière à résoudre les problèmes
de la physique astrale (schiaparelli, op.
cit.); elle
apparaît aussi dénuée de fondement que tant
d'autres contes brochés sur le thème de notre
prétendu héritage égyptien. — Copernic
lui-même, dans la préface adressée au pape Paul III
de ses Révolutions des ordres
célestes, déclare:
« J'ai trouvé d'abord dans Cicéron que
Nicétas avait cru que la terre se mouvait. Ensuite j'ai lu dans
Plutarque que quelques autres avaient professé la même
opinion. Partant de ces indications, j'ai commencé à
réfléchir, moi aussi, sur la mobilité de la
terre.... » S'il n'est pas certain que Copernic connût
exactement l'opinion d'Aristarque, du moins Plutarque et Cicéron
lui révélèrent-ils, quand il les consulta pour
mettre fin à ses perplexités astronomiques, ces deux
garants de « la mobilité de la terre » :
Nicétas
(dont Cicéron empruntait le nom à Théophraste)
pour le mouvement de rotation et Philolaüs pour le mouvement de
translation.
119 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
ment
¹), tandis que le pontife de l'Induction, cet Aristote qui ne
voyait de salut que dans l'empirisme, se fit de son empirisme une arme
pour anéantir la chimère du mouvement de la terre.
« Les Pythagoriciens, écrit-il (en argumentant contre la
rotation du globe sur son axe), n'infèrent pas des
phénomènes leur explication et leurs causes, mais ils
s'efforcent d'accorder les phénomènes avec des points de
vue personnels et des opinions préconçues : voilà
comment ils s'attaquent au problème de la structure du
monde » (De cœlo
II, 13). Cette opposition devrait donner
à penser à plus d'un enfant du siècle, car ce ne
sont pas les naturalistes « aristotélisants » qui
nous
manquent, et nos doctrines scientifiques les plus récentes ne
recèlent pas moins d'opiniâtre dogmatisme que celles de
l'Église aristotélico-sémitico-chrétienne
²).
Un exemple d'une tout autre nature, mais
témoignant non moins
éloquemment de l'influence vivifiante qu'exerce le génie
« configurateur » des Grecs, pourrait être
emprunté à l'histoire des mathématiques et, en
particulier, de la GÉOMÉTRIE. Pythagore
est le fondateur
de la science mathématique en Europe. Certes il doit aux Hindous
— la démonstration en est faite ³) — une part essentielle
de ses
connaissances : à commencer par le théorème dit
« de Pythagore » (ou du carré de
l'hypoténuse), et pareillement la notion des grandeurs
irrationnelles, et probablement aussi son arithmé-
—————
¹)
Suivant Théophraste (dans Plutarque : Questions platoniques
et dans Cicéron : Académiques
II, 39) il regretta d'avoir
placé dans son Timée
la terre au centre du monde.
²) Ce que dit Tyndall d'Aristote dans son
célèbre
discours de Belfast (1874): « Il mit des mots à la place des choses et
prêcha l'induction sans la pratiquer » — nos
arrière-neveux l'appliqueront,
j'imagine, à maint Ernest Haeckel du dix-neuvième
siècle. — Peut-être
vaut-il la peine de mentionner en passant que Schiaparelli
établit aussi l'origine hellénique du système de
Tycho-Brahé : telle était la richesse de leur imagination
que les Grecs n'ont pas laissé d'inventer toutes les
combinaisons possibles.
³) L. v. Schroeder : Pythagoras und die Inder, p. 39 et
suiv.
120 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
tique;
quant au calcul abstrait, dont les signes généraux
nous viennent de la même source, ainsi que les chiffres
prétendus « arabes », Cantor écrit ¹)
: « L'algèbre s'est élevée chez les Hindous
à une hauteur qu'elle n'a jamais atteinte chez les Grecs.
»
Mais que l'on considère à quel degré de
merveilleuse lucidité les Grecs ont porté la
mathématique « figurée », la
géométrie ! C'est à l'école de Platon que
se forma cet Euclide dont les « Éléments »
constituent une œuvre d'art si parfaite qu'il faudrait
déplorer l'introduction des méthodes d'enseignement
accélérées, au cas où elles soustrairaient
ce pur joyau à l'attention de la plupart des hommes.
Marquerais-je trop ingénument ma prédilection pour les
mathématiques, si j'avouais que les «
Éléments
» d'Euclide me semblent presque égaler en beauté
l'Iliade d'Homère ? En tous cas, je ne saurais voir un simple
hasard dans ce fait que l'incomparable géomètre fut aussi
un musicien enthousiaste, de qui les « Éléments de
musique
», si nous les possédions sous leur forme originale,
nous sembleraient peut-être le digne pendant des «
Éléments de géométrie ». Et je
reconnais l'intime
parenté de race d'un génie scientifique de cette nature
avec l'esprit poétique, avec le don de « projeter au
dehors
» des représentations et de les « configurer »
artistiquement. Voilà encore un de ces rayons du soleil
hellénique qui ne s'éteindront pas de si tôt !
²)
Ici s'impose une dernière remarque,
d'essentielle importance
pour notre objet. Ce furent la théorie des nombres et la
géométrie pure — on dirait volontiers : purement
poéti-
—————
¹) Cantor
: Vorlesungen über Geschichte
der Mathematik I,
511.
²) Encore que nous appelions aujourd'hui
« géométrie
euclidienne » un ensemble de conceptions mathématiques
plus vaste que celui dont les « Éléments »
explorent le
champ, il reste qu'Euclide a posé les bases sur lesquelles cet
ensemble s'édifie et formulé les principes de sa
construction. Aussi s'instruira-t-on avec profit dans H.
Poincaré : La Science et
l'Hypothèse, p. 67, des raisons qui
font que la géométrie euclidienne « est et restera
la
plus commode ». Le même auteur établit en outre
excellemment que ce caractère de « commodité
» est
le seul qui importe en la matière, du point de vue
mathématique.
121 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
ques
— qui conduisirent les Grecs à découvrir des
applications aux vérités de l'ordre abstrait; c'est sur
cette voie qu'ils devinrent les fondateurs de la mécanique
scientifique ! Dans ce cas encore, comme dans tous les cas où se
manifeste l'hellénisme sous ses traits caractéristiques,
on observe que les réflexions de plusieurs,
fécondées par le génie souverain d'un seul
individu qui en fait l'œuvre de sa vie, acquièrent dans cette
œuvre une forme organique et une indestructible, force.
VIE PUBLIQUE
Les créations des Grecs, leur
individualité même,
ne m'occupant ici que dans la mesure où elles constituent
des facteurs importants de notre culture et des
éléments de la vie au dix-neuvième siècle,
je dois laisser de côté bien des points qu'il eût
été intéressant d'examiner dans leur rapport avec
ce qui précède. Rohde nous rappelait, il y a quelques
pages, comment l'art créateur devint pour l'Hellade
entière un lien — le principe même et l'agent de
l'unité grecque. Puis nous avons vu l'art —
s'élargissant, par une expansion graduelle, en forme de
philosophie et de science — poser les fondements d'une harmonie de
la pensée, de la sensibilité et de la connaissance. Or
son action s'étendit aussi au domaine de la vie publique. C'est
en application de normes artistiques que l'on prit ces soins infinis
pour façonner des corps qui fussent beaux et robustes : le
poète avait fixé les divers idéals à la
réalisation desquels on s'efforçait désormais;
Chacun sait quel rôle important fut attribué, dans
l'éducation, à la musique, que même la rude Sparte
sut honorer et cultiver. On chercherait en vain un homme d'État
étranger au mouvement de l'art ou de la philosophie.
Thalès, le politicien, l'homme d'action, est
réputé le plus ancien des philosophes, le père de
la mathématique et de l'astronomie; Empédocle, ce hardi
révolutionnaire qui brisa l'hégémonie du parti
aristocratique dans sa ville natale et qui inventa, au dire d'Aristote,
l'art du discours publie, est un poète, un mystique, un
philosophe, un naturaliste, un théoricien de l'évolution;
Solon, poète et musicien dans l'âme, décrète
la
122 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
lecture
des poèmes homériques aux fêtes
quinquennales des Panathénées; Lycurgue, si nous en
croyons Plutarque, fait un recueil de ces poèmes « dans
l'intérêt de l'État et des mœurs », et
Pisistrate en
fait un autre (ce qui donnera lieu, on l'a vu, à
l'hypothèse insoutenable de leur rédaction sous son
règne); l'inventeur de la doctrine des Idées est un
homme d'État et un réformateur social; Cimon crée
à Polygnote, Périclès à Phidias, le cercle
d'action qu'il faut au peintre et au sculpteur.... Dans ce vers
d'Hésiode : « Le droit est la fille virginale de Zeus
» ¹) s'exprime une conception du monde bien
déterminée, à laquelle s'ajustent toutes les
relations de la vie en société, une conception qui n'est
pas seulement religieuse, mais aussi et surtout artistique. On en
trouverait le témoignage jusque dans les écrits les plus
abstrus d'Aristote et aussi, sans équivoque possible, dans des
propos comme celui qui nous a été conservé de
Xénophane (lequel y attache, d'ailleurs, un sens critique) :
« Les Grecs avaient, accoutumé de tirer d'Homère
toute leur culture » ²).
En Égypte, en Judée, plus tard
à Rome, le
législateur établit les normes de la religion et du
culte; chez les Germains, le roi décrète ce que doit
croire son peuple ³). En Grèce, on voit l'inverse : le
poète qui a « créé la race des dieux
», le philosophe d'inspiration poétique (un Anaxagore, un
Platon, etc.), voilà celui qui est compétent pour guider
ses frères vers une conception profonde et riche du divin et du
juste; et c'est à l'école des poètes et des
philosophes que se forment les hommes qui donnent au pays ses lois (du
moins tant qu'il ne dégénère pas). Si les neuf
livres que comprend l'histoire d'Hérodote portent chacun
le nom d'une
—————
¹) Il emploie le mot : Diké (voir
Les travaux et les Jours, 256).
²) Fragment 4, d'après Flach: Geschichie der griechischen
Lyrik II, 419.
³) La formule « cujus est regio, illius est religio
»
insérée dans la paix d'Augsbourg (1555) ne fait que
consacrer au temps de la Réforme un état de droit
fort ancien.
123 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
muse;
s'il a plu à Platon que le Socrate qu'il nous
évoque tînt ses plus beaux discours en un lieu
habité par des nymphes et terminât ses exposés
dialectiques par quelque invocation à Pan — « Oh !
accordez-moi d'être intérieurement beau et faites
qu'à cette beauté intérieure réponde
amicalement ce que je vois au dehors ! »; si l'oracle de Thespie
promet « un champ regorgeant de fruits » à qui
suivra les
préceptes agricoles du poète Hésiode ¹)....
de
tels traits, que l'on pourrait multiplier à l'infini,
dénotent suffisamment l'existence d'une atmosphère
artistique dont s'imprègne la vie entière. Et le souvenir
s'en est transmis jusqu'à nous : il a nuancé maint
idéal contemporain.
MENSONGES HISTORIQUES
Je n'ai guère parlé jusqu'ici que d'un
héritage
positif et profitable. M'en tenir là serait faire bon
marché de la
vérité. Notre vie
entière est pénétrée de notions et de
suggestions helléniques, et je crains qu'en nous les
appropriant nous n'ayons absorbé le poison autant et plus que
l'aliment sain. Si nous sommes parvenus « au plein jour de la
vie » grâce à des actes du génie grec,
d'autres actes du même génie ont, en revanche,
contribué fortement à obscurcir l'éclat de ce
plein jour et à obnubiler notre soleil : preuve nouvelle, mais
inverse, de cette puissance de configuration artistique que nous
admirons chez l'étonnant peuple. Je reviendrai ailleurs sur
certains legs de l'hellénisme, auxquels nous eussions
été bien inspirés de renoncer : leur examen
s'imposera au moment où nous considérerons le
présent. Mais c'est ici la place d'en signaler d'autres, non
moins encombrants, qui ont en partie faussé ou retardé
notre développement. Je commence par ce qui apparaît
à la surface de la vie grecque.
Comment se peut-il qu'à cette heure
même — alors que tant
de grands et importants objets suffiraient pour absorber notre
attention et la requièrent impérieusement, alors que
—————
¹) Texte exhumé au cours des fouilles françaises de
l'an
1890 (voir Pepmüller : Hesiodos
1896, p. 152). Cf. Aristophane : Les
Grenouilles, 1037 et suiv.; et bien d'autres passages analogues.
124 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
nous
sollicitent à l'envi tant d'inestimables trésors
accumulés par nos soins : pensées, fictions,
connaissances positives, dont les Grecs les plus intelligents ne
soupçonnaient rien, dont chacun de nos enfants devrait recevoir
sa part en vertu d'un droit inné — comment se peut-il que l'on
nous oblige encore et toujours à dépenser un temps
précieux dans l'étude de la misérable histoire des
Grecs, à en ressasser les plus oiseux détails, à
nous bourrer la cervelle de noms en adès,
atos,
énès, eïdon, désignant un
tas de messieurs
vantards dont les propos avantageux et les très discutables
actes encombrent inutilement notre pauvre mémoire, à nous
passionner enfin pour les destinées politiques de ces
démocraties cruelles, bornées, aveuglées par
l'égoïsme, et qui sur le régime de l'esclavage en
bas fondent le régime de l'oisiveté en haut ! N'est-ce
pas là un triste sort, et d'autant plus triste que nous y sommes
condamnés non par la faute des Grecs, mais par notre propre
stupidité ? ¹)
—————
¹) Je n'exagère pas en parlant de cruauté : c'est un
des traits
les plus caractéristiques des Grecs, qui l'ont en commun avec
les Sémites. L'humanité, la douceur, le pardon sont
choses qu'ils ignorent au même degré que l'amour de la
vérité. Quand ils rencontrant chez les Perses des
exemples de ces vertus inconnues, ils s'étonnent, et leurs
historiens ne savent qu'en penser. Épargner des prisonniers,
accueillir
royalement un prince vaincu, traiter en hôtes et combler de
présents les envoyés de l'ennemi au lieu de les mettre
à mort (comme faisaient les Lacédémoniens et les
Athéniens, si nous en croyons Hérodote : Polymnie,
133), se montrer indulgent pour les criminels, magnanime même
envers les espions; concevoir que le premier devoir de l'homme est de
dire la vérité, tenir l'ingratitude pour un crime qu'il
appartient à l'État de punir — tout cela, aux yeux d'un
Hérodote, d'un Xénophon, etc., parait presque aussi
ridicule que l'usage persique de ne pas cracher en présence
d'autrui ou que telle autre règle de convenance qui les
égaye (voir par exemple Hérodote : Clio, 133 et 138).
Comment donc est-il possible, en présence
d'une si grande
quantité de faits indubitables, que nos historiens continuent
à falsifier systématiquement l'histoire ? J'ouvre
l'Histoire universelle de
Leopold de Ranke à l'endroit où
il rappelle le traitement ignominieux prétendument
infligé au cadavre, de Léonidas, et le refus
opposé par Pausanias au conseil qui lui était
donné de se venger sur le cadavre du Perse Mar-
125 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Les Grecs, certes, ont donné souvent (et souvent aussi n'ont pas
donné) l'exemple du courage héroïque. Mais le
courage est la plus répandue de toutes les vertus humaines; et
une constitution comme celle de l'État
lacédémonien
ferait présumer que l'Hellène dut être CONTRAINT
au
courage plutôt qu'il ne posséda par sa nature ce fier
mépris de la mort qui distingue tout gladiateur gaulois, tout
toréador espagnol, tout bachi-bozouk turc ¹). «
L'histoire
grecque, dit Goethe, n'offre rien de bien réjouissant.... au
lieu que celle
—————
donius en
le mutilant de même : « Un monde de pensées
se rattache à ce refus, déclare Ranke. L'opposition
entre l'Orient et l'Occident s'y exprime d'une manière que tout
l'avenir devait confirmer. » Or ce n'est pas seulement la
mutilation des cadavres, mais celle des vivants, c'est la torture,
c'est la cruauté sous mille formes, c'est le mensonge, c'est la
trahison qui offusquent nos regards à chaque page de l'histoire
grecque. Mais pour placer une phrase sonore et creuse, pour conserver
ce cliché usé de l'opposition entre l'Orient et
l'Occident (combien ridicule, puisqu'il s'agit d'un monde
sphérique !), pour perpétuer des préjugés
ataviques et les ancrer plus solidement encore dans nos esprits, un des
premiers historiens du dix-neuvième siècle
n'hésite pas à jeter par-dessus bord tous les faits
positifs acquis à l'histoire — faits dont n'importe qui peut
s'instruire dans Duncker : Geschichte
des Altertums, dans Gobineau
: Histoire des Perses, dans
Maspero : Les premières
mêlées des peuples, etc. Sans autre garantie qu'une
anecdote douteuse, Ranke formule de gaîté de cœur une
imputation diffamatoire contre le caractère moral de plusieurs
races humaines : on ne saurait s'expliquer, chez un savant de son
mérite, une perfidie aussi criante, à moins d'admettre
qu'il ait été victime d'une de ces suggestions qui
paralysent le jugement. De l'Inde et de la Perse nous vient une
variété de cet idéal que nous signifions par les
mots : humanité, douceur, amour de la vérité; de
la Judée et de l'Arabie nous en vient une autre (produite par
réaction); — mais aucune n'est originaire ni de la
Grèce ni de Rome, aucune dont de l'« Occident ».
Combien
éclate la belle supériorité d'Hérodote, par
contraste avec cette façon tendancieuse d'écrire
l'histoire ou plutôt de la travestir ! car, après avoir
raconté la mutilation du cadavre de Léonidas, il impute
â la folle colère de Xerxès la
responsabilité d'un outrage qui n'est PAS DANS LES MŒURS
des
Perses, et il ajoute : « parce que ceux-ci, de tous les peuples
que je connais, honorent LE MIEUX les guerriers
valeureux » (Polymnie,
238).
¹) Helvetius remarque finement (De
l'Esprit, éd. 1772, II, 52) : « La
législation de Lycurgue métamorphosait les hommes en
héros.»
126 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
de
notre époque est tout à fait grande et significative.
Les batailles de Leipzig et de Waterloo saillent d'un relief si
puissant que celles de Marathon et d'autres semblables en paraissent
assombries. Et, de même, nos propres héros n'ont rien
à envier à leurs prédécesseurs : les
maréchaux français, Blücher, Wellington, sont
absolument
dignes de prendre rang à côté de ceux de
l'antiquité » ¹).
Mais Goethe est loin d'en avoir dit assez.
L'histoire grecque
traditionnelle constitue, en plusieurs de ses parties, une colossale
mystification : on s'en aperçoit mieux chaque jour; et, par
surcroît, nos professeurs modernes — sous l'influence d'une
suggestion qui a paralysé le ressort de leur probité —
l'ont encore plus indûment falsifiée que n'avaient fait
les Grecs. Hérodote avoue franchement, par exemple, qu'à
la bataille de Marathon ceux-ci prirent la fuite chaque fois
qu'il leur fallut affronter non des compatriotes, mais des Perses
(Erato, 113) : qu'avons-nous
conclu de cet aveu ? Avec quelle touchante
crédulité (sachant pourtant fort bien ce que valent les
« chiffres » de source grecque) presque tous nos historiens
transcrivent la fable des 6400 cadavres de Perses qui mordirent la
poussière et des 192 hoplites tombés au champ d'honneur
! En revanche, ils n'ajoutent aucune foi (si l'on en juge sur leur
silence) au fait qu'un Athénien serait devenu aveugle de peur,
comme le raconte Hérodote dans le même livre VI (Erato,
117) avec son inimitable naïveté ! À proprement
parler,
cette « glorieuse victoire » de Marathon fut une
escarmouche
de peu de conséquence et dans laquelle les Grecs eurent
plutôt le dessous que le dessus ²). Les Perses, qui
n'étaient pas venus de leur propre initiative, mais à
l'appel de certains Hellènes, s'en retournèrent sur les
vaisseaux ioniens qui les avaient amenés, parce que ces
—————
¹) Conversations avec Eckermann, 24
nov. 1824.
²) Ces lignes étaient écrites
quand j'ai reçu
l'ouvrage du célèbre helléniste anglais Mahaffy
: A Survey of Greek Civilisation
(1897). Il caractérise la
bataille de Marathon dans des termes exactement pareils : « a very unimportant skirmish ».
127 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
alliés
toujours hésitants ne jugeaient pas le moment
favorable, et ils regagnèrent en tout repos d'esprit, avec
plusieurs milliers de prisonniers et un riche butin (Hérodote : Erato VI, 118), la côte
d'Ionie ¹). Toute la lutte
subséquente entre la Grèce et l'empire perse a
été présentée de même sous un jour
trompeur ²) : on ne saurait, d'ailleurs, en faire un bien grand
grief
aux Hellènes, car la même tendance s'est toujours
manifestée, et se manifeste encore aujourd'hui, chez toutes les
nations.
Pourtant, si l'histoire grecque doit
réellement former l'esprit
et le jugement, il semblerait que ce fût à condition d'en
donner un exposé véridique, équitable, qui des
faits remonte à leur source première et qui les
présente dans leur enchaînement organique, au lieu de
ressasser éternellement les mêmes anecdotes fictives ou
suspectes et de perpétuer des calomnies, des partis pris,
qu'excuse tout au plus chez l'Hellène l'âpreté de
la lutte pour l'existence, jointe à sa crasse ignorance et
à son aveuglement sur tant de points. Admirons la magnifique
puissance poétique grâce à laquelle des hommes
d'élite inculquèrent l'amour de la patrie,
l'héroïsme même, à un peuple versatile,
perfide, vénal, et sujet aux terreurs paniques; admirons qu'ils
y aient réussi là où
—————
¹) Voir
Gobineau : Histoire des Perses
II, 138-142.
²) Entre autres la bataille de Salamine,
qu'apprécie avec une
sincérité rafraîchissante le comte Gobineau (op. cit. II,
205-211) : « C'est quand les derniers bataillons de
l'arrière-garde de Xerxès eurent disparu dans la
direction de la Béotie et que toute sa flotte fut partie, que
les Grecs prirent d'eux-mêmes, et de ce qu'ils venaient de faire,
et de ce qu'ils pouvaient en dire, l'opinion que la poésie a si
heureusement mise en œuvre. Encore fallait-il que les alliés
apprissent que la flotte ennemie ne s'était pas
arrêtée à Phalère pour qu'ils osassent se
mettre en mouvement. Ne sachant où elle allait.... ils restaient
comme éperdus. Ils se hasardèrent enfin à sortir
de la baie de Salamine et se risquèrent jusqu'à la
hauteur d'Andros. C'est ce qu'ils appelèrent plus tard avoir
poursuivi les Perses ! Ils se gardèrent cependant d'essayer de
les joindre et, rebroussant chemin, ils retournèrent chacun dans
leurs patries respectives » (p. 208). Ailleurs (II, 360) Gobineau
définit l'histoire grecque : « la plus
élaborée
des fictions du plus artiste des peuples ».
128 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
comme à Sparte — la
discipline fut assez sévère.
Ici encore nous constatons le rôle de l'ART comme
élément vivifiant, comme force motrice. Quant à
inoculer à nos enfants, sous le nom de vérités,
les mensonges patriotiques des Grecs, quant à les imposer comme
des dogmes (Grote va jusque là !) au jugement d'hommes sains
d'esprit; quant à en faire un facteur déterminant de
notre politique (ainsi qu'on l'a pu voir au dix-neuvième
siècle) — c'est là proprement mésuser de notre
héritage hellénique; et c'est nous montrer bien peu
clairvoyants, dix-huit cents ans après que Juvénal jeta
cet avertissement moqueur : creditur
quidquid GRÆCIA MENDAX audet in historia.
Je serais tenté de m'insurger plus vivement
encore contre l'admiration qu'on exige de nous pour des conditions
politiques qui me
paraissent propres à susciter davantage l'horreur ou le
dégoût. À Dieu ne plaise que je prenne parti pour
la
Grande Grèce ou pour la Petite, pour Sparte ou pour
Athènes, pour la noblesse (avec Mitford et Curtius) ou
(avec Grote) pour le Démos ! Mais comment veut-on que s'institue
une
politique vraiment grande, alors que le politicien — classe ou individu
— apparaît si lamentablement dépourvu de CARACTÈRE
?
Soutenir que nous avons hérité des Grecs la notion de
LIBERTÉ, ce n'est pas un paradoxe, c'est un
contresens : car la
liberté présuppose l'amour de la patrie, la
dignité, le sentiment du devoir, la capacité du sacrifice
— or quel spectacle nous offrent les États grecs ? Depuis le
commencement de leur histoire jusqu'à leur conquête par
Rome, ils ne cessent de s'entredéchirer avec le concours,
sollicité par eux, des ennemis de leur commune patrie. Bien
plus, dans chaque État particulier, dès que le chef du
gouvernement a été renversé, ne le voit-on pas
courir chez d'autres Hellènes, ou chez les Perses, ou chez les
Égyptiens, et s'efforcer avec leur aide d'anéantir sa
propre
cité ? On reproche souvent à l'Ancien Testament
d'être immoral; j'estime que l'histoire de la Grèce l'est
tout autant, sinon davantage : car l'Israélite nous offre,
même dans le
129 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
crime,
l'exemple du caractère, de la constance, de la
fidélité à son peuple; ici, rien de semblable. Un
Solon, reniant l'œuvre de sa vie, finit par se rallier à
l'usurpateur Pisistrate; un Thémistocle — le «
héros de Salamine » ! — ouvre peu avant la bataille des
négociations sur le prix de sa trahison, s'il livrait
Athènes, et, de fait, on le retrouve plus tard à la cour
d'Artaxerxès où il se pose en « ennemi
déclaré des Grecs », tandis que les Perses marquent
l'estime où ils le tiennent en l'appelant le rusé «
serpent grec »; chez Alcibiade la trahison est devenue
chronique,
il en fait une carrière ! aussi Plutarque remarque-t-il en
souriant qu'il changeait de couleur « plus vite qu'un
caméléon ». Tout cela paraît si naturel aux
Hellènes que leurs historiens ne s'en indignent aucunement :
Hérodote raconte avec la plus imperturbable
sérénité qu'à Marathon Miltiade
détermina l'attaque en faisant observer au commandant en chef
que les troupes athéniennes méditaient de passer à
l'ennemi, et qu'il importait de tomber sur les Perses avant que cette
« mauvaise pensée » eût eu le temps de se
traduire en acte; une demi-heure de retard et les « héros
de Marathon » marchaient sur Athènes avec les archers du
Grand Roi ! Je ne crois pas qu'on trouve rien de pareil dans
toute l'histoire juive.
Il est évident que sur un sol ainsi
constitué ne pouvait
germer et se développer un organisme politique digne de notre
admiration. « Les Grecs, dit Goethe, étaient amis de la
liberté, oui ! seulement chacun ne l'était que de la
sienne : aussi tout Grec recèle-t-il un tyran. » Au
lecteur
désireux d'atteindre à
la lumière par delà
cette
forêt de préjugés, de fictions, de mensonges que
les siècles ont presque inextricablement
enchevêtrés, je recommande vivement l'ouvrage monumental
qu'a publié sur la démocratie d'Athènes un homme
d'État aussi expert dans la pratique que dans la théorie
de la
politique, Julius Schvarcz. Voici la conclusion de cet exposé
complet, impartial et rigoureusement scientifique: « La science
politique inductive s'en rend compte aujourd'hui : à la
démocratie d'Athènes n'appartient pas la
130 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
place
que lui avait assignée dans l'histoire de
l'humanité un préjugé chimérique des
siècles » ¹).
Pour caractériser d'un trait tout le
régime politique des
Grecs, il suffirait de rappeler que Socrate se vit obligé de
démontrer en long et en large cette vérité
élémentaire : qu'il convient qu'un homme d'État
connaisse
quelque chose aux affaires de l'État. C'est parce qu'il la
prêcha
(attaquant par exemple l'usage de tirer les magistratures au sort,
dénonçant le principe du gouvernement par
les incompétents et les incapables) qu'il fut condamné
à mort. « C'est au RÉFORMATEUR
politique,
uniquement et exclusivement, que fut destinée la coupe de
ciguë ² »); non pas, donc, au négateur des
dieux. Ces
éternels bavards d'Athéniens unissaient à la
susceptibilité haineuse et passionnée d'une populace
ignare autant qu'effrontée l'intolérable
présomption d'une gentillâtrerie entichée de ses
aïeux; à cela s'ajoutait l'inconstance capricieuse d'un
despote oriental. Quand fut représentée, peu de temps
après la mort de Socrate, la tragédie de
Palamède, les
spectateurs assemblés
éclatèrent, dit-on, en sanglots, dans l'instant que
s'apprêtait le supplice du noble et sage héros : le peuple
tyrannique pleurait son acte de basse vengeance ³). Il ne s'en
montra,
d'ailleurs, ni plus docile ni plus respectueux envers Aristote ou ses
autres sages — il les bannit.
Et ces sages mêmes, que dire d'eux! Aristote
fait preuve
assurément d'une étonnante perspicacité dans sa
philosophie politique : elle mérite l'admiration qu'on ne peut
—————
¹) Julius
Schvarcz : Die Demokratie von Athen;
première
partie, parue en 1877, d'une œuvre plus vaste: Die Demokratie, dont
la seconde partie, publiée en deux volumes (1891 et 1898) porte
ce titre : Die Römische
Massenherrschaft.
²) Schvarcz : Die
Demokratie von Athen,
p. 394 et suiv.
³) Dans ses Penseurs
de la Grèce, Gomperz traite de « fable
vide » (leere Fabelei)
cette anecdote; mais les inventions de ce
genre (par ex. l'eppur si muove,
et tant d'autres) recèlent en
général quelque vérité profonde; elles
sont tout le
contraire de « vides ».
131 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
jamais
refuser aux grands Hellènes quand ils
s'élèvent à une de ces conceptions dans lesquelles
l'instinct artistique féconde la pensée
spéculative; comme HOMME D'ÉTAT, en
revanche, il ne
marque guère au début; et nous le voyons assister sans
enthousiasme, mais sans déplaisir, aux entreprises du
Macédonien qui précipitent sa patrie à la ruine,
mais qui enrichissent sa collection de squelettes et de peaux d'animaux
rares. Platon, quand il s'occupe d'affaires publiques, obtient le
succès qu'on pouvait attendre de ses aventureuses constructions.
Même les hommes d'État proprement dits — un Dracon, un
Solon, un Lycurgue, voire un Périclès — semblent
n'obéir (je l'ai déjà indiqué) qu'à
l'inspiration d'un intelligent dilettantisme : ce n'est point ainsi
qu'en use le politique capable de fonder un régime viable sur de
fermes bases. Schiller parle quelque part de Dracon comme d'un «
commençant », et de la constitution de Lycurgue comme d'un
« travail d'écolier ». Plus rigoureux encore est le
jugement que prononce ce maître de l'histoire comparée du
droit, B. W. Leist : « Le Grec, faute de discerner les facteurs
historiques qui régissent la vie des peuples, se croyait le
maître absolu du présent. Dans l'État il ne voyait
— en ses
plus nobles aspirations — qu'un objet sur lequel le sage pouvait tenter
librement la réalisation de sa théorie politique, quitte
à ne tenir aucun compte des données historiques qui ne
cadreraient pas avec cette théorie » ¹).
Ce qui surtout manque aux Grecs dans ce domaine,
c'est l'esprit de
suite, c'est la volonté ou la capacité de se dominer. Nul
homme n'est moins « mesuré » que cet Hellène
qui va prêchant la mesure (Sophrosyne) et qui professe que
« le juste milieu est d'or ». Nous voyons osciller ses
divers États entre des « systèmes
perfectionnés
» dont l'ultra perfection se résout en pure
chimère, et un aveugle asservissement aux intérêts
du moment présent. Anacharsis le déplorait
déjà : « Dans les conseils des Grecs, ce sont les
fous qui décident. » Reconnais-
—————
¹) Graeco-italische Rechtsgeschichte,
p. 589; 595 et suiv.
132 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
sons-le
donc : ce qui devrait susciter notre admiration, notre
émulation même, ce n'est pas en vérité
l'histoire grecque, mais ce sont les HISTORIENS grecs;
non tel ou tel
acte d'héroïsme grec (on trouverait partout
l'équivalent), mais la GLORIFICATION ARTISTIQUE
de ces
actes. Il n'est nul besoin de disserter de l'Orient et de l'Occident
comme si l'« homme » ne pouvait éclore que sous une
certaine longitude : les Grecs avaient un pied en Asie, l'autre en
Europe; la plupart de leurs grands hommes sont des Ioniens ou des
Siciliens. Il est ridicule d'appeler la science à la rescousse
pour authentifier leurs fictions et d'employer à cet usage les
armes d'une argumentation sérieuse : mais comment
n'admirerions-nous pas en Hérodote l'éternel
modèle de la grâce et du naturel, sa haute
véracité, cette triomphale sûreté de coup
d'œil par où se dénote le véritable artiste ?
Les Grecs périrent, victimes de
défauts lamentables :
l'être moral était chez eux trop vieux, trop
raffiné et trop perverti pour marcher de pair avec leur radieux
esprit dans son ascension vers la lumière; mais cet esprit
remporta une victoire à nulle autre pareille : c'est
grâce à lui, et à lui seul, que « l'homme est
parvenu au plein jour de la vie ». La liberté que le Grec
a conquise ainsi pour le genre humain n'est pas la liberté
politique — il fut et demeura un tyran et un marchand d'esclaves —
c'est la liberté de « configurer » non plus
seulement à la suggestion obscure de l'instinct, mais par
vocation créatrice; c'est la liberté du poète,
celle-là même dont parlait Schiller : don d'un prix
inestimable pour lequel nous devons aux Grecs une éternelle
gratitude. Il est digne d'une civilisation beaucoup plus haute que ne
fut la leur, beaucoup plus pure que n'est la nôtre.
Tout ceci à titre seulement d'indication
indispensable, afin
d'en venir plus vite à la dernière considération
que je désire soumettre au lecteur touchant notre
héritage hellénique.
DÉCLIN DE LA RELIGION
Avons-nous bien clairement conçu que le maître
d'école possède le pouvoir de galvaniser des cadavres et
d'imposer pour modèles à un siècle actif et
travailleur des momies ? Un
133 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
examen
plus attentif va nous apprendre que d'autres le peuvent
également, et même bien davantage.
Il faut compter, en effet, au nombre des
éléments les
plus vivaces de notre héritage hellénique, une part
considérable des croyances professées dans nos
églises : non pas le contenu lumineux de la foi, mais l'ombre
grimaçante des grossières et funestes superstitions, et
aussi ce buisson d'épines, qui ne porte pas une feuille, pas une
fleur de poésie — la ratiocination scolastique. Les anges et les
diables, la terrifiante image de l'enfer, les revenants (revenus en
effet, dans notre époque éclairée, pour faire
tourner les tables et surtout les têtes), la folie extatique, les
hypostases du démiurge et du logos, la définition du
divin, la conception de la trinité — bref, l'entière
substructure de notre édifice dogmatique, nous la devons
principalement aux Grecs. Et nous leur devons, en plus de ces choses,
la manière dont nous nous en servons — une subtilité
sophistique. Aristote, avec sa doctrine des Ames et de Dieu, est le
premier et le plus grand des scolastiques; son prophète, Thomas
d'Aquin, fut — vers la fin du dix-neuvième siècle (1879)
— promu par le pape infaillible au rang de philosophe officiel de
l'Église catholique; en même temps s'organisait contre le
même Aristote une croisade de la libre pensée
« logicienne », représentée par les ennemis
de
toute métaphysique et par les pontifes d'une « religion de
la raison », les John Stuart Mill et les David Strauss. Il s'agit
donc ici d'un héritage bien vivant : et sa persistance nous est
un motif de ne parler qu'avec modestie des progrès de notre
époque.
La question qui va nous occuper est des plus
compliquées. Si
j'ai dû, dans tout ce chapitre, me contenter de simples
indications, il faudra que je m'en tienne ici à des indications
d'indications. Et pourtant, c'est ici précisément qu'il y
aurait lieu de marquer le rapport entre des faits qu'on n'a
guère encore — à ma connaissance, du moins —
présentés dans leur juste enchaînement. Je m'y
essaierai
en toute modestie, mais avec une complète assurance.
134 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Quand
on cherche à résumer dans une formule
générale le développement religieux des Grecs, on
dit assez communément qu'il consista en la transfiguration
graduelle de chimériques croyances populaires ayant pour objet
des dieux divers, et dont la conscience de quelques hommes
d'élite tira les éléments d'une foi toujours plus
épurée et plus spiritualisée à
un dieu
unique : ainsi l'âme humaine aurait passé des
ténèbres à un état d'illumination
croissante. Notre raison aime les simplifications : cette lente
ascension du génie grec mûrissant pour l'accueil d'une
révélation supérieure, voilà qui fait bien
l'affaire de notre paresse d'esprit congénitale. Rien, en
réalité, de plus faux et de plus fallacieux que cette
façon de représenter les choses. La foi aux dieux, telle
que nous la rencontrons chez Homère, est la manifestation la
plus auguste et la plus pure de la religion grecque.
Conditionnée et bornée de mille manières (comme
toute chose humaine), adaptée à la nature des
connaissances, des pensées, des sentiments qui sont le propre
d'un certain stade déterminé de civilisation, cette
conception du monde apparaît néanmoins aussi belle, aussi
noble, aussi libre qu'aucune de celles sur lesquelles nous
possédons des renseignements. Le trait distinctif de la foi
homérique, c'est sa LIBERTÉ spirituelle
et morale — le
caractère, dit Rohde, de « presque libre pensée
». Cette foi acquise par voie d'intuition et d'analogie (donc par
voie artistique et géniale) statue l'existence d'un cosmos,
d'un ordre de l'univers, qui est partout perceptible, mais jamais
concevable, qui échappe à l'étreinte de notre
esprit parce que nous sommes nous-mêmes partie intégrante
du cosmos, mais qui se reflète en toutes choses et que
dès lors traduit l'œuvre d'art en des images sensibles,
expression directe et convaincante de l'ordre cosmique. Les
représentations que se forme le peuple — et auxquelles
collabore, selon ses aptitudes particulières à
poétiser et à symboliser, chaque âme simple encore
ignorante des exigences de la dialectique — ce sont les fictions
créées par les génies qui nous les rendent le plus
immédiatement et le plus claire-
135 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
ment
visibles, c'est là qu'elles atteignent, en s'harmonisant,
le degré le plus intense de précision plastique. Et ces
vastes esprits sont encore assez croyants pour attester dans leur
œuvre toute la ferveur du sentiment intime qui l'inspire; assez
libres
déjà pour en modeler les figures dans la souveraine
indépendance de leur jugement artistique.
La crainte des fantômes, la croyance aux
revenants, tout
démonisme, comme tout formalisme clérical,
répugnent à cette religion. Chaque fois que nous relevons
dans l'Iliade ou l'Odyssée quelque trace d'animisme populaire,
il nous y apparaît épuré, dépouillé
de ses terreurs, ennobli au point de revêtir le caractère
d'éternelle vérité d'un symbole ¹).
—————
¹) On a déjà
indiqué, dans
la note
consacrée aux poèmes homériques, que cette absence
de démonisme et d'animisme fournissait précisément
un indice pour la détermination de leur date approximative.
Andrew Lang établit dans Homer
and his age qu'ils s'attestent
postérieurs à l'époque mycénienne et
antérieurs à celle du Dipylon athénien, non
seulement à raison des rites funéraires qu'ils
décrivent, (la crémation au lieu de l'inhumation, le
dépôt des cendres sous des tumuli), mais aussi parce que
«
l'autel des tombes mycéniennes à stèles prouve
l'existence d'un culte des ancêtres dont il n'y a pas trace dans
l'Iliade » (p. 86). Celle-ci peint une époque « qui
ne
pratiquait pas officiellement le culte des ancêtres, quelques
vestiges qui en pussent subsister dans la coutume populaire....
L'âge homérique est un âge qui a
dépassé le culte des ancêtres et le culte des
héros et qui n'y est pas encore retombé, comme il
adviendra à l'époque des poètes cycliques
» (p. 101). Ceux-ci évoquent « les fantômes
des héros morts et enterrés; mais la crémation
devait exclure, dans l'opinion d'Homère, jusqu'à la
possibilité de ces évocation » (p. 21). — Sur
l'unité des représentations religieuses, plus sereines
dans la pacifique Odyssée, plus dramatiques dans la belliqueuse
Iliade, mais toujours harmonieuses et cohérentes, voir p.
232-238 du même ouvrage une démonstration d'autant plus
concluante que l'auteur anglais est moins enclin à
exagérer la beauté de ces conceptions.
Particulièrement digne de remarque est l'attitude
d'Homère à l'égard des oracles locaux de la
Grèce (dont il ne mentionne que deux : celui de Dodona et celui
de Pytho, ou Delphes, et seulement à trois ou quatre reprises) :
« Ni quand ils résident dans un rayon d'une lieue autour
de
Troie, ni quand ils s'aventurent au loin parmi des pays fabuleux, les
Achéens ni Ulysse n'ont beaucoup affaire aux oracles locaux de
la Grèce; sans doute ceux-ci n'avaient-ils pas au temps
d'Homère l'importance qu'ils prirent plus tard » (p.
235). — Il n'est peut-être pas inutile de
136 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Cette
religion est également ennemie de toute «
sophistiquerie », de toutes questions oiseuses sur la cause et le
but —
bref, de toute cette mentalité rationaliste issue plus tard de
la superstition par une simple métamorphose, car l'une n'est que
l'envers de l'autre.
Tant que ces représentations, qui avaient
trouvé en
Homère et en quelques autres poètes leur expression la
plus parfaite, constituèrent une force vive dans la vie du
peuple, la religion grecque posséda un élément
idéal. Ce qui s'appela ensuite religion grecque fut (notamment
à Rome et à Alexandrie) un amalgame de scepticisme
universel, ironique, pyrrhonien, de grossières superstitions
magiques et de subtilités scolastiques. Le bel édifice,
attaqué de deux côtés à la fois, s'effondra
sous les coups que lui portèrent des hommes qui semblaient avoir
peu d'intérêts en commun, mais qui se tendirent
fraternellement la main lorsque enfin le Parthénon
homérique — le « Temple de la vierge » — ne fut plus
qu'une
ruine, et qu'on eut installé sur ses décombres un atelier
de polissage philologique. Ces deux partis étaient ceux qui
n'avaient pas trouvé grâce devant Homère : le parti
de la superstition cléricale et le parti du rationalisme
sophistique, l'un toujours en travail de thaumaturgie, l'autre toujours
en quête de causalité ¹).
—————
noter ici un caractère de noblesse particulier à
la plus
ancienne civilisation du bassin égéen : « Les
rites totémiques, dit Dussaud, n'y ont jamais fleuri....
Dès l'époque néolithique, l'habitant de la mer
Egée concevait ses dieux sous forme humaine » (Les civilisations
préhelléniques, p. 256); et il les honorait par
des
danses sacrées (cf. p. 268 et 269 celles qui accompagnent la
cérémonie de l'« arrachage de l'arbuste » sur
des
bagues de Mycènes et de Vaphio) dont l'Iliade nous a
conservé le souvenir (XVIII, 590 et suiv.), aujourd'hui
précisé par les fouilles des dix dernières
années.
¹) Qu'au temps d'Homère il n'y ait pas
encore de
philosophes,
cela ne change rien à l'affaire. Il suffit, pour nous
renseigner sur la tendance de son esprit, que rien chez lui ne soit
« expliqué », que l'on n'y aperçoive rien qui
ressemble à un essai de cosmogonie. Hésiode marque
déjà une évidente régression; mais il est
encore trop magnifiquement symbolique pour trouver grâce aux yeux
d'un rationaliste.
137 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Les résultats auxquels ont conduit l'anthropologie et
l'ethnographie nous permettent, je crois, de distinguer nettement entre
la superstition et la religion. Nous rencontrons partout sur la terre
la superstition; elle revêt des formes
déterminées,
très semblables en tous lieux et chez les groupes d'hommes les
plus divers ¹), soumises à une loi d'évolution
démontrable; elle ne se peut proprement extirper, ses racines
demeurent. La religion, par contre, en tant qu'elle offre un
résumé des images sous lesquelles la fantaisie humaine se
figure l'ordre du monde, varie infiniment avec les temps et les
peuples. Certaines races (les Chinois, par exemple) connaissent
à peine ou ne connaissent pas du tout le besoin
spécifiquement religieux; d'autres l'éprouvent à
un haut degré. La religion peut être métaphysique,
matérialiste, symbolique : toujours — et alors même que
tous ses éléments sont empruntés — elle
apparaît sous des traits nouveaux, qui portent le cachet de
l'individualité, et chacune de ses manifestations s'atteste —
l'histoire nous l'apprend — éminemment passagère. La
religion est, de sa nature, passive à certains égards :
elle reflète (tant qu'elle vit réellement) un état
de culture; elle contient en même temps des facteurs virtuels de
développement qui, sitôt mis en jeu, lui assurent une
singulière élasticité : de quelle liberté
les poètes helléniques n'ont-ils pas usé en
façonnant une matière qui était l'objet même
de leur foi ! combien les décisions du concile de Trente,
touchant ce que la chrétienté devait croire et ne pas
croire, n'ont-elles pas dépendu des coups d'échecs
diplomatiques et du sort des armes ! Il n'en est point ainsi de la
superstition : contre sa force opiniâtre se brise la puissance du
pape et des poètes; elle se glisse par mille voies occultes,
elle sommeille inconsciente dans chaque
—————
¹) Le
lecteur français trouvera d'abondantes preuves de
cette
similitude, par exemple entre les manifestations du « satanisme
» chez les populations les plus différemment
constituées du territoire, dans les volumes déjà
parus de La Magie et la Sorcellerie
en
France par Th. de Cauzons.
138 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
poitrine,
à chaque instant elle est prête à
s'enflammer; elle possède, comme dit Lippert, « une
vitalité plus tenace qu'aucune religion ¹) »; c'est
par
elle que se cimente chaque religion nouvelle, par elle aussi que se
désagrège chaque religion ancienne, dont elle est
l'ennemie subtile, sans cesse aux aguets. Tout homme, ou presque, doute
de sa religion; aucun de sa superstition. Voyez-la chez les «
gens cultivés » : chassée du champ le mieux
éclairé de la conscience, elle se niche en des replis
obscurs du cerveau et y prend ses ébats avec un sans-gêne
d'autant plus parfait qu'elle parade désormais sous le masque
d'une authentique érudition ou arbore les couleurs de la plus
fanfaronne libre pensée.
L'occasion d'observer de pareils
phénomènes nous a
été surabondamment offerte dans le siècle de Notre
Dame de Lourdes, des Shakers, de la phrénologie, de l'Od
²), des
photographies spirites et des médiums, du Borderland et des
messages d'outre tombes ³), du matérialisme scientifique,
du « cléricalisme médical » 4)
etc.... Pour bien
comprendre l'héritage hellénique, nous devons apprendre
à distinguer de
même entre ses éléments. Nous constaterons ainsi
qu'en Grèce, même au temps où florissait
une religion magnifique
—————
¹) Christentum, Volksglaube und
Volksbrauch, p. 379. On
trouvera dans la seconde partie de ce livre un instructif aperçu
des coutumes et superstitions préchrétiennes encore
vivaces en Europe.
²) On peut s'instruire de la nature de cette « force »
un peu
oubliée aujourd'hui dans Fechner, qui en a
célébré le trépas (Erinnerungen an die
letzten Tage der Odlehre und ihres Urhebers), dans les œuvres de
son
« découvreur », Karl von Reichenbach, et dans
Büchner : Das Od. —
Quant aux Shakers, nul doute que les
psychologues, si leur attention se fût alors tournée de ce
côté, n'eussent accordé autant d'importance
à la secte de la « seconde Eve » Anna Lee (cf.
Nordhoff : The
communistic societies of the United States, 1875) qu'ils en
accordent
actuellement aux christian scientists
de la défunte
(à moins que ressuscitée) Mrs Eddy.
²) Consulter, dans cet ordre d'idées, l'intéressant
recueil de documents publié par Th. Flournoy sous ce titre :
Esprits et médiums
(1911) et comparer l'interprétation du
psychologue avec celle des « sujets ».
4)
F.-A. Lange emploie quelque part cette expression (medizinisches Pfaffentum) dans son Histoire du matérialisme.
139 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
pénétrée
de la sève de l'art, il existait
un sous-courant de superstitions et de cultes d'une nature toute
différente, qui jamais ne suspendit sa marche et qui s'enfla
jusqu'à déborder dès que fléchit le
génie grec et que la foi aux dieux ne fut plus qu'une formule.
Alors il s'unit au courant de la scolastique rationaliste, qu'avaient
alimentée les sources les plus diverses, et de cette union
naquit le néoplatonisme pseudosémitique, caricature
grimaçante des hautes et libres créations du génie
grec.
Ce courant de croyances populaires, le culte de
Dionysos — porté
par la tragédie à son plus haut degré de
perfection artistique — l'endigua : mais il fleurit souterrainement
bien au delà de Delphes et d'Eleusis. Sa source primitive, et la
plus riche, c'était l'antique culte des âmes, la
commémoration craintive et respectueuse des morts; à
cela
se joignit peu à peu, par une progression inéluctable et
sous des formes variées, la croyance à
l'immortalité de l'âme. Sans aucun doute, les Grecs
avaient apporté de leur précédente patrie le
rudiment de leurs superstitions; mais de nouveaux
éléments s'y vinrent sans cesse ajouter, en partie comme
importation sémitique des côtes et des îles de
l'Asie mineure ¹), mais surtout, plus féconds et plus
persistants, de ce Nord qu'ils s'imaginaient mépriser. Or
les pontifes de ces saints mystères libérateurs, ce ne
furent pas des poètes, mais des sibylles, des bakides, des
pythies diseuses d'oracles; le délire
—————
¹) Il ne
semble pas que les peuples sémitiques aient cru,
dès les temps les plus anciens de leur histoire, à
l'immortalité de l'âme individuelle; mais leurs cultes
offrirent à l'Hellène, dès l'instant qu'il eut
saisi cette pensée, plus d'une suggestion propre à le
stimuler. À Lemnos, à Rhodes, dans d'autres îles
encore,
il connut le système phénicien des Cabires (les sept
divinités dites Très Hautes), et Duncker écrit
à ce sujet (Geschichte des
Altertums I4, 279) : « Le mythe
de Melkart
retrouvant au pays des ténèbres la déesse lunaire
Astarté (laquelle avait été admise dans le cercle
de ces divinités) et retournant avec elle à une vie
nouvelle, à la lumière, induisit les Grecs à
rattacher au culte secret des Cabires les représentations d'une
vie après la mort, qui étaient chez eux en voie
de formation depuis le commencement du VIme
siècle. »
140 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
extatique
souvent se propagea de district en district, des populations
entières furent frappées de démence, les fils des
héros qui avaient combattu devant Troie tournèrent en
rond comme les derviches d'aujourd'hui, des mères
égorgèrent de leurs propres mains leurs enfants....
Voilà, les gens qui amplifièrent et compliquèrent
la croyance à l'âme, voilà ceux aussi par
l'intermédiaire desquels la foi à l'immortalité de
l'âme passa de Thrace en Grèce ¹). Quand le peuple
des Grecs
fut entraîné dans le tourbillon de la bacchanale, c'est
alors que, pour la première fois, l'âme lui parut se
détacher du corps — cette âme sur laquelle Aristote sut
ensuite nous conter tant de choses édifiantes découvertes
dans le silence de son cabinet de travail. Par la magie de l'ivresse
dionysiaque, l'homme se sentit UN avec les dieux
immortels, il en
inféra qu'immortelle aussi devait être son âme
indivi-
—————
¹) S'il est vrai, comme le rapporte Hérodote
(Melpoméne
93), que cette foi fut vivace dans le peuple indo-européen des
Gètes et qu'elle passa de là en Grèce, il n'y a
pas lieu de nous en étonner : c'était un ancien
patrimoine de la race. Ce qui, par contre, est fort surprenant, c'est
que l'Hellène, en sa période d'épanouissement,
eût perdu cette foi ou plutôt qu'il marquât à
son endroit une complète indifférence. « Du point
de vue homérique, la survie indéfinie de
l'âme n'est ni affirmée ni niée; cette
pensée n'entre aucunement en ligne de compte » (Rohde : Psyche,
p. 195). Ou encore : « Qu'on interroge les héros
d'Homère, qu'on cherche à surprendre la pensée qui
les dirige, on ne reconnaît chez ces hommes puissants, amis et
protégés des dieux..., aucune pensée de chute et
d'expiation, d'immortalité de l'âme et de vie
antérieure ni de vie future » (Renouvier : Manuel de
philosophie ancienne I, 62). Ne trouve-t-on pas là une
confirmation
frappante de cette thèse de Schiller que « l'homme
esthétique — celui chez qui n'existe pas d'opposition hostile
entre l'ordre sensible et l'ordre moral — n'a pas besoin de
l'immortalité pour s'appuyer et se tenir » ? (Lettre
à
Goethe, du 9 Juillet 1796. — Nous pouvons nous passer ici de savoir
si les Gètes étaient des Goths et, partant, des Germains,
comme le soutint Jakob Grimm; cette question, d'ailleurs très
intéressante, est discutée à fond par
Wietersheîm-Dahn (Geschichte
der Völkerwanderung I, 597
et suiv.) qui concluent contre l'opinion de Grimm. — Quant à
l'histoire du roi gète Zalmoxis initié par Pythagore
à la doctrine immortaliste, Rohde la qualifie de « fable
absurde,
inventée pour les besoins de la cause » (Psyche, p. 320).
141 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
duelle,
son âme humaine — ce qu'ensuite le même Aristote et
beaucoup d'autres s'efforcèrent d'établir par raisons
démonstratives ¹). Il me semble que le tourbillon nous
tourbillonne encore dans la tête ! Essayons de nous ressaisir et
d'arriver à une saine appréciation de cette partie de
notre héritage qui est devenue partie de notre être.
Je viens de le dire : la POÉSIE
grecque, comme telle, n'a
contribué aucunement à créer la croyance à
l'âme. Elle s'accommoda des usages consacrés et les
respecta — évoquant, par exemple, les funérailles de
Patrocle qui ne pouvait entrer dans le repos suprême avant
qu'elles eussent été dûment
célébrées ²), ou les rites funéraires
qu'il
était nécessaire qu'Antigone accomplît sur le
cadavre de son frère, mais elle n'a pas fait davantage. Sans
doute favorisat-elle inconsciemment la croyance à
l'immortalité par le fait qu'elle crut devoir représenter
les dieux, sinon comme incréés, du moins (pour les mieux
honorer) comme immortels — ce qui ne fut pas le cas chez les Aryens de
l'Inde ³), par exemple. La notion de SEMPITERNITÉ,
c'est-à-dire de l'immortalité d'un individu né
dans le temps, était par suite familière aux Grecs en son
application à leurs dieux, dont elle exprimait une
qualité; selon toute probabilité, la poésie
—————
¹) Sur ce
point d'extrême importance : la genèse de
la
croyance à l'immortalité chez les Grecs, voir notamment
Rohde: Psyche, p. 296.
²) Andrew Lang, op. cit. p. 91, insiste avec raison
sur le
caractère hallucinatoire de l'apparition (dream-apparition) de
Patrocle réclamant à Achille l'accomplissement des rites
qui sont « dûs » à son cadavre, et sur le sens
de
ces rites pour les vivants auxquels ils attestent que le mort est bien
mort (« je ne reviendrai plus des sombres demeures lorsque vous
m'aurez
livré au bûcher », Iliade XXIII, 69 et suiv.)
³) Les dieux sont dits, dans un hymne
védique, «
nés EN DEÇA de la création
»; en leur
qualité d'individus, ils ne pouvaient pas davantage, chez les
Hindous, posséder la « sempiternité ». Cf.
Çankara,
dans les Soutras du Védanta, sur les dieux
considérés isolément : « Des mots tels que
Indra,
etc...., ne signifient, comme par exemple le mot
« général » que l'occupation d'un certain
poste. Celui qui se trouve justement investi de cette fonction, c'est
lui qui porte le titre d'Indra » (I, 3, 28 d'après la
traduction
de Deussen).
142 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
la
trouva déjà formée, mais elle lui
conféra, par le prestige de sa puissance évocatrice, le
caractère d'une réalité précise. Là
se borna le rôle de l'art. Nous le voyons, par contre, s'efforcer
d'écarter, d'atténuer, de réduire à peu de
chose ce démonisme « qu'il faut pourtant
présupposer comme élément primitif »
¹), la
représentation des « Enfers », la fiction des
« Îles des Bienheureux » — bref, tous ces
éléments
qui, surgis de l'arrière-fond des superstitions, S'IMPOSENT
à l'imagination humaine : il tâche ainsi de se
ménager le champ libre pour les FAITS POSITIFS
du monde et
de la vie, et pour les créations poético-religieuses dont
ceux-ci devaient former la substance.
Tout autre fut le développement de la foi
populaire : nous
venons de voir qu'elle ne trouva pas son compte à une religion
artistique si élevée et préféra se laisser
endoctriner par les grossiers Thraces. La philosophie, de son
côté, prétendit s'émanciper de la
poésie, dès le jour qu'elle se crut en état
d'opposer à la fable l'histoire et au symbole la connaissance
détaillée. Ce n'est pas en elle-même, toutefois,
qu'elle trouva le stimulant nécessaire, ni dans les
résultats de la
—————
¹)
Deussen : Allgemeine Geschichte der
Philosophie I, 39. Voir
aussi
Tylor : Primitive Culture 4e
éd. 1904. — On se gardera
d'ailleurs de trop généraliser la thèse
anthropologiste et l'on notera combien la plus proche
antécédente de la civilisation homérique — celle
que nous appelons, selon ses périodes, égéenne,
minoenne ou mycénienne — atteste à cet égard de
supériorité sur ses voisines. Si l'on pressent, comme dit
Dussaud (op. cit. p. 250 et
suiv.), « un folk-lore très riche et
une mythologie déjà très complexe », les
figures
divines dont on voit s'élaborer le type à travers cette
complexité (et qui ont été reconnues
incontestablement autochtones) apparaissent toutes nobles ou
gracieuses; telle est l'analogie de ces types divins avec les types de
prêtres et de prêtresses qu'on les distingue
malaisément; les gestes rituels des uns et des autres se
ramènent à trois, que l'on peut définir :
geste d'adoration, geste de bénédiction et geste de
fécondité. Enfin on a déjà marqué
l'absence de totémisme si caractéristique de la
civilisation crétoise, et d'autant plus curieuse qu'ici comme
ailleurs mainte croyance populaire semble recéler un
élément de zoolâtrie et que les mascarades jouent
un rôle dans le culte. (Dussaud, p. 235-236; 245, 255 et suiv.)
143 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
science
empirique qui n'avait jamais eu affaire à des
âmes, à des entéléchies, à
l'immortalité, etc.; elle reçut du peuple les impulsions
auxquelles elle obéit, et ces impulsions lui vinrent en partie
de l'Asie (par Pythagore), en partie de l'Europe septentrionale (par
les cultes orphique et dionysiaque). La doctrine d'une âme
séparable du corps et plus ou moins indépendante de lui;
la doctrine, qui s'en déduit aisément, des âmes
décorporisées et continuant à vivre (celles, par
exemple, des trépassés survivant à l'état
de pures âmes), sa transposition au principe divin, conçu
comme une entité de nature « animique », (tel
absolument que
le « Nous » d'Anaxagore, ou la force distincte de la
matière); enfin la doctrine de l'immortalité de
l'âme — ce ne sont donc pas là, au premier chef, les
produits d'une pensée philosophique intensifiée; et ces
notions ne marquent pas davantage les étapes d'un
développement évolutif, elles ne constituent en aucune
façon une « transfiguration » de la religion
nationale hellénique qui trouva dans la poésie sa plus
haute expression. Tout au contraire, nous voyons s'opposer ici le
peuple et les penseurs aux poètes et à la religion. Et si
le peuple et les penseurs obéissent à des mobiles
différents, ils n'en travaillent pas moins d'accord à
ruiner l'œuvre du génie poétique et religieux.
Quand fut passée la crise qu'avait
provoquée cet
antagonisme, il se trouva que les philosophes
s'étaient substitués aux poètes comme
porte-paroles de la religion, et que ce rôle leur
appartenait désormais : on entend bien qu'en dernière
analyse c'est le peuple qui fournit les matériaux dont
usèrent les uns et les autres. Mais qui, des poètes ou
des philosophes, se montra meilleur administrateur de ce qu'il recevait
du peuple ? qui, je le demande, guida mieux le génie grec ? qui
indiqua le chemin de la liberté et de la beauté, qui — au
contraire — celui de l'esclavage et de la laideur ? qui fraya la voie
à une science saine et empirique, et qui paralysa la science,
qui compromit ses progrès pendant près de deux mille ans ?
144 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Si
dans l'intervalle, d'un tout autre point de l'horizon, du milieu
d'un peuple ne possédant ni art ni philosophie, n'avait surgi
une puissance religieuse assez forte pour supporter sans se briser la
démence du tourbillon orgiaque érigé en
système de raisonnement — assez lumineuse pour ne cesser jamais
tout à fait de resplendir au sein des ténèbres
où se complut la logique, quand la logique eut usurpé la
place de l'intuition — si cette puissance, vouée par son origine
à renouveler la civilisation plutôt que la culture, ne
s'était manifestée au monde dans sa force et ne l'avait
pénétré de ses rayons, nul doute que la
prétendue ascension de l'esprit hellénique vers quelque
suprême idéal n'eût abouti au plus misérable
résultat, ou plutôt que sa trop réelle
misère n'eût éclaté à tous les
yeux. Je souhaite que le lecteur, pour s'en convaincre, interroge ces
monuments de la littérature qui datent des premiers
siècles de notre ère et dans lesquels des philosophes
antichrétiens à la solde de l'État, les Plotin,
les
Proclus, etc. consignent leur doctrine scientifique fallacieusement
intitulée « Théologie »; qu'il voie comment
ces messieurs, quand ils en ont assez de disséquer
Homère, de commenter Aristote, de débattre si Dieu
possède la vie en plus de l'être et de scruter maint
autre problème aussi subtil, emploient leurs loisirs à
parcourir le monde non pour l'étudier, mais pour s'initier de
lieu en lieu à des mystères ou pour se faire recevoir
hiérophantes dans quelque confrérie orphique : sans doute
goûtera-t-il le spectacle qu'offrent ces « premiers
penseurs
» adonnés aux plus basses superstitions. Ou bien, si une
telle lecture le rebute, qu'il feuillette le facétieux Henri
Heine du deuxième siècle, l'« atticiste »
LUCIEN, et qu'il y joigne quelques pages plus
sérieuses, mais non
moins divertissantes, de son contemporain APULÉE
¹) : il
décidera par lui-même quelles œuvres recèlent plus
de reli-
—————
¹) Voir notamment, au onzième
livre de l'Âne d'or,
l'initiation aux mystères d'Isis, d'Osiris, de Sérapis,
et l'admission au collège des Pastophores. Qu'on lise aussi
l'écrit de Plutarque Sur Isis
et Osiris.
145 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
gion,
et quelles, plus de superstition; quelles procèdent d'une
force humaine libre, saine et créatrice, et quelles, d'un moulin
à paroles qui n'arrête pas de moudre le néant,
à moins que ce ne soit pour moudre l'ordure. Pourtant nous
jugeons puérile la piété ou la superstition des
hommes qui formèrent le cercle homérique, tandis que nous
proclamons ces autres des penseurs éclairés ! ¹)
Encore un exemple. C'est un vieil usage, quand nous
célébrons Aristote, de réserver nos plus
chaleureux éloges pour sa conception théologique de
l'univers, tandis que nous reprochons à Homère son
anthropomorphisme. J'ose croire que l'absurdité de pareils
jugements nous sauterait aux yeux, si nous ne prenions soin de les
fermer. La téléologie, c'est-à-dire la doctrine
enseignant une finalité qui se mesure à l'échelle
de la raison humaine, est de l'anthropomorphisme à la plus haute
puissance. Si l'homme peut saisir le plan du cosmos, s'il peut dire
d'où vient et où va le monde, si l'adaptation de chaque
objet à la fin de cet objet lui est
révélée, c'est donc que l'homme lui-même est
Dieu et que le monde entier est proprement «
humain » : thèse qu'en effet soutiennent
expressément
les orphiques et avec eux — Aristote ! Mais que fait le poète?
On connaît le reproche adressé par Xénophane
à Homère et que tout le monde a cité, depuis
Héraclite jusqu'à Ranke : Homère a
prêté aux dieux des figures d'Hellènes, mais les
nègres imagineraient un Zeus noir et les chevaux se le
représenteraient en forme de cheval. Ce reproche est sans doute
le plus inintelligent et le plus superficiel qui se puisse concevoir
²). Il n'est même
—————
¹)
Bussell : The School of Plato
(1896), p. 345, dit de cette
période philosophique : « Les démons monopolisent
une
dévotion qui ne peut être accordée à une
simple idée et la philosophie exhale son âme sur les
degrés des autels fumants, dans les formules de conjuration
et les fantasmagories de Ia mancie et de la magie. »
²) Giordano Bruno s'en indigne au point
d'écrire qu'il n'y a que
les insensate bestie e veri bruti
qui soient capables de ratifier le
jugement si bourgeoisement étroit de Xénophane. — Cf. M.
W. Visser : Die nicht menschengestaltigen Götter der
Griechen (Leiden 1903).
146 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
pas
juste en fait, car les dieux revêtent dans Homère
toutes les figures possibles. Comme dit Lehrs dans un livre trop
oublié ¹) : « Les dieux grecs ne sont pas les copies
des
hommes, mais leurs pendants. Ils ne sont pas des puissances cosmiques
(c'est entre les mains des philosophes qu'ils deviennent tels) et
encore moins un superlatif d'hommes. Ils apparaissent souvent en formes
d'animaux et ne revêtent habituellement la figure humaine que
parce qu'elle est la plus belle, la plus noble, la mieux
appropriée, mais n'importe quelle autre forme leur est, en
elle-même, aussi naturelle. » Ce n'est là toutefois
qu'un détail auprès du point essentiel : à savoir
qu'on ne découvre chez Homère, non plus que chez aucun
des grands poètes, la moindre trace de
téléologie : or l'anthropomorphisme flagrant ne
commence qu'avec elle. Pourquoi ne représenterais-je pas les
dieux en formes d'hommes ? préférerait-on par hasard
trouver dans mon poème des moutons ou des scarabées ?
Est-ce que Raphaël et Michel-Ange ont procédé
autrement qu'Homère ? Comment donc s'incarne le Dieu des
chrétiens ? Dans le Iahveh des Israélites, ne
reconnaît-on pas le prototype du Juif noble, mais aussi
querelleur et vindicatif ?
On conviendra, je pense, qu'il ne serait pas
expédient de
proposer pour thème à l'imagination plastique d'un
artiste l'« essence sans dimension qui pense
l'intelligible » de la théologie aristotélicienne.
Tout au contraire, la religion poétique des Grecs se garde de
nous renseigner sur l'« incréé »; elle. ne
s'enhardit point jusqu'à « expliquer rationnellement
» l'avenir. Elle nous offre une image du monde
reflété comme en un miroir concave, et par là
croit réconforter l'esprit humain, le rafraîchir,
l'épurer : c'est assez pour elle. Lehrs expose comment
l'idée téléologique fut propagée par les
philosophes, de Socrate à Cicéron, mais ne trouva
jamais accès dans la poésie grecque : « La
conception du bel ordre, de l'harmonie, du cosmos, qui
pénètre profondément la reli-
—————
¹) Ethik und Religion der Griechen, p.
136, 137.
147 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
gion
hellénique, est bien supérieure à celle de la
téléologie, qui a quelque chose de mesquin sous tous les
rapports » ¹). — Et pour poser la question de façon
qu'elle nous touche de plus
près, je demande : qui est l'anthropomorphiste, Homère ou
Byron ? Homère, de l'existence personnelle duquel on a pu
douter,
ou Byron, qui, sur les cordes de sa lyre toute vibrante de
lui-même, transposa la poésie de son siècle dans un
mode où les Alpes et l'Océan, le passé et
l'avenir du genre humain, ne servent qu'à
réfléchir et à encadrer le moi du poète?
Peut-être, est-il proprement impossible qu'un moderne, quel qu'il
soit, placé en face des actions humaines et
pénétré du pressentiment d'un ordre cosmique,
conserve une attitude aussi peu anthropomorphique, aussi parfaitement
« objective » qu'Homère.
MÉTAPHYSIQUE
Il faut, bien entendu, distinguer entre philosophie et philosophie. Je
crois avoir suffisamment marqué plus
haut mon admiration pour la philosophie grecque de la grande
époque, pour celle notamment qui, procédant d'une
activité créatrice de l'esprit humain, s'apparente
à la poésie : envisagées à cet
égard, la doctrine des Idées de Platon et
l'hypothèse atomique de Démocrite rayonnent par-dessus
tout le reste. Aristote, en revanche, incomparablement grand dans
l'analyse et la méthode, me semble avoir été par
sa philosophie (au sens de ce mot que je viens d'indiquer) le
réel fauteur de la décadence du génie
hellénique. Gardons-nous toutefois, ici comme ailleurs, d'une
simplification excessive : on ne saurait imputer à un seul
individu ce qui, étant particulier à son peuple, trouve
en cet individu l'expression la plus précise. Or la philosophie
grecque — il n'est que trop vrai — recèle, dès ses plus
lointains débuts, le germe néfaste qui pervertira son
développement ultérieur; cette part de notre
héritage qui nous oppresse et nous paralyse encore date presque
de l'époque d'Homère. Comment méconnaître
une parenté entre les anciens hylozoïstes et les
—————
¹) Op. cit., p. 117.
148 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
néoplatoniciens
? Celui qui croit, avec Thalès, «
expliquer » d'un mot le monde en l'imaginant né de l'eau,
celui-là saura aussi, quelque jour, « expliquer »
Dieu; et en effet Anaximandre, le plus prochain successeur de
Thalès, instaure ce principe : l'Apeïron, ou Infini, par
où il désigne ce qui demeure « inchangeable dans
tous les changements ». Nous voici déjà en pleine
scolastique, et nous n'avons plus qu'à attendre que la roue du
temps dépose à la surface de la terre Raymond
Lulle ou Thomas d'Aquin.
Que ces plus anciens d'entre les penseurs grecs
aient cru à l'existence d'innombrables démons,
mais qu'en revanche ils aient
attaqué dès le début ¹) les dieux de la
religion
populaire et les poètes — Héraclite aurait volontiers
« fouetté de verges » Homère ²) — ce
trait
sert simplement à compléter le tableau. Qu'on y prenne
garde, pourtant : un Anaximandre, si inférieur comme penseur,
fut un naturaliste de premier ordre, et comme observateur, et comme
théoricien; il fonda la géographie; il enrichit
l'astronomie. Parce qu'on étiqueta tous ces gens «
philosophes », NOUS les tenons pour tels; tandis
qu'en
réalité philosopher n'était pour eux que
l'accessoire. Qui songerait à ranger au nombre des
conquêtes PHILOSOPHIQUES du siècle dernier
l'agnosticisme de Charles Darwin ou la profession de foi de Claude
Bernard ? C'est là une des nombreuses confusions qu'à
consacrées la tradition. Le nom d'un Çankara —
du plus
grand métaphysicien, peut-être, qui ait jamais vécu
— brille par son absence dans beaucoup d'Histoires de la philosophie;
au lieu que ce brave cultivateur d'oliviers qui s'appelle Thalès
passe encore et toujours pour le père de la philosophie.
Presque tous les « philosophes » de la
Grèce, en sa
—————
¹) Des textes l'établissent pour
Xénophane et pour
Héraclite.
²) Je cite d'après Gomperz: Les Penseurs de la Grèce.
Zeller estime l'expression trop violente pour être
vraisemblable (c'est Xénophane, si je ne m'abuse, qui la met
dans la bouche d'Héraclite). Suivant la version de
Diogène Laërce, Héraclite voulait chasser des
gymnases à coups de bâton non seulement Homère,
mais le poète Archiloque.
149 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
période
d'épanouissement, sont dans une situation
analogue : Pythagore, pour autant qu'on en peut juger sur des
renseignements contradictoires, ne fonde pas une école
philosophique, mais une association politique, sociale,
diététique et religieuse; Platon lui-même, loin de
se spécialiser dans la métaphysique, est un homme
d'État,
un moraliste, un réformateur politique; Aristote est
un méthodologiste et un encyclopédiste, et
l'unité de sa conception du monde tient à son
caractère bien plutôt qu'à sa métaphysique
en partie empruntée, pleine de contradictions et de
déductions forcées. Sans donc méconnaître en
aucune façon les grands services des penseurs grecs, ne
craignons pas de déclarer que ces hommes, qui
préparèrent le terrain à notre science (y compris
la logique et l'éthique) comme à notre théologie,
de qui le génie créateur, proprement poétique,
éclaira d'une vive lumière les voies où devaient
s'engager nos spéculations et nos observations, eurent une
portée beaucoup moindre (Platon excepté) en tant que
métaphysiciens, si l'on prend ce mot dans son sens strict.
Comme il importe de dissiper toute obscurité
touchant une
distinction si essentielle et si grosse de conséquences pour
notre vie actuelle, je rappellerai brièvement au lecteur que
nous possédons en la personne de Léonard de Vinci un
exemple bien adapté à nos façons de penser
et de sentir, et bien propre à nous faire apercevoir le profond
abîme qui sépare la connaissance poétique de la
connaissance abstraite, la religion de la philosophie
théologante. Léonard stigmatise les « Sciences
mentales » de l'épithète de « menteuses
» (le bugiarde scientie mentali)
: « Il me
paraît, dit-il, que vaines et pleines d'erreurs sont les sciences
qui ne naissent pas
de l'expérience, mère de toute certitude. »
Léonard a particulièrement horreur des débats
touchant « l'essence de Dieu, l'âme, et autres questions
similaires sur lesquelles toujours on dispute et on conteste »,
attendu qu'elles sont « rebelles à
nos sens ». Ne nous
laissons donc pas éblouir par des phrases creuses
: « Où manque la raison, la
150 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
dissertation
y supplée; ce qui n'arrive pas pour les choses
certaines. » Et voici sa conclusion : dove si grida, non è
vera scientia, « là, où l'on ergote, il n'y
a pas
de vraie science » ¹). Telle est la théologie de
Léonard ! mais seul entre tous, sans en excepter les plus
grands, ce même homme peint un Christ qui équivaut
à une révélation, un Christ « tout à
fait homme et en même temps tout à fait Dieu »
(comme dans le symbole athanasien). Ainsi s'atteste une profonde
affinité d'être avec Homère : la conscience que
tout savoir procède de l'expérience des sens et le
besoin, non de démontrer le divin par « les raisons de la
raison », mais de le configurer, avec une parfaite liberté
créatrice, en prenant pour base la foi populaire — d'où
une image éternellement vraie. Or c'est
précisément cette disposition spirituelle qui,
grâce à des circonstances et à des aptitudes
particulières, grâce surtout à l'éclosion
des grands génies, seuls dispensateurs de vie, atteignit en
Grèce un tel degré d'intensité que les sciences
expérimentales en reçurent (comme chez nous grâce
à Léonard) une impulsion qui jusque là leur avait
fait défaut; tandis qu'au contraire la réaction
philosophante ne réussit pas à se développer
librement et naturellement, mais tomba dans la scolastique ou dans la
fantasmagorie. L'artiste hellène s'éveillait à la
vie dans un milieu où il respirait l'assurance joyeuse
d'être compris de tous. Bien différent était le
sort du philosophe hellène (dès l'instant du moins qu'il
entrait dans la voie de l'abstraction logique) : les mœurs, les
croyances, les institutions politiques refrénaient l'essor de
sa pensée; au dedans de lui, sa propre culture, avant tout
artistique, lui était une entrave, ainsi que tout ce qui avait
longtemps enveloppé sa vie, ainsi que toutes les impressions
que lui transmettaient ses yeux et ses oreilles; il n'avait
—————
¹) Dans le texte allemand, l'auteur cite
d'après la
traduction
allemande du Libro di pittura
par Heinrich Ludwig (Ire
Partie § 33). Le texte français reproduit celui de
Péladan : Traité de la
peinture, traduit sur le Codex
vaticanus (1270), I, 7. Les deux textes sont conformes en ce
passage.
151 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
pas
la liberté. Par l'effet de ses admirables dons naturels, il
fit sans doute de grandes choses, mais rien qui répondît —
comme son art — aux exigences les plus hautes de l'harmonie et de Ia
vérité, ou qui acquît une portée si
générale. Dans l'art grec, les facteurs NATIONAUX
de
l'inspiration agissent comme des ailes qui d'un vol puissant emportent
l'esprit vers ces hauteurs où « tous les hommes deviennent
frères », où la découverte d'abîmes
infranchissables entre les époques, entre les peuples, loin
d'émousser l'intérêt, l'exalte. La philosophie
grecque, au contraire, se voit enchaînée à une vie
nationale d'une forme déterminée, qui la borne
étroitement de tous côtés.
Peut-être est-il impossible de faire
prévaloir cette
opinion sur le préjugé des siècles. Rohde
lui-même n'appelle-t-il pas les Grecs « le peuple le plus
riche en idées » et ne les loue-t-il pas d'avoir
« pensé d'avance pour toute l'humanité » ?
¹)
Quant
à Léopold de Ranke, qui ne trouve que le terme d'«
idolâtrie » (!) pour caractériser la religion
homérique, il écrit gravement : « Ce qu'enseigne
Aristote de la différence de la raison active et de la raison
passive, dont la première seule est vraie, autonome et
divinement apparentée, c'est à mon sens ce qui a
été dit de meilleur sur l'esprit humain, en dehors de la
Révélation. Et l'on en peut dire autant, si je ne
m'abuse, de la doctrine des âmes dans Platon. » ²)
Ranke
nous apprend ensuite que la tâche de la philosophie grecque
consista « à purifier des éléments
idolâtres la vieille foi, à concilier la
vérité rationnelle et la vérité
—————
¹) Psyche, p. 104.
²) Weltgeschichte
I, 230. Ce judicieux apophtegme fait trop songer
à l'anecdote connue : « Qui aimes-tu le mieux, papa ou
maman ? — Tous les deux ! » Car si Aristote a son origine dans
Platon, il
n'est pas moins certain qu'on ne saurait imaginer rien de
plus dissemblable que leurs doctrines des âmes (et, d'ailleurs,
que toute leur métaphysique) : alors comment admettre qu'ils
aient dit tous les deux ce qu'on pouvait dire de « meilleur
» ?
Schopenhauer a formulé ce jugement juste et concis : «
L'extrême OPPOSÉ d'Aristote, c'est Platon.
»
152 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
religieuse
»; seulement la démocratie aurait
déjoué ce noble effort, car « elle demeura
fermement
attachée au culte des idoles » ¹). On pourrait citer
quantité d'autres exemples : ceux-ci suffisent. Dans ma
conviction, il n'y a là qu'une illusion, et des plus
pernicieuses; pis encore : l'exact contraire de la
vérité, sur tous les points essentiels. Il n'est pas vrai
que les Grecs aient « pensé d'avance pour
l'humanité » : avant eux et à côté
d'eux, non moins qu'après, on a pensé avec plus de
profondeur, plus d'acuité, plus de justesse. Il n'est pas vrai
qu'Aristote, dans sa théologie de membre de l'Institut à
l'usage des soutiens de la société, ait dit ce qui se
pouvait dire de « meilleur » : cette sophistique
jésuite et
scolastique est devenue la peste noire de la philosophie. Il n'est pas
vrai que les penseurs grecs aient « purifié » la
vieille
religion : ce qu'ils ont attaqué en elle, c'est
précisément ce qui méritait une éternelle
admiration, sa libre et purement artistique beauté; et sous
couleur de substituer à une vérité symbolique une
vérité rationnelle, ils n'ont en réalité
fait autre chose qu'ouvrir la porte à la superstition, pour
l'installer, voilée des oripeaux de leur logique, sur le
trône d'où ils avaient, d'accord avec le peuple,
précipité la poésie — l'authentique
révélatrice d'une sorte de vrai qui demeure vrai à
jamais.
Quant au rôle de « devanciers »
qu'on attribue aux
Grecs en matière de pensée, il suffit d'appeler
l'attention sur deux circonstances pour démontrer la
fausseté de cette thèse. D'abord les Hindous ont
commencé plus tôt à penser, ils ont pensé
avec plus de profondeur et de conséquence, et ils ont
épuisé dans leurs systèmes plus de
possibilités que les Grecs dans les leurs. Ensuite, notre propre
pensée, la pensée occidentale, date du jour où un
grand homme déclara « Il faut convenir que la philosophie
que nous avons reçue des
—————
¹) Loc. cit. O vingt-quatrième
siècle, que diras-tu
de
cela ? Pour moi je me tais — sur les personnalités tout au moins
— et suivant l'exemple du sage Socrate j'offre nu coq aux idoles de mon
temps.
153 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Grecs
est puérile ou, du moins, se montre plus prompte à
bavarder qu'apte à créer. » ¹) Soutenir que
Locke;
Gassendi, Hume, Descartes, Kant et tant d'autres n'ont fait que ruminer
la philosophie grecque, c'est un vrai crime de la folie des grandeurs
hellénisante contre notre culture. Pythagore, le premier grand
Sage dont s'honorent les Hellènes, nous offre un exemple
frappant de la manière dont ils ont usé de la
pensée. De ses voyages en Orient, il rapporta quantité de
choses reçues de toutes mains, des grandes et des petites,
depuis la notion de la délivrance psychique jusqu'à la
représentation de l'éther et au tabou des fèves :
autant d'éléments du patrimoine hindou. Entre toutes ces
doctrines empruntées, il y en eut UNE qui devint
le centre du
pythagorisme, son levier religieux, si je puis dire : ce fut la
doctrine, tenue secrète, de la transmigration des âmes.
Platon la dépouilla plus tard de son nimbe mystique et
l'introduisit dans la philosophie publiquement enseignée. Or,
chez les Hindous (bien longtemps déjà avant Pythagore),
la croyance à la transmigration des âmes formait la base
de toute l'éthique : si divisé que fût le peuple
en matière politique, religieuse, philosophique, et si ardentes
que fussent les luttes entre les différents partis qui le
composaient, tous pourtant, s'accordaient à croire à la
série indéfinie des réincarnations. « On ne
demande jamais (en Inde) si une migration de l'âme a lieu : on y
croit universellement et inébranlablement » ²). Il
existait
pourtant une classe — fort restreinte — de gens qui ne croyaient
à la transmigration qu'en tant que représentation
symbolique d'une vérité communicable sous cette forme aux
esprits encore captifs de l'illusion du monde, mais susceptible
d'être conçue sous
—————
¹) Bacon
de Verulam : Instauratio Magna,
préface: « Et de utilitate aperte dicendum est :
sapientiam istam; quam a Graecis potissimum hausimus, pueritiam quandam
scientiae videri, atque habere quod proprium est puerorum; ut
ad
garriendum prompta, ad generandum invalida et immatura est.
Controversiarum
enim ferax, operum effoeta est. »
²) Schroeder
: Indiens Litteratur und Kultur, p. 252.
154 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
une
forme plus haute et plus juste dans le recueillement d'une profonde
méditation métaphysique : ces gens, en petit nombre,
c'étaient (et ce sont encore aujourd'hui) les philosophes.
« Sa carrière de voyageuse est assignée à
l'âme par le non-savoir, alors que l'âme au sens de la
plus haute réalité n'est pas voyageuse » ¹),
enseigne le penseur hindou. Les Hindous n'ont jamais connu de doctrine
qui pût être dite ésotérique comme beaucoup
de celles où les Grecs se complurent en imitation des
modèles égyptiens. Des hommes de toute caste, et aussi
des femmes, pouvaient s'élever à la connaissance
supérieure. Seulement ces sages à l'esprit profond
savaient bien que la pensée métaphysique exige des
aptitudes spéciales et une éducation spéciale de
ces aptitudes : c'est pourquoi ils laissaient subsister la
représentation figurée. Et cette représentation
figurée de la transmigration des âmes, si grandiose,
irremplaçable peut-être pour la morale, mais qui en
définitive ne constituait qu'une image à la mesure de la
conscience populaire et à l'usage de toutes les classes du
peuple MOINS LES PENSEURS — ce fut elle qui devint CHEZ
LES GRECS la
très auguste « doctrine secrète » de leur
premier grand philosophe; désormais elle planera toujours aux
plus hautes régions où atteigne l'essor de leurs
rêves philosophiques, et Platon lui prêtera le
charme séduisant de la configuration poétique.
Voilà les gens qui sont réputés nous avoir
devancés tous par la pensée, voilà le
—————
¹) Çankara
: Soutras du Védanta
I, 2, 11. On objecterait
sans raison le fait que Çankara a vécu bien des
siècles après Pythagore (au huitième de notre
ère, probablement), car sa doctrine est strictement orthodoxe et
il n'avance aucune affirmation qui ne s'appuie sur l'autorité
canonique
des anciennes Oupanichads. Celles-ci laissent clairement apercevoir
qu'aux yeux de quiconque « sait », la « migration
» n'est
qu'une figure destinée à l'usage populaire. Cf. encore
dans
Çankara l'introduction aux Soutras et I, 1, 4, mais surtout le
passage magnifique II, 1, 22, où le Samsâra, et avec lui
toute la création, est déclaré un feux-semblant,
« n'existant pas davantage, au sens de la plus haute
réalité, que l'illusion des scissions et des
séparations par la naissance et la mort. »
155 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
peuple
« le plus riche en idées » ! Non vraiment, les
Grecs ne furent pas de grands métaphysiciens.
THÉOLOGIE
Mais ils ne furent pas davantage de grands
moralistes ou de grands théologiens. Ici encore, un seul
exemple. La croyance aux démons se rencontre partout; la
représentation d'un règne intermédiaire des
démons (entre les dieux dans le ciel et les hommes sur la terre)
s'est également, selon toute probabilité ¹),
transmise de
l'Inde à la Grèce (par la Perse), mais il n'importe. Ces
images conçues par la superstition, c'est Platon qui, le
premier, leur ouvrit l'accès de la philosophie ou, si l'on veut,
de la « religion rationnelle ». Rohde écrit ²)
: «
Platon parle le premier (et beaucoup parleront après lui) d'un
règne intermédiaire de démons auxquels est
assigné tout ce qui dénote l'action de puissances
invisibles et qui paraît indigne des dieux. La divinité se
trouve ainsi déchargée de tout ce qui est mal ou
avilissant. » Ainsi donc, c'est tout à fait consciemment,
c'est pour cette raison
éminemment « rationnelle » et d'un flagrant
anthropomorphisme : « décharger » Dieu de ce qui
nous semble mal
à nous autres hommes, qu'une superstition dans laquelle les
Grecs communient avec les Bochimans et les sauvages d'Australie
est parée d'une auréole philosophique et
théologique, recommandée par le plus noble esprit
à d'autres esprits non moins nobles, et léguée en
héritage à tous les siècles futurs !
Les heureux Hindous avaient dès longtemps
secoué leur
démonisme, l'abandonnant au bas peuple, tout à fait
inculte. Chez eux, le philosophe n'était plus même
astreint à aucun acte religieux, car, sans nier les dieux comme
fit le plat Xénophane, il avait appris à les
reconnaître pour des symboles d'une vérité
plus haute, insaisissable aux sens : à plus forte raison de tels
penseurs n'avaient-ils que faire des démons ! Mais
Homère, remarquons-le bien, était entré dans la
même
—————
¹)
Colebrooke : Miscellanous Essays,
p. 442.
²) Dans un petit travail de
résumé paru sous ce
titre :
Die Religion der Griechen,
156 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
voie.
Sans doute, Athénè immobilise le bras trop
tôt levé d'Achille, et Héra insuffle du courage
à l'hésitant Diomède : telle est la divine
liberté de ces évocations par où le poète
incite aux pensées poétiques tous les âges; mais
la superstition proprement dite ne joue chez lui qu'un rôle
très secondaire et toujours elle s'élève, par la
vertu d'une interprétation « divinisante »,
au-dessus de la sphère du démonisme. Cette voie que
suivit Homère fut plus ensoleillée, plus belle que celle
de l'Indo-Aryen; au lieu de scruter comme celui-ci les vertigineux
abîmes de la métaphysique, il sanctifia le monde empirique
et ainsi orienta l'homme vers sa glorieuse destination ¹). Mais
plus
tard vint le vieillard superstitieux, conseillé par des oracles
pythiques, instruit par des prêtresses, possédé par
des démons.... et après Socrate vinrent Platon et tous
les autres. O Hellènes ! si seulement vous étiez
restés fidèles à la religion d'Homère et
à
la culture artistique fondée sur cette religion ! si vous alliez
envoyé promener vos Héraclite et vos Xénophane,
vos Socrate et vos Platon — j'en passe, et des plus illustres, et des
plus néfastes — pour n'accorder votre confiance qu'à vos
divins poètes ! Malheur à nous qui, durant tant de
siècles, avons souffert d'ineffables douleurs du fait de ce
démonisme érigé en orthodoxie sacrée;
à nous qu'il entrava de toutes
—————
¹) Voir,
par exemple, au chant XXIV de l'Iliade (300 et suiv.)
l'évocation de l'aigle, augure de bonheur, « lorsqu'il
apparaît, prenant son essor à droite, au-dessus de la
ville ». Extrêmement caractéristiques sont dans le
même chant (220 et suiv.) les paroles de Priam, après
qu'Iris a transmis au vieillard « dont une violente
émotion
fait trembler les membres » un message de Zeus :
S'il
m'avait été ainsi ordonné par quelqu'un des
habitants de la terre,
Tel un devin ou un sacrificateur ou un
prêtre,
J'appellerais cet ordre un mensonge et
je me détournerais avec
mépris.
Encore
qu'Hésiode soit beaucoup plus imbu qu'Homère de
superstitions populaires, sa conception des « esprits » est
également admirable :
Et
ils préservent le droit et ils s'opposent aux œuvres
sacrilèges :
Partout planant au-dessus de la terre,
voilés dans les nuages,
Ils dispensent des
bénédictions : c'est la fonction royale
dont ils sont investis.
(Les Travaux et les Jours, 124 et
suiv.)
157 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
façons
dans notre développement spirituel; à nous
qui par sa faute — par la vôtre — avons sujet de nous croire
jusqu'au jour d'aujourd'hui environnés de paysans thraces !
¹)
SCOLASTIQUE
Il n'en va pas mieux de cet autre courant de
là pensée
hellénique qui, sans obéir aux suggestions de la
poésie ni s'engager dans les voies de la mystique,
prétend se rattacher au mouvement des sciences naturelles et
entreprend, avec l'aide de la physiologie et de la psychologie
rationnelle, de résoudre le grand problème de
l'être. Je l'ai déjà indiqué : l'esprit
grec, sur ce chemin, tourne aussitôt à la scolastique.
« Des mots, des mots, rien que des mots ! » Il serait
impossible d'entrer ici dans les détails sans dépasser le
cadre de ce livre. Mais que le lecteur qui redoute la haute philosophie
prenne simplement la peine d'ouvrir un catéchisme : il y
trouvera tout plein d'Aristote. Si l'on entretient un tel lecteur de la
divinité et si on l'informe qu'elle est « non devenue, non
créée, de tout temps existante,
impérissable », il croira qu'on lui débite un credo
œcuménique — mais non, ce ne sera qu'une citation d'Aristote. Et
si l'on ajoute que Dieu est « une essence éternelle,
immobile, complète, indivisible, inconditionnée,
douée de l'existence, mais néanmoins sans dimension, qui
se pense elle-même en éternelle actualité, car
(ceci comme explication) la pensée s'objective par la
pensée du pensé, en sorte que la pensée et le
pensé deviennent identiques », le pauvre homme s'imaginera
qu'on lui inflige du Thomas d'Aquin — ou au moins du George Guillaume
Frédéric Hegel — eh bien, ce sera encore une citation
d'Aristote ²).
La doctrine rationaliste de Dieu, la doctrine
rationaliste de
l'âme, et encore et surtout la doctrine d'un ordre du monde
conforme à une finalité statuée par la raison
humaine, cette théologie qui — soit dit en passant — induisit
Aristote
—————
¹)
Döllinger appelle la « croyance systématique aux
démons » un des « présents des Danaëns
de la chimère grecque » (Akad.
Vorträge I, 128).
²) Métaphysique
XII, 7 et 9.
158 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
à
tant de grotesques erreurs dans son histoire naturelle :
voilà, en ce domaine, l'héritage ! Combien de
siècles se sont écoulés jusqu'à ce que
vînt un homme courageux, qui jeta par-dessus bord toute cette
pacotille et qui établit qu'on ne pouvait prouver l'existence de
Dieu, comme nous l'avait fait accroire cet imposteur d'Aristote !
Combien de siècles, jusqu'à ce qu'un homme osât
écrire ces mots : « Ni l'expérience ni les
déductions de la raison ne nous renseignent suffisamment pour
que nous puissions savoir si l'homme renferme une âme (comme
substance habitant en lui, distincte du corps et capable de penser
indépendamment de celui-ci, c'est-à-dire spirituelle) ou
si la vie ne serait pas plutôt une qualité de la
matière » ¹). Et cet homme même, ce grand
génie, combien encore il nous apparaît captif du
formalisme et profondément engagé dans le marais
scolastique !
Mais en voilà assez pour mon objet.
J'espère avoir
établi avec une suffisante clarté que la «
philosophie » des Grecs n'est véritablement grande que si
l'on prend ce mot dans son acception la plus étendue, conforme
à l'usage qu'en fait volontiers la langue anglaise dans laquelle
un Newton, un Cuvier, un Jean-Jacques Rousseau et un Goethe sont dits
« philosophes ». Dès que le Grec abandonna le
domaine de
l'évidence sensible — c'est-à-dire dès
Thalès
—- il devint néfaste; il le devint d'autant plus qu'il employa
désormais son incomparable puissance de « configuration
»
(qualité dont l'Hindou est si manifestement dénué)
à fixer en des formes d'une fallacieuse clarté toutes
sortes d'obscurs fantômes, à revoir et corriger les plus
profondes intuitions, les plus sublimes pressentiments, comme tels
irréductibles à tout effort d'analyse, pour les ramener
au degré voulu de platitude. Loin de moi de lui reprocher
d'avoir eu des dispositions mystiques ou un besoin métaphysique
accusé ! Mais son tort fut, à mon sens, d'avoir
cherché à figurer les objets de son inspiration
mysti-
—————
¹) Kant :
Metaphysische Anfangsgründe der
Tugendlehre, 1re
p.,
Ethische Elementarlehre §
4.
159 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
que
autrement qu'en ces images dont se compose le mythe et
qu'évoque l'art; d'avoir passé en aveugle auprès
du foyer de toute métaphysique (Platon toujours
excepté !); d'avoir tenté la solution de questions
transcendantes sur la voie d'un plat empirisme. Si le Grec n'eût
confondu dans son développement les tendances divergentes de son
génie, au lieu d'en faire deux parts : celle du poète pur
et celle du pur empirique, nul doute qu'il ne fût devenu pour
l'humanité une bénédiction sans pareille, digne
d'une reconnaissance sans réserve. Mais parce qu'il se
développa comme je l'ai dit, ce même Grec, qui avait
donné en poésie et en science l'exemple du génie
configurateur ordonnant et créant librement, et qui avait par
là incité l'homme à devenir
véritablement un homme, fut plus tard, à beaucoup
d'égards, un élément paralysant et
pétrifiant dans le développement du genre humain.
CONCLUSION
Peut-être ces dernières
considérations
empiètent-elles un peu imprudemment sur un domaine que
nous aurons à explorer à fond dans la suite de notre
enquête. Je n'ai pas cru pouvoir les ajourner; car si notre
héritage hellénique a joué un grand rôle au
dix-neuvième siècle comme dans les siècles
précédents, rien n'atteste que la fâcheuse
confusion d'idées qui régnait à son sujet se soit
dissipée, et nous sommes restés
généralement dans une singulière inconscience de
sa vraie nature : il importait presque autant, avant d'aller plus loin,
de souligner cet état d'esprit des HÉRITIERS
que de marquer le
caractère divers et complexe de l'HÉRITAGE
lui-même.
Je n'aurai garde de me résumer ici. Il a
fallu
déjà que je me bornasse à de simples indications,
condensées outre mesure, pour évoquer au lecteur ce
patrimoine hellénique si riche, dont notre vie spirituelle est
si profondément influencée : à exagérer
encore ce procédé je craindrais de voir se volatiliser
toute substance concrète, et qu'une fois les courbes onduleuses
de la vie ramenées violemment à des lignes droites il ne
demeurât plus qu'une figure géométrique, une
160 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
construction
de l'esprit, au lieu d'une image fidèle de la
vérité multiforme, qui réunit en soi tous les
contraires.
La philosophie de l'histoire, même aux mains
des hommes les plus
éminents, incite à la contradiction plutôt qu'elle
n'accroît et ne rectifie les connaissances. D'ailleurs, le
présentt ouvrage vise un but plus rapproché : je n'avais
point à juger ni à expliquer historiquement
l'hellénisme; il me suffisait de faire entendre à mes
lecteurs, de rendre sensible à leur conscience, que'une part
incommensurable d'eux-mêmes vient de lui et qu'il agit encore
à cette heure comme facteur de « configuration » sur
nos façons d'être poètes, penseurs, croyants,
investigateurs. Mon ouvrage ne pouvant aspirer à être
complet, j'ai tâché, qu'il fût, en revanche, vif et
vrai. À qui souhaiterait en retirer quelque profit je ne saurais
malheureusement épargner la peine de le lire d'un bout à
l'autre.
—————
Dernière mise
à
jour : 16 mars 2008