Here
under follows the transcription of chapter 1 of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
63
CHAPITRE PREMIER
L'ART ET LA PHILOSOPHIE
HELLÉNIQUES
—————
Ce
n'est que grâce à l'homme que l'homme
parvient
au plein jour de la
vie.
Jean Paul Friedrich Richter.
64
(Page vide)
65 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
LA
GENÈSE DE L'HOMME
On a dépensé beaucoup d'esprit pour
caractériser
d'une manière frappante la différence entre l'homme et
l'animal; distinguer entre homme et homme serait plus important, en
raison des objets à la connaissance desquels cette distinction
peut conduire. Dès l'instant que l'homme s'éveille
à la conscience de sa force librement créatrice, il
franchit la limite du cercle rigoureusement déterminé
où se contenaient jusqu'alors ses efforts; il rompt le
sortilège qui le faisait paraître, en dépit de ses
dons et de ses travaux, étroitement apparenté —
même sous le rapport intellectuel — aux autres êtres
vivants. Par L'ART surgit dans le cosmos un
élément
nouveau, une nouvelle forme d'existence.
En m'exprimant de la sorte, je me trouve d'accord
avec quelques-uns des
plus grands entre les fils de l'Allemagne. Cette conception du
rôle de l'art répond, si je ne m'abuse, à une
orientation spécifiquement caractéristique de l'esprit
allemand. Du moins aurait-on quelque peine à découvrir,
chez les autres membres du groupe indogermanique, la même
pensée formulée en termes aussi clairs et aussi
précis que chez Lessing et Winckelmann, Schiller et Goethe,
Hölderlin, Jean Paul et Novalis, Beethoven et Wagner. Pour
l'apprécier à sa valeur, il faut savoir d'abord ce que
l'on entend ici par le mot « art ».
Quand Schiller écrit : « La nature n'a
fait que des
créatures, l'art a fait des HOMMES », on
ne supposera pas,
j'imagine, que l'art consistât dans sa pensée à
jouer de la flûte ou à tourner des vers. Quiconque a lu
avec soin les écrits de Schiller (avant tout, naturellement,
ses Lettres sur L'éduca-
66 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
tion esthétique de l'homme)
aura observé que cette
notion de l'art est pour le poète-philosophe extraordinairement
vivante — telle qu'une flamme qui brûle au dedans de lui;
très subtile aussi — à ce point qu'il est malaisé
de la définir brièvement sans la violenter.
Celui-là seul qui n'a pas su la comprendre se peut flatter de
l'avoir dépassée. Comme le but du présent chapitre
— et de mon livre tout entier — ne saurait être atteint si je ne
présumais chez le lecteur l'intelligence de cette notion
fondamentale, je requiers donc ici toute son attention — et je laisse
parler Schiller. « La nature; note-t-il, ne procède pas
d'abord avec l'homme mieux qu'elle ne procède avec ses autres
ouvrages : elle agit pour lui dans les cas où il ne peut agir
lui-même en tant qu'intelligence libre. Mais ceci
précisément le fait homme qu'au lieu de demeurer passif
en présence de ce que faisait de lui la nature toute seule, il
possède la faculté de reparcourir en sens inverse, avec
sa raison, le chemin où elle l'entraînait, de transformer
l'œuvre de la nécessité en une œuvre de libre choix et
d'élever la nécessité physique au rang de
nécessité morale. » Ainsi ce qui caractérise
d'abord, suivant Schiller, l'état artistique, c'est l'ardente
aspiration à la liberté; l'homme, ne se pouvant
soustraire à la nécessité, la transforme —
littéralement : la « transcrée » — et c'est
en opérant cette transformation qu'il s'avère artiste.
Comme tel, il utilise les éléments que lui offre la
nature pour se construire un monde nouveau, un monde de l'apparence.
Mais de là découle une seconde conséquence, et de
beaucoup la plus digne d'attention. Quand l'homme, « en son
état esthétique », se place, pour ainsi dire,
« en dehors du monde » et « le
considère », c'est alors que pour la première fois
il aperçoit clairement ce monde, maintenant extérieur
à lui. Sans doute était-ce une chimère que de
vouloir s'arracher du sein de la nature; mais c'est justement cette
chimère qui le conduit à prendre pleinement, exactement,
conscience de la nature : « car l'homme ne peut purifier de la
réalité l'apparence sans délivrer en même
temps de l'apparence la réalité. »
67 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Poète
d'abord, ensuite penseur. Dès l'instant qu'il
construit lui-même, l'homme devient attentif à
l'architecture du monde. Réalité et apparence se
confondent d'abord dans sa poitrine; se saisir de l'apparence par un
effort conscient de libre création, voilà le premier pas
pour arriver à une conception de la réalité qui
soit aussi pure et aussi libre que possible. La VRAIE SCIENCE,
non
celle qui se borne à mesurer et à enregistrer, mais celle
qui fixe des images et qui ordonne des connaissances, nait donc,
suivant Schiller, sous l'influence directe de l'effort esthétique de l'homme : et c'est
alors aussi, alors seulement, qu'en son esprit peut germer la
philosophie, car elle flotte entre les deux mondes. La philosophie
s'appuie à la fois sur
l'art et sur la science; elle
est, en quelque sortes, la dernière élaboration
artistique que subisse cette réalité
dégagée et purifiée de l'apparence.
Mais le contenu de la notion d'art, telle que
l'entend Schiller, n'est
pas encore épuisé par là. Car la «
beauté » (ce monde nouveau, librement, «
transcréé » — ) n'est pas seulement, comme on dit
en
philosophie, un objet; en elle se reflète « un ÉTAT
du sujet » (de ce sujet, qui est nous). « La beauté
est forme, puisque nous la contemplons; mais encore elle est vie,
puisque nous la sentons. En un mot elle est à la foi notre
état et notre acte ¹). » Sentir en artiste, penser en
artiste — ces expressions désignent d'une façon
générale un état spécial de l'homme, une
tonalité particulière de son être, ou plutôt
une certaine disposition de ses facultés. Peut-être
approcherait-on davantage de la définition cherchée en
parlant d'une réserve de force latente qui partout, dans
la vie d'un individu comme dans celle d'un peuple, et là
même où il ne s'agit pas immédiatement d'art, de
science, de philosophie, s'emploie à « délivrer », à « transcréer
», à «
purifier ». Ou enfin,
considérant ce phénomène d'un autre point de vue,
—————
¹) Cf. Aesthetische
Erziehung, Lettres 3, 25, 26. On reviendra sur ce
sujet au chap. IX, § 7.
68 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
on
pourrait dire — et de nouveau avec Schiller ¹) : « D'un
heureux
instrument l'homme est devenu un artiste malheureux. »
C'est là ce « tragique » dont j'ai
parlé plus
haut.
On m'accordera, je l'espère, que cette
conception allemande de
la genèse de l'homme — ou, comme disent ses auteurs, du
« devenir homme » — va plus au fond des choses, en embrasse
davantage, et jette sur l'avenir où tend l'humanité une
lumière plus vive, que toute autre qui aurait le défaut
d'être étroitement scientifique ou purement utilitaire. Ne
l'admît-on même qu'avec des réserves, une chose est
certaine : c'est qu'elle rend d'inappréciables services à
qui étudie le monde hellénique et se préoccupe
d'en déterminer le principe vital. Si elle nous apparaît
distinctement allemande sous sa formule consciente, elle ne nous
ramène pas moins, en dernière analyse, à une
intuition caractéristique de l'art grec et de la philosophie
grecque (laquelle comprenait les sciences naturelles); et elle prouve
que l'hellénisme a continué de vivre au
dix-neuvième siècle plus qu'extérieurement et
historiquement, en agissant sur la pensée et en contribuant à
modeler l'avenir ²).
L'HOMME ET L'ANIMAL
Toute activité artistique n'a pas
droit au nom d'art. Des animaux d'espèces très diverses
exécutent des constructions remarquablement ingénieuses;
le chant des rossignols vaut bien, j'imagine, celui des sauvages;
l'imitation volontaire apparaît fort développée
dans le règne animal et s'exerce dans les domaines les plus
variés — imitation des gestes et des actes, du son, de la forme;
n'oublions pas, d'ailleurs, que
—————
¹) Cf. Etwas über die erste
Menschengesellschaft, § 1.
²) Pour prévenir tout malentendu, je
crois devoir avertir le
lecteur que si j'ai invoqué ici le témoignage de Schiller
sans le soumettre à aucune critique, c'est qu'il facilitait la
compréhension d'un point essentiel. Dans le chapitre final du
présent ouvrage, j'exposerai mon opinion personnelle,
d'après laquelle le moment décisif de la «
genèse
» humaine chez les Germains doit être cherché dans
la RELIGION et non, comme chez les Grecs, dans l'art.
Il n'en faut pas
conclure, au reste, que je rejette la conception de Schiller touchant
le rôle de l'art; j'en fais seulement paraître une nuance
particulière.
69 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
nous
ne savons presque rien encore de la vie des singes
supérieurs ¹). Le langage, en tant que communication de
sentiments et de jugements par un individu à un autre, est
répandu dans tout l'empire de l'animalité et dispose
souvent de moyens incroyablement sûrs : aussi ne sont-ce pas
seulement les anthropologues, mais encore les linguistes ²) qui
croient
devoir nous avertir que l'ébranlement des cordes vocales, ou
même le son, n'en constitue pas l'unique mode ³). Par
l'agrégation instinctive des individus en organisations
sociales,
celles-ci fussent-elles même ramifiées à l'infini,
l'espèce humaine ne réalise pas un progrès
essentiel sur les États animaux, si étonnamment
compliqués : preuve en soit que de récents sociologues
n'hésitent pas à rattacher l'origine de la
société humaine aux formes prises par l'instinct social
dans le développement du règne animal 4).
Quelle
monarchie qu'une ruche, quelle république qu'une
fourmilière ! Voyez les audacieux raffinements dont s'avise ici
la cité pour assurer la préservation de cet instinct
social, pour en tirer le plus de
—————
¹)
Voir
pourtant les observations de J. G. Romanes sur un
chimpanzé femelle dans Nature
vol. XI, p. 160 et suiv.,
où elles ont paru avec le plus de détails. Ce singe
apprit en peu de temps à compter jusqu'à 7 avec une
infaillible sûreté. Nombre de sauvages ne comptent,
assuret-on, que jusqu'à six (les Bakairi de l'Amérique du
Sud, d'après Karl von den Steinen : Unter
den Naturvölkeren Brasiliens.).
²) Par exemple Whitney dans La vie du langage, p. 238 et suiv.
³) Cf. notamment le lumineux exposé de
Topinard dans son
Anthropologie, p. 159-162. Il
est intéressant de constater qu'un
savant aussi considérable et en même temps aussi prudent
qu'Adolf Bastian, cet ennemi résolu des déductions
aventurées, croit reconnaître chez les articulés —
dans le contact de leurs organes antennaires — les signes d'un langage
analogue, en son principe, aux nôtres (Das
Beständige in den Menschenrassen, p. VIII de l'Avant-propos). Dans
Darwin,
Descendance de l'homme, chap.
III, on trouve une bonne collection de
faits et une énergique réfutation des paradoxes de Max
Müller et autres.
4) Ainsi le professeur
américain Franklin H. Giddings qui, dans
ses Principes de sociologie,
p. 189, écrit : « Les bases de
l'empire de l'homme furent posées sur les associations
zoogéniques des plus humbles formes de la vie consciente. »
70 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
profit
possible, pour obtenir que tous les rouages de la vie en commun
s'engrènent parfaitement les uns dans les autres : je citerai,
comme seul exemple, la suppression de l'instinct sexuel nuisible non
par mutilation (c'est le misérable pis-aller où nous
recourons), mais par une intelligente manipulation des germes
fécondés. Comment soutenir, en présence de pareils
faits, que notre propre instinct social nous élève bien
haut au-dessus de la bête ? Comparés à maintes
espèces animales, nous ne sommes, en vérité, que
des apprentis politiques ¹).
Même dans l'activité
particulière de la raison, qui
constitue cependant un caractère distinctif et spécifique
de l'homme, on ne saurait voir un phénomène
foncièrement nouveau et sans analogie aucune avec d'autres
phénomènes de la nature. L'homme, à l'état
de nature, utilise sa faculté supérieure tout comme le
cerf sa rapidité, le tigre sa force, l'éléphant sa
masse; elle lui fournit son arme la meilleure dans la lutte pour
l'existence; elle lui tient lieu d'agilité, de grandeur
corporelle et de tant d'autres avantages qui lui manquent. Les temps
sont passés où l'on prétendait refuser aux animaux
la raison : non seulement le singe, les chiens et tous les animaux
supérieurs se montrent capables de réflexion consciente
et font preuve d'un jugement sûr dans le choix des moyens qui les
doivent conduire au but, mais
—————
¹)
Consulter les amusantes Untersuchungen
über Thierstaaten (1851) de
Carl Vogt. Dans Brehm : Vom
Nordpol zum Aequator
(1890) se trouvent
d'intéressants détails sur la
stratégie des babouins. Leurs tactiques changent avec la nature
du terrain; ils opèrent par groupes bien
déterminés — avant-garde, arrière-garde, etc.;
plusieurs associent leurs efforts pour faire rouler un rocher sur
l'ennemi; et ainsi de suit. — Le plus significatif exemple de vie
sociale est peut-être celui que nous offre la fourmi
jardinière de l'Amérique du Sud, sur laquelle nous ont
renseignés Belt : Naturalist in Nicaragua, puis l'Allemand
Alfred Möller. On peut maintenant observer ces animaux au jardin
zoologique de Londres et admirer le zèle des «
surveillantes » à grosse tête qui, dès
qu'elles surprennent une «
ouvrière » en flagrant délit de flânerie, se
ruent dessus et la secouent énergiquement.
71 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
on
en peut dire autant des insectes et c'est un fait
expérimentalement démontré. Une colonie
d'abeilles, quand on la transplante, recourt à de nouvelles
mesures pour s'adapter à des conditions insolites, qui ne
s'étaient jamais encore présentées; elle essaie
de
ceci, elle essaie de cela, jusqu'à ce qu'elle ait trouvé
ce qui convient ¹). Nul doute que nous ne
—————
¹) Cf.
Huber : Nouvelles observations sur
les abeilles II, p. 198; et
le beau livre de Maurice Maeterlinck : La vie des abeilles (1901). Le
meilleur résumé récent des faits les plus
décisifs touchant cet objet est sans doute celui de J. G.
Romanes dans ses Essays on Instinct
(1897); cet éminent
élève de Darwin est forcé lui-même de se
référer à tout moment aux séries
d'observations des deux Huber, qui n'ont pas été
surpassées comme ingéniosité et comme
sûreté. L'excellent ouvrage de J. Traherne Moggridge : Beobachtungen
über die Speicherameisen und die Fallthürspinnen (en anglais, chez Reeve, Londres
1873)
mériterait pourtant d'être plus connu; peut-être
inspirerait-il aux psychologues du règne animal la bonne
idée d'accorder plus d'attention aux araignées, qui sont
sans conteste étonnamment douées : ainsi. ont fait
déjà H. C. Mac-Cook dans ses American Spiders
(Philadelphie 1889) et Fabre, dont il n'est pas besoin de recommander
les délectables Souvenirs
entomologiques au
public
français. Parmi les ouvrages, anciens il faut citer, pour sa
valeur impérissable, Kirby : History, Habits and Instincts of
Animals. Quant aux
écrits plus philosophiques, je ne
mentionnerai ici que Wundt : Vorlesungen
über die Menschen- und Tierseele et Fritz Schultze : Vergleichende
Seelenkunde (Zweiter Teil : Die
Psychologie der Tiere und Pflanzen,
1897).
Que le lecteur fasse ou non usage de ces indications, je tiens à
l'assurer que je ne méconnais aucunement, quant à moi,
le profond abîme qui sépare de l'esprit de l'animal
l'esprit de l'homme pensant. Il était, certes ! grand temps
qu'un Wundt, avec toutes les ressources de son intelligence
acérée, combattît notre éternel penchant aux
interprétations anthropomorphiques; mais il me semble que Wundt
lui-même, et avec lui Schultze, Lubbock et d'autres, tombent dans
l'erreur inverse. Nous mettre en garde contre la tentation d'estimer
plus qu'à sa valeur la vie mentale des animaux, rien de mieux;
mais ces hommes dont s'honore la science, et qui ont passé leur
vie dans un incessant travail de pensée. et de
spéculation, ne semblent pas se douter que c'est avec une dose
infinitésimale de conscience et de réflexion que
l'HUMANITÉ, prise collectivement, vit et se tire
d'affaire le mieux du monde. On se rend compte de leurs illusions
à cet égard en lisant ce qu'ils ont écrit sur les
états élémentaire de la psyché humaine —
et peut-être plus clairement encore.
72 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
constations
d'autres cas du même genre quand nous étu-
—————
en constatant leur relative
incapacité à indiquer la
nature de l'acte proprement créateur et génial (art et
philosophie). Wundt ayant rabaissé au juste niveau
l'intelligence animale, nous aurions maintenant besoin d'un second
Wundt pour combattre notre penchant à surestimer l'intelligence
humaine.
II est un autre point sur lequel on n'insistera
jamais trop : c'est à
savoir que, dans nos observations sur les animaux, nous demeurons
anthropomorphes malgré nos plus sincères efforts
d'imagination. Car nous ne pouvons même pas imaginer un SENS
(j'entends un appareil physique pour la perception du monde ambiant),
si nous ne le possédons nous-mêmes, et nous restons
nécessairement aveugles et sourds aux expressions du sentiment
ou de l'intelligence qui ne rencontrent pas d'écho dans notre
propre vie psychique. Wundt a beau nous mettre en garde contre les
« mauvaises analogies », il n'y a de déductions
possibles dans ce domaine que les analogiques. Clifford l'a clairement
établi (cf. Seeing and
Thinking) : nous ne pouvons être
ici, de quelque manière que nous procédions, ni purement
objectifs ni purement subjectifs; c'est pourquoi il a nommé
cette sorte composite de connaissances « éjective ».
Nous
estimons le plus intelligents les animaux dont l'intelligence ressemble
le plus à la nôtre et que, par suite, NOUS
comprenons le
mieux : n'est-ce pas une attitude aussi naïve
qu'inconsidérée en face d'un problème cosmique
comme celui de l'esprit ? n'est-ce pas de l'anthropomorphisme
déguisé ? Sans doute. Quand donc Wundt soutient que
« l'expérimentation est de beaucoup supérieure dans
ce domaine à la simple observation », on ne saurait
souscrire
sans réserve â sa thèse. Car
l'expérimentation est, de par sa nature, un réflexe de
nos représentations purement humaines; au contraire,
l'observation sympathique d'un être conformé tout
autrement que nous et étudié dans des conditions aussi
« siennes », aussi normales que possible, avec le
désir
non de critiquer ses actes mais de les COMPRENDRE (pour
autant que le
permet l'horizon étroitement borné de l'esprit humain),
peut conduire à des résultats admirables.
De là vient
qu'un vieillard aveugle, Huber, nous en apprend plus long sur les
abeilles que Lubbock dans son livre, d'ailleurs excellent, Ants, Bees
and Wasps (1883). De là vient que d'incultes dresseurs
voient
leurs efforts couronnés d'un invraisemblable succès : ils
ne demandent à chaque animal que ce dont ils l'ont reconnu
capable par l'observation quotidienne de ses dispositions et aptitudes.
Ici comme ailleurs — et là surtout où elle nous met en
garde contre lui — notre science actuelle est encore
profondément enlisée dans l'anthropomorphisme
heIlénico-judaïque.
Ces lignes étaient écrites quand a
paru le livre de
Bethe : Dürfen
wir Ameisen und Bienen psychische Qualitäten zuschreiben ? qui a aussi-
73 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
dierons
de plus près et avec plus de perspicacité
la vie psy-
—————
tôt soulevé des discussions passionnées. Il
offre, dans
toute son argumentation, un exemple typique de ce que j'ai
appelé l'anthropomorphisme déguisé. Par des
expériences fort ingénieuses (quoique à mon sens
insuffisamment concluantes) Bethe acquiert la conviction que les
fourmis se reconnaissent comme appartenant au même nid
grâce à leur flair, qu'elles retrouvent leur chemin
grâce à l'excrétion d'une certaine substance
chimique, etc. Or tout cela ne constitue pour lui qu'un «
Chemoreflex » et il
considère la vie entière de ces
animaux comme « purement mécanique ». On demeure
stupide
devant un tel abîme de grossièreté philosophique !
Est-ce que, par hasard, toute la vie des sens n'est pas, comme telle,
nécessairement mécanique ? Comment M. Bethe
reconnaît-il
son propre père, sinon à l'aide d'un mécanisme ?
Comment son chien le reconnaît-il, sinon grâce au flair ?
Et faut-il que les automates de Descartes ressuscitent une fois de
plus, comme si, depuis trois siècles, la science et la
philosophie n'avaient pas existé ? C'est chez des hommes tels
que Bethe et son devancier, le jésuite E. Wasmann, que gît
le
véritable et inextirpable anthropomorphisme. — En ce qui
concerne les vertébrés, l'analogie de leur structure
avec la nôtre autorise des inférences touchant les
phénomènes psychologiques. Dans l'insecte, au contraire,
nous avons affaire à un être totalement étranger,
construit sur un plan si différent de celui de notre corps que
nous ne sommes même pas en position d'indiquer avec
sûreté le fonctionnement purement mécanique des
organes des sens (voyez Gegenbaur: Vergl.
Anatomie) : nous ne saurions
à plus forte raison imaginer les impressions d'ordre sensible,
les possibilités de communication, etc. dont se compose le monde
où plonge cet être et qui nous demeure absolument
fermé. Il faut une naïveté de fourmi pour ne pas
s'en rendre compte.
Dans un discours prononcé à
l'ouverture du
quatrième Congrès international de zoologie (23
août 1898), sir John Lubbock a vivement attaqué la
théorie des automates. Il a dit entre autres: « Beaucoup
d'animaux possèdent des organes des sens dont la signification
demeure indéchiffrable aux hommes. Ils entendent des bruits que
nous ne percevons pas, voient des choses inaperçues de nous,
reçoivent des impressions qui échappent à notre
faculté de représentation. Le monde qui nous entoure et
nous est si familier doit revêtir pour eux une physionomie
entièrement différente. » Montaigne remarquait
déjà : « Les bêtes ont plusieurs conditions
qui se
rapportent aux nôtres; de celles-là, par comparaison,
nous pouvons tirer quelques conjectures : mais ce qu'elles ont en
particulier, que savons-nous que c'est ? » Après trente
ans
d'observations assidues, le psychiatre Forel arrive à la
conclusion que les fourmis ont de la mémoire, qu'elles
possèdent la faculté d'associer dans leur cerveau les
impressions de leurs sens et de les réduire à
l'unité,
74 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
chique,
si complètement inconnue encore, des animaux
appartenant aux classes éloignées. L'énorme
développement relatif du cerveau humain ¹) ne nous garantit
donc
qu'une
—————
qu'enfin
elles agissent avec réflexion et conscience. (Discours
prononcé le 13 août 1901 au Congrès de zoologie
à Berlin).
P. S.
Sur les théories les plus récentes tendant, si je
peux dire ainsi, à « dépsychiser » autant que
possible
la psyché animale, le lecteur pressé pourra s'informer
dans Bohn. La naissance de
l'intelligence (1909) qui le renseignera,
avec un enthousiasme ingénu, sur les tropismes, la
sensibilité différentielle, les associations de
sensations, etc., composant le système du biologiste
américain Jacques Loeb (cf. Dynamique
des
phénomènes de la vie). Nul penseur sérieux
ne
s'avisera, j'ose croire, d'imaginer que ces étiquettes,
posées sur certains phénomènes de
l'activité mécanique animale qu'a dissociés
l'analyse, constituent un réel compte rendu du processus
psychique quel qu'il soit. Avec Bethe déjà nommé,
et Nuel, une école allemande a poussé à
l'extrême les conclusions du mécanisme; le
représentant le plus raisonnable en est sans doute von
Uexküll, qui (par ex. dans son Umwelt
und Innenwelt der Tiere)
résiste courageusement aux tentations du «
fétichisme
scientifique » tout en excluant du champ de l'enquête
biologique la notion même de psychologie. Ainsi font aussi
quelques observateurs américains, les-quels vouent leur
principal
effort à authentifier les faits et gestes fournissant des
exemples du behaviour animal
(Yerkes, Jennings, voir surtout The
animal
mind de Marguerite Washburn).
¹)
Sur ce point comme sur tant d'autres, Aristote, on le sait, se
trompa tout à fait. L'homme ne possède ni
absolument ni relativement (c'est-à-dire en proportion du poids
de son corps) le plus grand cerveau. La supériorité, de
cet appareil chez lui tient à d'autres causes — voir Ranke : der Mensch, 2e éd. I, p.
551; aussi p. 554 et suiv. — Encore ces « autres causes »
nous
sont-elles plutôt
révélées par la physiologie que par l'anatomie,
par l'étude du fonctionnement que par celle de la conformation.
Le cerveau du chimpanzé renferme, tout comme le nôtre, le
lobe postérieur, le petit hippocampe, la corne d'Ammon, etc.
(pour ne mentionner que des organes qu'on lui contestait autrefois);
et
si le système de ses circonvolutions ne reproduit qu'un
schéma rudimentaire des sillons analogues chez l'homme, les
hémisphères de l'idiot ou du fœtus présentent
parfois une surface presque aussi lisse. Ces replis de la substance
grise constituant l'écorce cérébrale sont
(à volume égal du cerveau) d'autant plus nombreux et
sinueux que la surface de l'écorce est plus grande; et la
complication de leur structure correspond à l'augmentation de la
substance grise : pour se faire une idée de la quantité
de cette substance — c'est-à-dire de la partie apparemment
dévolue aux
75 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
relative
supériorité. Ce n'est pas comme un Dieu que
l'homme parcourt la terre, mais comme une créature entre
d'autres créatures — peut-être n'exagérerait-on pas
en disant : comme un primus inter
pares. Car on ne voit pas bien pourquoi un plus haut
degré de différenciation
serait considéré comme un plus haut degré de
« perfection », la perfection relative d'un organisme se
devant apparemment mesurer à son adaptation aux circonstances
données. L'homme tient à son environnement par chaque
fibre de son être; il y est étroitement, organiquement
lié; tout ce qui l'entoure est sang, de son sang; qu'on le
suppose isolé de la nature, il n'est plus qu'un débris,
qu'un tronc déraciné.
Qu'est-ce donc qui distingue l'homme des autres
êtres et qui fait
de lui leur supérieur ? Beaucoup répondront : sa
faculté d'invention; c'est par l'OUTIL qu'il
s'avère
prince entre tous
—————
fonctions psychiques — il faut donc comparer d'un sujet à
l'autre non le poids brut du cerveau, mais celui de la couche
corticale. Seulement tous ces replis n'ont pas la même
importance; ceux-là seuls dont la complication paraisse
décisive au point de vue mental sont, croit-on, ceux qui servent
à faire communiquer entre eux les divers centres
cérébraux et à nous rendre conscients de
cette communication — autrement dit, les circonvolutions
affectées aux associations. (Cf. Flechsig : Gehirn und Seele
et Die Lokalisation der geistigen
Vorgänge). Voilà donc
réduite d'un tiers, ou presque, la partie du cerveau utilisable
pour les comparaisons. Mais dans la substance grise elle-même,
seules les cellules pyramidales, formant avec leurs divers
prolongements les « neurones », sont
considérées
comme agents de l'activité psychique : celle-ci
dépendrait notamment du nombre et de la variété
des contacts qui s'établissent entre les neurones corticaux (cf.
Ramon y Cajal : Nouvelles
idées sur la structure du
système nerveux). D'où il suit que, dans nos
enquêtes sur le travail cérébral, nous pesons, en
outre de la partie du cerveau dont dépend la solution du
problème, au moins trois autres parties qui n'ont rien à
y voir. Le lecteur français trouvera un bon
résumé de la question (en tant surtout qu'elle concerne
la différenciation des cerveaux humains) dans l'anthropologue
Deniker : Les races et les peuples
de la terre, p. 117 et suiv.; ce qui
précède contient l'abrégé de son
exposé. Si l'on souhaite se renseigner sur le poids comparatif
des cerveaux humains, consulter par exemple Bischoff : Hirngewicht
des Menschen; Manouvrier : De
la quantité de
l'encéphale (et le même dans le Dict.
phys., p. 688).
76 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
les
animaux. Mais l'homme n'en reste pas moins avec l'outil un animal
comme les autres. Non seulement l'anthropoïde, mais beaucoup de
singes plus éloignés de nous inventent des outils (chacun
peut s'en informer dans Brehm); et l'éléphant est un
maître dans l'art de les manier, sinon de les inventer (voir
Romanes: Mental Evolution in Animals.
La plus ingénieuse dynamo, le plus audacieux aéroplane,
n'élèvent pas l'homme d'un pouce au-dessus du niveau de
la terre ou de l'atmosphère communes à tous et où
tous se meuvent. Toutes les découvèrtes de cette nature
ne signifient rien qu'une nouvelle accumulation de force dans la lutte
pour l'existence : l'homme voit par là, en quelque sorte,
s'accroître sa valeur animale; on dirait, si cet animal
était un nombre, qu'il s'est élevé à une
plus haute puissance. Il s'éclaire avec des bougies, ou avec de
l'huile, ou avec du gaz, ou avec de l'électricité, au
lieu d'aller dormir : il y gagne du temps — et cela signifie que sa
capacité de production augmente. Mais nombreux sont les animaux
qui s'éclairent aussi, soit par phosphorescence, soit (comme
certains poissons des grands fonds) électriquement ¹). Nous
voyageons à bicyclette, en bateau, par chemin de fer, en
dirigeable — les oiseaux migrateurs et les habitants de la mer avaient
depuis longtemps mis les voyages à la mode; et l'homme, tout
comme eux, voyage pour se créer des moyens de subsistance.
Certes, son incommensurable supériorité se montre dans le
fait qu'il est capable d'inventer tout cela RATIONNELLEMENT
et d'en
multiplier les applications suivant une progression « cumulative
».
—————
¹) Emin Pacha et Stanley parlent de chimpanzés qui, dans
leurs
expéditions de pillage entreprises la nuit, portaient des
flambeaux ! On fera bien d'imiter, jusqu'à plus ample
informé, le scepticisme de Romanes : Stanley n'a pas
été personnellement témoin du fait, et l'on sait
qu'Emin était extrêmement myope. Si réellement les
singes avaient découvert l'art d'allumer du feu, à nous,
hommes, resterait pourtant le mérite d'avoir conçu le
type de Prométhée; et mon exposé a justement pour
but d'établir que c'est ceci, non pas cela, qui fait de l'homme
un homme.
77 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
L'instinct
d'imitation, la faculté d'assimilation,
observables chez tous les mammifères, atteignent chez lui un si
haut degré de développement qu'il semble se distinguer
d'eux par cela même qui les apparente : c'est ainsi que
l'adjonction à une substance chimique d'un seul atome identique
à ceux qui la composent —- donc un simple accroissement
numérique — modifie souvent complètement les
qualités de cette substance : O2 + O1 = O3; en ajoutant de
l'oxygène à de l'oxygène, on obtient de l'ozone,
un corps nouveau. Toutes les découvertes humaines n'en
procèdent pas moins; en dernière analyse, de l'instinct
d'imitation et de la faculté d'assimilation. L'homme IN-VENTE
(étymologiquement : « vient dans ») ce qui
était déjà là et n'attendait que sa
venue, de même qu'il DÉ-COUVRE ce qui lui
demeurait
jusqu'alors voilé; la nature joue avec lui à cache-cache
ou à colinmaillard. Quod
invenitur, fuit, dit Tertullien. Que
l'homme se prête au jeu de la nature, qu'il se mette en
quête de ce qui est caché, qu'il réussisse à
découvrir et à inventer peu à peu tant de choses —
voilà qui atteste assurément la possession de dons
nonpareils : mais s'il ne les possédait pas, ne serait-il pas,
en vérité, le plus misérable des êtres ?
sans armes, sans forces, sans ailes, quel dénuement ! Dans la
concurrence vitale, la détresse est son aiguillon; le talent
d'inventer, son salut.
Mais voici maintenant ce qui fait de l'homme un HOMME
au vrai sens de
ce mot, un être différent de tous les autres animaux,
même humains : il devient tel dès l'instant qu'il arrive
à INVENTER SANS NÉCESSITÉ et
à employer ses
incomparables aptitudes non plus sous la contrainte de la nature, mais
librement; ou encore — pour exprimer la même idée en la
serrant de plus près et en allant plus au fond — quand la
nécessité qui l'incite à ses
découvertes intervient dans sa conscience non plus du dehors,
mais du dedans; quand ce besoin de produire, qui n'était que la
condition de son salut dans la lutte, revêt le caractère
d'un ordre sacré.
Un moment décisif est celui où
l'invention libre
apparaît
78 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
consciente,
c'est-à-dire celui où l'homme se
révèle artiste. Il a pu déjà pousser fort
loin ses observations sur la nature qui l'environne (par exemple le
ciel étoilé) et fonder un culte fort compliqué de
dieux et de démons, sans que rien d'essentiellement nouveau soit
ainsi entré dans le monde : tout cela indique l'existence d'une
faculté endormie, mais ne représente en fait que
l'activité à demi inconsciente d'un instinct. Mais vienne
l'heure où, de la masse des hommes, surgit un individu qui,
comme Homère, imagine librement les dieux selon sa
volonté propre, tels qu'il prétend les avoir; où
un observateur de la nature, comme Démocrite, invente par le
libre effort de sa puissance créatrice la conception de l'atome;
où un voyant de la pensée, comme Platon, avec l'audace du
génie supérieur au monde, jette par-dessus bord toute la
nature visible et instaure à sa place le royaume des
idées construit dans son cerveau; vienne l'heure où un
maître auguste, où le maître des maîtres
s'écrie : « Voyez, le royaume de Dieu est au dedans de
vous » — dès cette heure est née une
créature
nouvelle, l'être dont Platon peut dire qu'« il a sa force
génératrice dans l'âme bien plus que dans le corps
»; et c'est dès lors aussi que le macrocosme renferme un
microcosme.
Seule a droit au nom de « Culture » la
fille de cette
liberté' créatrice — disons de l'Art; mais à
l'Art
ajoutons la Philosophie (et avec elle la vraie science,
également créatrice), car l'une s'apparente si
étroitement à l'autre qu'on les doit considérer
comme deux faces d'un même être : tout grand poète
fut philosophe et le philosophe génial est un poète. Hors
du champ de ce que j'appelle « Culture » — désignant
ainsi l'ensemble des manifestations par où se traduit la vie
microcosmique — s'étend le domaine de la « Civilisation
». Ce mot évoque assez exactement l'idée d'une
existence sociale de fourmilière, mais portée sans cesse
à une plus haute puissance, de jour en jour plus laborieuse,
plus commode aussi et moins libre, riche sans doute en
bénédictions et par là désirable : au
demeurant, un de ces « dons des âges » qui
79 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
nous
font nous demander s'ils ne coûtent pas
à l'espèce humaine plus qu'ils ne rapportent. La
« Civilisation » n'est en soi rien du tout, car ce terme ne
s'applique à rien que de relatif. Une civilisation
supérieure ne constituerait un gain positif, un «
progrès », que si elle tendait à configurer la vie
de telle sorte que son intensité spirituelle et artistique
allât toujours croissant. Comme Goethe n'estimait pas que ce
fût le cas chez nous, il résuma son impression dans un
aveu mélancolique : « Ces temps-ci, dit-il, sont plus
mauvais qu'on ne croit. » L'hellénisme, au contraire, a su
se créer — et là réside son impérissable
signification — un temps meilleur que nous ne saurions jamais
l'imaginer; incomparablement meilleur que ne le méritait, si je
puis ainsi m'exprimer, sa civilisation à tant d'égards
retardataire.
Les ethnographes et les anthropologues insistent
aujourd'hui sur la
différence entre la morale et la religion et reconnaissent
qu'elles sont, à certains égards, indépendantes
l'une de l'autre; il ne serait pas moins utile d'établir une
distinction bien nette entre la culture et la civilisation. Il peut
arriver qu'une civilisation qui atteint un degré très
élevé de développement soit associée
à une culture rudimentaire; c'est le cas à Rome,
où la culture demeure médiocre et manque absolument
d'originalité, tandis que la civilisation fait notre
admiration. Athènes présente l'exemple inverse. Elle
atteste (chez ses citoyens libres) une culture si haute
qu'auprès d'elle les Européens du dix-neuvième
siècle, et même du vingtième, sont encore des
barbares par bien des points — mais liée à une
civilisation que nous pouvons considérer à bon droit
comme vraiment barbare relativement à la nôtre ¹).
Comparé à tous les autres phénomènes dont
l'his-
—————
¹) Un
autre exemple, et des plus éloquents, nous est fourni par
les Indoaryens dans leur pays d'origine, où la création
d'une langue « merveilleusement construite, parfaitement
homogène, supérieure à toutes les autres » —
sans compter bien d'autres manifestations de leur activité
intellectuelle — indiquait une haute culture chez des hommes qui
formaient dans le même temps un peuple de pasteurs presque nus,
ne con-
80 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
toire
nous rend témoins, l'hellénisme nous apparaît
comme une floraison surabondamment riche de l'esprit humain — et la
cause en est que sa culture tout entière repose sur une base
artistique. L'oeuvre de l'imagination humaine, créée dans
l'exercice de sa pleine liberté : tel fut, chez les Grecs, le
point de départ de leur vie infiniment riche. Langue, religion,
politique, philosophie, science (même la mathématique !),
histoire, géographie, toutes les formes de la poésie
verbale ou sonore, toute la vie publique de la cité, toute la
vie intérieure de l'individu — tout rayonne de cette œuvre et
tout s'y rejoint : elle est le centre à la fois symbolique et
organique où se fond en une unité vivante et consciente
la diversité des caractères, des intérêts,
des aspirations les plus hétérogènes. Là,
au point central, est la place d'Homère.
HOMÈRE
Qu'on ait pu douter de l'existence du poète
Homère, cela ne donnera pas aux générations
futures une haute idée de la perspicacité intellectuelle
de notre époque. Il y a un peu plus d'un siècle (1795)
que Wolf remit en honneur la trop célèbre
hypothèse de Vico; depuis lors, nos
néo-alexandrins n'ont cessé de fureter et de piocher
vaillamment jusqu'à ce qu'ils découvrissent
qu'Homère n'était autre chose qu'une désignation
collective pseudomythique, l'Iliade et l'Odyssée rien de plus
qu'une adroite juxtaposition et une nouvelle rédaction de
poèmes de toutes mains.... Juxtaposés, par qui ? Par qui,
si bellement rédigés ? Eh ! bien sûr, par de
savants philologues, ancêtres de ceux auxquels est due cette
découverte. On s'étonne, puisque nous revoici en
possession d'une école de critiques si intelligents, que ces
messieurs n'aient pas pris la peine de juxtaposer pour nous, pauvres
diables, une nouvelle Iliade. Il ne manque vraiment pas de chansons,
d'authentiques, de merveilleuses chansons popu-
—————
naissant ni vines ni
métaux (voir notamment Jhering : Vorgeschichte der
Indoeuropäer, p. 2. (Pour une distinction
précise entre le « Savoir », la « Civilisation
» et la « Culture », on renvoie le lecteur au chap.
IX du présent ouvrage et au tableau qui y est joint).
81 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
laires
! n'y a-t-il donc plus de substance qui serve à coller ?
plus de substance cérébrale, peut-être ?
Les juges les plus compétents dans une
question de ce genre sont
évidemment les poètes, les grands poètes. Le
philologue s'attache à l'écorce, qui a été
exposée aux caprices des siècles; le regard
congénère du poète pénètre jusqu'au
cœur et reconnaît la marque individuelle aux
procédés de l'élaboration créatrice.
Schiller donc, avec l'infaillible sûreté de son instinct,
se prononça sans hésiter contre l'opinion d'après
laquelle l'Iliade et l'Odyssée ne seraient pas, dans leurs
traits essentiels, l'œuvre d'un génie unique et divinement
inspiré. Il la déclara « simplement barbare »
et alla même, dans son indignation, jusqu'à traiter Wolf
de « diable inepte », ce qu'on peut juger excessif. Plus
intéressante encore, peut-être, est l'appréciation
de Goethe. Son objectivité tant louée se manifestait
notamment en ceci qu'il s'abandonnait volontiers à une
impression sans essayer de réagir; les grands mérites
philologiques de Wolf, la quantité d'observations justes que
contenaient ses Prolegomena,
captivèrent le grand homme; il se
sentit convaincu et ne s'en cacha pas. Mais plus tard, lorsqu'il eut
de nouveau l'occasion de s'occuper des poèmes homériques,
non plus du point de vue historique ou philologique, mais purement
poétique, Goethe revint sur son adhésion trop
précipitamment donnée à une théorie qu'il
qualifia de « bric à brac subjectif ». Car il savait
désormais, à n'en plus douter, qu'à travers ces
oeuvres transparaît « une superbe unité,
l'inspiration d'un unique et grand poète » ¹). Mais
les
philologues aussi, ou du moins les meilleurs d'entre eux, sont
arrivés, par les détours qui leur sont
nécessaires, à la même opinion : et Homère
est entré plus grand que jamais dans le vingtième
siècle — le quatrième millénaire de sa gloire
²).
—————
¹) Voir par exemple le petit écrit intitulé Homer noch
einmal, qui est de 1826.
²) Je tiens beaucoup à éviter tout ce qui me
donnerait
l'apparence d'une érudition que je ne possède en aucune
manière. Le dilettante ne
82 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Car
à côté des insectes « philologuants
» qui toujours y pullulèrent, l'Allemagne a produit aussi
une indestructible
—————
peut s'instruire que des RÉSULTATS
auxquels conduisent les
recherches des savants; mais ces résultats, il a le droit et le
devoir, en tant qu'homme libre et disposant d'un jugement sain, de les
examiner et de les comparer. Incompétent pour prononcer sur la
valeur des arguments scientifiques, il garde toute licence de se former
une opinion sur la mentalité des SAVANTS
eux-mêmes
d'après le style, la langue, l'enchaînement des
idées propres à chacun — tel un monarque qui atteste sa
sagesse dans le choix de ses conseillers. Aussi, quand il m'advient de
citer mes « autorités », est-ce moins pour fournir
au
lecteur des « preuves » que pour qu'il puisse juger
à son
tour de ma capacité de juger. Comme je l'indique ci-dessus, je
suis, en cette matière, d'accord avec Socrate : s'agissant
du jeu de la flûte, les musiciens sont les meilleurs juges; de
la
poésie, les poètes. L'opinion de Goethe touchant
Homère a plus de prix à mes yeux que celle de tous les
philologues réunis. Je me suis néanmoins informé
de leurs travaux autant que le peut faire un dilettante
sincèrement désireux de s'orienter parmi les
difficultés d'un problème fort complexe.
Au moment où je préparais la
première
édition du présent ouvrage, c'est, je pense, dans Niese
: Die
Entwickelung
der homerischen Poesie (1882) et dans Jebb : Homer
(1888) qu'on trouvait le plus exact aperçu (mais pas
davantage) des données et des phases du débat. Celui-ci a
été renouvelé en partie par l'effet de
découvertes récentes et d'une portée beaucoup plus
générale, dont je parlerai à l'instant. Mais — il
n'est que juste de le dire — dès la publication par Bergk de sa Griechische
Litteraturgeschichte
(1872-84), le dilettante
possédait un guide sûr pour explorer le dédale des
discussions homériques. Au vaste savoir que lui reconnaissent
les spécialistes, Bergk joint une perspicacité et une
prudence bien faites pour lui concilier le commun des lecteurs; son
jugement pondéré complète admirablement celui de
Schiller qui, on l'a vu, tranche la question par une intuition rapide
et sommaire comme la foudre. Il faut lire, outre le chapitre
intitulé « Homère, une personnalité
historique », celui qui traite d'« Homère devant les
modernes ». Sur la théorie des juxtapositions rapsodiques,
Bergk écrit : « Les postulats d'ordre
général
qu'elle implique se démontrent, à l'examen, absolument
insoutenables, surtout si l'on considère les poèmes
homériques dans leur rapport avec le développement de la
poésie épique en son ensemble. La Liedertheorie n'a pu
être échafaudée que par des gens qui
n'hésitèrent pas à isoler ces poèmes de
leur entourage naturel pour les soumettre à une analyse
destructrice, et qui les critiquèrent sans tenir aucun compte de
l'histoire de la littérature grecque » (I, 525).
Bergk soutient aussi que l'ÉCRITURE
était d'un usage courant au
83 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
race
d'investigateurs originaux, vraiment aptes à scruter les
problèmes du langage et de la littérature. Wolf
appartenait
—————
temps d'Homère : il
signale des raisons internes autant
qu'externes d'admettre qu'en fait le poète a dû laisser
une version écrite de son œuvre (I, 527 et suiv.). Cette
thèse s'est fortifiée de tout ce que nous avons appris,
depuis une douzaine d'années, sur la protohistoire
méditerranéenne; elle a trouvé un brillant
champion en Andrew Lang, qui, après avoir réfuté
dans Homer and the Epic les
objections d'ordre littéraire
contre l'unité de composition des poèmes
homériques, consacra un nouveau volume — Homer and his age
(1906) — à démontrer la conformité de ces
poèmes aux mœurs et coutumes d'une certaine époque assez
brève, presque inconnue hier, comme aussi l'harmonie des traits
psychologiques ou décoratifs fixés par leur auteur et
envisagés à la lumière des nouvelles
découvertes. Celles-ci apportent d'abord un puissant argument
en faveur de la transmission par écrit.
On le sait : après que les trouvailles de
Schliemann et de ses
collaborateurs à Troie, à Mycènes, à
Tirynthe, à Orchomène, avaient posé le
problème de la civilisation alors appelée «
mycénien », les fouilles entreprises en Crète,
à Chypre, dans les Cyclades par Evans (Cnosse), Mosso
(Phæstos)
et d'autres encore, révélèrent l'existence d'une
civilisation antérieure dite aujourd'hui «
égéenne » ou (à son apogée) «
minoenne » qui nous conduit de la période
néolithique, à travers les âges du cuivre et du
bronze, jusqu'au moment où l'hégémonie passe de la
Crète sur le continent; c'est alors (vers 1450) que s'ouvre
l'ère mycénienne proprement dite (dont le déclin
semble coïncider avec la chute de la Troie homérique vers
1180) et que débute dans le bassin égéen
l'âge de fer (dont l'invasion dorienne assurera la rapide
diffusion). Les lecteurs français ne sauraient mieux faire que
de consulter à ce sujet l'intéressante étude de
protohistoire publiée sous ce titre : Les Civilisations
préhelléniques par René Dussaud (1919).
Elle
leur fournira d'abondantes preuves de l'emploi de l'écriture
chez les représentants non seulement du mycénisme, mais
de l'égéisme. Dans le palais de Minos, à Cnosse,
dont la partie la plus récemment remaniée ne parait pas
postérieure à 1450 (suivant la chronologie établie
au moyen de synchronismes entre les divers stades du « minoen
»
et les dynasties égyptiennes), on a exhumé de si nombreux
documents écrits qu'on peut parler sans exagération de
bibliothèques et d'archives minoennes. « C'est par
milliers, écrit Dussaud, que l'on trouve aujourd'hui les
tablettes d'argile portant gravés des caractères....
L'écriture aurait donc été en usage en
Crète vingt-cinq siècles avant notre ère. »
(Cf.
Evans : Scripta minoa, 1er
vol. paru en 1909; Cretan
Pictographs and Prephaenician Script; Further Discoveries of Aegean
Script, etc....) Sur cette confirmation de la vieille tradition
recueillie par Diodore de Sicile, et d'après laquelle les
84 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
lui-même
à cette race. Jamais il n'atteignit au
degré d'insanité de ses chimériques successeurs,
qui jugèrent naturel
—————
Phéniciens ne «
découvrirent » pas les lettres,
mais en « modifièrent » seulement la forme, on
reviendra
ailleurs. Essentielle serait naturellement la détermination des
rapports entre le linéaire crétois et les alphabets grecs
archaïques. Mais il suffit de marquer ici avec Lang (voir ses
conjectures dans Homer and his age,
surtout p. 315 et suiv.) combien
gagne en vraisemblance l'hypothèse de la transmission
écrite des poèmes homériques : étant
acquis, d'une part, que l'ancien monde hellénique
possédait divers systèmes d'écriture longtemps
avant l'arrivée des Achéens dans le
Péloponèse; étant donné, d'autre part,
l'absence de tout indice prouvant qu'il existât dans ce
même monde des écoles de mémorisation et de
récitation comme celles qui, aux Indes, assurèrent la
conservation des hymnes sanscrites (mais dans un but exclusivement
religieux).
Ainsi tombe un des arguments invoqués jadis
pour retarder jusque
vers l'an 540 (sous Pisistrate) la rédaction de l'Iliade et de
l'Odyssée : « absurde légende » (Blass : Die
Interpolationen in der Odyssee, p. 1 et 2), « fable
déjà discréditée aux yeux des Alexandrins
» (Meyer : Geschichte des
Altertums, II, p. 390 et 391), et qui
s'appuyait sur un fragment mutilé de Diogèn Laërce,
sur un
témoignage supposé de Dieuchidas, sur un silence
complaisamment interprété d'Aristarque — fortes preuves,
on le voit ! Comment nier, au surplus, que la possession d'un texte
épique complet par les Athéniens avant l'exil volontaire
de Solon soit « impliquée » (Monro : Odyssey II, p. 403) dans le
fait qu'un décret du sage en ordonna la lecture aux fêtes
quinquennales des Panathénées ? Lang, qui discute la
question sous toutes ses faces, opine pour l'existence d'une version
déjà transcrite en caractères
gréco-phéniciens dès le huitième ou
neuvième siècle, ce qui concorderait avec nos notions
présentes touchant l'histoire des alphabets helléniques
(voir sur ce point spécial Bury : History of Greece I, p.
78; cf. Dussaud, op. cit. p.
297 sur l'antiquité de ces
alphabets, de l'un desquels aurait été tiré au
neuvième siècle le sabéen), et qui n'exclurait pas
las présomptions relatives à l'auteur que forment les
philologues les plus circonspects, tel Croiset qui écrit (Leçons de littérature
grecque, p. 12 et 13) : «
Vers le neuvième siècle, un aède de génie
composa l'Iliade.... non pas sans doute tous les vers de l'Iliade
actuelle.... mais enfin la plus grande partie de ce poème quant
au fond et quant à la forme. »
Notons encore que si Wolf reprit dans ses Prolegomena ad Homerum
l'hypothèse caduque de la rédaction sous Pisistrate, il
contribua à la redémolir en soulignant « l'harmonie
de
couleur » (UNUS COLOR) qui caractérise dans
l'ensemble tout
l'art homérique. Sur cette inconséquence et sur les
contradictions où se débattent d'autres savants, pris
entre des aveux de même sorte et des théories «
génétiques » aux noms
85 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
qu'une
grande œuvre d'art naquît de la collaboration de beaucoup
de petits hommes ou qu'elle surgît par génération
—————
burlesques (l'« expansion
du germe primitif », l'« accrescence
autour du noyau », le « processus de cristallisation
», etc.); sur la
flagrante incompatibilité du génie homérique avec
l'esprit des poètes cycliques, auteurs de Kypria, du Sac
d'Ilion, etc., et prétendus « arrangeurs »
des poèmes souverains qui contrastent si fort avec leurs propres
ouvrages et que
ceux-ci présupposent en même temps; sur les
démentis qu'inflige à la critique ignorante, en
réfutant ses imputations de « faux archaïsme »,
la
vraie archéologie, même préhellénique, et
sur les témoignages qu'en revanche celle-ci rend chaque jour
à la scrupuleuse véracité, à la rigoureuse
logique du poète créateur; sur les utiles
éléments d'appréciation que fournit l'étude
comparative des anciennes épopées et sur l'avantage qu'on
trouve pour juger d'Homère à le replacer, comme voulait
Bergk, dans le cadre du développement épique
général — sur tout cela, voir les piquantes et probantes
observations d'Andrew Lang. Son chap. XVI offre un intérêt
particulier aux lecteurs français, en ce qu'il s'inspire de
cette remarque de Perrot et Chipiez (La
Grèce de
l'Epopée, p. 130) : « La Chanson de Roland et
toutes les
gestes du même cycle expliquent l'Iliade et l'Odyssée.
»
Et voici, résumée en peu de mots, la
conclusion
longuement motivée de l'analyste anglais : unité des
caractères autant que de la couleur, des mœurs non moins que du
droit; unité historique, archéologique et
littéraire; le tableau complet et harmonieux d'une
époque
de courte durée, représentée sous ses aspects
politique, social, légal, religieux, dans ses mœurs, ses
coutumes, ses institutions, et jusque dans son équipement
militaire; enfin, l'œuvre d'un seul âge, produite par un seul
individu, qui la dédie à ses contemporains. Cet âge
homérique, suivant les indices tirés de la comparaison
des rites funéraires, doit être intermédiaire entre
la période mycénienne (car la crémation a
remplacé l'inhumation) et la période du Dipylon
athénien (où les cadavres, il est vrai, sont tantôt
brûlés, tantôt ensevelis, mais où les urnes
contenant leurs cendres ne sont pas déposées sous des
tumuli) : soit donc entre les onzième et neuvième
siècles (marge maximum); mais encore, si l'on s'en rapporte
à d'autres caractéristiques confirmatrices, il est
postérieur au règne du culte des ancêtres
(qu'attestent les autels des tombes mycéniennes) et
antérieur à l'emploi du fer dans la confection des
épées et des lances (le fer servant proprement à
d'autres usages dans l'Iliade et l'Odyssée, où pourtant
il
supplée déjà fréquemment le bronze). Que
ces changements — et bien d'autres — aient résulté, ou
non, du grand mouvement de peuples qui agita le bassin oriental de la
Méditerranée pendant le treizième siècle,
c'est une question qu'on ne saurait aborder ici, non plus que celle du
silence de l'épopée homérique touchant l'invasion
86 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
spontanée
de la conscience obscure de la masse; et il eût
été le premier à se féliciter des
conclusions affirmatives auxquelles arrive la science après de
longues et souvent fastidieuses recherches.
Même en supposant — hypothèse gratuite
et qui touche à l'absurde — qu'un génie de la même
taille
qu'Homère se fût livré sur les poèmes de
celui-ci à des travaux de répara-
—————
dorienne. Mais s'il
m'est impossible d'indiquer, même
brièvement, ce que gagne Homère aux
révélations de l'archéologie, je signalerai du
moins — d'après Dussaud, op.
cit. p. 274 et suiv., — un curieux
exemple de concordance entre le témoignage du poète et
celui de notre science.
On a cherché le prototype de la marine
qu'évoquent les
poèmes homériques tantôt dans la marine
phénico-assyrienne (Helbig : l'Épopée
homérique,
p. 98 et 200), tantôt dans la marine égyptienne (Victor
Bérard : Les Phéniciens et l'Odyssée I, p. 165).
Or les figures de navire empreintes sur des gemmes
mycéniennes, comme celles incisées sur des
céramiques égéennes, pourraient servir à
illustrer la description du navire homérique établie par
Bérard lui-même après une étude minutieuse
des textes, et il suffit d'examiner les reproductions publiées
par Tsountas (Ephemeris
archaiologikè 1899, p. 90) pour
écarter toute idée de rapprochement avec les lourds
bateaux marchands des Phéniciens, connus par les peintures
égyptiennes de la XVIIIme dynastie : aussi Toutmès III
préfère-t-il à ceux-ci la flotte des Keftiou (ou
Crétois), quand il a besoin de transports rapides. D'autre part,
s'il y a analogie de style (mais sans nulle imitation servile) entre le
« croiseur » homérique et l'égyptien, la
simple « barque » en usage à la même
époque dans le bassin
égéen ne rappelle aucunement la barque égyptienne,
beaucoup trop frêle pour s'y hasarder. Ce sont ces types, l'un
original par nature, l'autre par développement, qui, avec leurs
nombreux dérivés, ont fondé cette «
thalassocratie » de Minos dont parle Thucydide et cette
connaissance du monde marin propre aux artistes mycéniens. Et
l'on voit qu'Homère, si souvent célébré
comme poète de la mer (les aventures de l'Odyssée se
passent presque toutes sur les flots, la scène de l'Iliade est
constamment sur une plage) s'en montre aussi l'exact et précis
observateur.
P.-S. — Le plus récent résumé
de la question
homérique paraît à Berlin durant que s'impriment
ces lignes (novembre 1912), sous le titre suivant : Der augenblickliche Stand der homerischen
Frage par Carl Roth. On ne
peut ici que signaler cette belle étude en notant que son
auteur conclut dans le sens du présent ouvrage et qu'il le cite
à l'appui de sa propre opinion.
87 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
tion
et d'ornementation, il n'en resterait pas moins — l'histoire de
l'art nous l'apprend — qu'une personnalité vraiment originale
défie toute imitation. Mais d'ailleurs, à mesure qu'a
progressé l'enquête critique du dix-neuvième
siècle, on s'est mieux rendu compte (je parle des savants qui
avaient des yeux pour voir) que les plus éminents imitateurs,
continuateurs et restaurateurs d'Homère
différaient de lui par ce trait commun à tous :
l'infimité de leur talent auprès de l'immensité
de son génie. Défigurés par d'innombrables erreurs
d'interprètes ou de copistes — pis encore : par les
prétendues améliorations imputables à la race
immortelle des « gens renseignés » ou par les
interpolations d'épigones bien intentionnés — ces
poèmes n'ont cessé d'avérer l'incomparable et
divine force créatrice du sculpteur qui en modela la forme
première et authentique; ils l'attestent avec une
éloquence d'autant plus convaincante qu'apparaît plus
crûment, grâce au travail de polissage entrepris par la
science, le placage bariolé qui les recouvre par places. Quelle
inconcevable puissance de beauté n'a pas dû animer ces
œuvres
qui résistèrent pendant tant de siècles aux
secousses des convulsions sociales, pendant plus de siècles
encore aux attentats profanateurs de la pédanterie, de la
médiocrité ou du faux génie, et qui subirent si
triomphalement la rude épreuve, qu'à cette heure
même, de leurs ruines que couronne le charme éternellement
jeune de la perfection artistique, nous croyons voir surgir la bonne
fée de notre propre culture, qui s'avance à notre
rencontre !
En même temps une autre série
d'investigations — dans
le domaine de l'histoire, celles-ci, et de la mythologie —
conduisaient à reconnaître en Homère une
personnalité historique. Elles établissaient que la
légende et le mythe avaient été traités
dans ses poèmes avec une grande liberté et d'après
des principes bien arrêtés de mise en œuvre artistique :
autant d'indices probants d'une création consciente et
réfléchie. Pour se borner à l'essentiel, on peut
dire qu'Homère nous est apparu comme un SIMPLIFICATEUR
sans pareil :
88 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
il
débrouilla l'écheveau des mythes populaires; au tissu
incohérent des légendes, qui variaient de région
à région, il emprunta de quoi composer un petit nombre de
figures précises dans lesquelles tous les Hellènes se
reconnurent, eux et leurs dieux, encore que cette façon de les
représenter fût entièrement nouvelle.
Ce que nous avons maintenant découvert au
prix de tant
d'efforts, les anciens le savaient fort bien, témoin ce passage
significatif d'Hérodote (Euterpe
53) : « Les
Hellènes ont reçu leurs dieux des Pélasges; mais
d'où chacun des dieux tire son origine, et si tous furent
toujours là, et quelle est leur figure, nous ne le savons,
nous Hellènes, que d'hier pour ainsi dire. Car ce sont
Hésiode et Homère qui, les premiers, ont
créé aux Grecs la race de leurs dieux, qui ont
donné à ces dieux des noms, assigné à
chacun des fonctions et des honneurs distincts et décrit leurs
figures. Quant aux poètes que l'on prétend avoir
vécu avant ces deux hommes, ils ne sont venus qu'après,
du moins à mon avis. » Hésiode est
postérieur d'un siècle environ à Homère,
dont il subit d'ailleurs l'influence directe : à part cette
légère erreur, la phrase naïve d'Hérodote
résume, en sa simplicité, tout ce qu'a mis au jour le
gigantesque travail critique du siècle dernier. Il est
prouvé que les poètes qui, suivant la tradition
sacerdotale, avaient précédé Homère (tels
Orphée, Musée, Eumolpe du groupe thrace et d'autres du
groupe délique) sont en réalité « venus
après » ¹). Il est prouvé également que
les
conceptions religieuses des Grecs furent puisées à des
sources très diverses; leur patrimoine indo-européen
fournit le substratum, auquel se surajoutèrent quantité
d'influences orientales fort hétérogènes (comme
Hérodote l'avait exposé dans le passage qui
précède celui qu'on vient de lire) : c'est dans ce chaos
qu'intervient l'homme incomparable avec la souveraine autorité
du génie poétique librement créateur et
—————
¹)
Voir notamment Flach : Geschichte
der griechischen Lyrik nach den
Quellen
dargestellt
I, p. 45 et suiv., p. 90 et suiv.
89 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
c'est
avec ses éléments qu'il configure, par le moyen de
l'art, un monde nouveau. Hérodote dit bien : IL
CRÉE AUX
GRECS LA RACE DE LEURS DIEUX.
Qu'il me soit permis de citer ici les paroles d'un
helléniste
qui compte parmi les plus grands : « On peut appeler
l'épopée homérique un poème populaire,
écrit Erwin Rohde, pour marquer que le peuple, le peuple entier
de langue grecque, l'adopta avec empressement et sut en faire son bien
commun, mais non pas qu'il prit part en tant que « peuple
», et de quelque façon mystique, à sa production.
Si les deux poèmes attestent l'action de beaucoup d'ouvriers,
ceux-ci n'en ont pas moins travaillé tous dans la direction et
selon l'esprit que leur prescrivait non le « peuple » ou la
« légende », comme on l'entend trop souvent
affirmer, mais la puissance du plus grand génie poétique
qu'aient connu les Grecs et sans doute l'humanité....
Réfléchie au miroir d'Homère, la Grèce
apparaît une et homogène dans sa foi aux dieux comme dans
son dialecte, dans ses institutions comme dans ses mœurs et dans sa
moralité. En réalité — affirmons-le hardiment — il
est impossible que cette unité existât; ce qui sans doute
existait déjà, c'étaient les traits essentiels de
l'être panhellénique, mais SEUL LE GÉNIE DU
POÈTE les a rassemblés et fondus en un tout, qui
est
proprement une fiction ¹) ». Et voici le jugement de Bergk;
mûri
au cours d'une vie tout entière consacrée à
l'étude de la poésie grecque: « Homêre tire
de lui-même, de son propre fond, tout l'essentiel; et il se
montre pleinement conscient dans l'exercice de son art ²). »
Même note chez Duncker, l'historien : ce qui manqua aux
successeurs d'Homère et qui, ainsi, le distingua seul, ce fut
« LE REGARD DU GÉNIE, capable de tout
embrasser » ³).
Pour clore dignement ces citations j'invoquerai Aristote,
précieux
garant de la vérité dès lors qu'il s'agit de
matières où l'acuité
—————
¹) Seelenkult
und Unsterblichkeitsglaube der Griechen,
p. 35,
36.
³) Griechische
Litteraturgeschichte, p. 527.
³) Geschichte des Altertums, V, p. 566.
90 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
critique
suffit pour la discerner. Il signale, lui aussi, comme
caractère distinctif d'Homère, la sûreté du REGARD.
Au huitième chapitre de sa Poétique
(traitant des
qualités d'une action poétique) il remarque : «
Mais
Homère, de même qu'il se distingue en d'autres choses,
paraît ici encore, soit art, soit nature, AVOIR VU JUSTE.
»
Mot profond autant que bienfaisant, par lequel Aristote nous
prépare à ce cri d'enthousiasme qui lui échappe au
chapitre XXIII : plus que tous les autres poètes Homère
est DIVIN ! ¹).
CULTURE ARTISTIQUE
J'ai mis, au risque de lasser le lecteur
quelque insistance, dans ces revendications pro Homero. Ce n'est pas que
l'objet
de mon livre exige que l'on sache précisément si un homme
du nom d'Homère a écrit l'Iliade, ou jusqu'à quel
point le poème actuellement connu sous ce titre reproduit le
poème primitif. Il est, par contre, essentiel pour
l'intelligence de tout l'ouvrage que l'on saisisse l'importance sans
égale de la personnalité, comme telle; il n'est pas
moins
nécessaire de se rendre compte qu'une œuvre d'art, quelle
qu'elle soit, présuppose toujours et sans exception une
personnalité fortement individualisée et, quand cette
œuvre est grande, une personnalité de tout premier rang, un
génie; il faut enfin avoir compris que le secret de la
puissance magique de l'hellénisme est renfermé dans cette
notion de personnalité. Car en fait, si l'on veut
découvrir la signification que revêtent pour le
dix-neuvième siècle l'art et la philosophie grecques, et
déchiffrer l'énigme d'une force vitale si prodigieusement
résistante, on n'y réussira pas sans concevoir clairement
par quelle cause se perpétue l'influence du monde disparu sur le
—————
¹) « Je m'estonne souvent que luy,
qui a produict et mis en credit au
monde plusieurs deïtez par son auctorité, n'a gaigné
reng de dieu luy mesme », redira Montaigne; et l'on
connaît sa
transcription charmante du « beau témoignage » qu'a
laissé d'Homère l'antiquité : « À
cette
cause le
peult on nommer le premier et le dernier des poëtes.... que
n'ayant eu nul qu'il peust imiter avant luy, il n'a eu nul aprez luy
qui le peust imiter » (Essais,
L. II, ch. XXXVI, « Des
plus excellents hommes »).
91 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
monde
actuel, et que, s'il conserve inaltérable son charme
triomphal de jeunesse et de fraîcheur, c'est par la vertu des
grandes personnalités.
«
Pour les enfants de cette terre il n'est bonheur
plus haut que
celui-là : la PERSONNALITÉ »
a dit Goethe. Ce bonheur, le plus haut qui soit, jamais peuple ne le
goûta comme les Grecs. De là le prestige unique de leur
apparition : ce je ne sais quoi d'ensoleillé, de rayonnant, qui
en émane. Leurs grands poèmes, leurs grandes
pensées, ne sont pas l'œuvre de « Sociétés
par actions » anonymes comme l'Art et la Sagesse (ou ce que l'on
est convenu d'appeler ainsi) des Égyptiens, des Assyriens, des
Chinois
e tutti quanti.
L'héroïsme, voilà le principe vital
de ce peuple. L'individu se dresse de toute la hauteur de son
individualité; hardiment il rompt le sortilège qui
enchaîne la foule dans le cercle des intérêts
communs à tous, il s'arrache à la tyrannie de cette
civilisation instinctive, inconsciente, qui accroît inutilement
sa substance; et sans nul effroi, à travers la forêt
vierge (les superstitions accumulées qui devient toujours plus
sombre, il se fraye un chemin de lumière — il ose avoir du
génie! Ce qui résulte de cet exploit, ce n'est rien de
moins qu'une nouvelle conception du sens que recélait le mot
« humain ». Et dès cet instant l'on peut dire que
l'homme est parvenu « au plein jour de la vie ».
Pourtant, s'il agissait isolément, l'individu
échouerait
dans son effort. Des personnalités ne s'affirmèrent comme
telles que dans un entourage de personnalités; l'action ne
passe
à l'état conscient que par l'effet de la réaction;
le génie ne peut respirer que dans une atmosphère de
« génialité ». S'il nous, faut — et sans
aucun doute — admettre que le primum
mobile déterminant et
absolument indispensable de la culture grecque tout entière
réside dans ce phénomène d'une personnalité
de sorte unique, souverainement grande, incomparablement
créatrice, sachons reconnaître le second signe
caractéristique de la même culture dans cet autre
phé-
92 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
nomène
: une ambiance digne d'une si extraordinaire
personnalité. Ce qui, de l'hellénisme, demeure; ce qui
le
maintient en vie jusqu'à cette heure; ce qui l'a
qualifié
pour être encore au dix-neuvième siècle
l'idéal lumineux de tant de nobles âmes, leur consolation
et leur espoir — on peut le résumer d'un mot : ce fut sa GÉNIALITÉ.
Quel eût été le rôle d'un
Homère — et
quelle sa destinée — en Égypte ou en Phénicie ?
Les uns
l'eussent ignoré; les autres, crucifié. Oui, même
à Rome.... mais ici l'expérience est faite et nous
tenons la preuve : ces pastiches alambiqués, cette
rhétorique vide d'âme, cette parodie menteuse de la
véritable poésie — voilà les étincelles
qu'alluma, dans le cœur d'un peuple terre à terre, l'immense
foyer de la poésie grecque ¹). Par cet exemple (car
à un
ou deux poètes près, qu'importe ! et ceux-Ià
mêmes sont-ils d'authentiques génies ?) on voit
combien
étroitement la culture entière est liée à
l'art.
—————
¹) L'auteur le sait bien : l'opinion
qu'il exprime sous cette forme
sommaire, plusieurs la jugeront sacrilège ou — pis encore —
imbécile. Se peut-il que l'on compte pour rien le maître
du verbe somptueux et délicat, du rythme nombreux, de
l'épithète rare, ce Virgile en qui Voltaire admire
« le plus bel ouvrage d'Homère » et Properce «
nescio quid majus »... ?
Quand Montaigne écrit : « C'est
principalement d'Homère que Virgile tient sa suffisance »,
prétend-il déprécier « cette grande et
divine Enéide »
? Les Géorgiques et
les
Bucoliques ne sont-elles pas
d'assez vives étincelles
allumées au foyer d'Hésiode et de Théocrite ? —
La sorte d'inspiration artistique que l'auteur conteste ici aux Romains
est l'inspiration proprement créatrice; par «
créatrice » il entend que, renfermant un principe de
construction nouveau et personnel (on pourrait l'appeler «
plasmateur » comme le dieu de Rabelais), et quelles que soient
d'ailleurs les sources où elle puise sa substance, elle
s'atteste capable de renouveler en quelque mesure notre conception du
monde. Soutiendra-t-on que ce rôle redoutable ait
été tenu, ou simplement pressenti, par la muse
apprivoisée du poète de cour ? Qui ne voit qu'il exige
d'autres qualités que la sensibilité littéraire,
une autre vertu que celle dont témoigne la rhétorique
âpre ou subtile d'un Juvénal ou d'un Horace ? En
attendant de s'expliquer plus à fond sur ce sujet, l'auteur ne
peut que répéter ici ce qu'il ajoute dans le texte :
à un ou deux poètes près, qu'importe ! —
car il considère le phénomène en son ensemble.
Peut-être lui objecterait-on avec plus de
raison Lucrèce,
qui est assurément digne d'admiration et comme penseur et comme
poète.
93 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
Que
dire d'une histoire qui embrasse plus de douze cents ans et qui n'a
pas un philosophe, pas un diminutif de philosophe à nous montrer
! Que
dire d'un peuple qui doit recourir, pour
—————
Mais, de l'aveu unanime, la pensée ici est grecque, comme
l'appareil poétique. Et puis Lucrèce porte en lui un
germe de mort. Sur tout son grand poème plane l'ombre de ce
scepticisme débilitant qui, tôt ou tard, conduit à
la stérilité, et qu'il faut distinguer avec soin de cette
intuition profonde à laquelle parviennent des natures vraiment
religieuses lorsqu'elles se rendent compte du caractère
figuré de leurs représentations mentales, sans pour cela
mettre en doute la vérité de ce qu'elles pressentent
intérieurement et renoncent à scruter. Ainsi le sage des
Védas s'écrie soudain :
D'où
elle est issue, cette création,
Si elle est créée ou non
créée —
Celui qui du plus haut des cieux veille
sur elle,
Celui-là le
sait bien ! ou ne le sait-il pas davantage ?
(Rigveda,
X, 129)
Ainsi encore Hérodote dans le passage
cité plus haut,
où il dit que le poète à créé les
dieux. Epicure lui-même, le « négateur de dieux
»,
l'homme que Lucrèce proclame le plus grand des mortels et auquel
il emprunte toute sa doctrine, n'est-ce pas de lui qu'on nous affirme
que « le sentiment religieux lui était inné »
(voir
l'esquisse biographique publiée par K. L. Knebel et
recommandée par Goethe) ? « Jamais, s'écriait
Dioclès, je n'ai vu Zeus plus grand qu'en apercevant Epicure
à ses pieds ! » Le Latin croyait avoir formulé le
dernier mot de la sagesse dans son Primus
in orbe deos fecit timor; le
Grec, avec une ferveur d'autant plus sincère qu'il était
plus éclairé, s'agenouillait devant la splendide image
divine qui témoignait non de sa peur, mais de son courage
héroïque, et il attestait par là son génie.
Constater que l'empreinte de l'inspiration
proprement créatrice
— au sens indiqué — fait défaut à un art, en sorte
qu'il manque de l'élément essentiel qui constitue l'art,
cela n'implique en aucune façon que l'on demeure insensible
à la part de beauté qu'il contient. L'auteur n'ignore pas
combien le rythme plastique de la sculpture égyptienne, par son
tranquille et sobre parallélisme, peut être salutaire pour
l'esprit fatigue de la poursuite de formes plus vivantes; ou combien
le schématisme de la peinture chinoise, sa concision presque
scripturale, peut stimuler l'ardeur à étreindre une
réalité plus complexe et plus voisine de nous. Ce n'est
pas l'absence d'un principe ordonnateur qui frappe ici, mais celle
d'une personnalité suffisamment individualisée pour
l'imposer à la nature avec la souveraineté du
génial « plasmateur », de qui l'œuvre conserve
à
jamais sa force vive.
94 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
satisfaire
ses aspirations (bien modestes, il est vrai) dans ce
domaine, à l'importation des ultimes représentants de
l'hellénisme, de ces Grecs émasculés et
anémiés, aussi pauvres de philosophie que de sang, et
mués en plats moralistes ! À quel degré d'«
ingénialité » faut-il que l'on ait atteint pour
qu'un brave homme d'empereur, qui rédigea des maximes à
ses moments perdus, soit recommandé comme « penseur
»
à la vénération de la postérité !
Où est-il, chez les Romains, le naturaliste capable d'interroger
la nature et d'en créer une image ? (on ne
m'objectera pas, j'ose croire, ce consciencieux rédacteur
d'encyclopédie qui a nom Pline !) Où, le
mathématicien original ? où, le géographe ?
où, l'astronome ? Tout ce qui, dans ces sciences ou dans
d'autres, a été accompli sous l'hégémonie
de Rome, tout, sans exception, vient des Grecs. Mais la source intime
de l'inspiration poétique avait tari et c'est pourquoi tarit
aussi peu à peu, chez les Grecs sujets romains, la pensée
créatrice, l'observation créatrice. Le souffle vivifiant
du génie avait cessé de les animer. Ni Rome ni Alexandrie
ne leur pouvait offrir de cette ambroisie de l'esprit, alors que, d'un
effort obstiné, ils essayaient encore de s'élever. Ici,
l'éléphantiasis scientifique — là, la superstition
utilitaire : cela finit par étouffer et paralyser toute
velléité de vie. L'érudition, certes, augmentait
sans cesse, ou, si l'on préfère, le nombre des faits
connus et enregistrés; mais la force motrice allait diminuant
d'intensité dans la même mesure; et c'est ainsi que le
monde européen, théâtre d'un accroissement
énorme de la civilisation et d'une décadence
proportionnelle de la culture, tomba à un état voisin de
la bestialité ¹). Rien ne saurait être plus dangereux
pour
l'espèce humaine que la science sans la poésie, la
civilisation sans la culture.
Chez les Hellènes, l'évolution suivit
un cours tout
différent. Tant que l'art y fut florissant, le flambeau de
l'esprit
—————
¹) On trouvera des exemples au chap. IX
dans mes remarques sur la
Chine, etc.
95 L'HÉRITAGE
— L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
projeta
sa lumière dans tous les domaines de la connaissance et
sa flamme s'élança vers le ciel. La force qui, en
Homère, avait atteint un formidable degré
d'individualité, prit, grâce à lui, conscience de
sa destination — et d'abord de la plus restreinte, savoir : la
configuration purement artistique d'un monde de la belle apparence.
Autour du centre rayonnant surgit une infinité de poètes
et se développa la riche gamme des genres poétiques.
Dès Homère, l'originalité fut la marque
distinctive de toute création grecque. Chaque astre de
première grandeur eut naturellement des satellites, qui
gravitèrent dans son orbite : mais les génies souverains
furent si nombreux, ils inventèrent tant de genres, et de si
divers, que le plus modeste talent trouva à s'employer de la
manière qui convenait le mieux à sa nature et put
produire tout ce dont il était capable. Je ne parle pas
seulement de la poésie qui s'exprima par des mots mariés
aux sons musicaux, mais aussi de la poésie pour les yeux, qui
grandit appuyée sur l'autre comme une sœur cadette et
bien-aimée, et s'épanouit si magnifiquement.
L'architecture, la plastique, la peinture, c'étaient, avec la
poésie épique, lyrique et dramatique, avec les hymnes, le
dithyrambe, l'ode, le roman et l'épigramme, autant de rayons de
la même lumière émanée du soleil de l'art,
mais diversement réfractée par des yeux diversement
conformés.
Nous avons tous connu de ces professeurs maniaques
qui, dans leur
zèle philhellénique, incapables de distinguer entre
l'œuvre typique et le rebut, s'acharnaient à dresser des listes
sans fin de poètes et de sculpteurs insignifiants. Sans doute
ils prêtaient à rire (ou à bâiller); mille
fois bienvenue soit la réaction qui s'est marquée, vers
la fin du dix-neuvième siècle, contre cette toquade !
Pourtant, avant