Here under follows the transcription of chapter 1 of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.
 

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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ETAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Economie sociale
5. Politique et Eglise
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX


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CHAPITRE PREMIER

L'ART ET LA PHILOSOPHIE
HELLÉNIQUES

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Ce n'est que grâce à l'homme que l'homme
parvient au plein jour de la vie.                        
Jean Paul Friedrich Richter.


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LA GENÈSE DE L'HOMME

    On a dépensé beaucoup d'esprit pour caractériser d'une manière frappante la différence entre l'homme et l'animal; distinguer entre homme et homme serait plus important, en raison des objets à la connaissance desquels cette distinction peut conduire. Dès l'instant que l'homme s'éveille à la conscience de sa force librement créatrice, il franchit la limite du cercle rigoureusement déterminé où se contenaient jusqu'alors ses efforts; il rompt le sortilège qui le faisait paraître, en dépit de ses dons et de ses travaux, étroitement apparenté — même sous le rapport intellectuel — aux autres êtres vivants. Par L'ART surgit dans le cosmos un élément nouveau, une nouvelle forme d'existence.
    En m'exprimant de la sorte, je me trouve d'accord avec quelques-uns des plus grands entre les fils de l'Allemagne. Cette conception du rôle de l'art répond, si je ne m'abuse, à une orientation spécifiquement caractéristique de l'esprit allemand. Du moins aurait-on quelque peine à découvrir, chez les autres membres du groupe indogermanique, la même pensée formulée en termes aussi clairs et aussi précis que chez Lessing et Winckelmann, Schiller et Goethe, Hölderlin, Jean Paul et Novalis, Beethoven et Wagner. Pour l'apprécier à sa valeur, il faut savoir d'abord ce que l'on entend ici par le mot « art ».
    Quand Schiller écrit : « La nature n'a fait que des créatures, l'art a fait des HOMMES », on ne supposera pas, j'imagine, que l'art consistât dans sa pensée à jouer de la flûte ou à tourner des vers. Quiconque a lu avec soin les écrits de Schiller (avant tout, naturellement, ses Lettres sur L'éduca-

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tion esthétique de l'homme) aura observé que cette notion de l'art est pour le poète-philosophe extraordinairement vivante — telle qu'une flamme qui brûle au dedans de lui; très subtile aussi — à ce point qu'il est malaisé de la définir brièvement sans la violenter. Celui-là seul qui n'a pas su la comprendre se peut flatter de l'avoir dépassée. Comme le but du présent chapitre — et de mon livre tout entier — ne saurait être atteint si je ne présumais chez le lecteur l'intelligence de cette notion fondamentale, je requiers donc ici toute son attention — et je laisse parler Schiller. « La nature; note-t-il, ne procède pas d'abord avec l'homme mieux qu'elle ne procède avec ses autres ouvrages : elle agit pour lui dans les cas où il ne peut agir lui-même en tant qu'intelligence libre. Mais ceci précisément le fait homme qu'au lieu de demeurer passif en présence de ce que faisait de lui la nature toute seule, il possède la faculté de reparcourir en sens inverse, avec sa raison, le chemin où elle l'entraînait, de transformer l'œuvre de la nécessité en une œuvre de libre choix et d'élever la nécessité physique au rang de nécessité morale. » Ainsi ce qui caractérise d'abord, suivant Schiller, l'état artistique, c'est l'ardente aspiration à la liberté; l'homme, ne se pouvant soustraire à la nécessité, la transforme — littéralement : la « transcrée » — et c'est en opérant cette transformation qu'il s'avère artiste. Comme tel, il utilise les éléments que lui offre la nature pour se construire un monde nouveau, un monde de l'apparence. Mais de là découle une seconde conséquence, et de beaucoup la plus digne d'attention. Quand l'homme, « en son état esthétique », se place, pour ainsi dire, « en dehors du monde » et « le considère », c'est alors que pour la première fois il aperçoit clairement ce monde, maintenant extérieur à lui. Sans doute était-ce une chimère que de vouloir s'arracher du sein de la nature; mais c'est justement cette chimère qui le conduit à prendre pleinement, exactement, conscience de la nature : « car l'homme ne peut purifier de la réalité l'apparence sans délivrer en même temps de l'apparence la réalité. »

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Poète d'abord, ensuite penseur. Dès l'instant qu'il construit lui-même, l'homme devient attentif à l'architecture du monde. Réalité et apparence se confondent d'abord dans sa poitrine; se saisir de l'apparence par un effort conscient de libre création, voilà le premier pas pour arriver à une conception de la réalité qui soit aussi pure et aussi libre que possible. La VRAIE SCIENCE, non celle qui se borne à mesurer et à enregistrer, mais celle qui fixe des images et qui ordonne des connaissances, nait donc, suivant Schiller, sous l'influence directe de l'effort esthétique de l'homme : et c'est alors aussi, alors seulement, qu'en son esprit peut germer la philosophie, car elle flotte entre les deux mondes. La philosophie s'appuie à la fois sur l'art et sur la science; elle est, en quelque sortes, la dernière élaboration artistique que subisse cette réalité dégagée et purifiée de l'apparence.
    Mais le contenu de la notion d'art, telle que l'entend Schiller, n'est pas encore épuisé par là. Car la « beauté » (ce monde nouveau, librement, « transcréé » — ) n'est pas seulement, comme on dit en philosophie, un objet; en elle se reflète « un ÉTAT du sujet » (de ce sujet, qui est nous). « La beauté est forme, puisque nous la contemplons; mais encore elle est vie, puisque nous la sentons. En un mot elle est à la foi notre état et notre acte ¹). » Sentir en artiste, penser en artiste — ces expressions désignent d'une façon générale un état spécial de l'homme, une tonalité particulière de son être, ou plutôt une certaine disposition de ses facultés. Peut-être approcherait-on davantage de la définition cherchée en parlant d'une réserve de force latente qui partout, dans la vie d'un individu comme dans celle d'un peuple, et là même où il ne s'agit pas immédiatement d'art, de science, de philosophie, s'emploie
à « délivrer », à «  transcréer », à « purifier ». Ou enfin, considérant ce phénomène d'un autre point de vue,
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    ¹) Cf. Aesthetische Erziehung, Lettres 3, 25, 26. On reviendra sur ce sujet au chap. IX, § 7.

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on pourrait dire — et de nouveau avec Schiller ¹) : « D'un heureux instrument l'homme est devenu un artiste malheureux. » C'est là ce « tragique » dont j'ai parlé plus haut.
    On m'accordera, je l'espère, que cette conception allemande de la genèse de l'homme — ou, comme disent ses auteurs, du « devenir homme » — va plus au fond des choses, en embrasse davantage, et jette sur l'avenir où tend l'humanité une lumière plus vive, que toute autre qui aurait le défaut d'être étroitement scientifique ou purement utilitaire. Ne l'admît-on même qu'avec des réserves, une chose est certaine : c'est qu'elle rend d'inappréciables services à qui étudie le monde hellénique et se préoccupe d'en déterminer le principe vital. Si elle nous apparaît distinctement allemande sous sa formule consciente, elle ne nous ramène pas moins, en dernière analyse, à une intuition caractéristique de l'art grec et de la philosophie grecque (laquelle comprenait les sciences naturelles); et elle prouve que l'hellénisme a continué de vivre au dix-neuvième siècle plus qu'extérieurement et historiquement, en agissant sur la pensée et en contribuant
à modeler l'avenir ²).

L'HOMME ET L'ANIMAL

    Toute activité artistique n'a pas droit au nom d'art. Des animaux d'espèces très diverses exécutent des constructions remarquablement ingénieuses; le chant des rossignols vaut bien, j'imagine, celui des sauvages; l'imitation volontaire apparaît fort développée dans le règne animal et s'exerce dans les domaines les plus variés — imitation des gestes et des actes, du son, de la forme; n'oublions pas, d'ailleurs, que
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    ¹) Cf.
Etwas über die erste Menschengesellschaft, § 1.
    ²) Pour prévenir tout malentendu, je crois devoir avertir le lecteur que si j'ai invoqué ici le témoignage de Schiller sans le soumettre à aucune critique, c'est qu'il facilitait la compréhension d'un point essentiel. Dans le chapitre final du présent ouvrage, j'exposerai mon opinion personnelle, d'après laquelle le moment décisif de la « genèse » humaine chez les Germains doit être cherché dans la RELIGION et non, comme chez les Grecs, dans l'art. Il n'en faut pas conclure, au reste, que je rejette la conception de Schiller touchant le rôle de l'art; j'en fais seulement paraître une nuance particulière.


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nous ne savons presque rien encore de la vie des singes supérieurs ¹). Le langage, en tant que communication de sentiments et de jugements par un individu à un autre, est répandu dans tout l'empire de l'animalité et dispose souvent de moyens incroyablement sûrs : aussi ne sont-ce pas seulement les anthropologues, mais encore les linguistes ²) qui croient devoir nous avertir que l'ébranlement des cordes vocales, ou même le son, n'en constitue pas l'unique mode ³). Par l'agrégation instinctive des individus en organisations sociales, celles-ci fussent-elles même ramifiées à l'infini, l'espèce humaine ne réalise pas un progrès essentiel sur les États animaux, si étonnamment compliqués : preuve en soit que de récents sociologues n'hésitent pas à rattacher l'origine de la société humaine aux formes prises par l'instinct social dans le développement du règne animal 4). Quelle monarchie qu'une ruche, quelle république qu'une fourmilière ! Voyez les audacieux raffinements dont s'avise ici la cité pour assurer la préservation de cet instinct social, pour en tirer le plus de
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    ¹) Voir pourtant les observations de J. G. Romanes sur un chimpanzé femelle dans Nature vol. XI, p. 160 et suiv., où elles ont paru avec le plus de détails. Ce singe apprit en peu de temps à compter jusqu'à 7 avec une infaillible sûreté. Nombre de sauvages ne comptent, assuret-on, que jusqu'à six (les Bakairi de l'Amérique du Sud, d'après Karl von den Steinen : Unter den Naturvölkeren Brasiliens.).
    ²) Par exemple Whitney dans La vie du langage, p. 238 et suiv.
    ³) Cf. notamment le lumineux exposé de Topinard dans son Anthropologie, p. 159-162. Il est intéressant de constater qu'un savant aussi considérable et en même temps aussi prudent qu'Adolf Bastian, cet ennemi résolu des déductions aventurées, croit reconnaître chez les articulés — dans le contact de leurs organes antennaires — les signes d'un langage analogue, en son principe, aux nôtres (
Das Beständige in den Menschenrassen, p. VIII de l'Avant-propos). Dans Darwin, Descendance de l'homme, chap. III, on trouve une bonne collection de faits et une énergique réfutation des paradoxes de Max Müller et autres.
    4) Ainsi le professeur américain Franklin H. Giddings qui, dans ses Principes de sociologie, p. 189, écrit : « Les bases de l'empire de l'homme furent posées sur les associations zoogéniques des plus humbles formes de la vie consciente. »


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profit possible, pour obtenir que tous les rouages de la vie en commun s'engrènent parfaitement les uns dans les autres : je citerai, comme seul exemple, la suppression de l'instinct sexuel nuisible non par mutilation (c'est le misérable pis-aller où nous recourons), mais par une intelligente manipulation des germes fécondés. Comment soutenir, en présence de pareils faits, que notre propre instinct social nous élève bien haut au-dessus de la bête ? Comparés à maintes espèces animales, nous ne sommes, en vérité, que des apprentis politiques ¹).
    Même dans l'activité particulière de la raison, qui constitue cependant un caractère distinctif et spécifique de l'homme, on ne saurait voir un phénomène foncièrement nouveau et sans analogie aucune avec d'autres phénomènes de la nature. L'homme, à l'état de nature, utilise sa faculté supérieure tout comme le cerf sa rapidité, le tigre sa force, l'éléphant sa masse; elle lui fournit son arme la meilleure dans la lutte pour l'existence; elle lui tient lieu d'agilité, de grandeur corporelle et de tant d'autres avantages qui lui manquent. Les temps sont passés où l'on prétendait refuser aux animaux la raison : non seulement le singe, les chiens et tous les animaux supérieurs se montrent capables de réflexion consciente et font preuve d'un jugement sûr dans le choix des moyens qui les doivent conduire au but, mais
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    ¹) Consulter les amusantes Untersuchungen über Thierstaaten (1851) de Carl Vogt. Dans Brehm : Vom Nordpol zum Aequator (1890) se trouvent d'intéressants détails sur la stratégie des babouins. Leurs tactiques changent avec la nature du terrain; ils opèrent par groupes bien déterminés — avant-garde, arrière-garde, etc.; plusieurs associent leurs efforts pour faire rouler un rocher sur l'ennemi; et ainsi de suit. — Le plus significatif exemple de vie sociale est peut-être celui que nous offre la fourmi jardinière de l'Amérique du Sud, sur laquelle nous ont renseignés Belt : Naturalist in Nicaragua, puis l'Allemand Alfred Möller. On peut maintenant observer ces animaux au jardin zoologique de Londres et admirer le zèle des « surveillantes » à grosse tête qui, dès qu'elles surprennent une « ouvrière » en flagrant délit de flânerie, se ruent dessus et la secouent énergiquement.

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on en peut dire autant des insectes et c'est un fait expérimentalement démontré. Une colonie d'abeilles, quand on la transplante, recourt à de nouvelles mesures pour s'adapter à des conditions insolites, qui ne s'étaient jamais encore présentées; elle essaie de ceci, elle essaie de cela, jusqu'à ce qu'elle ait trouvé ce qui convient ¹). Nul doute que nous ne
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    ¹) Cf. Huber : Nouvelles observations sur les abeilles II, p. 198; et le beau livre de Maurice Maeterlinck : La vie des abeilles (1901). Le meilleur résumé récent des faits les plus décisifs touchant cet objet est sans doute celui de J. G. Romanes dans ses Essays on Instinct (1897); cet éminent élève de Darwin est forcé lui-même de se référer à tout moment aux séries d'observations des deux Huber, qui n'ont pas été surpassées comme ingéniosité et comme sûreté. L'excellent ouvrage de J. Traherne Moggridge : Beobachtungen über die Speicherameisen und die Fallthürspinnen (en anglais, chez Reeve, Londres 1873) mériterait pourtant d'être plus connu; peut-être inspirerait-il aux psychologues du règne animal la bonne idée d'accorder plus d'attention aux araignées, qui sont sans conteste étonnamment douées : ainsi. ont fait déjà H. C. Mac-Cook dans ses American Spiders (Philadelphie 1889) et Fabre, dont il n'est pas besoin de recommander les délectables Souvenirs entomologiques au public français. Parmi les ouvrages, anciens il faut citer, pour sa valeur impérissable, Kirby : History, Habits and Instincts of Animals. Quant aux écrits plus philosophiques, je ne mentionnerai ici que Wundt : Vorlesungen über die Menschen- und Tierseele et Fritz Schultze : Vergleichende Seelenkunde (Zweiter Teil : Die Psychologie der Tiere und Pflanzen, 1897).
    Que le lecteur fasse ou non usage de ces indications, je tiens à l'assurer que je ne méconnais aucunement, quant à moi, le profond abîme qui sépare de l'esprit de l'animal l'esprit de l'homme pensant. Il était, certes ! grand temps qu'un Wundt, avec toutes les ressources de son intelligence acérée, combattît notre éternel penchant aux interprétations anthropomorphiques; mais il me semble que Wundt lui-même, et avec lui Schultze, Lubbock et d'autres, tombent dans l'erreur inverse. Nous mettre en garde contre la tentation d'estimer plus qu'à sa valeur la vie mentale des animaux, rien de mieux; mais ces hommes dont s'honore la science, et qui ont passé leur vie dans un incessant travail de pensée. et de spéculation, ne semblent pas se douter que c'est avec une dose infinitésimale de conscience et de réflexion que l'HUMANITÉ, prise collectivement, vit et se tire d'affaire le mieux du monde. On se rend compte de leurs illusions à cet égard en lisant ce qu'ils ont écrit sur les états élémentaire de la psyché humaine — et peut-être plus clairement encore.

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constations d'autres cas du même genre quand nous étu-
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en constatant leur relative incapacité à indiquer la nature de l'acte proprement créateur et génial (art et philosophie). Wundt ayant rabaissé au juste niveau l'intelligence animale, nous aurions maintenant besoin d'un second Wundt pour combattre notre penchant à surestimer l'intelligence humaine.
    II est un autre point sur lequel on n'insistera jamais trop : c'est
à savoir que, dans nos observations sur les animaux, nous demeurons anthropomorphes malgré nos plus sincères efforts d'imagination. Car nous ne pouvons même pas imaginer un SENS (j'entends un appareil physique pour la perception du monde ambiant), si nous ne le possédons nous-mêmes, et nous restons nécessairement aveugles et sourds aux expressions du sentiment ou de l'intelligence qui ne rencontrent pas d'écho dans notre propre vie psychique. Wundt a beau nous mettre en garde contre les « mauvaises analogies », il n'y a de déductions possibles dans ce domaine que les analogiques. Clifford l'a clairement établi (cf. Seeing and Thinking) : nous ne pouvons être ici, de quelque manière que nous procédions, ni purement objectifs ni purement subjectifs; c'est pourquoi il a nommé cette sorte composite de connaissances « éjective ». Nous estimons le plus intelligents les animaux dont l'intelligence ressemble le plus à la nôtre et que, par suite, NOUS comprenons le mieux : n'est-ce pas une attitude aussi naïve qu'inconsidérée en face d'un problème cosmique comme celui de l'esprit ? n'est-ce pas de l'anthropomorphisme déguisé ? Sans doute. Quand donc Wundt soutient que « l'expérimentation est de beaucoup supérieure dans ce domaine à la simple observation », on ne saurait souscrire sans réserve â sa thèse. Car l'expérimentation est, de par sa nature, un réflexe de nos représentations purement humaines; au contraire, l'observation sympathique d'un être conformé tout autrement que nous et étudié dans des conditions aussi « siennes », aussi normales que possible, avec le désir non de critiquer ses actes mais de les COMPRENDRE (pour autant que le permet l'horizon étroitement borné de l'esprit humain), peut conduire à des résultats admirables. De là vient qu'un vieillard aveugle, Huber, nous en apprend plus long sur les abeilles que Lubbock dans son livre, d'ailleurs excellent, Ants, Bees and Wasps (1883). De là vient que d'incultes dresseurs voient leurs efforts couronnés d'un invraisemblable succès : ils ne demandent à chaque animal que ce dont ils l'ont reconnu capable par l'observation quotidienne de ses dispositions et aptitudes. Ici comme ailleurs — et là surtout où elle nous met en garde contre lui — notre science actuelle est encore profondément enlisée dans l'anthropomorphisme heIlénico-judaïque.
    Ces lignes étaient écrites quand a paru le livre de Bethe :
Dürfen wir Ameisen und Bienen psychische Qualitäten zuschreiben ? qui a aussi-

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dierons de plus près et avec plus de perspicacité la vie psy-
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tôt soulevé des discussions passionnées. Il offre, dans toute son argumentation, un exemple typique de ce que j'ai appelé l'anthropomorphisme déguisé. Par des expériences fort ingénieuses (quoique à mon sens insuffisamment concluantes) Bethe acquiert la conviction que les fourmis se reconnaissent comme appartenant au même nid grâce à leur flair, qu'elles retrouvent leur chemin grâce à l'excrétion d'une certaine substance chimique, etc. Or tout cela ne constitue pour lui qu'un « Chemoreflex » et il considère la vie entière de ces animaux comme « purement mécanique ». On demeure stupide devant un tel abîme de grossièreté philosophique ! Est-ce que, par hasard, toute la vie des sens n'est pas, comme telle, nécessairement mécanique ? Comment M. Bethe reconnaît-il son propre père, sinon à l'aide d'un mécanisme ? Comment son chien le reconnaît-il, sinon grâce au flair ? Et faut-il que les automates de Descartes ressuscitent une fois de plus, comme si, depuis trois siècles, la science et la philosophie n'avaient pas existé ? C'est chez des hommes tels que Bethe et son devancier, le jésuite E. Wasmann, que gît le véritable et inextirpable anthropomorphisme. — En ce qui concerne les vertébrés, l'analogie de leur structure avec la nôtre autorise des inférences touchant les phénomènes psychologiques. Dans l'insecte, au contraire, nous avons affaire à un être totalement étranger, construit sur un plan si différent de celui de notre corps que nous ne sommes même pas en position d'indiquer avec sûreté le fonctionnement purement mécanique des organes des sens (voyez Gegenbaur: Vergl. Anatomie) : nous ne saurions à plus forte raison imaginer les impressions d'ordre sensible, les possibilités de communication, etc. dont se compose le monde où plonge cet être et qui nous demeure absolument fermé. Il faut une naïveté de fourmi pour ne pas s'en rendre compte.
    Dans un discours prononcé à l'ouverture du quatrième Congrès international de zoologie (23 août 1898), sir John Lubbock a vivement attaqué la théorie des automates. Il a dit entre autres: « Beaucoup d'animaux possèdent des organes des sens dont la signification demeure indéchiffrable aux hommes. Ils entendent des bruits que nous ne percevons pas, voient des choses inaperçues de nous, reçoivent des impressions qui échappent à notre faculté de représentation. Le monde qui nous entoure et nous est si familier doit revêtir pour eux une physionomie entièrement différente. » Montaigne remarquait déjà : « Les bêtes ont plusieurs conditions qui se rapportent aux nôtres; de celles-là, par comparaison, nous pouvons tirer quelques conjectures : mais ce qu'elles ont en particulier, que savons-nous que c'est ? » Après trente ans d'observations assidues, le psychiatre Forel arrive à la conclusion que les fourmis ont de la mémoire, qu'elles possèdent la faculté d'associer dans leur cerveau les impressions de leurs sens et de les réduire à l'unité,


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chique, si complètement inconnue encore, des animaux appartenant aux classes éloignées. L'énorme développement relatif du cerveau humain ¹) ne nous garantit donc qu'une
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qu'enfin elles agissent avec réflexion et conscience. (Discours prononcé le 13 août 1901 au Congrès de zoologie à Berlin).
    P. S. Sur les théories les plus récentes tendant, si je peux dire ainsi, à « dépsychiser » autant que possible la psyché animale, le lecteur pressé pourra s'informer dans Bohn. La naissance de l'intelligence (1909) qui le renseignera, avec un enthousiasme ingénu, sur les tropismes, la sensibilité différentielle, les associations de sensations, etc., composant le système du biologiste américain Jacques Loeb (cf. Dynamique des phénomènes de la vie). Nul penseur sérieux ne s'avisera, j'ose croire, d'imaginer que ces étiquettes, posées sur certains phénomènes de l'activité mécanique animale qu'a dissociés l'analyse, constituent un réel compte rendu du processus psychique quel qu'il soit. Avec Bethe déjà nommé, et Nuel, une école allemande a poussé à l'extrême les conclusions du mécanisme; le représentant le plus raisonnable en est sans doute von Uexküll, qui (par ex. dans son Umwelt und Innenwelt der Tiere) résiste courageusement aux tentations du « fétichisme scientifique » tout en excluant du champ de l'enquête biologique la notion même de psychologie. Ainsi font aussi quelques observateurs américains, les-quels vouent leur principal effort à authentifier les faits et gestes fournissant des exemples du behaviour animal (Yerkes, Jennings, voir surtout The animal mind de Marguerite Washburn).
    ¹) Sur ce point comme sur tant d'autres, Aristote, on le sait, se trompa tout à fait. L'homme ne possède ni absolument ni relativement (c'est-à-dire en proportion du poids de son corps) le plus grand cerveau. La supériorité, de cet appareil chez lui tient à d'autres causes — voir Ranke : der Mensch, 2e éd. I, p. 551; aussi p. 554 et suiv. — Encore ces « autres causes » nous sont-elles plutôt révélées par la physiologie que par l'anatomie, par l'étude du fonctionnement que par celle de la conformation. Le cerveau du chimpanzé renferme, tout comme le nôtre, le lobe postérieur, le petit hippocampe, la corne d'Ammon, etc. (pour ne mentionner que des organes qu'on lui contestait autrefois); et si le système de ses circonvolutions ne reproduit qu'un schéma rudimentaire des sillons analogues chez l'homme, les hémisphères de l'idiot ou du fœtus présentent parfois une surface presque aussi lisse. Ces replis de la substance grise constituant l'écorce cérébrale sont (à volume égal du cerveau) d'autant plus nombreux et sinueux que la surface de l'écorce est plus grande; et la complication de leur structure correspond à l'augmentation de la substance grise : pour se faire une idée de la quantité de cette substance — c'est-à-dire de la partie apparemment dévolue aux


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relative supériorité. Ce n'est pas comme un Dieu que l'homme parcourt la terre, mais comme une créature entre d'autres créatures — peut-être n'exagérerait-on pas en disant : comme un primus inter pares. Car on ne voit pas bien pourquoi un plus haut degré de différenciation serait considéré comme un plus haut degré de « perfection », la perfection relative d'un organisme se devant apparemment mesurer à son adaptation aux circonstances données. L'homme tient à son environnement par chaque fibre de son être; il y est étroitement, organiquement lié; tout ce qui l'entoure est sang, de son sang; qu'on le suppose isolé de la nature, il n'est plus qu'un débris, qu'un tronc déraciné.
    Qu'est-ce donc qui distingue l'homme des autres êtres et qui fait de lui leur supérieur ? Beaucoup répondront : sa faculté d'invention; c'est par l'OUTIL qu'il s'avère prince entre tous
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fonctions psychiques — il faut donc comparer d'un sujet à l'autre non le poids brut du cerveau, mais celui de la couche corticale. Seulement tous ces replis n'ont pas la même importance; ceux-là seuls dont la complication paraisse décisive au point de vue mental sont, croit-on, ceux qui servent à faire communiquer entre eux les divers centres cérébraux et à nous rendre conscients de cette communication — autrement dit, les circonvolutions affectées aux associations. (Cf. Flechsig : Gehirn und Seele et Die Lokalisation der geistigen Vorgänge). Voilà donc réduite d'un tiers, ou presque, la partie du cerveau utilisable pour les comparaisons. Mais dans la substance grise elle-même, seules les cellules pyramidales, formant avec leurs divers prolongements les « neurones », sont considérées comme agents de l'activité psychique : celle-ci dépendrait notamment du nombre et de la variété des contacts qui s'établissent entre les neurones corticaux (cf. Ramon y Cajal : Nouvelles idées sur la structure du système nerveux). D'où il suit que, dans nos enquêtes sur le travail cérébral, nous pesons, en outre de la partie du cerveau dont dépend la solution du problème, au moins trois autres parties qui n'ont rien à y voir. Le lecteur français trouvera un bon résumé de la question (en tant surtout qu'elle concerne la différenciation des cerveaux humains) dans l'anthropologue Deniker : Les races et les peuples de la terre, p. 117 et suiv.; ce qui précède contient l'abrégé de son exposé. Si l'on souhaite se renseigner sur le poids comparatif des cerveaux humains, consulter par exemple Bischoff : Hirngewicht des Menschen; Manouvrier : De la quantité de l'encéphale (et le même dans le Dict. phys., p. 688).

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les animaux. Mais l'homme n'en reste pas moins avec l'outil un animal comme les autres. Non seulement l'anthropoïde, mais beaucoup de singes plus éloignés de nous inventent des outils (chacun peut s'en informer dans Brehm); et l'éléphant est un maître dans l'art de les manier, sinon de les inventer (voir Romanes: Mental Evolution in Animals. La plus ingénieuse dynamo, le plus audacieux aéroplane, n'élèvent pas l'homme d'un pouce au-dessus du niveau de la terre ou de l'atmosphère communes à tous et où tous se meuvent. Toutes les découvèrtes de cette nature ne signifient rien qu'une nouvelle accumulation de force dans la lutte pour l'existence : l'homme voit par là, en quelque sorte, s'accroître sa valeur animale; on dirait, si cet animal était un nombre, qu'il s'est élevé à une plus haute puissance. Il s'éclaire avec des bougies, ou avec de l'huile, ou avec du gaz, ou avec de l'électricité, au lieu d'aller dormir : il y gagne du temps — et cela signifie que sa capacité de production augmente. Mais nombreux sont les animaux qui s'éclairent aussi, soit par phosphorescence, soit (comme certains poissons des grands fonds) électriquement ¹). Nous voyageons à bicyclette, en bateau, par chemin de fer, en dirigeable — les oiseaux migrateurs et les habitants de la mer avaient depuis longtemps mis les voyages à la mode; et l'homme, tout comme eux, voyage pour se créer des moyens de subsistance. Certes, son incommensurable supériorité se montre dans le fait qu'il est capable d'inventer tout cela RATIONNELLEMENT et d'en multiplier les applications suivant une progression « cumulative ».
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    ¹) Emin Pacha et Stanley parlent de chimpanzés qui, dans leurs expéditions de pillage entreprises la nuit, portaient des flambeaux ! On fera bien d'imiter, jusqu'à plus ample informé, le scepticisme de Romanes : Stanley n'a pas été personnellement témoin du fait, et l'on sait qu'Emin était extrêmement myope. Si réellement les singes avaient découvert l'art d'allumer du feu, à nous, hommes, resterait pourtant le mérite d'avoir conçu le type de Prométhée; et mon exposé a justement pour but d'établir que c'est ceci, non pas cela, qui fait de l'homme un homme.

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L'instinct d'imitation, la faculté d'assimilation, observables chez tous les mammifères, atteignent chez lui un si haut degré de développement qu'il semble se distinguer d'eux par cela même qui les apparente : c'est ainsi que l'adjonction à une substance chimique d'un seul atome identique à ceux qui la composent —- donc un simple accroissement numérique — modifie souvent complètement les qualités de cette substance : O2 + O1 = O3; en ajoutant de l'oxygène à de l'oxygène, on obtient de l'ozone, un corps nouveau. Toutes les découvertes humaines n'en procèdent pas moins; en dernière analyse, de l'instinct d'imitation et de la faculté d'assimilation. L'homme IN-VENTE (étymologiquement : « vient dans ») ce qui était déjà là et n'attendait que sa venue, de même qu'il DÉ-COUVRE ce qui lui demeurait jusqu'alors voilé; la nature joue avec lui à cache-cache ou à colinmaillard. Quod invenitur, fuit, dit Tertullien. Que l'homme se prête au jeu de la nature, qu'il se mette en quête de ce qui est caché, qu'il réussisse à découvrir et à inventer peu à peu tant de choses — voilà qui atteste assurément la possession de dons nonpareils : mais s'il ne les possédait pas, ne serait-il pas, en vérité, le plus misérable des êtres ? sans armes, sans forces, sans ailes, quel dénuement ! Dans la concurrence vitale, la détresse est son aiguillon; le talent d'inventer, son salut.
    Mais voici maintenant ce qui fait de l'homme un HOMME au vrai sens de ce mot, un être différent de tous les autres animaux, même humains : il devient tel dès l'instant qu'il arrive à INVENTER SANS NÉCESSITÉ et à employer ses incomparables aptitudes non plus sous la contrainte de la nature, mais librement; ou encore — pour exprimer la même idée en la serrant de plus près et en allant plus au fond — quand la nécessité qui l'incite à ses découvertes intervient dans sa conscience non plus du dehors, mais du dedans; quand ce besoin de produire, qui n'était que la condition de son salut dans la lutte, revêt le caractère d'un ordre sacré.
    Un moment décisif est celui où l'invention libre apparaît

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consciente, c'est-à-dire celui où l'homme se révèle artiste. Il a pu déjà pousser fort loin ses observations sur la nature qui l'environne (par exemple le ciel étoilé) et fonder un culte fort compliqué de dieux et de démons, sans que rien d'essentiellement nouveau soit ainsi entré dans le monde : tout cela indique l'existence d'une faculté endormie, mais ne représente en fait que l'activité à demi inconsciente d'un instinct. Mais vienne l'heure où, de la masse des hommes, surgit un individu qui, comme Homère, imagine librement les dieux selon sa volonté propre, tels qu'il prétend les avoir; où un observateur de la nature, comme Démocrite, invente par le libre effort de sa puissance créatrice la conception de l'atome; où un voyant de la pensée, comme Platon, avec l'audace du génie supérieur au monde, jette par-dessus bord toute la nature visible et instaure à sa place le royaume des idées construit dans son cerveau; vienne l'heure où un maître auguste, où le maître des maîtres s'écrie : « Voyez, le royaume de Dieu est au dedans de vous » — dès cette heure est née une créature nouvelle, l'être dont Platon peut dire qu'« il a sa force génératrice dans l'âme bien plus que dans le corps »; et c'est dès lors aussi que le macrocosme renferme un microcosme.
    Seule a droit au nom de « Culture » la fille de cette liberté' créatrice — disons de l'Art; mais à l'Art ajoutons la Philosophie (et avec elle la vraie science, également créatrice), car l'une s'apparente si étroitement
à l'autre qu'on les doit considérer comme deux faces d'un même être : tout grand poète fut philosophe et le philosophe génial est un poète. Hors du champ de ce que j'appelle « Culture » — désignant ainsi l'ensemble des manifestations par où se traduit la vie microcosmique — s'étend le domaine de la « Civilisation ». Ce mot évoque assez exactement l'idée d'une existence sociale de fourmilière, mais portée sans cesse à une plus haute puissance, de jour en jour plus laborieuse, plus commode aussi et moins libre, riche sans doute en bénédictions et par là désirable : au demeurant, un de ces « dons des âges » qui

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nous font nous demander s'ils ne coûtent pas à l'espèce humaine plus qu'ils ne rapportent. La « Civilisation » n'est en soi rien du tout, car ce terme ne s'applique à rien que de relatif. Une civilisation supérieure ne constituerait un gain positif, un « progrès », que si elle tendait à configurer la vie de telle sorte que son intensité spirituelle et artistique allât toujours croissant. Comme Goethe n'estimait pas que ce fût le cas chez nous, il résuma son impression dans un aveu mélancolique : « Ces temps-ci, dit-il, sont plus mauvais qu'on ne croit. » L'hellénisme, au contraire, a su se créer — et là réside son impérissable signification — un temps meilleur que nous ne saurions jamais l'imaginer; incomparablement meilleur que ne le méritait, si je puis ainsi m'exprimer, sa civilisation à tant d'égards retardataire.
    Les ethnographes et les anthropologues insistent aujourd'hui sur la différence entre la morale et la religion et reconnaissent qu'elles sont, à certains égards, indépendantes l'une de l'autre; il ne serait pas moins utile d'établir une distinction bien nette entre la culture et la civilisation. Il peut arriver qu'une civilisation qui atteint un degré très élevé de développement soit associée à une culture rudimentaire; c'est le cas à Rome, où la culture demeure médiocre et manque absolument d'originalité, tandis que la civilisation fait notre admiration. Athènes présente l'exemple inverse. Elle atteste (chez ses citoyens libres) une culture si haute qu'auprès d'elle les Européens du dix-neuvième siècle, et même du vingtième, sont encore des barbares par bien des points — mais liée à une civilisation que nous pouvons considérer à bon droit comme vraiment barbare relativement à la nôtre ¹). Comparé à tous les autres phénomènes dont l'his-
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    ¹) Un autre exemple, et des plus éloquents, nous est fourni par les Indoaryens dans leur pays d'origine, où la création d'une langue « merveilleusement construite, parfaitement homogène, supérieure à toutes les autres » — sans compter bien d'autres manifestations de leur activité intellectuelle — indiquait une haute culture chez des hommes qui formaient dans le même temps un peuple de pasteurs presque nus, ne con-

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toire nous rend témoins, l'hellénisme nous apparaît comme une floraison surabondamment riche de l'esprit humain — et la cause en est que sa culture tout entière repose sur une base artistique. L'oeuvre de l'imagination humaine, créée dans l'exercice de sa pleine liberté : tel fut, chez les Grecs, le point de départ de leur vie infiniment riche. Langue, religion, politique, philosophie, science (même la mathématique !), histoire, géographie, toutes les formes de la poésie verbale ou sonore, toute la vie publique de la cité, toute la vie intérieure de l'individu — tout rayonne de cette œuvre et tout s'y rejoint : elle est le centre à la fois symbolique et organique où se fond en une unité vivante et consciente la diversité des caractères, des intérêts, des aspirations les plus hétérogènes. Là, au point central, est la place d'Homère.

HOMÈRE

    Qu'on ait pu douter de l'existence du poète Homère, cela ne donnera pas aux générations futures une haute idée de la perspicacité intellectuelle de notre époque. Il y a un peu plus d'un siècle (1795) que Wolf remit en honneur la trop célèbre hypothèse de Vico; depuis lors, nos néo-alexandrins n'ont cessé de fureter et de piocher vaillamment jusqu'à ce qu'ils découvrissent qu'Homère n'était autre chose qu'une désignation collective pseudomythique, l'Iliade et l'Odyssée rien de plus qu'une adroite juxtaposition et une nouvelle rédaction de poèmes de toutes mains.... Juxtaposés, par qui ? Par qui, si bellement rédigés ? Eh ! bien sûr, par de savants philologues, ancêtres de ceux auxquels est due cette découverte. On s'étonne, puisque nous revoici en possession d'une école de critiques si intelligents, que ces messieurs n'aient pas pris la peine de juxtaposer pour nous, pauvres diables, une nouvelle Iliade. Il ne manque vraiment pas de chansons, d'authentiques, de merveilleuses chansons popu-
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naissant ni vines ni métaux (voir notamment Jhering : Vorgeschichte der Indoeuropäer, p. 2. (Pour une distinction précise entre le « Savoir », la « Civilisation » et la « Culture », on renvoie le lecteur au chap. IX du présent ouvrage et au tableau qui y est joint).

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laires ! n'y a-t-il donc plus de substance qui serve à coller ? plus de substance cérébrale, peut-être ?
    Les juges les plus compétents dans une question de ce genre sont évidemment les poètes, les grands poètes. Le philologue s'attache à l'écorce, qui a été exposée aux caprices des siècles; le regard congénère du poète pénètre jusqu'au cœur et reconnaît la marque individuelle aux procédés de l'élaboration créatrice. Schiller donc, avec l'infaillible sûreté de son instinct, se prononça sans hésiter contre l'opinion d'après laquelle l'Iliade et l'Odyssée ne seraient pas, dans leurs traits essentiels, l'œuvre d'un génie unique et divinement inspiré. Il la déclara « simplement barbare » et alla même, dans son indignation, jusqu'à traiter Wolf de « diable inepte », ce qu'on peut juger excessif. Plus intéressante encore, peut-être, est l'appréciation de Goethe. Son objectivité tant louée se manifestait notamment en ceci qu'il s'abandonnait volontiers à une impression sans essayer de réagir; les grands mérites philologiques de Wolf, la quantité d'observations justes que contenaient ses Prolegomena, captivèrent le grand homme; il se sentit convaincu et ne s'en cacha pas. Mais plus tard, lorsqu'il eut de nouveau l'occasion de s'occuper des poèmes homériques, non plus du point de vue historique ou philologique, mais purement poétique, Goethe revint sur son adhésion trop précipitamment donnée à une théorie qu'il qualifia de « bric à brac subjectif ». Car il savait désormais, à n'en plus douter, qu'à travers ces oeuvres transparaît « une superbe unité, l'inspiration d'un unique et grand poète » ¹). Mais les philologues aussi, ou du moins les meilleurs d'entre eux, sont arrivés, par les détours qui leur sont nécessaires, à la même opinion : et Homère est entré plus grand que jamais dans le vingtième siècle — le quatrième millénaire de sa gloire ²).
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    ¹) Voir par exemple le petit écrit intitulé Homer noch einmal, qui est de 1826.
    ²) Je tiens beaucoup à éviter tout ce qui me donnerait l'apparence d'une érudition que je ne possède en aucune manière. Le dilettante ne


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Car à côté des insectes « philologuants » qui toujours y pullulèrent, l'Allemagne a produit aussi une indestructible
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peut s'instruire que des RÉSULTATS auxquels conduisent les recherches des savants; mais ces résultats, il a le droit et le devoir, en tant qu'homme libre et disposant d'un jugement sain, de les examiner et de les comparer. Incompétent pour prononcer sur la valeur des arguments scientifiques, il garde toute licence de se former une opinion sur la mentalité des SAVANTS eux-mêmes d'après le style, la langue, l'enchaînement des idées propres à chacun — tel un monarque qui atteste sa sagesse dans le choix de ses conseillers. Aussi, quand il m'advient de citer mes « autorités », est-ce moins pour fournir au lecteur des « preuves » que pour qu'il puisse juger à son tour de ma capacité de juger. Comme je l'indique ci-dessus, je suis, en cette matière, d'accord avec Socrate : s'agissant du jeu de la flûte, les musiciens sont les meilleurs juges; de la poésie, les poètes. L'opinion de Goethe touchant Homère a plus de prix à mes yeux que celle de tous les philologues réunis. Je me suis néanmoins informé de leurs travaux autant que le peut faire un dilettante sincèrement désireux de s'orienter parmi les difficultés d'un problème fort complexe.
    Au moment où je préparais la première édition du présent ouvrage, c'est, je pense, dans Niese :
Die Entwickelung der homerischen Poesie (1882) et dans Jebb : Homer (1888) qu'on trouvait le plus exact aperçu (mais pas davantage) des données et des phases du débat. Celui-ci a été renouvelé en partie par l'effet de découvertes récentes et d'une portée beaucoup plus générale, dont je parlerai à l'instant. Mais — il n'est que juste de le dire — dès la publication par Bergk de sa Griechische Litteraturgeschichte (1872-84), le dilettante possédait un guide sûr pour explorer le dédale des discussions homériques. Au vaste savoir que lui reconnaissent les spécialistes, Bergk joint une perspicacité et une prudence bien faites pour lui concilier le commun des lecteurs; son jugement pondéré complète admirablement celui de Schiller qui, on l'a vu, tranche la question par une intuition rapide et sommaire comme la foudre. Il faut lire, outre le chapitre intitulé « Homère, une personnalité historique », celui qui traite d'« Homère devant les modernes ». Sur la théorie des juxtapositions rapsodiques, Bergk écrit : « Les postulats d'ordre général qu'elle implique se démontrent, à l'examen, absolument insoutenables, surtout si l'on considère les poèmes homériques dans leur rapport avec le développement de la poésie épique en son ensemble. La Liedertheorie n'a pu être échafaudée que par des gens qui n'hésitèrent pas à isoler ces poèmes de leur entourage naturel pour les soumettre à une analyse destructrice, et qui les critiquèrent sans tenir aucun compte de l'histoire de la littérature grecque » (I, 525).
    Bergk soutient aussi que l'ÉCRITURE était d'un usage courant au


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race d'investigateurs originaux, vraiment aptes à scruter les problèmes du langage et de la littérature. Wolf appartenait
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temps d'Homère : il signale des raisons internes autant qu'externes d'admettre qu'en fait le poète a dû laisser une version écrite de son œuvre (I, 527 et suiv.). Cette thèse s'est fortifiée de tout ce que nous avons appris, depuis une douzaine d'années, sur la protohistoire méditerranéenne; elle a trouvé un brillant champion en Andrew Lang, qui, après avoir réfuté dans Homer and the Epic les objections d'ordre littéraire contre l'unité de composition des poèmes homériques, consacra un nouveau volume — Homer and his age (1906) — à démontrer la conformité de ces poèmes aux mœurs et coutumes d'une certaine époque assez brève, presque inconnue hier, comme aussi l'harmonie des traits psychologiques ou décoratifs fixés par leur auteur et envisagés à la lumière des nouvelles découvertes. Celles-ci apportent d'abord un puissant argument en faveur de la transmission par écrit.
    On le sait : après que les trouvailles de Schliemann et de ses collaborateurs à Troie, à Mycènes, à Tirynthe, à Orchomène, avaient posé le problème de la civilisation alors appelée « mycénien », les fouilles entreprises en Crète, à Chypre, dans les Cyclades par Evans (Cnosse), Mosso (Phæstos) et d'autres encore, révélèrent l'existence d'une civilisation antérieure dite aujourd'hui « égéenne » ou (à son apogée) « minoenne » qui nous conduit de la période néolithique, à travers les âges du cuivre et du bronze, jusqu'au moment où l'hégémonie passe de la Crète sur le continent; c'est alors (vers 1450) que s'ouvre l'ère mycénienne proprement dite (dont le déclin semble coïncider avec la chute de la Troie homérique vers 1180) et que débute dans le bassin égéen l'âge de fer (dont l'invasion dorienne assurera la rapide diffusion). Les lecteurs français ne sauraient mieux faire que de consulter à ce sujet l'intéressante étude de protohistoire publiée sous ce titre : Les Civilisations préhelléniques par René Dussaud (1919). Elle leur fournira d'abondantes preuves de l'emploi de l'écriture chez les représentants non seulement du mycénisme, mais de l'égéisme. Dans le palais de Minos, à Cnosse, dont la partie la plus récemment remaniée ne parait pas postérieure à 1450 (suivant la chronologie établie au moyen de synchronismes entre les divers stades du « minoen » et les dynasties égyptiennes), on a exhumé de si nombreux documents écrits qu'on peut parler sans exagération de bibliothèques et d'archives minoennes. « C'est par milliers, écrit Dussaud, que l'on trouve aujourd'hui les tablettes d'argile portant gravés des caractères.... L'écriture aurait donc été en usage en Crète vingt-cinq siècles avant notre ère. » (Cf. Evans : Scripta minoa, 1er vol. paru en 1909; Cretan Pictographs and Prephaenician Script; Further Discoveries of Aegean Script, etc....) Sur cette confirmation de la vieille tradition recueillie par Diodore de Sicile, et d'après laquelle les


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lui-même à cette race. Jamais il n'atteignit au degré d'insanité de ses chimériques successeurs, qui jugèrent naturel
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Phéniciens ne « découvrirent » pas les lettres, mais en « modifièrent » seulement la forme, on reviendra ailleurs. Essentielle serait naturellement la détermination des rapports entre le linéaire crétois et les alphabets grecs archaïques. Mais il suffit de marquer ici avec Lang (voir ses conjectures dans Homer and his age, surtout p. 315 et suiv.) combien gagne en vraisemblance l'hypothèse de la transmission écrite des poèmes homériques : étant acquis, d'une part, que l'ancien monde hellénique possédait divers systèmes d'écriture longtemps avant l'arrivée des Achéens dans le Péloponèse; étant donné, d'autre part, l'absence de tout indice prouvant qu'il existât dans ce même monde des écoles de mémorisation et de récitation comme celles qui, aux Indes, assurèrent la conservation des hymnes sanscrites (mais dans un but exclusivement religieux).
    Ainsi tombe un des arguments invoqués jadis pour retarder jusque vers l'an 540 (sous Pisistrate) la rédaction de l'Iliade et de l'Odyssée : « absurde légende » (Blass : Die Interpolationen in der Odyssee, p. 1 et 2), « fable déjà discréditée aux yeux des Alexandrins » (Meyer : Geschichte des Altertums, II, p. 390 et 391), et qui s'appuyait sur un fragment mutilé de Diogèn Laërce, sur un témoignage supposé de Dieuchidas, sur un silence complaisamment interprété d'Aristarque — fortes preuves, on le voit ! Comment nier, au surplus, que la possession d'un texte épique complet par les Athéniens avant l'exil volontaire de Solon soit « impliquée » (Monro : Odyssey II, p. 403) dans le fait qu'un décret du sage en ordonna la lecture aux fêtes quinquennales des Panathénées ? Lang, qui discute la question sous toutes ses faces, opine pour l'existence d'une version déjà transcrite en caractères gréco-phéniciens dès le huitième ou neuvième siècle, ce qui concorderait avec nos notions présentes touchant l'histoire des alphabets helléniques (voir sur ce point spécial Bury : History of Greece I, p. 78; cf. Dussaud, op. cit. p. 297 sur l'antiquité de ces alphabets, de l'un desquels aurait été tiré au neuvième siècle le sabéen), et qui n'exclurait pas las présomptions relatives à l'auteur que forment les philologues les plus circonspects, tel Croiset qui écrit (Leçons de littérature grecque, p. 12 et 13) : « Vers le neuvième siècle, un aède de génie composa l'Iliade.... non pas sans doute tous les vers de l'Iliade actuelle.... mais enfin la plus grande partie de ce poème quant au fond et quant à la forme. »
    Notons encore que si Wolf reprit dans ses Prolegomena ad Homerum l'hypothèse caduque de la rédaction sous Pisistrate, il contribua à la redémolir en soulignant « l'harmonie de couleur » (UNUS COLOR) qui caractérise dans l'ensemble tout l'art homérique. Sur cette inconséquence et sur les contradictions où se débattent d'autres savants, pris entre des aveux de même sorte et des théories « génétiques » aux noms


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qu'une grande œuvre d'art naquît de la collaboration de beaucoup de petits hommes ou qu'elle surgît par génération
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burlesques (l'« expansion du germe primitif », l'« accrescence autour du noyau », le « processus de cristallisation », etc.); sur la flagrante incompatibilité du génie homérique avec l'esprit des poètes cycliques, auteurs de Kypria, du Sac d'Ilion, etc., et prétendus « arrangeurs » des poèmes souverains qui contrastent si fort avec leurs propres ouvrages et que ceux-ci présupposent en même temps; sur les démentis qu'inflige à la critique ignorante, en réfutant ses imputations de « faux archaïsme », la vraie archéologie, même préhellénique, et sur les témoignages qu'en revanche celle-ci rend chaque jour à la scrupuleuse véracité, à la rigoureuse logique du poète créateur; sur les utiles éléments d'appréciation que fournit l'étude comparative des anciennes épopées et sur l'avantage qu'on trouve pour juger d'Homère à le replacer, comme voulait Bergk, dans le cadre du développement épique général — sur tout cela, voir les piquantes et probantes observations d'Andrew Lang. Son chap. XVI offre un intérêt particulier aux lecteurs français, en ce qu'il s'inspire de cette remarque de Perrot et Chipiez (La Grèce de l'Epopée, p. 130) : « La Chanson de Roland et toutes les gestes du même cycle expliquent l'Iliade et l'Odyssée. »
    Et voici, résumée en peu de mots, la conclusion longuement motivée de l'analyste anglais : unité des caractères autant que de la couleur, des mœurs non moins que du droit; unité historique, archéologique et littéraire; le tableau complet et harmonieux d'une époque de courte durée, représentée sous ses aspects politique, social, légal, religieux, dans ses mœurs, ses coutumes, ses institutions, et jusque dans son équipement militaire; enfin, l'œuvre d'un seul âge, produite par un seul individu, qui la dédie à ses contemporains. Cet âge homérique, suivant les indices tirés de la comparaison des rites funéraires, doit être intermédiaire entre la période mycénienne (car la crémation a remplacé l'inhumation) et la période du Dipylon athénien (où les cadavres, il est vrai, sont tantôt brûlés, tantôt ensevelis, mais où les urnes contenant leurs cendres ne sont pas déposées sous des tumuli) : soit donc entre les onzième et neuvième siècles (marge maximum); mais encore, si l'on s'en rapporte à d'autres caractéristiques confirmatrices, il est postérieur au règne du culte des ancêtres (qu'attestent les autels des tombes mycéniennes) et antérieur à l'emploi du fer dans la confection des épées et des lances (le fer servant proprement à d'autres usages dans l'Iliade et l'Odyssée, où pourtant il supplée déjà fréquemment le bronze). Que ces changements — et bien d'autres — aient résulté, ou non, du grand mouvement de peuples qui agita le bassin oriental de la Méditerranée pendant le treizième siècle, c'est une question qu'on ne saurait aborder ici, non plus que celle du silence de l'épopée homérique touchant l'invasion


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spontanée de la conscience obscure de la masse; et il eût été le premier à se féliciter des conclusions affirmatives auxquelles arrive la science après de longues et souvent fastidieuses recherches.
    Même en supposant — hypothèse gratuite et qui touche à l'absurde — qu'un génie de la même taille qu'Homère se fût livré sur les poèmes de celui-ci à des travaux de répara-
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dorienne. Mais s'il m'est impossible d'indiquer, même brièvement, ce que gagne Homère aux révélations de l'archéologie, je signalerai du moins — d'après Dussaud, op. cit. p. 274 et suiv., — un curieux exemple de concordance entre le témoignage du poète et celui de notre science.
    On a cherché le prototype de la marine qu'évoquent les poèmes homériques tantôt dans la marine phénico-assyrienne (Helbig : l'Épopée homérique, p. 98 et 200), tantôt dans la marine égyptienne (Victor Bérard : Les Phéniciens et l'Odyssée I, p. 165). Or les figures de navire empreintes sur des gemmes mycéniennes, comme celles incisées sur des céramiques égéennes, pourraient servir à illustrer la description du navire homérique établie par Bérard lui-même après une étude minutieuse des textes, et il suffit d'examiner les reproductions publiées par Tsountas (Ephemeris archaiologikè 1899, p. 90) pour écarter toute idée de rapprochement avec les lourds bateaux marchands des Phéniciens, connus par les peintures égyptiennes de la XVIIIme dynastie : aussi Toutmès III préfère-t-il à ceux-ci la flotte des Keftiou (ou Crétois), quand il a besoin de transports rapides. D'autre part, s'il y a analogie de style (mais sans nulle imitation servile) entre le « croiseur » homérique et l'égyptien, la simple « barque » en usage à la même époque dans le bassin égéen ne rappelle aucunement la barque égyptienne, beaucoup trop frêle pour s'y hasarder. Ce sont ces types, l'un original par nature, l'autre par développement, qui, avec leurs nombreux dérivés, ont fondé cette « thalassocratie » de Minos dont parle Thucydide et cette connaissance du monde marin propre aux artistes mycéniens. Et l'on voit qu'Homère, si souvent célébré comme poète de la mer (les aventures de l'Odyssée se passent presque toutes sur les flots, la scène de l'Iliade est constamment sur une plage) s'en montre aussi l'exact et précis observateur.
    P.-S. — Le plus récent résumé de la question homérique paraît à Berlin durant que s'impriment ces lignes (novembre 1912), sous le titre suivant : Der augenblickliche Stand der homerischen Frage
par Carl Roth. On ne peut ici que signaler cette belle étude en notant que son auteur conclut dans le sens du présent ouvrage et qu'il le cite à l'appui de sa propre opinion.

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tion et d'ornementation, il n'en resterait pas moins — l'histoire de l'art nous l'apprend — qu'une personnalité vraiment originale défie toute imitation. Mais d'ailleurs, à mesure qu'a progressé l'enquête critique du dix-neuvième siècle, on s'est mieux rendu compte (je parle des savants qui avaient des yeux pour voir) que les plus éminents imitateurs, continuateurs et restaurateurs d'Homère différaient de lui par ce trait commun à tous : l'infimité de leur talent auprès de l'immensité de son génie. Défigurés par d'innombrables erreurs d'interprètes ou de copistes — pis encore : par les prétendues améliorations imputables à la race immortelle des « gens renseignés » ou par les interpolations d'épigones bien intentionnés — ces poèmes n'ont cessé d'avérer l'incomparable et divine force créatrice du sculpteur qui en modela la forme première et authentique; ils l'attestent avec une éloquence d'autant plus convaincante qu'apparaît plus crûment, grâce au travail de polissage entrepris par la science, le placage bariolé qui les recouvre par places. Quelle inconcevable puissance de beauté n'a pas dû animer ces œuvres qui résistèrent pendant tant de siècles aux secousses des convulsions sociales, pendant plus de siècles encore aux attentats profanateurs de la pédanterie, de la médiocrité ou du faux génie, et qui subirent si triomphalement la rude épreuve, qu'à cette heure même, de leurs ruines que couronne le charme éternellement jeune de la perfection artistique, nous croyons voir surgir la bonne fée de notre propre culture, qui s'avance à notre rencontre !
    En même temps une autre série d'investigations — dans le domaine de l'histoire, celles-ci, et de la mythologie — conduisaient à reconnaître en Homère une personnalité historique. Elles établissaient que la légende et le mythe avaient été traités dans ses poèmes avec une grande liberté et d'après des principes bien arrêtés de mise en œuvre artistique : autant d'indices probants d'une création consciente et réfléchie. Pour se borner à l'essentiel, on peut dire qu'Homère nous est apparu comme un SIMPLIFICATEUR sans pareil :

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il débrouilla l'écheveau des mythes populaires; au tissu incohérent des légendes, qui variaient de région à région, il emprunta de quoi composer un petit nombre de figures précises dans lesquelles tous les Hellènes se reconnurent, eux et leurs dieux, encore que cette façon de les représenter fût entièrement nouvelle.
    Ce que nous avons maintenant découvert au prix de tant d'efforts, les anciens le savaient fort bien, témoin ce passage significatif d'Hérodote (Euterpe 53) : « Les Hellènes ont reçu leurs dieux des Pélasges; mais d'où chacun des dieux tire son origine, et si tous furent toujours là, et quelle est leur figure, nous ne le savons, nous Hellènes, que d'hier pour ainsi dire. Car ce sont Hésiode et Homère qui, les premiers, ont créé aux Grecs la race de leurs dieux, qui ont donné à ces dieux des noms, assigné à chacun des fonctions et des honneurs distincts et décrit leurs figures. Quant aux poètes que l'on prétend avoir vécu avant ces deux hommes, ils ne sont venus qu'après, du moins à mon avis. » Hésiode est postérieur d'un siècle environ à Homère, dont il subit d'ailleurs l'influence directe : à part cette légère erreur, la phrase naïve d'Hérodote résume, en sa simplicité, tout ce qu'a mis au jour le gigantesque travail critique du siècle dernier. Il est prouvé que les poètes qui, suivant la tradition sacerdotale, avaient précédé Homère (tels Orphée, Musée, Eumolpe du groupe thrace et d'autres du groupe délique) sont en réalité « venus après » ¹). Il est prouvé également que les conceptions religieuses des Grecs furent puisées à des sources très diverses; leur patrimoine indo-européen fournit le substratum, auquel se surajoutèrent quantité d'influences orientales fort hétérogènes (comme Hérodote l'avait exposé dans le passage qui précède celui qu'on vient de lire) : c'est dans ce chaos qu'intervient l'homme incomparable avec la souveraine autorité du génie poétique librement créateur et
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    ¹) Voir notamment Flach : Geschichte der griechischen Lyrik nach den Quellen dargestellt I, p. 45 et suiv., p. 90 et suiv.

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c'est avec ses éléments qu'il configure, par le moyen de l'art, un monde nouveau. Hérodote dit bien : IL CRÉE AUX GRECS LA RACE DE LEURS DIEUX.
    Qu'il me soit permis de citer ici les paroles d'un helléniste qui compte parmi les plus grands : « On peut appeler l'épopée homérique un poème populaire, écrit Erwin Rohde, pour marquer que le peuple, le peuple entier de langue grecque, l'adopta avec empressement et sut en faire son bien commun, mais non pas qu'il prit part en tant que « peuple », et de quelque façon mystique, à sa production. Si les deux poèmes attestent l'action de beaucoup d'ouvriers, ceux-ci n'en ont pas moins travaillé tous dans la direction et selon l'esprit que leur prescrivait non le « peuple » ou la « légende », comme on l'entend trop souvent affirmer, mais la puissance du plus grand génie poétique qu'aient connu les Grecs et sans doute l'humanité.... Réfléchie au miroir d'Homère, la Grèce apparaît une et homogène dans sa foi aux dieux comme dans son dialecte, dans ses institutions comme dans ses mœurs et dans sa moralité. En réalité — affirmons-le hardiment — il est impossible que cette unité existât; ce qui sans doute existait déjà, c'étaient les traits essentiels de l'être panhellénique, mais SEUL LE GÉNIE DU POÈTE les a rassemblés et fondus en un tout, qui est proprement une fiction ¹) ». Et voici le jugement de Bergk; mûri au cours d'une vie tout entière consacrée à l'étude de la poésie grecque: « Homêre tire de lui-même, de son propre fond, tout l'essentiel; et il se montre pleinement conscient dans l'exercice de son art ²). » Même note chez Duncker, l'historien : ce qui manqua aux successeurs d'Homère et qui, ainsi, le distingua seul, ce fut « LE REGARD DU GÉNIE, capable de tout embrasser » ³). Pour clore dignement ces citations j'invoquerai Aristote, précieux garant de la vérité dès lors qu'il s'agit de matières où l'acuité
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    ¹) Seelenkult und Unsterblichkeitsglaube der Griechen, p. 35, 36.
    ³)
Griechische Litteraturgeschichte, p. 527.
    ³)
Geschichte des Altertums, V, p. 566.

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critique suffit pour la discerner. Il signale, lui aussi, comme caractère distinctif d'Homère, la sûreté du REGARD. Au huitième chapitre de sa Poétique (traitant des qualités d'une action poétique) il remarque : « Mais Homère, de même qu'il se distingue en d'autres choses, paraît ici encore, soit art, soit nature, AVOIR VU JUSTE. » Mot profond autant que bienfaisant, par lequel Aristote nous prépare à ce cri d'enthousiasme qui lui échappe au chapitre XXIII : plus que tous les autres poètes Homère est DIVIN ! ¹).

CULTURE ARTISTIQUE


    J'ai mis, au risque de lasser le lecteur quelque insistance, dans ces revendications pro Homero. Ce n'est pas que l'objet de mon livre exige que l'on sache précisément si un homme du nom d'Homère a écrit l'Iliade, ou jusqu'à quel point le poème actuellement connu sous ce titre reproduit le poème primitif. Il est, par contre, essentiel pour l'intelligence de tout l'ouvrage que l'on saisisse l'importance sans égale de la personnalité, comme telle; il n'est pas moins nécessaire de se rendre compte qu'une œuvre d'art, quelle qu'elle soit, présuppose toujours et sans exception une personnalité fortement individualisée et, quand cette œuvre est grande, une personnalité de tout premier rang, un génie; il faut enfin avoir compris que le secret de la puissance magique de l'hellénisme est renfermé dans cette notion de personnalité. Car en fait, si l'on veut découvrir la signification que revêtent pour le dix-neuvième siècle l'art et la philosophie grecques, et déchiffrer l'énigme d'une force vitale si prodigieusement résistante, on n'y réussira pas sans concevoir clairement par quelle cause se perpétue l'influence du monde disparu sur le
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    ¹) « Je m'estonne souvent que luy, qui a produict et mis en credit au monde plusieurs deïtez par son auctorité, n'a gaigné reng de dieu luy mesme », redira Montaigne; et l'on connaît sa transcription charmante du « beau témoignage » qu'a laissé d'Homère l'antiquité : « À cette cause le peult on nommer le premier et le dernier des poëtes.... que n'ayant eu nul qu'il peust imiter avant luy, il n'a eu nul aprez luy qui le peust imiter » (Essais, L. II, ch. XXXVI, « Des plus excellents hommes »).

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monde actuel, et que, s'il conserve inaltérable son charme triomphal de jeunesse et de fraîcheur, c'est par la vertu des grandes personnalités.

« Pour les enfants de cette terre il n'est bonheur
plus haut que celui-là : la PERSONNALITÉ »

a dit Goethe. Ce bonheur, le plus haut qui soit, jamais peuple ne le goûta comme les Grecs. De là le prestige unique de leur apparition : ce je ne sais quoi d'ensoleillé, de rayonnant, qui en émane. Leurs grands poèmes, leurs grandes pensées, ne sont pas l'œuvre de « Sociétés par actions » anonymes comme l'Art et la Sagesse (ou ce que l'on est convenu d'appeler ainsi) des Égyptiens, des Assyriens, des Chinois e tutti quanti. L'héroïsme, voilà le principe vital de ce peuple. L'individu se dresse de toute la hauteur de son individualité; hardiment il rompt le sortilège qui enchaîne la foule dans le cercle des intérêts communs à tous, il s'arrache à la tyrannie de cette civilisation instinctive, inconsciente, qui accroît inutilement sa substance; et sans nul effroi, à travers la forêt vierge (les superstitions accumulées qui devient toujours plus sombre, il se fraye un chemin de lumière — il ose avoir du génie! Ce qui résulte de cet exploit, ce n'est rien de moins qu'une nouvelle conception du sens que recélait le mot « humain ». Et dès cet instant l'on peut dire que l'homme est parvenu « au plein jour de la vie ».
    Pourtant, s'il agissait isolément, l'individu échouerait dans son effort. Des personnalités ne s'affirmèrent comme telles que dans un entourage de personnalités; l'action ne passe à l'état conscient que par l'effet de la réaction; le génie ne peut respirer que dans une atmosphère de « génialité ». S'il nous, faut — et sans aucun doute — admettre que le primum mobile déterminant et absolument indispensable de la culture grecque tout entière réside dans ce phénomène d'une personnalité de sorte unique, souverainement grande, incomparablement créatrice, sachons reconnaître le second signe caractéristique de la même culture dans cet autre phé-

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nomène : une ambiance digne d'une si extraordinaire personnalité. Ce qui, de l'hellénisme, demeure; ce qui le maintient en vie jusqu'à cette heure; ce qui l'a qualifié pour être encore au dix-neuvième siècle l'idéal lumineux de tant de nobles âmes, leur consolation et leur espoir — on peut le résumer d'un mot : ce fut sa GÉNIALITÉ.
    Quel eût été le rôle d'un Homère — et quelle sa destinée — en Égypte ou en Phénicie ? Les uns l'eussent ignoré; les autres, crucifié. Oui, même à Rome.... mais ici l'expérience est faite et nous tenons la preuve : ces pastiches alambiqués, cette rhétorique vide d'âme, cette parodie menteuse de la véritable poésie — voilà les étincelles qu'alluma, dans le cœur d'un peuple terre à terre, l'immense foyer de la poésie grecque ¹). Par cet exemple (car à un ou deux poètes près, qu'importe ! et ceux-Ià mêmes sont-ils d'authentiques génies ?) on voit combien étroitement la culture entière est liée à l'art.
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    ¹) L'auteur le sait bien : l'opinion qu'il exprime sous cette forme sommaire, plusieurs la jugeront sacrilège ou — pis encore — imbécile. Se peut-il que l'on compte pour rien le maître du verbe somptueux et délicat, du rythme nombreux, de l'épithète rare, ce Virgile en qui Voltaire admire « le plus bel ouvrage d'Homère » et Properce « nescio quid majus »... ? Quand Montaigne écrit : « C'est principalement d'Homère que Virgile tient sa suffisance », prétend-il déprécier « cette grande et divine Enéide » ? Les Géorgiques et les Bucoliques ne sont-elles pas d'assez vives étincelles allumées au foyer d'Hésiode et de Théocrite ? — La sorte d'inspiration artistique que l'auteur conteste ici aux Romains est l'inspiration proprement créatrice; par « créatrice » il entend que, renfermant un principe de construction nouveau et personnel (on pourrait l'appeler « plasmateur » comme le dieu de Rabelais), et quelles que soient d'ailleurs les sources où elle puise sa substance, elle s'atteste capable de renouveler en quelque mesure notre conception du monde. Soutiendra-t-on que ce rôle redoutable ait été tenu, ou simplement pressenti, par la muse apprivoisée du poète de cour ? Qui ne voit qu'il exige d'autres qualités que la sensibilité littéraire, une autre vertu que celle dont témoigne la rhétorique âpre ou subtile d'un Juvénal ou d'un Horace ? En attendant de s'expliquer plus à fond sur ce sujet, l'auteur ne peut que répéter ici ce qu'il ajoute dans le texte : à un ou deux poètes près, qu'importe ! — car il considère le phénomène en son ensemble.
    Peut-être lui objecterait-on avec plus de raison Lucrèce, qui est assurément digne d'admiration et comme penseur et comme poète.


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Que dire d'une histoire qui embrasse plus de douze cents ans et qui n'a pas un philosophe, pas un diminutif de philosophe à nous montrer ! Que dire d'un peuple qui doit recourir, pour
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Mais, de l'aveu unanime, la pensée ici est grecque, comme l'appareil poétique. Et puis Lucrèce porte en lui un germe de mort. Sur tout son grand poème plane l'ombre de ce scepticisme débilitant qui, tôt ou tard, conduit à la stérilité, et qu'il faut distinguer avec soin de cette intuition profonde à laquelle parviennent des natures vraiment religieuses lorsqu'elles se rendent compte du caractère figuré de leurs représentations mentales, sans pour cela mettre en doute la vérité de ce qu'elles pressentent intérieurement et renoncent à scruter. Ainsi le sage des Védas s'écrie soudain :

D'où elle est issue, cette création,
Si elle est créée ou non créée —
Celui qui du plus haut des cieux veille sur elle,
Celui-là le sait bien ! ou ne le sait-il pas davantage ?
(Rigveda, X, 129)

    Ainsi encore Hérodote dans le passage cité plus haut, où il dit que le poète à créé les dieux. Epicure lui-même, le « négateur de dieux », l'homme que Lucrèce proclame le plus grand des mortels et auquel il emprunte toute sa doctrine, n'est-ce pas de lui qu'on nous affirme que « le sentiment religieux lui était inné » (voir l'esquisse biographique publiée par K. L. Knebel et recommandée par Goethe) ? « Jamais, s'écriait Dioclès, je n'ai vu Zeus plus grand qu'en apercevant Epicure à ses pieds ! » Le Latin croyait avoir formulé le dernier mot de la sagesse dans son Primus in orbe deos fecit timor; le Grec, avec une ferveur d'autant plus sincère qu'il était plus éclairé, s'agenouillait devant la splendide image divine qui témoignait non de sa peur, mais de son courage héroïque, et il attestait par là son génie.
    Constater que l'empreinte de l'inspiration proprement créatrice — au sens indiqué — fait défaut à un art, en sorte qu'il manque de l'élément essentiel qui constitue l'art, cela n'implique en aucune façon que l'on demeure insensible à la part de beauté qu'il contient. L'auteur n'ignore pas combien le rythme plastique de la sculpture égyptienne, par son tranquille et sobre parallélisme, peut être salutaire pour l'esprit fatigue de la poursuite de formes plus vivantes; ou combien le schématisme de la peinture chinoise, sa concision presque scripturale, peut stimuler l'ardeur à étreindre une réalité plus complexe et plus voisine de nous. Ce n'est pas l'absence d'un principe ordonnateur qui frappe ici, mais celle d'une personnalité suffisamment individualisée pour l'imposer à la nature avec la souveraineté du génial « plasmateur », de qui l'œuvre conserve à jamais sa force vive.


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satisfaire ses aspirations (bien modestes, il est vrai) dans ce domaine, à l'importation des ultimes représentants de l'hellénisme, de ces Grecs émasculés et anémiés, aussi pauvres de philosophie que de sang, et mués en plats moralistes ! À quel degré d'« ingénialité » faut-il que l'on ait atteint pour qu'un brave homme d'empereur, qui rédigea des maximes à ses moments perdus, soit recommandé comme « penseur » à la vénération de la postérité ! Où est-il, chez les Romains, le naturaliste capable d'interroger la nature et d'en créer une image ? (on ne m'objectera pas, j'ose croire, ce consciencieux rédacteur d'encyclopédie qui a nom Pline !) Où, le mathématicien original ? où, le géographe ? où, l'astronome ? Tout ce qui, dans ces sciences ou dans d'autres, a été accompli sous l'hégémonie de Rome, tout, sans exception, vient des Grecs. Mais la source intime de l'inspiration poétique avait tari et c'est pourquoi tarit aussi peu à peu, chez les Grecs sujets romains, la pensée créatrice, l'observation créatrice. Le souffle vivifiant du génie avait cessé de les animer. Ni Rome ni Alexandrie ne leur pouvait offrir de cette ambroisie de l'esprit, alors que, d'un effort obstiné, ils essayaient encore de s'élever. Ici, l'éléphantiasis scientifique — là, la superstition utilitaire : cela finit par étouffer et paralyser toute velléité de vie. L'érudition, certes, augmentait sans cesse, ou, si l'on préfère, le nombre des faits connus et enregistrés; mais la force motrice allait diminuant d'intensité dans la même mesure; et c'est ainsi que le monde européen, théâtre d'un accroissement énorme de la civilisation et d'une décadence proportionnelle de la culture, tomba à un état voisin de la bestialité ¹). Rien ne saurait être plus dangereux pour l'espèce humaine que la science sans la poésie, la civilisation sans la culture.
    Chez les Hellènes, l'évolution suivit un cours tout différent. Tant que l'art y fut florissant, le flambeau de l'esprit
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    ¹) On trouvera des exemples au chap. IX dans mes remarques sur la Chine, etc.

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projeta sa lumière dans tous les domaines de la connaissance et sa flamme s'élança vers le ciel. La force qui, en Homère, avait atteint un formidable degré d'individualité, prit, grâce à lui, conscience de sa destination — et d'abord de la plus restreinte, savoir : la configuration purement artistique d'un monde de la belle apparence. Autour du centre rayonnant surgit une infinité de poètes et se développa la riche gamme des genres poétiques. Dès Homère, l'originalité fut la marque distinctive de toute création grecque. Chaque astre de première grandeur eut naturellement des satellites, qui gravitèrent dans son orbite : mais les génies souverains furent si nombreux, ils inventèrent tant de genres, et de si divers, que le plus modeste talent trouva à s'employer de la manière qui convenait le mieux à sa nature et put produire tout ce dont il était capable. Je ne parle pas seulement de la poésie qui s'exprima par des mots mariés aux sons musicaux, mais aussi de la poésie pour les yeux, qui grandit appuyée sur l'autre comme une sœur cadette et bien-aimée, et s'épanouit si magnifiquement. L'architecture, la plastique, la peinture, c'étaient, avec la poésie épique, lyrique et dramatique, avec les hymnes, le dithyrambe, l'ode, le roman et l'épigramme, autant de rayons de la même lumière émanée du soleil de l'art, mais diversement réfractée par des yeux diversement conformés.
    Nous avons tous connu de ces professeurs maniaques qui, dans leur zèle philhellénique, incapables de distinguer entre l'œuvre typique et le rebut, s'acharnaient à dresser des listes sans fin de poètes et de sculpteurs insignifiants. Sans doute ils prêtaient à rire (ou à bâiller); mille fois bienvenue soit la réaction qui s'est marquée, vers la fin du dix-neuvième siècle, contre cette toquade ! Pourtant, avant