Here under follows the transcription of chapter 2 of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.
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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ETAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Economie sociale
5. Politique et Eglise
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX


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CHAPITRE II

LE DROIT ROMAIN

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Dès ma jeunesse, l'anarchie m'a offusqué plus
que la mort.                                                           
Goethe.




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PLAN

    Avant d'indiquer ce que nous avons hérité de Rome et quels sont exactement, parmi les facteurs de notre vie actuelle, ceux qui nous viennent de cet immense atelier de destinées humaines, l'auteur doit s'assurer que ses indications se rapporteront, dans l'esprit du lecteur, à un objet bien défini. Il tentera donc de fixer en quelques traits une claire image de ce que fut Rome. Aussi bien est-ce là une condition indispensable de l'enquête qui va suivre. Comment, par exemple, déterminer la valeur propre et intrinsèque du droit romain — ou même, au sens le plus restreint, de ce droit privé qui, depuis Rome, constitua la trame de toute la pensée juridique et qui forme encore implicitement la base des systèmes récents les plus libres et les plus divergents — tant que nous nous bornons à l'envisager comme une manière de bible laïque, comme un canon sanctifié par les siècles et qui s'est trouvé tout établi pour notre usage ?
    Mais si l'attachement aveugle aux règles juridiques romaines résulte d'une conception historique superficielle, on en peut dire autant de la réaction exagérée contre le droit romain. Quiconque prend la peine, en étudiant ce droit dans son principe, de considérer aussi les circonstances de sa lente et pénible élaboration, découvrira bientôt des motifs de l'admirer plus que de le critiquer. Il constatera, en effet, que les membres ¹) du groupe indo-européen possédèrent dès
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    ¹) Sur la difficile question des RACES je reviendrai longuement au chapitre IV. Il me suffit d'intercaler ici une remarque à laquelle j'attache la plus grande importance. Alors que l'on met en doute, de beaucoup de côtés, l'existence d'une race aryenne — maints philologues alléguant

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les temps les plus anciens certaines convictions juridiques fondamentales d'une nature rigoureusement déterminée, lesquelles se développèrent diversement chez des peuples divers sans jamais y arriver néanmoins à parfaite maturité; il observera que cet avortement relatif provint de ce que nul ne réussit à fonder un ÉTAT à la fois libre et durable; et alors il sera frappé du contraste que forme avec tous les autres cet unique petit peuple composé d'hommes au caractère fort : le peuple romain, qui atteint à lui seul ce double objet : l'État et le Droit — l'État, grâce à ce que chacun veut assurer au Droit (à son droit personnel) des garanties de durée; le Droit, grâce à ce que chacun se domine assez soi-même pour s'imposer les sacrifices nécessaires au bien de la communauté et pour vouer à celle-ci une fidélité sans réserve. Il faudrait ne rien comprendre à l'importance d'une telle conquête morale pour se refuser à honorer le droit romain comme un des plus précieux trésors de l'humanité. Sans doute apercevra-t-on aussi que la plus noble particularité de ce droit, et la plus digne d'être imitée dans l'esprit (car précisément elle exclut l'imitation littérale), c'est son exacte adaptation à des conditions de vie déterminées; mais
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contre elle l'incertitude du critérium linguistique (voir Salomon Reinach : L'origine des Aryens) et quelques anthropologues tirant une conclusion négative des résultats chaotiques obtenus par la mensuration crânienne (tels Topinard et Ratzel) — tous les chercheurs qui se sont assigné pour domaine l'histoire du Droit s'accordent à employer l'expression d'Aryens ou d'Indoeuropéens, parce qu'ils constatent, dans le groupe de ces peuples parents par la langue, une conception du droit particulière qui, dès le début, puis à travers toutes les ramifications d'un développement complexe, diffère radicalement de certaines notions juridiques non moins inextirpables propres aux Sémites, aux Khamites, etc. (Cf. les ouvrages de Savigny, Mommsen, Jhering, Leist). Aucune mensuration crânienne, aucune argutie philologique ne saurait supprimer ce grand et simple fait, acquis à la science par les patientes et minutieuses enquêtes des juristes historiens : il prouve l'existence d'un aryanisme MORAL (par opposition à un non-aryanisme moral), quelque diverse que puisse être d'ailleurs la composition des peuples rentrant dans le groupe.

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du même coup l'on remarquera qu'État et Droit — ces deux productions typiques du peuple auquel Jhering décerne l'épithète de « JURISTE NÉ » ¹) — sont indissolublement liés l'un à l'autre chez les Romains, et que nous n'arriverions â comprendre vraiment ni cet État ni ce Droit, si nous ne nous faisions une idée nette du peuple romain et de son histoire. Cela est d'autant plus nécessaire que nous avons hérité, et de l'idée étatiste romaine, et du droit privé romain, bien des facteurs de notre vie qui sont encore à l'œuvre aujourd'hui — sans parler des conditions politiques qu'a déjà créées effectivement cette notion romaine de l'État et auxquelles nous devons, nous Européens, d'exister en tant que nations moralement-civilisées.
    Il convient donc que nous nous demandions d'abord : quelle sorte de peuple fut ce peuple romain ? considéré comme phénomène global, que signifie-t-il pour l'histoire ? Je devrai me contenter d'une rapide esquisse; elle suffira néanmoins, je l'espère, pour figurer clairement, dans ses lignes principales, l'action de ce grand peuple et pour caractériser en même temps la nature assez complexe de l'héritage qui s'est transmis de lui aux hommes du dix-neuvième siècle, tant en matière de politique que de droit public. Alors
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    ¹) « Das geborene Rechtsvolk. » Cette épithète (Jhering : Entwickelungsgeschichte des römischen Rechtes, p. 81) est d'autant plus digne d'attention que le grand historien du droit nie toujours avec énergie que quelque chose puisse être inné à un peuple. Il va même (Vorgeschichte der Indoeuropäer, p. 270) jusqu'à soutenir cette thèse extravagante que la constitution héritée par un individu — sa structure physique et, avec elle, sa structure morale : cela donc qu'exprime en somme le mot RACE — n'a aucune influence sur son caractère, lequel serait déterminé exclusivement par le milieu géographique : de telle sorte que l'Aryen, transplanté en Mésopotamie, y fût devenu ipso facto Sémite (et inversement) ! À côté d'un paradoxe de cette force, le schéma fantastique de Haeckel où l'on voit chaque variété de singe donner naissance â une race humaine apparaît presque raisonnable. Mais n'oublions pas que Jhering avait eu à lutter toute sa vie contre le dogme mystique d'un « corpus juris inné » et que ce fut son grand mérite de déblayer ici le terrain pour la vraie science : ainsi s'expliquent ses exagérations dans le sens contraire.

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seulement sera possible et utile l'examen de notre héritage en matière de droit privé.

HISTOIRE ROMAINE

    L'on accorde, et surtout l'on accorda, tant d'importance dans nos écoles à la langue latine et à l'histoire romaine, qu'il semblerait que tout homme cultivé dût se représenter nettement, au moins dans l'ensemble, la formation et l'activité de Rome et de son peuple. Ce n'est pas le cas, et ce ne saurait l'être avec nos méthodes usuelles d'enseignement. Sans doute, nous nous orientons à peu près dans l'histoire romaine : le légendaire Romulus, Numa Pompilius, Brutus, les Horaces et les Curiaces, les Gracques, Marius, Sylla, César, Pompée, Trajan, Dioclétien — j'en passe! — nous sont aussi connus, de nom, de date, que nos héros nationaux. Un jeune homme qui ne trouverait rien à dire sur la deuxième guerre punique, ou qui confondrait les divers Scipion, en éprouverait, dans les milieux lettrés, autant de honte que s'il échouait à démontrer les avantages des légions et des manipules sur la phalange macédonienne. Accordons encore que l'histoire romaine, telle qu'on l'expose d'habitude, constitue un fort riche assortiment d'anecdotes intéressantes : mais la connaissance des détails ne nous vaut qu'une compréhension bien défectueuse ou bien limitée de l'ensemble. Vue de la sorte, l'histoire entière de Rome donne l'impression d'une colossale et féroce partie de SPORT, jouée par des politiciens et des généraux qui conquièrent le monde en manière de passe-temps, qui atteignent à la virtuosité quand il s'agit d'opprimer méthodiquement les peuples étrangers ou de surexciter le leur artificiellement, qui enfin se révèlent des maîtres en l'art non moins noble de renouveler les stratagèmes de la guerre et de manœuvrer dans l'exécution de leurs tactiques des masses prodigieuses de bétail humain.
    Il y a du vrai dans cette conception. Rome connut un temps où ceux de ses citoyens qui se jugeaient supérieurs au commun ne s'adonnèrent plus seulement à l'art militaire ou à la politique quand ils y étaient contraints par les circonstances, mais firent de ces occupations une carrière. De même

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qu'en Allemagne un homme « bien né » croyait naguère se devoir à lui-même de devenir officier ou diplomate, à moins qu'il n'acceptât quelque haut emploi d'administration, de même, dans la Rome des derniers siècles, les gens de qualité n'estimaient pouvoir exercer que trois professions sans déchoir : la res militaris, la juris scientia et l'eloquentia ¹). Or, comme le monde était encore jeune et qu'il y avait encore moyen d'embrasser la science tout entière, un homme actif réussissait à mener de front les trois professions; s'il possédait en outre beaucoup d'argent, c'était un politicien accompli. Qu'on lise et relise les lettres de Cicéron si l'on veut apprendre — par les naïfs aveux d'un homme embourbé dans les idées de son époque et qui ne voyait pas beaucoup plus loin que son nez — comment la grande Rome et les destins du monde devinrent le jouet de quelques oisifs et combien l'on a sujet d'affirmer que les politiciens, loin d'avoir fait sa grandeur, la défirent. Toute politique, d'ailleurs, et non seulement à Rome, contient de dangereux ferments. D'Alexandre à Napoléon : quelle n'est pas, chez les héros purement politiques, la puissance du bon plaisir criminel !
    Il convient d'autant plus de m'expliquer ici sur ce point que Rome passe à juste titre pour un État spécifiquement politique et que nous pouvons espérer apprendre d'elle comment et par qui se fait une politique vraiment grande et forte.
    Ce que dit Gibbon des rois en général : « leur puissance est le plus efficace dans la destruction » s'applique à presque tous les politiciens, dès l'instant que ceux-ci possèdent assez de puissance. Je ne suis pas sûr que ce ne soit pas le sage Solon qui ait rendu pour jamais impossible le développement normal de l'État athénien, en supprimant la division du peuple fondée historiquement sur la diversité des tribus qui le composaient, et en y substituant une répartition arti-
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    ¹) Cf. Savigny: Geschichte des rômischen Rechtes im Mittelalter, ch. I.

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ficielle par classes, hiérarchisées selon le degré de fortune. Sans doute cette timocratie (honneur à qui détient l'argent !) s'institue d'elle-même, plus ou moins, en tous lieux; et encore Solon prit-il soin que les charges s'accrussent avec la richesse. Il n'en a pas moins porté ainsi la hache à la racine d'où, laborieusement, était sorti l'État athénien ¹) : Un personnage de moindre envergure n'eût point eu l'audace de s'opposer au cours naturel du développement et de le dévier de parti pris : et cela eût probablement mieux valu.
    Quel autre jugement porterions-nous sur JULES CÉSAR ? De tous les illustres capitaines de l'histoire il fut peut-être, comme politicien, le plus considérable; dans les domaines
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    ¹) Beaucoup jugent plus arbitraire encore la constitution de Lycurgue : c'est à tort. Lycurgue n'ébranle pas les bases posées par le développement historique, il les consolide. Les peuples venus successivement à Lacédémone s'y étaient superposés par couches, le dernier arrivé au-dessus des précédents, et Lycurgue ne changea rien à cette disposition. Si les Pélasges (Ilotes) cultivèrent le sol, si les Achéens (Périeuques) s'adonnèrent au commerce et à l'industrie, si les Doriens (Spartiates) firent la guerre et par suite gouvernèrent, ce ne fut pas en vertu d'une répartition artificielle des activités, mais d'un état de fait. Je suis persuadé aussi que, pendant des siècles, la vie fut plus heureuse à Lacédémone qu'en toute autre région de la Grèce. Le commerce des esclaves était interdit. Les Ilotes, fermiers héréditaires, s'ils ne couchaient pas sur un lit de roses jouissaient du moins d'une large indépendance. Les Périeuques se déplaçaient librement et on leur remettait souvent leur court service militaire dans l'intérêt de leur profession également héréditaire (mais dans des familles différentes selon ses différentes branches). Quant aux Spartiates, la sociabilité était le principe inspirateur de toute leur vie et dans les halls où ils se réunissaient pour leurs repas frugaux se dressait une seule effigie protectrice : elle représentait le dieu du rire (Plutarque : Lycurgue XXXVII).

    Ce que l'on peut reprocher à Lycurgue, c'est d'abord qu'il prétendit fixer pour l'éternité ces rapports existants, sains en somme, mais non pas nécessairement immuables, et qu'il priva ainsi un organisme vivant de l'élasticité qui lui était nécessaire; c'est ensuite que, sur un fondement réel et solide, il éleva une construction antastique à beaucoup d'égards. À ce trait se décèle le politicien, l'homme qui essaye par voie rationnelle d'arranger les choses comme il imagine qu'elles devraient être, alors que la raison ne peut qu'enregistrer, mais n'a pas de fonction créatrice.

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les plus divers (amélioration du calendrier, mise en train d'un code général, fondation de la colonie africaine — et le reste !) il révéla une intelligence pénétrante; nul doute qu'il ne nous apparût l'égal d'un Napoléon par le génie organisateur, si les circonstances l'eussent également favorisé; il avait, d'ailleurs, sur Napoléon ou sur Dioclétien, l'incommensurable avantage de n'être pas un condottiere étranger, mais un pur et authentique Romain, attaché par de profondes racines à sa patrie héréditaire, en sorte que chez lui (comme chez Lycurgue) le bon plaisir individuel ne se fût jamais trop écarté de la règle de conduite imposée par l'instinct des convenances nationales. Et pourtant c'est justement cet homme-là, et nul autre, qui a entaillé l'arbre de vie de la Constitution romaine et condamné l'État à une décadence inévitable. Ce qui étonne dans la Rome précésarienne, ce n'est pas que la Ville ait essuyé tant de tempêtes intérieures — phénomène naturel dans un organisme d'une si incomparable élasticité, d'autant que le conflit des intérêts et l'ambition des politiciens ne manquaient pas d'y pourvoir ici comme ailleurs ! Non, ce qui nous remplit d'étonnement et aussi d'admiration, c'est bien plutôt la force vitale de cette Constitution. Patriciens et plébéiens, s'ils se ruaient périodiquement les uns contre les autres, n'en étaient pas moins enchaînés les uns aux autres par une puissance invisible. Sitôt la part faite aux circonstances nouvelles, à quoi l'on s'ajustait par un nouvel accommodement, l'État romain reparaissait, plus fort, que jamais ¹).
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    ¹) Il n'y a pas de plus sûr moyen d'induire en erreur le lecteur non averti que de traduire « patriciat » par « aristocratie » (comme fait Ranke) ou « plèbe » par « populace, » (assimilation contre laquelle proteste déjà Niebuhr). Les patriciens et les plébéiens forment deux puissances dans le même État, l'une naturellement avantagée, l'autre placée politiquement en sous-ordre (du moins au début), mais toutes deux constituées par des habitants libres, indépendants, absolument maîtres d'eux-mêmes. C'est pourquoi Salluste peut écrire même de l'époque ancienne : « L'autorité supérieure appartenait sans doute aux patriciens, mais la force était très certainement entre les mains des plébéiens. » Aussi voyons-nous les

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    César naquit au milieu d'une de ces crises graves. Peut-être nous apparaît-elle plus grave que les précédentes simplement parce qu'elle est plus rapprochée de nous, parce que nous sommes mieux renseignés sur elle, et aussi parce que nous savons comment César y mit fin. Pour ma part, je regarde comme un pur jeu d'esprit l'interprétation « historico-philosophique » que l'on a coutume de donner de ces événements. Ni le poing brutal de l'impétueux plébéien Marius, qu'entraîne la passion, ni la cruauté féline du patricien Sylla, froidement calculateur, n'eussent suffi pour porter le coup mortel à la Constitution romaine. Même après cette suprême imprudence (dictée par des raisons non de moralité mais de politique) : l'octroi de la liberté à plusieurs milliers d'esclaves et de la citoyenneté à plusieurs milliers d'affranchis, Rome eût guéri de ses blessures. Car Rome possédait la force vitale nécessaire pour ennoblir le sang des esclaves, pour leur infuser le caractère romain. Seule une personnalité toute-puissante, seul un de ces héros anormaux de la volonté
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plébéiens jouer de tout temps un grand rôle dans l'État, et leurs familles s'allier aux familles patriciennes. C'est même la caractéristique de l'État romain, et la principale cause de sa prodigieuse vitalité, qu'il ait dès ses débuts compris deux grands partis distincts, très semblables par leur activité politique aux Whigs et aux Tories (sauf qu'ils consacrent une différence de naissance) et demeurant liés à l'État durant tout le cours de leur développement par des intérêts identiques de propriété, de droit et de liberté : d'où,
à l'intérieur, une production de vie sans cesse renouvelée par la lutte politique; et, vis-à-vis de l'extérieur, une concorde inébranlable comme un rempart de fer, l'unanimité dans la lutte nationale contre l'étranger (Cf. Polybe VI, 11-18; Croiset, dans Les Démocraties antiques, p. 299-318, résume en traits nets cette situation). Viri fortissimi et milites strenuissimi, dit Caton des éléments plébéiens de l'armée : il s'agissait en effet d'hommes libres, qui combattaient pour leur famille et pour leur foyer. Dans l'ancienne Rome, où seuls les propriétaires fonciers avaient le droit de servir à l'armée, nombreux sont les plébéiens portant grade d'officiers (voir Mommsen: Abriss des römischen Staatsrechtes, 1893, p. 258; Esmarch : Römische Rechtsgeschichte, 3e éd., p. 28 et suiv.).

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comme le monde en produit à peine un par mille ans, pouvait réussir à jeter bas un tel État.
    On dit que César fut le sauveur de Rome, mais que le temps lui manqua pour achever son œuvre : c'est faux. Quand le grand homme fut parvenu avec son armée au bord du Rubicon, la légende veut qu'il fit halte indécis et réfléchit encore une fois à la portée de son acte : s'il renonçait à passer sur l'autre rive, c'est lui-même qu'il exposait au péril; s'il franchissait la limite fixée par une loi sacrée, il mettait en danger le monde entier, c'est-à-dire l'État romain. Il se décida POUR son ambition, CONTRE Rome. Peut-être cette anecdote est-elle inventée — César du moins ne nous laisse point entrevoir, dans sa Guerre civile, une telle lutte de conscience — mais elle caractérise bien la situation. Quelque grand que soit un homme, il n'est jamais libre : son passé prescrit impérieusement à son présent la direction qu'il devra suivre. S'il a choisi le pire une seule fois, il continuera désormais de nuire, qu'il le veuille ou non; et s'il s'élève au rang de monarque omnipotent, dans l'illusion de ne plus faire à l'avenir que du bien, il expérimentera sur lui-même que « la puissance des rois est le plus efficace dans la destruction ». D'Ariminum César avait encore écrit à Pompée que l'intérêt de la République lui tenait plus à cœur que sa propre vie ¹); et il y aura peu de temps que le même César sera devenu tout-puissant pour le bien, quand son fidèle ami Salluste lui demandera s'il a proprement sauvé ou ravi la République ! ²) Dans le meilleur cas il l'avait sauvée comme Virginius sa fille. Plusieurs écrivains contemporains rapportent que Pompée ne pouvait souffrir personne à côté de Pompée, et César personne au-dessus de César. Que l'on essaye de se représenter ce qui serait advenu de Rome si deux pareils hommes, au lieu d'être des politiciens, se fussent
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    ¹) De bello civili I, 9. N'est-ce pas bien romain, soit dit en passant, l'emploi d'une expression si plate en cette heure émouvante !
    ²) Deuxième lettre à César.


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conduits en serviteurs de leur patrie, comme l'avaient fait jusqu'alors les vrais Romains !
    Il ne saurait entrer dans mon propos d'insister davantage à ce sujet. Je tenais seulement à faire sentir au lecteur combien l'on demeure ignorant de ce qui constitue l'essentielle caractéristique d'un peuple, tant que l'on se borne à l'étudier dans ses hommes d'État et ses chefs d'armée. Tel est, en particulier, le cas avec Rome. À la considérer de ce point de vue — quelque soin que l'on ait pris d'ailleurs pour s'enquérir des faits et pour en pénétrer le sens — on ne pourra aboutir à d'autres conclusions que Herder. Aussi son exposé restera-t-il classique. Pour cet observateur génial l'histoire romaine est une « histoire de démons »; Rome, une « caverne de brigands »; les Romains ont plongé le monde dans une « nuit dévastatrice »; les Scipion, César, « leurs grandes et nobles âmes », passent leur vie à tuer et plus ils massacrent d'hommes dans leurs expéditions, plus chaleureux est l'éloge qu'on leur décerne ¹).... D'un certain point de vue cela est parfaitement exact. Pourtant les recherches d'un Niebuhr, d'un Duruy, d'un Mommsen, comme celles des historiens « romanistes » du droit, Savigny, Jhering et bien d'autres, ont révélé une autre Rome, dont Montesquieu avait le premier reconnu l'existence. Il leur était réservé de découvrir et de faire apparaître en son vrai jour ce que les anciens historiens de Rome — occupés à célébrer des batailles, à décrire des conjurations, à flatter des politiciens qui les payaient, à calomnier des ennemis moins généreux ou moins fortunés — n'avaient pas remarqué ou, du moins, pas apprécié à sa juste valeur. Une nation ne devient pas ce qu'est devenue Rome dans l'histoire de l'humanité PAR le meurtre et la rapine, mais MALGRÉ le meurtre et la rapine. Aucun peuple ne produit des hommes d'État et des guerriers d'une si admirable force de caractère, s'il ne constitue lui-même une base large, solide et saine pour la force de caractère. Ce que
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    ¹) Ideen zur Geschichte der Menschheit, livre XIV.

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Herder et tant d'autres avec lui appellent Rome ne peut donc être qu'une part de Rome — et non pas même la plus importante.
    Bien plus judicieuses me paraissent les considérations de Saint Augustin, dans le cinquième livre de son De Civitate Dei; il nous rend attentifs à l'absence d'avidité et d'intérêt égoïste chez les Romains, de qui toute la volonté s'est concentrée dans cette unique résolution : ou de vivre libres ou de mourir en braves (aut fortiter emori aut liberos vivere); et c'est à cette grandeur morale qu'Augustin attribue la grandeur de la puissance romaine, comme sa durée.
    Dans l'Introduction générale au présent ouvrage, j'ai parlé de forces ANONYMES qui contribuent à « configurer » la vie des peuples. Rome nous en fournit un splendide exemple. Je crois qu'on pourrait dire sans exagération que toute la vraie grandeur de Rome est une « grandeur populaire » de cette sorte anonyme. Si chez les Athéniens l'esprit résidait dans la cime, il circulait à Rome dans le tronc et les racines. Rome fut, de tous les peuples, le plus riche en racines. C'est pourquoi elle résista à tant d'orages et il fallut près d'un demimillénaire pour extirper le tronc pourri. De là aussi l'étonnante grisaille de son histoire. L'arbre romain n'a fait que du bois, comme disent les jardiniers. il a porté peu de feuilles, moins encore de fleurs, mais le tronc fut étonnamment robuste. Des peuples s'élevèrent en y grimpant. Le poète et le philosophe ne pouvaient prospérer dans l'atmosphère qui lui était favorable : ce peuple n'aimait que les individus où il se reconnaissait, l'extraordinaire éveillait sa défiance. « Celui qui voulait être différent des autres passait à Rome pour un mauvais citoyen » ¹).
    Le peuple romain avait raison. Le meilleur homme d'État pour Rome était celui qui ne s'écartait pas — fût-ce de l'épaisseur d'un cheveu — de ce que voulait la collectivité, et qui savait ouvrir tantôt ici, tantôt là, une soupape de sûreté,
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    ¹) Mommsen: Römische Geschichte, 8e éd., t. I, p. 24.

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allonger les courroies de transmission pour répondre aux exigences de forces sans cesse accrues, y proportionner pistons et régulateurs jusqu'à ce que la machine gouvernementale se fût agrandie presque automatiquement et pourvue de tous ses rouages administratifs — bref, un bon mécanicien. Tel était le politique idéal pour ce peuple fort, conscient, absorbé tout entier par les intérêts pratiques de la vie. Dès qu'un homme s'avisait de dépasser cette mesure, il commettait, par la force des choses, un attentat contre la communauté.
    Rome, je le répète — car c'est le fait capital duquel découlent tous les autres, — Rome n'est pas la création de quelques individus, mais d'un peuple. Au contraire de la Grèce, toutes les choses grandes sont ici véritablement « anonymes ». Pas un seul de ses grands hommes n'atteint à la grandeur du peuple romain tout entier. C'est donc à bon droit que Cicéron s'approprie cette observation de Caton l'Ancien et y trouve un encouragement : « Si notre État l'emporte sur d'autres par sa constitution, c'est qu'ailleurs ce furent des hommes isolés qui fondèrent l'ordre politique par des lois et des institutions, tels en Crète Minos, à Lacédémone Lycurgue, à Athènes, théâtre de révolutions si fréquentes, Thésée, Dracon, Solon, Clisth
ène et beaucoup d'autres....; tandis que notre république n'est point issue du génie d'un seul, mais de plusieurs, et qu'il n'a point suffi pour la constituer d'une vie d'homme, mais qu'il y a fallu l'effort plusieurs fois séculaire de générations successives » ¹). Même le chef d'armée n'avait besoin, à Rome, que de laisser s'exercer librement les vertus que possédait toute son armée — patience, persévérance, dévouement, mépris de la mort, bon sens, et surtout une pleine conscience de la responsabilité devant l'État — pour être assuré de vaincre, sinon aujourd'hui, demain. Comme les troupes consistaient en citoyens, chargés pour l'heure de défendre l'État, de même leurs chefs étaient des magistrats qui n'échangeaient que tempo-
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    ¹) De re publica II, 1.

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rairement des fonctions d'administrateurs, ou de conseillers juridiques, ou de juges, contre un commandement militante; et en général cela ne faisait guère de différence qu'un fonctionnaire vînt à son tour de rôle en remplacer un autre à la tête de l'armée : la notion du « soldat » n'apparaîtra qu'à l'époque de la décadence. Les Romains qui ont conquis le monde ne furent pas des aventuriers, mais les plus sédentaires des citadins et des paysans.

IDÉALS ROMAINS

    Ici je pose cette question : peut-on vraiment dire des Romains qu'ils furent des « conquérants » ? Je ne crois pas. Conquérants furent les Germains, les Arabes, les Turcs. Les Romains, par contre, du jour où ils entrent dans l'histoire en tant que nation individualisée, se caractérisent par leur amour fanatique, fervent et — si l'on veut — étroit, pour leur patrie. Ils sont enchaînés à ce coin de terre, pas très sain ni très riche, par un sentiment indestructible; et ce qui les pousse à la guerre, ce qui leur donne une puissance invincible, c'est avant tout leur amour du sol natal et la résolution de n'en céder la moindre parcelle qu'avec leur vie. Le fait que ce principe ait conduit à un agrandissement graduel de l'État ne prouve pas que les Romains brûlassent du désir des conquêtes : il atteste une nécessité de leur position. Même aujourd'hui, la PUISSANCE est le facteur capital dans le droit international et l'on a vu au dix-neuvième siècle les nations les plus pacifiques augmenter sans cesse leur armement dans l'intérêt de leur indépendance.
    Combien plus difficile était la position de Rome, au milieu d'un pêle-mêle confus de peuples et de peuplades : toute proche, la foule des tribus parentes, en lutte perpétuelle les unes avec les autres; au delà, le chaos des Barbares et ses menaces d'orages, le monde inexploré des Asiatiques et des Africains ! Une attitude défensive ne suffisait pas; si Rome voulait jouir de la tranquillité, il lui fallait étendre de pays en pays l'œuvre pacifique d'organisation et d'administration. Nous voyons par l'histoire des États grecs à quoi arrivèrent ceux des peuples contemporains de Rome

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qui ne possédaient pas de coup d'œil politique; ce coup d'œil, Rome s'en montra douée mieux qu'aucun peuple après ou avant elle. Ses dirigeants n'agirent pas en vertu de conceptions théoriques, comme nous serions enclins à le croire en constatant un développement aussi logique; ils obéirent bien plutôt à un INSTINCT infaillible. C'est là la meilleure des boussoles : heureux qui la possède !
    On dénonce souvent, il est vrai, la dureté romaine, l'avidité romaine, l'égoïsme romain. Mais le moyen de lutter, dans un monde pareil, pour son indépendance et sa liberté, sans se montrer dur ? Peut-on conserver sa place dans la lutte pour la vie, si l'on ne pense d'abord à soi ? La possession n'est-elle pas la force ? Ce qu'on ne remarque pas, ou pas assez, c'est que, le succès sans exemple des Romains ne saurait être regardé comme le résultat de la dureté, de l'avidité ou de l'égoïsme — lesquels régnaient alentour autant sinon davantage, comme d'ailleurs aujourd'hui — mais bien d'une supériorité intellectuelle et morale. Supériorité sans doute unilatérale : mais qu'est-ce qui n'est pas unilatéral en ce bas monde ? On ne niera point qu'à certains égards les Romains aient senti plus profondément et pensé avec plus d'acuité que les autres hommes; à cela s'ajoute cette particularité que, chez eux, le sentiment et la pensée agirent de concert en se complétant.
    J'ai parlé de leur amour du sol natal. Il forme un trait essentiel de l'âme de l'ancienne Rome. Ce n'est pas l'amour purement intellectuel des Hellènes, toujours prêt à déborder, éclatant en hymnes de joie, mais qui non moins aisément cède aux conseils perfides de l'égoïsme; ce n'est pas l'amour verbeux des Juifs : on connaît leurs lamentations si touchantes sur la « captivité de Babylone », mais on sait aussi qu'une fois libres de rentrer chez eux grâce à la magnanimité de Cyrus qui les renvoyait chargés de trésors, les pauvres seuls partirent, forcés au retour par les riches, qui aimèrent mieux s'imposer un sacrifice d'argent que de quitter le pays étranger où leurs affaires prospéraient si bien. Non, cet

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amour, chez les Romains, est fidèle, taciturne, pas plus sentimental qu'expansif, mais prêt à tous les sacrifices : nul Romain, nulle Romaine n'hésita jamais à offrir sa vie pour la patrie.
    Comment s'expliquer un amour aussi démesuré ? Rome ne fut pas, de longtemps, une ville riche. Sans sortir d'Italie, on pouvait trouver mainte contrée bien plus fertile. Mais ce que Rome donnait et garantissait, c'était pour l'homme, au point de vue moral, une existence digne du nom d'homme. Les Romains n'ont pas inventé le mariage; ils n'ont pas inventé le droit; ils n'ont pas inventé l'État ordonné et protecteur des libertés individuelles : tout cela naît de la nature humaine et se rencontre partout sous quelque forme ou à quelque degré que ce soit. Mais ce que les peuples aryens concevaient sous ces notions comme base de toute moralité et de toute culture, cela n'avait jamais été instauré nulle part solidement avant les Romains ¹). Les Grecs s'étaient-ils
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    ¹) Pour les peuples aryens en particulier cf. l'excellent ouvrage de Leist : Graeco-italische Rechtsgeschichte (1884) et son Altarisches Jus civile (1856); puis Jhering : Vorgeschichte der Indoeuropäer. Les recherches ethnographiques des dernières années ont mis de plus en plus hors de doute que le Mariage, le Droit et l'État existent partout sous une forme ou sous une autre, même chez les sauvages les moins développés intellectuellement. Et l'on ne saurait trop insister sur ce point, car la manie évolutionniste et le dogmatisme pseudoscientifique du dix-neuvième siècle ont introduit dans la plupart des ouvrages de vulgarisation des exposés fabriqués de toutes pièces, auxquels il serait vraiment temps de substituer les résultats certains acquis par d'exactes enquêtes. Même des ouvrages sérieux sont infectés de ce virus. C'est ainsi que Lamprecht, dans sa Deutsche Geschichte, t. I, donne de la vie sociale des anciens Germains une prétendue description qu'il dit avoir rédigée « sous, les auspices de l'ethnographie comparée » : il évoque un temps où aurait régné chez les Germains « une promiscuité sexuelle illimitée », où l'inceste était coutume, etc.; à cet état de promiscuité se serait substitué, dans le cours des âges, l'état de matriarcat, marquant un premier progrès.... et ce joli conte se poursuit pendant des pages : on croit ouïr les premiers bégaiements d'une nouvelle mythologie ! — Pour ce qui est du matriarcat, depuis les premières études que lui ont consacrées Bachofen (das Mutterrecht, 1861), Mc Lennan (Studies in

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trop approchés dé l'Asie ? civilisés trop subitement ? Les Celtes, tout aussi bien doués, s'étaient-ils tellement ensau-
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ancient history, 1876), Giraud-Teulon (Les origines du mariage et de la famille, 1885), son extrême rareté même chez les peuples les plus incultes est mieux apparue à mesure que se sont précisés les éléments de sa définition. Si en effet l'on entend par ce mot non seulement un système de filiation tel que la mère (et non le père) transmette aux enfants leur nom de famille, leur rang et leur propriété, mais encore un régime familial dans lequel — vu l'indétermination de la paternité — la mère (ou un oncle maternel) exerce une influence prépondérante en vertu de la parenté utérine seule incontestablement établie, les exemples se réduisent à deux ou trois, qui eux-mêmes appellent des réserves (voir sur les Malais du Menangkabo van Hasselt : Volksbeschrijving van Midden-Sumatra et Marsden : History of Sumatra, p. 262 et suiv. Cf. aussi Post: Afrikanische Jurisprudenz, I, 51 et suiv., Wilken : Het matriarchaat bij de oude Arabieren, etc.). Dans la grande majorité des cas où se rencontre le système de filiation utérine, il n'y a pas « matriarcat » au sens propre du terme, c'est-à-dire suppression du pouvoir ou des droits paternels (Westermarck : The Origin and Development of the Moral Ideas I, 598; Dargun: Mutterrecht und Vaterrecht, p. 3 et suiv. Cf. pour des preuves détaillées Curr : The Australian Race I, 60 et Codrington : Melanesians, p. 34, où l'on voit que c'est le père qui demeure le chef de la famille et la gouverne; Hübbe-Schleiden : Ethiopien, p. 151 et 153, qui établit le pouvoir illimité du père sur les enfants chez les Mpongwe; Sibree : The Great African Island, p. 328, qui fournit une démonstration analogue pour Madagascar, etc.). Mais d'ailleurs, sous quelque forme qu'on la conçoive, cette coutume est toujours demeurée « absolument étrangère » aux Aryens, même avant que se fût détaché du tronc commun le rameau germanique (Jhering: Vorgeschichte, p. 61 et suiv.); et les documents les plus anciens de la langue aryenne attestent déjà « la position dominante de l'époux et du père de famille » (Leist : Graeco-ital. Rechtsg., p. 58. Cf. aussi O. Schrader : Reallexikon der indogermanischer Altertumskunde, 2e éd. 1897). La thèse contraire manque donc de toute base scientifique. — Il est bien plus important encore de spécifier que « l'ethnographie comparée » invoquée par Lamprecht n'a jamais découvert, en aucun lieu du monde, la promiscuité sexuelle entre les hommes. Dans un petit livre paru en 1896 et qui résume de la façon la plus objective toutes les enquêtes relatives à cet objet : Die Formen der Familie und die Formen der Wirtschaft, par Ernst Grosse, on peut voir comment les philosophes soi-disant empiriques, Herbert Spencer à leur tête, et les « autorités » plus « empiriques » encore dé l'anthropologie et de l'ethnographie, statuèrent a priori qu'il DEVAIT y avoir eu « promiscuité déréglée » chez les peuples

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vagés dans le Nord qu'ils ne pussent plus rien construire, plus rien organiser, ni fonder un État ? ¹). On ne serait-ce pas
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non développés, pour la simple raison que la doctrine de l'évolution l'exigeait; et naturellement ils trouvèrent partout des confirmations de leur postulat. Seulement des études plus sérieuses, poursuivies de peuple en peuple sans nul parti pris, en firent paraître l'inanité, et Grosse peut déclarer, après avoir fourni ses preuves que l'on trouvera dans l'ouvrage cité plus haut : « Il n'existe proprement pas un seul peuple primitif chez lequel les relations sexuelles se rapprochent de l'état de promiscuité ou même y puissent faire songer. La famille individuelle solidement constituée n'est en aucune manière une conquête tardive de la civilisation, elle existe déjà comme règle sans exception au degré le plus inférieur de la culture ». (p. 42). Voici, sur la même question, les conclusions d'un savant français, J. Deniker, dans ses Races et Peuples de la terre (1910) : « On entend dire souvent que l'évolution du mariage a pour point de départ un « état de promiscuité » dans lequel vivait jadis l'humanité : tout homme pouvait alors s'accoupler avec toute femme — « comme les animaux », ajoute-t-on parfois, oubliant que parmi les animaux les plus proches de l'homme cet état de promiscuité est plutôt exceptionnel et que la famille polygame ou monogame existe chez un grand nombre d'oiseaux ou de mammifères. L'hypothèse de la promiscuité.... a peu de défenseurs aujourd'hui.... Les témoignages de l'histoire se réduisent à trois ou quatre textes d'Hérodote, de Strabon et de Solin, dont l'interprétation n'est rien moins que persuasive. » Et quant à l'état actuel : « La longue liste des peuples pratiquant la promiscuité, dressée par Lubbock, diminue à mesure que l'on connaît mieux ces peuples. Certains d'entre eux comme les Fuégiens (cf. Hyades et Deniker), les Bochimans, les Polynésiens (cf. Westermarck), les Iroula (cf. Thurston) les Teehurs de l'Oudh (cf. W. Crooke) doivent être impitoyablement rayés de cette liste, puisqu'ils ont tous le mariage individuel et aucune trace de promiscuité. D'autres, comme les Australiens, les Todas, les Naïrs y ont été inscrits parce qu'ils pratiquaient le « mariage par groupes » ou certaines formes de polyandrie, ce qui n'est pas la même chose que la promiscuité. Il ne reste de toute la liste que deux ou trois peuplades (ex. les Olo-Ot de Bornéo) sur lesquelles on n'a d'ailleurs aucun renseignement exact en général » (p. 272 et 273).
    Quand Deniker écrivait ces lignes, le « mariage par groupes », déjà étudié par Howitt et Fison (Kamilaroi et Kumai, 1880; Australian group relations, 1883), et qui l'a été depuis par les mêmes auteurs pour d'autres peuplades d'Australie ou des Indes (Fison : Classificatory Relationship, 1895; Howitt : Native Tribes of South East Australia,
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    ¹) Aug. Thierry, Mommsen, etc.

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plutôt qu'à Rome des mélanges de sang intervenus au sein de la tribu-mère commune contribuèrent, non moins que
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1906) et aussi par Spencer et Gillen (Native Tribes of Central Australia, 1899; Northern Tribes, 1905), par N. W. Thomas (Kinship and Marriage in Australia, 1906), par Rivers (The Todas, 1906) etc., nous était volontiers représenté comme un « premier essai » de réglementer les rapports sexuels et de constituer les liens de famille au moyen d'une forme de mariage non individuel, faisant des hommes d'un certain groupe les maris de droit de toutes les femmes d'un certain autre groupe (à l'exclusion de celles du leur), et réciproquement. Mais on a dû reconnaître, dans presque tous les cas soumis à un sérieux examen, que ce « droit » purement virtuel se ramène en fait à un devoir : le devoir d'abstention sexuelle entre gens du même groupe, et qu'il existe avec le mariage individuel exogame. Aussi Westermarck, qui fait justice de l'hypothèse de la promiscuité dans son History of Human Marriage (1891), repousse-t-il également dans son Origin and Development of Moral Ideas (1906) celle qui tend à faire du prétendu « mariage par groupes » collectif une des « condition primitives de l'humanité » (comme le veut Howitt). Thomas va plus loin encore et conteste qu'aucune des coutumes relevées en Australie autorise à affirmer l'existence actuelle ou passée d'un système de cette sorte.
    D'autant plus intéressant est le « mariage par groupes » tel que le pratiquent réellement beaucoup d'Australiens, c'est-à-dire sous la forme du mariage individuel exogame. Je m'y arrêterai un instant parce que cet exemple, bien propre à nous éclairer sur les méthodes de la pensée scientifique au dix-neuvième siècle, fera voir au lecteur à quel point nous nous sommes trompés dans notre mince estime pour les « sauvages » et combien hâtivement nous avons conclu d'observations superficielles à des survivances d'« états primitifs » tout imaginaires. Les aborigènes de l'Australie centrale passent, on le sait, pour les plus arriérés des hommes. Lubbock, dans ses Prehistoric Times, les tenait pour de « misérables sauvages, hors d'état de compter leurs propres doigts, ou ceux mêmes d'une seule main » Aussi le voyageur Eyre jugea-t-il singulièrement baroques les restrictions qui limitaient le droit au mariage chez ces pauvres diables « où un homme ne peut épouser une femme qui porte le même nom que lui, quand même elle ne lui est parente à aucun degré ». Son étonnement s'expliquait assez : par quel absurde caprice des gens qui, d'après la théorie de l'évolution, étaient tenus de se vautrer dans une bestiale promiscuité, contrevenaient-ils à ce devoir ? Là-dessus des fonctionnaires anglais qui avaient résidé parmi eux de longues années nous informèrent que leur vie spirituelle tout entière était d'une complication si fabuleuse que nous nous y retrouverions malaisément : ainsi, par exemple, ces gens prétendument


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l'action sélective des circonstances géographiques et historiques, à produire des aptitudes anormales (avec, naturelle-
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incapables de compter jusqu'à cinq croient à un mode de transmigration psychique beaucoup plus subtil que celui qu'enseigna Platon et font de cette croyance la base de leur religion.... Quant à leurs institutions matrimoniales, c'est bien mieux encore. Dans la contrée dont il s'agit habite une peuplade entièrement homogène, les Aruntas. Défense est faite à ses ressortissants de s'unir par mariage à des ressortissants d'autres tribus : on conserve par ce moyen la pureté de la race. Mais pour parer aux effets délétères d'un consanguinisme prolongé (car les Germains de Lamprecht, au régime qu'il leur suppose, seraient tous devenus des crétins longtemps avant de se produire sur la scène de l'histoire !) les Aruntas se sont avisés d'une ingénieuse combinaison (laquelle d'ailleurs, se retrouve sous des formes diverses dans bien d'autres peuplades du continent australien, ainsi qu'en font foi les ouvrages cités plus haut) : ils divisent idéellement toute leur tribu en quatre groupes — disons les groupes a, b, c, d. Un jeune homme du groupe a ne peut épouser qu'une jeune fille du groupe d; le b masculin, que le c féminin; le c masculin, que le b féminin; le d masculin, que l'a féminin. Les enfants d'a et d reconstituent le groupe b; ceux de b et c, le groupe a; ceux de c et b, le groupe d; ceux de d et a le groupe c (voir dans Deniker, op. cit., p. 276, et dans Westermarck, Moral Ideas, II, 390, le résumé des combinaisons pour les clans Gamuch et Krokitch des Australiens Wotjoballuk et pour les classes Ipai et Ipatta, Kubi et Kubitha, Muri et Matha, Kumbu et Butha des tribus Kamilaroi — combinaisons grâce auxquelles « l'inceste n'est possible qu'entre le grand-père et la petite-fille, c'est-à-dire réduit pratiquement à zéro »). Dans le cas qui m'occupe, je simplifie outre mesure, et non seulement dans la crainte que le lecteur, pris de vertige, arrive à ne plus pouvoir compter lui-même jusqu'à 5, mais parce que la subtilité du système est apparue aux yeux des récents investigateurs beaucoup plus compliquée encore et que peu de savants se flattent à cette heure de l'avoir compris entièrement (témoin les exposés divergents d'Andrew Lang, de Durkheim et de bien d'autres).
    Quel que soit exactement le système que j'ai essayé d'esquisser, on ne peut nier qu'il restreigne en une forte mesure nos sacro-saints « droits de la passion ». Mais je demande s'il est un éleveur, même parmi ceux dont l'expérience se complète d'une solide instruction scientifique, qui eût trouvé mieux pour satisfaire aux deux lois fondamentales imposées à l'élevage par l'observation : 1° conserver la race pure (et par conséquent empêcher l'immixtion du sang étranger); 2° éviter un consanguinisme prolongé (et par conséquent trouver quelque moyen de renouveler le sang dans les limites de la race). Voir à ce sujet mon


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ment, des phénomènes de régression concomitants) ? ¹) Je n'en sais rien. Mais il est certain qu'il n'y eut pas, avant les
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chap. IV. La solution australienne peut se définir : exogamie par rapport au groupe, endogamie par rapport au clan ou à la tribu.
    Un phénomène de cette sorte commande notre respect — et notre silence. Devant un tel spectacle, mieux vaut se taire aussi sur les constructions théoriques où se complut le dix-neuvième siècle finissant et dont j'ai dû entretenir le lecteur. Mais que dire si, détournant nos regards des laborieux tâtonnements de ces bons Aruntas, nous les reportons sur Rome et voyons se dresser, au sein d'un monde abominable, ces trois formes d'idéal social conçues par le cœur du peuple longtemps avant qu'elles ne reçussent leur consécration légale sur les tables de fer : la sainteté du mariage, la juricité de la famille, enfin la liberté de son chef, seigneur et maître en la maison ?
    ¹) Récemment encore on aimait à se représenter la population de Rome comme une espèce de mosaïque formée de toutes sortes de peuples juxtaposés. Leurs traditions devaient être d'origine grecque, leur organisation politique d'origine étrusque, leur droit d'origine sabine, leur esprit d'origine samnite, etc. Rome n'aurait été qu'un mot, qu'un nom, la désignation commune d'un lieu de rendez-vous international. Cette bulle de savon, montée comme une écume du cerveau d'érudits fatigués, a crevé comme tant d'autres entre les mains de Mommsen. Les faits et le bon sens s'élèvent également contre l'insanité d'une hypothèse « tendant à représenter comme un amas chaotique de débris étrusques et sabins, grecs et même pélasges, le peuple qui a su, mieux que presque tous les autres, développer avec pureté, et selon son instinct de peuple, sa langue, son État, sa religion » (Römische Geschichte I, 43). Que, d'autre part, ce peuple si parfaitement homogène et si particulier soit issu d'un croisement primitif de différents clans apparentés, cela est certain, et Mommsen lui-même l'établit; il admet deux clans latins et un clan sabellin; plus tard s'ajoutèrent bien d'autres éléments, mais alors le caractère national romain était déjà assez fixé pour s'assimiler l'étranger. Il n'en serait pas moins absurde « de compter Rome au nombre des peuples métis » (loc. cit., p. 44).
    Il est très vrai par contre — mais c'est une tout autre affaire — que les aptitudes les plus extraordinaires et les plus individuelles, la force la plus résistante, résultent de croisements : Athènes en fut un exemple splendide, Rome un autre, de même que l'Italie et l'Espagne du moyen âge ou la Prusse et l'Angleterre d'aujourd'hui (voir pour les précisions mon chap. IV
). À cet égard le mythe grec qui représente les Latins issus de l'union d'Hercule avec une vierge hyperboréenne mérite l'attention comme un de ces traits incompréhensibles d'on ne sait quelle sagesse innée; au lieu que les tentatives désespérées de Denys

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Romains, une réglementation sacrée, honorable, et en même temps pratique, du mariage et de la famille, ni un droit rationnel fondé sur des bases fermes et susceptibles de développement, ni une organisation politique de taille à résister aux secousses d'une époque chaotique. Si les rouages simples et frustes de l'État romain primitif marchèrent souvent à faux et eurent parfois besoin de réparation, ce n'en fut pas moins une œuvre magnifique, bien adaptée à son but comme aux nécessités de l'époque. Le droit y fut, dès le début, senti et pensé d'une manière étonnamment délicate et sa limitation répondit aux circonstances. Mais, surtout, la famille ! Rome seule la donna au monde, et si belle que le monde n'en a jamais revu de semblable ! Chaque citoyen, tant plébéien que patricien, était maître, était roi dans sa maison; sa volonté dépassait la mort, par la liberté absolue de tester et la sainteté du testament; sa demeure était mieux garantie que la nôtre contre les intrusions gouvernementales et administratives. À la différence du système patriarcal sémitique, c'est le principe de l'agnation ¹) que Rome avait adopté, se préservant ainsi dès l'abord de tous les désordres qu'entraînent ailleurs les intrigues des belles-mères et le gouvernement des femmes; mais en revanche la mater familias était honorée comme une reine, et combien estimée, et combien chérie ! Où trouverait-on l'équivalent dans le monde de ce temps-là ? Peut-être en dehors de la zone civilisée, mais nulle part en dedans. Et c'est pourquoi le Romain aimait sa patrie d'un amour si tenace et versait
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d'Halicarnasse (qui vivait à l'époque de la naissance du Christ) pour démontrer l'origine grecque des Romains « attendu qu'il est impossible qu'ils soient d'origine barbare », prouvent d'une façon naïvement touchante combien il est dangereux d'allier beaucoup d'érudition à des opinions préconçues et au goût immodéré du raisonnement.
    ¹) En vertu de ce principe il n'y a parenté au sens juridique qu'entre les collatéraux descendant par mâles d'une même souche masculine, parce que c'est la parenté du côté du père, non du côté de la mère, qui constitue la famille agnatique; et seul un mariage conclu dans les formes prescrites produit des enfants appartenant de droit à cette famille.


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pour elle le sang de son cœur. Rome était pour lui la famille et le droit, le roc de la dignité humaine dressé au milieu d'une mer écumante !
    Ne commettons pas l'erreur de croire que quelque chose de grand se puisse accomplir en ce monde sans la collaboration d'une force purement idéale. L'idée, à elle seule, évidemment n'y suffirait pas; il faut qu'il s'y ajoute quelque intérêt palpable, fût-ce un intérêt d'outre-tombe comme chez les martyrs. Mais sans élément idéal la lutte pour le seul gain trahit bientôt l'espoir du lutteur : il manque de force de résistance. Une foi, voilà ce qui décuple sa capacité d'action et voilà ce que j'appelle, par opposition à l'intérêt immédiat et momentané — volupté, richesse, que sais-je ? — une impulsion idéale. Comme le dit Denys d'Halicarnasse des anciens Romains : « Ils avaient une grande idée d'eux-mêmes et, par suite, ils ne pouvaient rien faire qui fût indigne de leurs ancêtres » (I, 6). En d'autres termes, ils tenaient leurs yeux fixés sur certain IDÉAL qu'ils se formaient d'eux-mêmes. Ce mot d'idéal, je ne le prends pas au sens vague et heureusement aboli de la « fleur bleue » romantique; j'entends désigner par là cette force qui poussait le sculpteur grec à faire surgir de la pierre le dieu et qui enseignait, au Romain à envisager sa liberté, ses droits, son association avec une femme dans le mariage, son association avec d'autres hommes dans la communauté, comme quelque chose de SACR
É, comme le bien le plus précieux que puisse octroyer la vie. Un roc, ai-je dit, non point quelque nébuleuse Utopie. De semblables aspirations ont existé plus ou moins chez tous les Indo-Européens — comme rêve : la crainte sacrée, le respect religieux apparaissent sous des formes diverses chez tous les membres de cette famille; mais la force opiniâtre qui était nécessaire pour réaliser le rêve dans la pratique, nul ne l'a possédée au même degré que les Romains ¹). — Refusons-nous donc à admettre que des
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    ¹) Concevoir « la nécessité de se sacrifier pour un idéal », c'est là,

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« brigands » puissent accomplir les actes qu'accomplit l'État romain pour le plus grand bien du monde. Mais une fois convaincus de l'absurdité d'une telle vue, creusons davantage : alors nous reconnaîtrons que ces Romains furent une puissance civilisatrice sans pareille et que, s'il leur fut donné de l'être, c'est qu'en dépit de graves défauts et de lacunes intellectuelles trop évidentes, ils possédèrent de hautes qualités spirituelles et morales.

LA LUTTE CONTRE LES SÉMITES

    Parlant de l'alliance conclue entre les Babyloniens et les Phéniciens pour subjuguer la Grèce et l'Italie, Mommsen (I, 321) exprime cette opinion : « du coup, la liberté et la civilisation eussent disparu de la face du monde ». Rendons-nous bien compte de ce que signifient ces paroles sous la plume d'un homme qui, comme nul autre, domine entièrement son sujet : disparues de la face du monde, détruites donc à jamais la liberté et la civilisation ! Au lieu de « civilisation », j'eusse préféré dire « culture », puisqu'on ne peut dénier aux Babyloniens et aux Phéniciens plus qu'aux Chinois le titre de « civilisés » — mais qu'importe ici ma terminologie, du moment qu'il n'y a aucun doute sur ce que Mommsen veut nous faire entendre ? Il suffit, d'ailleurs, de consulter un ouvrage sérieux, entre tous ceux qui contiennent l'exposé détaillé et scientifique de la civilisation phénicienne ou babylonienne, pour apprendre sur quoi se fonde un jugement de si considérable portée. On apercevra bientôt ce qui distingue une « colonie » hellénique d'un « comptoir » phénicien; et par la différence entre Rome et Carthage, qui deviendra tout de suite apparente, on s'instruira de ce
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selon Gustave Le Bon : Lois Psychologiques de l'Évolution des Peuples (p. 27), un élément essentiel de la supériorité de l'ancien Romain et de l'Anglo-Américain actuel. Parlant des Romains de la décadence, il observe (p. 30) : « Ils avaient perdu les qualités de caractère : la persévérance, l'énergie, l'invincible ténacité, l'aptitude à se sacrifier pour un idéal, l'inviolable respect des lois, qui avaient fait la grandeur de leurs aïeux. » Il tient (p. 146) que les sociétés humaines disparues se sont évanouies dès que « l'idéal » qui les soutenait « a cessé de subjuguer les âmes ».

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que signifie ce mot : « une force idéale » — alors même que cette force s'emploie dans le domaine d'une politique d'intérêts matériels ou égoïstes. Combien, par exemple, Jhering nous donne à penser quand il signale une différence essentielle entre les « voies commerciales » des Sémites et les « voies militaires » des Romains, celles-là répondant à un instinct d'expansion et de possession, celles-ci à un besoin de concentration et de défense nationale. On apprendra aussi à distinguer entre les authentiques et les prétendus « brigands » : d'un côté, ceux qui ne civilisent que dans la mesure où ils s'entendent (avec quelle enviable adresse !) à s'approprier toutes les inventions pratiquement utilisables, à les exploiter pour leur compte, à susciter des besoins artificiels chez les peuples étrangers dans l'intérêt de leur négoce, sans se faire d'ailleurs aucun scrupule de ravir tout droit humain même à leurs plus proches parents de race; qui nulle part n'organisent rien hormis des impôts et l'esclavage sous sa forme la plus cruellement irresponsable; qui au demeurant n'essayent jamais, en quelque pays qu'ils prennent pied, de le gouverner en l'ordonnant, mais qui, toujours et uniquement en quête d'objets de commerce, laissent le reste en l'état de barbarie où ils le trouvent; de l'autre côté, ceux qui, partant de leur foyer comme d'un centre immuable, font rayonner peu à peu au dehors leur influence toute d'ordre et de clarté et cèdent en cela non pas au caprice, mais à une nécessité qu'ils ne sauraient éluder s'ils veulent conserver pour eux-mêmes les bienfaits des institutions créées par eux; qui jamais ne choisissent le rôle de conquérants quand ils s'en peuvent dispenser; qui épargnent, qui honorent si possible chaque individualité ethnique; avec cela, si excellents organisateurs que des peuples les viennent solliciter d'étendre jusqu'à eux les bénédictions de cet Ordre dont ils les voient jouir ¹). Ajoutez qu'en même
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    ¹) Un des derniers exemples est celui des Juifs qui, vers l'an 1, firent supplier Rome de les délivrer de leur dynastie sémitique et d'ad-

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temps qu'ils assurent libéralement les garanties du magnifique droit « romain » à des nations de plus en plus nombreuses, ils s'efforcent de concilier les divers droits étrangers afin de fonder — toujours sur la base du leur propre — un « droit mondial » d'application générale ¹). Est-ce là vraiment du « brigandage » ? N'assistons-nous pas plutôt ici aux travaux préparatoires qui vont fonder le règne durable des idéals indoeuropéens de liberté et de civilisation ? Tite-Live dit — et il dit bien: « Ce ne sont pas nos armes seules, ce sont aussi les lois romaines qui nous ont conquis notre immense influence. »
    On le voit : rien n'est plus faux que de représenter Rome, ainsi qu'on a coutume, comme la nation conquérante par excellence. Même quand elle fut devenue infidèle à elle-même, ou plutôt quand le peuple romain eut disparu totalement de la terre et qu'il n'en demeura que l'idée, planant comme un fantôme sur son tombeau, même alors il sembla impossible de s'écarter beaucoup du grand principe qui avait dirigé sa vie : et les grossiers empereurs-soldats ne réussirent pas à détruire entièrement cette tradition. Aussi constate-t-on que l'authentique « foudre de guerre » n'existe pas, comme phénomène individuel, chez les Romains. Sans
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mettre leur pays au nombre des provinces romaines. On sait la reconnaissance qu'ils marquèrent plus tard pour le gouvernement doux et tolérant de ce nouveau maître.
    ¹} Sur le jus gentium, dont la définition manque ordinairement de clarté, Esmarch écrit (Römische Rechtsgeschichte, 3e éd., p. 185) : « Ce droit, au sens romain, ne doit être conçu ni comme un agrégat de règles juridiques dont la concordance fortuite aurait été constatée par la comparaison des droits en vigueur chez tous les peuples connus des Romains, ni comme un droit commercial existant objectivement et sanctionné par l'État romain, mais comme une réglementation des rapports internationaux de droit privé, qui procède, en sa substance essentielle, d'une conception de l'ordre née au plus profond de la conscience populaire romaine. » — Dans chaque pays particulier, les Romains s'abstinrent autant que possible de modifier les conditions locales juridiques : preuve surprenante du grand respect qu'ils témoignaient (à l'époque de leur véritable apogée) pour toute individualité.


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même prendre pour terme de comparaison un Alexandre, un Charles XII ou un Napoléon Ier, je me contenterai de demander si Hannibal n'apparaît pas à lui tout seul plus fertile en stratagèmes, plus prompt aux coups d'audace, plus original et plus déterminé — disons plus génial au point de vue militaire — que tous les imperators ensemble ?
    Rome — inutile de le dire — n'a pas combattu pour une Europe future ou dans le but d'accomplir une tâche culturelle de lointaine portée : elle a combattu pour soi. Mais par cela même qu'elle défendit ses intérêts propres avec l'énergie sans scrupule d'un peuple moralement fort, elle préserva d'un échec certain et irrémédiable ce « développement spirituel de l'humanité qui s'assure sur la race indogermanique ». Rien ne l'atteste mieux que la plus décisive de ses luttes : son long duel avec CARTHAGE. Si l'évolution politique de Rome n'avait pas été jusqu'alors d'une logique aussi stricte, si elle n'avait pas soumis et discipliné à temps l'Italie, cet attentat mortel contre la liberté et la civilisation, dont on parlait tout à l'heure, aurait été commis par ses ennemis alliés d'Asie et d'Afrique. En présence de situations exceptionnellement graves, d'où va dépendre l'orientation de l'histoire universelle, que peut le héros individuel ? Alexandre avait détruit Tyr et méditait la destruction de Carthage quand survint sa mort prématurée, ne laissant de lui que le souvenir de son génie; mais le peuple romain, qui avait la vie dure, était de taille à s'attaquer à cette rude tâche qu'il résuma dans la formule lapidaire: delenda est Carthago.
    A-t-on assez, de Polybe à Mommsen, gémi et moralisé sur l'anéantissement de Carthage par les Romains ! C'est un contraste rafraîchissant, quand, par hasard, on rencontre un écrivain qui, comme Bossuet, rapporte simplement : « Carthage fut prise et réduite en cendres par Scipion Emilien qui confirma par cette victoire le nom d'Africain dans sa maison et se montra digne héritier du grand Scipion, son aïeul » ¹).
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    ¹) Œuvres complètes, éd. Lefèvre et Firmin Didot, 1836, Tome X : Discours sur l'Histoire universelle, p. 161.

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Quoi ! nulle attitude scandalisée ? pas même le commentaire obligé sur ces malheurs qu'infligea la Providence à Rome pour la châtier de son forfait ? Je n'écris pas une histoire de Rome et je n'ai point dès lors à m'ériger en juge des Romains. Mais une chose m'apparaît claire comme le jour : si le peuple phénicien n'avait été exterminé, si la destruction radicale de sa dernière capitale n'avait privé de leur centre de ralliement ses survivants qu'elle contraignit à se fondre en d'autres nations, jamais l'humanité n'aurait connu ce dix-neuvième siècle dont certes ! nous avouons humblement les faiblesses et les folies, mais qui n'en est pas moins pour nous un sujet de légitime orgueil et qui nous encourage à espérer mieux encore de l'avenir. Étant donnée la prodigieuse ténacité des Sémites, nul doute qu'il eût suffi du moindre ménagement pour que la nation phénicienne ressuscitât; dans une Carthage à demi incendiée seulement, son flambeau aurait continué de brûler sous les cendres, prêt à jeter de nouvelles flammes dès l'instant que l'empire romain eût tendu à se décomposer. À l'heure qu'il est, nous n'en avons pas encore fini avec les Arabes ¹) qui si longtemps menacè-
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    ¹} La lutte qui, vers la fin du dix-neuvième siècle, mit aux prises dans l'Afrique centrale l'État indépendant du Congo et les Arabes, forma un nouveau chapitre de cette vieille guerre engagée entre Sémites et Indo-Européens pour la domination du monde. Il n'y a guère plus de cent cinquante ans que les Arabes ont pénétré de la côte orientale dans l'intérieur du continent noir et, peu à peu, jusqu'à l'Atlantique. Hamed ben Mohamed ben Juna, plus connu sous le nom de Tippoo-Tip, fut longtemps le maître incontesté d'un puissant empire qui occupait presque toute la largeur de l'Afrique sur une zone d'environ vingt degrés. De nombreuses peuplades que Livingstone avait trouvées prospères et paisibles ont été partiellement détruites (on sait que le trafic des esclaves constitue la principale source de revenus pour les Arabes, et il ne fut jamais plus intense que dans le cours de ce demi-siècle). Ou bien elles ont subi au contact de leurs maîtres sémites une singulière transformation : passant de l'état de grands enfants bêtes à celui de bêtes sauvages, et tombant même au cannibalisme, alors qu'il tend ailleurs à diminuer. Un autre fait digne de remarque c'est que les mêmes Arabes n'en ont pas moins, quand ils le jugeaient profitable, fondé de superbes

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rent gravement notre existence; leur création — l'Islam — oppose le plus puissant obstacle à tout progrès de la civilisation et suspend une épée de Damoclès sur notre culture partout où elle s'efforce vers le mieux, en Europe autant qu'en Asie et en Afrique. Les Juifs sont moralement si supérieurs â tous les autres Sémites qu'on se fait scrupule de les ranger avec ceux-ci (qui, d'ailleurs, furent de tout temps leurs ennemis héréditaires); mais il faudrait être aveugle, ou bien hypocrite, pour méconnaître que le problème créé par l'intrusion du judaïsme parmi nous compte au nombre des plus difficiles et des plus périlleux du moment présent. Eh bien, qu'on imagine ce qu'ajouterait à ces difficultés et à ces périls une nation phénicienne ayant depuis des milliers d'années occupé tous les ports, accaparé tout le commerce, en possession de la plus riche métropole du monde et d'une religion nationale immémorialement antique (quelque chose comme des Juifs qui n'auraient jamais connu de prophètes) ! Affirmer qu'en de telles conditions ce que nous appelons l'Europe n'eût jamais pu se constituer, c'est avancer un fait objectivement démontrable et qui n'a rien de commun avec les constructions fantaisistes d'une chimérique philosophie de l'histoire.
    Je ne saurais mieux faire, ici encore, que de renvoyer le lecteur aux ouvrages savants sur les Phéniciens et avant
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exploitations agricoles, qu'ils dirigent en gens policés, instruits et avisés : de sorte que certaines parties du Congo ont été mises par eux en valeur avec autant de succès qu'un domaine alsacien bien tenu. À Kassongo, les troupes belges ont trouvé des maisons arabes avec des rideaux de soie, des couvertures de l'Atlas, des meubles artistement sculptés, de la vaisselle d'argent, etc.; cependant les indigènes de cette région devenaient esclaves ou anthropophages : exemple topique de la différence qu'il y a entre civiliser et répandre la culture (Cf. notamment Hinde : The fall of the Congo Arabs, 1897, p. 66 et suiv., 184 et suiv., etc.) — Sur le danger que fait courir â tous les empires coloniaux la propagande des Hadjis, sur la menace perpétuelle de la « guerre sainte », sur les fréquentes explosions du fanatisme musulman et les méthodes toujours pareilles qui servent à l'entretenir, il est superflu d'insister.

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tout — parce qu'elle est aisément accessible — à l'Histoire romaine de Mommsen : soit au magistral exposé intitulé « Carthage » qui forme le premier chapitre de son livre troisième. La stérilité spirituelle de ce peuple est proprement terrifiante. Bien que la destinée ait fait des Phéniciens les courtiers de la civilisation (ou ses « rouliers », selon l'expression de James Darmesteter), cela ne les a jamais stimulés à inventer par eux-mêmes quoi que ce fût. La civilisation resta d'ailleurs pour eux quelque chose de tout extérieur; et ils n'eurent pas même le pressentiment de ce que nous nommons « culture ». Vêtus des étoffes les plus somptueuses, entourés d'œuvres d'art, en possession de tout le savoir de leur temps, ils n'en continuent pas moins de s'adonner à la magie, de faire des sacrifices humains et de vivre dans une telle fange de vices innommables que les Orientaux les plus pervertis se détournaient d'eux avec horreur. Voici, au demeurant, le jugement de Mommsen sur leur activité comme propagateurs de la civilisation : (« Ils l'ont répandue plutôt comme l'oiseau qui éparpille des graines ¹) que comme le laboureur qui dépose des semences. Cette force que possèdent les Hellènes et les Italiotes, pour civiliser et pour s'assimiler les peuples susceptibles de culture avec lesquels ils entrent en contact, fait entièrement défaut aux Phéniciens. Dans le domaine acquis à l'influence romaine, le roman s'est substitué aux langues ibériques et celtiques; tandis que les Berbères d'Afrique parlent encore aujourd'hui la même langue que du temps d'Hannon et des Barca. Mais ce qui manque avant tout aux Phéniciens, comme à toutes les nations araméennes — au contraire des indo-germaniques — c'est l'instinct qui crée les États, c'est l'idée géniale de la liberté se gouvernant elle-même. » Là où s'établirent les Phéniciens, leur organisation fut simplement, en dernière analyse, « un régime capitaliste qui comprenait
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    ¹) Le lecteur n'ignore point par quel procédé automatique l'oiseau contribue inconsciemment à la diffusion des plantes.

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d'une part la foule des citadins ne possédant rien et vivant au jour le jour (les populations soumises des campagnes étaient traitées comme un bétail esclave destitué de tous droits), d'autre part des négociants en gros, des propriétaires de plantations et des préfets dédaigneux de leurs administrés. »
    Tels sont les hommes, telle est cette variété néfaste de la famille sémitique, dont nous a sauvés le brutal delenda est Carthago. Et s'il était vrai que les Romains eussent dans ce cas cédé plus qu'ils n'avaient coutume aux basses suggestions de la vengeance, voire de la jalousie, il n'en faut que plus admirer l'infaillible sûreté de l'instinct qui leur fit atteindre, là même où de mauvaises passions les aveuglaient, ce qu'eût exigé d'eux pour le bien de l'humanité n'importe quel homme d'État capable de calculer froidement et doué d'une clairvoyance prophétique ¹).
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    ¹) Mommsen, qui croit devoir juger sévèrement la conduite de Rome à l'égard de Carthage, reconnaît ailleurs (t. V, p. 623) qu'elle ne procéda point d'un appétit de domination ni de lucre, mais plutôt, suppose-t-il, de la crainte et de l'envie. Cette distinction est fort importante pour l'intelligence du rôle essentiel de Rome dans l'histoire universelle. Si l'on peut démontrer qu'au milieu d'un monde où la puissance est considérée comme la seule norme du droit international, un peuple fort n'a recherché NI la domination NI le lucre, il me semble que l'on rend ainsi à son caractère moral un témoignage qui le place infiniment au-dessus de tous les peuples contemporains. Quant à ce qui concerne la « crainte », elle était parfaitement justifiée, et il est permis de croire que le sénat romain jugea mieux que Mommsen des dangers de la situation.
    César omnipotent — de qui même son très zélé ami Célius avoue qu'il sacrifia les intérêts de l'État à ses plans personnels — César, on le sait, rebâtit Carthage. Et qu'en résulta-t-il ? La plus notoire caverne de vices qui ait déshonoré le monde ! Elle usa jusqu'à la moelle tous ceux qu'y jeta leur mauvaise étoile — Romains, Grecs, Vandales : telle était la puissance magique d'empoisonnement, telle la lourde malédiction qui demeurait attachée aux lieux où avait sévi pendant un demi-millénaire l'abomination phénicienne ! De ses lupanars monta une si bestiale clameur de révolte contre tout ce qui a nom « civilisation » qu'elle étouffa toute voix humaine, ou presque : Tertullien et Augustin, voilà notre


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    Un second delenda romain eut pour l'histoire universelle une portée peut-être aussi incommensurable : c'est le DELENDA EST HIEROSOLYMA. Sans cet acte (dont, certes ! nous sommes plutôt redevables aux Juifs, éternellement insurgés contre toute organisation politique, qu'aux longanimes Romains), le christianisme se fût difficilement détaché du judaïsme : il serait demeuré une secte parmi d'autres sectes — au moins pour un temps. Mais la puissance de l'idée religieuse eût fini par vaincre, cela ne fait pas doute : preuve en soit l'énorme et toujours croissante extension de la Diaspora juive avant l'époque du Christ; nous aurions donc passé sous le régime d'un judaïsme universellement dominant et réformé par une inspiration chrétienne ¹). Peut-
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seule et bien indirecte dette à César pour sa création de courte vue et de courte durée.
    Pour caractériser le dix-neuvième siècle dans ses aberrations, on ne saurait mieux faire que de citer ce jugement d'un de ses historiens les plus réputés, Leopold de Ranke (Weltgeschichte, t. I, p. 542) : « L'élément phénicien a pourtant, par le commerce, par la colonisation, et enfin par la guerre, exercé sur l'Occident une influence en somme VIVIFIANTE » !
    ¹) On nomme Diaspora la communauté juive élargie. Dans l'origine, ce mot ne s'appliquait qu'aux Juifs qui avaient préféré ne pas revenir de la « captivité de Babylone » parce qu'ils se trouvaient mieux à Babylone que dans leur pays. Bientôt il n'y eut pas une seule ville prospère qui n'eût sa communauté juive; rien de plus faux que l'idée si accréditée d'après laquelle la dispersion des Juifs daterait de la destruction de Jérusalem. Alexandrie et sa banlieue en comptait un million sous les premiers empereurs romains, et déjà Tibère considérait comme un danger grave cette existence d'un État théocratique au sein de l'État impérial. La Diaspora menait une propagande active et qui devait une partie de son succès à la libéralité avec laquelle elle admettait comme « demi-juifs » des incirconcis sans les astreindre au rite pénible d'initiation. Des avantages matériels contribuaient d'ailleurs à lui recruter des membres, car les Juifs avaient utilisé leur religion pour se faire exempter du service militaire et de toute une série de devoirs civils gênants. C'est néanmoins parmi les femmes que les missionnaires hébreux faisaient le plus de prosélytes (Cf. notamment Théodore Reinach : Histoire des Israélites, 3e éd., p. 16).
    Mais voici le trait qu'il 'importe avant tout de marquer : cette


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être objectera-t-on qu'il en a bien été ainsi et que je viens de définir notre Église chrétienne. Cette objection, assurément, est fondée en partie. Un esprit droit ne saurait songer à nier ce qui, dans cette Église, revient au judaïsme, mais quand on voit comment, dans les premiers temps, les disciples du Christ exigeaient la stricte observation de la « loi » juive; comment — moins libéraux que les Juifs de la Diaspora — ils refusaient d'admettre dans leur communauté des « païens » qui ne se fussent point fait estampiller du signe commun à
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communauté internationale, qui comprenait des Hébreux et des Non-Hébreux et dans laquelle étaient représentées toutes les nuances de la foi et même de l'incrédulité, depuis le pharisaïsme le plus bigot jusqu'à l'irréligion ouvertement ironique, agissait comme un seul homme dès qu'il y allait des privilèges et des intérêts de la « juiverie » commune. Le libre penseur juif n'eût différé pour rien au monde d'envoyer son subside annuel à Jérusalem pour les sacrifices du Temple (ou de le verser aux apostolî chargés de l'encaisser); Philon, le néo-platonicien, qui croyait aussi peu à Iahveh qu'à Jupiter, représente pourtant la communauté juive d'Alexandrie à Rome pour y défendre les synagogues menacées par Caligula; Poppaea Sabina, la maîtresse puis la femme de Néron, qui n'appartenait pas à la race hébraïque, mais qui était un membre actif de la Diaspora, soutint les demandes du favori de Néron, l'acteur juif Alityrus, qui voulait qu'on exterminât la secte des chrétiens; elle fut aussi, très probablement, l'instigatrice morale de cette atroce persécution de l'an 64 où les apôtres Pierre et Paul auraient péri suivant la tradition. On sait que les Romains qui, jusqu'alors, confondaient chrétiens et juifs orthodoxes, distinguèrent parfaitement entre eux dans cette occasion : Renan y trouve une preuve définitive de cette accusation qui fut portée dès les premiers siècles contre la Diaspora (sous une forme voilée, mais suffisamment intelligible, dans Tertullien : Apologeticus, ch. XXI, par exemple; cf. Renan : L'Antéchrist, ch. VII). On trouvera dans, Neumann : Der römische Staat und die allgemeine Kirche (1800), p. 5 et suiv., 14 et suiv., des preuves nouvelles et irréfutables du fait que les Romains, longtemps après la mort de Néron — jusqu'à Domitien — regardèrent les chrétiens comme une secte juive. Si Tacite a distingué nettement entre chrétiens et juifs, cela n'est en l'espèce d'aucune signification : il écrivait cinquante ans APRÈS la persécution de Néron et il a transporté du temps où il écrit au temps qu'il raconte la connaissance qu'il avait lui-même de cet objet. Voir aussi sur la « jalousie » des Juifs Paul Allard.: Le christianisme et l'empire romain de Néron à Théodose, ch. I.

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tous les Sémites, en acceptant le rite de la circoncision; quand on se rappelle les luttes que Paul — l'apôtre des Gentils — eut à soutenir jusqu'à sa mort contre les Judéochrétiens; quand on considère que, bien plus tard encore, lui et les siens sont vitupérés par l'Apocalypse de Jean (III, 9) comme « ceux de la synagogue de Satan, qui se disent Juifs et ne le sont point, mais qui mentent »; quand enfin l'on constate que l'autorité de Jérusalem et de son Temple persiste inébranlablement même dans le christianisme paulinien, et jusqu'à leur destruction de fait ¹) — alors on ne peut douter que la religion du monde civilisé n'eût été condamnée à languir sous la primauté purement juive de la cité de Jérusalem, si Jérusalem n'