Here
under follows the transcription of chapter 2 of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
Dès ma jeunesse,
l'anarchie m'a offusqué plus
que la mort.
Goethe.
162 (Page vide)
163 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN
PLAN
Avant d'indiquer ce que nous avons
hérité de Rome et
quels sont exactement, parmi les facteurs de notre vie actuelle, ceux
qui nous viennent de cet immense atelier de destinées humaines,
l'auteur doit s'assurer que ses indications se rapporteront, dans
l'esprit du lecteur, à un objet bien défini. Il tentera
donc de fixer en quelques traits une claire image de ce que fut Rome.
Aussi bien est-ce là une condition indispensable de
l'enquête qui va suivre. Comment, par exemple, déterminer
la valeur propre et intrinsèque du droit romain — ou même,
au sens le plus restreint, de ce droit privé qui, depuis Rome,
constitua la trame de toute la pensée juridique et qui forme
encore implicitement la base des systèmes récents les
plus libres et les plus divergents — tant que nous nous bornons
à l'envisager comme une manière de bible laïque,
comme
un canon sanctifié par les siècles et qui s'est
trouvé tout établi pour notre usage ?
Mais si l'attachement aveugle aux règles
juridiques romaines
résulte d'une conception historique superficielle, on en peut
dire autant de la réaction exagérée contre le
droit romain. Quiconque prend la peine, en étudiant ce droit
dans son principe, de considérer aussi les circonstances de sa
lente et pénible élaboration, découvrira
bientôt des motifs de l'admirer plus que de le critiquer. Il
constatera, en effet, que les membres ¹) du groupe
indo-européen
possédèrent dès
—————
¹) Sur la difficile question des RACES
je reviendrai longuement au
chapitre IV. Il me suffit
d'intercaler ici une remarque à
laquelle j'attache la plus grande importance. Alors que l'on met en
doute, de beaucoup de côtés, l'existence d'une race
aryenne — maints philologues alléguant
164 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN les temps les plus anciens
certaines convictions juridiques
fondamentales d'une nature rigoureusement déterminée,
lesquelles se développèrent diversement chez des peuples
divers sans jamais y arriver néanmoins à parfaite
maturité; il observera que cet avortement relatif provint de ce
que nul ne réussit à fonder un ÉTAT
à la
fois libre et durable; et alors il sera frappé du contraste que
forme avec tous les autres cet unique petit peuple composé
d'hommes au caractère fort : le peuple romain, qui atteint
à lui seul ce double objet : l'État et le Droit —
l'État,
grâce à ce que chacun veut assurer au Droit (à son
droit personnel) des garanties de durée; le Droit, grâce
à ce que chacun se domine assez soi-même pour s'imposer
les sacrifices nécessaires au bien de la communauté et
pour vouer à celle-ci une fidélité sans
réserve. Il faudrait ne rien comprendre à l'importance
d'une telle conquête morale pour se refuser à honorer le
droit romain comme un des plus précieux trésors de
l'humanité. Sans doute apercevra-t-on aussi que la plus noble
particularité de ce droit, et la plus digne d'être
imitée dans l'esprit (car précisément elle exclut
l'imitation littérale), c'est son exacte adaptation à des
conditions de vie déterminées; mais ————— contre elle
l'incertitude du critérium linguistique (voir Salomon
Reinach : L'origine des Aryens)
et quelques anthropologues tirant
une conclusion négative des résultats chaotiques obtenus
par la mensuration crânienne (tels Topinard et Ratzel) —
tous les chercheurs qui se sont assigné pour domaine l'histoire
du Droit s'accordent à employer l'expression d'Aryens ou
d'Indoeuropéens, parce qu'ils constatent, dans le groupe de ces
peuples parents par la langue, une conception du droit
particulière qui, dès le début, puis à
travers toutes les ramifications d'un développement complexe,
diffère radicalement de certaines notions juridiques non moins
inextirpables propres aux Sémites, aux Khamites, etc. (Cf.
les ouvrages de Savigny, Mommsen, Jhering, Leist). Aucune mensuration
crânienne, aucune argutie philologique ne saurait supprimer ce
grand et simple fait, acquis à la science par les patientes et
minutieuses enquêtes des juristes historiens : il prouve
l'existence d'un aryanisme MORAL (par opposition
à un
non-aryanisme moral), quelque diverse que puisse être d'ailleurs
la composition des peuples rentrant dans le groupe.
165 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN du même coup l'on
remarquera qu'État et Droit — ces deux
productions typiques du peuple auquel Jhering décerne
l'épithète de « JURISTE NÉ
» ¹) —
sont indissolublement liés l'un à l'autre chez les
Romains, et que nous n'arriverions â comprendre vraiment ni cet
État ni ce Droit, si nous ne nous faisions une idée nette
du
peuple romain et de son histoire. Cela est d'autant plus
nécessaire que nous avons hérité, et de
l'idée étatiste romaine, et du droit privé romain,
bien des facteurs de notre vie qui sont encore à l'œuvre
aujourd'hui — sans parler des conditions politiques qu'a
déjà créées effectivement cette notion
romaine de l'État et auxquelles nous devons, nous
Européens,
d'exister en tant que nations moralement-civilisées.
Il convient donc que nous nous demandions d'abord :
quelle sorte de
peuple fut ce peuple romain ? considéré comme
phénomène global, que signifie-t-il pour l'histoire ? Je
devrai me contenter d'une rapide esquisse; elle suffira
néanmoins, je l'espère, pour figurer clairement, dans ses
lignes principales, l'action de ce grand peuple et pour
caractériser en même temps la nature assez complexe de
l'héritage qui s'est transmis de lui aux hommes du
dix-neuvième siècle, tant en matière de politique
que de droit public. Alors
—————
¹) « Das geborene Rechtsvolk. »
Cette épithète (Jhering :
Entwickelungsgeschichte des
römischen Rechtes, p. 81) est d'autant
plus digne d'attention que le grand historien du droit nie toujours
avec énergie que quelque chose puisse être inné
à un peuple. Il va même (Vorgeschichte
der Indoeuropäer, p. 270) jusqu'à soutenir cette
thèse
extravagante que la constitution héritée par un individu
— sa structure physique et, avec elle, sa structure morale : cela donc
qu'exprime en somme le mot RACE — n'a aucune influence
sur son
caractère, lequel serait déterminé exclusivement
par le milieu géographique : de telle sorte que l'Aryen,
transplanté en Mésopotamie, y fût devenu ipso facto
Sémite (et inversement) ! À côté d'un
paradoxe de
cette force, le schéma fantastique de Haeckel où l'on
voit chaque variété de singe donner naissance â une
race humaine apparaît presque raisonnable. Mais n'oublions pas
que Jhering avait eu à lutter toute sa vie contre le dogme
mystique d'un « corpus juris
inné » et que ce fut son
grand mérite de déblayer ici le terrain pour la vraie
science : ainsi s'expliquent ses exagérations dans le
sens contraire.
166 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN seulement sera possible et
utile l'examen de notre héritage en
matière de droit privé.
HISTOIRE ROMAINE
L'on accorde, et surtout l'on accorda, tant
d'importance dans nos écoles à la langue latine et
à
l'histoire romaine, qu'il semblerait que tout homme cultivé
dût se représenter nettement, au moins dans l'ensemble, la
formation et l'activité de Rome et de son peuple. Ce n'est pas
le cas, et ce ne saurait l'être avec nos méthodes
usuelles d'enseignement. Sans doute, nous nous orientons à peu
près dans l'histoire romaine : le légendaire Romulus,
Numa
Pompilius, Brutus, les Horaces et les Curiaces, les Gracques, Marius,
Sylla, César, Pompée, Trajan, Dioclétien — j'en
passe! — nous sont aussi connus, de nom, de date, que nos héros
nationaux. Un jeune homme qui ne trouverait rien à dire sur la
deuxième guerre punique, ou qui confondrait les divers Scipion,
en éprouverait, dans les milieux lettrés, autant de honte
que s'il échouait à démontrer les avantages des
légions et des manipules sur la phalange macédonienne.
Accordons encore que l'histoire romaine, telle qu'on l'expose
d'habitude, constitue un fort riche assortiment d'anecdotes
intéressantes : mais la connaissance des détails ne nous
vaut qu'une compréhension bien défectueuse ou bien
limitée de l'ensemble. Vue de la sorte, l'histoire
entière de Rome donne l'impression d'une colossale et
féroce partie de SPORT, jouée par des
politiciens et des
généraux qui conquièrent le monde en
manière de passe-temps, qui atteignent à la
virtuosité quand il s'agit d'opprimer méthodiquement les
peuples étrangers ou de surexciter le leur artificiellement, qui
enfin se révèlent des maîtres en l'art non moins
noble de renouveler les stratagèmes de la guerre et de manœuvrer
dans l'exécution de leurs tactiques des masses prodigieuses de
bétail humain.
Il y a du vrai dans cette conception. Rome connut un
temps où
ceux de ses citoyens qui se jugeaient supérieurs au commun ne
s'adonnèrent plus seulement à l'art militaire ou à
la politique quand ils y étaient contraints par les
circonstances, mais firent de ces occupations une carrière. De
même
167 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN qu'en Allemagne un homme
« bien né » croyait
naguère se devoir à lui-même de devenir officier ou
diplomate, à moins qu'il n'acceptât quelque haut emploi
d'administration, de même, dans la Rome des derniers
siècles, les gens de qualité n'estimaient pouvoir exercer
que trois professions sans déchoir : la res militaris, la juris
scientia et l'eloquentia
¹). Or, comme le monde était encore
jeune et qu'il y avait encore moyen d'embrasser la science tout
entière, un homme actif réussissait à mener de
front les trois professions; s'il possédait en outre beaucoup
d'argent, c'était un politicien accompli. Qu'on lise et relise
les lettres de Cicéron si l'on veut apprendre — par les
naïfs aveux d'un homme embourbé dans les idées de
son époque et qui ne voyait pas beaucoup plus loin que son nez —
comment la grande Rome et les destins du monde devinrent le jouet de
quelques oisifs et combien l'on a sujet d'affirmer que les politiciens,
loin d'avoir fait sa grandeur, la défirent. Toute politique,
d'ailleurs, et non seulement à Rome, contient de dangereux
ferments. D'Alexandre à Napoléon : quelle n'est pas, chez
les héros purement politiques, la puissance du bon plaisir
criminel !
Il convient d'autant plus de m'expliquer ici sur ce
point que Rome
passe à juste titre pour un État spécifiquement
politique
et que nous pouvons espérer apprendre d'elle comment et par qui
se fait une politique vraiment grande et forte.
Ce que dit Gibbon des rois en général
: « leur
puissance est le plus efficace dans la destruction » s'applique
à presque tous les politiciens, dès l'instant que ceux-ci
possèdent assez de puissance. Je ne suis pas sûr que ce ne
soit pas le sage Solon qui ait rendu pour jamais impossible le
développement normal de l'État athénien, en
supprimant la
division du peuple fondée historiquement sur la diversité
des tribus qui le composaient, et en y substituant une
répartition arti- —————
¹) Cf. Savigny: Geschichte des
rômischen Rechtes im Mittelalter, ch. I.
168 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN ficielle par classes,
hiérarchisées selon le
degré de fortune. Sans doute cette timocratie (honneur à
qui détient l'argent !) s'institue d'elle-même, plus
ou
moins, en tous lieux; et encore Solon prit-il soin que les charges
s'accrussent avec la richesse. Il n'en a pas moins porté
ainsi la hache à la racine d'où, laborieusement,
était sorti l'État athénien ¹) : Un
personnage de
moindre
envergure n'eût point eu l'audace de s'opposer au cours naturel
du développement et de le dévier de parti pris : et cela
eût probablement mieux valu.
Quel autre jugement porterions-nous sur JULES
CÉSAR ? De tous
les illustres capitaines de l'histoire il fut peut-être, comme
politicien, le plus considérable; dans les domaines
—————
¹) Beaucoup jugent plus arbitraire
encore la constitution de
Lycurgue :
c'est à tort. Lycurgue n'ébranle pas les bases
posées par le développement historique, il les consolide.
Les peuples venus successivement à Lacédémone s'y
étaient superposés par couches, le dernier arrivé
au-dessus des précédents, et Lycurgue ne changea rien
à cette disposition. Si les Pélasges (Ilotes)
cultivèrent le sol, si les Achéens (Périeuques)
s'adonnèrent au commerce et à l'industrie, si les Doriens
(Spartiates) firent la guerre et par suite gouvernèrent, ce ne
fut pas en vertu d'une répartition artificielle des
activités, mais d'un état de fait. Je suis
persuadé aussi que, pendant des siècles, la vie fut plus
heureuse à Lacédémone qu'en toute autre
région de
la Grèce. Le commerce des esclaves était interdit. Les
Ilotes, fermiers héréditaires, s'ils ne couchaient pas
sur un lit de roses jouissaient du moins d'une large
indépendance. Les Périeuques se déplaçaient
librement et on leur remettait souvent leur court service militaire
dans l'intérêt de leur profession également
héréditaire (mais dans des familles différentes
selon ses différentes branches). Quant aux Spartiates, la
sociabilité était le principe inspirateur de toute leur
vie et dans les halls où ils se réunissaient pour leurs
repas frugaux se dressait une seule effigie protectrice : elle
représentait le dieu du rire (Plutarque : Lycurgue XXXVII).
Ce que l'on peut reprocher à Lycurgue, c'est d'abord qu'il
prétendit fixer pour l'éternité ces rapports
existants, sains en somme, mais non pas nécessairement
immuables, et qu'il priva ainsi un organisme vivant de
l'élasticité qui lui était nécessaire;
c'est ensuite que, sur un fondement réel et solide, il
éleva une construction antastique à beaucoup
d'égards. À ce trait se décèle le
politicien,
l'homme qui essaye par voie rationnelle d'arranger les choses comme il
imagine qu'elles devraient être, alors que la raison ne peut
qu'enregistrer, mais n'a pas de fonction créatrice.
169 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN les plus divers
(amélioration du calendrier, mise en train d'un
code général, fondation de la colonie africaine — et le
reste !) il révéla une intelligence
pénétrante; nul doute qu'il ne nous apparût
l'égal d'un Napoléon par le génie organisateur, si
les circonstances l'eussent également favorisé; il
avait,
d'ailleurs, sur Napoléon ou sur Dioclétien,
l'incommensurable avantage de n'être pas un condottiere
étranger, mais un pur et authentique Romain, attaché par
de profondes racines à sa patrie héréditaire, en
sorte que chez lui (comme chez Lycurgue) le bon plaisir individuel ne
se fût jamais trop écarté de la règle de
conduite imposée par l'instinct des convenances nationales. Et
pourtant c'est justement cet homme-là, et nul autre, qui a
entaillé l'arbre de vie de la Constitution romaine et
condamné l'État à une décadence
inévitable.
Ce qui étonne dans la Rome précésarienne, ce n'est
pas que la Ville ait essuyé tant de tempêtes
intérieures — phénomène naturel dans un organisme
d'une si incomparable élasticité, d'autant que le conflit
des intérêts et l'ambition des politiciens ne manquaient
pas d'y pourvoir ici comme ailleurs ! Non, ce qui nous remplit
d'étonnement et aussi d'admiration, c'est bien plutôt la
force vitale de cette Constitution. Patriciens et
plébéiens, s'ils se ruaient périodiquement les uns
contre les autres, n'en étaient pas moins enchaînés
les uns aux autres par une puissance invisible. Sitôt la part
faite aux circonstances nouvelles, à quoi l'on s'ajustait par un
nouvel accommodement, l'État romain reparaissait, plus fort, que
jamais ¹).
—————
¹) Il n'y a pas de plus sûr moyen
d'induire en erreur le
lecteur non averti que de traduire « patriciat » par
« aristocratie » (comme fait Ranke) ou « plèbe
» par « populace, » (assimilation contre laquelle
proteste
déjà Niebuhr). Les patriciens et les
plébéiens forment deux puissances dans le même
État, l'une naturellement avantagée, l'autre
placée
politiquement en sous-ordre (du moins au début), mais toutes
deux constituées par des habitants libres, indépendants,
absolument maîtres d'eux-mêmes. C'est pourquoi Salluste
peut écrire même de l'époque ancienne : «
L'autorité supérieure appartenait sans doute aux
patriciens, mais la force était très certainement entre
les mains des plébéiens. » Aussi voyons-nous les
170 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN
César naquit au milieu
d'une de ces crises graves.
Peut-être nous apparaît-elle plus grave que les
précédentes simplement parce qu'elle est plus
rapprochée de nous, parce que nous sommes mieux
renseignés sur elle, et aussi parce que nous savons comment
César y mit fin. Pour ma part, je regarde comme un pur jeu
d'esprit l'interprétation « historico-philosophique
» que l'on a coutume de donner de ces événements.
Ni le poing brutal de l'impétueux plébéien Marius,
qu'entraîne la passion, ni la cruauté féline du
patricien Sylla, froidement calculateur, n'eussent suffi pour porter
le coup mortel à la Constitution romaine. Même
après cette suprême imprudence (dictée par des
raisons non de moralité mais de politique) : l'octroi de la
liberté à plusieurs milliers d'esclaves et de la
citoyenneté à plusieurs milliers d'affranchis, Rome
eût guéri de ses blessures. Car Rome possédait la
force vitale nécessaire pour ennoblir le sang des esclaves, pour
leur infuser le caractère romain. Seule une personnalité
toute-puissante, seul un de ces héros anormaux de la
volonté
—————
plébéiens jouer de tout temps un grand rôle
dans
l'État, et leurs familles s'allier aux familles patriciennes.
C'est
même la caractéristique de l'État romain, et la
principale
cause de sa prodigieuse vitalité, qu'il ait dès ses
débuts compris deux grands partis distincts, très
semblables par leur activité politique aux Whigs et aux Tories
(sauf qu'ils consacrent une différence de naissance) et
demeurant liés à l'État durant tout le cours de
leur
développement par des intérêts identiques de
propriété, de droit et de liberté : d'où, à l'intérieur,
une production de vie sans cesse renouvelée
par la lutte politique; et, vis-à-vis de l'extérieur,
une concorde inébranlable comme un rempart de fer,
l'unanimité dans la lutte nationale contre l'étranger
(Cf. Polybe VI, 11-18; Croiset, dans Les
Démocraties antiques,
p. 299-318, résume en traits nets cette situation). Viri fortissimi et milites strenuissimi,
dit Caton des
éléments plébéiens de l'armée : il
s'agissait en effet d'hommes libres, qui combattaient pour leur famille
et pour leur foyer. Dans l'ancienne Rome, où seuls les
propriétaires fonciers avaient le droit de servir à
l'armée, nombreux sont les
plébéiens portant grade d'officiers (voir Mommsen: Abriss des römischen Staatsrechtes,
1893, p. 258; Esmarch : Römische
Rechtsgeschichte, 3e éd., p. 28 et suiv.).
171 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN comme le monde en produit
à peine un par mille ans, pouvait
réussir à jeter bas un tel État.
On dit que César fut le sauveur de Rome, mais
que le temps lui
manqua pour achever son œuvre : c'est faux. Quand le grand homme fut
parvenu avec son armée au bord du Rubicon, la légende
veut qu'il fit halte indécis et réfléchit encore
une fois à la portée de son acte : s'il renonçait
à passer sur l'autre rive, c'est lui-même qu'il exposait
au péril; s'il franchissait la limite fixée par une loi
sacrée, il mettait en danger le monde entier,
c'est-à-dire l'État romain. Il se décida POUR
son
ambition, CONTRE Rome. Peut-être cette anecdote
est-elle
inventée — César du moins ne nous laisse point entrevoir,
dans sa Guerre civile, une
telle lutte de conscience — mais elle
caractérise bien la situation. Quelque grand que soit un homme,
il n'est jamais libre : son passé prescrit impérieusement
à son présent la direction qu'il devra suivre. S'il a
choisi le pire une seule fois, il continuera désormais de nuire,
qu'il le veuille ou non; et s'il s'élève au rang de
monarque omnipotent, dans l'illusion de ne plus faire à l'avenir
que du bien, il expérimentera sur lui-même que « la
puissance des rois est le plus efficace dans la destruction ».
D'Ariminum César avait encore écrit à
Pompée que l'intérêt de la République lui
tenait plus à cœur que sa propre vie ¹); et il y aura peu
de
temps que le même César sera devenu tout-puissant pour le
bien, quand son fidèle ami Salluste lui demandera s'il a
proprement sauvé ou ravi la République ! ²) Dans le
meilleur cas il l'avait sauvée comme Virginius sa fille.
Plusieurs écrivains contemporains rapportent que Pompée
ne pouvait souffrir personne à côté de
Pompée, et César personne au-dessus de César. Que
l'on essaye de se représenter ce qui serait advenu de Rome si
deux pareils hommes, au lieu d'être des politiciens, se fussent —————
¹) De bello civili I, 9.
N'est-ce pas bien romain, soit dit en
passant,
l'emploi d'une expression si plate en cette heure émouvante !
²)
Deuxième lettre à César.
172 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN conduits en serviteurs de leur
patrie, comme l'avaient fait jusqu'alors
les vrais Romains !
Il ne saurait entrer dans mon propos d'insister
davantage à ce
sujet. Je tenais seulement à faire sentir au lecteur combien
l'on demeure ignorant de ce qui constitue l'essentielle
caractéristique d'un peuple, tant que l'on se borne à
l'étudier dans ses hommes d'État et ses chefs
d'armée. Tel
est, en particulier, le cas avec Rome. À la considérer de
ce
point de vue — quelque soin que l'on ait pris d'ailleurs pour
s'enquérir des faits et pour en pénétrer le sens —
on ne pourra aboutir à d'autres conclusions que Herder. Aussi
son exposé restera-t-il classique. Pour cet observateur
génial l'histoire romaine est une « histoire de
démons
»; Rome, une « caverne de brigands »; les Romains
ont
plongé le monde dans une « nuit
dévastatrice »; les Scipion, César, « leurs
grandes et nobles âmes », passent leur vie à tuer et
plus ils massacrent d'hommes dans leurs expéditions, plus
chaleureux est l'éloge qu'on leur décerne ¹)....
D'un
certain point de vue cela est parfaitement exact. Pourtant les
recherches d'un Niebuhr, d'un Duruy, d'un Mommsen, comme celles des
historiens « romanistes » du droit, Savigny, Jhering et
bien d'autres, ont révélé une autre Rome, dont
Montesquieu avait le premier reconnu l'existence. Il leur était
réservé de découvrir et de faire apparaître
en son vrai jour ce que les anciens historiens de Rome — occupés
à célébrer des batailles, à décrire
des conjurations, à flatter des politiciens qui les payaient,
à calomnier des ennemis moins généreux ou moins
fortunés — n'avaient pas remarqué ou, du moins, pas
apprécié à sa juste valeur. Une nation ne devient
pas ce qu'est devenue Rome dans l'histoire de l'humanité PAR
le
meurtre et la rapine, mais MALGRÉ le meurtre et
la rapine.
Aucun peuple ne produit des hommes d'État et des guerriers d'une
si
admirable force de caractère, s'il ne constitue lui-même
une base large, solide et saine pour la force de caractère. Ce
que —————
¹) Ideen zur Geschichte der
Menschheit, livre XIV.
173 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN Herder et tant d'autres avec
lui appellent Rome ne peut donc
être qu'une part de Rome — et non pas même la plus
importante.
Bien plus judicieuses me paraissent
les considérations de Saint
Augustin, dans le cinquième livre de son De Civitate Dei; il
nous rend attentifs à l'absence d'avidité et
d'intérêt égoïste chez les Romains, de qui
toute la
volonté s'est concentrée dans cette unique
résolution : ou de vivre libres ou de mourir en braves (aut fortiter emori aut liberos vivere);
et c'est à
cette grandeur morale qu'Augustin attribue la grandeur de la puissance
romaine, comme sa durée.
Dans l'Introduction générale au
présent ouvrage,
j'ai parlé de forces ANONYMES qui contribuent
à «
configurer » la vie des peuples. Rome nous en fournit un
splendide
exemple. Je crois qu'on pourrait dire sans exagération que toute
la vraie grandeur de Rome est une « grandeur populaire » de
cette sorte anonyme. Si chez les Athéniens l'esprit
résidait dans la cime, il circulait à Rome dans le tronc
et les racines. Rome fut, de tous les peuples, le plus riche en
racines. C'est pourquoi elle résista à tant d'orages et
il fallut près d'un demimillénaire pour extirper le tronc
pourri. De là aussi l'étonnante grisaille de son
histoire. L'arbre romain n'a fait que du bois, comme disent les
jardiniers. il a porté peu de feuilles, moins encore de fleurs,
mais le tronc fut étonnamment robuste. Des peuples
s'élevèrent en y grimpant. Le poète et le
philosophe ne pouvaient prospérer dans l'atmosphère qui
lui était favorable : ce peuple n'aimait que les individus
où il se reconnaissait, l'extraordinaire éveillait sa
défiance. « Celui qui voulait être différent
des autres passait à Rome pour un mauvais citoyen »
¹).
Le peuple romain avait raison. Le meilleur homme
d'État pour Rome
était celui qui ne s'écartait pas — fût-ce de
l'épaisseur d'un cheveu — de ce que voulait la
collectivité, et qui savait ouvrir tantôt ici,
tantôt là, une soupape de sûreté, —————
¹) Mommsen: Römische
Geschichte, 8e éd., t. I, p. 24.
174 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN allonger les courroies de
transmission pour répondre aux
exigences de forces sans cesse accrues, y proportionner pistons et
régulateurs jusqu'à ce que la machine gouvernementale se
fût agrandie presque automatiquement et pourvue de tous ses
rouages administratifs — bref, un bon mécanicien. Tel
était le politique idéal pour ce peuple fort, conscient,
absorbé tout entier par les intérêts pratiques de
la vie. Dès qu'un homme s'avisait de dépasser cette
mesure, il commettait, par la force des choses, un attentat contre la
communauté.
Rome, je le répète — car c'est le fait
capital duquel
découlent tous les autres, — Rome n'est pas la création
de quelques individus, mais d'un peuple. Au contraire de la
Grèce, toutes les choses grandes sont ici véritablement
« anonymes ». Pas un seul de ses grands hommes n'atteint
à la grandeur du peuple romain tout entier. C'est donc à
bon droit que Cicéron s'approprie cette observation de Caton
l'Ancien et y trouve un encouragement : « Si notre État
l'emporte
sur d'autres par sa constitution, c'est qu'ailleurs ce furent des
hommes isolés qui fondèrent l'ordre politique par des
lois et des institutions, tels en Crète Minos, à
Lacédémone Lycurgue, à Athènes,
théâtre de révolutions si fréquentes,
Thésée, Dracon, Solon, Clisthène et beaucoup
d'autres....; tandis que notre république n'est point issue du
génie d'un seul, mais de plusieurs, et qu'il n'a point suffi
pour la constituer d'une vie d'homme, mais qu'il y a fallu l'effort
plusieurs fois séculaire de générations
successives » ¹). Même le chef d'armée n'avait
besoin, à Rome, que de laisser s'exercer librement les vertus
que possédait toute son armée — patience,
persévérance, dévouement, mépris de la
mort, bon sens, et surtout une pleine conscience de la
responsabilité devant l'État — pour être
assuré de
vaincre, sinon aujourd'hui, demain. Comme les troupes consistaient en
citoyens, chargés pour l'heure de défendre l'État,
de
même leurs chefs étaient des magistrats qui
n'échangeaient que tempo- ————— ¹) De re publica
II, 1.
175 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN rairement des fonctions
d'administrateurs, ou de conseillers
juridiques, ou de juges, contre un commandement militante; et en
général cela ne faisait guère de différence
qu'un fonctionnaire vînt à son tour de rôle en
remplacer un autre à la tête de l'armée : la notion
du « soldat » n'apparaîtra qu'à
l'époque de la décadence. Les Romains qui ont conquis le
monde ne furent pas des aventuriers, mais les plus
sédentaires des citadins et des paysans.
IDÉALS ROMAINS
Ici je pose cette question : peut-on vraiment dire
des Romains qu'ils
furent des « conquérants » ? Je ne crois pas.
Conquérants furent les Germains, les Arabes, les Turcs. Les
Romains, par contre, du jour où ils entrent dans l'histoire en
tant que nation individualisée, se caractérisent par leur
amour fanatique, fervent et — si l'on veut — étroit, pour leur
patrie. Ils sont enchaînés à ce coin de terre, pas
très sain ni très riche, par un sentiment indestructible;
et ce qui les pousse à la guerre, ce qui leur donne une
puissance invincible, c'est avant tout leur amour du sol natal et la
résolution de n'en céder la moindre parcelle qu'avec leur
vie. Le fait que ce principe ait conduit à un agrandissement
graduel de l'État ne prouve pas que les Romains brûlassent
du
désir des conquêtes : il atteste une
nécessité de leur position. Même aujourd'hui, la
PUISSANCE est le facteur capital dans le droit
international et l'on a
vu au dix-neuvième siècle les nations les plus pacifiques
augmenter sans cesse leur armement dans l'intérêt de leur
indépendance.
Combien plus difficile était la position de
Rome, au milieu d'un
pêle-mêle confus de peuples et de peuplades : toute proche,
la foule des tribus parentes, en lutte perpétuelle les unes avec
les autres; au delà, le chaos des Barbares et ses menaces
d'orages, le monde inexploré des Asiatiques et des Africains !
Une attitude défensive ne suffisait pas; si Rome voulait jouir
de la tranquillité, il lui fallait étendre de pays en
pays l'œuvre pacifique d'organisation et d'administration. Nous voyons
par l'histoire des États grecs à quoi arrivèrent
ceux des
peuples contemporains de Rome
176 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN qui ne possédaient pas
de coup d'œil politique; ce coup d'œil,
Rome s'en montra douée mieux qu'aucun peuple après ou
avant elle. Ses dirigeants n'agirent pas en vertu de conceptions
théoriques, comme nous serions enclins à le croire en
constatant un développement aussi logique; ils obéirent
bien plutôt à un INSTINCT infaillible.
C'est là
la meilleure des boussoles : heureux qui la possède !
On dénonce souvent, il est vrai, la
dureté romaine,
l'avidité romaine, l'égoïsme romain. Mais le moyen
de lutter, dans un monde pareil, pour son indépendance et sa
liberté, sans se montrer dur ? Peut-on conserver sa place dans
la lutte pour la vie, si l'on ne pense d'abord à soi ? La
possession n'est-elle pas la force ? Ce qu'on ne remarque pas, ou pas
assez, c'est que, le succès sans exemple des Romains ne saurait
être regardé comme le résultat de la dureté,
de l'avidité ou de l'égoïsme — lesquels
régnaient alentour autant sinon davantage, comme d'ailleurs
aujourd'hui — mais bien d'une supériorité intellectuelle
et morale. Supériorité sans doute unilatérale :
mais qu'est-ce qui n'est pas unilatéral en ce bas monde ? On ne
niera point qu'à certains égards les Romains aient senti
plus profondément et pensé avec plus d'acuité que
les autres hommes; à cela s'ajoute cette particularité
que, chez eux, le sentiment et la pensée agirent de concert en
se complétant.
J'ai parlé de leur amour du sol natal. Il
forme un trait
essentiel de l'âme de l'ancienne Rome. Ce n'est pas l'amour
purement intellectuel des Hellènes, toujours prêt
à déborder, éclatant en hymnes de joie, mais qui
non moins aisément cède aux conseils perfides de
l'égoïsme; ce n'est pas l'amour verbeux des Juifs : on
connaît leurs lamentations si touchantes sur la
« captivité de Babylone », mais on sait aussi qu'une
fois libres de rentrer chez eux grâce à la
magnanimité de Cyrus qui les renvoyait chargés de
trésors, les pauvres seuls partirent, forcés au retour
par les riches, qui aimèrent mieux s'imposer un sacrifice
d'argent que de quitter le pays étranger où leurs
affaires prospéraient si bien. Non, cet
177 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN amour, chez les Romains, est
fidèle, taciturne, pas plus
sentimental qu'expansif, mais prêt à tous les sacrifices
: nul Romain, nulle Romaine n'hésita jamais à offrir sa
vie pour la patrie.
Comment s'expliquer un amour aussi
démesuré ? Rome ne fut
pas, de longtemps, une ville riche. Sans sortir d'Italie, on pouvait
trouver mainte contrée bien plus fertile. Mais ce que Rome
donnait et garantissait, c'était pour l'homme, au point de vue
moral, une existence digne du nom d'homme. Les Romains n'ont pas
inventé le mariage; ils n'ont pas inventé le droit; ils
n'ont pas inventé l'État ordonné et protecteur des
libertés individuelles : tout cela naît de la nature
humaine et se rencontre partout sous quelque forme ou à quelque
degré que ce soit. Mais ce que les peuples aryens concevaient
sous ces notions comme base de toute moralité et de toute
culture, cela n'avait jamais été instauré nulle
part solidement avant les Romains ¹). Les Grecs
s'étaient-ils —————
¹) Pour les peuples aryens en particulier cf. l'excellent ouvrage
de
Leist : Graeco-italische
Rechtsgeschichte (1884) et son Altarisches
Jus civile (1856); puis Jhering : Vorgeschichte der Indoeuropäer.
Les recherches ethnographiques des dernières années ont
mis de plus en plus hors de doute que le Mariage, le Droit et
l'État
existent partout sous une forme ou sous une autre, même chez les
sauvages les moins développés intellectuellement. Et l'on
ne saurait trop insister sur ce point, car la manie
évolutionniste et le dogmatisme pseudoscientifique du
dix-neuvième siècle ont introduit dans la plupart des
ouvrages de vulgarisation des exposés fabriqués de toutes
pièces, auxquels il serait vraiment temps de substituer les
résultats certains acquis par d'exactes enquêtes.
Même des ouvrages sérieux sont infectés de ce
virus. C'est ainsi que Lamprecht, dans sa Deutsche Geschichte, t. I,
donne de la vie sociale des anciens Germains une prétendue
description qu'il dit avoir rédigée « sous, les
auspices
de l'ethnographie comparée » : il évoque un temps
où aurait régné chez les Germains « une
promiscuité sexuelle illimitée », où
l'inceste était coutume, etc.; à cet état de
promiscuité se serait substitué, dans le cours des
âges, l'état de matriarcat, marquant un premier
progrès.... et ce joli conte se poursuit pendant des pages : on
croit ouïr les premiers bégaiements d'une nouvelle
mythologie ! — Pour ce qui est du matriarcat, depuis les
premières
études que lui ont consacrées Bachofen (das Mutterrecht, 1861), Mc Lennan (Studies in
178 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN trop approchés
dé l'Asie ? civilisés trop
subitement ? Les Celtes, tout aussi bien doués,
s'étaient-ils tellement ensau- ————— ancient history, 1876),
Giraud-Teulon (Les origines du
mariage et
de la famille, 1885), son extrême rareté même
chez
les peuples les plus incultes est mieux apparue à mesure que se
sont précisés les éléments de sa
définition. Si en effet l'on entend par ce mot non seulement un
système de filiation tel que la mère (et non le
père) transmette aux enfants leur nom de famille, leur rang et
leur propriété, mais encore un régime familial
dans lequel — vu l'indétermination de la paternité — la
mère (ou un oncle maternel) exerce une influence
prépondérante en vertu de la parenté
utérine seule incontestablement établie, les exemples se
réduisent à deux ou trois, qui eux-mêmes appellent
des réserves (voir sur les Malais du Menangkabo van Hasselt : Volksbeschrijving van Midden-Sumatra
et Marsden : History
of Sumatra, p. 262 et suiv. Cf. aussi Post: Afrikanische Jurisprudenz, I, 51 et
suiv., Wilken : Het matriarchaat bij
de oude Arabieren,
etc.). Dans la grande majorité des cas où se rencontre le
système de filiation utérine, il n'y a pas «
matriarcat »
au sens propre du terme, c'est-à-dire suppression du pouvoir
ou des droits paternels (Westermarck : The Origin and
Development of the Moral Ideas I, 598; Dargun: Mutterrecht und Vaterrecht, p. 3 et
suiv. Cf. pour des preuves
détaillées Curr : The
Australian Race I, 60 et
Codrington : Melanesians, p.
34, où l'on voit que c'est le
père qui demeure le chef de la famille et la gouverne;
Hübbe-Schleiden : Ethiopien,
p. 151 et 153, qui établit le
pouvoir illimité du père sur les enfants chez les
Mpongwe; Sibree : The Great African
Island,
p. 328, qui
fournit une démonstration analogue pour Madagascar, etc.). Mais
d'ailleurs, sous quelque forme qu'on la conçoive, cette coutume
est toujours demeurée « absolument étrangère
» aux Aryens, même avant que se fût
détaché
du tronc commun le rameau germanique (Jhering: Vorgeschichte, p. 61
et suiv.); et les documents les plus anciens de la langue aryenne
attestent déjà « la position dominante de
l'époux
et du père de famille » (Leist : Graeco-ital. Rechtsg., p.
58. Cf. aussi O. Schrader : Reallexikon
der indogermanischer
Altertumskunde, 2e éd. 1897).
La thèse contraire
manque donc de toute base scientifique. — Il est bien plus important
encore de spécifier que « l'ethnographie comparée
»
invoquée par Lamprecht n'a jamais découvert, en aucun
lieu du monde, la promiscuité sexuelle entre les hommes. Dans un
petit livre paru en 1896 et qui résume de la façon la
plus objective toutes les enquêtes relatives à cet objet :
Die Formen der Familie und die Formen
der Wirtschaft, par Ernst
Grosse, on peut voir comment les philosophes soi-disant empiriques,
Herbert Spencer à leur tête, et les «
autorités » plus « empiriques » encore
dé l'anthropologie
et de l'ethnographie, statuèrent a priori qu'il DEVAIT
y avoir
eu « promiscuité déréglée »
chez les
peuples
179 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN vagés dans le Nord
qu'ils ne pussent plus rien construire, plus
rien organiser, ni fonder un État ? ¹). On ne serait-ce pas ————— non
développés, pour la simple raison que la doctrine de
l'évolution l'exigeait; et naturellement ils trouvèrent
partout des confirmations de leur postulat. Seulement des études
plus sérieuses, poursuivies de peuple en peuple sans nul parti
pris, en firent paraître
l'inanité, et Grosse peut déclarer, après avoir
fourni ses preuves que l'on trouvera dans l'ouvrage cité
plus haut : « Il n'existe proprement pas un seul peuple primitif
chez
lequel les relations sexuelles se rapprochent de l'état de
promiscuité ou même y puissent faire songer. La famille
individuelle solidement constituée n'est en aucune
manière une conquête tardive de la civilisation, elle
existe déjà comme règle sans exception au
degré le plus inférieur de la culture ». (p.
42). Voici,
sur la même question, les conclusions d'un savant
français, J. Deniker, dans ses Races
et Peuples de la terre
(1910) : « On entend dire souvent que l'évolution du
mariage a pour point de départ un « état de
promiscuité » dans lequel vivait jadis l'humanité :
tout
homme pouvait alors s'accoupler avec toute femme — « comme les
animaux », ajoute-t-on parfois, oubliant que parmi les animaux
les plus proches
de l'homme cet état de promiscuité est plutôt
exceptionnel et que la famille polygame ou monogame
existe chez un grand nombre d'oiseaux ou de
mammifères. L'hypothèse de la promiscuité.... a
peu
de défenseurs aujourd'hui.... Les témoignages de
l'histoire se réduisent à trois ou quatre textes
d'Hérodote, de Strabon et de Solin, dont l'interprétation
n'est rien moins que persuasive. » Et quant à
l'état
actuel : « La longue liste des peuples pratiquant la
promiscuité, dressée par Lubbock, diminue à mesure
que l'on connaît mieux ces peuples. Certains d'entre eux comme
les Fuégiens (cf. Hyades et Deniker), les Bochimans, les
Polynésiens (cf. Westermarck), les Iroula (cf. Thurston) les
Teehurs de l'Oudh (cf. W. Crooke) doivent être impitoyablement
rayés de cette liste, puisqu'ils ont tous le mariage individuel
et aucune trace de promiscuité. D'autres, comme les Australiens,
les Todas, les Naïrs y ont été inscrits parce qu'ils
pratiquaient le « mariage par groupes » ou certaines formes
de
polyandrie, ce qui n'est pas la même chose que la
promiscuité. Il ne reste de toute la liste que deux ou trois
peuplades (ex. les Olo-Ot de Bornéo) sur lesquelles on n'a
d'ailleurs aucun renseignement exact en général »
(p. 272
et 273).
Quand Deniker écrivait ces lignes, le «
mariage par groupes »,
déjà étudié par Howitt et Fison
(Kamilaroi et Kumai, 1880; Australian group relations, 1883),
et
qui l'a été depuis par les mêmes auteurs pour
d'autres peuplades d'Australie ou des Indes (Fison : Classificatory Relationship, 1895;
Howitt : Native Tribes of South East
Australia, —————
¹) Aug. Thierry, Mommsen, etc.
180 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN plutôt qu'à Rome
des mélanges de sang intervenus au
sein de la tribu-mère commune contribuèrent, non moins que ————— 1906) et aussi par
Spencer et Gillen (Native Tribes of
Central Australia, 1899; Northern
Tribes,
1905), par N. W. Thomas (Kinship and
Marriage in Australia, 1906), par Rivers (The Todas, 1906) etc.,
nous était volontiers représenté comme un «
premier essai » de réglementer les rapports sexuels et de
constituer les liens de famille au moyen d'une forme de mariage non
individuel, faisant des hommes d'un certain groupe les maris de droit
de toutes les femmes d'un certain autre groupe (à l'exclusion de
celles du leur), et réciproquement. Mais on a dû
reconnaître, dans presque tous les cas soumis à un
sérieux examen, que ce « droit » purement virtuel se
ramène en fait à un devoir : le devoir d'abstention
sexuelle entre gens du même groupe, et qu'il existe avec le
mariage individuel exogame. Aussi Westermarck, qui fait justice de
l'hypothèse de la promiscuité dans son History of Human
Marriage (1891), repousse-t-il également dans son Origin and
Development of Moral Ideas (1906) celle qui tend à faire
du
prétendu « mariage par groupes » collectif une des
« condition primitives de l'humanité » (comme le
veut Howitt). Thomas va plus loin encore et conteste qu'aucune des
coutumes relevées en Australie autorise à affirmer
l'existence actuelle ou passée d'un système de cette
sorte.
D'autant plus intéressant est le «
mariage par groupes » tel que
le pratiquent réellement beaucoup d'Australiens,
c'est-à-dire sous la forme du mariage individuel exogame. Je
m'y arrêterai un instant parce que cet exemple, bien propre
à nous éclairer sur les méthodes de la
pensée scientifique au dix-neuvième
siècle, fera voir au lecteur à quel point nous nous
sommes trompés dans notre mince estime pour les « sauvages
» et combien hâtivement nous avons conclu d'observations
superficielles à des survivances d'« états
primitifs » tout imaginaires. Les aborigènes de
l'Australie
centrale passent, on le sait, pour les plus arriérés des
hommes. Lubbock, dans ses Prehistoric
Times, les tenait pour de
« misérables sauvages, hors d'état de compter leurs
propres doigts, ou ceux mêmes d'une seule main » Aussi le
voyageur Eyre jugea-t-il singulièrement baroques les
restrictions qui limitaient le droit au mariage chez ces pauvres
diables « où un homme ne peut épouser une femme qui
porte le même nom que lui, quand même elle ne lui est
parente à aucun degré ». Son étonnement
s'expliquait assez : par quel absurde caprice des gens qui,
d'après la théorie de l'évolution, étaient
tenus de se vautrer dans une bestiale promiscuité,
contrevenaient-ils à ce devoir ? Là-dessus des
fonctionnaires anglais qui avaient résidé parmi eux de
longues années nous informèrent que leur vie spirituelle
tout entière était d'une complication si fabuleuse que
nous nous y retrouverions malaisément : ainsi, par exemple, ces
gens prétendument
181 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN l'action sélective des
circonstances géographiques et
historiques, à produire des aptitudes anormales (avec, naturelle- ————— incapables de
compter jusqu'à cinq croient à un mode de
transmigration psychique beaucoup plus subtil que celui qu'enseigna
Platon et font de cette croyance la base de leur religion.... Quant
à leurs institutions matrimoniales, c'est bien mieux encore.
Dans la contrée dont il s'agit habite une peuplade
entièrement homogène, les Aruntas. Défense est
faite à ses ressortissants de s'unir par mariage à des
ressortissants d'autres tribus : on conserve par ce moyen la
pureté de la race. Mais pour parer aux effets
délétères d'un consanguinisme prolongé (car
les Germains de Lamprecht, au régime qu'il leur suppose,
seraient tous devenus des crétins longtemps avant de se produire
sur la scène de l'histoire !) les Aruntas se sont
avisés
d'une ingénieuse combinaison (laquelle d'ailleurs, se retrouve
sous des formes diverses dans bien d'autres peuplades du continent
australien, ainsi qu'en font foi les ouvrages cités plus haut) :
ils divisent idéellement toute leur tribu en quatre groupes —
disons les groupes a, b, c, d.
Un jeune homme du groupe a ne
peut
épouser qu'une jeune fille du groupe d; le b masculin, que le c
féminin; le c
masculin, que le b
féminin; le d
masculin, que l'a
féminin. Les enfants d'a
et d reconstituent le
groupe b; ceux de b et c, le groupe a; ceux de c et b, le groupe d;
ceux de d et a le groupe c (voir dans Deniker, op. cit., p. 276, et dans
Westermarck, Moral Ideas, II,
390, le résumé des
combinaisons pour les clans Gamuch et Krokitch des Australiens
Wotjoballuk et pour les classes Ipai et Ipatta, Kubi et Kubitha, Muri
et Matha, Kumbu et Butha des tribus Kamilaroi — combinaisons
grâce auxquelles « l'inceste n'est possible qu'entre le
grand-père et la petite-fille, c'est-à-dire réduit
pratiquement à zéro »). Dans le cas qui m'occupe,
je
simplifie outre mesure, et non seulement dans la crainte que le
lecteur, pris de vertige, arrive à ne plus pouvoir compter
lui-même jusqu'à 5, mais parce que la subtilité du
système est apparue aux yeux des récents investigateurs
beaucoup plus compliquée encore et que peu de savants se
flattent à cette heure de l'avoir compris entièrement
(témoin les exposés divergents d'Andrew Lang, de Durkheim
et de bien d'autres).
Quel que soit exactement le système que j'ai
essayé
d'esquisser, on ne peut nier qu'il restreigne en une forte mesure nos
sacro-saints « droits de la passion ». Mais je demande s'il
est un
éleveur, même parmi ceux dont l'expérience se
complète d'une solide instruction scientifique, qui eût
trouvé mieux pour satisfaire aux deux lois fondamentales
imposées à l'élevage par l'observation : 1°
conserver la race pure (et par conséquent empêcher
l'immixtion du sang étranger); 2° éviter un
consanguinisme prolongé (et par conséquent trouver
quelque moyen de renouveler le sang dans les limites de la race). Voir
à ce sujet mon
182 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN ment, des
phénomènes de régression concomitants) ?
¹) Je n'en sais rien. Mais il est certain qu'il n'y eut pas, avant
les ————— chap. IV. La
solution australienne peut se définir : exogamie
par rapport au groupe, endogamie par rapport au clan ou à la
tribu. Un
phénomène de cette sorte commande notre respect — et
notre silence. Devant un tel spectacle, mieux vaut se taire aussi
sur les constructions théoriques où se complut le
dix-neuvième siècle finissant et dont j'ai dû
entretenir le lecteur. Mais que dire si, détournant nos regards
des laborieux tâtonnements de ces bons Aruntas, nous les
reportons sur Rome et voyons se dresser, au sein d'un monde
abominable, ces trois formes d'idéal social conçues par
le cœur du peuple longtemps avant qu'elles ne reçussent leur
consécration légale sur les tables de fer : la
sainteté du mariage, la juricité de la famille, enfin la
liberté de son chef, seigneur et maître en la maison ?
¹) Récemment encore on aimait à se
représenter la
population de Rome comme une espèce de mosaïque
formée de toutes sortes de peuples juxtaposés. Leurs
traditions devaient être d'origine grecque, leur organisation
politique d'origine étrusque, leur droit d'origine sabine, leur
esprit d'origine samnite, etc. Rome n'aurait été qu'un
mot, qu'un nom, la désignation commune d'un lieu de rendez-vous
international. Cette bulle de savon, montée comme une
écume du cerveau d'érudits fatigués, a
crevé comme tant d'autres entre les mains de Mommsen. Les faits
et le bon sens s'élèvent également contre
l'insanité d'une hypothèse « tendant à
représenter comme un amas chaotique de débris
étrusques et sabins, grecs et même pélasges, le
peuple qui a su, mieux que presque tous les autres, développer
avec pureté, et selon son instinct de peuple, sa langue, son
État, sa religion » (Römische
Geschichte I, 43). Que, d'autre part, ce
peuple si parfaitement homogène et si particulier soit issu d'un
croisement primitif de différents clans apparentés, cela
est certain, et Mommsen lui-même l'établit; il admet
deux clans latins et un clan sabellin; plus tard s'ajoutèrent
bien d'autres éléments, mais alors le caractère
national romain était déjà assez fixé pour
s'assimiler l'étranger. Il n'en serait pas moins absurde «
de
compter Rome au nombre des peuples métis » (loc. cit., p.
44). Il est
très vrai par contre — mais c'est une tout autre affaire
— que les aptitudes les plus extraordinaires et les plus individuelles,
la force la plus résistante, résultent de croisements :
Athènes en fut un exemple splendide, Rome un autre, de
même que l'Italie et l'Espagne du moyen âge ou la Prusse et
l'Angleterre d'aujourd'hui (voir pour les précisions mon chap.
IV).
À
cet égard le mythe grec qui représente les Latins
issus de l'union d'Hercule avec une vierge hyperboréenne
mérite l'attention comme un de ces traits
incompréhensibles d'on ne sait quelle sagesse
innée; au lieu que les tentatives
désespérées de Denys
183 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN Romains, une
réglementation sacrée, honorable, et en
même temps pratique, du mariage et de la famille, ni un droit
rationnel fondé sur des bases fermes et susceptibles de
développement, ni une organisation politique de taille à
résister aux secousses d'une époque chaotique. Si les
rouages simples et frustes de l'État romain primitif
marchèrent
souvent à faux et eurent parfois besoin de réparation,
ce n'en fut pas moins une œuvre magnifique, bien adaptée
à son but comme aux nécessités de l'époque.
Le droit y fut, dès le début, senti et pensé d'une
manière étonnamment délicate et sa limitation
répondit aux circonstances. Mais, surtout, la famille ! Rome
seule la donna au monde, et si belle que le monde n'en a jamais revu de
semblable ! Chaque citoyen, tant plébéien que patricien,
était maître, était roi dans sa maison; sa
volonté dépassait la mort, par la liberté absolue
de tester et la sainteté du testament; sa demeure était
mieux garantie que la nôtre contre les intrusions
gouvernementales et administratives. À la différence du
système patriarcal sémitique, c'est le principe de
l'agnation ¹) que Rome avait adopté, se préservant
ainsi
dès l'abord de tous les désordres qu'entraînent
ailleurs les intrigues des belles-mères et le gouvernement des
femmes; mais en revanche la mater
familias était honorée
comme une reine, et combien estimée, et combien chérie !
Où trouverait-on l'équivalent dans le monde de ce
temps-là ? Peut-être en dehors de la zone
civilisée,
mais nulle part en dedans. Et c'est pourquoi le Romain aimait sa patrie
d'un amour si tenace et versait ————— d'Halicarnasse
(qui vivait à l'époque de la
naissance du Christ) pour démontrer l'origine grecque des
Romains « attendu qu'il est impossible qu'ils soient d'origine
barbare », prouvent d'une façon naïvement touchante
combien il est
dangereux d'allier beaucoup d'érudition à des opinions
préconçues et au goût immodéré du
raisonnement.
¹) En vertu de ce principe il n'y a
parenté au sens
juridique
qu'entre les collatéraux descendant par mâles d'une
même souche masculine, parce que c'est la parenté du
côté du père, non du côté de la
mère, qui constitue la famille agnatique; et seul un mariage
conclu dans les formes prescrites produit des enfants appartenant de
droit à cette famille.
184 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN pour elle le sang de son cœur.
Rome était pour lui la famille et
le droit, le roc de la dignité humaine dressé au milieu
d'une mer écumante !
Ne commettons pas l'erreur de croire que quelque
chose de grand se
puisse accomplir en ce monde sans la collaboration d'une force purement
idéale. L'idée, à elle seule, évidemment
n'y suffirait pas; il faut qu'il s'y ajoute quelque
intérêt palpable, fût-ce un intérêt
d'outre-tombe comme chez les martyrs. Mais sans élément
idéal la lutte pour le seul gain trahit bientôt l'espoir
du lutteur : il manque de force de résistance. Une foi,
voilà ce qui décuple sa capacité d'action et
voilà ce que j'appelle, par opposition à
l'intérêt immédiat et momentané —
volupté, richesse, que sais-je ? — une impulsion
idéale. Comme le dit Denys d'Halicarnasse des anciens Romains :
« Ils avaient une grande idée d'eux-mêmes et, par
suite, ils ne pouvaient rien faire qui fût indigne de leurs
ancêtres » (I, 6). En d'autres termes, ils tenaient leurs
yeux fixés sur certain IDÉAL
qu'ils se formaient
d'eux-mêmes. Ce mot d'idéal, je ne le prends pas au sens
vague et heureusement aboli de la « fleur bleue »
romantique;
j'entends désigner par là cette force qui poussait le
sculpteur grec à faire surgir de la pierre le dieu et qui
enseignait, au Romain à envisager sa liberté, ses droits,
son association avec une femme dans le mariage, son association avec
d'autres hommes dans la communauté, comme quelque chose de SACRÉ, comme le bien le plus
précieux que puisse octroyer la
vie. Un roc, ai-je dit, non point quelque nébuleuse Utopie. De
semblables aspirations ont existé plus ou moins chez tous les
Indo-Européens — comme rêve : la crainte sacrée, le
respect religieux apparaissent sous des formes diverses chez tous les
membres de cette famille; mais la force opiniâtre qui
était nécessaire pour réaliser le rêve dans
la pratique, nul ne l'a possédée au même
degré que les Romains ¹). — Refusons-nous donc à
admettre
que des —————
¹) Concevoir « la nécessité de se sacrifier
pour
un idéal », c'est là,
185 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN « brigands »
puissent
accomplir les actes qu'accomplit l'État
romain pour le plus grand bien du monde. Mais une fois convaincus de
l'absurdité d'une telle vue, creusons davantage : alors nous
reconnaîtrons que ces Romains furent une puissance civilisatrice
sans pareille et que, s'il leur fut donné de l'être, c'est
qu'en dépit de graves défauts et de lacunes
intellectuelles trop évidentes, ils possédèrent de
hautes qualités spirituelles et morales.
LA LUTTE CONTRE LES SÉMITES
Parlant de l'alliance conclue entre les Babyloniens
et les
Phéniciens pour subjuguer la Grèce et l'Italie, Mommsen
(I, 321) exprime cette opinion : « du coup, la
liberté et la civilisation eussent disparu de la
face du monde ». Rendons-nous bien compte de ce que signifient
ces
paroles sous la plume d'un homme qui, comme nul autre, domine
entièrement son sujet : disparues de la face du monde,
détruites donc à jamais la liberté et la
civilisation ! Au lieu de « civilisation », j'eusse
préféré dire « culture », puisqu'on ne
peut dénier aux Babyloniens et aux Phéniciens plus qu'aux
Chinois le titre de « civilisés » — mais qu'importe
ici ma terminologie, du moment qu'il n'y a aucun doute sur ce que
Mommsen veut nous faire entendre ? Il suffit, d'ailleurs, de
consulter un ouvrage sérieux, entre tous ceux qui contiennent
l'exposé détaillé et scientifique de la
civilisation phénicienne ou babylonienne, pour apprendre sur
quoi se fonde un jugement de si considérable portée. On
apercevra bientôt ce qui distingue une « colonie »
hellénique d'un « comptoir » phénicien; et
par la différence entre Rome et Carthage, qui deviendra tout de
suite apparente, on s'instruira de ce ————— selon Gustave Le
Bon : Lois Psychologiques de
l'Évolution des Peuples (p. 27), un élément
essentiel de la
supériorité de l'ancien Romain et de
l'Anglo-Américain actuel. Parlant des Romains de la
décadence, il observe (p. 30) : « Ils avaient perdu les
qualités de caractère : la persévérance,
l'énergie, l'invincible ténacité, l'aptitude
à se sacrifier pour un idéal, l'inviolable respect des
lois, qui avaient fait la grandeur de leurs aïeux. » Il
tient (p.
146) que les sociétés humaines disparues se sont
évanouies dès que « l'idéal » qui les
soutenait « a cessé de subjuguer les âmes ».
186 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN que signifie ce mot : «
une force idéale » — alors
même que cette force s'emploie dans le domaine d'une politique
d'intérêts matériels ou égoïstes.
Combien, par exemple, Jhering nous donne à penser quand il
signale une différence essentielle entre les « voies
commerciales » des Sémites et les « voies
militaires » des Romains, celles-là répondant
à un instinct d'expansion et de possession, celles-ci à
un besoin de concentration et de défense nationale. On
apprendra aussi à distinguer entre les authentiques et les
prétendus « brigands » : d'un côté,
ceux qui ne civilisent que dans la mesure où ils s'entendent
(avec quelle enviable adresse !) à s'approprier toutes les
inventions pratiquement utilisables, à les exploiter pour leur
compte, à susciter des besoins artificiels chez les peuples
étrangers dans l'intérêt de leur négoce,
sans se faire d'ailleurs aucun scrupule de ravir tout droit humain
même à leurs plus proches parents de race; qui nulle part
n'organisent rien hormis des impôts et l'esclavage sous sa forme
la plus cruellement irresponsable; qui au demeurant n'essayent jamais,
en quelque pays qu'ils prennent pied, de le gouverner en l'ordonnant,
mais qui, toujours et uniquement en quête d'objets de commerce,
laissent le reste en l'état de barbarie où ils le
trouvent; de l'autre côté, ceux qui, partant de leur foyer
comme d'un centre immuable, font rayonner peu à peu au dehors
leur influence toute d'ordre et de clarté et cèdent en
cela non pas au caprice, mais à une nécessité
qu'ils ne sauraient éluder s'ils veulent conserver pour
eux-mêmes les bienfaits des institutions créées par
eux; qui jamais ne choisissent le rôle de conquérants
quand ils s'en peuvent dispenser; qui épargnent, qui honorent si
possible chaque individualité ethnique; avec cela, si excellents
organisateurs que des peuples les viennent solliciter d'étendre
jusqu'à eux les bénédictions de cet Ordre dont
ils les voient jouir ¹). Ajoutez qu'en même —————
¹) Un des derniers exemples est celui des Juifs qui, vers l'an 1,
firent supplier Rome de les délivrer de leur dynastie
sémitique et d'ad-
187 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN temps qu'ils assurent
libéralement les garanties du magnifique
droit « romain » à des nations de plus en plus
nombreuses, ils s'efforcent de concilier les divers droits
étrangers afin de fonder — toujours sur la base du leur propre —
un « droit mondial » d'application générale
¹).
Est-ce là vraiment du « brigandage » ? N'assistons-nous pas
plutôt ici aux travaux préparatoires qui vont fonder le
règne durable des idéals indoeuropéens de
liberté et de civilisation ? Tite-Live dit — et il dit bien:
« Ce ne sont pas nos armes seules, ce sont aussi les lois
romaines qui nous ont conquis notre immense influence. »
On le voit : rien n'est plus faux que de
représenter Rome, ainsi
qu'on a coutume, comme la nation conquérante par excellence.
Même quand elle fut devenue infidèle à
elle-même, ou plutôt quand le peuple romain eut disparu
totalement de la terre et qu'il n'en demeura que l'idée, planant
comme un fantôme sur son tombeau, même alors il sembla
impossible de s'écarter beaucoup du grand principe qui avait
dirigé sa vie : et les grossiers empereurs-soldats ne
réussirent pas à détruire entièrement cette
tradition. Aussi constate-t-on que l'authentique « foudre de
guerre » n'existe pas, comme phénomène individuel,
chez les Romains. Sans ————— mettre leur pays
au nombre des provinces
romaines. On sait la reconnaissance qu'ils marquèrent plus tard
pour le gouvernement doux et tolérant de ce nouveau
maître.
¹} Sur le jus
gentium, dont la définition manque ordinairement
de clarté, Esmarch écrit (Römische Rechtsgeschichte,
3e éd., p. 185) : « Ce droit, au
sens romain, ne doit être
conçu ni comme un agrégat de règles juridiques
dont la concordance fortuite aurait été constatée
par la comparaison des droits en vigueur chez tous les peuples connus
des Romains, ni comme un droit commercial existant objectivement et
sanctionné par l'État romain, mais comme une
réglementation des rapports internationaux de droit
privé, qui procède, en sa substance essentielle, d'une
conception de l'ordre née au plus profond de la conscience
populaire romaine. » — Dans chaque pays particulier, les Romains
s'abstinrent autant que possible de modifier les conditions locales
juridiques : preuve surprenante du grand respect qu'ils
témoignaient (à l'époque de leur véritable
apogée) pour toute individualité.
188 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN même prendre pour terme
de comparaison un Alexandre, un Charles
XII ou un Napoléon Ier, je me
contenterai de demander si Hannibal
n'apparaît pas à lui tout seul plus fertile en
stratagèmes, plus prompt aux coups d'audace, plus original et
plus déterminé — disons plus génial au point de
vue militaire — que tous les imperators ensemble ?
Rome — inutile de le dire — n'a pas combattu pour
une Europe future ou
dans le but d'accomplir une tâche culturelle de lointaine
portée : elle a combattu pour soi. Mais par cela même
qu'elle défendit ses intérêts propres avec
l'énergie sans scrupule d'un peuple moralement fort, elle
préserva d'un échec certain et irrémédiable
ce « développement spirituel de l'humanité qui
s'assure sur la race indogermanique ». Rien ne l'atteste mieux
que la plus décisive de ses luttes : son long duel avec CARTHAGE.
Si l'évolution politique de Rome n'avait pas
été jusqu'alors d'une logique aussi stricte, si elle
n'avait pas soumis et discipliné à temps l'Italie, cet
attentat mortel contre la liberté et la civilisation, dont on
parlait tout à l'heure, aurait été commis par ses
ennemis alliés d'Asie et d'Afrique. En présence de
situations exceptionnellement graves, d'où va dépendre
l'orientation de l'histoire universelle, que peut le héros
individuel ? Alexandre avait détruit Tyr et méditait la
destruction de Carthage quand survint sa mort prématurée,
ne laissant de lui que le souvenir de son génie; mais le peuple
romain, qui avait la vie dure, était de taille à
s'attaquer à cette rude tâche qu'il résuma dans la
formule lapidaire: delenda est
Carthago.
A-t-on assez, de Polybe à Mommsen,
gémi et
moralisé sur l'anéantissement de Carthage par les
Romains ! C'est un contraste rafraîchissant, quand, par hasard,
on rencontre un écrivain qui, comme Bossuet, rapporte simplement
: « Carthage fut prise et réduite en cendres par Scipion
Emilien qui confirma par cette victoire le nom d'Africain dans sa
maison et se montra digne héritier du grand Scipion, son
aïeul » ¹).
—————
¹) Œuvres complètes,
éd. Lefèvre et Firmin
Didot,
1836, Tome X : Discours sur
l'Histoire universelle, p. 161.
189 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN Quoi ! nulle attitude
scandalisée ? pas même le
commentaire obligé sur ces malheurs qu'infligea la Providence
à Rome pour la châtier de son forfait ? Je n'écris
pas une histoire de Rome et je n'ai point dès lors à
m'ériger en juge des Romains. Mais une chose m'apparaît
claire comme le jour : si le peuple phénicien n'avait
été exterminé, si la destruction radicale de sa
dernière capitale n'avait privé de leur centre de
ralliement ses survivants qu'elle contraignit à se fondre en
d'autres nations, jamais l'humanité n'aurait connu ce
dix-neuvième siècle dont certes ! nous avouons humblement
les faiblesses et les folies, mais qui n'en est pas moins pour nous un
sujet de légitime orgueil et qui nous encourage à
espérer mieux encore de l'avenir. Étant donnée la
prodigieuse ténacité des Sémites, nul doute qu'il
eût suffi du moindre ménagement pour que la nation
phénicienne ressuscitât; dans une Carthage à demi
incendiée seulement, son flambeau aurait continué de
brûler sous les cendres, prêt à jeter de nouvelles
flammes dès l'instant que l'empire romain eût tendu
à se décomposer. À l'heure qu'il est, nous n'en
avons
pas encore fini avec les Arabes ¹) qui si longtemps menacè- —————
¹} La lutte qui, vers la fin du dix-neuvième siècle,
mit
aux prises dans l'Afrique centrale l'État indépendant du
Congo
et les Arabes, forma un nouveau chapitre de cette vieille guerre
engagée entre Sémites et Indo-Européens pour la
domination du monde. Il n'y a guère plus de cent cinquante ans
que les Arabes ont pénétré de la côte
orientale dans l'intérieur du continent noir et, peu à
peu, jusqu'à l'Atlantique. Hamed ben Mohamed ben Juna, plus
connu sous le nom de Tippoo-Tip, fut longtemps le maître
incontesté d'un puissant empire qui occupait presque toute la
largeur de l'Afrique sur une zone d'environ vingt degrés. De
nombreuses peuplades que Livingstone avait trouvées
prospères et paisibles ont été partiellement
détruites (on sait que le trafic des esclaves constitue la
principale source de revenus pour les Arabes, et il ne fut jamais plus
intense que dans le cours de ce demi-siècle). Ou bien elles ont
subi au contact de leurs maîtres sémites une
singulière transformation : passant de l'état de grands
enfants bêtes à celui de bêtes sauvages, et tombant
même au cannibalisme, alors qu'il tend ailleurs à
diminuer. Un autre fait digne de remarque c'est que les mêmes
Arabes n'en ont pas moins, quand ils le jugeaient profitable,
fondé de superbes
190 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN rent gravement notre
existence; leur création — l'Islam — oppose
le plus puissant obstacle à tout progrès de la
civilisation et suspend une épée de Damoclès sur
notre culture partout où elle s'efforce vers le mieux, en Europe
autant qu'en Asie et en Afrique. Les Juifs sont moralement si
supérieurs â tous les autres Sémites qu'on se fait
scrupule de les ranger avec ceux-ci (qui, d'ailleurs, furent de tout
temps leurs ennemis héréditaires); mais il faudrait
être aveugle, ou bien hypocrite, pour méconnaître
que le problème créé par l'intrusion du
judaïsme parmi nous compte au nombre des plus difficiles et des
plus périlleux du moment présent. Eh bien, qu'on imagine
ce qu'ajouterait à ces difficultés et à ces
périls une nation phénicienne ayant depuis des milliers
d'années occupé tous les ports, accaparé tout le
commerce, en possession de la plus riche métropole du monde et
d'une religion nationale immémorialement antique (quelque chose
comme des Juifs qui n'auraient jamais connu de prophètes) !
Affirmer qu'en de telles conditions ce que nous appelons l'Europe
n'eût jamais pu se constituer, c'est avancer un fait
objectivement démontrable et qui n'a rien de commun avec les
constructions fantaisistes d'une chimérique philosophie de
l'histoire.
Je ne saurais mieux faire, ici encore, que de
renvoyer le lecteur aux
ouvrages savants sur les Phéniciens et avant ————— exploitations
agricoles, qu'ils dirigent en gens policés,
instruits et avisés : de sorte que certaines parties du Congo
ont été mises par eux en valeur avec autant de
succès qu'un domaine alsacien bien tenu. À Kassongo, les
troupes
belges ont trouvé des maisons arabes avec des rideaux de soie,
des couvertures de l'Atlas, des meubles artistement sculptés, de
la vaisselle d'argent, etc.; cependant les indigènes de cette
région devenaient esclaves ou anthropophages : exemple topique
de la différence qu'il y a entre civiliser et répandre la
culture (Cf. notamment Hinde : The
fall of the Congo Arabs, 1897, p.
66 et suiv., 184 et suiv., etc.) — Sur le danger que fait courir
â tous les empires coloniaux la propagande des Hadjis, sur la
menace perpétuelle de la « guerre sainte », sur les
fréquentes explosions du fanatisme musulman et les
méthodes toujours pareilles qui servent à
l'entretenir, il est superflu d'insister.
191 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN tout — parce qu'elle est
aisément accessible — à l'Histoire romaine de Mommsen :
soit au magistral exposé
intitulé « Carthage » qui forme le premier chapitre
de son livre troisième. La stérilité spirituelle
de ce peuple est proprement terrifiante. Bien que la destinée
ait fait des Phéniciens les courtiers de la civilisation (ou ses
« rouliers », selon l'expression de James Darmesteter),
cela ne les a jamais stimulés à inventer par
eux-mêmes quoi que ce fût. La civilisation resta d'ailleurs
pour eux quelque chose de tout extérieur; et ils n'eurent pas
même le pressentiment de ce que nous nommons « culture
». Vêtus des étoffes les plus somptueuses,
entourés d'œuvres d'art, en possession de tout le savoir de
leur temps, ils n'en continuent pas moins de s'adonner à la
magie, de faire des sacrifices humains et de vivre dans une telle fange
de vices innommables que les Orientaux les plus pervertis se
détournaient d'eux avec horreur. Voici, au demeurant, le
jugement de Mommsen sur leur activité comme propagateurs de
la civilisation : (« Ils l'ont répandue plutôt comme
l'oiseau qui éparpille des graines ¹) que comme le
laboureur qui
dépose des semences. Cette force que possèdent les
Hellènes et les Italiotes, pour civiliser et pour s'assimiler
les peuples susceptibles de culture avec lesquels ils entrent en
contact, fait entièrement défaut aux Phéniciens.
Dans le domaine acquis à l'influence romaine, le roman s'est
substitué aux langues ibériques et celtiques; tandis que
les Berbères d'Afrique parlent encore aujourd'hui la même
langue que du temps d'Hannon et des Barca. Mais ce qui manque avant
tout aux Phéniciens, comme à toutes les nations
araméennes — au contraire des indo-germaniques — c'est
l'instinct qui crée les États, c'est l'idée
géniale de la liberté se gouvernant elle-même.
» Là où s'établirent les Phéniciens,
leur organisation fut simplement, en dernière analyse, «
un régime capitaliste qui comprenait —————
¹) Le lecteur n'ignore point par quel procédé
automatique l'oiseau contribue inconsciemment à la diffusion des
plantes.
192 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN d'une part la foule des
citadins ne possédant rien et vivant au
jour le jour (les populations soumises des campagnes étaient
traitées comme un bétail esclave destitué de tous
droits), d'autre part des négociants en gros, des
propriétaires de plantations et des préfets
dédaigneux de leurs administrés. »
Tels sont les hommes, telle est cette
variété
néfaste de la famille sémitique, dont nous a
sauvés le brutal delenda est
Carthago. Et s'il était vrai
que les Romains eussent dans ce cas cédé plus qu'ils
n'avaient coutume aux basses suggestions de la vengeance, voire de la
jalousie, il n'en faut que plus admirer l'infaillible
sûreté de l'instinct qui leur fit atteindre, là
même où de mauvaises passions les aveuglaient, ce
qu'eût exigé d'eux pour le bien de l'humanité
n'importe quel homme d'État capable de calculer froidement et
doué d'une clairvoyance prophétique ¹). —————
¹) Mommsen, qui croit devoir juger sévèrement la
conduite de Rome à l'égard de Carthage, reconnaît
ailleurs (t. V, p. 623) qu'elle ne procéda point d'un
appétit de domination ni de lucre, mais plutôt,
suppose-t-il, de
la crainte et de l'envie. Cette distinction est fort importante
pour l'intelligence du rôle essentiel de Rome dans
l'histoire universelle. Si l'on peut démontrer qu'au milieu d'un
monde où la puissance est considérée comme la
seule norme du droit international, un peuple fort n'a recherché
NI la domination NI le lucre, il me
semble que l'on rend ainsi
à son caractère moral un témoignage qui le place
infiniment au-dessus de tous les peuples contemporains. Quant
à ce qui concerne la « crainte », elle était
parfaitement justifiée, et il est permis de croire que le
sénat romain jugea mieux que Mommsen des dangers de la situation.
César omnipotent — de qui même son
très
zélé ami Célius avoue qu'il sacrifia les
intérêts de l'État à ses plans personnels —
César, on le sait, rebâtit Carthage. Et qu'en
résulta-t-il ? La plus notoire caverne de vices qui ait
déshonoré le monde ! Elle usa jusqu'à la moelle
tous ceux qu'y jeta leur mauvaise étoile — Romains, Grecs,
Vandales : telle était la puissance magique d'empoisonnement,
telle la lourde malédiction qui demeurait attachée aux
lieux où avait sévi pendant un demi-millénaire
l'abomination phénicienne ! De ses lupanars monta une si
bestiale clameur de révolte contre tout ce qui a nom «
civilisation » qu'elle étouffa toute voix humaine, ou
presque : Tertullien et Augustin, voilà notre
193 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN Un second delenda romain eut pour l'histoire
universelle une
portée peut-être aussi incommensurable : c'est le DELENDA
EST HIEROSOLYMA. Sans cet acte (dont, certes ! nous sommes
plutôt redevables aux Juifs, éternellement
insurgés contre toute organisation politique, qu'aux longanimes
Romains), le christianisme se fût difficilement
détaché du judaïsme : il serait demeuré une
secte parmi d'autres sectes — au moins pour un temps. Mais la puissance
de l'idée religieuse eût fini par vaincre, cela ne fait
pas doute : preuve en soit l'énorme et toujours croissante
extension de la Diaspora juive avant l'époque du Christ; nous
aurions donc passé sous le régime d'un
judaïsme universellement dominant et réformé par une
inspiration chrétienne ¹). Peut- ————— seule et bien indirecte dette
à César pour sa
création de courte vue et de courte durée. Pour
caractériser le dix-neuvième siècle dans ses
aberrations, on ne saurait mieux faire que de citer ce jugement d'un de
ses historiens les plus réputés, Leopold de Ranke
(Weltgeschichte, t. I, p. 542)
: « L'élément
phénicien a pourtant, par le commerce, par la colonisation, et
enfin par la guerre, exercé sur l'Occident une influence en
somme VIVIFIANTE
» !
¹) On nomme Diaspora la communauté juive
élargie.
Dans
l'origine, ce mot ne s'appliquait qu'aux Juifs qui avaient
préféré ne pas revenir de la «
captivité de
Babylone » parce qu'ils se trouvaient mieux à Babylone que
dans leur pays. Bientôt il n'y eut pas une seule ville
prospère qui n'eût sa communauté juive; rien de
plus faux que l'idée si accréditée d'après
laquelle la dispersion des Juifs daterait de la destruction de
Jérusalem. Alexandrie et sa banlieue en comptait un million
sous les premiers empereurs romains, et déjà
Tibère considérait comme un danger grave cette existence
d'un État théocratique au sein de l'État
impérial. La
Diaspora menait une propagande active et qui devait une partie de son
succès à la libéralité avec laquelle elle
admettait comme « demi-juifs » des incirconcis sans les
astreindre au rite pénible d'initiation. Des avantages
matériels contribuaient d'ailleurs à lui recruter des
membres, car les Juifs avaient utilisé leur religion pour se
faire exempter du service militaire et de toute une série de
devoirs civils gênants. C'est néanmoins parmi les femmes
que les missionnaires hébreux faisaient le plus de
prosélytes (Cf. notamment Théodore Reinach : Histoire des
Israélites, 3e éd., p. 16).
Mais voici le trait qu'il 'importe avant tout de
marquer : cette
194 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN être objectera-t-on
qu'il en a bien été ainsi et
que je viens de définir notre Église chrétienne.
Cette
objection, assurément, est fondée en partie. Un esprit
droit ne saurait songer à nier ce qui, dans cette Église,
revient au judaïsme, mais quand on voit comment, dans les premiers
temps, les disciples du Christ exigeaient la stricte observation de la
« loi » juive; comment — moins libéraux que les
Juifs de la Diaspora — ils refusaient d'admettre dans leur
communauté des « païens » qui ne se fussent
point fait estampiller du signe commun à ————— communauté
internationale, qui comprenait des Hébreux et
des Non-Hébreux et dans laquelle étaient
représentées toutes les nuances de la foi et même
de l'incrédulité, depuis le pharisaïsme le plus
bigot jusqu'à l'irréligion ouvertement ironique, agissait
comme un seul homme dès qu'il y allait des privilèges et
des intérêts de la « juiverie » commune. Le
libre penseur
juif n'eût différé pour rien au monde d'envoyer son
subside annuel à Jérusalem pour les sacrifices du Temple
(ou de le verser aux apostolî
chargés de l'encaisser);
Philon, le néo-platonicien, qui croyait aussi peu à
Iahveh qu'à Jupiter, représente pourtant la
communauté juive d'Alexandrie à Rome pour y
défendre les synagogues menacées par Caligula; Poppaea
Sabina, la maîtresse puis la femme de Néron, qui
n'appartenait
pas à la race hébraïque, mais qui était un
membre actif de la Diaspora, soutint les demandes du favori de
Néron, l'acteur juif Alityrus, qui voulait qu'on
exterminât la secte des chrétiens; elle fut aussi,
très probablement, l'instigatrice morale de cette atroce
persécution de l'an 64 où les apôtres Pierre et
Paul auraient péri suivant la tradition. On sait que les Romains
qui, jusqu'alors, confondaient chrétiens et juifs orthodoxes,
distinguèrent parfaitement entre eux dans cette occasion : Renan
y trouve une preuve définitive de cette accusation qui fut
portée dès les premiers siècles contre la Diaspora
(sous une forme voilée, mais suffisamment intelligible, dans
Tertullien : Apologeticus,
ch. XXI, par exemple; cf. Renan :
L'Antéchrist, ch. VII).
On trouvera dans, Neumann : Der
römische Staat und die allgemeine Kirche (1800), p. 5
et suiv., 14 et suiv., des preuves nouvelles et
irréfutables du fait que les Romains, longtemps après la
mort de Néron — jusqu'à Domitien — regardèrent
les chrétiens comme une secte juive. Si Tacite a
distingué nettement entre chrétiens et juifs, cela n'est
en l'espèce d'aucune signification : il écrivait
cinquante ans APRÈS la persécution de
Néron et il
a transporté du temps où il écrit au temps qu'il
raconte la connaissance qu'il avait lui-même de cet objet. Voir
aussi sur la « jalousie » des Juifs Paul Allard.: Le christianisme et
l'empire romain de Néron à Théodose, ch. I.
195 L'HÉRITAGE
— LE DROIT ROMAIN tous les Sémites, en
acceptant le rite de la circoncision; quand
on se rappelle les luttes que Paul — l'apôtre des Gentils — eut
à soutenir jusqu'à sa mort contre les
Judéochrétiens; quand on considère que, bien plus
tard encore, lui et les siens sont vitupérés par
l'Apocalypse de Jean (III, 9) comme « ceux de la synagogue de
Satan,
qui se disent Juifs et ne le sont point, mais qui mentent »;
quand
enfin l'on constate que l'autorité de Jérusalem et de son
Temple persiste inébranlablement même dans le
christianisme paulinien, et jusqu'à leur destruction de fait
¹)
— alors on ne peut douter que la religion du monde civilisé
n'eût été condamnée à languir sous la
primauté purement juive de la cité de Jérusalem,
si Jérusalem n'