Here
under follows the transcription of chapter 3 of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
255
CHAPITRE III
LE CHRIST
—————
Par la vertu d'un seul, tous ont eu part au salut.
Mahâbhârata.
256
(Page vide)
257
INTRODUCTION
Devant nos yeux s'évoque, en son incomparable
originalité, une figure précise : cette image offerte
à notre contemplation, voilà proprement l'héritage
que nous ont transmis nos pères. On ne saurait mesurer ni
apprécier équitablement la signification historique du
christianisme sans une connaissance exacte de la figure du Christ, mais
il ne s'ensuit pas que la thèse inverse soit vraie : et, de
fait, le développement historique des Églises a
contribué
plutôt à obscurcir et reculer la radieuse image
qu'à la dévoiler aux regards avides de sa clarté.
N'apercevoir Jésus qu'à travers l'enseignement
ecclésiastique, soumis à des conditions restrictives de
temps et de lieu, c'est se mettre de parti pris des œillères,
c'est borner à une échappée de vue la perspective
toute grande ouverte sur le divin et l'éternel. Aussi bien les
dogmes des Églises ne touchent-ils qu'à peine au Christ
lui-même. Trop abstraits pour fournir un point d'appui à
l'intellect ni au sentiment, on peut leur appliquer d'une façon
générale ce qu'un témoin irrécusable, saint
Augustin, observe du dogme de la trinité : « Nous parlons
de trois personnes, non dans l'illusion de dire ainsi quelque chose,
mais parce que nous ne pouvons nous taire » ¹). Affirmons-le
sans
crainte de manquer au respect que nous devons aux Églises : ce
qui
constitue la puissance du christianisme, ce ne sont pas elles, mais
c'est uniquement et exclusivement la source où elles puisent
elles-mêmes toute leur force, c'est le spectacle du Fils de
l'Homme crucifié. Il convient donc que nous considérions
l'apparition du Christ
—————
¹) Dictum
est tres personae, non ut aliquid diceretur, sed
ne taceretur (De Trinitate
V, 9).
258 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
sur la terre
indépendamment de tout christianisme historique ¹).
Que sont d'ailleurs dix-neuf siècles pour
l'assimilation
consciente de tout ce que recèle un événement de
cette sorte vitale, pour la transformation radicale que doit
opérer, à travers toutes les couches de
l'humanité, une conception du monde entièrement nouvelle
? On le rappelait au lecteur : il a fallu plus de deux mille ans pour
qu'un système mathématiquement démontrable,
susceptible même d'être figuré aux sens, sur la
structure du cosmos, obtînt la sanction de l'opinion et
s'incorporât au savoir humain. Or notre appareil intellectuel,
avec ses yeux, avec son 2 fois 2 font 4 et ses autres axiomes
infaillibles, n'offre-t-il pas plus de prise à la
—————
¹) Pour prévenir immédiatement tout malentendu dans
l'esprit du lecteur, il n'est pas inutile de l'informer ici que
l'auteur a publié, après le présent ouvrage, un
petit livre intitulé Worte Christi (Bruckmann,
Noël 1901)
et composé de paroles du Christ empruntées surtout
à la tradition synoptique. Ainsi détachées de
leur contexte et groupées suivant leur objet, elles ont
facilité à beaucoup l'intelligence de la
personnalité qui s'y exprime. Avant d'exposer pourquoi il a cru
devoir en général borner son choix aux trois premiers
évangiles, c'est-à-dire aux propos de l'homo perfectus
qui ne prêtent point à la controverse théologique
ou confessionnelle, l'auteur écrit dans sa préface :
« Pas plus que le marin son navire nous ne voulons abandonner nos
Églises; nous n'avons pas la force de nous diriger seuls à
travers cet océan de la vie et il nous convient de prier comme
ont prié nos pères : « Seigneur, je crois; secours
mon
incrédulité » (Marc
IX, 24). Mais au seul écho des
paroles du Christ (et il ne nous en est guère parvenu davantage)
nous sentons que la capacité d'en saisir et d'en conserver le
juste sens supposait plus que la naïveté de cœur de la foi
populaire galiléenne, plus que la subtilité de la
dialectique hellène, plus que la profondeur des traditions
religieuses égyptiennes, plus que la sagesse des conceptions
universalistes romaines, plus même que ces quatre
éléments réunis. Nos Églises sont
certainement
riches de la bénédiction chrétienne, mais son
contenu les déborde de tous côtés, et il n'est pas
un schisme qui ne prenne son point de départ dans le Christ.
»
Aussi l'auteur dédie-t-il son opuscule non
à la critique,
mais aux cœurs qui luttent pour la conservation de leur foi, «
n'importe à quelle Église ils appartiennent, n'importe
s'ils n'en ont trouvé aucune qui présentement les
satisfasse ».
259 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
persuasion que le cœur
aveugle, éternelle dupe de son propre
égoïsme ? Eh bien, voici qu'un homme naît et vit une
vie
par laquelle toutes les notions sur la signification morale de l'homme
— toute la conception morale du monde, si l'on peut ainsi dire — se
trouvent radicalement transformées; par laquelle aussi le
rôle de l'individu dans sa relation avec lui-même, dans sa
relation avec d'autres individus, dans sa relation avec la nature
ambiante, apparaît sous un jour complètement
imprévu, en sorte que tous les motifs d'action et tous les
idéals, tous les désirs du cœur et tous les espoirs se
doivent métamorphoser du même coup et que l'édifice
entier est à reconstruire depuis les fondements : et l'on
s'imagine que ce peut être l'œuvre de quelques siècles ?
et l'on croit que cela peut s'accomplir par l'équivoque et le
mensonge, par des intrigues politiques et des conciles
œcuméniques, par l'ambition de rois orgueilleux et de
prélats avides, par trois mille volumes de démonstrations
scolastiques, par la crédulité fanatique de paysans
à l'âme bornée et par le noble zèle de
quelques rares « personnes excellentes », par la guerre,
l'assassinat et le bûcher, par l'élaboration de codes
civils et par le parti pris d'intolérance sociale? Pour moi, je
n'en crois rien. Je crois bien plutôt que nous sommes fort loin
encore du moment où s'exercera en toute son ampleur, sur
l'humanité civilisée, la puissance transformatrice qui
est apparue dans le Christ. Dussent nos Églises, sous leur forme
actuelle, déchoir et périr,
l'idée chrétienne n'en attesterait que mieux sa force. Je
montrerai au chapitre neuvième comment notre conception «
germanique » du monde tend à cela. Le christianisme ne
progresse encore qu'à pas incertains, comme un enfant; c'est
à peine si notre myopie pressent l'aurore de son adolescence.
Qui sait si le jour ne viendra pas où l'on considérera la
sanglante histoire de l'Église des dix-huit premiers
siècles
comme celle des maladies du jeune âge du christianisme en crise
de croissance ?
Il importe donc, je le répète, qu'en
envisageant la
figure du Christ et le phénomène de sa venue, aucune
sorte de
260 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
mirage historique, et bien
moins encore les opinions passagères
du dix-neuvième siècle, ne troublent notre jugement.
Soyons convaincus que nous ne sommes encore entrés en possession
que de la moindre partie de cet héritage-là; et si nous
tenons
à connaître ce qu'il signifie pour nous tous —
chrétiens ou juifs, croyants ou incroyants, conscients ou non
d'être tels ou tels, il n'importe ! — commençons par
boucher nos oreilles au fracas des professions de foi et des
blasphèmes qui offensent l'humanité; puis élevons
notre regard vers la plus incomparable apparition de tous les temps.
Je ne saurais me dispenser, dans ce chapitre, de
soumettre à un
examen critique maint élément d'entre ceux qui forment
l'armature intellectuelle de diverses religions. Mais comme je me garde
de toucher à ce qui demeure enfermé dans mon cœur tel
qu'un trésor sacré, j'espère aussi ne froisser les
sentiments d'aucun homme raisonnable. L'apparition historique de
Jésus-Christ est un objet qui se peut aussi bien séparer
de toute signification métaphysique à lui propre, que la
physique se peut et se doit cultiver sur une base purement
matérialiste sans que le physicien s'imagine avoir pour cela
détrôné la métaphysique. Du Christ
lui-même il est sans doute difficile de parler sans
empiéter de temps en temps sur le domaine de l'au-delà,
mais rien néanmoins n'oblige à toucher à la foi
comme telle; et si, en tant qu'historien, je procède de
façon logique et convaincante, le lecteur gardera toute licence
de me réfuter par les arguments que lui dictera non son
intelligence, mais sa sensibilité. C'est pourquoi je
m'exprimerai dans ce chapitre avec la même liberté que
dans le précédent.
—————
LA RELIGION DE L'EXPÉRIENCE
La foi religieuse de plus des deux tiers des
habitants de la terre se rattache aujourd'hui à l'existence
terrestre de deux hommes : le Christ et le Bouddha; de deux hommes
dont il est prouvé historiquement, d'abord, qu'ils ont
véritablement vécu voici quelques siècles,
ensuite, que les traditions qui les concernent — quelque part
d'éléments fictifs,
261 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
obscurs ou contradictoires
qu'elles puissent renfermer — reproduisent
pourtant avec fidélité les traits principaux de leur
existence réelle. À défaut même de cette
certitude
acquise à la science par les investigations du
dix-neuvième siècle ¹), jamais homme en possession
d'un
jugement sain et pénétrant n'a mis en doute la
réalité de ces deux grands héros de la vie
morale : s'il y a pénurie de documents historiques ou
chronologiques à leur sujet, et si ces documents offrent de
graves lacunes, leur individualité morale et spirituelle ne s'en
atteste pas moins aux yeux, si lumineuse et si incomparable qu'elle
défie l'invention.
Le don d'invention est étroitement
limité chez l'homme;
le tempérament créateur ne travaille que sur une
matière donnée. Ainsi Homère n'a pu faire
autrement que d'introniser des hommes sur l'Olympe, car ce qu'il
voyait, ce dont il vivait, marquait la borne infranchissable à
son génie configurateur. Le fait qu'il nous représente
ses dieux si entièrement humains, le fait qu'il ne permet pas
à son imagination de s'égarer dans le prodigieux et
l'informe, dans l'irreprésentable parce que non vu, mais que
bien plutôt il l'enchaîne afin d'employer sa force
indivise à concevoir une fiction visible, c'est là une
preuve entre mille — et non la moindre —- de sa
supériorité intellectuelle. Nous sommes incapables
d'inventer même une forme végétale ou animale; tout
au plus, quand nous en faisons l'essai, accouchons-nous de quelque
monstruosité, fabriquée en combinant tant bien que mal
des fragments de toutes sortes d'êtres connus.
La nature, au contraire, est inépuisable en
ses inventions et
produit du nouveau chaque fois qu'il lui plaît; et ce nouveau
devient dès lors pour notre conscience aussi indestructible
qu'il était inimaginable auparavant. Nulle force
—————
¹) L'existence du Christ a été niée
dès le IIme siècle de notre
ère et il n'y a guère plus de
trente ans que beaucoup de savants tenaient encore le Bouddha pour une
figure mythique. Voir, par exemple, les ouvrages de Sénart et de
Kern.
262 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
poétique humaine, celle
d'un individu pas plus que celle d'un
peuple, ne pouvait inventer un Bouddha — combien moins encore un
Christ ! et nulle part nous ne découvrons la moindre disposition
pour une tâche de ce genre. Ni poètes, ni philosophes, ni
prophètes n'ont rêvé rien de pareil. Souvent, il
est vrai, on rapproche de Jésus Platon; des livres entiers
établissent leurs prétendus rapports; on présente
notamment le philosophe grec comme un précurseur de la nouvelle
doctrine du salut. En réalité, rien de moins religieux
que le génie du grand Hellène : Platon est un
métaphysicien et un homme d'État, un investigateur et un
aristocrate. Et Socrate donc ! l'ingénieux initiateur à
la grammaire et à la logique, l'honnête prédicateur
d'une
morale bourgeoise, le noble bavard des gymnases athéniens
n'est-il pas en toutes choses l'exacte contre-partie du divin
annonciateur d'un royaume des cieux pour « les pauvres en
esprit » ? Il n'est pas plus exact que l'Inde ait pressenti la
figure d'un Bouddha ou qu'elle l'ait évoqué par la
puissance magique du désir. C'est là une de ces
innombrables affirmations gratuites qui servent à étayer
après coup quelque chimérique philosophie de l'histoire.
Si le Christ et le christianisme avaient été une
nécessité historique, comme le soutint le
néoscolastique Hegel, comme nous le donnent encore à
croire Pfleiderer et bien d'autres, nous aurions dû voir
apparaître non pas un Christ, mais des milliers : en quel
siècle, je serais curieux de l'apprendre, un Jésus
n'a-t-il pas été aussi « nécessaire »
que le pain ? ¹) Ne nous attardons pas à discuter
dès
considéra-
—————
¹) Voir ce qu'écrit Hegel du Christ dans sa Philosophie de
l'histoire (Ire partie, 3e
section, chap. 2) : « Il naquit cet
homme-ci, en abstraite subjectivité, mais de telle sorte que,
par une interversion des termes, la finitude n'est que la forme de son
apparition phénoménale, dont l'essence et le contenu
consistent bien plutôt dans l'infinitude, dans l'absolu
être-pour-soi.... La nature de Dieu, qui est d'être pur
esprit, se révèle à l'homme dans la religion
chrétienne. Mais qu'est l'esprit ? C'est l'Un, l'infini pareil
à soi, la pure identité, qui, secondairement, se
sépare de soi en tant que l'autre d'elle-même, comme
être-pour-soi et en-soi par opposition au général.
Mais cette. séparation se
263 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
tions d'une aussi falote
inconsistance, mais notons qu'elles
aboutissent toutes au même brillant résultat : supprimer
du
monde le seul facteur vraiment décisif et productif, nier la
signification de la personnalité vivante, individuelle,
incomparable; et rappelons-nous les vers de Goethe, déjà
cités plus haut, par lesquels il assigne pour suprême
bonheur aux enfants de la terre « cela seulement : la
PERSONNALITÉ ».
Certes la connaissance du milieu où se
développe une
personnalité et de tout ce qui la conditionne dans le temps et
l'espace contribue à nous faciliter sa compréhension;
grâce à ces précieux renseignements nous
distinguerons ce qui est important de ce qui est sans portée,
nous ferons le départ entre les caractéristiques
individuelles et le conventionnel local : mais cela revient simplement
à dire que nous verrons se dessiner plus nette la
personnalité. Quant à la prétendre expliquer,
quant à vouloir y reconnaître le produit d'une
nécessité logique, c'est une oiseuse et sotte entreprise.
Toute forme d'être, cet être fût-il le plus
rudimentaire, demeure pour notre entendement un « miracle
»; mais la personnalité humaine est le mysterium magnum de
l'existence, et plus la critique parvient à dégager des
surcharges de la légende une grande personnalité,
à en interpréter chaque geste par les conditions qui
l'ont déterminé, à en représenter chaque
pas comme obéissant à la force des choses, plus
incompréhensible s'atteste le miracle. C'est bien à cette
constatation qu'a conduit l'enquête critique instituée au
dix-neuvième siècle sur la vie de Jésus. On a
qualifié ce siècle d'irréligieux et pourtant (si
l'on excepte les premiers temps du christianisme) jamais,
peut-être, plus qu'en ses soixante-dix dernières
années, l'intérêt des hommes ne s'était si
passionnément concentré sur la personne du Christ. Les
œuvres
—————
trouve
abolie par le fait que la subjectivité atomique, en tant
que simple rapport du sujet au sujet, est elle-même le
général, identique à soi. » — Que penseront
les
siècles futurs de ce charlatanesque bagout ? Et dire qu'il passa
pour le dernier mot de la sagesse pendant deux tiers du
dix-neuvième siècle !
264 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
de Darwin, quel qu'en ait
été le succès, se sont
vendues dix fois moins que celles de Strauss et de Renan. D'où
il est résulté que la vie terrestre réelle de
Jésus-Christ a revêtu une forme de plus en plus
concrète : et l'on a conçu toujours plus clairement que
l'origine de la religion chrétienne devait être
cherchée, en dernière analyse, dans l'impression sans
exemple qu'avait produite sur son entourage la personnalité d'un
seul. Plus précise donc que jamais, et par là même
plus inscrutable aussi : c'est ainsi que cette figure s'offre
aujourd'hui à nos yeux.
Il m'importait d'établir ce point dès
le début.
Par un phénomène conforme à toute la tendance de
notre époque, nous ne pouvons nous échauffer que pour ce
qui est concret et vivant. Au début du dix-neuvième
siècle il en était autrement; le romantisme
étendait ses ombres de toutes parts, et c'était la mode
d'expliquer par le « mythe » toutes choses explicables, et
d'autres encore. David Strauss suivit la mode et, en 1835, offrit à ses
contemporains, comme « clef » (!) des évangiles,
« la notion du mythe » ¹). Aujourd'hui chacun con-
—————
¹) Voir Das Leben Jesu, Ire
éd., I, 72 et suiv.; éd.
populaire. 9e tirage, p. 191 et suiv. — Que
Strauss ne soupçonna jamais ce qu'était un mythe et ce
que signifiait la mythologie,
cela ressort avec évidence de sa manière d'invoquer
pêle-mêle des mythes populaires, des poèmes, des
légendes; et ce n'est pas ici le lieu d'y insister. Sans doute
nos descendants s'expliqueront-ils malaisément le succès
d'ouvrages comme son aride Vie de
Jésus, où
l'érudition ne réussit pas à suppléer au
défaut de toute force d'intuition et de tout souffle
créateur. On dirait en vérité que, comme les
abeilles et les fourmis requièrent dans leurs États des
armées entières de travailleurs insexués, nous ne
pouvons nous passer, nous autres hommes, de la collaboration de ces
esprits qui portent le sceau de la stérilité et que leur
nature même voue à n'exercer qu'une action de courte
durée (ils abondent notamment au milieu du dix-neuvième
siècle). Le progrès des enquêtes menées par
la critique historique, et puis aussi notre tendance de plus en plus
marquée à considérer ce qui est vivant et
déterminant plutôt que ce qui n'est qu'accessoire et
purement théologique, concourent à nous détourner
du point de vue d'un Strauss; sa tentative d'interprétation
mythologique nous apparaît mort-née, et il n'y a plus
moyen de
feuilleter sans bâillements les écrits de cet honorable
savant. Convenons néanmoins que des hommes
265 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
vient que cette « clef
» n'était qu'une nouvelle
formule — et particulièrement nuageuse en sa transcription — du
problème demeuré irrésolu; et qu'à ce
problème de la genèse du christianisme s'il est une
« clef », elle doit être cherchée non dans une
« notion » mais dans un être ayant réellement
vécu, dans l'impression, comparable à nulle autre, d'une
personnalité telle que le monde n'en avait jamais connu. Plus
s'est accru, au cours de laborieuses investigations, l'amas des
déchets sans valeur — ici, matériaux de formation
légendaire pseudomythique (ou, pour parler plus exactement,
pseudohistorique); là, éléments de
spéculation philosophico-dogmatique — plus il a fallu convenir
de la vitalité et de la capacité de résistance
propre au facteur originel, à l'agent d'impulsion et de
configuration. Une école critique récente, strictement
philologique, a reculé au delà de toute prévision
l'âge des évangiles et démontré, dans nombre
de cas de conséquence, l'authenticité des manuscrits qui
nous en sont parvenus; quant à l'histoire, c'est
précisément sur les débuts du christianisme
qu'elle a réussi à jeter le plus de lumière, en
sorte qu'il nous est possible de les suivre désormais pas
à pas (tandis qu'une obscurité relative enveloppe encore
la période postérieure à celle des origines).
Aussi bien chacun de ces résultats, considéré d'un
point de vue général et purement humain, ne
présente-t-il qu'un intérêt secondaire
auprès du fait où tous aboutissent et se
résument : je veux dire, la mise au premier plan du seul
personnage qualifié pour occuper cette place, de l'homme
divin maintenant désigné aux yeux de tous, croyants ou
incroyants, comme le centre même et la source du christianisme
(ce terme, étant pris dans l'acception la plus étendue
qu'on lui puisse concevoir).
—————
comme lui
et comme Renan (deux miroirs concaves déformant tous
les objets, l'un dans le sens de la longueur, l'autre dans le sens de
la largeur) ont accompli une oeuvre importante en attirant l'attention
d'innombrables lecteurs sur le grand miracle de l'apparition du Christ
et en préparant par là un public à des penseurs
plus profonds et à des hommes plus perspicaces.
266 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
LE BOUDDHA
ET LE CHRIST
Tout à l'heure j'ai rapproché un
instant l'un de l'autre le Bouddha et le Christ. Ce qui constitue,
depuis les derniers millénaires, le fondement des
représentations
religieuses chez toutes les races supérieurement douées
(il n'en faut excepter que la petite famille des Juifs et que leurs
antipodes, les Hindous brahmaniques), ce n'est pas le besoin d'une
explication du monde, ce n'est pas non plus tel symbolisme naturiste de
sorte mythologique ou tel transcendantalisme spéculatif, c'est l'EXPÉRIENCE
des grands caractères. Sans doute quelques-uns
parmi nous sacrifient encore à la chimère d'une
« religion rationaliste »; d'autres ont annoncé le
remplacement de la religion par « quelque chose de plus haut
» et concurremment avec leurs ébauches de «
surreligion » on pouvait observer, en Allemagne par exemple,
d'étranges retours à des cultes abolis, comme la
tentative de ces « adorateurs de Wotan » nouveau style, qui
s'assemblaient à l'époque du solstice, sur les sommets de
montagnes consacrées, pour y célébrer des rites
mystérieux.... Aux mouvements de ce genre a manqué la
force, toute espèce de force capable d'agir sur le monde. J'ai
dit que les idées sont immortelles et je le
répéterai souvent encore : mais entendons-nous sur le
sens de cette proposition. En s'incarnant dans des figures comme celles
du Christ ou du Bouddha, une idée — c'est-à-dire ici une
certaine façon déterminée de concevoir et de
représenter l'existence humaine — atteint un degré de
vitalité si intense, se réalise si parfaitement dans sa
plénitude, se manifeste si clairement aux yeux, qu'elle ne peut
plus s'effacer jamais de la conscience. Beaucoup peuvent n'avoir jamais
contemplé le Crucifié; beaucoup avoir passé tout
à fait indifférents devant cette apparition; et nombreux
sont ceux, même parmi nous, qui semblent dénués de
ce qu'on pourrait appeler le « sens intérieur » et
qui simplement ne voient pas. Mais celui qui a vu; celui qui,
fût-ce une seule fois, fût-ce les yeux mi-clos, a
contemplé Jésus, celui-là ne saurait l'oublier :
car il n'est pas en notre pouvoir d'extirper de notre conception une
expérience. On
267 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
n'est pas chrétien
parce qu'on a été
élevé dans telle ou telle Église, parce qu'on VEUT
être chrétien; Mais si l'on EST
chrétien, on l'est
parce qu'on DOIT l'être, et que ni le train
désordonné du monde, ni le délire de
l'égoïsme, ni aucun dressage de la pensée ne saurait
anéantir l'image une fois aperçue de l'Homme de douleur.
Interrogé par ses disciples sur la
signification d'un de ses
actes, le Christ répondait, la veille de sa mort : « Je
vous ai donné UN EXEMPLE. » Et tel est le
sens non
seulement de l'acte en question, mais de sa vie tout entière et
de sa mort. Si convaincu qu'il soit de la nécessité d'une
institution ecclésiastique, Luther, le strict Luther
écrit : « L'EXEMPLE du Seigneur
Jésus-Christ est
en même temps un sacrement; il est en nous une force efficace et
il ne nous instruit pas seulement comme fait l'exemple des
Pères,
mais il RÉALISE aussi ce qu'il enseigne, il
donne la vie,
la résurrection et la délivrance de la mort. »
C'est également sur la vertu de l'exemple que se fonde la
puissance du Bouddha, c'est grâce à elle qu'il a conquis
une partie du monde. Ou ne saurait trop y insister : la
véritable source de toute religion, pour l'immense
majorité des hommes vivant à cette heure, il ne faut pas
la chercher dans une DOCTRINE, mais dans une VIE.
Jusqu'à quel
point nous sommes ou ne sommes pas capables, avec nos faibles forces,
de suivre l'exemple, c'est une autre question. Mais idéal est
là, clair et net, impossible à méconnaître,
et il influe depuis des siècles, avec une puissance sans
pareille, sur les pensées et sur les actes des hommes,
même des incroyants.
Je reviendrai plus tard, et d'un autre point de vue,
sur cet objet. Si
j'ai fait intervenir le Bouddha dans l'instant que doit m'occuper
seule l'apparition du Christ, c'est surtout parce que la comparaison
est le meilleur moyen d'accuser le relief d'une figure. Seulement toute
comparaison n'est pas raison; et je crois que l'histoire universelle ne
nous offre personne qui se prête mieux que le Bouddha au
rapprochement avec le Christ. Tous deux possèdent le
sérieux divin;
268 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
tous deux, l'ardent
désir d'indiquer à l'humanité le chemin du salut;
tous deux, une puissance inouïe de la
personnalité. Et pourtant, si l'on rapproche ces deux figures,
ce
ne saurait être pour marquer le parallélisme de leurs
traits, mais bien pour en accentuer le contraste. Le Christ et le
Bouddha sont des antipodes. Ce qui les unit, c'est la sublimité
du dessein; de ce dessein a procédé une vie
à nulle autre pareille, et de cette vie une action d'une
portée unique dans l'expérience du monde. À part
cela,
presque tout les sépare, et le néobouddhisme qui, ces
dernières années, fit une bruyante fortune en certains
milieux européens (où l'on prétend établir
ses étroits rapports avec le christianisme, que d'ailleurs il
laisse bien loin derrière lui !), nous fournit simplement une
preuve, entre beaucoup, de la superficialité des
opérations mentales chez nombre de nos contemporains. La
pensée et la vie du Bouddha forment précisément
l'exacte contrepartie de la vie et de la pensée du Christ; elles
en marquent l'antithèse, le pôle opposé.
LE BOUDDHA
La venue du Bouddha, cela signifie
l'épuisement sénile d'une culture arrivée à
la limite de ses
possibilités. Un prince qui s'est assimilé tout ce
qu'elle pouvait lui offrir d'instruction, d'affinement, et qui
dispose d'une puissance considérable, reconnaît le
néant de son savoir et de son pouvoir; ce que tous tiennent pour
le bien suprême, il le possède, mais au regard du
Véridique toute cette richesse se réduit à rien.
La culture hindoue, issue des méditations contemplatives d'une
vie pastorale, s'était appliquée avec ardeur à
développer presque exclusivement celle des facultés
humaines dont ses auteurs se sentaient le plus fortement
doués : je veux dire la raison « combinante »;
d'où une rupture presque complète, au moins chez les plus
cultivés, des liens avec le milieu ambiant. Et tandis que
s'atrophiait le sens de l'utilisation pratique, le don même de
l'observation naïve, tous les efforts étaient
systématiquement dirigés en vue de perfectionner la
faculté de penser. Chaque adolescent instruit savait par cœur,
et
mot pour mot, une littérature entière com-
269 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
posée d'ouvrages ou se
lient si subtilement des pensées
si profondes que peu d'Européens sont aujourd'hui capables d'en
saisir l'objet ou d'en suivre l'enchaînement. Même le mode
le plus abstrait de figuration du monde concret, même la
géométrie, fut jugée trop palpable, si l'on peut
ainsi dire; et les Hindous se délectèrent à une
sorte d'arithmétique qui passe toute possibilité de
représentation. Celui qui s'interrogeait sérieusement sur
le but de sa vie, celui qui tenait de sa nature l'instinct d'aspirer
à quelque fin suprême, celui-là trouvait, d'une
part, un système religieux dont la symbolique atteignait des
proportions si insensées que trente ans d'étude
n'étaient pas de trop pour s'y reconnaître; d'autre part,
une philosophie conduisant à des sommets si vertigineux qu'avant
de se hasarder sur les derniers degrés de cet escalier du ciel
le sage était obligé de renoncer pour jamais au monde et
de se retirer dans les profondeurs muettes de la forêt vierge.
Évidemment ni l'œil ni le cœur ne conservait ici le moindre
droit.
Comme un simoun brûlant, l'esprit d'abstraction avait
desséché jusqu'à complète
stérilité toutes les autres facultés de la riche
nature humaine. Sans doute, les sens demeuraient : des passions d'une
ardeur tropicale; mais à la sensualité s'opposait
l'intégrale négation du monde sensible; entre ces deux
extrêmes, rien ! nul compromis, mais seulement la guerre,
l'éternelle guerre entre la connaissance humaine et la nature
humaine, entre la pensée et l'être.
C'est ainsi que le Bouddha dut haïr ce qu'il
aimait : enfants,
parents, épouse; tout ce qui recélait de la
beauté, tout ce qui dispensait de la joie, — autant de voiles
interceptant la connaissance, autant d'anneaux de la
chaîne qui lie notre vie à la Maya de songe et de
mensonge. Qu'était-ce, d'autre part, que lui pouvait offrir
toute la sagesse brahmanique ? Des cérémonies
sacrificielles auxquelles personne ne comprenait rien et que les
prêtres eux-mêmes déclaraient symboliques,
c'est-à-dire nulles pour celui qui savait; avec cela, une
« délivrance par la connaissance », qui
n'était pas
270 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
à la portée d'un
homme sur cent mille ! Aussi le
Bouddha ne rejeta-t-il pas seulement de lui son royaume et son savoir :
il s'arracha du cœur ce qui le retenait captif comme homme entre les
hommes, tout amour, tout espoir; il y détruisit du même
coup la foi de ses pères; du temple de l'univers
désaffecté il bannit les dieux, et même il ne
voulut plus voir qu'une vaine fantasmagorie dans cette intuition
suprême de la métaphysique hindoue : le dieu unique et
total, indescriptible, infigurable, hors l'espace, hors le temps,
inaccessible donc à la pensée et pourtant pressenti par
elle. Il n'y a rien dans la vie — ce fut l'expérience du Bouddha
et par suite sa doctrine — il n'y a rien que « la SOUFFRANCE
»; « se délivrer de la souffrance »,
voilà le seul but qui vaille que l'on y aspire; cette
DÉLIVRANCE est la mort, l'entrée dans le
néant.
Seulement tout Hindou croyait à la transmigration,
c'est-à-dire à la renaissance indéfinie du
même individu sous des formes toujours nouvelles, comme à
un fait avéré, et que nul ne pouvait contester
sérieusement. Ce n'est donc pas la mort, au sens ordinaire, qui
assure la délivrance : seule une mort non suivie de renaissance
doit être dite libératrice; à cette mort
libératrice l'homme n'atteint que si, déjà dans sa
vie, et de sa propre initiative, il meurt, c'est-à-dire s'il
rompt tous les liens qui l'attachent à cette vie — tout amour,
tout espoir, tout désir — bref, s'il renie la volonté de
vivre, ainsi qu'on dit aujourd'hui avec Schopenhauer. Quand un homme
vit de la sorte et qu'il a fait de lui un cadavre ambulant avant
l'heure de sa mort, alors le coup de faux qui tranche ses jours
n'éparpille aucun germe de vie nouvelle, et c'est fini des
renaissances. Mourir vivant, telle est l'essence du bouddhisme. On peut
définir la vie du Bouddha: UN SUICIDE VÉCU.
C'est le
suicide à sa plus haute puissance concevable, car le Bouddha vit
uniquement et exclusivement pour MOURIR, pour qu'une
fois mort il le
soit définitivement et sans retour, pour qu'il s'absorbe dans le
Nirvana et atteigne au néant.
LE CHRIST
Quoi de plus opposé à cette
doctrine que celle du Christ, de qui la mort signifie
l'avènement à la VIE éternelle ?
Dans
271 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
le monde entier il
aperçoit la providence divine : pas un
passereau qui tombe à terre, pas un cheveu qui pousse sur une
tête d'homme sans la permission du Père céleste.
Bien loin que cette existence terrestre, vécue par la
volonté et sous l'œil de Dieu, soit pour le Christ un objet de
haine, il la célèbre comme l'entrée dans
l'éternité, comme la porte étroite par laquelle
nous pénétrons dans le royaume de Dieu. Et ce royaume de
Dieu, qu'est-il ? un Nirvana ? un paradis de rêve ? une
récompense future à mériter par des œuvres
accomplies ici-bas ? Jésus répond par une parole que nous
possédons sous une forme indubitablement authentique, car jamais
elle n'avait été dite, et les apôtres, dont
manifestement pas un ne la comprit, l'eussent malaisément
inventée; j'ose même affirmer, tant elle devance d'un vol
hardi le lent développement de la connaissance humaine,
qu'aujourd'hui encore ceux-là sont rares qui en ont
pénétré le sens (ne disais-je pas plus haut que le
christianisme n'a point encore quitté l'allure incertaine de
l'enfance ?) — Jésus répond : « Le royaume des
cieux ne s'annonce point par des signes extérieurs, et l'on ne
dira pas : voyez, il est ici ou il est là. Car voici, le royaume
de Dieu est au-dedans de vous. » C'est là ce que le Christ
lui-même nomme « le secret » : il ne se laisse pas
enfermer dans des mots, il échappe à tout effort de
démonstration. Et sans cesse le Sauveur y revient. Sans cesse il
tente d'ouvrir l'âme de ses auditeurs à son grand message
de salut par le moyen de similitudes : le royaume de Dieu est comme un
grain de sénevé dans un champ, « la plus petite de
toutes les semences quand on la sème », mais si
l'agriculteur en prend soin, il monte et devient un arbre « en
sorte que les oiseaux du ciel viennent habiter sous son ombre »;
le royaume de Dieu est semblable à du levain qu'une femme
mêle à de la farine : si peu qu'elle en prenne, il fait
lever toute la pâte; mais voici peut-être l'image la plus
claire : « le royaume de Dieu est pareil à un
trésor
caché dans un champ » ¹).
—————
¹) L'expression Ouranos,
ou « royaume des cieux », ne se rencontre
272 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Que ce champ signifie le
monde, Jésus le déclare
expressément (Matthieu
XIII, 38) : c'est donc dans ce
monde-ci, c'est dans cette vie, que gît caché le
trésor; le royaume de Dieu est enseveli au-dedans de nous !
Voilà « le secret du royaume de Dieu
», comme dit le
Christ; et voilà le secret de sa propre vie, le secret de sa
personnalité. Jésus ne se détourne pas de la vie,
comme fait le Bouddha, mais au contraire il la « retourne
», si je peux ainsi parler, et l'oriente dans une direction
nouvelle par ce mouvement de CONVERSION : « En
vérité je vous dis qu'à moins que vous ne vous
convertissiez ¹), vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu.
»
Plus tard cette figure si aisément saisissable de la
« conversion » a trouvé une expression plus
mystique,
et qui peut-être décèle une main
étrangère : « À moins qu'il ne naisse de
nouveau,
nul ne peut contempler le royaume de Dieu. » Mais c'est l'esprit,
non la lettre, qui nous importe. Or aucune équivoque n'est
possible sur l'idée renfermée dans ces images : elle
resplendit à nos yeux dans sa pleine clarté, car elle
inspire la vie entière de Jésus-Christ.
Nous n'avons point affaire ici, comme dans le
bouddhisme,
à une doctrine où tout se déduit logiquement de
point en point; et nous ne constatons pas non plus ce rapport
organique, avec la sagesse juive, si souvent affirmé
après un examen superficiel. Il suffit de lire Jésus
Sirach, que l'on choisit volontiers comme terme de comparaison, pour
—————
que dans
Matthieu et n'est certainement pas la traduction grecque
fidèle du terme employé par Jésus. Les autres
évangélistes disent toujours « royaume de Dieu
»
à la place de cet Ouranos
qui a un arrière-goût de
paganisme. (Cf. mes Worte Christi,
p. 200 de la grande
édition, 279
de la petite; et, pour plus de détails,
l'exposé scientifique de H. H. Wendt : Lehre Jesu, 1888, p. 48
et 58).
¹) L'accent ne porte évidemment pas sur
les mots
complémentaires : « et que vous ne deveniez comme des
enfants ». Ils expliquent, sans y rien ajouter de nouveau, cette
idée du « retournement », de la « conversion
».
Qu'est-ce qui caractérise les enfants ? leur joie de vivre, dont
rien encore n'a réprimé l'élan, une force encore
intacte pour transfigurer la vie selon leur inspiration propre.
273 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
apercevoir la
différence congénitale des deux esprits.
C'est un Marc-Aurèle juif qui tient les petits discours de
l'Ecclésiastique, et
même en ses plus belles maximes — «
Tends à la vérité jusqu'à la mort, et Dieu
combattra pour toi »; ou bien : « Le cœur du fou est sur sa
langue, mais Ia langue du sage est dans son cœur » — se trahit
l'inspiration d'une âme étrangère, dès qu'on
les rapproche des paroles du Christ : « Heureux ceux qui sont
doux, car ils posséderont la terre; heureux ceux qui ont le cœur
pur, car ils verront Dieu; chargez-vous de mon joug et apprenez de moi,
car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez du repos pour
vos âmes, car mon joug est aisé et mon fardeau est
léger. » Personne encore n'avait parlé ainsi, et
personne n'a
parlé ainsi depuis lors. On le voit bien, d'ailleurs : les
discours du Christ n'ont en aucune manière le caractère
d'un enseignement suivi; mais — comme le son de la voix complète
ce que nous savions d'un homme par les traits de son visage et la
nature de ses actes, en y ajoutant je ne sais quoi de mystérieux
et d'inexprimable, qui nous révèle ce qu'il y a de plus
personnel dans sa personnalité — il semble que dans les discours
du Christ nous entendions sa VOIX; ce qu'il a dit
exactement, trop
souvent nous l'ignorons; mais un certain ACCENT qui ne
se peut oublier
ni confondre avec aucun autre, frappe notre oreille et
pénètre jusqu'en notre cœur. Et alors nous ouvrons les
yeux et nous contemplons cette figure, cette vie. Par-dessus le
grondement des siècles nous percevons ces paroles :
« Apprenez de moi ».... et maintenant nous en saisissons la
signification : être tel qu'était le Christ, vivre comme
vécut le Christ, mourir comme mourut le Christ, C'EST
le royaume
de Dieu, C'EST la vie éternelle.
Au dix-neuvième siècle où le
pessimisme, la
négation de la volonté, devinrent des notions courantes,
plusieurs prétendirent en trouver dans le Christ l'application;
elles ne conviennent en réalité qu'au Bouddha et à
certaines tendances des Églises ou des dogmatiques
chrétiennes,
tandis que la vie du Christ leur inflige le plus éclatant
démenti. Si
274 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
le royaume de Dieu est en
nous, s'il se trouve contenu dans cette vie
comme un trésor caché, que nous parle-t-on de pessimisme
? comment l'homme serait-il un être misérable, né
uniquement pour la souffrance, s'il renferme en sa poitrine le divin ?
et
comment ce monde serait-il abominable — le pire exactement qui se
laisse concevoir sans cesser d'être possible (voir Schopenhauer)
— si ce même monde inclut le ciel ? Pour le Christ,
c'étaient là autant de sophismes : « Malheur
à vous, criait-il aux savants, parce que vous fermez le royaume
de Dieu devant les hommes; vous n'y entrez pas vous-mêmes, et
ceux qui s'en approchent, vous ne les laissez pas entrer ! » Et
il
louait Dieu de ce qu'Il eût révélé aux
enfants ce qu'Il tenait caché aux sages et aux intelligents.
Comme l'a dit un des plus grands hommes du
dix-neuvième
siècle, le Christ était « non pas sage, mais divin
» ¹) : différence considérable ! Et c'est
parce qu'il
était divin qu'il ne se détourna pas de la vie, mais au
contraire se tourna vers la vie. Nous en possédons un
témoignage dans l'impression qu'il produisit sur les personnes
de son entourage, dans ces noms dont elles le nommèrent :
l'arbre de vie, le pain de vie, la lumière de la vie, la
lumière du monde, une lumière d'en haut envoyée
pour éclairer ceux qui demeurent dans les ténèbres
et dans l'ombre de la mort; il est ce roc sur le fondement duquel
nous devons asseoir l'édifice de notre vie, etc., etc. On le
voit : rien que de positif, de constructif, d'affirmatif. Libre
à chacun de douter que le Christ ait ressuscité des
morts; d'autant plus inestimable, s'il est sincère, lui
apparaîtra l'influence vivifiante qui émanait de cette
personnalité : car où que parût le Christ, on CROYAIT
voir
les morts ressusciter et les malades se lever guéris de leur lit
de douleur. Partout il cherchait les souffrants, les pauvres,
—————
¹) Non suspect d'orthodoxie, Diderot pourtant exprime la
même
idée dans ses Opinions des
grands philosophes : « À parler
rigoureusement, note-t-il, Jésus-Christ ne fut pas un
Philosophe, ce fut un Dieu. »
275 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
ceux que courbait leur
misère; il leur disait : « Ne pleurez pas
» et sa parole de vie arrêtait leurs larmes. — Né
dans l'intérieur de l'Asie, où il avait dû au
bouddhisme une puissante impulsion, l'idéal qui s'exprime dans
la vie monacale soustraite au monde (et que devait imiter plus tard le
christianisme en se conformant à son type égyptien),
s'était déjà propagé jusque dans le
voisinage immédiat du Galiléen : mais où voit-on
que le Christ ait prêché des doctrines monastiques
et hostiles au monde ? Plusieurs, parmi les fondateurs de religion, ont
institué des prohibitions alimentaires en manière de
macération, pour eux et pour leurs disciples : Jésus ne
l'a pas fait; il insiste même sur ce qu'il n'a pas
jeûné comme Jean, mais qu'au contraire il est venu
mangeant et buvant, de telle sorte que l'on dit : « Voilà
un mangeur et un buveur. » Et il s'écrie : « Heureux
celui pour qui je ne serai pas une occasion de scandale ! »
Toutes ces expressions devenues courantes par l'effet de notre
familiarité avec la Bible : les pensées des hommes sont
vaines, vaine leur activité; la vie de l'homme n'est que
vanité, elle s'en va comme une ombre; tout est vanité,
etc. sont tirées de l'Ancien Testament, non du Nouveau. Bien
plus. Des paroles comme, par exemple, celle-ci, attribuée
à Salomon : « Une génération passe, une
autre
survient, mais la terre demeure éternellement »,
dénotent une conception du monde qui est en contradiction
directe avec celle de Jésus : car c'est la terre et le ciel
qu'il estime passagers, au lieu que la poitrine humaine renferme en ses
profondeurs ce qui seul est éternel.
Sans doute Jésus-Christ nous donne l'exemple
d'un renoncement
absolu à beaucoup de choses qui remplissent l'existence de la
plupart des hommes : mais il agit ainsi dans l'intérêt de
la VIE. Son renoncement, c'est cette « conversion
» dont il
a été dit qu'elle ouvrait l'accès du royaume de
Dieu, et elle est purement intérieure. Le moyen de salut que
préconise le Bouddha consiste en quelque sorte dans un processus
physique : c'est le meurtre effectif de l'homme corporel et spirituel;
quiconque aspire à la délivrance doit prononcer
276 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
les trois vœux de
chasteté, de pauvreté et
d'obéissance. Rien de pareil chez le Christ — il assiste
à des fêtes nuptiales; il déclare le mariage une
sainte institution de Dieu; et le jugement qu'il porte sur les erreurs
de la chair n'est pas exempt d'indulgence, puisqu'il ne prononce pas un
mot de condamnation contre la femme
adultère. La richesse, il est vrai, lui paraît une
condition défavorable pour que s'opère le changement
requis dans l'orientation de la volonté, pour que la «
conversion » ait lieu : le riche, dit-il, pénétrera
plus difficilement dans ce royaume de Dieu qui est au dedans de nous,
qu'un chameau ne passera par le trou d'une aiguille; mais il ajoute
aussitôt (et c'est le mot caractéristique, et c'est
le mot décisif) : « Ce qui est impossible aux hommes, est
possible à Dieu. » Encore un de ces passages qui excluent
tout soupçon d'invention, car le monde entier ne nous offre rien
d'analogue. Il ne manquait pas, certes ! de diatribes contre la
richesse (voyez les prophètes juifs) et il n'en devait pas
manquer plus tard (témoin, par exemple, l'Épître de
Jacques, chap. II). Mais, pour Jésus, la richesse demeure
quelque chose de tout intérieur; sa possession peut être
un obstacle et peut aussi n'en être pas un; il n'attache
d'importance qu'à la transformation intérieure, ainsi que
l'indique si heureusement le plus considérable des apôtres
: car ayant rappelé le conseil du Christ au jeune homme riche :
« Vends ce que tu possèdes et le donne aux pauvres »
—
Paul le complète par la remarque : « et quand je donnerais
tout
mon bien aux pauvres, si je n'avais pas l'amour cela ne me servirait de
rien. » Celui qui aspire à la mort peut se contenter de
pauvreté, de chasteté et d'obéissance; celui qui
choisit la vie a d'autres choses dans l'esprit.
Il faut souligner un autre trait de Jésus,
par où
se manifeste avec le plus de fraîcheur et de force convaincante
l'intense vitalité de sa personne et de son exemple: je veux
dire sa combativité. On rencontre chez le Bouddha
l'équivalent de ses conseils d'humilité et de patience,
la même incitation à aimer nos ennemis, à
bénir ceux qui nous maudissent. Mais le
277 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
motif, dans l'un et l'autre
cas, est absolument différent. Pour
le Bouddha, toute injustice subie et acceptée marque un
acheminement vers la mort; pour le Christ, c'est un moyen de susciter
en nous la conception nouvelle de la vie : « Heureux ceux qui
sont
persécutés pour la justice, car le royaume de Dieu est à eux » (ce royaume qui
demeure enseveli comme un
trésor dans le champ de la vie). Mais si, du domaine des
événements, nous passons dans le domaine des sentiments,
si nous soulevons la seule question essentielle, qui est celle de
l'orientation de la volonté, alors nous entendons un autre
langage : « Pensez-vous que je suis venu apporter la paix sur la
terre ? Non, vous dis-je, mais la discorde ! Désormais cinq
personnes dans une maison seront divisées, trois contre deux et
deux contre trois.... car je suis venu exciter le fils contre son
père, et la fille contre sa mère, et la belle-fille
contre ses beaux-parents, et un homme trouvera des ennemis dans ceux
qui habitent sa propre maison. » Pas la paix, mais
l'épée : voilà, un langage auquel on ne saurait
demeurer sourd, si l'on veut comprendre le Christ. La vie de
Jésus est une déclaration de guerre catégorique,
visant non pas les formes de la civilisation, de la culture et de la
religion qu'il trouvait établies autour de lui (il observe la
loi juive et recommande de rendre à César ce qui
est à César), mais bien les dispositions
intérieures des hommes, leur état spirituel, les motifs
d'où procèdent leurs actes, le but — même
transcendant — qu'ils se fixent. Envisagée du point de vue de
l'histoire universelle, l'apparition de Jésus-Christ signifie
l'apparition d'une NOUVELLE ESPÈCE HUMAINE.
Linné distinguait autant de sortes d'hommes qu'il y a de
couleurs de peau; une nouvelle coloration de la
volonté ne pénétrerait-elle pas dans l'organisme
plus profondément que ne s'y marque une différence dans
la pigmentation de l'épiderme ? Et le chef de cette
espèce humaine, le « nouvel Adam » comme le nomme si
bien l'Écriture, ne veut pas admettre de compromis; il
étonne le choix : Dieu ou Mammon. Celui qui opte pour la
« conversion » et qui écoute l'appel du Christ :
«
suivez-moi ! »; celui-là doit
278 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
aussi, quand besoin est,
quitter père et mère, femme et
enfants; mais il ne les quitte pas, comme fait le bouddhiste, afin de
trouver la mort qui doit mettre un terme à la série des
renaissances; il les quitte pour trouver la vie, à laquelle le
destine sa « nouvelle naissance ». Ici commence le domaine
où la pitié n'a pas de place : elle s'arrête eu
deçà. Celui qui est perdu est perdu; et avec la
dureté de l'héroïsme antique, on ne lui accorde pas
une larme : « laissez les morts enterrer leurs morts ». Il
n'est pas à la portée de chacun de comprendre la parole
du Christ : « beaucoup sont appelés, dit-il
lui-même,
mais peu sont élus »; et Paul, revenant sur la même
idée, l'exprime avec son énergie coutumière :
« la parole de la Croix est une folie pour ceux qui se perdent;
mais pour nous, qui aurons part à la béatitude, c'est une
force de Dieu. » Extérieurement, le Christ s'accommode de
n'importe quelle forme. Mais touchant l'orientation de la
volonté, et dès qu'il s'agit de savoir si elle est
dirigée vers l'éternel ou vers le temporel, si elle
stimule ou paralyse l'expansion de l'incommensurable puissance de vie
au sein de l'homme, si elle tend à faire une
réalité vivante de ce « royaume de Dieu qui est
au-dedans de nous » ou à ensevelir pour jamais cet unique
trésor de « ceux qui sont élus » — il n'est
plus et il ne peut plus être question de tolérance.
Combien n'a-t-on pas déformé —
précisément
à cet égard, et surtout depuis le dix-huitième
siècle — l'auguste figure du Fils de l'Homme, en effaçant
tous les traits énergiques sur les images que l'on nous en
offrait ! Et quelle fallacieuse caricature du christianisme que celle
qui nous l'a représenté comme une religion à l'eau
de
rose, faite de tolérance universelle et de bienveillance passive
! Nous avons même vu s'assembler divers « Congrès
des religions » dont les membres — ministres d'à peu
près tous les dieux du monde —- échangèrent des
poignées de main « interconfessionnelles », à
la particulière édification de nombreux chrétiens,
qui jugèrent ces manifestations éminemment
chrétiennes aussi. Cléricales, peut-être, et sans
nul doute inspirées
279 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
des meilleures intentions :
mais il n'est pas douteux non plus que le
Christ se fût gardé de déléguer un de ses
apôtres à des réunions de cette nature. «
Folie » ou « force de Dieu » : la « parole de
la
Croix » est ceci ou cela; entre ceci ou cela baie un abîme
que le Christ lui-même a ouvert et, pour en défendre le
passage, il a tiré la flamboyante « épée
». Nul ne s'en étonnera qui comprend le sens de sa venue.
La tolérance du Christ est celle d'un esprit planant eu plein
ciel, immensément haut au-dessus de toutes les formes qui
divisent le monde; une fusion de ces formes ne saurait avoir pour lui
de signification : cela ferait simplement une forme de plus. Ce qui lui
importe uniquement, c'est « l'esprit et la vérité.
» Et quand Jésus enseigne : « Si quelqu'un te frappe
à la joue droite, présente lui aussi l'autre; si
quelqu'un prend ta tunique, abandonne lui aussi ton manteau » —
enseignement auquel son exemple sur la croix confère une
portée pour l'éternité — qui ne voit que ces
paroles sont étroitement liées avec les suivantes :
« Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous
haïssent », et qu'ici se traduit dans les faits la
« conversion » accomplie intérieurement, laquelle ne
s'y exprime pas par une attitude passive, mais par la plus haute forme
concevable de l'action, et la plus intense ? Si je tends au brutal ma
joue gauche, ce n'est pas pour lui; si j'aime mon ennemi et lui fais du
bien, ce n'est pas pour lui : une fois ma volonté «
retournée », une fois « converti », je ne peux
agir autrement que je n'agis. La vieille loi : œil pour œil, haine pour
haine, définit un mouvement réflexe aussi naturel que
celui qui contracte les jambes d'une grenouille déjà
morte, si l'on en excite les nerfs; en vérité il peut
bien être dit un « nouvel Adam », l'homme qui est
devenu à ce point maître de son « vieil Adam »
qu'il résiste à la contrainte de la loi des
réflexes. Gardons-nous toutefois de voir dans ce
phénomène
un simple effet de la maîtrise de soi, et n'oublions pas, en
considérant l'antithèse du Bouddha et du Christ, que
l'opposition du Christ et du stoïcien n'est pas moindre. Il faut
donc ajouter qu'à cette volte-face de la
280 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
volonté, «
convertie » pour l'accès au royaume
caché, qu'à cette nouvelle naissance en laquelle se
résume tout l'exemple du Christ, correspond directement une
conversion tout aussi complète de la sensibilité : et
c'est cela qui EST nouveau.
Jusqu'à Jésus-Christ, la vengeance
était une loi
sacrée pour tous les hommes de toutes les races; mais le
Crucifié jeta ce cri : « Père, pardonne-leur, car
ils ne savent ce qu'ils font ! » — et il faudrait n'avoir pas
saisi
un seul trait de sa figure pour confondre la divine voix de la
pitié avec la plainte d'un humanitarisme impotent. La voix qui
parle ici vient de ce royaume de Dieu qui est au dedans de nous; la
douleur et la mort ont perdu tout pouvoir sur elle, et pas plus que le
soufflet, pas plus que le rapt des vêtements, ne sauraient
désormais atteindre celui qui est né de nouveau. Comme
sur un roc de granit une vaine écume, ainsi se brise contre
cette volonté tout ce qui incite, qui entraîne, qui force
le demi-singe à face d'homme : égoïsme,
superstition,
préjugé, envie, haine; en présence de la mort —
c'est-à-dire, pour cet être divin, de
l'éternité — le Christ, attentif à peine à
sa propre douleur et à son angoisse, voit seulement que
les hommes crucifient en eux-mêmes le divin, qu'ils foulent au
pied le germe du royaume de Dieu, qu'ils ensevelissent le
trésor dans le champ, et plein de pitié il
s'écrie : ils ne savent ce qu'ils font ! Interroge qui veut
l'histoire universelle : j'affirmé qu'elle ne lui livrera pas de
mot comparable à celui-ci pour l'altière fierté.
Dans ce mot s'exprime une sagesse qui a pénétré
plus profond que la sagesse hindoue; et c'est là aussi le
langage de la volonté la plus forte, de la conscience de soi
la plus assurée.
De même que nous, derniers-nés de
l'humanité, nous
avons découvert une force répandue dans le monde entier,
mais que seule attestait parfois l'éclair étincelant
parmi la fuite des nuages, une force cachée, invisible, qui
défie nos hypothèses comme elle échappe à
nos sens, mais qui n'en est pas moins toute-puissante et
toute-présente; et de même que nous attendons de cette
force désormais utilisée la trans-
281 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
formation complète des
conditions extérieures de notre
vie — ainsi le Christ nous a révélé une force
cachée résidant aux profondeurs inexplorées et
inexplorables de notre monde intérieur, une force capable de
transformer complètement l'homme tout entier, de changer en un
être puissant et bienheureux un être misérable et
qu'opprime la souffrance. La foudre n'avait été autrefois
que destructrice; la force qu'elle nous a fait découvrir sert
désormais au travail pacifique et contribue au bien-être :
telle la volonté humaine, germe de toutes les misères
morales qui ont accablé les hommes, devient celui de leur
nouvelle naissance et désormais sert à la formation
d'une nouvelle espèce humaine. De là, comme je l'ai
indiqué dans l'Introduction
générale de cet
ouvrage, la signification incomparable de la vie du Christ,
envisagée du point de vue de l'histoire universelle. Aucune
révolution politique ne lui équivaut en importance.
Du point de vue de l'histoire universelle, nous
sommes bien
fondés à établir un parallèle entre
l'action du Christ et les actes des Grecs. J'ai exposé, au
premier chapitre, dans quelle
mesure Homère, Démocrite,
Platon, d'autres encore devaient être considérés
comme d'authentiques « créateurs ». C'est d'eux,
disais-je, que date l'avènement d'une créature
entièrement nouvelle, c'est depuis lors que le macrocosme
renferme un microcosme, et j'ajoutais que la culture (ou ce qui a seul
droit à ce nom) est la fille de leur liberté
créatrice. Or, ce qu'a fait l'hellénisme, pour
l'intellect, le Christ l'a fait pour la vie morale : c'est par lui que
l'humanité a acquis une CULTURE MORALE —
peut-être
vaudrait-il mieux dire la POSSIBILITÉ d'une
culture morale, car
ici le facteur culturel est ce processus intérieur de sorte
créatrice que constitue la conversion de la volonté,
quand la volonté change librement de maître, et ce
« moment » décisif a précisément
passé inaperçu de presque tous : d'où il
résulte
que le christianisme est devenu une religion tout HISTORIQUE,
et que les
superstitions de l'antiquité comme celles du
judaïsme ont trouvé asile et consécration sur les
autels de ses Églises,
282 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Pourtant l'exemple du Christ
demeure l'unique fondement de toute
culture morale; et selon que nos nations actuelles possèdent de
sa figure une image plus ou moins claire, elles attestent un
degré plus ou moins élevé de cette culture.
Sous ce rapport, donc, reconnaissons — nous le
pouvons faire à
bon droit — que l'apparition du Christ sur la terre a eu pour effet de
partager l'humanité en deux classes. C'est elle qui
créa la vraie NOBLESSE, une authentique noblesse
de naissance,
car seul peut être chrétien celui qui est élu. Mais
en même temps elle déposa dans le cœur des élus le
germe d'une nouvelle et amère souffrance : elle les arracha
à leurs parents, elle les fit errer isoles parmi des hommes qui
ne les comprenaient pas, elle les marqua du sceau des martyrs. Et qui
donc est entièrement maître ? qui a complètement
vaincu
ses instincts d'esclave ? Ce n'est pas seulement entre le monde et
l'élu que sévit la discorde : elle déchire sa
propre âme. À peine parvenu à la conscience de son
moi,
durant qu'il était engagé dans le tumulte de la lutte
pour l'existence, combien souvent ne va-t-il pas subir des crises
d'effondrement intérieur en reconnaissant sa faiblesse et son
indignité, maintenant que s'impose à lui une
conception qui confère à l'individu une dignité si
haute et une valeur si insoupçonnée, à son
être moral une signification si grave, à sa volonté
une puissance si redoutable ! C'est dès lors seulement que la
vie peut être dite en vérité tragique : et ce qu'il
a fallu pour cela, c'est l'acte libre de l'homme qui s'insurgea contre
sa propre nature animale. « D'élève parfait de la
nature l'homme devint un être moral imparfait; d'instrument
heureux, un artiste malheureux », écrit Schiller. Mais
l'homme
ne VEUT plus être un instrument; et si
Homère s'est
créé des dieux tels qu'il les voulait, maintenant l'homme
se révolte contre la tyrannie morale de la nature et se
crée sa morale, à lui, telle qu'il la veut. Aux instincts
aveugles, fussent-ils même endigués et canalisés le
plus adroitement du monde par des articles de loi, il refuse
d'obéir, et prétend observer une loi plus haute, qui lui
est propre. En la personne
283 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
du Christ l'homme
s'éveille à la conscience de sa
vocation morale et, par là même, affronte la
nécessité d'une guerre intérieure qui comptera par
millénaires. Au chapitre IX, sous la section intitulée
« Conception du monde »,
j'essayerai de montrer qu'avec Kant nous sommes rentrés enfin
exactement dans la même
voie, après des siècles nombreux de tendance
antichrétienne. « Retour à la nature »,
pensaient les déistes humanitaires qui représentaient au
XVIIIme siècle cette tendance. Oh !
non. Émancipation de la
nature, sans laquelle nous ne pouvons rien, il est vrai, mais que nous
sommes résolus à nous soumettre, afin de pouvoir plus et
mieux qu'elle ne peut. Dans l'art et la philosophie comme être
intellectuel, dans le mariage et dans le droit comme être social,
dans le Christ comme être moral, l'homme prend conscience de
lui-même en opposition avec la nature. Il accepte un combat. Et
dès lors l'humilité ne suffit pas. À celui qui
veut
suivre le Christ il faut avant tout le courage, et le courage sous sa
forme la plus épurée, le courage intérieur chaque
jour retrempé au feu, celui dont les preuves n'éclatent
pas seulement parmi l'ivresse sensuelle de la mêlée et le
fracas des armes, mais qui s'atteste dans l'endurance et la patience,
et
qu'affermit chaque heure de la lutte engagée dans une poitrine
d'homme contre les instincts d'esclave. De ce courage nous avons un
exemple, le Christ nous l'a donné, et il n'en est pas de plus
haut. L'héroïsme moral revêt en Jésus un
caractère tellement auguste que c'est à peine si nous
gardons une pensée pour ce qui s'y ajoute de courage physique,
qualité qu'en d'autres cas nous glorifions volontiers chez les
héros : et sans doute, pour faire des chrétiens au vrai
sens du mot, ne faut-il pas moins que des tempéraments de
héros, pas moins que des « maîtres ». Aussi
comprenons-nous bien, quand le Christ dit : « je suis doux
», que
sa douceur est la douceur du héros assuré de vaincre; et
quand il dit : « je suis humble », nous savons que son
humilité n'est pas celle de l'esclave, mais que c'est
l'humilité du maître qui, dans la plénitude de sa
force, s'incline vers le faible.
284 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Jésus, que son entourage appelait simplement
« Seigneur » ou « maître », s'entendant
un
jour appeler « bon maître », repoussa ce titre :
« Pourquoi m'appelles-tu bon ? Nul n'est bon qu'un seul, qui est
Dieu. » N'y a-t-il pas là de quoi donner à penser ?
Retenons-en que toute représentation de son caractère est
fausse, qui met d'abord et surtout en relief la céleste
bonté, l'humilité, la longanimité : de cet arbre
puissant ce ne sont pas là les racines
nourricières, mais plutôt les fleurs odorantes.
Qu'est-ce qui a fondé la puissance du Bouddha
et qui lui a
soumis une partie de la terre ? Non sa doctrine, mais son exemple —
l'action héroïque : cette manifestation d'une force de
volonté presque surhumaine, voilà le sortilège qui
enchaîna, qui enchaîne encore, des millions d'âmes.
Dans le Christ s'est révélée une volonté
encore plus haute : il n'a pas eu besoin de fuir le monde, il ne s'est
pas préservé de la beauté, il a même
approuvé l'usage des objets précieux — « ordures
» au jugement de ses disciples. Loin de se retirer dans le
désert, il a passé du désert dans la vie,
où il est entré en vainqueur pour annoncer un message de JOIE
— non la mort, mais la délivrance. J'ai dit que la venue du
Bouddha marquait l'aboutissement sénile d'une culture
épuisée, qui dévie et s'égare —
l'apparition du Christ, c'est l'aurore d'un jour nouveau; il dote d'une
seconde jeunesse l'humanité vieillie; aussi est-ce en lui que
les jeunes peuples indoeuropéens, aux forces fraîches,
à la vie débordante, trouvent leur Dieu. Sous le signe de
la croix surgit lentement des ruines du monde ancien une culture
nouvelle, à l'élaboration de laquelle nous aurons
longtemps encore à travailler, s'il faut qu'un jour, dans le
lointain avenir, elle mérite le nom de « chrétienne
».
—————
LES GALILÉENS
Si je n'écoutais que mon sentiment, ce
chapitre se terminerait ici. Toutefois, en omettant de
considérer une autre face de la question qui vient de
m'occuper, je risquerais de paraître trop souvent obscur dans de
prochains chapitres.
285 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Pour obtenir de la figure du
Christ une image aussi pure que possible,
je l'ai isolée de son cadre; il convient de l'y replacer et
d'étudier ses rapports avec le milieu où elle est
apparue. Maint phénomène important du passé ou
du présent demeurerait inintelligible sans cette
précaution. Il n'est pas du tout indifférent qu'une
analyse pénétrante nous
permette de discerner avec précision ce qui, dans le Christ,
est spécifiquement juif et ce qui ne l'est pas. Sur cet objet
n'a cessé de régner, depuis les débuts de
l'ère chrétienne jusqu'à l'heure présente,
et dans l'élite du monde intellectuel aussi bien qu'en ses
couches inférieures, une confusion néfaste. Non seulement
il n'est aisé pour personne d'interpréter l'incomparable
apparition et d'apercevoir ses rapports organiques avec une certaine
ambiance, mais, de plus, toutes sortes de causes ont concouru à
déformer, à effacer même, ses traits
véritables : le caractère particulier de la religion
juive, le mysticisme syriaque, l'ascétisme égyptien, la
métaphysique grecque, puis les traditions politiques et
sacerdotales de Rome, enfin les superstitions des barbares. Comment
faire le compte des contre-sens, et des non-sens qui ont
collaboré à cette œuvre de travestissement ! Le
dix-neuvième siècle a tenté de
démêler la vérité, mais aucun des savants
qui s'y appliquèrent n'a réussi, que je sache, a
dégager
de la masse des faits les quelques points capitaux et à les
exposer de façon qu'ils apparussent clairement aux yeux de tous.
Contre le préjugé ou le parti pris, ce
n'est pas une garantie suffisante que l'érudition,
si honnête
soit-elle. Nous
allons essayer ici, sans connaissances spéciales, mais aussi
sans opinions
préconçues, de découvrir dans quelle mesure le
Christ appartenait à son milieu et lui empruntait la forme de
ses intuitions, dans quelle mesure il se séparait de lui et le
dominait d'une infinie hauteur. Par là seulement nous
pouvons espérer saisir, en la plénitude de sa
dignité autonome, et détachée de toutes
contingences, sa personnalité-même.
Demandons-nous donc avant tout : Jésus-Christ
était-il,
par la race, un Juif ?
286 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Cette
question semble, au premier abord, bien mesquine. Devant un
être de cette nature, les particularités distinctives des
races ne se doivent-elles pas réduire à rien ? Un
Isaïe,
oui certes ! De si haut qu'il domine ses contemporains, il n'en est pas
moins juif, et rien que juif; pas une de ses paroles qui ne s'inspire
de l'histoire et du génie de son peuple; alors même qu'il
met à nu telle tare caractéristique du judaïsme et
dénonce sans pitié tel vice national, alors même,
alors surtout, il s'atteste juif lui-même. Chez le Christ, pas
trace de cela. Ou bien encore, un Homère ! C'est lui qui, le
premier, éveille le peuple hellène à la conscience
de soi et, s'il le peut faire, c'est qu'il concentre en son sein la
quintessence de tout l'hellénisme. Mais où est le peuple
qui se serait acquis le droit, pour avoir été
éveillé à la vie par le Christ, de revendiquer le
Christ pour sien ? Nulle part — et pas davantage, certes, en
Judée qu'aux antipodes ! Pour le croyant, Jésus est le FILS
DE DIEU, et non pas d'un homme; pour l'incroyant, il sera
malaisé de trouver une formule désignant de façon
si brève et si ample à la fois le mystère de cette
personnalité, qui défie toute comparaison comme toute
explication, et qui n'en est pas moins un FAIT positif.
II y a en effet des phénomènes qui, sans le secours d'un
symbole,
ne se pourraient inclure dans le complex de représentations
où se meut l'intelligence humaine. Voilà, quant au
principe, ce que j'avais à dire et il suffit,
j'espère, pour prévenir le reproche de me mettre
à la remorque de cette école platement «
historique », qui entreprend l'explication de l'inexplicable.
Tout
autre chose est de nous renseigner sur le milieu, devenu historique, de
la personnalité, à seule fin d'apercevoir celle-ci plus
clairement encore. Si nous procédons ainsi, nous constaterons
qu'il est impossible de donner une réponse simple à cette
question — le Christ était-il juif ? De religion et
d'éducation, il l'était indubitablement; de race — au
sens restreint du mot « juif », qui est le sens propre —
très vraisemblablement pas.
Le mot Galilée (de Gelil haggoyim) signifie «
Cercle des
287 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Gentils »,
c'est-à-dire district des païens. Il
semble que ce coin de terre, si éloigné du centre
spirituel, n'ait jamais eu une population absolument pure, même
dans les temps anciens, alors qu'Israël était encore fort
et uni, et que la Galilée servait de patrie aux tribus de
Nephtali et de Zabulon. Nephtali, nous dit-on, se caractérise
dès l'origine par « son extraction fort
mélangée », et s'il est vrai que la population
aborigène — ou non israélite — se fût maintenue
dans toute l'étendue de la Palestine, on ne la trouve
concentrée « nulle part en masses si denses que dans les
marches du Nord » ¹). À cela s'ajoute une
circonstance
notable.
Tandis que le reste de la Palestine était en quelque sorte
coupé du monde par sa situation géographique, une route,
existant déjà-lors de l'occupation du pays par les
Israélites, conduisait du lac de Génézareth
à Damas, et l'on était rendu plus vite à Tyr ou
même à Sidon qu'à Jérusalem. Aussi
voyons-nous Salomon céder au roi de Tyr un morceau
considérable de ce « Cercle des Gentils » (car tel
est déjà le nom qu'il porte I Rois IX, 11), avec vingt
villes galiléennes, en payement des livraisons de bois de
cèdre et de sapin et des 120 quintaux d'or qu'il a reçus
d'Hiram pour la construction du temple : et cela prouve combien peu le
roi de Judée tenait à ce pays, peuplé par
moitié d'étrangers; ces habitants, d'ailleurs, ne
devaient pas être nombreux, puisque le roi de Tyr profita de
l'occasion pour y établir d'autres peuplades
étrangères ²). Puis vint, comme chacun sait, la
scission
d'Israël en deux royaumes et à dater de cette époque
— soit d'un millénaire avant le Christ ! — il n'exista plus de
liaison politique intime entre la Galilée et la Judée,
sinon pour de courtes périodes et à de rares intervalles.
Or c'est l'union politique seulement, et pas du tout la
communauté des croyances religieuses, qui assure la fusion des
peuples.
—————
¹) Wellhausen : Israelitische und jüdische Geschichte,
3e
éd. 1897, p. 16 et 74. Cf. le livre des Juges I, 30 et 33, et
le chap. V du présent
ouvrage.
²) Graetz : Volkstümliche
Geschichte der Juden I, 88.
288 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
À
l'époque du Christ,
précisément, la
séparation politique était complète entre la
Judée et la Galilée, et celle-ci se trouvait par rapport
à celle-là « dans la situation d'un pays
étranger » ¹). Mais entre temps s'était
produit un
événement qui dut avoir pour effet de détruire
presque complètement, et pour jamais, le caractère
israélite de cette marche septentrionale : 720 ans avant le
Christ — donc un siècle et demi avant que les Juifs ne fussent
emmenés en captivité à Babylone — le royaume du
Nord, ou d'Israël, avait été dévasté
par les Assyriens et sa population déportée, sinon tout
entière, comme le veut la tradition, du moins en grande partie,
cela ne fait pas de doute. Dispersée en des régions
diverses et lointaines de l'empire, elle se fondit rapidement dans la
masse des autres habitants et, par suite, disparut complètement
²). En même temps des populations étran-
—————
¹) Graetz : op. cit. I,
567. La Galilée et la
Pérée avaient en commun leur propre tétrarque
autonome, tandis que la Judée, la Samarie et l'Idumée
étaient soumises à un procurateur romain. Graetz ajoute :
« Par l'hostilité des Samaritains, dont le pays
s'enfonçait
comme un coin entre la Judée et la Galilée, les
relations entre ces deux districts isolas l'un de l'autre
étaient rendues encore plus difficiles, » — Je n'insiste
pas ici
sur les raisons qui interdisent d'identifier les purs «
Israélites » du Nord avec les « Juifs »
proprement dits du
Sud. Voir le chap. V.
²) Si complètement que maints théologiens qui
avaient des
loisirs les occupèrent, même en plein
dix-neuvième siècle, à se casser la tête
pour retrouver les Israélites perdus. Ils ne pouvaient admettre
que les cinq sixièmes du peuple auquel Iahveh avait promis la
terre entière se fussent simplement évanouis. Un cerveau
inventif reconnut les dix tribus dans les Anglais d'aujourd'hui;
moralité : les cinq sixièmes de la surface du globe
appartiennent de droit au peuple britannique, et le dernier
sixième revient aux Juifs. Le lecteur curieux de la
démonstration de ces vérités pourra consulter
Lost Israel, where are they to be
found ? (Edimbourg, 6e
éd. 1877 par H. L.) ou un autre opuscule mentionné dans
cette brochure : Our israelitic
Origin, par Wilson; s'il a de
la patience, il se plongera dans l'étude du périodique
qui soutint les mêmes thèses, et les soutient
peut-être encore, pour l'édification de ses
abonnés: Life from the Dead,
being a national journal advocating the identity of the British Nation
with the lost ten tribes of Israel, edited by Edward Hine.
Après quoi il ne s'étonnera pas que de braves
Anglo-Saxons n'éprouvent aucun embarras à établir
jusqu'à Moïse leur généalogie.
289 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
gères, tirées de
contrées éloignées,
avaient été importées dans la Palestine pour la
coloniser. Des savants, il est vrai, supposent (sans en fournir la
preuve) qu'une fraction importante de l'ancienne population,
mêlée d'Israélites plus ou moins purs et d'autres
exemplaires humains, serait demeurée dans le pays : mais comme
ce
reste hypothétique n'a pu s'isoler des étrangers
nouvellement arrivés, on peut tenir pour certain qu'il s'y est
mélangé et dissous ¹). Le sort de ces régions
fut
donc très différent de celui de la Judée. Car
lorsque les Judéens furent emmenés à leur tour, en
l'an 588, leur pays resta à peu près vide,
c'est-à-dire qu'il n'eut plus d'autres habitants que de rares
paysans, et des paysans indigènes; d'où il résulta
qu'à leur retour de la captivité de Babylone, où
rien ne s'était opposé à ce qu'ils conservassent
la pureté de leur race, rien non plus ne les empêcha de la
préserver à l'avenir. La Galilée, au contraire, et
les pays limitrophes, avaient été, je le
répète, systématiquement COLONISÉS
par les
Assyriens; et les colons, autant qu'on peut en juger par les
récits bibliques, avaient été pris dans des
parties très diverses du colossal empire, notamment dans la
Syrie montagneuse du Nord. Enfin, durant les siècles qui
précèdent la naissance du Christ, on constate
l'immigration de nombreux Phéniciens et de nombreux Grecs
²). Ce
dernier fait autoriserait à admettre une infusion de sang
purement aryen dans la Galilée; ce qui est certain, c'est que sa
population étrangement bigarrée se composait des races
les plus diverses cohabitant pêle-mêle, et que les
étrangers durent se fixer de préférence dans ce
district cosmopolite qui leur offrait, en outre, l'avantage d'un
accès facile et d'un sol fécond. L'Ancien Testament
raconte lui-même, avec une convaincante
—————
¹) Si l'on veut apprendre à quel point « le
caractère
distinctif de la nation israélite se perdit », voir par
ex. Robertson Smith : The prophets
of Israel (1895), p. 153.
²) Albert Réville : Jésus de Nazareth I, 416.
N'oublions
pas non plus qu'Alexandre le Grand avait peuplé de
Macédoniens la ville, toute proche, de Samarie après
l'insurrection de l'an 331.
290 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
naïveté, comment
l'idée vint à ces
étrangers d'apprendre à connaître le culte de
Iahveh (II Rois XVII, 24 et
suiv.). Dans le pays dépeuplé
s'étaient multipliés les fauves : vengeance
évidente du « dieu du pays » (V. 26), qui se sentait
néglige. Comme il n'y avait plus personne qui pût indiquer
les rites agréables à ce dieu, les colons
déléguèrent une ambassade au roi des Assyriens
pour le prier de leur envoyer un prêtre israélite d'entre
ses prisonniers; et le prêtre vint, et il leur enseigna
« la manière du dieu du pays ». C'est ainsi que les
habitants de la Palestine septentrionale (à partir de Samarie),
et ceux même qui n'avaient pas une goutte de sang
israélite dans les veines, devinrent juifs par la croyance.
Nul doute que, postérieurement, de vrais
Juifs ne soient
venus s'établir dans le pays; nul doute non plus qu'ils n'y
soient demeurés confinés dans les quelques villes
importantes, et à titre d'étrangers, car c'est une des
particularités les plus étonnantes des Juifs — notamment
depuis leur retour de la captivité où, pour la
première fois ce mot : « juif », au sens
rigoureusement
défini, sert à désigner une religion (Zacharie VIII, 23) — que le souci
de conserver leur race aussi pure que
possible : un mariage entre Juifs et Galiléens ne se
conçoit pas. Mais il y a plus. Ces éléments
juifs, disséminés parmi une population
étrangère et qui ne se mêlaient point à
elle, avaient cessé d'exister en Galilée longtemps avant
la naissance du Christ, si l'on s'en rapporte au récit
d'après lequel un des Macchabées (Simon Tharsi), ayant
mené dans ce pays une campagne heureuse contre les Syriens,
« assembla les Juifs qui y résidaient et les décida
à émigrer pour se fixer en Judée, TOUS,
SANS EXCEPTION » ¹). De
là sans
—————
¹) Graetz, op. cit. I,
400. Voir la relation originale de cet
événement, qui se place en l'an 164 avant J.-C., dans
le premier livre des Macchabées
V, 23. Quelques-uns jugent le
fait invraisemblable et le récit tendancieux (Édouard
Dujardin
: La source du fleuve
chrétien, 1906, p. 415), mais la plupart
des savantes s'accordent à reconnaître une valeur
historique considérable aux deux premiers livres des Macchabées (par opposition
aux deux derniers), et il n'y
a pas de raison valable d'excepter de
291 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
doute daterait le
préjugé désormais inextirpable
des Juifs contre la Galilée. Il est si fort qu'au temps de la
jeunesse du Christ, quand Hérode Antipas veut persuader les
Juifs de s'établir dans la ville de Tibériade qu'il
venait de bâtir, ni promesses ni violence n'y peuvent rien
¹). —
On le voit : nous ne découvrons pas la moindre raison d'admettre
que les parents de Jésus-Christ aient été de race
juive.
Au cours de l'évolution ultérieure se
produisit un
phénomène qui n'est paradoxal qu'en apparence, car
l'histoire nous en offre beaucoup d'analogues. Dans leur pays
inséré entre la Galilée, qui le prolonge au Nord,
et la Judée, qui lui confine au Sud, les Samaritains, en contact
immédiat avec les Juifs proprement dits, et incontestablement
plus rapprochés d'eux par le sang que les Galiléens,
maintinrent la vieille tradition d'hostilité et de jalousie
antijuive qui s'était formée en Israël (royaume du
Nord) contre Juda (royaume du Sud), depuis la scission des douze tribus
en deux groupes rivaux. C'est ainsi que les Samaritains se refusaient
à reconnaître la suprématie ecclésiastique
de Jérusalem; et leur qualité d'«
hérétiques » les rendait si haïssables aux
Juifs que ceux-ci tenaient pour péché toute espèce
de rapport avec eux; l'orthodoxe n'eût pas accepté de
leurs mains un morceau de pain, car « un morceau de pain des
Samaritains est de la chair de porc » ²).
—————
cette
opinion le passage relatif à l'exode des Juifs de
Galilée en 164. Il y a en revanche un sérieux motif d'y
ajouter foi, comme nous l'indiquons ci-dessus.
¹) Graetz, op.
cit. I, 585. Cf. Flavius Josèphe: Antiquités judaïques,
L. XVIII, ch. 3.
²) Cité par Renan d'après la
Mischna
(Schéébit VIII,
10) dans sa Vie de Jésus,
23e
éd., p. 242. Renan insiste, à propos des Samaritains, sur
le contraste qui éclate entre les dispositions bienveillantes
que leur marque Jésus et l'« extrême dureté
» des Hiérosolymites qui les mettaient « sur la
même ligne que les païens, avec un degré de haine de
plus. » — Touchant le tabou du porc chez les Juifs (et les
Musulmans),
Renan rappelle (Origines du
christianisme t. I, p. 35) que les docteurs
palestiniens enveloppaient dans une même malédiction
« celui qui élève des porcs et celui qui apprend
à son fils la science grecque. » (Cf. Mischna,
Sanhédrin, et divers
traités du Talmud de Babylone).
292 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Les Galiléens, par
contre, qui ne représentaient pour les
Judéens que des « étrangers » et,
méprisés comme tels, se voyaient exclus de toute
participation à mainte cérémonie religieuse, n'en
étaient pas moins des « Juifs » de stricte
observance, et dont l'orthodoxie allait souvent jusqu'au fanatisme.
Prétendre trouver dans cette communauté de foi une
preuve de la communauté de race est absurde : que penserait-on
d'un ethnologue qui s'aviserait d'identifier avec les « Turcs
» la population authentiquement slave de la Bosnie ou les plus
purs Indo-Aryens de l'Afghanistan sous prétexte que ce sont des
Musulmans orthodoxes, et d'une piété, voire d'un
fanatisme à stupéfier le vrai Osmanli ? Par le terme
« juif » on désigne une race humaine
déterminée, qui s'est conservée étonnamment
pure; ce n'est qu'en second lieu, et improprement, qu'on
l'applique aux adeptes d'une certaine religion. Il faut aussi se garder
de confondre, ainsi qu'on le fait trop souvent aujourd'hui, le sens des
mots « juif » et « sémite », car les
concepts qu'ils expriment respectivement ne sont en aucune
manière équivalents ou interchangeables. Est-ce que le
caractère. national est le même chez les Arabes et chez
les Juifs ? je reviendrai là-dessus au chapitre V; il m'importe
pour l'instant d'opposer à cet égard les Juifs et les
Galiléens.
Que les Galiléens se distinguent par leur
caractère de
tous les autres habitants de la Palestine, c'est ce qui apparaît
à chaque page d'Ewald, de Graetz, de Renan, de quiconque a
écrit l'histoire des Juifs ¹). Idéalistes
énergiques, hommes d'action, TÊTES CHAUDES
— voilà
comment on nous les représente. Tant que durent les
démêlés avec Rome, avant et après
l'époque du Christ, et chaque fois que la lutte se fait
âpre, ils sont l'âme de la résistance, le principal
agent d'impulsion, l'élément implacable et
irréductible que la
—————
¹) À l'exception, il est vrai, de Flavius Josèphe
qui, s'il
oppose constamment les Juifs aux Samaritains, assimile sans scrupule
les
« Juifs de Galilée » aux « Juifs de
Judée ». Ses origines et son propos expliquent assez cette
confusion pour qu'il n'y ait pas lieu de nous y arrêter.
293 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
mort seule pourra vaincre.
Alors que les grandes colonies de Juifs
purs, à Rome et à Alexandrie, vivent sur un pied
excellent avec l'empire païen, et que leurs membres
prospèrent dans les professions les plus diverses —
interprètes des songes ¹), fripiers, colporteurs,
prêteurs
sur gages, acteurs, jurisconsultes, commerçants, savants, etc.
— dans la lointaine Galilée un Galiléen contemporain de
César, Ézékia, lève l'étendard de la
révolte religieuse. Puis c'est Juda le Galiléen, qui
prend pour devise ces mots, bientôt aussi célèbres
que lui : « Dieu seul est maître, la mort n'est rien, la
liberté est tout ! » ²) Ensuite se forme le parti des
Sicaires, assez semblables aux Thugs de l'Inde moderne; le chef le plus
entreprenant de ces « poignardeurs », Ménahem,
encore
un Galiléen, détruit sous Néron la garnison de
Jérusalem et, pour sa peine, il est livré au supplice —
par
qui ? par les Juifs eux-mêmes, qui l'accusent d'avoir joué
au Messie. Les fils de Juda n'ont pas un meilleur soit:
condamnés par un procurateur juif comme agitateurs dangereux
pour la sûreté de l'État, ils périssent sur
la
croix. Jean de Guichala — ce nom est celui d'une ville située
à l'extrême limite nord de la Galilée — dirige la
défense obstinée de Jérusalem qu'assiège
Titus.... et la série des héros galiléens se
clôt avec Eléazar, qui, retranché dans les
montagnes où il a groupé quelques partisans, prolonge la
résistance pendant des années : quand tout espoir est
perdu, ces vaillants se tuent, après avoir égorgé
leurs femmes et leurs enfants ³). Voilà, on en conviendra,
autant de manifestations d'un caractère national très
spécial, voilà des traits vraiment distinctifs. Il en est
d'autres, que l'on nous dit propres aux Galiléennes : leur
beauté
—————
¹)
Aere minuto
Qualiacunque voles Judaei somnia vendunt.... (Juvénal).
²) Mommsen : Römische
Geschichte V, 515.
³) Plus tard encore les habitants de la
Galilée semblent constituer
une race à part, remarquable par son courage et sa force,
témoin leur participation à la campagne du Perse
Schahbarz
et à la prise de Jérusalem, en 614.
294 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
de sorte particulière,
leur bonté aussi, dont nous
entretiennent volontiers les chrétiens des premiers
siècles; l'étranger, l'hérétique même
se loue de leur gracieux accueil, si différent de l'attitude
hautaine et méprisante que gardent envers lui les Juives
authentiques.
Mais l'originalité du caractère
national galiléen se
marque encore par un autre signe, un signe infaillible : la langue. En
Judée et dans les pays limitrophes on parlait, au temps du
Christ, l'araméen; l'hébreu, passé à
l'état de langue morte, ne survivait plus que dans les
écrits sacrés. Or nous sommes informés que les
Galiléens s'exprimaient dans un dialecte araméen
employé par eux seuls et tellement étrange qu'on les
reconnaissait au premier mot : « Ta langue te trahit »,
crient à Pierre les serviteurs du grand-prêtre ¹).
Bien
plus. Parler hébreu correctement leur était impossible,
ils se heurtaient à une difficulté pour eux insurmontable
: les sons gutturaux; on leur refusait, par
exemple, la permission de prier à haute voix dans les
assemblées, attendu que « leur prononciation
défectueuse excitait le rire » ²). Ce fait
dénote
une anomalie dans la structure du larynx chez les Galiléens
comparés aux Juifs; et l'existence, ainsi attestée, d'un
caractère d'ordre physique qui les différencie,
autoriserait à elle seule la présomption d'un fort
appoint de sang non sémitique chez les premiers, car l'abondance
des gutturales est un trait commun à tous les peuples
sémitiques et ils s'en servent avec virtuosité ³).
—————
¹) On recueillerait au reste dans les évangiles
quantité de témoignages de la distinction qu'ils
établissent entre les Galiléens et les Juifs proprement
dits. C'est ainsi que, dans Jean,
quand le texte dit : « les Juifs »,
ce terme semble toujours désigner quelque chose
d'étranger; et de leur coté les Juifs expliquent
(ch. VII, v. 52 du même évangile) qu'« aucun
prophète n'a été suscité de
Galilée. »
²) Cf., par exemple, Graetz, op. cit. I, 575. Sur le
caractère
particulier du langage des Galiléens et sur leur
incapacité de prononcer avec pureté les gutturales
sémitiques, voir aussi Renan : Langues
sémitiques, 5e éd., p.
230.
³) Voir, par exemple, le tableau comparatif
dressé par Max Müller
295 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
J'avais
posé cette question : le Christ était-il, par la
race, un Juif ? et j'ai cru devoir la discuter avec quelque
insistance, parce que je n'ai trouvé nulle part un
énoncé clair et complet des faits qui s'y rapportent.
Même dans un ouvrage de science objective conçu sans parti
pris théologique, comme le Jésus
de Nazareth d'Albert Réville ¹), le mot «
juif » sert à désigner tantôt la race juive
tantôt la religion juive : et, naturellement, à cette
ambiguïté dans l'expression correspond une équivoque
dans la pensée. Nous lisons par exemple (I, 416) : « La
Galilée était en majorité peuplée de JUIFS,
mais les PAYENS d'origine syrienne, phénicienne
ou grecque
y étaient nombreux. » « Juif » signifie donc
ici
tout individu, sans nulle acception de race, qui adore le dieu national
de la Judée : il s'oppose à « payen ». Mais
un
peu plus bas on nous entretient d'une « race aryenne » par
opposition à une « nation juive », et « juif
» désigne alors une variété
humaine déterminée, strictement limitée,
demeurée sans mélange depuis des siècles.
Là-dessus l'auteur, mentionnant l'opinion suivant laquelle
« Jésus se rattacherait par ses origines ataviques
à la race aryenne et non aux Sémites », la
condamne, sans autrement la réfuter, dans cette phrase surpre-
—————
dans Science of Language, 9e
éd., p. 169, et ceux joints
à chaque volume des Sacred
Books of the East pour indiquer le
mode de « translittération » des alphabets orientaux
adoptés par les éditeurs de cette publication. Le
sanscrit ne connaît que six gutturales, contre dix que
possède l'hébreu; mais ce qu'il y a de plus frappant,
c'est la différence qui se marque dans le cas de la gutturale
aspirée (notre h),
à quoi correspond un seul et unique
son dans les langues indogermaniques, tandis que les langues
sémitiques en font paraître cinq nuances dans cinq sons
bien distincts. En revanche, on compte sept linguales en sanscrit, deux
seulement en hébreu. Telle est
l'indélébilité de ces caractéristiques
raciales héréditaires dans le domaine du langage que, par
exemple, il est presque impossible au Juif, vivant parmi nous depuis de
longues générations, d'arriver à une prononciation
absolument pure de nos linguales, et qu'à plus forte raison nous
ne réussissons pas nous-mêmes à maîtriser
parfaitement ses gutturales.
¹) Jésus
de Nazareth, études critiques sur les antécédents
de l'histoire évangélique et la vie de Jésus,
2. vol. 1897.
296 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
nante : « La supposition
se dérobe, on le conçoit,
à tout moyen de vérification directe, mais nous
ajouterons qu'elle est oiseuse. Un homme est de la nation au sein de
laquelle il a grandi. » Voilà ce que l'on appelait «
science » en l'an de grâce 1896 ! ¹) Un éminent
professeur de l'histoire des religions n'était pas tenu de
savoir, à la fin du dix-neuvième siècle, que la
configuration de la tête et la structure du cerveau exercent sur
la configuration et la structure des pensées une influence tout
à fait décisive — si décisive que l'influence du
milieu, quelque grande qu'on la postule, n'en demeure pas moins soumise
à ce fait initial de la
constitution physique, qui réduit
le nombre de ses possibilités, qui détermine le champ de
son action, qui lui prescrit ses voies et ses limites; un savant
pouvait ignorer que la forme du crâne est
précisément l'un des plus indestructibles et des plus
tenaces entre ces caractères persistants qui s'héritent —
si tenace et si indestructible que les mensurations crâniennes
servent à différencier les races entre elles et nous
dénoncent encore après des siècles, dans les
variétés bâtardes, les éléments
composants, maintenus par atavisme, du
—————
¹) Et ce qui passait encore pour tel, dix ans plus tard, aux yeux
de
quelques-uns, témoin l'interessante mais extrêmement
aventureux exposé du judaïsme publié en 1906 par
Édouard Dujardin, lequel s'exprime ainsi (La source du fleuve
chrétien, p. 358) : « On a discuté à
perte
de vue si Jésus de Nazareth était juif. L'affaire est
sans intérêt; ou, plutôt, elle est très
simple. Tous ces hommes, Jean-Baptiste, Jésus de Nazareth,
Theudas.... étaient si profondément judaïsants
qu'il faut dire qu'ils étaient juifs. La question de race reste
insoluble.... La race est quelque chose de fuyant, d'insaisissable; la
tradition seule compte. » Très simple en effet. Seulement
le
lecteur non prévenu ne se fût jamais douté
qu'Édouard Dujardin fit tant de cas de la tradition. — Un autre
«
simplificateur » (Charles Guignebert: L'évolution des
dogmes, 1810) nous apprend que Jésus, « né
juif,
élevé parmi les Juifs, voyait et pensait en juif »;
mais quinze lignes plus loin, parlant de la transformation du monde
rêvée — selon lui — par le Christ (ne pas confondre avec
une transformation morale de chaque homme, pure invention des
théologiens ! ! !), il convient qu'elle n'était
aucunement
modelée « sur le schéma que la tradition juive en
avait
établi ». Alors ?
297 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
métissage originel; il
pouvait même, moyennant un peu
d'imagination, se croire doué d'une manière d'âme
qui a son siège hors du corps et qui le mène par le bout
du nez. O moyen âge ! Quand tes ténèbres se
retireront-elles de nous ? quand les hommes comprendront-ils que la FORME,
loin d'être fortuite ou indifférente, exprime le
plus intime de l'être, et que c'est en elle,
précisément en elle, que prennent contact les deux mondes
dont se compose notre univers : l'extérieur et
l'intérieur, le visible et l'invisible ? J'ai appelé la
personnalité humaine le mysterium
magnum de l'existence; sous la
forme visible, cette insondable merveille s'offre au regard de notre
intelligence comme au regard de nos yeux. Et de même que les
formes possibles d'un édifice sont déterminées en
des points essentiels par la nature des matériaux
destinés à sa construction, de même la forme
possible d'un homme (sa configuration tant interne qu'externe) est
déterminée en des points essentiels et vitaux par la
nature des éléments ataviques dont sera construite cette
nouvelle personnalité.
Il peut arriver, certes ! que l'on accorde à
la race une
importance indue : on diminue d'autant l'autonomie de la
personnalité, et l'on court le risque d'évaluer trop bas
l'indéniable puissance des IDÉES. En
outre, toute cette
question des races est infiniment plus complexe que ne se l'imagine le
commun des lecteurs; elle appartient en propre au domaine de
l'anthropologie anatomique, et l'historien ni le linguiste n'est
compétent pour la résoudre. Mais ce n'est pas une raison
pour l'esquiver et pour traiter la race en quantité
négligeable; ce n'est pas une raison, surtout, pour
étayer d'allégations fausses un mensonge historique et
pour lui attribuer abusivement l'autorité d'un dogme intangible.
Quiconque affirme comme une chose certaine que le Christ était
un Juif, proclame son ignorance ou son dédain de la
vérité : son ignorance, s'il confond la race et la
religion; son dédain de la vérité, si, connaissant
l'histoire de la Galilée, il l'exploite au profit de ses propres
préjugés religieux ou
298 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
l'accommode au goût de
la puissante Juiverie contemporaine, en
choisissant dans un ensemble prodigieusement complexe de faits et
d'événements ceux qu'il y a lieu de taire et ceux qu'il
sied de travestir ¹). Il est si probable que Jésus n'avait
pas
dans ses veines une seule goutte de sang juif, que cette
probabilité équivaut presque à une certitude.
À
quelle race appartenait-il donc ? Ici, pas de réponse possible.
La situation de son pays entre la Phénicie et la Syrie —
celle-ci tout imbibée de sang sémitique dans sa partie
sud-ouest et conservant peut-être encore quelques restes de son
ancienne population composée d'Israélites
métissés (mais jamais de Juifs) — autoriserait des
présomptions en faveur d'une ascendance principalement
sémitique. On se gardera toutefois de conclure, si l'on jette un
regard sur la Babel ethnique de l'empire assyrien ²) et si l'on se
rappelle qu'en chacune des anciennes stations d'Israël
s'établirent des colons appartenant aux régions les plus
diverses de cet empire. Peut-être bien, dans quelques groupes de
ces colons, pratiquait-on l'endogamie et préservait-on la
pureté de la race en ne se mariant qu'au sein du groupe ? Mais
comment admettre qu'un tel usage ait pu persister pendant plus de cinq
siècles ! d'autant que l'adoption du culte juif avait pour effet
d'effacer peu à peu les distinctions tribales qui d'abord (II
Rois XVII, 29)
s'étaient maintenues par les
cérémonies religieuses parti-
—————
¹) Le lecteur appréciera selon ses lumières un
singulier changement d'attitude que l'on observe chez Renan. Dans sa Vie de Jésus, parue en 1868,
Renan déclare impossible
d'énoncer même une conjecture sur la race à
laquelle Jésus appartennait par le sang. Dans son Histoire du
peuple d'Israël, achevée en 1891, et composée
au
temps de ses fréquents rapports avec l'Alliance
Israélite, Renan affirme expressément : «
Jésus
était un Juif » et vitupère avec une violence
insolite les gens coupables d'en douter. Aux puissances tyranniques qui
opprimaient le dix-huitième siècle et qui, malgré
son effort, n'ont pas désarmé, d'autres se sont
ajoutées, et de pires : car sous l'ancienne contrainte le
caractère se fortifiait; il s'amollit sous la nouvelle. Entre la
liberté de la science et la liberté du savant, il y a, au
dix-neuvième siècle, plus qu'une nuance.
²) Cf. Hugo Winckler: Die Völker Vorderasiens, 1900.
299 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
culières à
chaque groupe. Plus tard, nous l'avons
indiqué, arrivèrent en outre quantité de Grecs :
ils appartenaient sans doute aux classes les plus pauvres et,
naturellement, adoptèrent tout de suite le « dieu du pays
». — Nous n'avons donc le droit d'affirmer qu'une chose, en nous
fondant sur les données historiques : c'est à savoir que,
dans cette région du monde, il existait une seule et unique RACE
PURE, une race qui par de sévères prescriptions
se
préserva de tous mélanges avec d'autres, et qui s'appelle
la race juive. Nous tenons pour certain que le Christ n'y appartenait
pas et nous avons dit pourquoi. Tout ce que l'on dirait de plus serait
hypothétique ¹).
Ce résultat, purement négatif, n'en a
pas moins un prix
considérable. Il contribue à rectifier dans une
importante mesure notre connaissance du Christ, à nous faciliter
aussi l'intelligence de l'action qu'exerça jusqu'à ce
jour cette figure, et c'est grâce à lui que nous
démêlerons l'écheveau fantastiquement
embrouillé des contradictions, des erreurs, des
équivoques, des sophismes qui ont enserré la simple et
claire vérité. La parenté physique est de moindre
conséquence que l'affinité spirituelle. Nous voici en
face de la question décisive : jusqu'à quel point le
Christ, en tant que
—————
¹) En vertu du principe du moindre effort, l'imagination de
certains
publicistes a construit autour de mon nom un mythe simplificateur dont
l'origine est dans la phrase ci-dessus et dont la forme primitive
figure dans cette proposition du Secolo
: « Chamberlain
è quel filosofo alla moda, che dice, Cristo sia stato un
Germano. » Traduit en mode yankee, ce mythe se
perfectionna comme
suit : « Mr. Chamberlain is
the extraordinary man who pretends
that Christ was a German. » Et tout récemment un
savant
sérieux et probe, le Juif Fishberg, dans son ouvrage
d'anthropologie intitulé The
Jews (1911), a
précisé en ces termes : « H. S. Chamberlain is even
convinced that Jesus was an « Aryan » or Teuton
» ! Me
voici donc classé comme inventeur du Christ germain, voire
teuton (pourquoi pas berlinois ?). « Tant il est commode, dit
Flaubert, de poser sur les choses une étiquette pour se
dispenser d'y revenir. » J'ose croire que mes lecteurs sont
édifiés sur l'absurdité de cette
étiquette-ci, et je fais M. Fishberg l'honneur de penser qu'il
n'était pas l'un d'eux lorsqu'il définit ma
prétendue thèse.
300 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
phénomène MORAL,
appartient-il ou non au
judaïsme ? Pour arriver à une réponse
définitive, il nous faudra établir une série
d'essentielles distinctions sur lesquelles je me permets d'appeler
toute l'attention du lecteur.
RELIGION
De l'avis général — j'allais dire :
unanime,
tant les exceptions sont rares ¹) — le rôle du Christ aurait
consisté à perfectionner le judaïsme, par où
j'entends, naturellement, les idées religieuses des Juifs.
Eux-mêmes, si peu portés qu'ils soient à
vénérer en lui le « perfectionneur », ne le
regardent pas moins comme une branche déviée de leur
arbre, et ils voient avec orgueil dans le christianisme un appendice du
judaïsme. C'est là une erreur, j'en suis
profondément convaincu. C'est une illusion
héritée, une de ces opinions toutes faites que nous
suçons avec le lait maternel, en sorte qu'elle n'apparaît
pas plus discutable au libre penseur qu'à l'orthodoxe. Rien de
plus évident, certes, que l'étroit rapport du Christ avec
le judaïsme; l'influence du judaïsme sur la formation de sa
personnalité, bien plus encore sur la genèse et
l'histoire du christianisme, est si considérable, si
déterminante, si essentielle, que toute tentative de la nier
aboutirait à des conséquences absurdes; seulement, cette
influence n'est que pour la moindre part une influence religieuse : et
nous saisissons la l'erreur dans son principe.
Nous avons accoutumé de nous
représenter le peuple juif
comme le peuple religieux par excellence; en réalité, et
par comparaison avec les races aryennes, il est à cet
égard d'une extrême stérilité; on le dirait
frappé d'un de ces « arrêts de
développement » dont nous entretient, depuis Darwin, la
biologie : pareil à une plante qui se dessèche et qui
périt dans sa fleur. Tous les membres de la famille
sémitique, si richement doués sous d'autres rapports,
attestent
—————
¹) Raison de plus pour signaler celle du grand historien du droit,
Jhering, qui écrit dans sa Vorgeschichte
der Indoeuropäer, p. 300 : «
La doctrine du Christ n'avait pas jailli du sol de son peuple; le
christianisme marque au contraire UNE VICTOIRE SUR LE
JUDAÏSME;
il renferme en lui, dès sa première origine, quelque
germe aryen. »
301 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
d'ailleurs une pauvreté
étonnante de l'instinct religieux
: en cela consiste proprement cette « dureté de cœur
» si souvent dénoncée par leurs plus nobles
représentants ¹).
Combien différent l'Aryen ! Ses plus anciens
documents (qui
remontent bien loin au delà des documents juifs) nous le
montrent déjà travaillé d'un obscur désir
de scruter son propre cœur. Cet homme orgueilleux de la vie, et qu'elle
égaye, cet ambitieux et cet étourdi, qui boit et qui
joue, qui chasse et qui pille, tout à coup se prend à
méditer : la grande énigme de l'existence le sollicite,
non point comme un problème d'ordre purement rationnel —
d'où vient ce monde ? d'où viens-je moi-même ? —
auquel il faudrait donner une réponse d'ordre logique (et
dès lors insuffisante), mais comme un besoin vital,
immédiat, impérieux. Ne pas comprendre, mais ÊTRE
:
c'est à cela qu'il se sent incité. Non le passé
avec sa
litanie de causes et d'effets, mais le présent dans son
éternelle durée : voilà qui captive sa
pensée émerveillée. Et voici ce qu'il
éprouve encore : alors seulement que tu auras jeté des
ponts vers tout ce qui t'entoure, alors seulement qu'en chaque
phénomène tu te reconnaîtras — toi, seul objet
directement connu de toi — et qu'en toi tu retrouveras chaque
phénomène, alors seulement que tu auras accordé
à l'unisson toi-même et le monde, alors tu
n'espéreras pas en vain, car ton oreille percevra le tissage de
l'éternelle trame; alors tu n'espéreras pas en vain, car
c'est dans ton cœur que vibrera la mystérieuse musique de
l'existence. À ces suggestions l'Aryen obéit. Et pour que
s'établisse cet unisson du monde et de lui-même, il se
met lui-même à chanter, il s'essaye dans tous les tons, il
s'exerce dans tous les modes — puis il écoute, avec
recueillement. Son appel ne reste pas sans réponse :
déjà chuchotent des voix mystérieuses,
bientôt la nature entière s'anime, partout s'agite
—————
¹) « Beaucoup de superstition, peu de religion », dit
des
Sémites un orientaliste qui les a longuement
étudiés, le professeur
Robertson Smith (Prophets of Israel,
p. 33).
302 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
en elle ce qui s'apparente
à l'homme. L'adoration le prosterne,
il tombe à genoux. Il ne s'imagine pas être un sage, il ne
croit pas connaître l'origine et le but ultime du monde, mais il
se pressent une destination plus haute et découvre en soi le
germe d'aptitudes incommensurables, « la semence de
l'immortalité ». Est-ce pure rêverie ? C'est une
vivante conviction, une FOI, et comme toute chose
vivante elle engendre
à nouveau la vie. Dans les héros et dans les saints de sa
race l'Aryen voit des « surhommes » (ce mot est de Goethe)
qui planent bien au-dessus de la terre; il se veut pareil à eux,
car comme eux il aspire à s'élever, et il sait maintenant
à quelle source profonde ils ont puisé la force
d'être grands.... Ce regard vers les profondeurs insondables du
moi, cette aspiration vers les hauteurs : voilà la religion. La
religion, dans son principe, n'a rien à faire avec la
superstition ni avec la morale : elle est un état de la
sensibilité. Et parce que l'homme religieux se trouve en contact
direct avec un monde d'au delà la raison, il est poète et
penseur; il s'affirme consciemment créateur; nouveau
Sisyphe astreint à un labeur sans terme, il poursuit sans
répit sa noble tâche : figurer l'invisible et l'impensable
en des formes visibles et pensables ¹). Ne cherchons pas chez
l'Aryen de
cosmologie chronologique, de théogonie qui se prétende
close et définitive : le sentiment de l'infini qui fait partie
de
son patrimoine est trop vivant pour qu'il l'enchaîne. Ses
représentations restent fluides, elles ne se figent jamais; les
vieilles sont remplacées par de nouvelles; de tel dieu qu'un
siècle vénère, un autre siècle ignore le
nom. Mais si le nom change et si l'image se transforme, quelque chose
demeure inébranlable sous la mobilité des figures : ce
sont les grandes intui-
—————
¹) Herder dit bien : « L'homme seul est en contradiction
avec
lui-même et avec la terre; comparé aux autres êtres
organisés, il apparaît le plus développé; il
l'est aussi peu que possible, si on le considère dans
L'APTITUDE NOUVELLE qui lui est propre.... Il
reflète
deux mondes en une seule image : d'où l'apparente
duplicité de son être » (Ideen zur Geschichte der
Menschheit Ire partie, l. V § 6).
303 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
tions qui en recèlent
le sens. Entre toutes, notons la
conviction fondamentale, celle que le Rigvéda s'efforça
d'exprimer, bien des siècles avant le Christ, en ces termes :
« La racine de ce qui est, les sages l'ont trouvée dans le
CŒUR », — celle qu'au dix-neuvième
siècle formule
Goethe avec des mots presque identiques, quand il demande si le «
noyau » de la nature ne réside pas au CŒUR des hommes ¹).
Et je répète : voilà la religion.
Or cet état de la sensibilité, cette
disposition
instinctive à chercher dans le CŒUR, le « noyau de la
nature, » voilà précisément ce dont les
Juifs se montrent dépourvus à un degré
extraordinaire. Ce sont des rationalistes nés. Chez eux, la
raison apparaît considérablement développée,
la volonté énormément; en revanche, la puissance
d'imagination et de configuration l'est singulièrement peu.
Leurs représentations mythico-religieuses (dont le total est si
maigre), bien mieux : leurs règles, leurs usages, leurs rites
cultuels, tout cela, sans exception, ils l'ont emprunté à
des peuples étrangers, ils l'ont réduit à un
minimum ²) et dès lors ils se sont strictement abstenus d'y
changer quoi que ce fût. L'élément créateur,
ce qui constitue proprement la VIE intérieure,
fait ici
défaut presque complètement. Du point de vue le plus
favorable on peut dire que la vie religieuse des Juifs est à la
vie religieuse des Aryens (laquelle inclut toute la
pensée et toute la poésie supérieures de ces
peuples) dans le même rapport que j'indiquais pour les linguales
hébraïques et sanscrites : soit comme 2 est à 7.
Qu'on songe à cette surabondance de magnifiques
conceptions et représentations religieuses qui ont jailli du sol
du christianisme, qu'on songe encore à ce qui s'y est
épanoui d'art et de philosophie grâce aux Grecs et aux
Germains — et qu'on se demande de quelle pensée, de quelle
image, le peuple censé religieux des Juifs
—————
¹) Ist nicht der Kern der Natur
Menschen
im Herzen ?
²) Pour tous détails voir le chap. V du présent ouvrage.
304 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
a enrichi dans le même
temps l'humanité ! L'Éthique «
géométrique » de Spinoza ? Cette tentative
mort-née d'appliquer à contre-sens une idée
géniale et créatrice de Descartes m'apparaît, en
vérité, comme une parodie cruellement ironique de la
morale du Talmud; et en tous cas elle a encore moins de rapports avec
la religion que les dix Commandements de Moïse, probablement
empruntés aux Égyptiens ¹). Non ! la force
réelle du
judaïsme, et qui commande notre respect, c'est ailleurs qu'il faut
la chercher. J'y reviendrai à l'instant. Mais, auparavant,
une question : qu'est-ce donc qui a pu à ce point obnubiler
notre jugement
que nous ayons pris les Juifs pour un peuple religieux ?
Ce sont d'abord les Juifs eux-mêmes. Ils ont
affirmé de
tout temps, avec véhémence, avec volubilité,
qu'ils étaient « la peuple de Dieu », et leurs
libres-penseurs ont tenu sur ce point le même langage que leurs
orthodoxes — témoin le philosophe Philon, soutenant d'un grand
sang-froid que les Israélites ont seuls mérité le
nom d'hommes « au vrai sens du terme » ²). Les bons
Indo-Européens eurent la simplicité de les croire sur
parole : par les propos de leurs hommes éminents, par le cours
de
toute l'histoire, on peut apprendre combien cette
crédulité leur pesa. Ce qui la rendit possible, ce fut le
travail des commentateurs chrétiens qui reconstruisirent de fond
en comble l'histoire de la Judée pour en former une
théodicée dont la crucifixion de Jésus devait
marquer le terme ultime. Un Schiller même (dans son écrit
sur la mission de Moïse) indique que la
Providence BRISA la nation
juive, quand celle-ci eut accompli ce qu'elle devait accomplir !
Seulement c'est un fait que le judaïsme n'accorda
—————
¹) Voir le ch. 125 du Livre des
morts.
²) Graetz, op.
cit. I, 634, sans indication de source; mais cette
thèse hardie est conforme à l'esprit de nombreux passages
dans lesquels Philon présente les écrits de son peuple
comme
la quintessence de tout savoir (De
mundi opif. 203) et l'inspiration
dont ils procèdent comme excluant toute possibilité
d'erreur (Mos. 681, De monarch. 820, etc.) Cf. Zeller :
Die Philosophie der Griechen, 3e
partie, p. 341 et suiv.
305 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
pas la moindre attention
à l'existence de Jésus, et que
les plus anciens historiens juifs ne mentionnent même pas son
nom; à cette circonstance fatale, omise par les susdits
commentateurs, s'en ajoute une seconde, par où l'avenir allait
infliger un nouveau démenti à leur thèse et dont
nous avons fini par nous apercevoir : c'est que l'histoire du singulier
peuple continue bel et bien après deux millénaires, et
que le sort des Juifs s'atteste aujourd'hui plus prospère
qu'à aucune autre période de cette histoire, plus
brillant même qu'il ne fut jadis à Alexandrie. Mais notre
long aveuglement s'explique encore par un préjugé dont
l'origine doit être cherchée, en dernière analyse,
dans les ateliers philosophiques de la Grèce, je veux dire : par
l'opinion que le monothéisme — ou la représentation d'un
Dieu unique indivisible — constitue le signe irrécusable d'une
religion supérieure. C'est là une inférence
absolument rationaliste : l'arithmétique n'a rien de commun avec
la religion; le monothéisme peut signifier aussi bien un
appauvrissement qu'un ennoblissement de la vie religieuse. Et puis, ce
préjugé néfaste, qui a contribué plus que
toute autre cause à nous induire en l'illusion d'une
supériorité religieuse des Juifs, travestit la
réalité même : d'abord parce que les juifs, aussi
longtemps qu'ils formèrent une nation et que leur religion
conserva une étincelle de vie, ne furent pas des
monothéistes, mais des polythéistes, chez lesquels chaque
coin de pays, chaque clan de tribu possédait son dieu propre;
ensuite parce que les Indo-Européens étaient parvenus,
par une voie purement religieuse, à concevoir le divin comme
unique et à figurer cette unité dans des
représentations beaucoup plus grandioses que la notion
étroite et falote du Créateur juif ¹).
—————
¹) Pas n'est besoin de citer ici des exemples du
polythéisme des
Juifs, que le lecteur trouvera dans tous les ouvrages scientifiques et
presque à chaque page de l'Ancien Testament; voir, d'ailleurs,
le chap. V du présent
ouvrage. Dans les Psaumes mêmes,
« tous les dieux » sont sommés d'adorer
Iahveh : Iahveh n'est le « dieu unique », pour les Juifs
postérieurs, que dans la mesure où les Juifs sont (comme
dit Philon) « les
306 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
J'aurai
souvent encore l'occasion de discuter ces questions, notamment
quand il sera traité de l'entrée des Juifs
—————
seuls
hommes au vrai sens du mot ». Robertson Smith, dans
l'ouvrage qui pose les fondements de notre connaissance scientifique
à ce sujet, (Religion of the
Semites), établit que le
monothéisme ne procède pas d'une disposition religieuse
originelle de l'esprit sémitique, mais qu'il est
essentiellement un RÉSULTAT POLITIQUE (p. 74). —
Quant au
monothéisme des Indo-Européens, je me bornerai aux
remarques suivantes. Le brahman des sages hindous est indiscutablement
la PENSÉE religieuse la plus puissante qui ait
jamais
été pensée; on peut s'informer du pur
monothéisme des Perses dans J. Darmesteter (Le Zendavesta I, LXXXII et
suiv.); et Ernst Curtius témoigne d'une inspiration de
même sorte chez les Grecs, par exemple dans une lettre
écrite en 1896 à Gelzer (Deutsche
Revue 1897, p. 241),
où nous lisons : « J'ai appris beaucoup de choses qui
m'étaient nouvelles, entre autres quelle citadelle de CONCEPTION
MONOTHÉISTE fut Olympie, et quelle puissance morale le
Zeus de
Phidias. » Le moins suspect des témoins, l'apôtre
Paul, déclare d'ailleurs (Épître
aux Romains I, 21) que les
Romains connaissaient « LE DIEU incorruptible
» dont ils avaient
le tort de « changer la gloire » en la figurant sous de
multiples
images; et il n'est pas d'exégète sérieux qui
n'interprète ce passage comme une affirmation de leur
monothéisme originel, menacé, selon l'apôtre, d'une
dégradation croissante. Cette interprétation est
confirmée par le rapport d'un Père de l'Église,
saint
Augustin, d'après lequel (De
civitate Dei l. IV, ch. XI) les
Romains les plus cultivés de son temps, magni, doctores
paganorum, tenaient Jupiter pour le seul et unique dieu, et les
autres
divinités pour des fictions symbolisant quelques-unes de ses virtutes : Augustin utilisa la
conception déjà existante
pour persuader airs païens qu'il ne leur en coûterait aucune
peine de passer à la foi en un seul dieu et d'abandonner les
autres divinités : Haec si
ita sint, quid perderent si unum Deum colerent prudentiore compendio ?
(Recommander la foi en un seul
dieu pour les avantages qu'elle offre en tant que «
méthode
abrégée », c'est là, du reste, un
de ces traits
touchants qui caractérisent l'Église chrétienne
aux jours
dorés de son enfance !) Ce qu'Augustin nous rapporte des
païens instruits, Tertullien l'affirme du peuple en
général : la preuve que tout le monde ne croit
qu'à un dieu, c'est, dit-il, qu'on n'entend jamais invoquer les
dieux au pluriel, mais toujours et seulement par des exclamations comme
« grand Dieu ! Dieu bon ! comme Dieu voudra ! Plaise à
Dieu !
Dieu te le rende ! » Et Tertullien s'écrie : O testimonium animae naturaliter
christianae ! — chrétienne,
donc monothéiste (Apologeticus,
XVII). — Que le lecteur,
toutefois, ne se méprenne pas sur l'intention dans laquelle
j'invoque ces témoignages : car à mon sens Curtius, Paul,
Augustin, Tertullien, se trompent profondément tous les quatre
en s'ima-
307 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
dans l'histoire d'Occident et
quand j'étudierai la genèse
de l'Église chrétienne. Heureux serais-je, en attendant,
d'avoir
du moins ébranlé le préjugé courant en
faveur de la religiosité des Juifs. Je souhaite que le lecteur
ne puisse réprimer un hochement de tête sceptique en
apprenant du chrétien orthodoxe Neander que l'apparition du
Christ fume « le point central » de la vie religieuse des
Juifs et qu'elle est « impliquée, en vertu d'une
nécessité intérieure, dans l'organisme entier de
cette religion et de cette histoire », etc. ¹); j'ose croire
qu'il sourira, mais non sans quelque malaise, aux fleurs de
rhétorique dont le libre penseur Renan enjolive ce thème
: « Le christianisme est le chef-d'œuvre du judaïsme, sa
gloire, le résumé de son évolution....
Jésus est tout entier dans Isaïe » etc. ²); et
je
crains presque qu'il ne rie au nez
—————
ginant
découvrir la preuve d'un MONOTHÉISME
conçu
dans l'esprit du matérialisme sémitique, et je tiens que
leur jugement est obnubilé dans ce cas par l'influence de
notions chrétiennes. Ce « divin » dont nous
rencontrons
le concept dans le neutre sanscrit brahman,
dans le neutre grec θειον,
dans le neutre allemand gott
(lequel ne se masculinise que tardivement
au fur et à mesure des influences chrétiennes, ainsi que
l'établit Kluge dans son dictionnaire étymologique) ne
saurait être identifié en aucune manière avec le
Créateur personnel du monde que postule la pensée juive.
On peut appliquer ici à tons les Aryens qui n'ont point encore
subi la contact de l'esprit sémitique ce qu'Erwin Rohde dit des
Hellènes : « Croire que les Grecs ont une tendance au
monothéisme (dans le sens juif de ce mot), c'est partir
d'une conception erronée.... Ce que l'Hellène pose en
face
de soi, ce qu'il objective dans les rapports religieux qu'il entretient
avec les dieux, ce n'est pas une unité de la personne divine,
c'est une UNIFORMITÉ DE L'ESSENCE DIVINE, c'est
un
caractère de divinité vivante au même degré
chez les dieux divers auxquels elle est commune, c'est un principe
divin général. » (Die
Religion der Griechen dans les
Bayreuther Blätter 1895,
p. 213). Très significatives
à cet égard sont ces paroles de Luther : « Dans la
création et dans les œuvres (estimées du dehors et par
opposition à la créature), nous, chrétiens, sommes
tout uns avec le Turc : car nous disons aussi qu'il n'y a pas plus d'un
Dieu. Mais nous disons que CE N'EST PAS ASSEZ que nous
croyions
seulement qu'il y a un Dieu unique. »
¹) Allgemeine
Geschichte der christlichen Religion, 4e éd. I,
46.
²) Histoire
du Peuple d'Israël V, 415; II, 539, etc.
L'énormité de la thèse qui prétend trouver
tout Jésus dans Isaïe apparaît plus énorme en
308 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
du Juif orthodoxe Graetz,
quand celui-ci l'invitera à
reconnaître dans la figure du Christ « la vieille doctrine
juive sous un vêtement nouveau » et qu'il ajoutera, en
manière d'explication : « Le temps était venu
où les vérités fondamentales du judaïsme....
la PLÉNITUDE de ses hautes pensées sur
Dieu, et sur
une vie sanctifiée pour l'individu comme pour l'État,
devait se
déverser dans le VIDE des autres peuples et le
remplir d'un
riche contenu » ¹).
—————
core si
l'on se rappelle que Renan célèbre en ce
même prophète le « littérateur » et le
«
journaliste », et qu'il lui assigne, avec preuves à
l'appui, un
rôle purement politique : « Pas une page dans son recueil
qui
n'ait été de circonstance, qui ne porte le cachet du
jour, qui ne soit l'éloquent écho d'une situation
donnée, vue à travers le verre coloré d'une forte
et unique passion » (II, 481). Et l'on soutient qu'un tel homme
résume en sa personnalité tous les traits de celle du
Christ ? ! Certains exégètes (et non le seul Renan) font
aussi un emploi tout à fait injustifié de quelques
versets d'Isaïe, qu'ils détachent du contexte, pour donner
au judaïsme l'apparence de préparer une religion
universaliste. C'est ainsi, par exemple, que l'on interprète
XLIX, 6 où Iahveh dit à Israël : « Je t'ai
choisi
pour être la lumière des nations, afin que tu portes mon
salut jusqu'aux extrémités de la terre »;
seulement on omet d'ajouter que, dans la suite du chapitre, les
païens sont voués à devenir les esclaves des Juifs,
leurs rois et leurs princesses condamnés à « se
prosterner devant Israël, la face en terre, et à
lécher la poussière de ses pieds ». Et c'est en
cela que doit consister la future religion universaliste ? ! Il en est
de même du ch. LX, toujours invoqué à l'appui de la
même thèse, et qui annonce au début : « Les
nations
marcheront dans ta lumière », mais qui bientôt
ajoute, avec une louable sincérité : « La nation et
le royaume qui ne te SERVIRONT pas, périront;
ces
nations-là seront entièrement détruites.
» Sur quoi l'on voit Israël « sucer le lait des
nations » et tout l'or du monde affluer à
Jérusalem, »
rebâtie par les fils de l'étranger », parce que les
Juifs doivent « posséder la terre à jamais ».
Et l'on ose
établir un parallèle entre cette sorte de pamphlets
politiques et le message du Christ ? !
¹) Op. cit.
I, 570. Il existe d'assez nombreux opuscules sur l'humour
des Juifs (Adler, Brull, Baumgartner, etc.). Convenons qu'il n'est
pas le moins divertissant quand il s'ignore, et retenons l'opposition
entre cette « plénitude » — par où il faut
entendre l'ignorance crasse de quelques scribes, leur pauvreté
d'imagination — et ce « vide » — savoir, par exemple, le
génie hellène. Graetz fait peu de cas de la
personnalité du Christ : « Jésus fut
peut-être
bien un être sympathique et qui
309 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
LE CHRIST
DANS SON OPPOSITION AU JUDAÏSME
Pour apercevoir clairement la figure du Christ, il
faut donc
qu'avec énergie nous arrachions de devant nos yeux dans ce
voile, le plus sombre de ceux qui nous la peuvent obscurcir. Cette
figure ne signifie pas le perfectionnement, mais la
négation de la religion juive. C'est là
précisément où la sensibilité tenait le
moins de place dans les représentations religieuses, c'est
là qu'a surgi un nouvel idéal de religion, qui — à
la différence d'autres grandes tentatives pour étreindre
la vie religieuse en la forme de pensées ou d'images — fit
porter sur le SENTIMENT tout le poids de cette «
vie en esprit et
en vérité ». Son rapport à la religion juive
pourrait être interprété tout au plus comme une
réaction : la sensibilité, nous l'avons vu, est la source
première de toute vraie religion; c'est cette source qui avait
été presque entièrement
comblée chez les Juifs par leur formalisme et leur rationalisme
« au cœur dur »; c'est à elle que retourne
Jésus.
Considérons par exemple —- peu de moyens
s'offrent à nous
de pénétrer aussi profondément dans le cœur divin
du Christ — la conduite qu'il tient à l'égard des
préceptes de la religion juive. Il les observe, mais sans s'y
appliquer et sans y attacher d'importance : qu'est-ce autre chose, dans
l'hypothèse la plus favorable, qu'un vase vide et dont la valeur
dépend de ce qu'il contiendra ? Aussi, dès qu'une loi
barre le chemin qu'il doit suivre, Jésus l'écarte d'un
geste tranquille, sans scrupule, sans colère non plus : en quoi
cela intéresse-t-il la religion ! « Le Fils de l'homme est
maître même du sabbat » : pour les Juifs Iahveh seul
était le maître,
—————
gagnait
les cœurs; d'où l'impression que pouvaient produire ses
paroles » (I, 576) — voilà ce qu'il trouve de mieux à
dire sur cet objet. Il tient la crucifixion pour un « malentendu
». Il estime que si des Juifs adoptèrent plus tard le
christianisme, ce fut en vue de quelque intérêt
matériel, et parce qu'ils « prirent par-dessus le
marché, comme
quelque chose d'insignifiant, » la foi au Crucifié (II,
30). Se pourrait-il qu'il en fût de même aujourd'hui ? Nous
savions de reste, par l'Ancien Testament, que l'« alliance
» avec
Iahveh était un CONTRAT comportant des
engagements
réciproques; mais qu'il y eût matière à MARCHANDAGE
avec le Christ, je l'ignorais jusqu'à cette heure.
310 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
et tout « fils d'homme
» son esclave ¹). Sur les
prescriptions alimentaires (point si important dans la religion juive
que les premiers chrétiens débattirent longtemps encore
la question de savoir si ces prescriptions les liaient), Jésus
prononce : « Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille
l'homme; mais ce qui sort de la bouche, voilà qui souille
l'homme.... Ce qui sort de la bouche vient du cœur, et c'est cela qui
souille l'homme » ²). Voyons aussi, dans le même ordre
d'idées, l'emploi qu'il fait de l'Écriture. Il parle
d'elle avec
respect, mais sans fanatisme, et la manière dont il l'utilise
pour son but est très remarquable : d'elle aussi bien que du
sabbat il se sent « maître », et il la transforme,
quand
besoin est, en son contraire. On pourrait, dit-il, résumer
« toute la loi et les prophètes » dans l'unique
commandement : aime Dieu et ton prochain — et nous nous prenons
à douter si ce langage ne recèle pas quelque auguste
ironie, étant donné surtout qu'il n'y est pas fait la
moindre allusion à la CRAINTE de Dieu, laquelle
pourtant (et non
l'amour) constitue le fon-
—————
¹) Les théologiens sont loin de s'accorder sur ce qu'il
faut
entendre par « Fils de l'homme »; on a cru remarquer que
Jésus se
désignait ainsi plus particulièrement quand il parlait
de la tâche de sa vie, de la mission qu'il remplit parmi
les hommes; mais on observe, d'autre part, qu'en certains passages
parallèles un des synoptiques emploie cette expression, tandis
qu'un autre lui substitue un simple pronom (cf. Luc VI, 22 et Matthieu V. 11; ou bien Matthieu XVI, 13, Marc VIII, 27 et
Luc IX, 18). En outre, depuis
la détermination par Lagarde du
sens qui convient seul au mot araméen BARNASCHA,
beaucoup
inclinent à l'opinion résumée par Wellhausen dans
les lignes suivantes, sur lesquelles j'appelle l'attention du lecteur
: « L'interprétation messianique du terme « Fils de
l'homme » ne
peut dater que des traducteurs grecs de l'Évangile. Comme
Jésus
parlait araméen, il n'a pas dit : ο υίός του άνθρώπον,
mais BARNASCHA. Or barnascha signifie L'HOMME,
et rien de plus; les
Araméens n'ont pas d'autre terme pour exprimer la notion.
» (Israelitische und
jüdische Geschichte, 3e
éd. p. 381).
¹) « Si l'homme est impur, il l'est parce
qu'il dit ce qui n'est pas
vrai », lit-on dans les prescriptions sacrificielles des anciens
Hindous, quelque mille ans avant le Christ (Satapatha-Brâhmana, 1er
vers de la 1re partie du Livre I).
311 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
dement de toute la religion
juive. « La CRAINTE du Seigneur est le
commencement de la sagesse », chante le psalmiste. «
Cache-toi dans la terre par CRAINTE du Seigneur et de
sa
majesté », clame Isaïe; et Jérémie
même paraît oublier qu'il y a une loi aux termes de
laquelle Israël doit « aimer » Dieu « de tout
son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces »
¹), quand
il prête
à Iahveh
des propos comme ceux-ci :
—————
¹) Dans le cinquième des livres dits de Moïse
(Deutéronome VI, 5) se
trouvent en effet des paroles semblables
à celles que Jésus prononce (et que je cite
d'après Matthieu XXII,
37), MAIS.... qu'on n'oublie pas
le contexte ! Avant l'ordre d'aimer (et c'est déjà une
notion déconcertante pour notre sentiment : aimer par ordre !)
se place le premier commandement et le plus important (v. 2) : marquer
la CRAINTE du Seigneur « en gardant tous ses
statuts et
ordonnances »; le commandement de l'amour n'est qu'une de ces
« ordonnances » que le Juif doit observer parmi beaucoup
d'autres; et tout de suite après vient la récompense
promise à cet amour (v. 10 et suiv.) : « de grandes et
bonnes
villes que tu n'as point bâties, et des maisons pleines de toutes
sortes de biens et que tu n'as point remplies, et des citernes
taillées que tu n'as point taillées, et des vignes et des
oliviers que tu n'as point plantés, etc. ». C'est
là une
espèce d'amour très semblable à celle qui
détermine aujourd'hui tant de mariages ! En tous cas «
l'amour du prochain » apparaîtrait sous un jour
particulier, si
l'on ne savait d'ailleurs que suivent la loi juive le Juif seul est
pour le Juif un « prochain »; ne lit-on pas au chapitre
suivant (Deutér. VII,
16): « Tu dévoreras tous les
peuples que le Seigneur ton Dieu te livrera » ? Ce commentaire de
l'ordonnance relative à l'amour du prochain nous dispense
d'insister. Mais pour dissiper toute équivoque quant au sens
qu'attachèrent, plus tard encore, les Juifs à l'ordre
d'aimer Dieu de tout leur cœur, notons le commentaire du Talmud
(Jomah, sect. 8) sur ce
passage de la loi (Deutér.
VI, 5):
« Voici l'enseignement qui y est contenu : ta conduite doit
être telle que le nom de Dieu soit aimé grâce
à toi; l'homme doit notamment s'occuper de l'étude de
l'Écriture Sainte et de la Mischna, et fréquenter des
hommes
sages et instruits; que son langage soit doux, son maintien ordinaire
mesuré, qu'il s'efforce d'être honnête et loyal dans
son commerce et dans ses rapports avec le prochain. Alors que diront
les gens ? Salut à cet homme, qui s'est
occupé de
l'étude de la sainte doctrine ! » (Traduit sur la version
allemande publiée par le Juif Seligmann Grünwald,
Jüdische Universal-Bibliothek,
fascicule 34-35, p. 86.) Dans le
traité Sota du Talmud
de Jérusalem (V, 5) on trouve un
commentaire un peu plus raisonnable, mais tout aussi terre à
terre. — Voilà
l'interprétation juive du
commandement : tu aimeras Dieu de tout ton cœur ! N'est-ce pas
indignement
312 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
« Je leur mettrai ma CRAINTE
au cœur, afin qu'ils ne
s'écartent pas de moi; ils devront me CRAINDRE
pendant
toute la durée de leur vie. » C'est seulement,
déclare-t-il encore, si les Juifs le CRAIGNENT
qu'« iI ne
cessera de leur faire du bien », etc. On pourrait citer bien
d'autres exemples de ces transformations de paroles bibliques par le
Christ. À voir s'opposer ainsi un Dieu de la MISÉRICORDE
et un
Dieu de la DURETÉ DE CŒUR ¹), un
enseignement exhortant les
hommes à AIMER de tout leur cœur le «
père
céleste » et une injonction à des «
domestiques » de CRAINDRE leur «
maître »,
un propos arrêté de leur inculquer cette crainte comme le
premier de leurs « devoirs » ²), nous avons bien le
droit de
demander si l'on se moque de nous en nous présentant une de ces
conceptions comme le produit et le perfectionnement de l'autre ! Le
Christ lui-même l'a dit nettement : « Celui qui n'est pas
pour
moi est contre moi. » On ne saurait trouver rien au monde qui
soit
plus exactement « contre lui » que la religion juive —
disons
mieux : que tout ce que les Juifs conçoivent sous le nom de
religion, depuis l'origine de leur peuple jusqu'à l'heure
présente.
Et pourtant, et précisément à
cet égard, la
religion juive offrait un terrain plus favorable qu'aucune autre pour
supporter le nouvel idéal religieux qui allait s'y
édifier : je veux dire, une nouvelle représentation de
Dieu.
—————
jouer sur
les mots que d'affirmer que le Christ a enseigné ici
la même chose que la Thora ?
¹) Le Juif croyant Montefiore (Religion of the Hebrews, 1893, p.
442) reconnaît que la pensée « Dieu est amour
»
n'apparaît dans aucun ouvrage purement hébraïque de
n'importe quelle époque.
²) Montefiore et beaucoup d'autres auteurs
contestent que le
rapport
d'Israël à Iahveh soit un rapport de domestique à
maître. C'est pourtant ce qu'indique à beaucoup
d'endroits, et sans équivoque possible, l'Écriture. Voyez
par ex. Lévitique XXV,
55 : « Domestiques me sont les
fils d'Israël, ils sont mes domestiques que j'ai tirés
d'Égypte. » Encore le mot hébreu que l'on traduit
ici par
« domestique » signifie-t-il ESCLAVE,
témoin les
autres passages du même chapitre où il désigne les
« esclaves » des Israélites par opposition aux
«
domestiques » et aux « mercenaires ».
313 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Ce qui,
pour d'autres, signifiait dénuement devint pour le
Christ la source des dons les plus riches. La stérilité
épouvantable, pour nous presque inconcevable, de la vie juive
également destituée d'art, de philosophie, de science
(à telles enseignes que les Juifs les plus doués
fuyaient en masse à l'étranger), c'était un
élément tout à fait indispensable pour
l'existence simple et sainte de Jésus. Elle n'offrait presque
rien à la sensibilité — rien que la vie de famille. Et
ainsi la sensibilité la plus riche qui ait jamais
été put s'abîmer tout entière en
elle-même, elle chercha sa nourriture aux profondeurs les plus
intimes du moi. « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume
de Dieu
est à eux » : peut-être est-ce seulement dans un
milieu stérile que pouvait naître cette intuition de la
volonté qui se « retourne » et de la «
conversion », comme degré préparatoire à un
nouvel
idéal d'humanité; peut-être est-ce seulement
là
où régnait impitoyablement le « Dieu des
armées
» que pouvait se changer en certitude le céleste
pressentiment : « Dieu est amour. » À ce point de
vue,
pourtant, voici qui importe encore bien davantage :
La disposition d'esprit spéciale aux Juifs,
leur pauvreté
d'imagination résultant de la prépondérance
tyrannique de la volonté, les avait conduits à un
matérialisme de sorte très particulière : un MATÉRIALISME
ABSTRAIT. Comme matérialistes, on peut dire
qu'en religion leur premier mouvement les portait, ainsi que tous les
Sémites, à une grossière idolâtrie. Sans
cesse
ils recommencent à fabriquer des simulacres et se remettent
à les adorer à genoux; la lutte morale que
menèrent pendant tant de siècles leurs grands hommes
contre ce penchant à l'idolâtrie est une page
héroïque dans l'histoire de la volonté humaine. Mais
ici la volonté, non accompagnée d'imagination, comme
d'habitude dépassa le but; toute image taillée — bien
plus : tout ce qui est « œuvre des mains » recèle
pour les Juifs de l'Ancien Testament un danger — le danger qu'ils y
voient une idole et qu'ils l'adorent. Les monnaies même
ne durent pas porter d'effigie humaine ou de
314 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
figure allégorique; les
drapeaux, pas d'emblèmes. Aussi
les Juifs tiennent-ils pour « adorateur d'idoles »
quiconque n'est pas Juif. De là est résultée —
soit dit en passant — une confusion qui se perpétua chez les
chrétiens jusqu'aux dernières années du
dix-neuvième siècle et qui, dissipée par la
science, n'en persiste pas moins dans beaucoup d'esprits
cultivés. En réalité, il n'y eut probablement
jamais sur la terre entière que les seuls Sémites qui
aient été de vrais idolâtres — et j'ajouterai : qui
aient pu l'être. Dans aucune branche de la famille
indo-européenne, à aucune époque de ses
destinées, on ne constate d'idolâtrie. Les Hindous de pure
race aryenne, de même que les Iraniens, ne
possédèrent jamais ni images ni temples : ils eussent
été incapables de rien comprendre à ce
précipité de matérialisme sémitique que
constitue l'Arche de l'Alliance juive, aggravée de sphynx
égyptiens. Les Germains non plus, ni les Celtes, ni les Slaves,
n'adorèrent des images. Et où vivait le Zeus
hellène ? où, Athénè ? Dans les
poèmes, dans l'imagination, là-haut sur l'Olympe nuageux;
jamais, au grand jamais, dans tel ou tel temple. C'est EN
L'HONNEUR du
dieu que Phidias éleva son monument immortel; c'est EN L'HONNEUR des dieux que furent
modelées ces innombrables
statuettes qui ornaient chaque maison et qui suscitaient chez les
habitants une vive représentation des puissances
supérieures. Mais les Juifs y voyaient des idoles. Par un effet
de la prédominance de la volonté dans leur organisation,
ils n'appréciaient en chaque objet que son utilité : que
d'autres se plussent à le contempler pour sa beauté, que
cette contemplation leur fût un moyen de s'édifier et de
se réconforter, de nourrir leur sensibilité,
d'éveiller leur sens religieux, les Juifs ne le concevaient pas.
Et plus tard les chrétiens firent comme eux, ils virent des
idoles dans les statues du Bouddha : or les bouddhistes ne
reconnaissent pas de dieu, à plus forte raison n'ont-ils pas
d'idoles; ces figures sont objets de contemplation, et cette
contemplation doit inciter le sage à se détourner du
monde. Bien mieux : de récents ethnographes mettent en doute
315 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
qu'il y ait jamais eu un
peuple, si primitif qu'on le suppose, qui
adora comme des idoles ses prétendus fétiches. Jadis on
admettait le fait sans discussion; maintenant on découvre
à chaque instant de nouveaux exemples des représentations
symboliques extrêmement compliquées que rattachent
à leurs fétiches ces enfants de la nature. Il semble bien
que, seuls entre tous les hommes, les Sémites se soient
avisés de fabriquer, pour les adorer, des veaux d'or, des
serpents d'airain, etc. ¹) Et comme, à cette époque
déjà, les Israélites étaient beaucoup plus
développés intellectuellement que ne sont aujourd'hui les
indigènes australiens, ce n'est pas dans un manque de
discernement qu'il nous faut chercher la raison de pareilles
aberrations, mais dans une particularité de leur esprit : cette
particularité réside dans la prédominance anormale
de la volonté. Quand nous parlons de « volonté
», rendons-nous bien compte de ce qui rentre dans la province
psychologique déterminée par ce mot. À la
volonté,
prise en soi, n'appartient non seulement aucune sorte d'imagination,
mais
aucune sorte de réflexion. Sa fonction naturelle est de se
jeter sur le présent et de s'en saisir. De là, pour le
peuple israélite, une difficulté plus grande que pour
tout autre peuple à se hausser à une conception
élevée du divin, puis à conserver pure cette
conception.
Mais dans la lutte les forces se trempent. Le peuple
le plus
irréligieux créa ce dont, plus que tout autre, il avait
besoin dans sa misère : un solide fondement pour la notion
nouvelle et sublime de Dieu, qui devint le bien commun de toute
l'humanité moralement cultivée. Car c'est sur cette base
que construisit le Christ; il le put, grâce à ce «
matérialisme abstrait » qui régnait autour de lui.
Ailleurs, les religions étouffaient sous la richesse de leurs
mythologies : ici,
—————
¹) Il est à peine besoin de faire remarquer au lecteur
combien
les formes de culte furent purement symboliques chez les
Égyptiens et les Syriens, auxquels les Juifs empruntèrent
les éléments de ces figures particulières du
taureau et du serpent.
316 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
pas de mythologie. Ailleurs, chaque dieu possédait
une physionomie si
nettement accusée, la poésie et la plastique l'avaient
à ce point individualisé, qu'aucun sortilège n'eut
réussi à le transformer — ou bien alors (comme aux Indes
pour le « brahman ») la représentation s'en
était
tellement quintessenciée qu'il ne restait plus de substance
pour remodeler une figure vivante. Ni l'un ni l'autre de ces deux
cas ne s'était produit chez les Juifs. Sans doute Iahveh formait
une
représentation extraordinairement
concrète — bien plus : HISTORIQUE ! — et en ce
sens sa figure
était plus palpable qu'aucune de celles que rêva la
féconde imagination aryenne : mais, d'autre part, il ne pouvait
être
représenté par l'image, ni même par le mot ¹).
Le
génie religieux de l'humanité trouvait donc ici table
rase. Le Christ n'avait pas plus besoin de détruire le Iahveh
historique que la Loi juive : ni l'une ni l'autre n'avait de
rapport direct avec la véritable
RELIGION. Mais de même que par la «
conversion »
intérieure il transformait effectivement, et de fond en comble,
la « Loi »
existante en une loi nouvelle, de même il utilisa l'abstraction
concrète du dieu juif pour donner au monde une représentation
entièrement nouvelle de Dieu. On parle
d'anthropomorphisme ! Est-ce que par hasard l'homme pourrait agir et
penser autrement qu'en anthropos ? Cette représentation nouvelle
de la divinité se distinguait toutefois d'autres sublimes
intuitions en ce que l'image n'apparaissait ni peinte des couleurs chatoyantes du
symbolisme, ni
gravée au burin mordant de la pensée, mais qu'elle
était saisie en
quelque sorte sur le miroir de la sensibilité la plus intime, et
susceptible de devenir, en quiconque a des yeux pour voir, une
expérience personnelle immédiate. — Certes, cet
idéal nouveau n'aurait pu surgir en aucun autre lieu du monde que
—————
¹) Quand, beaucoup plus tard, les Juifs finirent tout de
même par
céder au besoin de configurer l'invisible, ils
cherchèrent à pallier leur défaut d'imagination en
recourant aux artifices de la verbosité orientale, ainsi qu'on
peut voir par le premier chapitre d'Ézéchiel.
317 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
ce lieu où la notion de
Dieu, fanatiquement étreinte,
était demeurée en même temps totalement
inimaginée.
Jusqu'ici nous avons porté notre attention
sur ce qui
sépare, ou au moins distingue, le Christ du judaïsme; nous
ne saurions en rester là. Comme sa destinée, la direction
principale de sa pensée nous le montre étroitement
lié à la vie et au caractère juifs. Il domine son
milieu, mais pourtant il lui appartient. À cet égard,
deux
traits essentiels du caractère national juif méritent
surtout considération: la conception HISTORIQUE
de la religion
et la prédominance de la VOLONTÉ. Ces
deux traits sont entre
eux, nous le verrons bientôt, dans un rapport
génétique. Le premier a profondément influé
sur la destinée du Christ et sur le sort de sa mémoire;
à l'autre se rattache sa doctrine morale. Celui qui ne juge pas
superflue l'étude d'un tel objet lui devra des lumières
sur quelques-uns des plus obscurs problèmes que soulève
l'histoire du christianisme et sur mainte irréductible
contradiction de nos tendances religieuses jusqu'à ce jour.
RELIGION HISTORIQUE
De tous les peuples sémitiques un seul s'est
maintenu comme unité nationale : le plus petit, ou presque, et
politiquement l'un des plus impuissants. Ce petit peuple a
résisté à tous les orages et le voici aujourd'hui
parmi nous — exemplaire unique dans la galerie humaine — sans patrie,
sans chef, disséminé en tous les lieux du monde,
réparti entre les nationalités les plus diverses, et
néanmoins uni et conscient de son unité. Ce miracle est
l'œuvre d'un LIVRE, la Thora (avec tout ce qui s'y
ajouta dans le cours
des siècles, et même au dix-neuvième, pour la
compléter). Mais dès lors la Thora ne saurait
être comprise que si l'on y cherche le témoignage d'une
sorte d'âme très particulière, à laquelle,
en un moment critique, quelques hommes éminents et conscients de
leur but indiquèrent sa voie déterminée. Dans un
prochain chapitre j'aurai à examiner de plus près
l'origine et la portée des écrits canoniques juifs. Pour
l'instant, je dois insister sur ce fait que l'Ancien Testament est une
œuvre purement
318 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
historique ¹). Si l'on
excepte quelques adjonctions tardives et, en
somme, peu importantes (tel le recueil de sentences connu sous ce titre
: Proverbes de Salomon), on
peut dire qu'il n'est pas une phrase de ces
livres qui ne soit historique d'intention; ils cherchent à
fonder historiquement la législation même, ou du moins ils
la rattachent, selon l'usage de la chronique, à des
événements racontés : « le Seigneur parla
avec Moïse »; un feu sorti de devant le Seigneur consume
l'holocauste d'Aaron; les fils d'Aaron sont tués pendant la
promulgation de la Loi, etc., etc. Et s'il s'agit d'inventer quelque
chose, l'écrivain s'appuie sur un récit romanesque, comme
dans Job, ou tire parti d'une
audacieuse falsification de l'histoire,
comme dans Esther. Par la
prédominance de cet
élément qui l'apparente à une chronique, la Bible
se distingue de tous les autres livres sacrés. Ce qu'elle
contient de religion se présente comme partie intégrante
d'un récit historique, et non inversement; ses prescriptions
morales ne sont pas issues, par nécessité organique, des
profondeurs du cœur humain, ce sont des « lois » qui
furent promulguées sous des conditions
déterminées, à des moments
déterminés, et qui peuvent être à chaque
instant rapportées.
Une comparaison avec les Aryens de l'Inde serait ici
bien instructive;
il suffira d'un coup d'œil pour saisir la différence de leur
attitude. À eux aussi se pose le problème de l'origine du
monde,
de sa provenance et de sa destination, mais il n'entre pas comme
facteur essentiel dans l'exaltation de leur âme, quand elle
s'élève vers Dieu; cette recherche des causes n'a rien
à faire avec leur religion et, loin d'insister sur de telles
questions, leurs chanteurs d'hymnes s'écrient presque
ironiquement :
Qui a connu d'où venait
la création ?
Celui qui la contemple du
haut de la lumière céleste,
—————
¹) On comprend bien que j'entends parler ici du caractère
qu'ont voulu imprimer à l'Ancien Testament ses
auteurs, et non de la valeur objective que peut lui reconnaître
ou lui contester l'historien.
319 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Celui qui l'a faite ou ne l'a
pas faite,
Celui-là le sait —
ou
l'ignore-t-il aussi ? ¹)
Ce fut exactement la conception de Goethe —- parfois surnommé
le « grand Païen » et que j'appellerais plutôt
le GRAND ARYEN — car il déclare : «
s'enquérir vivement
de la cause m'apparaît nuisible à un haut degré.
» De même un des plus illustres naturalistes de l'Allemagne
contemporaine, l'ethnologue Adolphe Bastian : « Dans l'infini,
comment chercher soit fin, SOIT COMMENCEMENT ? Si loin
que nous
reculions l'origine, la question demeure de ce qui fut le premier du
premier, le commencement du commencement » ²). Le Juif
n'éprouvait rien de pareil. Il savait expliquer la
création du monde avec autant d'aisance et de précision
que, de nos jours, les Indiens de l'Amérique du Sud ou les
indigènes de l'Australie. Mais ce n'était pas qu'il
fût, comme eux, insuffisamment éclairé : seulement
le point d'interrogation mélancolique par où se traduit
la profonde intuition des pâtres aryens ne trouva jamais place
dans sa littérature; et ce qui l'en excluait, c'était la VOLONTÉ
tyrannique, la volonté toujours prête à
opposer un dogmatisme fanatique aux entreprises du scepticisme, car le
scepticisme ne pouvait manquer de se manifester parfois chez un peuple
aussi doué (témoin l'Ecclésiaste).
« Si ces Hier allaient manger nos beaux Demain ! »
s'écrie le
poète. Oui, et qui se veut le maître d'Aujourd'hui doit
aussi posséder Hier, afin d'ajuster aux desseins du
présent la trame du passé où ce présent
s'ébaucha. Le matérialisme, dès qu'il se montre
inconséquent, échoue; un infaillible instinct en avertit
les Juifs; et de même exactement que nos matérialistes
actuels savent comment la pensée naît de mouvements
d'atomes, de même chaque Juif savait comment Dieu créa le
monde et qu'Il forma l'homme de la poussière du sol. Mais
la Création, ce n'est rien encore :
—————
¹) Rigvéda X,
129, 7. Cf. une version légèrement
différente, mais d'un sens tout pareil, ch. I au sous-titre :
«
culture artistique » 1re note.
²) Das
Beständige in den
Menschenrassen (1868), p. 28.
320 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
le Juif s'emparait des
mythologies qu'il rencontrait au cours de ses
voyages, il les dépouillait autant que possible de leur contenu
mythique, et le résidu lui servait à façonner
des événements historiques les plus concrets du monde
¹).
Alors seulement vint son chef-d'œuvre : avec les maigres
matériaux communs à tous les Sémites ²), le
Juif
construisit toute une histoire universelle et se plaça
lui-même précisément au centre. Dès
cet instant — dès l'instant où Iahveh conclut l'alliance
avec Abraham — c'est le sort d'Israël qui constitue l'histoire
universelle, que dis-je ! l'histoire cosmique : car le sort
d'Israël forme l'unique objet des préoccupations du
Créateur du monde. Il semble que les cercles aillent toujours se
rétrécissant : à la fin il ne reste plus que le
centre, le moi. La volonté a vaincu.
Ce ne fut pas l'œuvre d'un jour : elle s'accomplit
graduellement. Le
judaïsme proprement dit, par où j'entends ici l'Ancien
Testament dans sa forme actuelle, n'a pris corps définitivement
qu'au retour de la captivité de Babylone ³). Et alors, ce
qu'avait produit l'action d'un génie jusque là
inconscient, on se mit à l'élaborer et à
l'appliquer systématiquement : tout l'effort tendit à
rattacher au passé et à l'avenir le présent, de
telle sorte que chaque instant particulier marquât une
étape sur la voie inflexiblement rectiligne qu'avait à
suivre le peuple juif, et dont il ne pouvait désormais
s'écarter ni à droite ni à gauche. Dans le
passé, une série d'interventions divines miraculeuses en
faveur des Juifs; dans l'avenir, l'attente du Messie et la domination
du monde ! voilà quels furent, complétés l'un par
l'autre, les deux éléments de cette conception de
l'histoire. Le moment qui passe en
—————
¹) « Les mythologies étrangères se
transforment entre les
mains des Sémites en récits platement historiques »
(Renan : Histoire du Peuple
d'Israël I, 49).
²) Voir le récit de la Création
du Phénicien
Sanchoniathon.
³) Voir le chap.
V. pour fixer les idées et souligner le
contraste des inspirations, disons quelque trois cents ans après
Homère, un siècle à peine avant Hérodote.
321 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
reçut une signification
particulièrement vive, parce
qu'on le voyait sortir du passé comme récompense ou
châtiment, et qu'on le croyait exactement prédit dans les
prophéties. Du même coup l'avenir acquit un
caractère de réalité inouïe : il semblait
qu'on le tînt dans la main. Aux innombrables promesses ou
prédictions non réalisées ¹), on trouvait
toujours
aisément une explication : la volonté ne
réfléchit pas, et ce qu'elle étreint, fût-ce
un fantôme, elle ne le lâche plus. Moins il y avait de
réalisations jusqu'ici, plus l'avenir en serait riche; et n'en
connaissait-on pas déjà de nombreuses, dont on
possédait la preuve noir sur blanc, par exemple dans la
légende de l'Exode ? Comment douter de Demain, avec la garantie
de tels Hier ! La foi « littérale » des Juifs est
une tout autre affaire que la foi dogmatique des chrétiens : ce
n'est pas une foi en des mystères abstraits et infigurables, ou
en des représentations mythologiques de tout genre, mais en
quelque chose de concret, d'historique. La relation des Juifs avec leur
dieu est dès le début une relation POLITIQUE
²). Iahveh
leur promet la domination du monde — sous de certaines conditions; et
leur édifice historique est, par sa structure, un tel prodige
d'adresse qu'ayant eu, comme peuple, la destinée la plus
lamentable dont les annales du monde conservent le souvenir (c'est
à peine s'ils jouirent une fois, sous David et Salomon, d'un
demi-siècle de relatif bien-être et d'ordre politique),
ils n'en goûtent pas moins de joie à évoquer ce
passé qui leur apparaît sous les couleurs les plus
brillantes, ils y aperçoivent partout la main protectrice de
Dieu étendue sur le peuple qu'Il s'est choisi — sur « les
seuls hommes au vrai sens du terme » — et ils y découvrent
partout aussi des preuves historiques de la vérité de
leur foi, soit autant de garanties qu'un jour ou l'autre se
réalisera intégra-
—————
¹) À commencer par la promesse à Abraham : «
Le pays
que tu
vois, je le donnerai à toi et à tes descendante À
PERPÉTUITÉ.
»
²) Voir sur ce point Robertson Smith : The Prophets of Israel, p. 70
et 133.
322 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
lement l'antique promesse
divine faite à Abraham. Seulement,
je viens de le dire, cette promesse était liée à
des conditions. Le Juif ne pouvait circuler dans sa maison, ni se
promener dans les champs, ni boire, ni manger, sans penser à des
centaines de commandements, de l'observation desquels dépendait
le sort de sa nation. Comme dit de lui le Psalmiste (Psaume I, v. 2) :
« Il prend son plaisir dans la loi de Iahveh, elle fait jour et
nuit sa méditation » ¹). Beaucoup parmi nous jettent
bon an
mal an un bulletin de vote dans l'urne électorale, et ne
s'avisent pas que leur vie ait d'autre signification nationale; le Juif
en connaissait une, qu'il ne pouvait oublier une seule minute. Son Dieu
lui avait promis : « Aucun peuple ne te résistera que tu
ne
l'anéantisses ! » mais Il avait ajouté
aussitôt : « TOUTES les lois que je
t'impose, tu dois les
observer ! » Par là, Dieu restait éternellement
présent à la conscience. Sauf la possession des biens
matériels, tout était proprement interdit au Juif : aussi
toute son activité se concentre-t-elle dans l'effort
d'acquérir des richesses, et c'est de Dieu qu'il espère
les obtenir.
Il faut se représenter avec force, en
l'imaginant dans la
réalité de chaque jour, un état de choses comme
celui que je viens d'esquisser sommairement, pour concevoir
l'intensité à laquelle atteignit, en de telles
conditions, la pensée de Dieu ; nulle part elle n'avait acquis
pareille vitalité. Sans doute le Dieu des Juifs ne pouvait
être figuré par l'image; mais son action, mais sa
quotidienne intervention dans les affaires du monde, était en
quelque sorte un fait d'expérience. Toute la nation en vivait.
Méditer sur ce thème fut — sinon dans la Diaspora, du
moins en Palestine — son unique occupation intellectuelle.
—————
¹) Dans le recueil de légendes et contes populaires juifs
intitulé Sippurim, un
trouve souvent mentionné ce
fait que le Juif ordinaire (non instruit) doit savoir par cœur 613
règles. Mais le Talmud en enseigne 13,600, dont l'observation
est ordonnée par Dieu ! (voir Dr Emanuel Schreiber : Der Talmud vom Standpunkte des modernen
Judentums).
323 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
C'est dans
ce milieu que grandit le Christ; il ne s'en éloigna
jamais. Il s'éveilla à la conscience en un lieu de
l'univers spirituel aussi éloigné que possible (vu la
tendance « historique » particulière aux Juifs) de
ce culte naturiste aryen qui embrasse tous les êtres dans sa
profession de foi (tat-twam-asi
: « cela, tu l'es aussi »); disons, au foyer même de
l'anthropomorphisme, où toute
la création n'était censée exister que pour
l'homme, et tous les hommes que pour le
peuple élu; disons encore, au point du monde où la
présence de Dieu et de la divine providence était le plus
immédiatement perçue. Il trouva ici ce qu'il n'eût
trouvé nulle part ailleurs : un échafaudage tout
prêt, à l'abri duquel il allait pouvoir ériger sa
conception entièrement nouvelle de Dieu et de la religion. Quand
il eut cessé de vivre, c'était fini de la conception
juive : comme après l'achèvement du temple,
l'échafaudage devait tomber. Oui, mais sans l'échafaudage
le temple ne se serait pas élevé. Le Dieu que l'on prie
en disant : donne-nous notre pain quotidien, ne pouvait être
conçu que là où un dieu avait promis
à quelqu'un les choses de ce monde; la demande de pardonner des
transgressions ne pouvait s'adresser qu'à Celui qui avait
promulgué des commandements déterminés.... Mais je
crains d'être mal compris si j'entre ici dans le détail.
Il suffit pour mon objet d'avoir suggéré au lecteur une
impression, tout au moins, de l'atmosphère si
particulière de la Judée; et sous cette impression l'on
ne saurait, je pense, refuser d'admettre que la religion la plus
idéale n'aurait pas possédé la même force de
vie sans ses attaches avec la plus réaliste, la plus
matérielle, disons tranquillement : la plus matérialiste
que l'on connaisse. C'est par là, et non en conséquence
de sa religiosité prétendue supérieure, que le
judaïsme est devenu une puissance religieuse dans le monde.
Le rapport du Christ au judaïsme se
précise encore
dès que nous considérons l'influence de cette foi «
historique » sur la DESTINÉE de
Jésus.
La plus puissante personnalité ne peut agir
qu'alors
324 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
qu'elle est comprise. Que
cette compréhension soit aussi
défectueuse qu'on voudra, qu'elle dégénère
parfois en malentendu positif, il n'en est pas moins vrai qu'une
certaine communauté de sentiment et de pensée doit servir
de lien entre le héros et la masse. Les milliers d'auditeurs du
Christ, quand il prononça le Sermon sur la montagne, comment
voudrait-on qu'ils l'eussent COMPRIS ? c'étaient
de pauvres
gens, accablés de maux par la guerre et l'insurrection
éternelles, systématiquement abêtis par leurs
prêtres; mais dans le cœur des mieux doués la puissance
de sa parole éveillait un écho, et cette note n'avait
encore résonné nulle part ailleurs sur la terre. Est-ce
que celui-là serait le Messie ? le Libérateur qui
secourra notre misère ? Quelle force incommensurable
résidait dans la seule possibilité d'une telle conception
! Aussitôt le présent sans consistance et sans gloire
se reliait au plus lointain passé, à l'avenir le plus
indubitable, et même ce moment fugitif acquérait une
portée éternelle. Que le Messie attendu par les Juifs
n'eût aucunement le caractère qui fut attaché
à cette idée par les Indo-Européens, cela importe
peu ¹) : l'idée était là; la foi,
historiquement
motivée,
—————
¹) Stanton même, de qui l'orthodoxie n'est point suspecte,
convient que l'idée messianique juive fut purement POLITIQUE
(The Jewish and the Christian Messiah,
1886, p. 122 et suiv.; p. 128
et suiv., etc.). On sait que la théologie s'est beaucoup
occupée, depuis quelques années, de l'histoire de cette
idée. Ce qui résulte de plus positif de ses recherches,
c'est la preuve que les chrétiens, induits en erreur par des
hérésies galiléennes et samaritaines, ont
imputé à l'attente du Messie un sens qu'elle n'eut jamais
en réalité pour les Juifs. Contre les
interprétations forcées des anciens prophètes les
commentateurs juifs ont de tout temps protesté; maintenant on
convient aussi du côté chrétien que les
prophètes préexiliques au moins (ce sont les plus grands)
ne savaient rien de l'attente du Messie (voir par ex. Paul Volz : Die vorexilische Jahveprophetie und der
Messias, 1897). L'Ancien
Testament ne connaît pas même le mot, et un éminent
théologien de notre époque, Paul de Lagarde
(Deutsche Schriften, p. 53),
observe
que l'expression MASHIACH («
oint ») n'est pas d'origine hébraïque, mais qu'elle a
été importée tardivement d'Assyrie ou de
Babylonie. Il faut noter aussi que l'idée messianique
revêt des formes variées, et qui changent suivant le lieu
où en apparaît
325 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
qu'à chaque instant un
Sauveur suscité du ciel pouvait et
devait venir. En aucun autre lieu de la terre n'existait l'individu
capable de pressentir même confusément, même
à faux, une signification mondiale dans l'apparition du Christ.
Le Sauveur serait resté un homme entre les hommes. Et c'est
pourquoi j'estime que les milliers qui peu à peu
crièrent : « Crucifie-le ! » montrèrent
autant
de compréhension que les
—————
la trace
: une fois, c'est un second roi David qui doit venir; une
autre fois, on rêve la domination juive sur le monde sans en
indiquer l'instrument; d'autres annoncent que Dieu lui-même
mettra fin d'un seul coup à toutes les puissances
établies et, siégeant au milieu de son tribunal
céleste, confèrera au peuple d'Israël l'empire du
monde à
perpétuité, ouvrant l'accès de ce royaume
aux justes ressuscités des âges révolus, mais
vouant
à la honte éternelle les renégats (cf. Karl
Müller : Kirchengeschichte
I, 15); d'autres encore
débattent la question de savoir si le Messie sera un Ben-David
ou un Ben-Joseph, certains pensent qu'il en viendra deux, quelques-uns
le font naître dans la Diaspora romaine — mais nulle part, en
aucun temps, on ne découvre l'idée d'un Messie souffrant
et qui sauve les hommes par sa mort (voir Stanton, op. cit. p.
122-124). Les plus pieux et les plus cultivés répugnent,
au demeurant, à s'occuper de ce qu'ils tiennent pour des
chimères apocalyptiques. Dans le Talmud (Sabbath § 6) nous
lisons : « Entre le temps présent et le temps messianique
il n'y a que cette différence que la pression sous laquelle
Israël a langui, cesse. » (En revanche dans le traité
Sanhédrin du Talmud de
Babylone fol. 966 et suiv., ou peut
constater l'incohérence et la puérilité excessives
où atteignent parfois les dites chimères apocalyptiques).
Je crois que le lecteur qui m'aura
prêté quelque attention
pendant les dernières pages n'a pas besoin d'en savoir si long
pour connaître le fond de la question : dans une religion
entièrement historique comme la juive, la possession
assurée de l'avenir constitue une nécessité aussi
impérieuse que la possession assurée du passé;
dès les temps les plus anciens, nous voyons cet espoir en
l'avenir exalter l'âme juive, il l'exalte encore aujourd'hui.
Suivant le milieu dont il subissait l'influence, un peuple
dénué par lui-même d'imagination devait concevoir
sous les formes les plus diverses le mode et l'instrument de sa
grandeur future. L'essentiel est uniquement sa conviction
inébranlable : les Juifs domineront un jour le monde — et cette
conviction a ses racines dans le caractère même des
Juifs, dans leur besoin de projeter visiblement au dehors ce qui fait
le fond de leur être. C'est là ce qui leur tient lieu de
mythologie.
326 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
milliers qui avaient
écouté avec recueillement le Sermon
sur la montagne. Pilate, juge ordinairement dur et cruel, ne put
trouver en Jésus aucune faute ¹); il n'est pas
invraisemblable
qu'on l'eût honoré à Rome, ou bien en Grèce,
comme un saint homme. Tout au contraire le Juif, qui vivait uniquement
dans l'histoire, le Juif, à qui était
étrangère la notion « païenne » de la
moralité et de la sainteté, parce qu'il ne connaissait
qu'une « loi » et qu'à cette loi il obéissait
seulement pour des raisons pratiques : détourner la
colère
de son dieu, assurer l'avenir de sa nation, le Juif envisageait du seul
point de vue historique un phénomène comme l'apparition
du Christ; quoi de plus justifié, sous ce rapport, que sa fureur
en s'entendant annoncer que le royaume promis, pour l'obtention duquel
il avait souffert et patienté tant de siècles, pour la
possession duquel il s'était isolé de tous les hommes de
la terre au point de devenir pour tous un objet de haine et de
mépris, que ce royaume où il comptait voir toutes les
nations
enchaînées et tous les princes prosternés «
lécher la poussière de ses pieds », se devait
transformer — perdant d'un seul coup tous ses caractères
terrestres — en un royaume « qui n'est pas de ce monde ».
Iahveh avait souvent promis â son peuple qu'il ne le «
tromperait » pas : mais quelle plus cruelle « tromperie
» pouvaient concevoir les Juifs ! Ce n'est pas à
Jésus seulement, c'est à beaucoup d'autres qu'ils firent
expier le crime de s'être donnés, ou d'avoir
été pris, pour le Messie. Et avec raison: car la
certitude de l'avenir n'était pas un facteur moins important de
leur idée nationale que l'assurance du passé. Mais
combien la « tromperie » paraissait plus intolérable
encore, aggravée de cette hérésie
galiléenne ! Sur l'autel du plus obstiné
matérialisme, planter le drapeau de l'idéalisme !
métamorphoser par magie le dieu de la vengeance et de la guerre
en un dieu d'amour et de paix ! cette volonté
effrénée qui brûle de palper de ses doigts
—————
¹) Tertullien fait là-dessus cette
remarque d'une charmante naïveté : « Pilate
était déjà chrétien de cœur » ! (Apologeticus, XXI).
327 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
innombrables l'or, tout l'or
de la terre, l'exhorter à jeter
loin d'elle tout ce qu'elle possède et à chercher au
dedans d'elle le trésor enseveli !... En vérité,
le sanhédrin juif a vu plus profondément que Pilate (et
que bien des milliers de théologiens chrétiens). Non pas,
certes ! avec la pleine conscience de son acte, mais avec cet
infaillible instinct que garantit la pureté de la race, il
saisit celui qui sapait la base historique de la vie juive en
enseignant : « ne vous mettez pas en peine du lendemain »,
et de qui chaque parole, chaque action, transfigurait le judaïsme
en son contraire : il le saisit et ne le lâcha plus qu'il ne lui
eût fait rendre l'âme.
C'est ainsi seulement, par la mort, que la
destinée fut
accomplie, l'exemple donné. Pour fonder une foi nouvelle, nulle
doctrine n'eût suffi. Il ne manquait pas alors de nobles et sages
maîtres rêvant une réforme morale, mais aucun n'a
rien pu sur les hommes : il fallait qu'une vie fût vécue
et que cette vie s'insérât aussitôt, comme un acte
de portée universelle, dans la grande histoire mondiale en
train de se faire. Seul, un milieu juif satisfaisait à ces
conditions. Et de même que la vie du Christ ne put être
vécue qu'avec l'assistance du judaïsme, tout en constituant
sa négation, de même la jeune Église
chrétienne
développa en une forme plus claire et plus plastique une
quantité de représentations aryennes
immémorialement anciennes — du péché, de la
délivrance, de la nouvelle naissance, de la grâce, etc.,
toutes choses qui étaient et qui demeurèrent absolument
ignorées des Juifs — grâce à ce qu'elle les
intégra clans le SCHÉMA historique juif
¹). Aussi ne
réussira-t-on jamais à détacher entièrement
la figure du Christ de la trame du judaïsme. On s'y
efforça dès les premiers siècles
chrétiens, mais sans succès : car c'était
—————
¹) Lé mythe de la chute intervient bien dès le
début de la Genèse,
mais c'est manifestement un
emprunt, car les Juifs ne l'ont jamais compris, et il n'a pas
trouvé d'emploi dans leur système. Suivant eux, celui qui
ne transgresse pas la loi est sans péché. Il n'y a pas
davantage de rapport entre leur attente d'un messie et notre conception
de la « délivrance. » Voir pour les
précisions,
chap. V et VII.
328 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
effacer les traits
innombrables par lesquels la personnalité
avait révélé son caractère individuel, et
il ne restait qu'une abstraction ¹).
LA VOLONTÉ CHEZ LES SÉMITES
Le second trait du caractère national juif
que
nous avons à considérer par rapport à
Jésus, c'est, je l'ai dit, la prédominance
de la VOLONTÉ. Son influence s'atteste plus
profonde encore.
Ce que j'ai appelé l'instinct historique des
Juifs implique en
dernière analyse, nous l'avons vu, la possession d'une
volonté anormalement développée. La volonté
atteint ici un tel degré d'intensité qu'elle se soumet
les autres facultés et les gouverne. C'est par là que le
Juif est capable d'accomplir des choses extraordinaires, qui seraient
à peu près impossibles aux autres hommes; c'est de
là aussi que proviennent ses singulières limitations. Eh
bien, il est certain que nous constatons partout chez le Christ cette
prépondérance de la volonté : s'il apparaît
souvent aux antipodes du judaïsme dans ses propos et ses actes
considérés isolément, il ne s'en montre pas moins
tout à fait juif dans l'importance presque exclusive qu'il
attribué à la volonté. Or ce n'est pas là
un trait superficiel de sa physionomie, mais au contraire un
—————
¹) Telle fut la tendance générale de la Gnose : elle
a
trouvé — s'il m'est permis de formuler ici un jugement — son
expression la plus noble et la mieux raisonnée en Marcion
(milieu du IIe siècle).
Peut-être aucun interprète de
l'idéal chrétien ne fut-il si profondément
pénétré de ce que cet idéal offre
d'ENTIÈREMENT NOUVEAU : on ne saurait dès
lors
souhaiter d'exemple plus propre à nous apprendre combien il est
dangereux de vouloir ignorer les données historiques. Cf.
à ce sujet n'importe quelle Histoire de l'Église; par
contre, se méfier de Ranke : il n'y a pas un seul mot juste dans
les trois lignes qu'il consacre à cet homme vraiment grand, Weltgeschichte II, 171. On peut
recommander pour une étude
spéciale de Marcion et de la Gnose l'ouvrage de Mead traduit en
allemand sous ce titre : Fragmente
eines vereschollenen Glaubens
(1902). Voir aussi les articles Gnosticismus,
Marcion et Apostolisches
Symbolum dans le dictionnaire de Hauck, ou la
monographie de E. Buonaiuto : Lo
gnosticismo (1907).
329 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
des plus profondément
empreints dans son organisme; et il se
ramifie à l'infini, comme un réseau de veines, jusqu'en
chaque parole et en chaque représentation particulière.
Je tâcherai de m'expliquer sur ce point délicat par une
comparaison.
Considérons la représentation
hellénique du divin,
de l'humain, et de leurs rapports entre eux. Quelques dieux combattent
pour Troie, d'autres pour les Achéens; si je me fais un ami de
tel membre de la société divine, tel autre devient
aussitôt mon ennemi; la vie est une lutte, un jeu : il se peut
que le plus noble succombe, que le plus misérable vainque; la
moralité est en quelque sorte une affaire personnelle : l'homme
est maître de son être intérieur, non de son destin;
il n'y a pas de providence qui veille, qui punisse et qui
récompense. Les dieux non plus ne sont pas libres, il faut que
Zeus s'incline devant la fatalité : « Échapper au
sort
prédéterminé est impossible même à un
dieu », écrit Hérodote. Un peuple qui produit
l'Iliade engendrera plus tard de grands naturalistes et de grands
penseurs. Car celui qui regarde la nature avec des yeux grands ouverts,
et que n'aveugle pas la seule curiosité de lui-même, y
découvre partout le règne de la LOI; or
le règne
de la loi dans le domaine moral s'appelle destin pour l'artiste et
prédestination pour le philosophe. Pour l'observateur
fidèle, de la nature, l'idée de l'arbitraire n'est
proprement pas saisissable : il ne saurait se résoudre à
imaginer qu'un dieu même ait le pouvoir de faire ce qu'il veut.
C'est cette conception du monde qu'exprime Héra dans le fragment
de l'Achilléide de Goethe :
L'arbitraire demeure l'objet
d'une haine éternelle pour les
dieux et les hommes,
Soit qu'il se manifeste
en des actes ou ne se traduise qu'en des
paroles. Car si haut que nous soyons placés, toujours des dieux
éternels
La plus éternelle
Thémis ¹) existe seule, et c'est elle
qui doit durer et régner.
—————
¹) Thémis a dégénéré chez nous,
modernes, en une allégorie représentant
l'administration impartiale de la justice, c'est-à-dire une con-
330 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Tout au
contraire, le Iahveh juif pourrait être
défini : L'INCARNATION DE L'ARBITRAIRE. Et
certes, cette notion de Dieu trouve une expression tout à fait grandiose dans les
Psaumes ou
dans Isaïe; elle est aussi — pour le peuple élu — la source
d'une morale élevée et sérieuse. Mais notons-le :
ce qu'est Iahveh, il l'est parce qu'il VEUT
l'être;
supérieur à toute la nature, au-dessus de toute loi, il
exerce, autocrate absolu, une puissance sans bornes. Lui plaît-il
de choisir dans l'humanité un petit peuple et d'accorder toute
sa faveur à ce seul élu, il fait ainsi; juge-t-il bon de
le tourmenter, il l'envoie en esclavage; lui paraît-il
préférable de donner à ce peuple des maisons que
ce peuple n'a point construites, des vignes que ce peuple n'a point
plantées, il n'hésite pas davantage et il anéantit
les innocents propriétaires : de Thémis, pas question !
Il en est de même de la législation divine. À
côté de commandements qu'inspire un très haut souci
de moralité et d'humanité, en voici de positivement
immoraux et inhumains ¹); d'autres se rapportent aux plus triviaux
objets, déterminant ce que l'on doit et ne doit pas manger,
comment on doit et ne doit pas se laver, etc. Partout, on le voit, le
règne de l'arbitraire illimité.
À regarder plus au fond, on ne manquera pas
d'apercevoir ici une
parenté avec l'ancien culte sémitique idolâtre.
—————
vention
essentiellement arbitraire : aussi la figurons-nous, de
façon significative, les yeux bandés. Quand la mythologie
vivait encore, Thémis signifiait le règne de la loi dans
la nature entière, et les statuaires anciens lui donnent des
yeux fort grands, qu'elle tient grands ouverts.
¹) Non seulement les innombrables
expéditions de pillage,
entreprises par ordre divin, et accompagnées de massacres en
masse où il faut que soient « brisées contre les
pierres
les têtes des enfants », mais aussi certains cas où
il est commandé que chaque lévite, passant et repassant
de porte en porte par le camp, « tue son frère, son ami et
son voisin » (Exode
XXXII, 27); voir aussi certaines injonctions d'un
caractère repoussant, comme celle d'employer des
excréments humains pour
cuire des galettes d'orge (Ézéchiel
IV, 12-15), ordre qui
révolte le prophète au point que Iahveh finit par lui
accorder « de la fiente de bétail au lieu
d'excréments
d'homme ».
331 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Considéré du
point de vue indo-européen, Iahveh
serait proprement une IDOLE IDÉALISÉE ou,
si l'on veut,
mériterait plutôt le nom d'anti-idole que de dieu. Mais,
d'autre part, cette conception de l'être divin renferme un
élément qui provient aussi peu de l'observation de la
nature que la notion de l'arbitraire : je veux dire, la notion d'une
providence. « L'idée exagérée de Providence
particulière, base du Judaïsme et de l'Islam »,
écrit Renan ¹). Ajoutons tout de suite qu'à cette
liberté de Dieu s'en rattache étroitement une autre :
savoir, la liberté de la volonté humaine. Le LIBRE
ARBITRE est une conception décidément
sémitique
et, sous sa forme la plus développée,
spécifiquement juive; inséparablement liée, en
fait, à l'idée de Dieu particulière aux Juifs
²).
La liberté de la volonté ne signifie rien de moins qu'une
suite éternellement répétée d'actes de
création; si l'on s'en rend compte, on comprend que cette
thèse est inconciliable non seulement avec toute science
physique, mais avec toute métaphysique, et qu'elle implique la
négation de toute religion transcendante. Ici s'opposent
brutalement la connaissance et la volonté. Or, partout où
nous constatons des restrictions à cette idée de
liberté — chez saint Augustin, chez
—————
¹) Histoire du Peuple d'Israël II, p. III.
²) Avec quel fanatisme — et quelle logique —
les rabbins n'ont
cessé de revendiquer jusqu'à ce jour la liberté de
la volonté, une liberté inconditionnée, et non
pas plus ou moins susceptible d'interprétation
métaphysique, le lecteur peut l'apprendre en parcourant
n'importe quelle Histoire du judaïsme. Diderot disait
déjà : « Les Juifs sont si jaloux de cette
liberté
d'indifférence qu'ils s'imaginent qu'il est impossible de
penser sur cette matière autrement qu'eux. » Et ce qui
prouve combien cette notion est étroitement liée à
celle de la liberté divine et de la providence, c'est l'orage
que provoqua Maimonide lorsqu'il prétendit restreindre à
l'humanité l'action de la providence divine et contesta que Dieu
fit remuer chaque feuille ou naître chaque ver par sa
volonté. — En tête des halakoth
(ou lois déduites
par un procédé logique des prescriptions de la Thora)
dont l'illustre rabbin Akiba composa une mischna (ou corps de
doctrine) figurent ces deux articles : 1º La providence de Dieu
surveille tout et chacun; 2º la liberté de la
volonté est
posée en fait (Hirsch Graetz : Gnosticismus
und Judentum,
1846, p. 91).
332 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Luther, chez Voltaire, chez
Kant, chez Goethe — nous pouvons tenir pour
assuré qu'elles marquent une réaction
indo-européenne contre l'esprit sémitique : ainsi, par
exemple, quand Caldéron, dans La
Grande Zénobie, montre
le sauvage et autocratique Aurélien raillant celui « qui
appelle libre la volonté ». Certes, il faut se garder
d'abuser des formules simplificatrices, mais je ne crois pas commettre
cette erreur en affirmant sommairement : le concept de la
nécessité, commun à toutes les races
européennes, les marque d'une empreinte particulièrement
profonde; il reparaît sans cesse chez elles dans les domaines les
plus divers; il dénote la haute puissance des facultés
cognitives, présage une activité intellectuelle
désintéressée et sans passion. Par contre,
l'idée de l'ARBITRAIRE, c'est-à-dire d'une
hégémonie absolue de la volonté, est
spécifiquement caractéristique du Juif; elle trahit une
intelligence très bornée en comparaison de la
volonté. Il ne s'agit point ici de généralisations
abstraites, mais de qualités positives, que nous pouvons encore
observer tous les jours : dans le premier cas, c'est la pensée
qui prédomine; dans le second, c'est la volonté.
Qu'on me permette de donner un exemple bien
palpable, emprunté
au présent. Je connaissais un savant juif, qui,
gêné dans sa spécialité par la concurrence,
se mit à fabriquer du savon, et avec grand succès; mais
quand, plus tard, la concurrence étrangère menaça
de lui couper, ici aussi, l'herbe sous les pieds, il s'improvisa tout
à coup, au seuil de la vieillesse, poète
dramatique et homme de lettres, et en cette carrière fit
fortune. On ne pouvait dans ce cas parler de « génie
universel » : constitution intellectuelle moyenne, et sans nulle
originalité; mais de cet intellect la volonté faisait ce
qu'elle voulait.
Le développement anormal de la volonté
chez les
Sémites peut conduire à deux extrêmes : à
l'engourdissement, comme chez Mahomet, en qui domine l'idée de
l'absolu arbitraire DIVIN; ou bien, comme chez les
Juifs,
à une phénoménale élasticité,
résultant de ce qu'ils croient à l'arbitraire
333 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
HUMAIN. Pour
l'Indo-Européen ces voies sont toutes deux
barrées. Dans la nature il constate partout
l'assujétissement à la loi; et il sait qu'il ne peut
lui-même donner toute sa mesure qu'alors qu'il obéit à la
NÉCESSITÉ intérieure. Sans
doute, chez lui aussi
la volonté accomplira des actions héroïques, mais
seulement quand son intelligence se sera pénétrée
d'une idée — artistique, religieuse, philosophique, tendant
à la conquête, à la domination, à la
richesse, peut-être au crime : n'importe ! Chez lui la
volonté obéit, elle ne commande pas. C'est pourquoi un
Indo-Européen moyennement doué apparaît si
dénué de caractère auprès du plus mal
doué des Juifs.
De nous-mêmes, et par nos propres forces, nous
ne serions
assurément jamais parvenus à la conception d'un Dieu
libre, tout-puissant, et d'une Providence en quelque sorte arbitraire,
c'est-à-dire pouvant déterminer une chose de telle et
telle manière et ensuite, mue par des prières et par
d'autres motifs d'action, de telle et telle autre manière
¹). Il
n'est pas d'exemple qu'en dehors du judaïsme on soit arrivé
à la pensée d'une relation personnelle tout à fait
intime et continue entre Dieu et l'homme, à la pensée
d'un Dieu qui — si je peux ainsi parler — semble être là
uniquement et exclusivement à l'intention de l'homme. Il est
vrai
: les anciens dieux indo-aryens sont des puissances bienveillantes,
amicales — des dieux bons garçons, soit dit sans offense;
l'homme est leur enfant, non leur domestique ou leur esclave; il
s'approche d'eux sans crainte; au moment du sacrifice « il saisit
la main droite du dieu » ²); ce
manque d'humilité à l'égard de la divinité
a
même indigné bien des
—————
¹) Jamais chez les Indo-Européens les dieux ne sont des
«
Créateurs du monde ». Là où le
divin est
conçu comme créateur — tel le brahman des Hindous — c'est
par rapport à une connaissance purement métaphysique, non
à un événement historico-mécanique, comme
Genèse, I. En principe
les dieux se forment « de ce
côté-ci de la Création », on parle de leur
naissance et de leur mort.
²) Oldenberg : Die Religion des Veda, p. 310.
334 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
gens : mais nulle part, je le
répète, n'apparaît la
notion de l'Omnipotence arbitraire. De là aussi une
infidélité frappante : on prie tantôt ce dieu-ci,
tantôt ce dieu-là; ou bien, si le divin est conçu
comme un principe uniforme, telle école se le représente
d'une façon, telle autre d'une autre (voyez les six grands
systèmes hindous de philosophie religieuse, qui passaient pour
orthodoxes tous les six); c'est que le cerveau continue de travailler
sans répit, élaborant de nouvelles images et de nouvelles
formes; l'illimité est sa patrie, la liberté son
élément, la puissance de création sa joie. Voici
le commencement d'un hymne religieux du Rigvéda (6, 9) :
L'oreille se dresse, il
s'ouvre, mon œil,
La lumière dans
mon cœur devient vivante !
L'esprit s'en va
cherchant dans les lointains espaces :
Que dois-je
dire? que dois-je imaginer ?
Il suffit de le comparer aux premiers vers d'un psaume quelconque —
ainsi, par exemple, à ce début du
soixante-seizième :
Dieu est connu dans Juda,
En Israël grande est
sa renommée;
À Salem ¹)
est son
tabernacle
Et son domicile à
Sion,
et l'on aperçoit tout aussitôt quel important
élément de la foi constitue la volonté. Tandis que
l'Aryen méditatif « s'en va cherchant dans les lointains
espaces », le Juif volontaire fixe à son dieu, une fois
pour toutes, un domicile dans son voisinage. À l'ardeur de sa
volonté de vivre le Juif doit non seulement de s'être
forgé une ancre de foi, qui le retient attaché au sol de
la tradition historique; il lui doit encore d'avoir mis une
confiance inébranlable dans le dieu personnel,
immédiatement présent, qui est tout-puissant pour donner
et pour détruire; il lui doit d'être entré, lui
homme, dans une relation morale avec ce dieu, par le fait que ce
dieu, dans
—————
¹) Abréviation pour Jérusalem.
335 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
sa toute-puissance, promulgue
des commandements que l'homme est libre
d'observer ou d'enfreindre ¹).
LE PROPHÉTISME
Il est encore un point que nous ne saurions omettre,
si nous voulons
saisir le rapport du Christ au judaïsme. L'exclusive
prédominance de la volonté fait des Chroniques du peuple
juif quelque chose de généralement aride et laid;
pourtant, c'est dans cette atmosphère que surgirent une
série d'hommes éminents, dont la grandeur est d'une sorte
si particulière qu'elle les met hors de comparaison avec
tous les autres héros de l'esprit. J'ai déjà fait
allusion (voir dans l'Introduction
à la première partie
de cet ouvrage les remarques sur la Judée) à ces
«
négateurs » de l'essence juive, tellement juifs
eux-mêmes de la tête aux pieds qu'ils ont contribué
plus que tout autre facteur à la formation de
l'hébraïsme le plus rigide — et je reviendrai dans un
chapitre prochain sur cette apparente contradiction. Il suffit
d'indiquer ici que ces hommes, en concevant le matérialisme
religieux
—————
¹) Si c'était ici la place, j'aurais volontiers
insisté
sur la manière dont cette notion juive du dieu tout-puissant,
agissant comme providence libre, entraîne inévitablement
l'interprétation HISTORIQUE de ce dieu, et
j'aurais marqué
la réaction de révolte qui se produit sans cesse et sans
cesse de nouveau chez les intelligences vraiment aryennes. Ainsi, par
exemple, toute la tragique vie intellectuelle d'Abélard est
conditionnée par le fait qu'il ne peut accommoder son esprit au
matérialisme religieux des Juifs, malgré le plus ardent
désir d'orthodoxie. Il en revient toujours à la
conclusion que Dieu fait ce qu'il veut en vertu d'une
NÉCESSITÉ (il peut invoquer sur ce
point
l'autorité des premiers écrits de saint Augustin,
notamment de son De libero arbitrio)
: mais c'est de
l'antisémitisme à la plus haute puissance ! Il
nie aussi toute action, tout mouvement chez Dieu; dire que Dieu agit,
c'est indiquer l'accomplissement d'une éternelle
détermination de la volonté : « chez Dieu il n'y a
pas de temps, pas de succession » (cf. A. Hausrath : Peter Abälard, p. 201 et
suiv.). Par là disparaît la
Providence. — Mais pourquoi recourir tout de suite aux
témoignages savants ? Le noble don Quichotte expose avec une
naïveté touchante à son fidèle Sancho :
« Pour Dieu, il n'y a pas de passé et pas d'avenir, tout
est PRÉSENT » (Livre IX, chap. 8); en ces
quelques mots Cervantès, l'à jamais grand
Cervantès, formule
brièvement et définitivement le point de vue
antihistorique de tous les Non-Sémites.
336 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
sous son aspect le plus
abstrait, l'élevèrent très
haut moralement; leur action a préparé historiquement,
sur des points essentiels, la conception du Christ touchant la
relation entre Dieu et l'homme. Mais, en outre, c'est chez eux
qu'apparaît le plus nettement un trait important, qui fait partie
du génie même du judaïsme : la religion historique de
leur peuple met l'accent non sur l'individu, mais sur la nation
entière; l'individu peut être utile ou nuisible à
la communauté, mais en dehors de cela il ne compte guère
— d'où une tendance nécessairement et franchement SOCIALISTE,
qui trouve dans les prophètes une expression
souvent puissante. L'individu qui parvient au bonheur et à la
richesse, alors que ses frères manquent du nécessaire,
est voué à la malédiction de Dieu. Or, si le
Christ représente à certains égards le principe
exactement opposé — celui de l'extrême individualisme, du
salut personnel par la nouvelle naissance — sa vie et sa doctrine ne
nous orientent pas moins indubitablement vers un état de choses
qui ne saurait être réalisé que par le COMMUNISME.
Sans doute, le communisme dont l'inspiration se traduit dans ces mots :
« sa troupeau et un berger » est fort différent du
communisme proprement politique et théocratique des
prophètes : mais, ici encore, le sous-sol est exclusivement et
caractéristiquement juif.
LE CHRIST DANS SON ACCORD AVEC LE JUDAÏSME
Quelque jugement que l'on porte sur ces diverses
notions juives, nul ne
leur déniera la grandeur, ni le pouvoir d'exercer une action
presque incommensurable sur la forme de la vie humaine. On ne saurait
contester non plus que la foi en la toute-puissance divine, en la
providence divine, la foi aussi en la liberté du vouloir humain
¹), de même que l'importance presque exclusive
accordée
à la nature MORALE des hommes, et la certitude
de leur
égalité devant Dieu (« les derniers seront les
premiers »), constituent les dominantes de la per-
—————
¹) Avec, cependant, des restrictions significatives sur ce dernier
point, car l'intuition aryenne de la GRÂCE,
intervient plus d'une fois
clairement chez le Christ.
337 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
sonnalité du Christ. Or
ces conceptions fondamentales nous
attestent sa parenté morale avec le judaïsme bien plus
irrécusablement que ses attaches avec les prophètes ou
que son respect pour les prescriptions de la Loi juive. Et si nous
descendons plus profondément encore, jusqu'au point central de
l'intuition du Christ, savoir : LA CONVERSION DE LA
VOLONTÉ, force
nous est de reconnaître (ainsi que je l'ai marqué par une
comparaison avec le Bouddha) qu'ici s'affirme quelque chose de juif,
quelque chose qui s'oppose directement à l'intuition aryenne de
« la négation de la volonté ». Celle-ci est
un fruit de la connaissance, le produit d'une activité
intellectuelle trop intense; Jésus, au contraire, s'adresse
à des hommes chez qui la volonté, non la
pensée, atteint une puissance excessive; ce qu'il
aperçoit autour de lui, ce sont des manifestations de la
volonté juive insatiable, éternellement avide, et
qui sans cesse se porte au dehors, les mains tendues; il
reconnaît la puissance de cette volonté et il lui impose
— non le silence, mais un changement de direction, un but nouveau. Ici
nous devons dire : le Christ EST un Juif; et son
apparition ne se peut
proprement comprendre sans un examen critique de ces conceptions
spécifiquement juives qu'il trouva ébauchées et
qu'il fit siennes.
Je viens de parler de la parenté «
morale » du
Christ avec les Juifs. « Moral » est un terme assez ambigu
pour qu'il y ait lieu d'en préciser le sens : je l'emploie ici
dans son acception la plus étroite. Car dans l'APPLICATION
morale de ces notions sur la toute-puissance de Dieu et la providence,
sur les rapports entre l'homme et la divinité, qui en sont la
conséquence directe, enfin sur l'usage de la volonté
humaine considérée comme libre, le Christ s'est
écarté complètement des enseignements du
judaïsme; chacun peut s'en assurer, et j'y ai d'ailleurs
insisté déjà. Mais les représentations
mêmes, le cadre dans lequel s'est placée la
personnalité morale et dont elle ne saurait être
détachée, l'acceptation sans débat de ces premiers
principes touchant Dieu et l'homme, qui ne sont aucunement innés
à l'esprit humain, qui au contraire consti-
338 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
tuent l'acquisition tout
individuelle d'un peuple
déterminé, au cours d'un développement historique
qui a duré des siècles: tel est, dans le Christ,
l'élément juif. J'ai déjà appelé
l'attention du lecteur — dans les chapitres
traitant de l'art grec et du
droit romain — sur la puissance des IDÉES. En
voici un nouvel et
bien lumineux exemple. Celui qui vivait dans le monde de la
pensée juive ne se pouvait soustraire à la puissance des
idées juives. Et s'il est vrai qu'il apportait un message
entièrement nouveau, nouveau comme le jour dont sa vie marqua
l'aurore, s'il est vrai que sa personnalité était
à ce point grande et divine qu'elle nous a
révélé au dedans de l'homme une force capable
(quand on la comprendra) de transformer complètement
l'humanité — il n'est pas moins vrai que la personnalité,
la vie et le message sont liés aux idées fondamentales du
judaïsme : elles seules pouvaient leur fournir le moyen de se
manifester, de se réaliser et de se propager.
LE
DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
J'en ai dit assez pour mon but. Partant de la
personnalité
considérée dans sa signification individuelle et
autonome, j'ai étendu peu à peu le cercle de mon
enquête pour faire apparaître les liens vitaux qui
rattachent cette personnalité à son milieu. Cela exigeait
un peu plus de détails, mais je n'ai pas perdu de vue un instant
l'unique objet de ce livra, savoir : la genèse du
dix-neuvième siècle. Car comment pourrais-je, par mon
seul effort, entreprendre un exposé annaliste ou
encyclopédique de ce siècle ? Les Muses me
préservent d'une telle aberration ! Ce que je dois essayer,
c'est de déterminer autant que, possible les idées
directrices, les pensées formatrices de notre temps, et d'en
remonter la piste, si l'on peut ainsi parler : car ces idées et
ces pensées ne tombent pas du ciel, mais elles sont issues du
passé. Souvent le vin nouveau est versé dans de vieilles
outres; souvent aussi des vins excessivement vieux, des vins
tournés, des vins suris, et dont nul homme ne voudrait boire
s'il
connaissait leur origine, se débitent dans des vases tout
battant neufs. On conçoit,
339 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
au demeurant, que sur une
culture née aussi tard que la
nôtre, et particulièrement quand elle atteint un âge
de hâte essoufflée où les hommes doivent beaucoup
apprendre pour pouvoir penser beaucoup, pèse la
malédiction de la CONFUSION. Si nous voulons
acquérir une vue claire de nous-mêmes, il nous faut avant
tout voir clair dans les conceptions et représentations
fondamentales que nous avons héritées de nos aïeux.
L'extrême complexité de l'héritage
hellénique, les contradictions particulières
inhérentes à l'héritage romain, en même
temps que la profondeur de leur emprise sur la vie et la pensée
actuelles, ont été, je l'espère, rendues sensibles
au lecteur. Puis nous avons constaté que la figure du Christ,
rayonnant aux confins du temps ancien et du nouveau, ne se
présentait pas, à dix-neuf siècles de distance,
sous un aspect si simple que nous la pussions dégager
aisément du labyrinthe des préjugés, des mensonges
et des erreurs. Et pourtant c'est précisément de cette
figure qu'il nous est le plus nécessaire de posséder une
image nette et fidèle. Car — quelque indigne que nous nous en
montrions d'ailleurs — notre culture entière demeure encore,
Dieu merci ! sous le signe de la croix de Golgotha. Nous apercevons
bien cette croix : mais qui voit le Crucifie ? Or c'est lui, et lui
seul, la source vive de tout christianisme, aussi bien pour le
dogmatique intolérant que pour l'homme qui se déclare
incroyant. Le fait qu'on ait pu en douter, et que le
dix-neuvième siècle se soit nourri de livres
représentant le christianisme comme né du hasard, par
voie de simplification mythologique, à titre d'«
antithèse dialectique » (que sais-je !) ou encore comme
un produit nécessaire du judaïsme, etc., apportera aux
générations futures un témoignage
éloquent de la puérilité de notre jugement. Il
est IMPOSSIBLE d'estimer trop haut l'importance du
génie : qui
oserait se flatter de calculer l'influence d'Homère sur l'esprit
humain ? Mais le Christ fut plus grand qu'Homère. Et comme doit
brûler éternellement le « feu domestique » du
foyer aryen, jamais plus ne s'éteindra le flambeau de la
vérité qu'Il alluma pour nous : si parfois la nuit menace
d'envelopper de
340 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
ses ombres l'humanité,
il suffit d'un seul cœur ardent pour
que des milliers et des millions s'enflamment de nouveau.
Ici, toutefois, l'on peut et l'on doit demander avec
le Christ :
« Mais si la lumière qui est en toi est
ténèbres, combien seront grandes les
ténèbres ? » Considérer l'Église
chrétienne dans sa formation, c'est affronter de profondes
ténèbres; et son histoire ultérieure donne
l'impression d'un tâtonnement dans l'obscurité, avec peu
d'intervalles ensoleillés. Comment, dans ce qui a nom
christianisme, distinguer entre ce qui est de l'esprit du Christ et ce
qui s'y ajoute d'ingrédients helléniques, juifs,
romains, égyptiens, si nous n'avons pas appris à
contempler la divine apparition en son auguste simplicité ?
Comment faire le départ entre ce qui est chrétien et ce
qui ne l'est pas dans nos confessions actuelles, dans nos
littératures et nos arts, dans notre philosophie et notre
politique, dans nos institutions et nos idéals sociaux; comment
juger à coup sûr de ce qui, dans les mouvements du
dix-neuvième siècle, revient et ne revient pas au Christ;
comment apprécier dans quelle mesure exacte il s'y trouve
impliqué, si c'est par la forme ou par le contenu, ou bien
encore si telle manifestation, chrétienne au fond
(c'est-à-dire par la tendance générale), ne
revêt pas une forme caractéristique du judaïsme;
comment surtout bluter le « pain de vie » afin d'en
séparer tout cet élément spécifiquement
juif, qui constitue un si menaçant péril pour notre
esprit — si la figure du Christ n'apparaît pas à nos yeux
dans ses grandes lignes et ses traits dominants, et si nous ne sommes
capables de discerner en cette image ce qui est purement personnel ou
ce qui est conditionné historiquement ? Je ne crois pas que rien
soit plus important pour fonder un grand nombre de nos jugements; et
c'est à leur préparer cette assise indispensable que je
me suis efforcé en ce chapitre, dans la modeste mesure de mes
forces.
—————
Dernière mise
à
jour : 16 mars 2008