Here
under follows the transcription of chapter 3 of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
255
CHAPITRE III
LE CHRIST
—————
Par la vertu d'un seul, tous ont eu part au salut.
Mahâbhârata.
256
(Page vide)
257
INTRODUCTION
Devant nos yeux s'évoque, en son incomparable
originalité, une figure précise : cette image offerte
à notre contemplation, voilà proprement l'héritage
que nous ont transmis nos pères. On ne saurait mesurer ni
apprécier équitablement la signification historique du
christianisme sans une connaissance exacte de la figure du Christ, mais
il ne s'ensuit pas que la thèse inverse soit vraie : et, de
fait, le développement historique des Églises a
contribué
plutôt à obscurcir et reculer la radieuse image
qu'à la dévoiler aux regards avides de sa clarté.
N'apercevoir Jésus qu'à travers l'enseignement
ecclésiastique, soumis à des conditions restrictives de
temps et de lieu, c'est se mettre de parti pris des œillères,
c'est borner à une échappée de vue la perspective
toute grande ouverte sur le divin et l'éternel. Aussi bien les
dogmes des Églises ne touchent-ils qu'à peine au Christ
lui-même. Trop abstraits pour fournir un point d'appui à
l'intellect ni au sentiment, on peut leur appliquer d'une façon
générale ce qu'un témoin irrécusable, saint
Augustin, observe du dogme de la trinité : « Nous parlons
de trois personnes, non dans l'illusion de dire ainsi quelque chose,
mais parce que nous ne pouvons nous taire » ¹). Affirmons-le
sans
crainte de manquer au respect que nous devons aux Églises : ce
qui
constitue la puissance du christianisme, ce ne sont pas elles, mais
c'est uniquement et exclusivement la source où elles puisent
elles-mêmes toute leur force, c'est le spectacle du Fils de
l'Homme crucifié. Il convient donc que nous considérions
l'apparition du Christ
—————
¹) Dictum
est tres personae, non ut aliquid diceretur, sed
ne taceretur (De Trinitate
V, 9).
258 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
sur la terre
indépendamment de tout christianisme historique ¹).
Que sont d'ailleurs dix-neuf siècles pour
l'assimilation
consciente de tout ce que recèle un événement de
cette sorte vitale, pour la transformation radicale que doit
opérer, à travers toutes les couches de
l'humanité, une conception du monde entièrement nouvelle
? On le rappelait au lecteur : il a fallu plus de deux mille ans pour
qu'un système mathématiquement démontrable,
susceptible même d'être figuré aux sens, sur la
structure du cosmos, obtînt la sanction de l'opinion et
s'incorporât au savoir humain. Or notre appareil intellectuel,
avec ses yeux, avec son 2 fois 2 font 4 et ses autres axiomes
infaillibles, n'offre-t-il pas plus de prise à la
—————
¹) Pour prévenir immédiatement tout malentendu dans
l'esprit du lecteur, il n'est pas inutile de l'informer ici que
l'auteur a publié, après le présent ouvrage, un
petit livre intitulé Worte Christi (Bruckmann,
Noël 1901)
et composé de paroles du Christ empruntées surtout
à la tradition synoptique. Ainsi détachées de
leur contexte et groupées suivant leur objet, elles ont
facilité à beaucoup l'intelligence de la
personnalité qui s'y exprime. Avant d'exposer pourquoi il a cru
devoir en général borner son choix aux trois premiers
évangiles, c'est-à-dire aux propos de l'homo perfectus
qui ne prêtent point à la controverse théologique
ou confessionnelle, l'auteur écrit dans sa préface :
« Pas plus que le marin son navire nous ne voulons abandonner nos
Églises; nous n'avons pas la force de nous diriger seuls à
travers cet océan de la vie et il nous convient de prier comme
ont prié nos pères : « Seigneur, je crois; secours
mon
incrédulité » (Marc
IX, 24). Mais au seul écho des
paroles du Christ (et il ne nous en est guère parvenu davantage)
nous sentons que la capacité d'en saisir et d'en conserver le
juste sens supposait plus que la naïveté de cœur de la foi
populaire galiléenne, plus que la subtilité de la
dialectique hellène, plus que la profondeur des traditions
religieuses égyptiennes, plus que la sagesse des conceptions
universalistes romaines, plus même que ces quatre
éléments réunis. Nos Églises sont
certainement
riches de la bénédiction chrétienne, mais son
contenu les déborde de tous côtés, et il n'est pas
un schisme qui ne prenne son point de départ dans le Christ.
»
Aussi l'auteur dédie-t-il son opuscule non
à la critique,
mais aux cœurs qui luttent pour la conservation de leur foi, «
n'importe à quelle Église ils appartiennent, n'importe
s'ils n'en ont trouvé aucune qui présentement les
satisfasse ».
259 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
persuasion que le cœur
aveugle, éternelle dupe de son propre
égoïsme ? Eh bien, voici qu'un homme naît et vit une
vie
par laquelle toutes les notions sur la signification morale de l'homme
— toute la conception morale du monde, si l'on peut ainsi dire — se
trouvent radicalement transformées; par laquelle aussi le
rôle de l'individu dans sa relation avec lui-même, dans sa
relation avec d'autres individus, dans sa relation avec la nature
ambiante, apparaît sous un jour complètement
imprévu, en sorte que tous les motifs d'action et tous les
idéals, tous les désirs du cœur et tous les espoirs se
doivent métamorphoser du même coup et que l'édifice
entier est à reconstruire depuis les fondements : et l'on
s'imagine que ce peut être l'œuvre de quelques siècles ?
et l'on croit que cela peut s'accomplir par l'équivoque et le
mensonge, par des intrigues politiques et des conciles
œcuméniques, par l'ambition de rois orgueilleux et de
prélats avides, par trois mille volumes de démonstrations
scolastiques, par la crédulité fanatique de paysans
à l'âme bornée et par le noble zèle de
quelques rares « personnes excellentes », par la guerre,
l'assassinat et le bûcher, par l'élaboration de codes
civils et par le parti pris d'intolérance sociale? Pour moi, je
n'en crois rien. Je crois bien plutôt que nous sommes fort loin
encore du moment où s'exercera en toute son ampleur, sur
l'humanité civilisée, la puissance transformatrice qui
est apparue dans le Christ. Dussent nos Églises, sous leur forme
actuelle, déchoir et périr,
l'idée chrétienne n'en attesterait que mieux sa force. Je
montrerai au chapitre neuvième comment notre conception «
germanique » du monde tend à cela. Le christianisme ne
progresse encore qu'à pas incertains, comme un enfant; c'est
à peine si notre myopie pressent l'aurore de son adolescence.
Qui sait si le jour ne viendra pas où l'on considérera la
sanglante histoire de l'Église des dix-huit premiers
siècles
comme celle des maladies du jeune âge du christianisme en crise
de croissance ?
Il importe donc, je le répète, qu'en
envisageant la
figure du Christ et le phénomène de sa venue, aucune
sorte de
260 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
mirage historique, et bien
moins encore les opinions passagères
du dix-neuvième siècle, ne troublent notre jugement.
Soyons convaincus que nous ne sommes encore entrés en possession
que de la moindre partie de cet héritage-là; et si nous
tenons
à connaître ce qu'il signifie pour nous tous —
chrétiens ou juifs, croyants ou incroyants, conscients ou non
d'être tels ou tels, il n'importe ! — commençons par
boucher nos oreilles au fracas des professions de foi et des
blasphèmes qui offensent l'humanité; puis élevons
notre regard vers la plus incomparable apparition de tous les temps.
Je ne saurais me dispenser, dans ce chapitre, de
soumettre à un
examen critique maint élément d'entre ceux qui forment
l'armature intellectuelle de diverses religions. Mais comme je me garde
de toucher à ce qui demeure enfermé dans mon cœur tel
qu'un trésor sacré, j'espère aussi ne froisser les
sentiments d'aucun homme raisonnable. L'apparition historique de
Jésus-Christ est un objet qui se peut aussi bien séparer
de toute signification métaphysique à lui propre, que la
physique se peut et se doit cultiver sur une base purement
matérialiste sans que le physicien s'imagine avoir pour cela
détrôné la métaphysique. Du Christ
lui-même il est sans doute difficile de parler sans
empiéter de temps en temps sur le domaine de l'au-delà,
mais rien néanmoins n'oblige à toucher à la foi
comme telle; et si, en tant qu'historien, je procède de
façon logique et convaincante, le lecteur gardera toute licence
de me réfuter par les arguments que lui dictera non son
intelligence, mais sa sensibilité. C'est pourquoi je
m'exprimerai dans ce chapitre avec la même liberté que
dans le précédent.
—————
LA RELIGION DE L'EXPÉRIENCE
La foi religieuse de plus des deux tiers des
habitants de la terre se rattache aujourd'hui à l'existence
terrestre de deux hommes : le Christ et le Bouddha; de deux hommes
dont il est prouvé historiquement, d'abord, qu'ils ont
véritablement vécu voici quelques siècles,
ensuite, que les traditions qui les concernent — quelque part
d'éléments fictifs,
261 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
obscurs ou contradictoires
qu'elles puissent renfermer — reproduisent
pourtant avec fidélité les traits principaux de leur
existence réelle. À défaut même de cette
certitude
acquise à la science par les investigations du
dix-neuvième siècle ¹), jamais homme en possession
d'un
jugement sain et pénétrant n'a mis en doute la
réalité de ces deux grands héros de la vie
morale : s'il y a pénurie de documents historiques ou
chronologiques à leur sujet, et si ces documents offrent de
graves lacunes, leur individualité morale et spirituelle ne s'en
atteste pas moins aux yeux, si lumineuse et si incomparable qu'elle
défie l'invention.
Le don d'invention est étroitement
limité chez l'homme;
le tempérament créateur ne travaille que sur une
matière donnée. Ainsi Homère n'a pu faire
autrement que d'introniser des hommes sur l'Olympe, car ce qu'il
voyait, ce dont il vivait, marquait la borne infranchissable à
son génie configurateur. Le fait qu'il nous représente
ses dieux si entièrement humains, le fait qu'il ne permet pas
à son imagination de s'égarer dans le prodigieux et
l'informe, dans l'irreprésentable parce que non vu, mais que
bien plutôt il l'enchaîne afin d'employer sa force
indivise à concevoir une fiction visible, c'est là une
preuve entre mille — et non la moindre —- de sa
supériorité intellectuelle. Nous sommes incapables
d'inventer même une forme végétale ou animale; tout
au plus, quand nous en faisons l'essai, accouchons-nous de quelque
monstruosité, fabriquée en combinant tant bien que mal
des fragments de toutes sortes d'êtres connus.
La nature, au contraire, est inépuisable en
ses inventions et
produit du nouveau chaque fois qu'il lui plaît; et ce nouveau
devient dès lors pour notre conscience aussi indestructible
qu'il était inimaginable auparavant. Nulle force
—————
¹) L'existence du Christ a été niée
dès le IIme siècle de notre
ère et il n'y a guère plus de
trente ans que beaucoup de savants tenaient encore le Bouddha pour une
figure mythique. Voir, par exemple, les ouvrages de Sénart et de
Kern.
262 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
poétique humaine, celle
d'un individu pas plus que celle d'un
peuple, ne pouvait inventer un Bouddha — combien moins encore un
Christ ! et nulle part nous ne découvrons la moindre disposition
pour une tâche de ce genre. Ni poètes, ni philosophes, ni
prophètes n'ont rêvé rien de pareil. Souvent, il
est vrai, on rapproche de Jésus Platon; des livres entiers
établissent leurs prétendus rapports; on présente
notamment le philosophe grec comme un précurseur de la nouvelle
doctrine du salut. En réalité, rien de moins religieux
que le génie du grand Hellène : Platon est un
métaphysicien et un homme d'État, un investigateur et un
aristocrate. Et Socrate donc ! l'ingénieux initiateur à
la grammaire et à la logique, l'honnête prédicateur
d'une
morale bourgeoise, le noble bavard des gymnases athéniens
n'est-il pas en toutes choses l'exacte contre-partie du divin
annonciateur d'un royaume des cieux pour « les pauvres en
esprit » ? Il n'est pas plus exact que l'Inde ait pressenti la
figure d'un Bouddha ou qu'elle l'ait évoqué par la
puissance magique du désir. C'est là une de ces
innombrables affirmations gratuites qui servent à étayer
après coup quelque chimérique philosophie de l'histoire.
Si le Christ et le christianisme avaient été une
nécessité historique, comme le soutint le
néoscolastique Hegel, comme nous le donnent encore à
croire Pfleiderer et bien d'autres, nous aurions dû voir
apparaître non pas un Christ, mais des milliers : en quel
siècle, je serais curieux de l'apprendre, un Jésus
n'a-t-il pas été aussi « nécessaire »
que le pain ? ¹) Ne nous attardons pas à discuter
dès
considéra-
—————
¹) Voir ce qu'écrit Hegel du Christ dans sa Philosophie de
l'histoire (Ire partie, 3e
section, chap. 2) : « Il naquit cet
homme-ci, en abstraite subjectivité, mais de telle sorte que,
par une interversion des termes, la finitude n'est que la forme de son
apparition phénoménale, dont l'essence et le contenu
consistent bien plutôt dans l'infinitude, dans l'absolu
être-pour-soi.... La nature de Dieu, qui est d'être pur
esprit, se révèle à l'homme dans la religion
chrétienne. Mais qu'est l'esprit ? C'est l'Un, l'infini pareil
à soi, la pure identité, qui, secondairement, se
sépare de soi en tant que l'autre d'elle-même, comme
être-pour-soi et en-soi par opposition au général.
Mais cette. séparation se
263 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
tions d'une aussi falote
inconsistance, mais notons qu'elles
aboutissent toutes au même brillant résultat : supprimer
du
monde le seul facteur vraiment décisif et productif, nier la
signification de la personnalité vivante, individuelle,
incomparable; et rappelons-nous les vers de Goethe, déjà
cités plus haut, par lesquels il assigne pour suprême
bonheur aux enfants de la terre « cela seulement : la
PERSONNALITÉ ».
Certes la connaissance du milieu où se
développe une
personnalité et de tout ce qui la conditionne dans le temps et
l'espace contribue à nous faciliter sa compréhension;
grâce à ces précieux renseignements nous
distinguerons ce qui est important de ce qui est sans portée,
nous ferons le départ entre les caractéristiques
individuelles et le conventionnel local : mais cela revient simplement
à dire que nous verrons se dessiner plus nette la
personnalité. Quant à la prétendre expliquer,
quant à vouloir y reconnaître le produit d'une
nécessité logique, c'est une oiseuse et sotte entreprise.
Toute forme d'être, cet être fût-il le plus
rudimentaire, demeure pour notre entendement un « miracle
»; mais la personnalité humaine est le mysterium magnum de
l'existence, et plus la critique parvient à dégager des
surcharges de la légende une grande personnalité,
à en interpréter chaque geste par les conditions qui
l'ont déterminé, à en représenter chaque
pas comme obéissant à la force des choses, plus
incompréhensible s'atteste le miracle. C'est bien à cette
constatation qu'a conduit l'enquête critique instituée au
dix-neuvième siècle sur la vie de Jésus. On a
qualifié ce siècle d'irréligieux et pourtant (si
l'on excepte les premiers temps du christianisme) jamais,
peut-être, plus qu'en ses soixante-dix dernières
années, l'intérêt des hommes ne s'était si
passionnément concentré sur la personne du Christ. Les
œuvres
—————
trouve
abolie par le fait que la subjectivité atomique, en tant
que simple rapport du sujet au sujet, est elle-même le
général, identique à soi. » — Que penseront
les
siècles futurs de ce charlatanesque bagout ? Et dire qu'il passa
pour le dernier mot de la sagesse pendant deux tiers du
dix-neuvième siècle !
264 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
de Darwin, quel qu'en ait
été le succès, se sont
vendues dix fois moins que celles de Strauss et de Renan. D'où
il est résulté que la vie terrestre réelle de
Jésus-Christ a revêtu une forme de plus en plus
concrète : et l'on a conçu toujours plus clairement que
l'origine de la religion chrétienne devait être
cherchée, en dernière analyse, dans l'impression sans
exemple qu'avait produite sur son entourage la personnalité d'un
seul. Plus précise donc que jamais, et par là même
plus inscrutable aussi : c'est ainsi que cette figure s'offre
aujourd'hui à nos yeux.
Il m'importait d'établir ce point dès
le début.
Par un phénomène conforme à toute la tendance de
notre époque, nous ne pouvons nous échauffer que pour ce
qui est concret et vivant. Au début du dix-neuvième
siècle il en était autrement; le romantisme
étendait ses ombres de toutes parts, et c'était la mode
d'expliquer par le « mythe » toutes choses explicables, et
d'autres encore. David Strauss suivit la mode et, en 1835, offrit à ses
contemporains, comme « clef » (!) des évangiles,
« la notion du mythe » ¹). Aujourd'hui chacun con-
—————
¹) Voir Das Leben Jesu, Ire
éd., I, 72 et suiv.; éd.
populaire. 9e tirage, p. 191 et suiv. — Que
Strauss ne soupçonna jamais ce qu'était un mythe et ce
que signifiait la mythologie,
cela ressort avec évidence de sa manière d'invoquer
pêle-mêle des mythes populaires, des poèmes, des
légendes; et ce n'est pas ici le lieu d'y insister. Sans doute
nos descendants s'expliqueront-ils malaisément le succès
d'ouvrages comme son aride Vie de
Jésus, où
l'érudition ne réussit pas à suppléer au
défaut de toute force d'intuition et de tout souffle
créateur. On dirait en vérité que, comme les
abeilles et les fourmis requièrent dans leurs États des
armées entières de travailleurs insexués, nous ne
pouvons nous passer, nous autres hommes, de la collaboration de ces
esprits qui portent le sceau de la stérilité et que leur
nature même voue à n'exercer qu'une action de courte
durée (ils abondent notamment au milieu du dix-neuvième
siècle). Le progrès des enquêtes menées par
la critique historique, et puis aussi notre tendance de plus en plus
marquée à considérer ce qui est vivant et
déterminant plutôt que ce qui n'est qu'accessoire et
purement théologique, concourent à nous détourner
du point de vue d'un Strauss; sa tentative d'interprétation
mythologique nous apparaît mort-née, et il n'y a plus
moyen de
feuilleter sans bâillements les écrits de cet honorable
savant. Convenons néanmoins que des hommes
265 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
vient que cette « clef
» n'était qu'une nouvelle
formule — et particulièrement nuageuse en sa transcription — du
problème demeuré irrésolu; et qu'à ce
problème de la genèse du christianisme s'il est une
« clef », elle doit être cherchée non dans une
« notion » mais dans un être ayant réellement
vécu, dans l'impression, comparable à nulle autre, d'une
personnalité telle que le monde n'en avait jamais connu. Plus
s'est accru, au cours de laborieuses investigations, l'amas des
déchets sans valeur — ici, matériaux de formation
légendaire pseudomythique (ou, pour parler plus exactement,
pseudohistorique); là, éléments de
spéculation philosophico-dogmatique — plus il a fallu convenir
de la vitalité et de la capacité de résistance
propre au facteur originel, à l'agent d'impulsion et de
configuration. Une école critique récente, strictement
philologique, a reculé au delà de toute prévision
l'âge des évangiles et démontré, dans nombre
de cas de conséquence, l'authenticité des manuscrits qui
nous en sont parvenus; quant à l'histoire, c'est
précisément sur les débuts du christianisme
qu'elle a réussi à jeter le plus de lumière, en
sorte qu'il nous est possible de les suivre désormais pas
à pas (tandis qu'une obscurité relative enveloppe encore
la période postérieure à celle des origines).
Aussi bien chacun de ces résultats, considéré d'un
point de vue général et purement humain, ne
présente-t-il qu'un intérêt secondaire
auprès du fait où tous aboutissent et se
résument : je veux dire, la mise au premier plan du seul
personnage qualifié pour occuper cette place, de l'homme
divin maintenant désigné aux yeux de tous, croyants ou
incroyants, comme le centre même et la source du christianisme
(ce terme, étant pris dans l'acception la plus étendue
qu'on lui puisse concevoir).
—————
comme lui
et comme Renan (deux miroirs concaves déformant tous
les objets, l'un dans le sens de la longueur, l'autre dans le sens de
la largeur) ont accompli une oeuvre importante en attirant l'attention
d'innombrables lecteurs sur le grand miracle de l'apparition du Christ
et en préparant par là un public à des penseurs
plus profonds et à des hommes plus perspicaces.
266 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
LE BOUDDHA
ET LE CHRIST
Tout à l'heure j'ai rapproché un
instant l'un de l'autre le Bouddha et le Christ. Ce qui constitue,
depuis les derniers millénaires, le fondement des
représentations
religieuses chez toutes les races supérieurement douées
(il n'en faut excepter que la petite famille des Juifs et que leurs
antipodes, les Hindous brahmaniques), ce n'est pas le besoin d'une
explication du monde, ce n'est pas non plus tel symbolisme naturiste de
sorte mythologique ou tel transcendantalisme spéculatif, c'est l'EXPÉRIENCE
des grands caractères. Sans doute quelques-uns
parmi nous sacrifient encore à la chimère d'une
« religion rationaliste »; d'autres ont annoncé le
remplacement de la religion par « quelque chose de plus haut
» et concurremment avec leurs ébauches de «
surreligion » on pouvait observer, en Allemagne par exemple,
d'étranges retours à des cultes abolis, comme la
tentative de ces « adorateurs de Wotan » nouveau style, qui
s'assemblaient à l'époque du solstice, sur les sommets de
montagnes consacrées, pour y célébrer des rites
mystérieux.... Aux mouvements de ce genre a manqué la
force, toute espèce de force capable d'agir sur le monde. J'ai
dit que les idées sont immortelles et je le
répéterai souvent encore : mais entendons-nous sur le
sens de cette proposition. En s'incarnant dans des figures comme celles
du Christ ou du Bouddha, une idée — c'est-à-dire ici une
certaine façon déterminée de concevoir et de
représenter l'existence humaine — atteint un degré de
vitalité si intense, se réalise si parfaitement dans sa
plénitude, se manifeste si clairement aux yeux, qu'elle ne peut
plus s'effacer jamais de la conscience. Beaucoup peuvent n'avoir jamais
contemplé le Crucifié; beaucoup avoir passé tout
à fait indifférents devant cette apparition; et nombreux
sont ceux, même parmi nous, qui semblent dénués de
ce qu'on pourrait appeler le « sens intérieur » et
qui simplement ne voient pas. Mais celui qui a vu; celui qui,
fût-ce une seule fois, fût-ce les yeux mi-clos, a
contemplé Jésus, celui-là ne saurait l'oublier :
car il n'est pas en notre pouvoir d'extirper de notre conception une
expérience. On
267 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
n'est pas chrétien
parce qu'on a été
élevé dans telle ou telle Église, parce qu'on VEUT
être chrétien; Mais si l'on EST
chrétien, on l'est
parce qu'on DOIT l'être, et que ni le train
désordonné du monde, ni le délire de
l'égoïsme, ni aucun dressage de la pensée ne saurait
anéantir l'image une fois aperçue de l'Homme de douleur.
Interrogé par ses disciples sur la
signification d'un de ses
actes, le Christ répondait, la veille de sa mort : « Je
vous ai donné UN EXEMPLE. » Et tel est le
sens non
seulement de l'acte en question, mais de sa vie tout entière et
de sa mort. Si convaincu qu'il soit de la nécessité d'une
institution ecclésiastique, Luther, le strict Luther
écrit : « L'EXEMPLE du Seigneur
Jésus-Christ est
en même temps un sacrement; il est en nous une force efficace et
il ne nous instruit pas seulement comme fait l'exemple des
Pères,
mais il RÉALISE aussi ce qu'il enseigne, il
donne la vie,
la résurrection et la délivrance de la mort. »
C'est également sur la vertu de l'exemple que se fonde la
puissance du Bouddha, c'est grâce à elle qu'il a conquis
une partie du monde. Ou ne saurait trop y insister : la
véritable source de toute religion, pour l'immense
majorité des hommes vivant à cette heure, il ne faut pas
la chercher dans une DOCTRINE, mais dans une VIE.
Jusqu'à quel
point nous sommes ou ne sommes pas capables, avec nos faibles forces,
de suivre l'exemple, c'est une autre question. Mais idéal est
là, clair et net, impossible à méconnaître,
et il influe depuis des siècles, avec une puissance sans
pareille, sur les pensées et sur les actes des hommes,
même des incroyants.
Je reviendrai plus tard, et d'un autre point de vue,
sur cet objet. Si
j'ai fait intervenir le Bouddha dans l'instant que doit m'occuper
seule l'apparition du Christ, c'est surtout parce que la comparaison
est le meilleur moyen d'accuser le relief d'une figure. Seulement toute
comparaison n'est pas raison; et je crois que l'histoire universelle ne
nous offre personne qui se prête mieux que le Bouddha au
rapprochement avec le Christ. Tous deux possèdent le
sérieux divin;
268 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
tous deux, l'ardent
désir d'indiquer à l'humanité le chemin du salut;
tous deux, une puissance inouïe de la
personnalité. Et pourtant, si l'on rapproche ces deux figures,
ce
ne saurait être pour marquer le parallélisme de leurs
traits, mais bien pour en accentuer le contraste. Le Christ et le
Bouddha sont des antipodes. Ce qui les unit, c'est la sublimité
du dessein; de ce dessein a procédé une vie
à nulle autre pareille, et de cette vie une action d'une
portée unique dans l'expérience du monde. À part
cela,
presque tout les sépare, et le néobouddhisme qui, ces
dernières années, fit une bruyante fortune en certains
milieux européens (où l'on prétend établir
ses étroits rapports avec le christianisme, que d'ailleurs il
laisse bien loin derrière lui !), nous fournit simplement une
preuve, entre beaucoup, de la superficialité des
opérations mentales chez nombre de nos contemporains. La
pensée et la vie du Bouddha forment précisément
l'exacte contrepartie de la vie et de la pensée du Christ; elles
en marquent l'antithèse, le pôle opposé.
LE BOUDDHA
La venue du Bouddha, cela signifie
l'épuisement sénile d'une culture arrivée à
la limite de ses
possibilités. Un prince qui s'est assimilé tout ce
qu'elle pouvait lui offrir d'instruction, d'affinement, et qui
dispose d'une puissance considérable, reconnaît le
néant de son savoir et de son pouvoir; ce que tous tiennent pour
le bien suprême, il le possède, mais au regard du
Véridique toute cette richesse se réduit à rien.
La culture hindoue, issue des méditations contemplatives d'une
vie pastorale, s'était appliquée avec ardeur à
développer presque exclusivement celle des facultés
humaines dont ses auteurs se sentaient le plus fortement
doués : je veux dire la raison « combinante »;
d'où une rupture presque complète, au moins chez les plus
cultivés, des liens avec le milieu ambiant. Et tandis que
s'atrophiait le sens de l'utilisation pratique, le don même de
l'observation naïve, tous les efforts étaient
systématiquement dirigés en vue de perfectionner la
faculté de penser. Chaque adolescent instruit savait par cœur,
et
mot pour mot, une littérature entière com-
269 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
posée d'ouvrages ou se
lient si subtilement des pensées
si profondes que peu d'Européens sont aujourd'hui capables d'en
saisir l'objet ou d'en suivre l'enchaînement. Même le mode
le plus abstrait de figuration du monde concret, même la
géométrie, fut jugée trop palpable, si l'on peut
ainsi dire; et les Hindous se délectèrent à une
sorte d'arithmétique qui passe toute possibilité de
représentation. Celui qui s'interrogeait sérieusement sur
le but de sa vie, celui qui tenait de sa nature l'instinct d'aspirer
à quelque fin suprême, celui-là trouvait, d'une
part, un système religieux dont la symbolique atteignait des
proportions si insensées que trente ans d'étude
n'étaient pas de trop pour s'y reconnaître; d'autre part,
une philosophie conduisant à des sommets si vertigineux qu'avant
de se hasarder sur les derniers degrés de cet escalier du ciel
le sage était obligé de renoncer pour jamais au monde et
de se retirer dans les profondeurs muettes de la forêt vierge.
Évidemment ni l'œil ni le cœur ne conservait ici le moindre
droit.
Comme un simoun brûlant, l'esprit d'abstraction avait
desséché jusqu'à complète
stérilité toutes les autres facultés de la riche
nature humaine. Sans doute, les sens demeuraient : des passions d'une
ardeur tropicale; mais à la sensualité s'opposait
l'intégrale négation du monde sensible; entre ces deux
extrêmes, rien ! nul compromis, mais seulement la guerre,
l'éternelle guerre entre la connaissance humaine et la nature
humaine, entre la pensée et l'être.
C'est ainsi que le Bouddha dut haïr ce qu'il
aimait : enfants,
parents, épouse; tout ce qui recélait de la
beauté, tout ce qui dispensait de la joie, — autant de voiles
interceptant la connaissance, autant d'anneaux de la
chaîne qui lie notre vie à la Maya de songe et de
mensonge. Qu'était-ce, d'autre part, que lui pouvait offrir
toute la sagesse brahmanique ? Des cérémonies
sacrificielles auxquelles personne ne comprenait rien et que les
prêtres eux-mêmes déclaraient symboliques,
c'est-à-dire nulles pour celui qui savait; avec cela, une
« délivrance par la connaissance », qui
n'était pas
270 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
à la portée d'un
homme sur cent mille ! Aussi le
Bouddha ne rejeta-t-il pas seulement de lui son royaume et son savoir :
il s'arracha du cœur ce qui le retenait captif comme homme entre les
hommes, tout amour, tout espoir; il y détruisit du même
coup la foi de ses pères; du temple de l'univers
désaffecté il bannit les dieux, et même il ne
voulut plus voir qu'une vaine fantasmagorie dans cette intuition
suprême de la métaphysique hindoue : le dieu unique et
total, indescriptible, infigurable, hors l'espace, hors le temps,
inaccessible donc à la pensée et pourtant pressenti par
elle. Il n'y a rien dans la vie — ce fut l'expérience du Bouddha
et par suite sa doctrine — il n'y a rien que « la SOUFFRANCE
»; « se délivrer de la souffrance »,
voilà le seul but qui vaille que l'on y aspire; cette
DÉLIVRANCE est la mort, l'entrée dans le
néant.
Seulement tout Hindou croyait à la transmigration,
c'est-à-dire à la renaissance indéfinie du
même individu sous des formes toujours nouvelles, comme à
un fait avéré, et que nul ne pouvait contester
sérieusement. Ce n'est donc pas la mort, au sens ordinaire, qui
assure la délivrance : seule une mort non suivie de renaissance
doit être dite libératrice; à cette mort
libératrice l'homme n'atteint que si, déjà dans sa
vie, et de sa propre initiative, il meurt, c'est-à-dire s'il
rompt tous les liens qui l'attachent à cette vie — tout amour,
tout espoir, tout désir — bref, s'il renie la volonté de
vivre, ainsi qu'on dit aujourd'hui avec Schopenhauer. Quand un homme
vit de la sorte et qu'il a fait de lui un cadavre ambulant avant
l'heure de sa mort, alors le coup de faux qui tranche ses jours
n'éparpille aucun germe de vie nouvelle, et c'est fini des
renaissances. Mourir vivant, telle est l'essence du bouddhisme. On peut
définir la vie du Bouddha: UN SUICIDE VÉCU.
C'est le
suicide à sa plus haute puissance concevable, car le Bouddha vit
uniquement et exclusivement pour MOURIR, pour qu'une
fois mort il le
soit définitivement et sans retour, pour qu'il s'absorbe dans le
Nirvana et atteigne au néant.
LE CHRIST
Quoi de plus opposé à cette
doctrine que celle du Christ, de qui la mort signifie
l'avènement à la VIE éternelle ?
Dans
271 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
le monde entier il
aperçoit la providence divine : pas un
passereau qui tombe à terre, pas un cheveu qui pousse sur une
tête d'homme sans la permission du Père céleste.
Bien loin que cette existence terrestre, vécue par la
volonté et sous l'œil de Dieu, soit pour le Christ un objet de
haine, il la célèbre comme l'entrée dans
l'éternité, comme la porte étroite par laquelle
nous pénétrons dans le royaume de Dieu. Et ce royaume de
Dieu, qu'est-il ? un Nirvana ? un paradis de rêve ? une
récompense future à mériter par des œuvres
accomplies ici-bas ? Jésus répond par une parole que nous
possédons sous une forme indubitablement authentique, car jamais
elle n'avait été dite, et les apôtres, dont
manifestement pas un ne la comprit, l'eussent malaisément
inventée; j'ose même affirmer, tant elle devance d'un vol
hardi le lent développement de la connaissance humaine,
qu'aujourd'hui encore ceux-là sont rares qui en ont
pénétré le sens (ne disais-je pas plus haut que le
christianisme n'a point encore quitté l'allure incertaine de
l'enfance ?) — Jésus répond : « Le royaume des
cieux ne s'annonce point par des signes extérieurs, et l'on ne
dira pas : voyez, il est ici ou il est là. Car voici, le royaume
de Dieu est au-dedans de vous. » C'est là ce que le Christ
lui-même nomme « le secret » : il ne se laisse pas
enfermer dans des mots, il échappe à tout effort de
démonstration. Et sans cesse le Sauveur y revient. Sans cesse il
tente d'ouvrir l'âme de ses auditeurs à son grand message
de salut par le moyen de similitudes : le royaume de Dieu est comme un
grain de sénevé dans un champ, « la plus petite de
toutes les semences quand on la sème », mais si
l'agriculteur en prend soin, il monte et devient un arbre « en
sorte que les oiseaux du ciel viennent habiter sous son ombre »;
le royaume de Dieu est semblable à du levain qu'une femme
mêle à de la farine : si peu qu'elle en prenne, il fait
lever toute la pâte; mais voici peut-être l'image la plus
claire : « le royaume de Dieu est pareil à un
trésor
caché dans un champ » ¹).
—————
¹) L'expression Ouranos,
ou « royaume des cieux », ne se rencontre
272 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Que ce champ signifie le
monde, Jésus le déclare
expressément (Matthieu
XIII, 38) : c'est donc dans ce
monde-ci, c'est dans cette vie, que gît caché le
trésor; le royaume de Dieu est enseveli au-dedans de nous !
Voilà « le secret du royaume de Dieu
», comme dit le
Christ; et voilà le secret de sa propre vie, le secret de sa
personnalité. Jésus ne se détourne pas de la vie,
comme fait le Bouddha, mais au contraire il la « retourne
», si je peux ainsi parler, et l'oriente dans une direction
nouvelle par ce mouvement de CONVERSION : « En
vérité je vous dis qu'à moins que vous ne vous
convertissiez ¹), vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu.
»
Plus tard cette figure si aisément saisissable de la
« conversion » a trouvé une expression plus
mystique,
et qui peut-être décèle une main
étrangère : « À moins qu'il ne naisse de
nouveau,
nul ne peut contempler le royaume de Dieu. » Mais c'est l'esprit,
non la lettre, qui nous importe. Or aucune équivoque n'est
possible sur l'idée renfermée dans ces images : elle
resplendit à nos yeux dans sa pleine clarté, car elle
inspire la vie entière de Jésus-Christ.
Nous n'avons point affaire ici, comme dans le
bouddhisme,
à une doctrine où tout se déduit logiquement de
point en point; et nous ne constatons pas non plus ce rapport
organique, avec la sagesse juive, si souvent affirmé
après un examen superficiel. Il suffit de lire Jésus
Sirach, que l'on choisit volontiers comme terme de comparaison, pour
—————
que dans
Matthieu et n'est certainement pas la traduction grecque
fidèle du terme employé par Jésus. Les autres
évangélistes disent toujours « royaume de Dieu
»
à la place de cet Ouranos
qui a un arrière-goût de
paganisme. (Cf. mes Worte Christi,
p. 200 de la grande
édition, 279
de la petite; et, pour plus de détails,
l'exposé scientifique de H. H. Wendt : Lehre Jesu, 1888, p. 48
et 58).
¹) L'accent ne porte évidemment pas sur
les mots
complémentaires : « et que vous ne deveniez comme des
enfants ». Ils expliquent, sans y rien ajouter de nouveau, cette
idée du « retournement », de la « conversion
».
Qu'est-ce qui caractérise les enfants ? leur joie de vivre, dont
rien encore n'a réprimé l'élan, une force encore
intacte pour transfigurer la vie selon leur inspiration propre.
273 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
apercevoir la
différence congénitale des deux esprits.
C'est un Marc-Aurèle juif qui tient les petits discours de
l'Ecclésiastique, et
même en ses plus belles maximes — «
Tends à la vérité jusqu'à la mort, et Dieu
combattra pour toi »; ou bien : « Le cœur du fou est sur sa
langue, mais Ia langue du sage est dans son cœur » — se trahit
l'inspiration d'une âme étrangère, dès qu'on
les rapproche des paroles du Christ : « Heureux ceux qui sont
doux, car ils posséderont la terre; heureux ceux qui ont le cœur
pur, car ils verront Dieu; chargez-vous de mon joug et apprenez de moi,
car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez du repos pour
vos âmes, car mon joug est aisé et mon fardeau est
léger. » Personne encore n'avait parlé ainsi, et
personne n'a
parlé ainsi depuis lors. On le voit bien, d'ailleurs : les
discours du Christ n'ont en aucune manière le caractère
d'un enseignement suivi; mais — comme le son de la voix complète
ce que nous savions d'un homme par les traits de son visage et la
nature de ses actes, en y ajoutant je ne sais quoi de mystérieux
et d'inexprimable, qui nous révèle ce qu'il y a de plus
personnel dans sa personnalité — il semble que dans les discours
du Christ nous entendions sa VOIX; ce qu'il a dit
exactement, trop
souvent nous l'ignorons; mais un certain ACCENT qui ne
se peut oublier
ni confondre avec aucun autre, frappe notre oreille et
pénètre jusqu'en notre cœur. Et alors nous ouvrons les
yeux et nous contemplons cette figure, cette vie. Par-dessus le
grondement des siècles nous percevons ces paroles :
« Apprenez de moi ».... et maintenant nous en saisissons la
signification : être tel qu'était le Christ, vivre comme
vécut le Christ, mourir comme mourut le Christ, C'EST
le royaume
de Dieu, C'EST la vie éternelle.
Au dix-neuvième siècle où le
pessimisme, la
négation de la volonté, devinrent des notions courantes,
plusieurs prétendirent en trouver dans le Christ l'application;
elles ne conviennent en réalité qu'au Bouddha et à
certaines tendances des Églises ou des dogmatiques
chrétiennes,
tandis que la vie du Christ leur inflige le plus éclatant
démenti. Si
274 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
le royaume de Dieu est en
nous, s'il se trouve contenu dans cette vie
comme un trésor caché, que nous parle-t-on de pessimisme
? comment l'homme serait-il un être misérable, né
uniquement pour la souffrance, s'il renferme en sa poitrine le divin ?
et
comment ce monde serait-il abominable — le pire exactement qui se
laisse concevoir sans cesser d'être possible (voir Schopenhauer)
— si ce même monde inclut le ciel ? Pour le Christ,
c'étaient là autant de sophismes : « Malheur
à vous, criait-il aux savants, parce que vous fermez le royaume
de Dieu devant les hommes; vous n'y entrez pas vous-mêmes, et
ceux qui s'en approchent, vous ne les laissez pas entrer ! » Et
il
louait Dieu de ce qu'Il eût révélé aux
enfants ce qu'Il tenait caché aux sages et aux intelligents.
Comme l'a dit un des plus grands hommes du
dix-neuvième
siècle, le Christ était « non pas sage, mais divin
» ¹) : différence considérable ! Et c'est
parce qu'il
était divin qu'il ne se détourna pas de la vie, mais au
contraire se tourna vers la vie. Nous en possédons un
témoignage dans l'impression qu'il produisit sur les personnes
de son entourage, dans ces noms dont elles le nommèrent :
l'arbre de vie, le pain de vie, la lumière de la vie, la
lumière du monde, une lumière d'en haut envoyée
pour éclairer ceux qui demeurent dans les ténèbres
et dans l'ombre de la mort; il est ce roc sur le fondement duquel
nous devons asseoir l'édifice de notre vie, etc., etc. On le
voit : rien que de positif, de constructif, d'affirmatif. Libre
à chacun de douter que le Christ ait ressuscité des
morts; d'autant plus inestimable, s'il est sincère, lui
apparaîtra l'influence vivifiante qui émanait de cette
personnalité : car où que parût le Christ, on CROYAIT
voir
les morts ressusciter et les malades se lever guéris de leur lit
de douleur. Partout il cherchait les souffrants, les pauvres,
—————
¹) Non suspect d'orthodoxie, Diderot pourtant exprime la
même
idée dans ses Opinions des
grands philosophes : « À parler
rigoureusement, note-t-il, Jésus-Christ ne fut pas un
Philosophe, ce fut un Dieu. »
275 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
ceux que courbait leur
misère; il leur disait : « Ne pleurez pas
» et sa parole de vie arrêtait leurs larmes. — Né
dans l'intérieur de l'Asie, où il avait dû au
bouddhisme une puissante impulsion, l'idéal qui s'exprime dans
la vie monacale soustraite au monde (et que devait imiter plus tard le
christianisme en se conformant à son type égyptien),
s'était déjà propagé jusque dans le
voisinage immédiat du Galiléen : mais où voit-on
que le Christ ait prêché des doctrines monastiques
et hostiles au monde ? Plusieurs, parmi les fondateurs de religion, ont
institué des prohibitions alimentaires en manière de
macération, pour eux et pour leurs disciples : Jésus ne
l'a pas fait; il insiste même sur ce qu'il n'a pas
jeûné comme Jean, mais qu'au contraire il est venu
mangeant et buvant, de telle sorte que l'on dit : « Voilà
un mangeur et un buveur. » Et il s'écrie : « Heureux
celui pour qui je ne serai pas une occasion de scandale ! »
Toutes ces expressions devenues courantes par l'effet de notre
familiarité avec la Bible : les pensées des hommes sont
vaines, vaine leur activité; la vie de l'homme n'est que
vanité, elle s'en va comme une ombre; tout est vanité,
etc. sont tirées de l'Ancien Testament, non du Nouveau. Bien
plus. Des paroles comme, par exemple, celle-ci, attribuée
à Salomon : « Une génération passe, une
autre
survient, mais la terre demeure éternellement »,
dénotent une conception du monde qui est en contradiction
directe avec celle de Jésus : car c'est la terre et le ciel
qu'il estime passagers, au lieu que la poitrine humaine renferme en ses
profondeurs ce qui seul est éternel.
Sans doute Jésus-Christ nous donne l'exemple
d'un renoncement
absolu à beaucoup de choses qui remplissent l'existence de la
plupart des hommes : mais il agit ainsi dans l'intérêt de
la VIE. Son renoncement, c'est cette « conversion
» dont il
a été dit qu'elle ouvrait l'accès du royaume de
Dieu, et elle est purement intérieure. Le moyen de salut que
préconise le Bouddha consiste en quelque sorte dans un processus
physique : c'est le meurtre effectif de l'homme corporel et spirituel;
quiconque aspire à la délivrance doit prononcer
276 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
les trois vœux de
chasteté, de pauvreté et
d'obéissance. Rien de pareil chez le Christ — il assiste
à des fêtes nuptiales; il déclare le mariage une
sainte institution de Dieu; et le jugement qu'il porte sur les erreurs
de la chair n'est pas exempt d'indulgence, puisqu'il ne prononce pas un
mot de condamnation contre la femme
adultère. La richesse, il est vrai, lui paraît une
condition défavorable pour que s'opère le changement
requis dans l'orientation de la volonté, pour que la «
conversion » ait lieu : le riche, dit-il, pénétrera
plus difficilement dans ce royaume de Dieu qui est au dedans de nous,
qu'un chameau ne passera par le trou d'une aiguille; mais il ajoute
aussitôt (et c'est le mot caractéristique, et c'est
le mot décisif) : « Ce qui est impossible aux hommes, est
possible à Dieu. » Encore un de ces passages qui excluent
tout soupçon d'invention, car le monde entier ne nous offre rien
d'analogue. Il ne manquait pas, certes ! de diatribes contre la
richesse (voyez les prophètes juifs) et il n'en devait pas
manquer plus tard (témoin, par exemple, l'Épître de
Jacques, chap. II). Mais, pour Jésus, la richesse demeure
quelque chose de tout intérieur; sa possession peut être
un obstacle et peut aussi n'en être pas un; il n'attache
d'importance qu'à la transformation intérieure, ainsi que
l'indique si heureusement le plus considérable des apôtres
: car ayant rappelé le conseil du Christ au jeune homme riche :
« Vends ce que tu possèdes et le donne aux pauvres »
—
Paul le complète par la remarque : « et quand je donnerais
tout
mon bien aux pauvres, si je n'avais pas l'amour cela ne me servirait de
rien. » Celui qui aspire à la mort peut se contenter de
pauvreté, de chasteté et d'obéissance; celui qui
choisit la vie a d'autres choses dans l'esprit.
Il faut souligner un autre trait de Jésus,
par où
se manifeste avec le plus de fraîcheur et de force convaincante
l'intense vitalité de sa personne et de son exemple: je veux
dire sa combativité. On rencontre chez le Bouddha
l'équivalent de ses conseils d'humilité et de patience,
la même incitation à aimer nos ennemis, à
bénir ceux qui nous maudissent. Mais le
277 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
motif, dans l'un et l'autre
cas, est absolument différent. Pour
le Bouddha, toute injustice subie et acceptée marque un
acheminement vers la mort; pour le Christ, c'est un moyen de susciter
en nous la conception nouvelle de la vie : « Heureux ceux qui
sont
persécutés pour la justice, car le royaume de Dieu est à eux » (ce royaume qui
demeure enseveli comme un
trésor dans le champ de la vie). Mais si, du domaine des
événements, nous passons dans le domaine des sentiments,
si nous soulevons la seule question essentielle, qui est celle de
l'orientation de la volonté, alors nous entendons un autre
langage : « Pensez-vous que je suis venu apporter la paix sur la
terre ? Non, vous dis-je, mais la discorde ! Désormais cinq
personnes dans une maison seront divisées, trois contre deux et
deux contre trois.... car je suis venu exciter le fils contre son
père, et la fille contre sa mère, et la belle-fille
contre ses beaux-parents, et un homme trouvera des ennemis dans ceux
qui habitent sa propre maison. » Pas la paix, mais
l'épée : voilà, un langage auquel on ne saurait
demeurer sourd, si l'on veut comprendre le Christ. La vie de
Jésus est une déclaration de guerre catégorique,
visant non pas les formes de la civilisation, de la culture et de la
religion qu'il trouvait établies autour de lui (il observe la
loi juive et recommande de rendre à César ce qui
est à César), mais bien les dispositions
intérieures des hommes, leur état spirituel, les motifs
d'où procèdent leurs actes, le but — même
transcendant — qu'ils se fixent. Envisagée du point de vue de
l'histoire universelle, l'apparition de Jésus-Christ signifie
l'apparition d'une NOUVELLE ESPÈCE HUMAINE.
Linné distinguait autant de sortes d'hommes qu'il y a de
couleurs de peau; une nouvelle coloration de la
volonté ne pénétrerait-elle pas dans l'organisme
plus profondément que ne s'y marque une différence dans
la pigmentation de l'épiderme ? Et le chef de cette
espèce humaine, le « nouvel Adam » comme le nomme si
bien l'Écriture, ne veut pas admettre de compromis; il
étonne le choix : Dieu ou Mammon. Celui qui opte pour la
« conversion » et qui écoute l'appel du Christ :
«
suivez-moi ! »; celui-là doit
278 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
aussi, quand besoin est,
quitter père et mère, femme et
enfants; mais il ne les quitte pas, comme fait le bouddhiste, afin de
trouver la mort qui doit mettre un terme à la série des
renaissances; il les quitte pour trouver la vie, à laquelle le
destine sa « nouvelle naissance ». Ici commence le domaine
où la pitié n'a pas de place : elle s'arrête eu
deçà. Celui qui est perdu est perdu; et avec la
dureté de l'héroïsme antique, on ne lui accorde pas
une larme : « laissez les morts enterrer leurs morts ». Il
n'est pas à la portée de chacun de comprendre la parole
du Christ : « beaucoup sont appelés, dit-il
lui-même,
mais peu sont élus »; et Paul, revenant sur la même
idée, l'exprime avec son énergie coutumière :
« la parole de la Croix est une folie pour ceux qui se perdent;
mais pour nous, qui aurons part à la béatitude, c'est une
force de Dieu. » Extérieurement, le Christ s'accommode de
n'importe quelle forme. Mais touchant l'orientation de la
volonté, et dès qu'il s'agit de savoir si elle est
dirigée vers l'éternel ou vers le temporel, si elle
stimule ou paralyse l'expansion de l'incommensurable puissance de vie
au sein de l'homme, si elle tend à faire une
réalité vivante de ce « royaume de Dieu qui est
au-dedans de nous » ou à ensevelir pour jamais cet unique
trésor de « ceux qui sont élus » — il n'est
plus et il ne peut plus être question de tolérance.
Combien n'a-t-on pas déformé —
précisément
à cet égard, et surtout depuis le dix-huitième
siècle — l'auguste figure du Fils de l'Homme, en effaçant
tous les traits énergiques sur les images que l'on nous en
offrait ! Et quelle fallacieuse caricature du christianisme que celle
qui nous l'a représenté comme une religion à l'eau
de
rose, faite de tolérance universelle et de bienveillance passive
! Nous avons même vu s'assembler divers « Congrès
des religions » dont les membres — ministres d'à peu
près tous les dieux du monde —- échangèrent des
poignées de main « interconfessionnelles », à
la particulière édification de nombreux chrétiens,
qui jugèrent ces manifestations éminemment
chrétiennes aussi. Cléricales, peut-être, et sans
nul doute inspirées
279 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
des meilleures intentions :
mais il n'est pas douteux non plus que le
Christ se fût gardé de déléguer un de ses
apôtres à des réunions de cette nature. «
Folie » ou « force de Dieu » : la « parole de
la
Croix » est ceci ou cela; entre ceci ou cela baie un abîme
que le Christ lui-même a ouvert et, pour en défendre le
passage, il a tiré la flamboyante « épée
». Nul ne s'en étonnera qui comprend le sens de sa venue.
La tolérance du Christ est celle d'un esprit planant eu plein
ciel, immensément haut au-dessus de toutes les formes qui
divisent le monde; une fusion de ces formes ne saurait avoir pour lui
de signification : cela ferait simplement une forme de plus. Ce qui lui
importe uniquement, c'est « l'esprit et la vérité.
» Et quand Jésus enseigne : « Si quelqu'un te frappe
à la joue droite, présente lui aussi l'autre; si
quelqu'un prend ta tunique, abandonne lui aussi ton manteau » —
enseignement auquel son exemple sur la croix confère une
portée pour l'éternité — qui ne voit que ces
paroles sont étroitement liées avec les suivantes :
« Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous
haïssent », et qu'ici se traduit dans les faits la
« conversion » accomplie intérieurement, laquelle ne
s'y exprime pas par une attitude passive, mais par la plus haute forme
concevable de l'action, et la plus intense ? Si je tends au brutal ma
joue gauche, ce n'est pas pour lui; si j'aime mon ennemi et lui fais du
bien, ce n'est pas pour lui : une fois ma volonté «
retournée », une fois « converti », je ne peux
agir autrement que je n'agis. La vieille loi : œil pour œil, haine pour
haine, définit un mouvement réflexe aussi naturel que
celui qui contracte les jambes d'une grenouille déjà
morte, si l'on en excite les nerfs; en vérité il peut
bien être dit un « nouvel Adam », l'homme qui est
devenu à ce point maître de son « vieil Adam »
qu'il résiste à la contrainte de la loi des
réflexes. Gardons-nous toutefois de voir dans ce
phénomène
un simple effet de la maîtrise de soi, et n'oublions pas, en
considérant l'antithèse du Bouddha et du Christ, que
l'opposition du Christ et du stoïcien n'est pas moindre. Il faut
donc ajouter qu'à cette volte-face de la
280 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
volonté, «
convertie » pour l'accès au royaume
caché, qu'à cette nouvelle naissance en laquelle se
résume tout l'exemple du Christ, correspond directement une
conversion tout aussi complète de la sensibilité : et
c'est cela qui EST nouveau.
Jusqu'à Jésus-Christ, la vengeance
était une loi
sacrée pour tous les hommes de toutes les races; mais le
Crucifié jeta ce cri : « Père, pardonne-leur, car
ils ne savent ce qu'ils font ! » — et il faudrait n'avoir pas
saisi
un seul trait de sa figure pour confondre la divine voix de la
pitié avec la plainte d'un humanitarisme impotent. La voix qui
parle ici vient de ce royaume de Dieu qui est au dedans de nous; la
douleur et la mort ont perdu tout pouvoir sur elle, et pas plus que le
soufflet, pas plus que le rapt des vêtements, ne sauraient
désormais atteindre celui qui est né de nouveau. Comme
sur un roc de granit une vaine écume, ainsi se brise contre
cette volonté tout ce qui incite, qui entraîne, qui force
le demi-singe à face d'homme : égoïsme,
superstition,
préjugé, envie, haine; en présence de la mort —
c'est-à-dire, pour cet être divin, de
l'éternité — le Christ, attentif à peine à
sa propre douleur et à son angoisse, voit seulement que
les hommes crucifient en eux-mêmes le divin, qu'ils foulent au
pied le germe du royaume de Dieu, qu'ils ensevelissent le
trésor dans le champ, et plein de pitié il
s'écrie : ils ne savent ce qu'ils font ! Interroge qui veut
l'histoire universelle : j'affirmé qu'elle ne lui livrera pas de
mot comparable à celui-ci pour l'altière fierté.
Dans ce mot s'exprime une sagesse qui a pénétré
plus profond que la sagesse hindoue; et c'est là aussi le
langage de la volonté la plus forte, de la conscience de soi
la plus assurée.
De même que nous, derniers-nés de
l'humanité, nous
avons découvert une force répandue dans le monde entier,
mais que seule attestait parfois l'éclair étincelant
parmi la fuite des nuages, une force cachée, invisible, qui
défie nos hypothèses comme elle échappe à
nos sens, mais qui n'en est pas moins toute-puissante et
toute-présente; et de même que nous attendons de cette
force désormais utilisée la trans-
281 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
formation complète des
conditions extérieures de notre
vie — ainsi le Christ nous a révélé une force
cachée résidant aux profondeurs inexplorées et
inexplorables de notre monde intérieur, une force capable de
transformer complètement l'homme tout entier, de changer en un
être puissant et bienheureux un être misérable et
qu'opprime la souffrance. La foudre n'avait été autrefois
que destructrice; la force qu'elle nous a fait découvrir sert
désormais au travail pacifique et contribue au bien-être :
telle la volonté humaine, germe de toutes les misères
morales qui ont accablé les hommes, devient celui de leur
nouvelle naissance et désormais sert à la formation
d'une nouvelle espèce humaine. De là, comme je l'ai
indiqué dans l'Introduction
générale de cet
ouvrage, la signification incomparable de la vie du Christ,
envisagée du point de vue de l'histoire universelle. Aucune
révolution politique ne lui équivaut en importance.
Du point de vue de l'histoire universelle, nous
sommes bien
fondés à établir un parallèle entre
l'action du Christ et les actes des Grecs. J'ai exposé, au
premier chapitre, dans quelle
mesure Homère, Démocrite,
Platon, d'autres encore devaient être considérés
comme d'authentiques « créateurs ». C'est d'eux,
disais-je, que date l'avènement d'une créature
entièrement nouvelle, c'est depuis lors que le macrocosme
renferme un microcosme, et j'ajoutais que la culture (ou ce qui a seul
droit à ce nom) est la fille de leur liberté
créatrice. Or, ce qu'a fait l'hellénisme, pour
l'intellect, le Christ l'a fait pour la vie morale : c'est par lui que
l'humanité a acquis une CULTURE MORALE —
peut-être
vaudrait-il mieux dire la POSSIBILITÉ d'une
culture morale, car
ici le facteur culturel est ce processus intérieur de sorte
créatrice que constitue la conversion de la volonté,
quand la volonté change librement de maître, et ce
« moment » décisif a précisément
passé inaperçu de presque tous : d'où il
résulte
que le christianisme est devenu une religion tout HISTORIQUE,
et que les
superstitions de l'antiquité comme celles du
judaïsme ont trouvé asile et consécration sur les
autels de ses Églises,
282 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Pourtant l'exemple du Christ
demeure l'unique fondement de toute
culture morale; et selon que nos nations actuelles possèdent de
sa figure une image plus ou moins claire, elles attestent un
degré plus ou moins élevé de cette culture.
Sous ce rapport, donc, reconnaissons — nous le
pouvons faire à
bon droit — que l'apparition du Christ sur la terre a eu pour effet de
partager l'humanité en deux classes. C'est elle qui
créa la vraie NOBLESSE, une authentique noblesse
de naissance,
car seul peut être chrétien celui qui est élu. Mais
en même temps elle déposa dans le cœur des élus le
germe d'une nouvelle et amère souffrance : elle les arracha
à leurs parents, elle les fit errer isoles parmi des hommes qui
ne les comprenaient pas, elle les marqua du sceau des martyrs. Et qui
donc est entièrement maître ? qui a complètement
vaincu
ses instincts d'esclave ? Ce n'est pas seulement entre le monde et
l'élu que sévit la discorde : elle déchire sa
propre âme. À peine parvenu à la conscience de son
moi,
durant qu'il était engagé dans le tumulte de la lutte
pour l'existence, combien souvent ne va-t-il pas subir des crises
d'effondrement intérieur en reconnaissant sa faiblesse et son
indignité, maintenant que s'impose à lui une
conception qui confère à l'individu une dignité si
haute et une valeur si insoupçonnée, à son
être moral une signification si grave, à sa volonté
une puissance si redoutable ! C'est dès lors seulement que la
vie peut être dite en vérité tragique : et ce qu'il
a fallu pour cela, c'est l'acte libre de l'homme qui s'insurgea contre
sa propre nature animale. « D'élève parfait de la
nature l'homme devint un être moral imparfait; d'instrument
heureux, un artiste malheureux », écrit Schiller. Mais
l'homme
ne VEUT plus être un instrument; et si
Homère s'est
créé des dieux tels qu'il les voulait, maintenant l'homme
se révolte contre la tyrannie morale de la nature et se
crée sa morale, à lui, telle qu'il la veut. Aux instincts
aveugles, fussent-ils même endigués et canalisés le
plus adroitement du monde par des articles de loi, il refuse
d'obéir, et prétend observer une loi plus haute, qui lui
est propre. En la personne
283 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
du Christ l'homme
s'éveille à la conscience de sa
vocation morale et, par là même, affronte la
nécessité d'une guerre intérieure qui comptera par
millénaires. Au chapitre IX, sous la section intitulée
« Conception du monde »,
j'essayerai de montrer qu'avec Kant nous sommes rentrés enfin
exactement dans la même
voie, après des siècles nombreux de tendance
antichrétienne. « Retour à la nature »,
pensaient les déistes humanitaires qui représentaient au
XVIIIme siècle cette tendance. Oh !
non. Émancipation de la
nature, sans laquelle nous ne pouvons rien, il est vrai, mais que nous
sommes résolus à nous soumettre, afin de pouvoir plus et
mieux qu'elle ne peut. Dans l'art et la philosophie comme être
intellectuel, dans le mariage et dans le droit comme être social,
dans le Christ comme être moral, l'homme prend conscience de
lui-même en opposition avec la nature. Il accepte un combat. Et
dès lors l'humilité ne suffit pas. À celui qui
veut
suivre le Christ il faut avant tout le courage, et le courage sous sa
forme la plus épurée, le courage intérieur chaque
jour retrempé au feu, celui dont les preuves n'éclatent
pas seulement parmi l'ivresse sensuelle de la mêlée et le
fracas des armes, mais qui s'atteste dans l'endurance et la patience,
et
qu'affermit chaque heure de la lutte engagée dans une poitrine
d'homme contre les instincts d'esclave. De ce courage nous avons un
exemple, le Christ nous l'a donné, et il n'en est pas de plus
haut. L'héroïsme moral revêt en Jésus un
caractère tellement auguste que c'est à peine si nous
gardons une pensée pour ce qui s'y ajoute de courage physique,
qualité qu'en d'autres cas nous glorifions volontiers chez les
héros : et sans doute, pour faire des chrétiens au vrai
sens du mot, ne faut-il pas moins que des tempéraments de
héros, pas moins que des « maîtres ». Aussi
comprenons-nous bien, quand le Christ dit : « je suis doux
», que
sa douceur est la douceur du héros assuré de vaincre; et
quand il dit : « je suis humble », nous savons que son
humilité n'est pas celle de l'esclave, mais que c'est
l'humilité du maître qui, dans la plénitude de sa
force, s'incline vers le faible.
284 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Jésus, que son entourage appelait simplement
« Seigneur » ou « maître », s'entendant
un
jour appeler « bon maître », repoussa ce titre :
« Pourquoi m'appelles-tu bon ? Nul n'est bon qu'un seul, qui est
Dieu. » N'y a-t-il pas là de quoi donner à penser ?
Retenons-en que toute représentation de son caractère est
fausse, qui met d'abord et surtout en relief la céleste
bonté, l'humilité, la longanimité : de cet arbre
puissant ce ne sont pas là les racines
nourricières, mais plutôt les fleurs odorantes.
Qu'est-ce qui a fondé la puissance du Bouddha
et qui lui a
soumis une partie de la terre ? Non sa doctrine, mais son exemple —
l'action héroïque : cette manifestation d'une force de
volonté presque surhumaine, voilà le sortilège qui
enchaîna, qui enchaîne encore, des millions d'âmes.
Dans le Christ s'est révélée une volonté
encore plus haute : il n'a pas eu besoin de fuir le monde, il ne s'est
pas préservé de la beauté, il a même
approuvé l'usage des objets précieux — « ordures
» au jugement de ses disciples. Loin de se retirer dans le
désert, il a passé du désert dans la vie,
où il est entré en vainqueur pour annoncer un message de JOIE
— non la mort, mais la délivrance. J'ai dit que la venue du
Bouddha marquait l'aboutissement sénile d'une culture
épuisée, qui dévie et s'égare —
l'apparition du Christ, c'est l'aurore d'un jour nouveau; il dote d'une
seconde jeunesse l'humanité vieillie; aussi est-ce en lui que
les jeunes peuples indoeuropéens, aux forces fraîches,
à la vie débordante, trouvent leur Dieu. Sous le signe de
la croix surgit lentement des ruines du monde ancien une culture
nouvelle, à l'élaboration de laquelle nous aurons
longtemps encore à travailler, s'il faut qu'un jour, dans le
lointain avenir, elle mérite le nom de « chrétienne
».
—————
LES GALILÉENS
Si je n'écoutais que mon sentiment, ce
chapitre se terminerait ici. Toutefois, en omettant de
considérer une autre face de la question qui vient de
m'occuper, je risquerais de paraître trop souvent obscur dans de
prochains chapitres.
285 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Pour obtenir de la figure du
Christ une image aussi pure que possible,
je l'ai isolée de son cadre; il convient de l'y replacer et
d'étudier ses rapports avec le milieu où elle est
apparue. Maint phénomène important du passé ou
du présent demeurerait inintelligible sans cette
précaution. Il n'est pas du tout indifférent qu'une
analyse pénétrante nous
permette de discerner avec précision ce qui, dans le Christ,
est spécifiquement juif et ce qui ne l'est pas. Sur cet objet
n'a cessé de régner, depuis les débuts de
l'ère chrétienne jusqu'à l'heure présente,
et dans l'élite du monde intellectuel aussi bien qu'en ses
couches inférieures, une confusion néfaste. Non seulement
il n'est aisé pour personne d'interpréter l'incomparable
apparition et d'apercevoir ses rapports organiques avec une certaine
ambiance, mais, de plus, toutes sortes de causes ont concouru à
déformer, à effacer même, ses traits
véritables : le caractère particulier de la religion
juive, le mysticisme syriaque, l'ascétisme égyptien, la
métaphysique grecque, puis les traditions politiques et
sacerdotales de Rome, enfin les superstitions des barbares. Comment
faire le compte des contre-sens, et des non-sens qui ont
collaboré à cette œuvre de travestissement ! Le
dix-neuvième siècle a tenté de
démêler la vérité, mais aucun des savants
qui s'y appliquèrent n'a réussi, que je sache, a
dégager
de la masse des faits les quelques points capitaux et à les
exposer de façon qu'ils apparussent clairement aux yeux de tous.
Contre le préjugé ou le parti pris, ce
n'est pas une garantie suffisante que l'érudition,
si honnête
soit-elle. Nous
allons essayer ici, sans connaissances spéciales, mais aussi
sans opinions
préconçues, de découvrir dans quelle mesure le
Christ appartenait à son milieu et lui empruntait la forme de
ses intuitions, dans quelle mesure il se séparait de lui et le
dominait d'une infinie hauteur. Par là seulement nous
pouvons espérer saisir, en la plénitude de sa
dignité autonome, et détachée de toutes
contingences, sa personnalité-même.
Demandons-nous donc avant tout : Jésus-Christ
était-il,
par la race, un Juif ?
286 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Cette
question semble, au premier abord, bien mesquine. Devant un
être de cette nature, les particularités distinctives des
races ne se doivent-elles pas réduire à rien ? Un
Isaïe,
oui certes ! De si haut qu'il domine ses contemporains, il n'en est pas
moins juif, et rien que juif; pas une de ses paroles qui ne s'inspire
de l'histoire et du génie de son peuple; alors même qu'il
met à nu telle tare caractéristique du judaïsme et
dénonce sans pitié tel vice national, alors même,
alors surtout, il s'atteste juif lui-même. Chez le Christ, pas
trace de cela. Ou bien encore, un Homère ! C'est lui qui, le
premier, éveille le peuple hellène à la conscience
de soi et, s'il le peut faire, c'est qu'il concentre en son sein la
quintessence de tout l'hellénisme. Mais où est le peuple
qui se serait acquis le droit, pour avoir été
éveillé à la vie par le Christ, de revendiquer le
Christ pour sien ? Nulle part — et pas davantage, certes, en
Judée qu'aux antipodes ! Pour le croyant, Jésus est le FILS
DE DIEU, et non pas d'un homme; pour l'incroyant, il sera
malaisé de trouver une formule désignant de façon
si brève et si ample à la fois le mystère de cette
personnalité, qui défie toute comparaison comme toute
explication, et qui n'en est pas moins un FAIT positif.
II y a en effet des phénomènes qui, sans le secours d'un
symbole,
ne se pourraient inclure dans le complex de représentations
où se meut l'intelligence humaine. Voilà, quant au
principe, ce que j'avais à dire et il suffit,
j'espère, pour prévenir le reproche de me mettre
à la remorque de cette école platement «
historique », qui entreprend l'explication de l'inexplicable.
Tout
autre chose est de nous renseigner sur le milieu, devenu historique, de
la personnalité, à seule fin d'apercevoir celle-ci plus
clairement encore. Si nous procédons ainsi, nous constaterons
qu'il est impossible de donner une réponse simple à cette
question — le Christ était-il juif ? De religion et
d'éducation, il l'était indubitablement; de race — au
sens restreint du mot « juif », qui est le sens propre —
très vraisemblablement pas.
Le mot Galilée (de Gelil haggoyim) signifie «
Cercle des
287 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Gentils »,
c'est-à-dire district des païens. Il
semble que ce coin de terre, si éloigné du centre
spirituel, n'ait jamais eu une population absolument pure, même
dans les temps anciens, alors qu'Israël était encore fort
et uni, et que la Galilée servait de patrie aux tribus de
Nephtali et de Zabulon. Nephtali, nous dit-on, se caractérise
dès l'origine par « son extraction fort
mélangée », et s'il est vrai que la population
aborigène — ou non israélite — se fût maintenue
dans toute l'étendue de la Palestine, on ne la trouve
concentrée « nulle part en masses si denses que dans les
marches du Nord » ¹). À cela s'ajoute une
circonstance
notable.
Tandis que le reste de la Palestine était en quelque sorte
coupé du monde par sa situation géographique, une route,
existant déjà-lors de l'occupation du pays par les
Israélites, conduisait du lac de Génézareth
à Damas, et l'on était rendu plus vite à Tyr ou
même à Sidon qu'à Jérusalem. Aussi
voyons-nous Salomon céder au roi de Tyr un morceau
considérable de ce « Cercle des Gentils » (car tel
est déjà le nom qu'il porte I Rois IX, 11), avec vingt
villes galiléennes, en payement des livraisons de bois de
cèdre et de sapin et des 120 quintaux d'or qu'il a reçus
d'Hiram pour la construction du temple : et cela prouve combien peu le
roi de Judée tenait à ce pays, peuplé par
moitié d'étrangers; ces habitants, d'ailleurs, ne
devaient pas être nombreux, puisque le roi de Tyr profita de
l'occasion pour y établir d'autres peuplades
étrangères ²). Puis vint, comme chacun sait, la
scission
d'Israël en deux royaumes et à dater de cette époque
— soit d'un millénaire avant le Christ ! — il n'exista plus de
liaison politique intime entre la Galilée et la Judée,
sinon pour de courtes périodes et à de rares intervalles.
Or c'est l'union politique seulement, et pas du tout la
communauté des croyances religieuses, qui assure la fusion des
peuples.
—————
¹) Wellhausen : Israelitische und jüdische Geschichte,
3e
éd. 1897, p. 16 et 74. Cf. le livre des Juges I, 30 et 33, et
le chap. V du présent
ouvrage.
²) Graetz : Volkstümliche
Geschichte der Juden I, 88.
288 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
À
l'époque du Christ,
précisément, la
séparation politique était complète entre la
Judée et la Galilée, et celle-ci se trouvait par rapport
à celle-là « dans la situation d'un pays
étranger » ¹). Mais entre temps s'était
produit un
événement qui dut avoir pour effet de détruire
presque complètement, et pour jamais, le caractère
israélite de cette marche septentrionale : 720 ans avant le
Christ — donc un siècle et demi avant que les Juifs ne fussent
emmenés en captivité à Babylone — le royaume du
Nord, ou d'Israël, avait été dévasté
par les Assyriens et sa population déportée, sinon tout
entière, comme le veut la tradition, du moins en grande partie,
cela ne fait pas de doute. Dispersée en des régions
diverses et lointaines de l'empire, elle se fondit rapidement dans la
masse des autres habitants et, par suite, disparut complètement
²). En même temps des populations étran-
—————
¹) Graetz : op. cit. I,
567. La Galilée et la
Pérée avaient en commun leur propre tétrarque
autonome, tandis que la Judée, la Samarie et l'Idumée
étaient soumises à un procurateur romain. Graetz ajoute :
« Par l'hostilité des Samaritains, dont le pays
s'enfonçait
comme un coin entre la Judée et la Galilée, les
relations entre ces deux districts isolas l'un de l'autre
étaient rendues encore plus difficiles, » — Je n'insiste
pas ici
sur les raisons qui interdisent d'identifier les purs «
Israélites » du Nord avec les « Juifs »
proprement dits du
Sud. Voir le chap. V.
²) Si complètement que maints théologiens qui
avaient des
loisirs les occupèrent, même en plein
dix-neuvième siècle, à se casser la tête
pour retrouver les Israélites perdus. Ils ne pouvaient admettre
que les cinq sixièmes du peuple auquel Iahveh avait promis la
terre entière se fussent simplement évanouis. Un cerveau
inventif reconnut les dix tribus dans les Anglais d'aujourd'hui;
moralité : les cinq sixièmes de la surface du globe
appartiennent de droit au peuple britannique, et le dernier
sixième revient aux Juifs. Le lecteur curieux de la
démonstration de ces vérités pourra consulter
Lost Israel, where are they to be
found ? (Edimbourg, 6e
éd. 1877 par H. L.) ou un autre opuscule mentionné dans
cette brochure : Our israelitic
Origin, par Wilson; s'il a de
la patience, il se plongera dans l'étude du périodique
qui soutint les mêmes thèses, et les soutient
peut-être encore, pour l'édification de ses
abonnés: Life from the Dead,
being a national journal advocating the identity of the British Nation
with the lost ten tribes of Israel, edited by Edward Hine.
Après quoi il ne s'étonnera pas que de braves
Anglo-Saxons n'éprouvent aucun embarras à établir
jusqu'à Moïse leur généalogie.
289 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
gères, tirées de
contrées éloignées,
avaient été importées dans la Palestine pour la
coloniser. Des savants, il est vrai, supposent (sans en fournir la
preuve) qu'une fraction importante de l'ancienne population,
mêlée d'Israélites plus ou moins purs et d'autres
exemplaires humains, serait demeurée dans le pays : mais comme
ce
reste hypothétique n'a pu s'isoler des étrangers
nouvellement arrivés, on peut tenir pour certain qu'il s'y est
mélangé et dissous ¹). Le sort de ces régions
fut
donc très différent de celui de la Judée. Car
lorsque les Judéens furent emmenés à leur tour, en
l'an 588, leur pays resta à peu près vide,
c'est-à-dire qu'il n'eut plus d'autres habitants que de rares
paysans, et des paysans indigènes; d'où il résulta
qu'à leur retour de la captivité de Babylone, où
rien ne s'était opposé à ce qu'ils conservassent
la pureté de leur race, rien non plus ne les empêcha de la
préserver à l'avenir. La Galilée, au contraire, et
les pays limitrophes, avaient été, je le
répète, systématiquement COLONISÉS
par les
Assyriens; et les colons, autant qu'on peut en juger par les
récits bibliques, avaient été pris dans des
parties très diverses du colossal empire, notamment dans la
Syrie montagneuse du Nord. Enfin, durant les siècles qui
précèdent la naissance du Christ, on constate
l'immigration de nombreux Phéniciens et de nombreux Grecs
²). Ce
dernier fait autoriserait à admettre une infusion de sang
purement aryen dans la Galilée; ce qui est certain, c'est que sa
population étrangement bigarrée se composait des races
les plus diverses cohabitant pêle-mêle, et que les
étrangers durent se fixer de préférence dans ce
district cosmopolite qui leur offrait, en outre, l'avantage d'un
accès facile et d'un sol fécond. L'Ancien Testament
raconte lui-même, avec une convaincante
—————
¹) Si l'on veut apprendre à quel point « le
caractère
distinctif de la nation israélite se perdit », voir par
ex. Robertson Smith : The prophets
of Israel (1895), p. 153.
²) Albert Réville : Jésus de Nazareth I, 416.
N'oublions
pas non plus qu'Alexandre le Grand avait peuplé de
Macédoniens la ville, toute proche, de Samarie après
l'insurrection de l'an 331.
290 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
naïveté, comment
l'idée vint à ces
étrangers d'apprendre à connaître le culte de
Iahveh (II Rois XVII, 24 et
suiv.). Dans le pays dépeuplé
s'étaient multipliés les fauves : vengeance
évidente du « dieu du pays » (V. 26), qui se sentait
néglige. Comme il n'y avait plus personne qui pût indiquer
les rites agréables à ce dieu, les colons
déléguèrent une ambassade au roi des Assyriens
pour le prier de leur envoyer un prêtre israélite d'entre
ses prisonniers; et le prêtre vint, et il leur enseigna
« la manière du dieu du pays ». C'est ainsi que les
habitants de la Palestine septentrionale (à partir de Samarie),
et ceux même qui n'avaient pas une goutte de sang
israélite dans les veines, devinrent juifs par la croyance.
Nul doute que, postérieurement, de vrais
Juifs ne soient
venus s'établir dans le pays; nul doute non plus qu'ils n'y
soient demeurés confinés dans les quelques villes
importantes, et à titre d'étrangers, car c'est une des
particularités les plus étonnantes des Juifs — notamment
depuis leur retour de la captivité où, pour la
première fois ce mot : « juif », au sens
rigoureusement
défini, sert à désigner une religion (Zacharie VIII, 23) — que le souci
de conserver leur race aussi pure que
possible : un mariage entre Juifs et Galiléens ne se
conçoit pas. Mais il y a plus. Ces éléments
juifs, disséminés parmi une population
étrangère et qui ne se mêlaient point à
elle, avaient cessé d'exister en Galilée longtemps avant
la naissance du Christ, si l'on s'en rapporte au récit
d'après lequel un des Macchabées (Simon Tharsi), ayant
mené dans ce pays une campagne heureuse contre les Syriens,
« assembla les Juifs qui y résidaient et les décida
à émigrer pour se fixer en Judée, TOUS,
SANS EXCEPTION » ¹). De
là sans
—————
¹) Graetz, op. cit. I,
400. Voir la relation originale de cet
événement, qui se place en l'an 164 avant J.-C., dans
le premier livre des Macchabées
V, 23. Quelques-uns jugent le
fait invraisemblable et le récit tendancieux (Édouard
Dujardin
: La source du fleuve
chrétien, 1906, p. 415), mais la plupart
des savantes s'accordent à reconnaître une valeur
historique considérable aux deux premiers livres des Macchabées (par opposition
aux deux derniers), et il n'y
a pas de raison valable d'excepter de
291 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
doute daterait le
préjugé désormais inextirpable
des Juifs contre la Galilée. Il est si fort qu'au temps de la
jeunesse du Christ, quand Hérode Antipas veut persuader les
Juifs de s'établir dans la ville de Tibériade qu'il
venait de bâtir, ni promesses ni violence n'y peuvent rien
¹). —
On le voit : nous ne découvrons pas la moindre raison d'admettre
que les parents de Jésus-Christ aient été de race
juive.
Au cours de l'évolution ultérieure se
produisit un
phénomène qui n'est paradoxal qu'en apparence, car
l'histoire nous en offre beaucoup d'analogues. Dans leur pays
inséré entre la Galilée, qui le prolonge au Nord,
et la Judée, qui lui confine au Sud, les Samaritains, en contact
immédiat avec les Juifs proprement dits, et incontestablement
plus rapprochés d'eux par le sang que les Galiléens,
maintinrent la vieille tradition d'hostilité et de jalousie
antijuive qui s'était formée en Israël (royaume du
Nord) contre Juda (royaume du Sud), depuis la scission des douze tribus
en deux groupes rivaux. C'est ainsi que les Samaritains se refusaient
à reconnaître la suprématie ecclésiastique
de Jérusalem; et leur qualité d'«
hérétiques » les rendait si haïssables aux
Juifs que ceux-ci tenaient pour péché toute espèce
de rapport avec eux; l'orthodoxe n'eût pas accepté de
leurs mains un morceau de pain, car « un morceau de pain des
Samaritains est de la chair de porc » ²).
—————
cette
opinion le passage relatif à l'exode des Juifs de
Galilée en 164. Il y a en revanche un sérieux motif d'y
ajouter foi, comme nous l'indiquons ci-dessus.
¹) Graetz, op.
cit. I, 585. Cf. Flavius Josèphe: Antiquités judaïques,
L. XVIII, ch. 3.
²) Cité par Renan d'après la
Mischna
(Schéébit VIII,
10) dans sa Vie de Jésus,
23e
éd., p. 242. Renan insiste, à propos des Samaritains, sur
le contraste qui éclate entre les dispositions bienveillantes
que leur marque Jésus et l'« extrême dureté
» des Hiérosolymites qui les mettaient « sur la
même ligne que les païens, avec un degré de haine de
plus. » — Touchant le tabou du porc chez les Juifs (et les
Musulmans),
Renan rappelle (Origines du
christianisme t. I, p. 35) que les docteurs
palestiniens enveloppaient dans une même malédiction
« celui qui élève des porcs et celui qui apprend
à son fils la science grecque. » (Cf. Mischna,
Sanhédrin, et divers
traités du Talmud de Babylone).
292 L'HÉRITAGE — LE
CHRIST
Les Galiléens, par
contre, qui ne représentaient pour les
Judéens que des « étrangers » et,
méprisés comme tels, se voyaient exclus de toute
participation à mainte cérémonie religieuse, n'en
étaient pas moins des « Juifs » de stricte
observance, et dont l'orthodoxie allait souvent jusqu'au fanatisme.
Prétendre trouver dans cette communauté de foi une
preuve de la communauté de race est absurde : que penserait-on
d'un ethnologue qui s'aviserait d'identifier avec les « Turcs
» la population authentiquement slave de la Bosnie ou les plus
purs Indo-Aryens de l'Afghanistan sous prétexte que ce sont des
Musulmans orthodoxes, et d'une piété, voire d'un
fanatisme à stupéfier le vrai Osmanli ? Par le terme
« juif » on désigne une race humaine
déterminée, qui s'est conservée étonnamment
pure; ce n'est qu'en second lieu, et improprement, qu'on
l'applique aux adeptes d'une certaine religion. Il faut aussi se garder
de confondre, ainsi qu'on le fait trop souvent aujourd'hui, le sens des
mots « juif » et « sémite », car les
concepts qu'ils expriment respectivement ne sont en aucune
manière équivalents ou interchangeables. Est-ce que le
caractère. national est le même chez les Arabes et chez
les Juifs ? je reviendrai là-dessus au chapitre V; il m'importe
pour l'instant d'opposer à cet égard l