Here under follows the transcription of the introduction of the first section of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.
 

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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ÉTAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Économie sociale
5. Politique et Église
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX


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PREMIÈRE PARTIE

LES ORIGINES

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Ni le temps ni aucune puissance ne désagrège
la forme une fois empreinte qui, vivante, se développe.

Goethe.


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PREMIÈRE SECTION

L'HÉRITAGE

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Ce que nous possédons de plus noble, nous ne
le tenons pas de nous-mêmes; notre intelligence
avec ses forces, la forme de nos pensées, de nos
actes, de notre être, tout cela, nous l'avons hérité.

Herder.

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INTRODUCTION

PRINCIPES HISTORIQUES

    « Dieu régit le monde, a dit Martin Luther, par l'intermédiaire de héros et de personnes excellentes en petit nombre ». De ces délégués au gouvernement du monde les plus puissants sont les princes de l'esprit: ceux qui, sans recourir à la force des armes ou réclamer des sanctions diplomatiques, sans contrainte légale et sans police, déterminent et renouvellent les façons de penser et de sentir de plusieurs générations. La réalité de leur puissance est d'autant plus grande qu'ils en présentent moins l'apparence. Rarement, jamais peut-être, ils n'occupent de leur vivant le trône qui leur appartient. Leur souveraineté est durable, mais tardive, souvent très tardive: surtout si, faisant abstraction de l'influence qu'ils exercent sur quelques-uns, nous considérons le moment où le principe inspirateur de leur vie commence à réagir sur la vie de peuples entiers et y devient un facteur d'organisation.
    Plus de deux siècles se sont écoulés avant que la nouvelle conception du cosmos due à Copernic, et qui marqua l'origine d'une transformation si profonde dans le champ de la pensée humaine, fût devenue le bien commun. Pourtant le système de Copernic avait déjà été enseigné, dans l'antiquité, et les prédécesseurs immédiats du génial Polonais — Regiomontanus en tête — avaient préparé le terrain à sa découverte par des travaux dont elle était l'aboutissement naturel (on peut même dire que les principes de la mécanique

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céleste s'imposaient désormais à l'esprit comme une nécessité et n'attendaient plus, pour s'organiser en système, que l'étincelle jaillie du cerveau de la « personne excellente »); en outre, il ne s'agissait pas ici de quelque objet malaisément saisissable comme ceux dont traite la métaphysique ou la morale, mais d'une vue très simple en ses grandes lignes et, qui plus est, susceptible de preuve; et nul intérêt matériel n'en pouvait être affecté. Il n'en fallut pas moins un temps bien long pour que cette conception d'un cerveau trouvât l'accès d'autres cerveaux privilégiés et que, se substituant peu à peu aux opinions régnantes qu'elle contredisait, elle finît par dominer la pensée de l'humanité tout entière. Chacun sait comment Voltaire lutta pour faire rendre justice à cette glorieuse triade : Copernic, Kepler, Newton; or nous voyons encore, en 1779, un homme aussi éclairé que Georg Christoph Lichtenberg partir en guerre contre les « Tychoniens » dans le Göttingisches Taschenbuch, et ce n'est qu'en l'an de grâce mil huit cent vingt-deux que la Congrégation de l'Index a autorisé l'impression de livres enseignant le mouvement de la terre !
    Mon but, en soumettant tout de suite ces considérations au lecteur, est de lui faire entendre dans quel sens j'ai pris l'an 1 comme point de départ de notre époque. Ce n'est pas au hasard, pour quelque raison de commodité, ni parce que le cours extérieur des événements politiques aurait marqué cette année-là d'une empreinte particulièrement caractéristique, mais parce que la simple logique nous commande, en présence d'une force nouvelle, de remonter si possible à son origine. Il appartient à l'histoire de déterminer le temps plus ou moins long que met cette force à devenir agissante; mais la source vive d'où découlera toute son action ultérieure réside et continuera de résider dans cette réalité positive : la vie du héros.
    La naissance de Jésus-Christ constitue la date la plus importante de l'histoire entière de l'humanité. On chercherait en vain la bataille, la révolution politique, le cataclysme

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naturel, la découverte qui offre une signification comparable à la courte vie terrestre du Galiléen. Deux mille ans, ou presque, de notre carrière l'attestent, et pourtant c'est à peine si nous avons dépassé le seuil du christianisme. En nommant cette année la PREMIÈRE et en datant d'elle notre ère, nous avons obéi à des raisons que justifie notre instinct le plus intime. Nous serions même, en un certain sens, fondés à soutenir que l'« histoire » proprement dite ne commence qu'avec la naissance du Christ. Les peuples qui n'appartiennent pas encore au christianisme, Chinois, Hindous, Turcs et le reste, ne possèdent pas encore de véritable histoire. Elle se réduit pour eux, d'une part, à la chronique des dynasties, des massacres, des expéditions, etc...; de l'autre, à l'existence silencieuse, résignée, presque animalement heureuse des innombrables millions qui disparaissent sans trace dans la nuit des âges. Que l'empire des Pharaons remonte à l'an 3285 avant le Christ ou à l'an 32850, voilà qui n'est en soi d'aucune conséquence : connaître l'Égypte sous un Ramsès, c'est la connaître sous les quinze Ramessides. Il en est de même de tous les peuples préchrétiens (hormis les trois dont je parlerai tout à l'heure et qui sont organiquement liés aux destinées de notre époque chrétienne). Leur culture, leur art, leur religion — disons : leur ÉTAT — peut nous intéresser; maint produit de leur esprit ou de leur industrie — la pensée hindoue, la science babylonienne, les méthodes chinoises — est même devenu un élément précieux de notre propre vie; mais à leur histoire — envisagée uniquement comme telle — fait défaut cette qualité de la GRANDEUR MORALE, qui nous semble la condition même du développement historique. Un ressort manque : celui qui pousse l'individu à prendre conscience de son individualité en la dégageant de l'ambiance et en l'y opposant, puis — comme une marée qui renverse son flux — à entreprendre de configurer ce monde extérieur sur le modèle du monde intérieur qu'il a découvert dans sa poitrine.
    L'Hindou de race aryenne, par exemple, est incontesta-

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blement le plus doué des hommes pour la métaphysique. Sous ce rapport on ne lui connaît pas d'égal dans le passé et il demeure fort supérieur à tous les peuples d'aujourd'hui. Mais il s'en tient là, l'illumination intérieure fait toute son ambition : il ne configure pas, il n'est pas artiste, il n'est pas réformateur; vivre tranquille, mourir sauvé lui suffit — il n'a pas d'histoire. Le Chinois, son antithèse, ce type insurpassable du positiviste et du collectiviste, n'en a pas davantage. Ce qu'il appelle histoire consiste dans l'énumération des diverses bandes de brigands par lesquelles le bon peuple avisé, aussi doué de patience qu'il paraît dépourvu d'âme, s'est laissé subjuguer et gouverner, sans rien céder d'ailleurs de son individualité. C'est là de la statistique criminaliste, non pas de l'histoire, du moins au sens que nous donnons à ce mot : nous ne saurions vraiment juger d'actes qui n'éveillent en notre cœur nul écho.
    Un exemple. Pendant que j'écrivais ces lignes ¹), tout le monde civilisé tonnait contre la Turquie. Les puissances européennes se voyaient contraintes, sous la pression de l'opinion, d'intervenir en faveur des Arméniens et des Crétois, et il semblait bien que la chute du régime turc ne fût plus qu'une question de temps : cet événement apparaissait d'ailleurs comme une conséquence justifiée et logique des événements antérieurs. Pourtant la Turquie n'en était pas moins le seul coin d'Europe où une population entière pût encore vivre heureuse et prospère, dans l'ignorance absolue des questions sociales et de tout ce qu'elles impliquent; une population caractérisée par l'absence de grandes fortunes et — littéralement — de toute espèce de paupérisme; une population organisée comme une seule famille fraternelle dans laquelle nul n'aspire à s'enrichir aux dépens des autres. Je ne m'en rapporte pas, sur ce point, aux livres ou aux journaux, mais au témoignage de mes propres yeux. Si les Musul-
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    ¹ La première édition des Grundlagen des XIX. Jahrhunderts, qui en ont eu une dizaine jusqu'à ce jour, date de 1899.

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mans n'avaient pas pratiqué la tolérance en un temps où la notion même de tolérance était inconnue dans le reste de l'Europe, une paix idyllique régnerait à cette heure dans les pays des Balkans et en Asie mineure. C'est le chrétien qui jette ici le levain de discorde; et alors, avec la cruauté d'une force de la nature qui réagit inconsciemment, le Musulman, pourtant humain, se redresse et tombe sur le trouble-fête. Mais précisément le sage fatalisme du Mahométan ou l'indifférentisme avisé du Chinois ne saurait convenir au chrétien. « Je suis venu apporter non la paix, mais l'épée », a dit le Christ lui-même; et à n'envisager qu'un des aspects de idée chrétienne, on pourrait presque la qualifier d'antisociale. Devenu conscient d'une liberté personnelle que le monde n'avait pas pressentie avant lui, le chrétien n'obéit plus au simple instinct animal de la vie en commun : il ne veut plus avoir part au bonheur des abeilles et des fourmis. Quand on définit sommairement le christianisme « la religion de l'amour », on ne marque ainsi que bien superficiellement sa signification pour l'histoire de l'humanité. L'essentiel, c'est qu'il confère à chaque individu une valeur incommensurable et jusqu'alors insoupçonnée (même « les cheveux de sa tête sont tous comptés par Dieu », Matth. X, 30). Mais comme à cette valeur intérieure la destinée extérieure ne répond pas, il s'ensuit que la vie est devenue tragique, et c'est de ce « tragique » que l'histoire tient son intérêt proprement humain. Car aucun événement n'est par lui-même historico-tragique : il ne devient tel que par l'interprétation de ceux qui le vivent; à tout autre point de vue, ce qui affecte l'humanité demeure aussi souverainement indifférent que n'importe quel phénomène de la nature. Je reviendrai bientôt sur l'idée chrétienne: il me suffisait d'indiquer ici combien profonde et manifeste est la transformation qu'accomplit le christianisme dans les façons de sentir et d'agir — nous en avons sous les yeux quantité de preuves vivantes ¹)
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    ¹ On se tromperait en imputant de tels effets à la race uniquement,

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— et aussi en quel sens il est exact de dire que les peuples non chrétiens ne possèdent pas d'histoire véritable, mais seulement des annales.

LA GRÈCE, ROME, LA JUDÉE

    Par l'histoire, au sens le plus élevé du mot, il faut entendre uniquement ce passé qui continue de vivre dans la conscience de l'homme et qui influe encore actuellement sur elle. S'agit-il de l'époque préchrétienne, l'histoire n'acquerra donc un intérêt vraiment humain — en sus de son intérêt scientifique — que dans la mesure où elle concernera les peuples qui s'acheminent vers cette nouvelle naissance que nous appelons le christianisme. La Grèce, Rome et la Judée : elles seules, entre toutes les nations de l'antiquité, sont historiquement importantes pour la conscience des hommes du dix-neuvième siècle.
    Du sol hellénique il n'est pas un pouce qui ne nous soit sacré, et à juste titre. Plus loin, dans l'Orient asiatique, les hommes ne possédaient pas (ni même ne possèdent encore) de réelle personnalité. Ici, en Grèce, chaque fleuve, chaque pierre s'anime, s'individualise; la muette nature s'éveille à la conscience d'elle-même; et les auteurs de ce miracle — depuis les temps à demi fabuleux de la guerre de Troie jusqu'à l'époque de la domination romaine — se dressent encore devant nous, chacun avec sa physionomie particulière et incomparable; héros, chefs, guerriers, penseurs, poètes, sculpteurs.... C'EST ICI QU'EST NÉ L'HOMME — cet homme capable de devenir un chrétien.
    Rome, a beaucoup d'égards, offre le contraste le plus tranché avec la Grèce; ce n'est pas seulement par sa position géographique, c'est par sa conformation psychique qu'elle est plus éloignée de l'Asie et moins exposée aux influences sémitiques, babyloniennes, égyptiennes. Elle n'est ni si gaie
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sans tenir compte de l'éveil de la vie psychique : le Bosniaque de pure extraction serbe et le Macédonien de parentage hellénique marquent, quand ils sont mahométans, une disposition aussi fataliste et aussi anti-individualiste que n'importe quel Ottoman.

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et modeste en ses besoins, ni chaque si flottante. Le peuple veut posséder, et ainsi veut chaque individu dans le peuple. Des intuitions sublimes de l'art et de la philosophie l'esprit se détourne pour s'absorber dans le travail intellectuel de l'organisation. Tandis qu'en Grèce tel ou tel individu, un Solon, un Lycurgue — des dilettantes, en somme, puisqu'ils n'obéissaient qu'à leur conception toute personnelle du juste — s'avise de créer les lois fondamentales de l'État, en attendant qu'un peuple tout entier de dilettantes bavards s'empare de l'hégémonie, à Rome c'est par l'effort commun et prolongé d'austères et graves législateurs que l'État reçoit sa constitution; et à mesure que l'horizon extérieur — le empire et ses intérêts — va s'élargissant, on voit se rétrécir de la plus inquiétante façon l'horizon des intérêts intérieurs. Au point de vue moral, pourtant, Rome est sous bien des rapports supérieure à la Grèce. Le Grec s'est montré de tous temps ce qu'il apparaît aujourd'hui : sans foi, sans patriotisme, sans désintéressement. Incapable de se dominer lui-même, il n'a jamais su dominer les autres ni souffrir avec dignité et fierté leur domination. Au contraire, la croissance de l'État romain, sa vitalité, sa force d'endurance attestent l'esprit avisé et énergique de ses citoyens, leur conscience politique. La FAMILLE et la LOI, sa protectrice, voilà les créations de Rome. Mais il ne s'agit pas seulement de famille au sens étroit, comme fondement de toute moralité supérieure : il faut entendre ce mot dans sa plus vaste acception, désignant cette puissance qui lie à un État équilibré et résistant la communauté des citoyens. Seule la famille, légalement constituée, pouvait engendrer un État durable; et seul l'État provenant d'une telle origine pouvait garantir le développement de ce principe de vie sociale que nous nommons aujourd'hui civilisation. Tous les États de l'Europe procèdent par greffe de la souche romaine. Et si nombreuses qu'aient été, ou que soient encore, les victoires de la force sur le droit, l'idée du droit ne nous en demeure pas moins acquise désormais.

58 L'HÉRITAGE — INTRODUCTION

    Cependant, comme le jour a besoin de la nuit (car la nuit sacrée nous dévoile le secret d'autres mondes : ceux dont s'illumine au-dessus de nous la voûte céleste, ceux que recèlent les profondeurs muettes de notre moi), ainsi la magnifique œuvre positive des Grecs et des Romains exigeait un complément négatif : et c'est Israël qui l'a donné. Pour que nous apercevions les étoiles, il faut que la lumière du jour s'éteigne; pour que l'homme devienne tout â fait grand, pour qu'il acquière cette grandeur tragique dont j'ai dit qu'elle seule conférait à l'histoire un sens vital, l'homme doit prendre conscience non seulement de sa force, mais de sa faiblesse. Ce n'est qu'après avoir reconnu clairement et proclamé impitoyablement la médiocrité de tout effort humain, l'impotence de la raison aspirant au ciel, l'universelle bassesse des tendances individuelles et des motifs politiques, que la pensée prit pied sur un terrain entièrement nouveau, d'où elle allait découvrir dans le cœur de l'homme des dispositions et des facultés qui Ia conduiraient à concevoir un bien plus précieux et plus haut que tous les autres. Jamais les Grecs et les Romains n'y eussent atteint sur leur route; jamais ils ne se fussent avisés d'attribuer à la vie personnelle de l'individu une si haute signification (et la lui attribuer en pensée, c'est la lui conférer en réalité).
    Si nous considérons l'histoire extérieure du peuple d'Israël, la première impression, certes ! est aussi peu attrayante que possible. À part quelques rares traits sympathiques, il semble que toute la bassesse dont les hommes sont capables se condense dans ce seul petit peuple : non pas que les Juifs aient été au fond plus abominables que le reste de l'humanité, mais la hideur du vice nous stupéfie dans leur histoire parce qu'il s'y montre tout nu. Nul grand but politique n'excuse ici l'iniquité; nul art, nulle philosophie ne pallie les horreurs de la lutte pour l'existence. Eh bien, c'est ici qu'est né, avec la négation des choses de ce monde, le pressentiment que l'homme avait une destination plus haute, hors du monde. C'est ici que des hommes sortis du

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peuple osèrent dénoncer comme « compagnons de larrons » les princes de cette terre et jeter l'anathème aux riches « qui, ajoutent maison à maison, qui joignent champ à champ jusqu'à ce qu'ils possèdent tout le pays ! » Voilà certes une conception du droit bien différente de celle des Romains, pour lesquels rien n'était plus sacré que la propriété. Ces malédictions ne visaient pas d'ailleurs les seuls puissants, mais aussi « ceux qui sont sages à leurs propres yeux et se tiennent eux-mêmes pour intelligents » et pareillement les joyeux héros « puissants à boire le vin, vaillants à avaler la cervoise », qui font de la vigne de l'Éternel un lieu d'orgie. Ainsi s'exprime, dès le huitième siècle avant le Christ, un Isaïe (voir les chapitres I et V du livre de l'Ancien Testament qui porte son nom). Sa protestation contre la radicale perversité de l'homme et de la société humaine va retentir toujours plus vibrante, au cours des siècles suivants, dans l'âme de ce peuple remarquable; elle prend un caractère de plus en plus intérieur jusqu'au moment où Jérémie s'exclame : « Malheur à moi, ô mère, que tu m'aies enfanté ! » et jusqu'à ce qu'enfin la négation devienne un principe positif de vie et qu'un prophète — le plus grand — se laisse par amour clouer à une croix.
    Soit donc que nous l'envisagions du point de vue d'un chrétien croyant, ou simplement en historien objectif, la figure du Christ ne nous apparaîtra dans sa vérité que si nous connaissons le peuple qui l'a crucifié. Seulement, qu'on ne l'oublie pas, ce qui chez les Grecs et les Romains comptait comme acquisition positive et devait survivre, c'étaient les actes de ces peuples; chez les Juifs, tout au contraire, c'est la négation des actes de ce peuple qui constitue la seule acquisition positive pour l'humanité. Mais cette négation, elle aussi, est un fait historique, et qui s'accentue au cours de l'histoire. Même si Jésus-Christ n'est pas d'origine juive, comme je le présume ¹), ce serait faire preuve du plus super-
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    ¹ On trouvera au chap. III une démonstration tendant à prouver

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ficiel esprit de parti que de nier que cette grande et divine figure soit inséparablement et intimement liée au développement historique du peuple juif.
    Qui pourrait en douter ? L'histoire de la Grèce, celle de Rome et celle de la Judée ont laissé leur marque sur tous les siècles de notre ère et constitué encore, dans notre dix-neuvième siècle, un facteur de vie : non seulement de vie, mais d'inhibition, comme un mur dressé à hauteur d'homme qui bornerait notre horizon et qui nous empêcherait, dans plusieurs directions, d'apercevoir le champ des vérités purement humaines. Telle est l'inéluctable destinée de l'homme : ce qui suscite son énergie l'enchaîne en même temps. De là l'importance qu'il convient d'attacher à l'histoire de ces peuples, quand on traite de l'histoire du dix-neuvième siècle.
    Dans le présent ouvrage, on supposera connus les faits eux-mêmes, la chronologie de l'histoire universelle. On tentera uniquement de déterminer, de la manière la plus brève et la plus sommaire, les caractères essentiels et distinctifs de cet « héritage » qui nous vient du monde ancien. Trois chapitres seront consacrés à cette entreprise : le premier traitant de l'art et de la philosophie grecques, le second du droit romain, le troisième de l'apparition de Jésus-Christ.

PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE

    Un dernier avertissement au lecteur, avant de terminer cet exposé préliminaire. S'il m'est échappé, s'il m'échappe encore, d'écrire que ceci ou cela « devait arriver », cette expression ne signifie aucunement que je reconnaisse le droit à l'existence d'un dogmatisme historico-philosophique. Quand nous reportons notre regard du présent sur le passé, cet examen rétrospectif autorise la conclusion logique que certains événements « durent » se produire hier pour qu'aujourd'hui devînt tel qu'il est devenu. Quant à savoir si le cours de l'histoire aurait pu être différent de ce qu'il fut,
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que le Christ n'était pas un Juif (au sens de la parenté de race), un exposé aussi de son rapport intime avec la vie morale du véritable peuple juif. Pour plus de détails sur ce peuple, voir le chap. V.

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c'est une question subtile qui n'a rien à faire ici. Intimidé par le bruit assourdissant d'un prétendu « scientifisme », beaucoup d'historiens actuels montrent à cet égard des scrupules exagérés. Il est pourtant bien évident que le présent ne s'éclaire à nos yeux que si nous le considérons sub specie necessitatis. Bacon a dit : vere scire est per causas scire; cette manière de voir est la seule scientifique, mais quelle en serait l'application si nous ne reconnaissions partout la nécessité ? Le mot « doit » exprime l'enchaînement nécessaire de la cause et de l'effet, pas davantage; c'est au moyen de notions de ce genre que nous dorons les poutres du hall étroitement borné où notre esprit prend ses ébats, sans entretenir pour cela l'illusion de nous être envolés à travers l'espace libre. Mais de plus — et l'on n'y saurait accorder trop d'attention : alors que la nécessité « configure », il se forme autour de ce point central des cercles toujours plus étendus, et nul ne saurait nous interdire — quand notre but l'exige — d'éviter le chemin long et difficile que tracent les cercles les plus extérieurs, pour prendre notre point d'observation aussi près que possible de l'axe moteur, à peine mobile lui-même, c'est-à-dire là où l'apparente fantaisie se confond presque avec l'indéniable nécessité.

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Dernière mise à jour : 16 mars 2008