Here
under follows the transcription of the introduction of the first
section of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
47
PREMIÈRE PARTIE
LES ORIGINES
—————
Ni
le temps ni aucune puissance ne désagrège
la forme une
fois empreinte qui, vivante, se développe.
Goethe.
48
(Page vide)
49
PREMIÈRE SECTION
L'HÉRITAGE
—————
Ce
que nous possédons de plus noble, nous ne
le tenons pas de
nous-mêmes; notre intelligence
avec ses forces, la forme de nos
pensées, de nos
actes, de notre être, tout
cela, nous
l'avons hérité.
Herder.
50
(Page vide)
51
INTRODUCTION
PRINCIPES HISTORIQUES
« Dieu régit le monde, a dit Martin
Luther, par
l'intermédiaire de héros et de personnes excellentes en
petit nombre ». De ces délégués au
gouvernement du monde les plus puissants sont les princes de l'esprit:
ceux qui, sans recourir à la force des armes ou réclamer
des sanctions diplomatiques, sans contrainte légale et sans
police, déterminent et renouvellent les façons de penser
et de sentir de plusieurs générations. La
réalité de leur puissance est d'autant plus grande qu'ils
en présentent moins l'apparence. Rarement, jamais
peut-être, ils n'occupent de leur vivant le trône qui
leur appartient. Leur souveraineté est durable, mais tardive,
souvent très tardive: surtout si, faisant abstraction de
l'influence qu'ils exercent sur quelques-uns, nous considérons
le moment où le principe inspirateur de leur vie commence
à réagir sur la vie de peuples entiers et y devient un
facteur d'organisation.
Plus de deux siècles se sont
écoulés avant que la
nouvelle conception du cosmos due à Copernic, et qui marqua
l'origine d'une transformation si profonde dans le champ de la
pensée humaine, fût devenue le bien commun. Pourtant le
système de Copernic avait déjà été
enseigné, dans l'antiquité, et les
prédécesseurs immédiats du génial Polonais
— Regiomontanus en tête — avaient préparé le
terrain à sa découverte par des travaux dont elle
était l'aboutissement naturel (on peut même dire que les
principes de la mécanique
52
L'HÉRITAGE
— INTRODUCTION
céleste
s'imposaient désormais à l'esprit comme une
nécessité et n'attendaient plus, pour s'organiser en
système,
que l'étincelle jaillie du cerveau de la « personne
excellente »); en outre, il ne s'agissait pas ici de quelque
objet malaisément saisissable comme ceux dont traite la
métaphysique ou la morale, mais d'une vue très simple en
ses grandes lignes et, qui plus est, susceptible de preuve; et nul
intérêt matériel n'en pouvait être
affecté. Il n'en fallut pas moins un temps bien long pour que
cette conception d'un cerveau trouvât l'accès d'autres
cerveaux privilégiés et que, se substituant peu à
peu aux opinions régnantes qu'elle contredisait, elle
finît par dominer la pensée de l'humanité tout
entière. Chacun sait comment Voltaire lutta pour faire rendre
justice à cette glorieuse triade : Copernic, Kepler, Newton; or
nous voyons encore, en 1779, un homme aussi éclairé que
Georg Christoph Lichtenberg partir en guerre contre les «
Tychoniens » dans le Göttingisches
Taschenbuch, et ce n'est qu'en
l'an de grâce mil huit cent vingt-deux que la Congrégation
de l'Index a autorisé l'impression de livres enseignant le
mouvement de la terre !
Mon but, en soumettant tout de suite ces
considérations au
lecteur, est de lui faire entendre dans quel sens j'ai pris l'an 1
comme point de départ de notre époque. Ce n'est pas au
hasard, pour quelque raison de commodité, ni parce que le cours
extérieur des événements politiques aurait
marqué
cette année-là d'une empreinte particulièrement
caractéristique, mais parce que la simple logique nous commande,
en présence d'une force nouvelle, de remonter si possible
à son origine. Il appartient à l'histoire de
déterminer le temps plus ou moins long que met cette force
à devenir agissante; mais la source vive d'où
découlera toute son action ultérieure réside et
continuera de résider dans cette réalité
positive : la vie du héros.
La naissance de Jésus-Christ constitue la
date la plus
importante de l'histoire entière de l'humanité. On
chercherait en vain la bataille, la révolution politique, le
cataclysme
53
L'HÉRITAGE
— INTRODUCTION
naturel,
la découverte qui offre une signification comparable
à la courte vie terrestre du Galiléen. Deux mille
ans, ou presque, de notre carrière l'attestent, et pourtant
c'est à peine si nous avons dépassé le seuil du
christianisme. En nommant cette année la PREMIÈRE
et en
datant d'elle notre ère, nous avons obéi à des
raisons que justifie notre instinct le plus intime. Nous serions
même, en un certain sens, fondés à soutenir que
l'« histoire » proprement dite ne commence qu'avec la
naissance du Christ. Les peuples qui n'appartiennent pas encore au
christianisme, Chinois, Hindous, Turcs et le reste, ne possèdent
pas encore de véritable histoire. Elle se réduit pour
eux, d'une part, à la chronique des dynasties, des massacres,
des expéditions, etc...; de l'autre, à l'existence
silencieuse, résignée, presque animalement heureuse des
innombrables millions qui disparaissent sans trace dans la nuit des
âges. Que l'empire des Pharaons remonte à l'an 3285 avant
le Christ ou à l'an 32850, voilà qui n'est en soi
d'aucune conséquence : connaître l'Égypte sous un
Ramsès, c'est la connaître sous les quinze Ramessides. Il
en est de même de tous les peuples préchrétiens
(hormis les trois dont je parlerai tout à l'heure et qui sont
organiquement liés aux destinées de notre époque
chrétienne). Leur culture, leur art, leur religion — disons :
leur ÉTAT — peut nous intéresser; maint
produit de leur
esprit ou de leur industrie — la pensée hindoue, la science
babylonienne, les méthodes chinoises — est même devenu un
élément précieux de notre propre vie; mais
à leur histoire — envisagée uniquement comme telle — fait
défaut cette qualité de la GRANDEUR MORALE,
qui nous
semble la condition même du développement historique. Un
ressort manque : celui qui pousse l'individu à prendre
conscience de son individualité en la dégageant de
l'ambiance et en l'y opposant, puis — comme une marée qui
renverse son flux — à entreprendre de configurer ce monde
extérieur sur le modèle du monde intérieur qu'il a
découvert dans sa poitrine.
L'Hindou de race aryenne, par exemple, est
incontesta-
54
L'HÉRITAGE
— INTRODUCTION
blement
le plus doué des hommes pour la métaphysique.
Sous ce rapport on ne lui connaît pas d'égal dans le
passé et il demeure fort supérieur à tous les
peuples d'aujourd'hui. Mais il s'en tient là, l'illumination
intérieure fait toute son ambition : il ne configure pas,
il n'est pas artiste, il n'est pas réformateur; vivre
tranquille, mourir sauvé lui suffit — il n'a pas d'histoire. Le
Chinois, son antithèse, ce type insurpassable du positiviste et
du collectiviste, n'en a pas davantage. Ce qu'il appelle histoire
consiste dans l'énumération des diverses bandes de
brigands par lesquelles le bon peuple avisé, aussi doué
de patience qu'il paraît dépourvu d'âme, s'est
laissé subjuguer et gouverner, sans rien céder d'ailleurs
de son individualité. C'est là de la statistique
criminaliste, non pas de l'histoire, du moins au sens que nous donnons
à ce mot : nous ne saurions vraiment juger d'actes qui
n'éveillent en notre cœur nul écho.
Un exemple. Pendant que j'écrivais ces lignes
¹), tout le monde
civilisé tonnait contre la Turquie. Les puissances
européennes se voyaient contraintes, sous la pression de
l'opinion, d'intervenir en faveur des Arméniens et des
Crétois, et il semblait bien que la chute du régime turc
ne fût plus qu'une question de temps : cet
événement apparaissait d'ailleurs comme une
conséquence justifiée et logique des
événements antérieurs. Pourtant la Turquie n'en
était pas moins le seul coin d'Europe où une population
entière pût encore vivre heureuse et prospère, dans
l'ignorance absolue des questions sociales et de tout ce qu'elles
impliquent; une population caractérisée par l'absence de
grandes fortunes et — littéralement — de toute espèce de
paupérisme; une population organisée comme une seule
famille fraternelle dans laquelle nul n'aspire à s'enrichir aux
dépens des autres. Je ne m'en rapporte pas, sur ce point, aux
livres ou aux journaux, mais au témoignage de mes propres yeux.
Si les Musul-
—————
¹ La première édition des Grundlagen
des XIX.
Jahrhunderts, qui en ont eu une dizaine jusqu'à ce
jour,
date de 1899.
55
L'HÉRITAGE
— INTRODUCTION
mans
n'avaient pas pratiqué la tolérance en un temps
où la notion même de tolérance était
inconnue dans le reste de l'Europe, une paix idyllique
régnerait à cette heure dans les pays des Balkans et en
Asie mineure. C'est le chrétien qui jette ici le levain de
discorde; et alors, avec la cruauté d'une force de la nature
qui
réagit inconsciemment, le Musulman, pourtant humain, se redresse
et tombe sur le trouble-fête. Mais précisément le
sage fatalisme du Mahométan ou l'indifférentisme
avisé du Chinois ne saurait convenir au chrétien.
« Je suis venu apporter non la paix, mais l'épée
», a dit le Christ lui-même; et à
n'envisager qu'un des aspects de idée chrétienne, on
pourrait presque la qualifier d'antisociale. Devenu conscient d'une
liberté personnelle que le monde n'avait pas pressentie avant
lui, le chrétien n'obéit plus au simple instinct animal
de la vie en commun : il ne veut plus avoir part au bonheur des
abeilles
et des fourmis. Quand on définit sommairement le christianisme
« la religion de l'amour », on ne marque ainsi que bien
superficiellement sa signification pour l'histoire de
l'humanité. L'essentiel, c'est qu'il confère à
chaque individu une valeur incommensurable et jusqu'alors
insoupçonnée (même « les cheveux de sa
tête sont tous comptés par Dieu », Matth. X, 30).
Mais comme à cette valeur intérieure la destinée
extérieure ne répond pas, il s'ensuit que la vie est
devenue tragique, et c'est de ce « tragique » que
l'histoire
tient son intérêt proprement humain. Car aucun
événement n'est par lui-même historico-tragique :
il
ne devient tel que par l'interprétation de ceux qui le vivent;
à tout autre point de vue, ce qui affecte l'humanité
demeure aussi souverainement indifférent que n'importe quel
phénomène de la nature. Je reviendrai bientôt sur
l'idée chrétienne: il me suffisait d'indiquer ici combien
profonde et manifeste est la transformation qu'accomplit le
christianisme dans les façons de sentir et d'agir — nous en
avons sous les yeux quantité de preuves vivantes ¹)
—————
¹ On se tromperait en imputant de tels
effets à la race
uniquement,
56
L'HÉRITAGE
— INTRODUCTION
—
et aussi en quel sens il est exact de dire que les peuples non
chrétiens ne possèdent pas d'histoire véritable,
mais seulement des annales.
LA GRÈCE, ROME, LA JUDÉE
Par l'histoire, au sens le plus élevé
du mot, il faut
entendre uniquement ce passé qui continue de vivre dans la
conscience de l'homme et qui influe encore actuellement sur elle.
S'agit-il de l'époque préchrétienne, l'histoire
n'acquerra donc un intérêt vraiment humain — en sus de
son intérêt scientifique — que dans la mesure où
elle concernera les peuples qui s'acheminent vers cette nouvelle
naissance que nous appelons le christianisme. La Grèce, Rome et
la Judée : elles seules, entre toutes les nations de
l'antiquité, sont historiquement importantes pour la conscience
des hommes du dix-neuvième siècle.
Du sol hellénique il n'est pas un pouce qui
ne nous soit
sacré, et à juste titre. Plus loin, dans l'Orient
asiatique, les hommes ne possédaient pas (ni même ne
possèdent encore) de réelle personnalité. Ici,
en Grèce, chaque fleuve, chaque pierre s'anime, s'individualise;
la muette nature s'éveille à la conscience
d'elle-même; et les auteurs de ce miracle — depuis les temps
à demi fabuleux de la guerre de Troie jusqu'à
l'époque de la domination romaine — se dressent encore devant
nous, chacun avec sa physionomie particulière et incomparable;
héros, chefs, guerriers, penseurs, poètes, sculpteurs....
C'EST ICI QU'EST NÉ L'HOMME — cet homme capable
de devenir un chrétien.
Rome, a beaucoup d'égards, offre le contraste
le plus
tranché avec la Grèce; ce n'est pas seulement par sa
position géographique, c'est par sa conformation psychique
qu'elle est plus éloignée de l'Asie et moins
exposée aux influences sémitiques, babyloniennes,
égyptiennes. Elle n'est ni si gaie
—————
sans tenir compte de l'éveil de la vie psychique : le
Bosniaque
de pure extraction serbe et le Macédonien de parentage
hellénique marquent, quand ils sont mahométans, une
disposition aussi fataliste et aussi anti-individualiste que n'importe
quel Ottoman.
57
L'HÉRITAGE
— INTRODUCTION
et
modeste en ses besoins, ni chaque si flottante. Le peuple veut
posséder, et ainsi veut chaque individu dans le peuple. Des
intuitions sublimes de l'art et de la philosophie
l'esprit se détourne pour s'absorber dans le travail
intellectuel de l'organisation. Tandis qu'en Grèce tel ou
tel individu, un Solon, un Lycurgue — des dilettantes, en somme,
puisqu'ils
n'obéissaient
qu'à leur conception toute personnelle du juste — s'avise de
créer les lois fondamentales de l'État, en attendant
qu'un
peuple tout entier de dilettantes bavards s'empare de
l'hégémonie, à Rome c'est par l'effort commun et
prolongé d'austères et graves législateurs que
l'État reçoit sa constitution; et à
mesure que
l'horizon extérieur — le empire
et ses intérêts — va
s'élargissant, on voit se rétrécir de la plus inquiétante façon l'horizon des intérêts intérieurs. Au point de vue moral, pourtant, Rome est sous
bien des rapports
supérieure à la Grèce. Le Grec s'est montré
de tous temps ce qu'il apparaît aujourd'hui : sans foi, sans
patriotisme, sans désintéressement. Incapable de se
dominer lui-même, il n'a jamais su dominer les autres ni souffrir
avec dignité et fierté leur domination. Au contraire,
la croissance de l'État romain, sa vitalité, sa force
d'endurance attestent l'esprit avisé et énergique de ses
citoyens, leur conscience politique. La FAMILLE et la LOI,
sa
protectrice, voilà les créations de Rome. Mais il ne
s'agit pas seulement de famille au sens étroit, comme fondement
de toute moralité supérieure : il faut entendre ce mot
dans sa plus
vaste acception, désignant cette puissance qui lie à un État
équilibré et résistant la communauté des
citoyens. Seule la famille,
légalement constituée, pouvait engendrer un État
durable; et seul l'État
provenant d'une telle origine pouvait
garantir le développement de ce principe de vie sociale que nous nommons aujourd'hui civilisation. Tous
les États de l'Europe procèdent par greffe de
la souche romaine. Et si nombreuses qu'aient été, ou que
soient encore, les
victoires de la force sur le droit, l'idée du droit ne nous en
demeure pas moins acquise désormais.
58
L'HÉRITAGE
— INTRODUCTION
Cependant,
comme le jour a besoin de la nuit (car la nuit sacrée
nous dévoile le secret d'autres mondes : ceux dont s'illumine
au-dessus de nous la voûte céleste, ceux que
recèlent les profondeurs muettes de notre moi), ainsi la
magnifique œuvre positive des Grecs et des Romains exigeait un
complément négatif : et c'est Israël qui l'a
donné. Pour que nous apercevions les étoiles, il faut que
la lumière du jour s'éteigne; pour que l'homme devienne
tout â fait grand, pour qu'il acquière cette grandeur
tragique dont j'ai dit qu'elle seule conférait à
l'histoire un sens vital, l'homme doit prendre conscience non seulement
de sa force, mais de sa faiblesse. Ce n'est qu'après avoir
reconnu clairement et proclamé impitoyablement la
médiocrité de tout effort humain, l'impotence de la
raison aspirant au ciel, l'universelle bassesse des tendances
individuelles et des motifs politiques, que la pensée prit pied
sur un terrain entièrement nouveau, d'où elle allait
découvrir dans le cœur de l'homme des dispositions et des
facultés qui Ia conduiraient à concevoir un bien plus
précieux et plus haut que tous les autres. Jamais les Grecs et
les Romains n'y eussent atteint sur leur route; jamais ils ne se
fussent avisés d'attribuer à la vie personnelle de
l'individu une si haute signification (et la lui attribuer en
pensée, c'est la lui conférer en réalité).
Si nous considérons l'histoire
extérieure du peuple
d'Israël, la première impression, certes ! est aussi peu
attrayante que possible. À part quelques rares traits
sympathiques, il
semble que toute la bassesse dont les hommes sont capables se condense
dans ce seul petit peuple : non pas que les Juifs aient
été au fond plus abominables que le reste de
l'humanité, mais la hideur du vice nous stupéfie dans
leur histoire parce qu'il s'y montre tout nu. Nul grand but politique
n'excuse ici l'iniquité; nul art, nulle philosophie ne pallie
les horreurs de la lutte pour l'existence. Eh bien, c'est ici qu'est
né, avec la négation des choses de ce monde, le
pressentiment que l'homme avait une destination plus haute, hors du
monde. C'est ici que des hommes sortis du
59
L'HÉRITAGE
— INTRODUCTION
peuple
osèrent dénoncer comme « compagnons
de larrons » les princes de cette terre et jeter
l'anathème aux riches « qui, ajoutent maison à
maison, qui joignent champ à champ jusqu'à ce qu'ils
possèdent tout le pays ! » Voilà certes une
conception du droit bien différente de celle des Romains, pour
lesquels rien n'était plus sacré que la
propriété. Ces malédictions ne visaient pas
d'ailleurs les seuls puissants, mais aussi « ceux qui sont sages
à leurs propres yeux et se tiennent eux-mêmes pour
intelligents » et pareillement les joyeux héros «
puissants à boire le vin, vaillants à avaler la cervoise
», qui font de la vigne de l'Éternel un lieu d'orgie.
Ainsi
s'exprime, dès le huitième siècle avant le Christ,
un Isaïe (voir les chapitres I et V du livre de l'Ancien Testament
qui porte son nom). Sa protestation contre la radicale
perversité de l'homme et de la société humaine va
retentir toujours plus vibrante, au cours des siècles suivants,
dans l'âme de ce peuple remarquable; elle prend un
caractère de plus en plus intérieur jusqu'au moment
où Jérémie s'exclame : « Malheur
à moi, ô mère, que tu m'aies enfanté
! » et jusqu'à ce qu'enfin la négation devienne un
principe positif de vie et qu'un prophète — le plus grand — se
laisse par amour clouer à une croix.
Soit donc que nous l'envisagions du point de vue
d'un chrétien
croyant, ou simplement en historien objectif, la figure du Christ ne
nous apparaîtra dans sa vérité que si nous
connaissons le peuple qui l'a crucifié. Seulement, qu'on ne
l'oublie pas, ce qui chez les Grecs et les Romains comptait comme
acquisition positive et devait survivre, c'étaient les actes de
ces peuples; chez les Juifs, tout au contraire, c'est la
négation des actes de ce peuple qui constitue la seule
acquisition positive pour l'humanité. Mais cette
négation, elle aussi, est un fait historique, et qui s'accentue
au cours de l'histoire. Même si Jésus-Christ n'est pas
d'origine juive, comme je le présume ¹), ce serait faire
preuve
du plus super-
—————
¹ On trouvera au chap. III une démonstration
tendant à
prouver
60
L'HÉRITAGE
— INTRODUCTION
ficiel
esprit de parti que de nier que cette grande et divine figure
soit inséparablement et intimement liée au
développement
historique du peuple juif.
Qui pourrait en douter ? L'histoire de la
Grèce, celle de Rome
et celle de la Judée ont laissé leur marque sur tous les
siècles de notre ère et constitué encore, dans
notre dix-neuvième siècle, un facteur de vie : non
seulement de vie, mais d'inhibition, comme un mur dressé
à hauteur d'homme qui bornerait notre horizon et qui nous
empêcherait, dans plusieurs directions, d'apercevoir le champ
des vérités purement humaines. Telle est
l'inéluctable destinée de l'homme : ce qui suscite son
énergie l'enchaîne en même temps. De là
l'importance qu'il convient d'attacher à l'histoire de
ces peuples, quand on traite de l'histoire du dix-neuvième
siècle.
Dans le présent ouvrage, on supposera connus
les faits
eux-mêmes, la chronologie de l'histoire universelle. On tentera
uniquement de déterminer, de la manière la plus
brève et la plus sommaire, les caractères essentiels et
distinctifs de cet « héritage » qui nous vient du
monde ancien. Trois chapitres seront consacrés à cette
entreprise : le premier traitant de l'art et de la philosophie
grecques, le second du droit romain, le troisième de
l'apparition de Jésus-Christ.
PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE
Un dernier avertissement au lecteur, avant de
terminer cet
exposé préliminaire. S'il m'est échappé,
s'il m'échappe encore, d'écrire que ceci ou cela «
devait arriver », cette expression ne signifie aucunement que je
reconnaisse le droit à l'existence d'un dogmatisme
historico-philosophique. Quand nous reportons notre regard du
présent sur le passé, cet examen rétrospectif
autorise la conclusion logique que certains événements
« durent » se produire hier pour qu'aujourd'hui
devînt tel qu'il est devenu. Quant à savoir si le cours
de l'histoire aurait pu être différent de ce qu'il fut,
—————
que le Christ n'était pas
un Juif (au sens de la parenté
de race), un exposé aussi de son rapport intime avec la vie
morale du véritable peuple juif. Pour plus de détails sur
ce peuple, voir le chap. V.
61
L'HÉRITAGE
— INTRODUCTION
c'est
une question subtile qui n'a rien à faire ici.
Intimidé par le bruit assourdissant d'un prétendu «
scientifisme », beaucoup d'historiens actuels montrent à
cet égard des scrupules exagérés. Il est pourtant
bien évident que le présent ne s'éclaire à
nos
yeux que si nous le considérons sub specie necessitatis. Bacon a
dit : vere scire est per causas scire;
cette manière de voir est
la seule scientifique, mais quelle en serait l'application si nous ne
reconnaissions partout la nécessité ? Le mot « doit
» exprime l'enchaînement nécessaire de la cause et
de l'effet, pas davantage; c'est au moyen de notions de ce genre que
nous dorons les poutres du hall étroitement borné
où notre esprit prend ses ébats, sans entretenir pour
cela l'illusion de nous être envolés à travers
l'espace libre. Mais de plus — et l'on n'y saurait accorder trop
d'attention : alors que la nécessité
« configure », il se forme autour de ce point central des
cercles toujours plus étendus, et nul ne saurait nous interdire
— quand notre but l'exige — d'éviter le chemin long et difficile
que tracent les cercles les plus extérieurs, pour prendre notre
point d'observation aussi près que possible de l'axe moteur,
à peine mobile lui-même, c'est-à-dire là
où l'apparente fantaisie se confond presque avec
l'indéniable nécessité.
—————
62
(Page vide)
Dernière mise
à
jour : 16 mars 2008