Here
under follows the transcription of chapter 4 of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
351
CHAPITRE IV
LE CHAOS
ETHNIQUE
On peut selon toute
vraisemblance — et n'en
déplaise
à une prétendue
philanthropie — affir-
mer que
le mélange des races, qui oblitère peu
à
peu les caractères, n'est pas profitable au
genre
humain.
Kant.
352
(Page vide)
353
CONFUSION SCIENTIFIQUE
À ce chapitre sur le
chaos ethnique de l'empire romain en décadence, une
préface est inutile. Par les remarques qui se rapportent
à son objet, dans l'Introduction
général à
la deuxième section de mon ouvrage, le lecteur sait
déjà comment se définit, dans le temps et dans
l'espace, ce terme de chaos ethnique. Ici encore je suppose connues, du
moins en leurs grandes lignes, les circonstances historiques. Mais de
plus, désirant que ce livre réponde avant tout au besoin
de mieux comprendre et de mieux apprécier le dix-neuvième
siècle, il me paraît expédient d'aborder la
présente étude en examinant une question d'actuelle
importance. La nation, la race, ne sont-ce là que des mots ?
Est-il vrai, comme l'affirme l'ethnographe Ratzel, que nous devions
appeler de nos vœux, concevoir pour but et pour tâche, la fusion
de tous les hommes en une unité ? N'apprenons-nous pas
plutôt, soit par l'exemple de la Grèce et de Rome, soit
par celui de l'Imperium pseudoromain, et par maint autre exemple de
l'histoire, que l'homme ne donne toute sa mesure qu'en dedans des
bornes où se forment et se circonscrivent, pour chaque
différent peuple, des caractères nettement empreints et
strictement individualisés ? Se peut-il qu'en l'état
où nous la voyons, avec la multiplicité de ses idiomes si
diversement constitués, développant chacun une
littérature particulière et significative, exprimant
chacun une âme populaire déterminée et unique en
son genre, se peut-il que notre Europe marque un recul sur le temps
où le latin et le grec, volapuks jumeaux, servaient de lien
à tous les sujets romains, devenus autant de sans-patrie ? La
communauté du sang
354 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
n'est-elle rien ? La
communauté du souvenir, la communauté de la foi, se
remplacent-elles par quelque idéal abstrait ? Mais d'abord et
surtout, s'agit-il d'une affaire qui dépende de notre bon
plaisir, et n'existe-t-il pas une loi naturelle aisément
discernable dont il FAUT que notre jugement tienne
compte ? Les
sciences biologiques ne nous enseignent-elles pas que, dans toute
l'étendue du monde animal et végétal, les
variétés exceptionnellement nobles — c'est-à-dire
douées d'énergies corporelles et psychiques
extraordinaires — n'apparaissent que sous des conditions
déterminées qui gouvernent, comme des règles
restrictives, la production de nouveaux individus ? En
considérant cet ordre de phénomènes, tant humains
qu'extrahumains, n'arriverons-nous pas à dégager la
réponse qui convient à cette question : QU'EST-CE
QUE LA RACE ? Et de la conscience de ce qu'est la race, comment
ne procéderait pas l'intelligence de ce que signifie pour
l'histoire l'absence de races ? Voilà bien des points
d'interrogation : c'est le spectacle de ces héritiers directs du
grand patrimoine antique qui nous incite vivement à les poser.
Occupons-nous en premier lieu des races, au sens le plus
général : nous aurons ensuite plus de chances
d'étudier avec profit les circonstances spéciales qui
sont ici en cause et leur influence sur le cours de l'histoire,
c'est-à-dire aussi sur le dix-neuvième siècle.
Qu'entend-on par des
races pures ? D'où viennent-elles ? Signifient-elles quelque
chose historiquement ? quelle étendue faut-il donner à ce
concept ? qu'en sait-on et comment le sait-on, si tant est qu'on en
sache quoi que ce soit ? Y a-t-il un rapport, et lequel, entre ce qu'on
appelle race et ce qu'on appelle nation ? J'avoue que sur tous ces
points je n'ai jamais rien lu qui ne fût plein
d'incohérences et de contradictions, sauf peut-être dans
les ouvrages de quelques spécialistes voués à
l'étude de la nature, mais qui rarement faisaient application
à l'espèce humaine de leur vaste et clair savoir.
Il ne se passe pas d'année sans que des économistes, des
ministres, des évêques, des naturalistes siégeant
en con-
355 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
grès
internationaux, nous assurent qu'il n'y a entre les peuples aucune
différence, aucune inégalité. Des Germains, qui
insistent sur l'importance de la parenté de race, des Juifs, qui
se sentent étrangers parmi nous et rêvent de retrouver
leur patrie asiatique, rencontrent précisément dans les
hommes de science leurs adversaires les plus sévères ou
les plus ironiques. Pour le professeur Virchow, par exemple, les
agitations par où se traduisent ces états d'âme
indiquent « l'éclipse de la saine intelligence humaine
»; il demeure stupide « devant une énigme dont nul
ne sait ce qu'elle signifie proprement, en ce temps
d'égalité des droits ». Cet homme savant n'en
termine pas moins le discours auquel j'emprunte ces citations par le
vœu qu'apparaissent « de belles personnalités,
tranquillement appuyées sur elles-mêmes » ¹).
Comme
si l'histoire entière ne nous démontrait pas que la
personnalité tient à la race de la façon la plus
étroite, que la nature de la personnalité est
déterminée par la nature de la race, et que sa puissance
se lie à de certaines conditions de sang ! Comme si
l'élevage scientifique des animaux et des plantes ne nous
fournissait pas d'assez riches et solides matériaux pour
apprendre à connaître les conditions et le sens de la race
! Est-ce que les races animales dites « nobles » (et fort
justement nommées ainsi), les chevaux de trait du Limousin, les
trotteurs américains, les coureurs irlandais, les chiens de
chasse absolument sûrs, sont un produit du hasard et naissent de
la promiscuité ? Est-ce qu'on les obtient en octroyant
l'égalité des droits aux animaux, en leur
présentant la même nourriture, en les soumettant à
la même discipline ? Non. Elles proviennent d'une
sélection sexuelle, confirmée par de strictes mesures
tendant à préserver la pureté de la
variété
—————
¹) Der Uebergang aus dem
philosophischen in das naturwissenschaftliche Zeitalter,
discours
universitaire 1893, p. 30 et suiv. — Je cite cet exemple entre des
centaines, parce que Virchow est l'un des anthropologues et des
ethnographes les plus travailleurs du dix-neuvième
siècle, et que sa vaste expérience aurait dû, sur
ce point justement, l'inspirer mieux.
356 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
obtenue. Et les chevaux,
mais surtout les chiens, nous donnent toute facilité d'observer
que les qualités d'ordre spirituel vont de pair avec les
qualités physiques; cela est vrai surtout des dispositions MORALES
: on voit des chiens bâtards fort avisés, on n'en
connaît pas qui méritent pleine confiance; ce sont
toujours des coquins. Une promiscuité prolongée entre
deux races supérieures d'animaux conduit fatalement à
l'annihilation des caractères supérieurs de l'une et de
l'autre ¹). Pourquoi l'humanité ferait-elle seule exception
à cette règle ? Un Père de l'Église ne
serait pas
embarrassé de nous l'expliquer, mais convient-il à un
illustre naturaliste contemporain de jeter le poids de sa grande
influence dans la balance de la superstition et de l'ignorance
moyenageuse ? On souhaiterait vraiment à nos autorités
scientifiques, comme remède au dénuement philosophique
dont elles souffrent (ou dont nous souffrons pour elles}, un cours de
logique par Thomas d'Aquin !
En
réalité,
et nonobstant la vaste substructure qui leur est commune, les races
humaines font paraître quant à leur caractère,
quant a leur mentalité, avant tout quant au degré de
leurs aptitudes particulières, des différences aussi
tranchées que celles par où se distinguent entre eux un
lévrier, un bouledogue, un caniche et un terre-neuve.
L'inégalité est un état que le travail de la
nature continue partout d'entretenir; rien d'extraordinaire ne se
produit sans « spécialisation »; chez l'homme,
exactement comme chez l'animal, c'est la spécialisation qui
suscite les races nobles; l'histoire et l'ethnographie
dévoileraient ce secret à l'œil d'un aveugle ! Chaque
race
pure n'a-t-elle pas sa physionomie propre, souveraine, incomparable ?
Comment, sans les Grecs, serait né l'art grec ?
—————
¹) Voir notamment
Darwin : Animals and Plants under
Domestication ch. XV et XIX.
« Free
crossing obliterates characters. » Sur les « soins
superstitieux »
que prennent les Arabes pour conserver la pureté de leur race
chevaline et sur son histoire, on trouve d'intéressants
détails dans Gibbon : Roman Empire, ch.
L; Cf. aussi le Voyage à la
Mecque de Burton, ch. 29.
357 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
Combien la jalouse
hostilité régnant entre les diverses villes de la petite
Hellade eut tôt fait d'imprimer à chacune un aspect
particulier du type familial, un cachet distinctif, une
individualité ! et combien rapidement s'effacèrent ces
différences quand les Macédoniens, puis les Romains,
eurent appesanti sur ce pays leur main niveleuse ! Que resta-t-il,
enfin, de tout ce qui avait conféré un sens
éternel au mot « hellénisme », quand se
furent mêlés avec les vrais Hellènes les flots
toujours accrus d'immigrés non apparentés à eux !
L'égalité, cette idole devant laquelle le professeur
Virchow vaque à ses rites de bonze, trônait maintenant
dans la Grèce cosmopolite : on avait rasé tous les murs,
aboli toutes les frontières. Et la philosophie, pour la plus
grande joie du savant allemand, avait cédé la place
à une « saine intelligence humaine » — si saine
qu'elle n'hésite pas à défier le bon sens.
Seulement la belle personnalité hellénique, sans laquelle
nous ne serions tous encore que des barbares plus ou moins
civilisés, s'était évanouie, évanouie
à jamais. Crossing
obliterates characters.
Si les
hommes qui
seraient le mieux placés pour nous instruire de la nature et de
l'importance des races témoignent d'un tel manque de jugement,
s'ils opposent aux résultats les plus certains de l'observation
la plus abondante des phrases creuses où se trahit un parti pris
politique, quoi d'étonnant que les autres, ignorants des
arguments scientifiques qui viendraient à l'appui de leur secret
instinct, hésitent à le suivre et, ne se résignant
pas à se taire, disent beaucoup de sottises ? Car la question
des races éveille un intérêt de plus en plus
général et, du moment que le savant se dérobe, il
faut bien que le public essaye de s'en tirer tout seul. Lorsque le
comte Gobineau publia, au milieu du siècle dernier, son
génial ouvrage sur l'inégalité des races humaines
¹), personne n'y fit attention, personne ne soupçonna ce
dont il
—————
¹) Essai sur
l'inégalité des races humaines, 1853-55; la
seconde
édition ne parut qu'en 1884, deux ans après la mort de
l'auteur.
358 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
s'agissait; on demeura,
comme le pauvre Virchow, stupide devant une énigme.
Aujourd'hui, tout a changé : l'énigme est
précisément de celles auxquelles la partie la plus
vivante et la plus agissante des nations accorde une attention
passionnée. Mais dans quel dédale de contradictions,
d'erreurs, de préjugés chimériques, se meut encore
l'opinion publique ! Ne voit-on pas Gobineau lui-même — si
étonnamment riche en pressentiments intuitifs que l'avenir
devait confirmer, et si bien, armé de connaissance historiques
— fonder son exposé sur le dogme du peuplement du monde par Sem,
Kham et Japhet : or il suffit d'un seul manque de discernement si
criant
pour qu'une œuvre grave se trouve classée, malgré la
solidité de sa documentation, au nombre des «
fantasmagories scientifiques ». À la première
aberration
de Gobineau s'en rattache une seconde : il postule la pureté et
la noblesse originelle des races, et tient qu'en se mélangeant
dans le cours de l'histoire elles deviennent à chaque
mélange irrévocablement moins pures et moins nobles,
d'où le pessimisme fatal et sans remède de ses vues sur
l'avenir de l'humanité : mais son postulat repose sur une
complète ignorance du sens physiologique que comporte le mot
« race ». Une race noble ne tombe pas du ciel, mais au
contraire elle DEVIENT noble petit à petit, tout
comme le
deviennent les arbres fruitiers; et ce processus d'ennoblissement peut
commencer de nouveau à chaque moment, si une circonstance
d'ordre géographique, historique, etc., ou bien encore un plan
arrêté (comme chez les Juifs), crée les conditions
voulues.
Nous
rencontrons à
chaque pas de semblables contresens. Voilà, par exemple, le
puissant mouvement qui s'intitule « antisémite » :
quoi ! y a-t-il donc identité entre les Juifs et les
Sémites ? Les Juifs ne se sont-ils pas
différenciés par leur développement au point de
constituer une race particulière, une race qui peut et doit
être dite pure ? Est-il certain (nous aurons lieu de le
rechercher) qu'à la formation de ce peuple n'ait pas
préludé quelque important croisement ? Qu'est-ce, d'autre
part,
qu'un Aryen ? Beaucoup en parlent
359 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
et quelques-uns donnent
des précisions. Au Sémite, que nous concevons dans la vie
courante sous l'espèce unique du Juif (et c'est du moins une
représentation concrète, issue de notre
expérience), nous opposons l'Aryen : quelle sorte d'homme est-ce
là ? à quelle représentation concrète
correspond-il ? Il ne faut rien savoir de l'ethnographie pour se
flatter de formuler une réponse catégorique à
cette question. Dès qu'on n'applique pas le terme
« aryen » aux seuls Indo-Iraniens, indubitablement parents
entre eux ¹), on tombe dans l'hypothèse. Les peuples que
nous
avons appris à ranger sous la dénomination de «
peuples
aryens » présentent au point de vue physique de fortes
divergences : on constate chez eux les formes de crâne les plus
variées, et ils diffèrent par la couleur de la peau, des
veux, des cheveux. En admettant même qu'il y ait jamais eu une
protorace indo-européenne commune, comment
méconnaître la signification des matériaux sans
cesse accrus qui font présumer, si loin que l'on remonte dans
la préhistoire de nos nations dites « aryennes », la
coexistence de types non parents, richement représentés
parmi elles, en sorte qu'on pourrait tout au plus affirmer l'aryanisme
de certains individus, mais nullement celui de tout un peuple. La
parenté de langue ne constitue en aucune manière une
preuve péremptoire de la communauté de sang;
l'immigration d'Asie en Europe des groupes que nous appelons «
indo-européens », supposée sur de faibles indices
²), soulève de si grandes difficultés que la science
—————
¹) Même en me
bornant à une affirmation si modeste, puisée aux
meilleures sources qui me fussent connues, il semble bien que j'aie
dépassé les limites de la certitude scientifique. Voici,
en effet, ce qu'écrit Charles de Ujfalvy dans un travail
spécial paru en 1896 sous ce titre : Les Aryens au nord et au
sud de l'Hindou-Kousch : « Le terme aryen est de pure
convention; les peuples iraniens au nord et les tribus hindoues au sud
du Caucase indien, diffèrent absolument comme type et
descendent, sans aucun doute, de deux races différentes »
(p.
15).
²) Et en vertu
d'aphorismes comme l'ex oriente lux
de Pott ou l'« impulsion
irrésistible vers l'Ouest » de Grimm.
360 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
incline de plus en plus
à présumer la résidence immémoriale en
Europe des « Aryens » de ce continent ¹), et
l'hypothèse inverse, d'une colonisation des Indes par l'Europe,
manque de tout fondement.... Bref, cette question est un terrain
mouvant, sur lequel on ne s'aventure volontiers qu'à condition
d'ignorer le péril ! Plus on s'en informe auprès des
spécialistes, moins on y voit clair. À l'origine, ce
furent les
linguistes qui inventèrent ce concept collectif d'« aryen
». Puis vinrent les anthropologues anatomistes; l'incertitude des
inductions linguistiques une fois démontrée, on passa aux
mensurations craniennes; la craniométrie devint une profession
et mit au jour une masse énorme de matériaux
intéressants, mais voici qu'aujourd'hui l'« anthropologie
somatique » paraît menacée du sort que subit la
linguistique. Il a fallu que les anthropologues se fissent voyageurs,
qu'ils entreprissent sur l'homme VIVANT des
observations
méthodiques, et ces observations nous attestent que nous avions
attribué une importance exagérée à la
mensuration des os. Un des meilleurs élèves de Virchow
est arrivé à la
—————
¹) O. Schrader
(Sprachvergleichung und Urgeschichte,
2e éd. 1890), qui a
étudié la question du point de vue purement linguistique
après les Latham, les Benfey, les de Saussure, les Sayce et
beaucoup d'autres, conclut que « la résidence
immémoriale
des Indo-Européens en Europe est prouvée »;
Johannes Ranke (Der Mensch),
accentuant la réaction
commencée par les travaux d'ethnographes comme d'Omalius
d'Halloy
et d'anthropologues comme Broca, tient pour assuré qu'une
grande partie au moins des habitants de l'Europe « furent des
Aryens » dès l'âge de la pierre; et Virchow, dont
l'autorité est d'autant plus grande dans le domaine propre de sa
science qu'il marque un absolu respect des faits et s'interdit de
bâtir des hypothèses darwiniennes sans substance comme
font Huxley et tutti quanti,
Virchow estime que les documents anatomiques
en notre possession autorisent à affirmer : « Les plus
anciens troglodytes d'Europe furent de race aryenne ! »
(cité
d'après J. Ranke, der Mensch
II, 578). — Pour un historique de
la controverse aryenne, voir notamment Isaac Taylor : L'origine
des Aryens, trad. de Varigny (1895); et pour un
résumé
de la question telle qu'elle se présente actuellement; cf.
Deniker : Les races et les peuples
de la terre (1900) p. 375 à
379.
361 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
conviction que c'est une
prétention stérile de vouloir résoudre des
problèmes d'ethnographie en mesurant des crânes ¹).
Toute
cette évolution s'est produite dans la seconde moitié du
dix-neuvième siécle : qui sait ce qu'en l'an 1950 on
enseignera sur l'« Aryen » ? Pour l'instant, je le
répète, le silence s'impose au non-spécialiste
²).
Mais si les spécialistes seuls ont la parole, ne laissons pas de
remarquer qu'ils en font un usage déconcertant, celui-ci nous
certifiant que les Aryens sont « une invention du cabinet de
travail
et non pas du tout un peuple primitif ³) », celui-là
se
portant garant de l'effective parenté de sang des
Indo-Européens, mise hors de doute par la communauté de
leurs caractéristiques partout où on les relève,
de l'Océan Atlantique jusqu'aux Indes 4).
—————
¹) Ehrenreich
: Anthropologische Studien über
die Urbewohner Brasiliens (1897).
²) Quand j'emploie dans
ce livre le mot « aryen », je le prends au sens originel du
sanscrit ârya, « qui appartient aux amis », sans
m'inféoder
à aucune théorie. La parenté dans les
façons de penser et de sentir signifie en tous cas une «
appartenance ». J'ai indiqué dans une note, au
début du chapitre sur le
Droit romain, l'existence d'un
aryanisme MORAL constatée par les grands
juristes Savigny, Mommsen, Jhering, Leist, etc., et consistant dans un
ensemble de
notions juridiques par où se distingue spécifiquement des
Sémites, des Khamites, etc., un certain groupe d'hommes, quelque
diverse que puisse être d'ailleurs, au point de vue linguistique
ou anthropologique, sa composition.
³) R. Hartmann : die
Negritier (1876), p. 185. De même v. Luschan et beaucoup
d'autres
: « Parler d'une race aryenne d'il y a trois mille ans, c'est
émettre une hypothèse gratuite : en parler comme si elle
existait encore aujourd'hui, c'est dire tout simplement une
absurdité », écrit Salomon Reinach dans L'Origine des
Aryens (1892), p. 90.
4) Ratzel, J. Ranke,
Ehrenreich, etc., en général les plus récents
ethnographes et ceux qui ont le plus voyagé. Mais cette opinion
comporte toutes sortes de nuances et d'atténuations, attendu que
la parenté peut résulter de croisements et n'implique pas
nécessairement une origine commune. Ratzel, par exemple, qui
affirme quelque part l'unité de la race indo-européenne
entière (voir Litterarisches
Centralblatt, 1897, p. 1295) dit
ailleurs (Völkerkunde,
1895, II, 751) : « Il n'est ni
nécessaire ni vraisemblable d'admettre que tous ces peuples
soient d'une seule et même origine. » — Il est curieux que
les
négateurs de la race aryenne continuent néanmoins de
parler d'elle, tant elle paraît indispensable
362 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
Voilà,
j'espère, le lecteur suffisamment informé de la grande
confusion qui règne aujourd'hui parmi nous touchant
l'idée de race ¹). Cette confusion n'est pas
nécessaire —
elle
—————
comme working
hypothesis. Ainsi Reinach, après qu'il a
démontré
qu'elle n'exista jamais, disserte plus tard, dans un moment d'oubli,
sur « l'origine commune des Sémites et des Aryens » (op. cit. p. 98). — Ujfalvy, que
nous entendions tout à l'heure
contester la parenté de race des Indo-Iraniens des deux versants
de l'Hindou-Kousch, est arrivé pourtant à une conclusion
générale opposée : il croit à une grande
famille aryenne. De fait, anthropologues ou ethnographes,
historiens
de la religion ou du droit, linguistes, et même les historiens
tout court, peuvent de moins en moins se passer de ce concept de
l'« Aryen ». Ce qui n'empêche pas qu'un
écrivain qui en fait usage, même si cet usage est le plus
prudent et le plus strictement limité, s'expose aux railleries
des scribes universitaire, voire aux outrages de folliculaires
anonymes. Puissent les lecteurs de ce livre mettre leur confiance en la
science plutôt qu'en ses vulgarisateurs patentés et qu'en
tous ceux qui font métier d'entretenir la confusion
anti-aryenne ! Au demeurant, si même il était
prouvé
qu'il n'y eut jamais de race aryenne dans le passé, nous voulons
qu'il y en ait une dans l'avenir : pour des hommes d'action,
voilà le point de vue décisif.
¹) Il s'instruira du
degré où peut atteindre cette confusion dans certaines
têtes en feuilletant Le
Préjugé des Races par
Jean Finot, et aussi le résumé des « opinions de la
presse » joint à la 3e
éd. de cet ouvrage, que MM.
Gabriel Monod, Charles Richet, Jules Claretie, Émile Faguet, Max
Nordau, George Brandès, Lombroso, Stead, H. G. Wells et
beaucoup d'autres seigneurs de moindre importance s'accordent à
proclamer un maître livre, un beau livre, un livre substantiel,
un livre opportun, un livre courageux, un livre bienfaisant, etc.,
etc., attendu qu'il démontre par des arguments
irréfutables « toute l'absurdité de la
théorie des
races » (M. Novicow), et « la vanité de tous les
raisonnements
basés sur l'histoire des peuples européens » (M.
Monod),
et l'inexistence de la science ethnographique (M. Faguet) et l'erreur
pernicieuse des stupidités anthropologiques (M. Wells),
réconciliant du même coup (M. Paulucci dit Calboli)
«
les données de la science avec les aspirations
généreuses de la charité chrétienne »
et
avec les désirs, non moins généreux « des
pacifistes et des humanitaires » (M. Louis Lumet). Or, de toutes
les
thèses du présent ouvrage que Le Préjugé
des Races « réfute » aux applaudissements de
cette galerie
de critiques, il n'en est pas une qui ne revête, en passant par
les mains de M. Pinot, un sens complètement étranger
à celui-qu'on y attache ici, et le lecteur qui m'a suivi se
divertirait à le voir pourfendre avec acharnement des moulins
à vent : soit
363 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
ne l'est pas, veux-je dire, de
notre point de vue d'hommes pratiques, d'hommes d'action,
d'hommes appartenant à la vie, car nous n'avons comme tels
aucunement besoin, pour interpréter les leçons de
l'histoire et comprendre le présent
—————
qu'il me
note de «
gobinisme » sur les points précisément où je
déclare bornés et faux les postulats de Gobineau (telle
la chimère des races originellement pures), soit qu'il oppose
triomphalement les Celtes à mes Germains (qui les incluent
suivant la définition que j'ai soin de donner de ce terme, pris
dans son acception anthropologique la plus vaste), soit qu'il
m'apprenne que l'Allemagne a mêlé à son sang
originel (? !) celui des peuples slaves et celtiques (mélange si
fécond, en effet, que je l'invoque à l'appui d'une loi
essentielle de la formation des races et que j'y insiste à
plusieurs reprises) etc., etc. Je ne perdrai pas le temps du lecteur ni
le mien à rectifier cette sorte d'erreurs — si c'est «
erreurs » qu'il faut dire. M. Finot découvre les motifs de
mes
opinions sur la psychologie des peuples — opinions condamnées,
on vient de le voir, par tant d'illustres autorités — dans le
désir de « plaire aux puissants du jour » :
s'attestant
incapable de concevoir le désintéressement de la
pensée, il autorise par là tous les soupçons sur
ses propres motifs — et c'est un objet dont je n'ai cure.
Dans un opuscule qui
complète son grand ouvrage et qui célèbre — tout
simplement — L'Agonie et la Mort des
Races, M. Finot ne se contente pas
de décocher à l'auteur des Grundlagen les
flèches les plus acérées de son carquois (il
l'appelle « l'anthropologiste favori de l'empereur Guillaume
», et
certes il le désarme par des arguments scientifiques de cette
force). Mais s'élevant aux considérations
métaphysique, il nous invite gravement à concevoir
«
notre supériorité sur les autres animaux » et il
ajoute : « comme notre passé historique ne nous permet
point de rêver à une pureté de sang des yorkshires
ou de certaines espèces de moutons (sic), consolons-nous
d'être des humains au sang mélangé, mais ayant une
âme toujours divine et par cela même perfectible, sans
limites.... » Nous renvoyons volontiers le lecteur à cette
âme divine, qui a donné pour épigraphe au dernier
volume témoignant de sa perfectibilité ces paroles
considérables : « De la vérité, toujours
plus
de vérité. » Dans son ouvrage très important
et rigoureusement objectif : Die
Juden und das Wirtschaftsleben
(1911), le professeur Sombart (que je cite sans nul parti pris, car il
me combat à diverses reprises) prend la peine de marquer en
quelques mots que M. Finot ignore jusqu'au sens scientifique du mot
« race » et ne soupçonne même pas les
véritables données du problème inclus dans sa
définition. Le lecteur peut se reporter à cet ouvrage (p.
400-401), s'il tient à s'édifier sur un objet pour moi
sans conséquence.
364 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
à la
lumière du passé, de nous mettre en quête
d'origines obscures et de causes cachées. J'ai
déjà cité ce mot de Goethe : «
S'enquérir vivement de la cause est à un haut
degré nuisible. » Ce qui apparaît clairement
à tous les yeux doit suffire, sinon pour la science, du moins
pour la vie. La science, il faut naturellement qu'elle continue
à suivre d'obstacles en obstacles, mais aussi de merveille en
merveille, son chemin difficile : elle ressemble à l'alpiniste
qui, chaque fois qu'il croit toucher la cime d'une montagne,
découvre au delà du point atteint, et supposé
culminant, un point plus élevé. Mais, la vie n'est
intéressée que fort indirectement au changement
perpétuel des hypothèses scientifiques; c'est même
une des plus fâcheuses aberrations de notre époque que
celle qui consiste à accorder, dans nos jugements, une
prépondérance excessive aux prétendus
« résultats de la science ». Sans doute, il se peut
que savoir ait pour effet d'éclairer, mais ce n'est pas toujours
le cas et par cette raison, notamment, que notre savoir est, de sa
nature, éternellement flottant. Comment des hommes tant soit peu
clairvoyants douteraient-ils qu'une grande partie de ce qu'ils
s'imaginent savoir aujourd'hui paraisse à leurs
après-venants dans cent, deux cents, cinq cents ans, un
monument de grossière et de grotesque ignorance ? Sans doute
encore il est certains faits que l'on peut tenir pour
définitivement acquis; mais de nouvelles acquisitions
éclairent les anciennes d'un jour nouveau; une étude plus
approfondie des faits connus établit entre eux des relations que
rien n'avait fait prévoir et en modifie la perspective : en
ajustant notre jugement à l'état présent de la
science, nous faisons ce que ferait un peintre qui considérerait
le monde dans les changeantes combinaisons d'images aperçues
à travers un caléidoscope transparent, au lieu de
l'observer avec ses seuls yeux. La science pure (par opposition
à la science appliquée) est un noble jouet; sa grande
valeur intellectuelle et morale réside — au moins pour
une part essentielle — en ceci précisément qu'elle ne
sert à rien : c'est sous ce rapport qu'elle se
révèle
365 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
analogue à l'art;
elle procède de la réflexion qui se tourne au dehors. Et
comme la nature est d'une richesse inépuisable, elle fournit au
moi des matériaux toujours nouveaux, elle en accroît le
stock de représentations, elle prépare à
l'imagination un nouveau monde de rêve en remplacement de
l'ancien, qui pâlit peu à peu ¹). La vie au
contraire,
envisagée purement comme telle, est un tout autre être que
le savoir systématique, un être beaucoup plus stable,
mieux fondé, embrassant davantage; c'est la somme de toute
réalité, tandis que la science même la plus
précise ne nous présente jamais que le réel
dilué, généralisé, et non plus
immédiat. J'entends ici par « vie »
l'équivalent de ce qu'on désigne aussi par le mot «
nature », quand par exemple on dit, avec la
médecine moderne, que par la fièvre la NATURE
accélère le processus d'assimilation et défend
l'homme contre la maladie qui l'a surpris. La nature est justement ce
que l'on nomme « auto-active »; ses racines plongent
à une profondeur où n'atteindra jamais le savoir. Or,
nous qui en tant qu'êtres pensants, sachant beaucoup de choses,
scrutant et rêvant hardiment ce que nous ne savons pas, faisons
certes partie intégrante de la nature non moins que les autres
êtres et objets, et que notre propre corps, je suis convaincu que
nous pouvons nous fier avec assurance à cette nature,
à cette vie. Quand bien même la science nous laisse dans
l'incertitude à une foule d'égards, quand bien même
elle tourne à tous vents comme un moderne parlementaire, et
raille aujourd'hui ce qu'elle donnait hier pour vérité
éternelle, ne nous troublons pas : nous en apprendrons toujours
autant qu'il nous en faut pour la vie. Et puis cette superbe
maîtresse est une compagne dangereuse; elle le exalte l'esprit,
mais elle l'enjôle; elle l'induit en extravagantes
chimères par ses tours de prestidigi-
—————
¹) Le physicien
Lichtenberg dit de même (Fragmentarische
Bemerkungen über
physikalische Gegenstände, 15) : « La science de la
nature est,
à mon sens, une sorte de fonds d'amortissement pour la religion,
quand notre téméraire raison fait des dettes. »
366 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
tation. La science et
l'art sont comme les chevaux qu'attelle Platon au char de Psyché
: et ce n'est pas le moindre rôle de cette « saine
intelligence humaine », dont le professeur Virchow déplore
l'éclipse, que de serrer les rênes de ces nobles coursiers
et de modérer leur allure, crainte qu'ils ne fuient en emportant
sans retour son simple bon sens et son jugement naturel. Par le seul
fait que nous avons qualité d'êtres vivants, nous
possédons une infiniment riche et sûre aptitude à
trouver les solutions justes au moment opportun, même sans le
secours d'aucune érudition. Celui qui interroge sans
prévention, et en toute naïveté., la mère
nature —
« les mères », ainsi que parlent les anciens mythes
— peut être certain de recevoir la réponse qu'une
mère donnerait à son fils : réponse d'une
logique pas toujours rigoureuse, mais réponse essentiellement
juste, intelligible, et visant avec un sûr instinct le bien de
celui qui l'a sollicitée. Il en est ainsi de la question sur le
sens de la RACE : une des plus importantes,
peut-être la plus
vitale, de toutes celles qui se posent pour l'homme.
CE QUE SIGNIFIE LA RACE
Posséder sa
« RACE » dans sa PROPRE
conscience, cela certes est plus
directement convaincant que tous les raisonnements. Celui qui
appartient à une race déterminée, à une
race pure, l'éprouve chaque jour. Le génie de son groupe
ne le quitte pas : ce génie le soutient quand son pied
chancelle, et, comme le daïmon socratique, l'avertit au moment
où il risquait de s'égarer; ce génie exige son
obéissance, et souvent le contraint à des actions qu'il
n'eût point osé entreprendre, parce qu'il n'en concevait
pas la possibilité. Faible et faillible comme tout ce qui est
humain, un tel homme se reconnaît pourtant lui-même (et de
bons observateurs le reconnaissent) à la SÛRETÉ
de son
caractère, et puis au fait que toute sa manière d'agir
porte une empreinte de grandeur simple, qui trouve son explication dans
l'élément typique dépassant la
personnalité. La race élève un homme au-dessus de
lui-même, elle lui confère des capacités
extraordinaires, j'allais dire : surnaturelles, tant elle le
différencie de l'individu issu d'un
367 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
pêle-mêle
chaotique de toutes sortes de peuples; et si d'aventure il se trouve
que cet homme, produit d'une sélection ennoblissante, soit
extraordinairement doué, alors son appartenance raciale le
fortifie, l'exalte de toutes parts, et il devient un génie
dominant l'humanité entière : non parce qu'un caprice de
la nature l'a jeté sur la terre comme un météore
flamboyant, mais parce qu'il s'est dressé vers le ciel comme un
arbre nourri par des milliers et des milliers de racines, vigoureux,
élancé, inflexiblement droit — et ce n'est point
là proprement un individu isolé, mais la somme vivante
d'innombrables âmes tendues dans la même direction.
Quiconque a des yeux pour voir reconnaît d'emblée la
« race » chez les animaux. Elle se montre dans tout leur
habitus, s'atteste en des centaines de détails qui
échappent à l'analyse; mais, en outre, elle se traduit
dans la qualité de leurs actes, car sa possession conduit
toujours à des résultats exceptionnels, extrêmes;
disons même, si l'on veut, exagérés: et cela, du
fait de leur unilatéralité. Goethe soutient quelque part
que c'est la surabondance qui fait la grandeur ¹); la
surabondance,
voilà précisément ce qu'assure aux individus la
race, constituée par sélection de matériaux
excellents. Et, en vérité, ce que nous enseigne tout
cheval de course, tout fox-terrier, tout coq de Cochinchine ennobli par
l'élevage, n'est-ce pas aussi l'éloquente leçon
qui ressort de l'histoire de notre propre espèce ? La floraison
du peuple hellène ne témoigne-t-elle pas d'une
surabondance sans pareille ? cette surabondance ne date-t-elle pas du
moment où s'interrompent les immigrations du Nord et où
les divers groupes d'hommes vigoureux qui ont peuplé la
presqu'île, maintenant isolés, se fondent en une race —
plus riche et plus nuancée là où le sang
apparenté a conflué de sources plus diverses, comme
à Athènes, plus simple et plus résistante
là où une digue a été opposée
à ce mélange, comme à Lacédé-
—————
¹) Materialien zur
Geschichte der Farbenlehre, dans la section sur la
personnalité
de Newton.
368 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
mone ? Et
n'assistons-nous pas à l'extinction de la race, du moment que le
pays, incorporé à un tout plus grand, se voit
arraché à son fier exclusivisme ? ¹)
N'apprenons-nous pas
de Rome la même chose ? N'est-ce pas, ici aussi, d'un
mélange particulier ²) que procède une race tout
à
fait nouvelle, différente de toutes celles qui se formeront plus
tard par ses aptitudes et ses facultés, et douée d'une
surabondance de force ? et la victoire n'accomplit-elle pas ici ce
qu'accomplit ailleurs la défaite — seulement avec une
rapidité bien plus grande encore ? Comme une cataracte le sang
étranger inonda la Rome presque dépeuplée et, du
coup, les Romains cessèrent d'être. S'imagine-t-on
qu'entre tous les Sémites un seul peuple, et le plus
infinitésimal, fût devenu une puissance capable
d'étreindre le monde; si la pureté de la race n'avait
constitué sa loi fondamentale et inébranlable ? En ces
jours où l'on débite tant d'absurdités sur la
—————
¹) Chacun sait que cette
extinction ne se produisit que graduellement, et cela malgré une
situation politique qui eût extirpé instantanément
du monde le caractère hellénique, si les aptitudes de
race n'eussent été ici déterminantes. Longtemps
encore durant l'époque chrétienne, Athènes
demeura le centre de la vie intellectuelle de l'humanité;
Alexandrie faisait plus parler d'elle, il est vrai (le fort contingent
sémite de ses habitants y pourvoyait !), mais quiconque
désirait étudier sérieusement se rendait à
Athènes, jusqu'à ce que l'intolérance
chrétienne fermât pour jamais ses écoles, en l'an
529; on rapporte qu'en ce temps même l'homme du peuple s'y
distinguait encore par « la vivacité de son esprit, la
pureté de son langage et la sûreté de son
goût » (Gibbon, ch. 40). — Un exposé
détaillé et fort attachant des circonstances qui
conduisirent à l'anéantissement de la race
hellénique par l'immigration étrangère est celui
que donne George Finlay : Medieval
Greece, ch. I. Dans le pays
s'étaient installés tout à tour des colonies
militaires romaines de toutes les parties de l'empire, puis des Celtes,
des Germains, des Esclavons, des Bulgares, des Valaques, des Albanais,
etc., qui s'étaient mélangés avec la population
primitive. Les Zakons, nombreux encore au XVme
siècle,
aujourd'hui presque entièrement disparus, passent pour
être les seuls Hellènes purs.
²) Je
résume
à ce sujet l'opinion de Mommsen dans la troisième note
ajoutée au texte de la section intitulée « Idéals
romains », chap. II du présent ouvrage.
369 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
question qui nous
occupe, laissons-nous instruire par Disraéli, qui proclame que
toute la signification du judaïsme réside dans la
pureté de la race, qu'elle seule lui assure force et consistance
et que, comme il a survécu aux peuples de l'antiquité,
il survivra aussi, grâce à sa connaissance de cette loi de
nature, aux groupes ethniques du présent, qui se
mélangent sans mesure et sans méthode ¹).
Que
nous importent les
vastes enquêtes scientifiques sur le point de savoir s'il y a
réellement des races distinctes ? si la race a une valeur ?
comment il se peut qu'elle en ait, etc. ? Remettons les bœufs devant la
charrue et disons : c'est l'évidence même
qu'il y a des races; c'est un fait d'expérience directe que la
qualité de la race possède une valeur décisive; il
vous appartient de rechercher le comment et le pourquoi de ce qui est,
non de le nier pour gratifier votre ignorance. Un des ethnographes les
plus éminents de notre temps, Adolphe Bastian, déclare :
« Ce que nous observons dans l'histoire, ce n'est pas une
transformation des races l'une dans l'autre, ce sont au contraire des
créations nouvelles et complètes que fait surgir de
l'invisible Hadès la force productrice éternellement
jeune
de la nature » ²). À faire la petite traversée
Calais-Douvre, on
croit changer de planète, tant diffèrent entre eux les
Anglais et les Français, malgré leurs multiples liens de
parenté. Et par cet exemple l'observateur s'instruit aussi
de la valeur que possède pour une race son mode de reproduction
le plus pur, celui qui se fonde sur l'endogamie. L'Angleterre est comme
coupée du monde par sa situation insulaire; sa dernière
invasion (pas très nombreuse) remonte à huit
siècles; depuis lors y ont seuls émigré quelques
milliers de Néerlandais, puis quelques milliers de
—————
¹) Voir les romans
Tancred et Coningsby. Dans ce dernier, Sidonia
dit : « La
race est tout; il n'y a pas d'autre vérité. Et toute race
court à sa ruine, qui se montre insoucieuse de préserver
son sang des mélanges. »
²) Das Beständige in den
Menschenrassen und die Spielweite ihrer Veränderlichkeit
(1868), p. 26.
370 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
Huguenots, dans les deux
cas des parents de race : et c'est ainsi que s'est produite la race
indubitablement la plus forte de l'Europe actuelle ¹).
Mais
l'expérience
directe nous vaut encore une quantité d'observations de sorte
différente grâce auxquelles notre savoir revêt une
forme plus déterminée, en même temps que plus
étendue. Considérons, par exemple, en opposition à
la race anglo-saxonne qui est nouvelle et que nous voyons se fixer, les
SEFARDIM ou, comme on dit couramment, les « Juifs
espagnols » ²) : nous apprendrons par eux comment une race
fixée peut, en persévérant dans sa pureté,
se maintenir noble durant des centaines et des milliers
d'années, mais aussi combien il est nécessaire de
distinguer dans un peuple entre les produits de culture noble et les
autres. En Angleterre, en Hollande et en Italie, il existe encore
d'authentiques
—————
¹) « La plupart des
races historiques de l'Europe sont encore en voie de formation.... Seul
l'Anglais actuel représente une race presque entièrement
fixée », note Gustave Le Bon dans ses Lois psychologiques de
l'évolution des peuples, p. 48-49. — Au Japon aussi, un
heureux
mélange, puis l'isolement insulaire, ont été les
facteurs de formation d'une race beaucoup plus forte et (en dedans de
la sphère de possibilités mongoloïdes) beaucoup
mieux douée encore que ne se plaisaient à croire les
Européens. Ils en ont reçu d'assez éloquentes
preuves, depuis que parut la première édition de cet
ouvrage. Aux lecteurs désireux de connaître intimement
l'âme japonaise, on ne saurait recommander un meilleur guide que
Lafcadio Hearn, dont les livres (Kokoro,
Kwaïdan, Chita, Kotto, etc., ont commencé de
paraître en traduction
française (éd. du Mercure
de France).
²) Et portugais. Le mot
Sefarad, qui figure dans le prophète Abdias, v. 20, et en aucun
autre passage de la Bible, a été interprété
comme désignant la ville de Sardes ou celle de Sparte, le
Bosphore — et finalement l'Espagne. Quant aux Askenazim, ou Juifs
allemands et polonais, ils tirent leur nom d'Askenaz, fils de Gomer,
Genèse X, 3: cf. Jérémie LI, 27,
où,
Askenaz s'applique à une contrée voisine de la mer Noire
(d'où les assimilations plus ou moins aventureuses
tentées par des commentateurs avec les divers Ascagne d'Asie
mineure, avec la « lointaine Ascanie » d'Homère,
avec Ascanius
fils d'Enée : quelques-uns, considérant que les Juifs
n'ont pas d'autre nom pour désigner les Allemands, pensent
même trouver une assonance entre Askenaz, Saxons et Scandinaves !)
371 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
Sefardim, mais eu petit
nombre, car ils ne peuvent presque plus éviter le mélange
avec les Askenazim, ou « Juifs allemands » : ainsi les
Montefiore de la génération actuelle ont tous
épousé des représentantes de ce dernier groupe.
C'est dans l'Europe orientale, où les Sefardim non
adultérés fuient le contact des autres Juifs et marquent
une horreur presque comique pour les Askenazim, qu'il faut les
étudier : quiconque a eu l'occasion de le faire me comprendra,
si
j'affirme qu'au spectacle de ces hommes m'est devenue pour la
première fois intelligible la signification du judaïsme
dans l'histoire du monde. Voilà de la noblesse au plein sens du
mot, voilà l'authentique noblesse de race ! Belles statures,
nobles têtes, dignité parfaite dans le discours et dans le
maintien. Le type est « sémitique » — dans
l'acception que nous donnons à ce terme en l'appliquant à
certains Arabes ou Syriens de la catégorie la plus
élevée. Un coup d'œil, et j'avais compris que du milieu
de telles gens eussent pu surgir des prophètes et des
psalmistes, chose qui, je l'avoue, ne m'avait jamais réussi
à l'examen, pourtant attentif, de centaines de « Bochers
» ¹) qu'on rencontre à Berlin le long de la
Friedrichstrasse. Et en effet, si nous lisons avec quelque attention
les livres sacrés des Juifs, nous constatons que la
transformation de leur « monopolythéisme » en un
réel monothéisme cosmique — représentation certes
grandiose, encore que trop mécaniquement matérialiste
pour notre sentiment — ne fut pas l'œuvre du peuple en son ensemble,
mais celle d'une minorité. Bien plus. Cette minorité dut
mener contre la majorité une lutte incessante, et c'est par la
force qu'elle lui imposa sa conception plus noble de la vie : par
quelle force ? par la plus haute puissance humaine, par la
puissance de la personnalité. Le gros du peuple fait
l'impression d'une masse extraordinairement vulgaire,
destituée de toute haute
—————
¹) « Bocher » (de bachur,
« jeune homme ») désigne en hébreu vulgaire
l'étudiant du Talmud, ou simplement l'étudiant, par
opposition à dardeka,
le collégien.
372 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
aspiration : les riches,
durs — de col roide et de faible foi; les pauvres, versatiles, et sans
cesse repris du désir de s'adonner à la plus lamentable,
à la plus répugnante idolâtrie; à moins
toutefois que les prophètes n'aient énormément
exagéré. Mais le cours de l'histoire juive assura la
sélection des éléments moralement
supérieurs; par l'exil, par le processus d'élimination
continuelle dans la Diaspora, conséquence de la pauvreté
du pays et des périls de sa situation, seuls demeurèrent
(d'entre les meilleures classes) les plus fidèlement
attachés à l'idéal national, et ceux-ci tenaient
pour
abominable toute union conjugale — même avec des Juifs ! — dans
laquelle les deux parties ne pouvaient établir incontestablement
leur descendance d'une des tribus d'Israël et confirmer la
pureté de leur extraction par la rigueur de leur orthodoxie
¹).
Aussi leur restait-il peu de choix; car leurs plus proches voisins, les
Samaritains, étaient hérétiques, et dans les
districts plus éloignés, si l'on excepte les
lévites qui se maintenaient en état d'isolement, la
population était
fort
mélangée par de multiples croisements. C'est de cette
façon que la race fut soumise à une véritable
discipline d'élevage. Et quand vint la dispersion finale, ces
seuls Juifs authentiquement purs furent tous, ou presque tous,
déportés en Espagne. Les Romains, en effet,
étaient des politiques trop avisés pour ne pas faire la
distinction nécessaire : et c'est dans l'extrême Occident,
aussi loin que possible du berceau de la race ²), qu'ils
transférèrent ces dangereux fanatiques, ces hommes fiers
dont un simple regard courbait la foule à l'obéissance,
tandis que le peuple juif, en
—————
¹) Les enfants
illégitimes ne sont pas admis dans la communauté par les
Juifs croyants. Chez les Sefardim actuels de l'Europe orientale, une
jeune fille qui est réputée avoir failli n'a pas de
pitié à attendre : des
plénipotentiaires de la
communauté la transfèrent dans un pays étranger,
et l'on ne doit plus entendre parler de la mère ni de l'enfant,
qui désormais passent pour morts. On protège ainsi
l'intégrité du sang contre l'aveuglement de la passion.
²) Voyez, par ex., Graetz
: op. cit., ch. 9 : «
La période diasporique. »
373 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
dehors des limites
étroites de la Judée, ne fut pas exposé à
plus de rigueur que les Juifs de la Diaspora ¹). Et voilà
en
vérité une intéressante leçon de choses sur
l'origine et la valeur d'une « race » : car, de tous
les hommes que nous avons accoutumé d'appeler « Juifs
», il en est relativement bien peu qui descendent de ces purs et
nobles Hébreux; la grande majorité se rattachent aux
Juifs de la Diaspora, à des Juifs qui n'ont pas pris part aux
dernières luttes héroïques, ni même à
celles du temps des Macchabées : ce sont ces Juifs-là, et
puis le pauvre peuple de campagnards demeurés en Palestine et
qui, plus tard, durant les siècles chrétiens, fut
expulsé ou s'enfuit, ce sont eux, les ancêtres de presque
tous « nos Juifs ». Et j'ajouterai : si quelqu'un
désire connaître, par le témoignage de ses yeux, ce
qu'est une race noble et ce qui n'en est pas une, qu'il fasse venir de
Salonique ou de Sarajevo le plus pauvre des Sefardim (ces gens
possèdent rarement de grandes richesses, car ils sont d'une
nonnêteté scrupuleuse) et qu'il le confronte avec un baron
Rotschild ou un baron Hirsch de son choix : il apercevra
aussitôt la différence entre la noblesse que
confère la race et celle qu'octroie un monarque ²).
—————
¹) Ainsi une école
de rabbins très influente subsista longtemps à
Tibériade. Sur cette politique des Romains, voir Théodore
Reinach : Histoire des
Israélites (3me éd.
1903), p. 15
et 16. Sauf le « fisc judaïque » (impôt de 2
francs
par tête versé au trésor de Jupiter Capitolin) et
« quelques actes de persécution isolés et
temporaires »,
Rome, dit l'auteur, « témoigna aux Juifs, comme à
tous
les peuples soumis à sa domination, une parfaite
tolérance. Ils eurent partout le droit de s'assembler librement,
de célébrer des repas communs, de se cotiser pour
subvenir aux besoins du culte, de bâtir des cimetières et
des lieux de prière; on les dispensa du service militaire, peu
compatible avec l'observation rigoureuse de leurs pratiques
cérémonielles. On enleva aux communautés la
juridiction pénale, considérée comme un attribut
de la puissance politique, mais on laissa subsister la juridiction
civile.... » — Sur l'ennoblissement des Sefardim par le sang
gothique,
voir ci-dessous.
²) Les Goths, qui plus
tard passèrent en masse à l'islamisme dont ils furent
les plus nobles et les plus fanatiques champions, avaient auparavant
adopté en grand nombre le judaïsme; un spécialiste
en la
matière,
374 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
LES CINQ LOIS
FONDAMENTALES
On pourrait citer quantité d'autres
exemples. Mais je
crois que
nous avons réuni des données suffisantes pour
procéder
à une analyse méthodique de nos connaissances sur la
race, et pour dégager les principes qui doivent servir de base
à un jugement réfléchi et qualifié touchant
cet objet. Loin de déduire les possibles conséquences
d'états originels hypothétiques, nous suivons la marche
inverse et, de quelques faits positifs, nous inférons les causes
directes de ces faits. L'inégalité des aptitudes,
même entre groupes ethniques manifestement proches parents, est
évidente; mais en outre, pour quiconque y regarde d'assez
près, il est tout aussi évident que parfois, en tel ou
tel lieu, durant tel ou tel laps de temps, un groupe non seulement se
différencie des autres, mais les dépasse et marque avec
éclat sa supériorité, parce qu'en lui s'atteste
une surabondance de dons d'énergie productive. Par quelques
exemples, que chacun multiplierait à plaisir, j'ai essayé
de montrer qu'un pareil phénomène trouve son explication
dans une certaine discipline de la race. Précisant maintenant ce
que nous savons de cette discipline, je vais énoncer les cinq
lois de nature dont nous apparaît dépendante la formation
des races nobles.
1º La condition
essentielle, c'est, sans contredit, l'existence d'une
matière première d'EXCELLENTE QUALITÉ.
Où
il n'y a rien, le roi perd
ses droits. Mais si quelqu'un me demandait d'où vient cette
matière première, je lui répondrais que je n'en
sais absolument rien et que je suis sur ce point tout aussi ignorant
que si j'étais le plus grand des savants. Et puis j'invoquerais
le témoignage du plus universel sage du dix-neuvième
siècle et je dirais avec Goethe : « Cela dont la naissance
se dérobe à nous dans la nuit des temps, il nous
—————
professeur
à
l'université de Vienne, m'assure que la
supériorité morale et intellectuelle, autant que
physique, des Juifs dits « espagnols » et «
portugais », s'expliquerait par ce riche appoint de sang
germanique plus encore que par cette discipline
raciale dont j'ai parlé et dont il ne méconnaît
point au
reste la considérable importance. Je suis incompétent
pour décider si cette opinion est justifiée.
375 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
est impossible de le
concevoir naissant; ce qui est déjà né, ce qui
nous entoure, passe notre intelligence » ¹). Si loin
qu'atteignent nos regards, nous voyons des hommes, nous voyons qu'ils
diffèrent profondément entre eux par leurs aptitudes,
nous voyons que quelques-uns présentent des germes de croissance
plus vigoureux que les autres — et c'est tout. Une seule affirmation
est possible sur le terrain de l'observation historique : c'est qu'un
haut degré d'excellence ne devient manifeste que peu à
peu, grâce au concours de circonstances spéciales, c'est
que cette excellence s'accroît lorsqu'elle est forcée de
se dépenser, tandis que d'autres circonstances ont pour effet
qu'elle dégénère complètement. La lutte par
où s'épuise et périt une matière humaine
qui était faible de nature, cette même lutte trempe les
forces de celle qui était forte; en outre, la lutte pour
l'existence fortifie encore cette souche forte par élimination
des éléments plus faibles. L'enfance des grandes races
connaît toujours les orages de la guerre — même l'enfance
des Hindous métaphysiciens.
2º Mais il s'en faut
qu'il suffise d'hommes braves pour produire cette « surabondance
» qui caractérise la vraie grandeur. Des races comme les
Grecs, les Romains, les Francs, les Souabes, les Italiens et les
Espagnols de l'époque brillante, les Maures, les Anglais, des
anomalies comme les Aryens de l'Inde et comme
les Juifs, sont dues à un RÉGIME
ENDOGÉNIQUE
prolongé : elles se font et se défont sous nos yeux. Si
j'emploie ici, faute d'un meilleur, le mot « endogénie
» (signifiant proprement : mariage au sein du clan), c'est en
élargissant l'acception tribale qui le particularise dans le
langage anthropologique. Il s'agit d'indiquer un état dans
lequel, n'y ayant de relations procréatrices qu'entre les plus
proches parents de race, et toute immixtion de sang étranger se
trouvant ainsi exclue, la race multiplie en
—————
¹) « Was nicht
mehr entsteht, können wir uns als entstehend nicht
denken. Das Entstandene begreifen wir nicht. »
376 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
dedans de la race :
Inzucht, dit l'allemand. On en
a fourni plus haut de frappants
exemples.
3º Mais la reproduction de la race par voie
endogénique, ne conduirait pas au but,
si, dans ce régime de conservation et d'accumulation, ne
s'opérait d'autre part le triage des éléments
à reproduire et de ceux à éliminer. La
SÉLECTION est une loi qui se comprend d'autant
mieux que l'on a
plus de familiarité avec les principes de l'élevage, tel
qu'il se pratique artificiellement pour les plantes et pour les
animaux. On ne saurait trop recommander l'étude de ces
principes, car rien n'enrichit autant nos conceptions des
possibilités plastiques de la vie ¹). Une fois qu'on s'est
instruit des merveilles qu'accomplit la sélection, une fois
qu'on l'a vue à l'œuvre pour produire un cheval de course, ou un
basset, ou quelque « surabondant » chrysanthème,
par élimination méthodique de tout caractère
d'infériorité, on n'aura pas de peine à
reconnaître dans l'espèce humaine l'action du même
phénomène, encore qu'il ne s'y puisse naturellement
manifester avec la même clarté et précision. J'ai
invoqué l'exemple des Juifs : l'exposition des enfants
chétifs en est un autre, et l'on ne saurait nier en tous cas les
bienfaits de cette loi chez les Grecs, les Romains et les Germains; la
dureté des temps auxquels ne survivent que l'homme le plus
robuste et la femme la plus endurante agit dans le même sens
²).
4º
Une autre loi
fondamentale, moins généralement reconnue, paraît
ressortir avec évidence de l'histoire et trouve sa confirmation
dans l'expérience des éleveurs : on peut la formuler an
disant qu'à la formation de toute race extraor-
—————
¹) La littérature
du sujet est énorme. Tout le monde devrait lire au moins
l'ouvrage de Darwin intitulé Animals
and Plants under
Domestication, qui a le mérite d'être simple,
aisément intelligible, et d'une étonnante
variété dans ses exemples. Dans l'Origine des
Espèces le même thème est traité
d'une
manière plus condensée et plus tendancieuse.
²) Jhering
établit avec force que, par exemple, les siècles de
migration eurent pour les Germains le sens d'une sélection de
plus en plus ennoblissante (Vorgeschichte,
p. 462).
377 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
dinaire prélude
sans exception un MÉLANGE
DE SANG. Comme
dit finement Emerson :
« We are
piqued with pure descent, but nature loves inoculation.
» Il est impossible naturellement de rien affirmer à cet
égard touchant les Aryens de l'Inde : leur préhistoire se
perd dans les nuages; par contre, les faits témoignent avec une
parfaite
clarté en ce qui concerne les Juifs, les
Hellènes, les Romains, et ils ne sont pas moins probants quant
aux
nations d'Europe qui se sont distinguées par l'action collective
ou par la production d'un grand nombre d'individus «
surabondamment » doués. Le
prochain chapitre traitera des
Juifs, et j'ai déjà entretenu souvent le lecteur des
Grecs, des
Romains, des Anglais, considérés à ce point de
vue. Je ne
voudrais pas, pourtant, lui épargner la peine de lire une fois
attentivement dans Curtius et dans Mommsen ces chapitres de
début qu'on a coutume de feuilleter plutôt que
d'étudier, parce qu'on se laisse rebuter par l'aspect
rébarbatif des pages hérissées de noms et par le
désordre
même des événements exposés. Jamais, de
fait, n'a eu lieu un mélange aussi accentué et aussi
favorable qu'en Grèce : issues
d'une souche commune, des variétés
caractéristiquement différenciées
se forment dans des plaines diverses que
séparent mers ou montagnes — ici s'adonnant à la chasse,
ailleurs à la navigation, ailleurs encore vaquant paisiblement
aux travaux
de l'agriculture, etc. Puis c'est, entre ces groupes
différencies, un va-et-vient continuel, une
interpénétration
telle que les artifices de l'élevage, s'ils se fussent
employés
ici, n'eussent pu la réaliser plus complètement. Aux
migrations de
l'Est à l'Ouest succèdent des migrations inverses
à travers
la mer Égée. Mais entre temps les groupes de
l'extrême
Nord (en première ligne les Doriens) se sont avancés
jusqu'à l'extrême Sud, refoulant de ce Sud vers leur point
de
départ beaucoup de ses habitants les plus nobles, rebelles
à leur
joug, à moins que ceux-ci ne préférassent prendre
la mer et gagner
les îles ou les côtes helléniques de l'Asie. Or
chacun de ces
déplacements est l'occasion de croisements. Ainsi, par exemple,
loin que les Doriens aillent
378 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
tous peupler le
Péloponèse, beaucoup demeurent en arrière à
chaque étape de leurs longues migrations et se mêlent aux
habitants qu'ils trouvent établis dans ces diverses stations.
Bien plus : ces Doriens primitifs eux-mêmes, que nous nous
imaginons comme un tout uniforme, possédaient une vieille
tradition qui les représentait formés de trois souches
distinctes, et encore une de ces souches était-elle dite race
des « Pamphyles », ou des « gens de toute extraction
» ! Là où se produisit le plus heureux
mélange, c'est là qu'éclate la «
surabondance » des dons : dans la Nouvelle-Ionie et dans
l'Attique. Dans la Nouvelle-Ionie s'ajoutaient des Grecs à des
Grecs, « des Ioniens rentraient dans leur ancienne patrie, mais
ils y rentraient si transformés que, de cette nouvelle fusion
d'éléments originairement apparentés, allait dater
pour la vieille terre ionienne un développement tout à
fait national, mais en même temps extraordinairement
intensifié, riche et — dans ses résultats —
complètement nouveau. » Plus instructive encore est
l'histoire de la formation du peuple attique et tout
spécialement du peuple athénien. En Attique
précisément (comme en Arcadie et nulle part ailleurs), la
population primitive dés Pélasges était
demeurée en place, « elle ne fut jamais expulsée
par une force étrangère ». Mais par son littoral formant
une dépendance de l'archipel, le pays invitait à
l'immigration : elle ne manqua pas de se produire, et de toutes parts.
Si les Phéniciens — des étrangers — se bornèrent
à fonder leurs comptoirs de commerce sur les îles
voisines, des
parents de race, des Grecs, venant de l'un ou de l'autre
côté de la mer, affluèrent dans l'intérieur
et se mélangèrent peu à peu avec ses habitants.
Puis vint l'époque de l'invasion dorienne, facteur de
transformations si profondes et si durables; l'Attique seule fut
épargnée : et c'est vers elle que convergèrent les
fugitifs accourus de tous les points de l'horizon, de Béotie,
cl' Achaïe et de Messénie, d'Argos et d'Égine, etc.
Cette
nouvelle immigration n'est plus celle de populations entières,
mais d'individus qui sont pour la plupart des hommes d'élite,
appartenant à des
379 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
familles
distinguées ou même royales : d'où, pour le petit
pays où ils se fixent, un extraordinaire enrichissement de la
race, ainsi accrue d'éléments nobles et dès
longtemps sélectionnés. Alors seulement, produit de ce
mélange bigarré, nait Athènes, l'harmonieuse
Athènes envers laquelle l'humanité a plus d'obligations
qu'elle n'en établira jamais le compte ¹).
Un peu
de
réflexion nous convaincra que la même loi s'affirme chez
les Allemands, les Français, les Italiens et les Espagnols.
N'est-il pas vrai, par exemple, que les diverses tribus germaniques
sont comme une force élémentaire et purement brutale
jusqu'à ce qu'elles commencent à se mêler entre
elles ? Qu'on voie comment la Bourgogne, si riche en hommes
éminents, doit sa population particulière au
mélange intime des éléments germain et roman, et
en développe l'individualité caractéristique
grâce à son isolement politique prolongé ²).
Les Francs
atteignent la plénitude de leur force, ils dotent
l'humanité d'un type nouveau de l'humain, là où
ils se fondent avec les tribus germaniques qui les ont devancés
et avec les Gallo-Romains, ou encore,
—————
¹) Cf. Curtius :
Griechische Geschichte l. I,
ch. 4 et l. II, ch. 1 et 2. — Le fait que
Gobineau attribue à une infiltration de sang sémitique
les dons intellectuels extraordinaires des Grecs, et en particulier
leurs aptitudes artistiques, est un exemple illustre des
insanités auxquelles se trouvent conduits les plus clairvoyants,
quand ils prennent pour point de départ des hypothèses
erronées, artificielles, contredisant l'enseignement de
l'histoire et celui de la nature.
²) Ce mélange
intime se produisit par le fait que les Burgondes, en se fixant dans le
pays, y vécurent en colons isolés, chacun devenant
l'hospes d'un habitant dont il
s'appropriait deux tiers des terres
cultivées, une moitié des bâtiments et jardins,
tandis que forêts et pâturaux restaient bien commun. Si
faible qu'ait dû être, au début, la sympathie entre
l'aborigène et son hôte malvenu, ils n'en vivaient pas
moins porte à porte, et se sentaient solidaires chaque fois
qu'éclatait avec des tiers une querelle sur des questions
de frontières ou d'autres points de droit ayant rapport à
la propriété : aussi la fusion ne fut-elle pas longue à
s'opérer (Cf. entre autres Savigny : Geschichte des römischen Rechts im
Mittelalter, ch. 5 § 1).
380 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
comme en Franconie,
là où ils forment précisément le point de
réunion des éléments allemands et slaves les plus
différents, la Souabe, patrie de Mozart et de Schiller, a pour
habitants des demi-Celtes; la Saxe, qui a donné au peuple
allemand un si grand nombre de ses gloires, renferme une population
presque complètement imprégnée de sang slave; et
l'Europe n'a-t-elle pas assisté depuis trois siècles
à l'essor d'une nation nouvelle — la Prusse — qui,
procédant de mélanges de sang encore bien plus
accentués, est devenue par la supériorité de sa
force le chef de l'empire allemand ?
Préciser par des
détails ces rapides indications m'entraînerait trop loin
de mon objet. Pourtant, s'agissant de la haute valeur qui s'attache aux
races pures et des moyens par lesquels elles s'obtiennent, je ne
saurais laisser d'insister sur la nécessité, ou au moins,
l'utilité des mélanges de sang. Ce n'est pas seulement
pour prévenir le reproche de ne voir qu'un côté des
choses et d'obéir à un parti pris apriorique, c'est parce
que je crois que les défenseurs de la race ont nui à leur
cause en méconnaissant précisément l'importante
loi des mélanges. Ils sont tombés dans l'erreur qui
consiste à postuler la « race pure » en soi, et
c'est là un concept mystique dépourvu de toute substance,
qui paralyse la pensée au lieu de la stimuler. Ni l'histoire, ni
la biologie expérimentale, ne prononcent en faveur de cette
chimère. La race des pur-sang anglais a été
obtenue par croisement d'étalons arabes avec des juments
anglaises ordinaires (naturellement choisies avec soin), et par
endogénie subséquente, sous cette réserve
toutefois qu'un nouveau croisement entre variétés
s'écartant peu du type, ou avec des arabes, apparaît de
temps en temps désirable; un des êtres les plus nobles
dont se puisse enorgueillir la nature, le « vrai »
terre-neuve, comme on dit, s'est formé par croisement d'un chien
d'Esquimaux avec un chien courant français, puis, grâce
à la situation isolée de Terre-Neuve, il a atteint
à la fixité et à la pureté de son type par
l'effet d'une endogénie prolongée, et enfin,
381 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
lorsque des exemplaires
de sa race ont été introduits en Europe par des amateurs,
le type y est parvenu par sélection au plus haut degré
d'ennoblissement.
Peut-être le
lecteur sourit-il de ce que je cherche si souvent dans l'élevage
des animaux exemples ou analogies ? Mais je tiens que les lois de la
vie sont de grandes et simples lois, qu'elles embrassent et configurent
tout ce qui vit. Nous n'avons pas le moindre
prétexte pour considérer l'espèce humaine comme
une exception; Et puisque en cette matière de
l'élevage — ou de la discipline — des races, nous ne sommes pas
en
mesure d'expérimenter sur l'homme, il faut bien que nous
prenions conseil des essais tentés sur l'animal et sur la
plante. — Mais je n'en ai pas fini avec la loi des mélanges : il
importe d'en considérer encore un aspect. Un
régime d'endogénie persistante, quand il se maintient
dans un cercle très étroit, conduit avec le temps
à la dégénérescence et, notamment, à
la stérilité. D'innombrables expériences dans
l'élevage animal le prouvent. Alors il suffit parfois d'un seul
croisement — borné, par exemple, à quelques sujets dans
toute une meute — pour que la race affaiblie redevienne florissante et
que la puissance prolifique renaisse. Chez les hommes,
l'espiègle Éros pourvoit si libéralement au
rafraîchissement du sang, qu'on a moins l'occasion d'observer les
effets d'un consanguinisme prolongé, encore qu'ils apparaissent
chez certaines familles très nobles, ou royales ¹), dans la
déchéance des aptitudes spirituelles et physiques
²). Il
—————
¹) Voir les indications
dans Haeckel: Natürliche
Schöpfungsgeschichte (8e
leçon); le lecteur français en trouvera de beaucoup plus
détaillées dans P. Jacoby : Études sur la
sélection dans ses rapports avec l'hérédité
chez l'homme.
²) Beaucoup de savants
s'accordent, et surtout s'accordaient, à signaler les suites
fâcheuses des mariages entre proches parents; ce sont les organes
des sens (comme en général le système nerveux)
et les organes sexuels qui paraissent en souffrir le plus. Voir
à ce sujet les cours de George H. Darwin, parus en allemand
sous ce titre : Die Ehen zwischen
Geschwisterkindern und ihre Folgen (Leipzig, 1876). Tout
récemment, un savant qui fait son
étude de la tuberculose, Pettidi, a incri-
382 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
suffit d'ailleurs que les
conjoints ne soient pas trop étroitement apparentés pour
que, appartinssent-ils exactement au même type, la race
bénéficie des précieux avantages de
l'endogénie sans être exposée à ses
inconvénients. Chacun pourtant voit bien qu'ici s'atteste
quelque loi mystérieuse de la nature — une loi si pressante que,
dans le règne végétal où
l'autofécondation (c'est-à-dire la fécondation du
stigmate femelle par le pollen mâle tombé des
anthères qui l'entourent dans la même corolle)
paraît à première vue chose naturelle et
inévitable, on rencontre le plus souvent des appareils
extrêmement compliqués assurant la fécondation
croisée (dans laquelle la poussière de pollen est
transférée d'un individu à un autre par des
insectes, à moins qu'elle ne s'envole au vent ¹). À
considérer cette loi si manifestement essentielle, on peut
présumer que ce n'est pas pur hasard si les races
exceptionnelles procèdent toutes — à l'origine de leur
formation — d'une interpénétration de
variétés diverses : bien
—————
miné
de ce chef
les mariages consanguins, en citant de terribles exemples à
l'appui de sa thèse.
¹) Aux lecteurs que n'a
pas encore passionnés l'histoire naturelle, je ne saurais trop
recommander l'ouvrage de Christian Konrad Sprengel, paru, dès
1793, sous ce titre : Das entdeckte
Geheimnis der Natur im Bau und in
der Befruchtung der Blumen, et qui devrait être
considéré comme une gloire nationale par toute
l'Allemagne; il en existe depuis 1898 une édition en facsimile
(Berlin, Mayer u. Müller). Parmi les publications relativement
récentes, je mentionnerai, de Hermann Müller :
Alpenblumen, ihre Befruchtung durch
Insekten und ihre
Anpassungen an dieselben, avec d'excellentes illustrations qui
sont
chose importante en l'espèce, et Blumen und
Insekten, qui comprend les plantes extraeuropéennes. Sans
doute
y a-t-il peu d'observations qui, pour nous initier aux merveilles les
plus secrètes de la nature par une voie rapide et sûre,
vaillent l'étude des relations vitales réciproques entre
le monde végétal et animal. Que signifie notre savoir,
que signifient nos hypothèses en face de pareils
phénomènes ? Ils nous avertissent d'observer avec plus de
fidélité encore et aussi de modestie, contents de nous
mouvoir uniquement dans le cercle de ce qui nous demeure accessible.
Le présent ouvrage
s'imprimait quand Knuth a publié son Handbuch der
Blütenbiologie. Aux lecteurs français sans doute
est-il
superflu d'indiquer l'Intelligence
des fleurs par Maurice Maeterlinck.
383 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
au contraire, les faits
historiques fournissent de nouveaux motifs d'admettre que le
mélange de sang crée des conditions physiologiques
particulièrement favorables à la constitution de races
nobles ¹).
5º La cinquième
loi, sans introduire d'éléments nouveaux dans le
problème des races, précise, en le restreignant, le sens
de la quatrième : seuls des mélanges de sang tout
à fait DÉTERMINÉS ET LIMITÉS contribuent
à
l'ennoblissement d'une race donnée ou à la formation
d'une race nouvelle. Ici aussi, l'élevage des animaux nous offre
des exemples d'une clarté non équivoque. Il nous enseigne
que le mélange du sang doit être non seulement
limité dans le temps, mais conforme au but poursuivi, et que
l'ennoblissement ne résulte pas de mixtions quelconques et
fortuites, mais rigoureusement dosées et
déterminées. Limité dans le temps, cela veut dire
que l'infusion du sang nouveau doit s'effectuer aussi rapidement que
possible, puis cesser : un mélange persistant mène la
race la plus forte à sa ruine. Ainsi en Angleterre (c'est un cas
extrême) la plus célèbre meute de lévriers,
ayant été croisée UNE SEULE ET UNIQUE FOIS
avec des
bouledogues, gagna en courage et en endurance; mais
l'expérience prouva que ces deux races, en continuant de se
croiser, perdaient leurs caractéristiques respectives, et qu'il
ne restait que des bâtards sans caractère d'aucune sorte
²). Crossing obliterates characters.
Conforme au but poursuivi, cela signifie que CERTAINS
croisements,
mais non pas tous, ennoblissent : il y en a qui, loin d'exercer une
influence ennoblissante, détruisent les deux races en cause;
mais, de plus, il arrive souvent que les caractères
spéciaux et précieux de deux types différents se
montrent rebelles à la fusion, en sorte
—————
¹) Sur cette question de
la nécessité d'un mélange de sang comme
prélude à la formation des races les plus douées
d'énergie productive, consulter notamment Reibmayr : Inzucht und Vermischung beim Menschen,
1897.
²) Darwin : Animals and
Plants under Domestication, ch. 15.
384 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
qu'une partie de la
progéniture reproduit le type d'un des parents, et l'autre le
type de l'autre, mais naturellement sous des traits
altérés, ou bien qu'apparaissent des bâtards
proprement dits, de ces êtres dont le corps fait l'impression
d'un assemblage de pièces disparates, et dont la constitution
spirituelle répond à la corporelle ¹). Notons encore
que
la conjonction de bâtards entre eux entraîne avec une
promptitude vertigineuse la complète décadence de toute
qualité de race saillante et distinctive. Il faut donc se garder
de croire que par l'infusion d'un sang différent la race
s'ennoblisse en tout état de cause et que ses aptitudes
s'enrichissent par l'appoint d'aptitudes étrangères. Ce
n'est le cas que sous de certaines conditions précises et rares,
et moyennant des restrictions rigoureuses : dans la règle, le
mélange de sang a pour effet la
dégénérescence. On remarque notamment ce fait que
la mixtion de deux sortes d'êtres fort
hétérogènes ne conduit à la formation d'une
race noble qu'au cas où elle s'effectue très rarement et
où elle est suivie d'un régime strictement
endogénique (témoin le pur-sang anglais, témoin le
terre-neuve); hors ce cas, le seul mélange
généralement assuré de succès est celui qui
s'effectue entre proches parents, entre représentants du
même type fondamental.
Ici
encore, pour peu que
l'on se tienne au courant des résultats obtenus par
l'élevage, on ne saurait douter que l'histoire des hommes, celle
de nos contemporains comme celle de nos devanciers, n'obéisse
à la même loi. Mais naturellement cette loi ne se discerne
pas aussi aisément dans notre espèce que dans le monde
animal. Nous ne sommes pas en position de parquer un certain nombre
d'hommes et de les prendre pour sujets d'expériences qu'il
faudrait poursuivre pendant plusieurs générations ! Et
puis, ce qu'est au cheval sa vitesse, au chien sa forme d'une
mobilité plastique si
—————
¹) De ce fait aussi
Darwin cite de nombreux exemples. Chacun d'ailleurs en a sous les yeux,
qui observe et compare les chiens de son quartier.
385 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
étonnante, c'est
l'esprit qui en tient lieu à l'homme : c'est là
qu'afflue chez lui toute la force vitale et que, partant, se concentre
sa variabilité; or les différences de caractère et
d'intelligence ne sont précisément pas perceptibles
à l'œil ¹). Mais l'histoire a institué des
expériences de grand style et l'observateur dont le regard ne se
perd pas dans les détails, mais qui s'est accoutumé
à considérer de vastes ensembles, l'observateur qui voit
se dérouler la vie physique des peuples, découvrira
partout des confirmations de notre loi. Si par exemple la race attique
« surabondamment » douée, la race romaine
prodigieusement
avisée et forte, naissent du mélange de plusieurs
variétés, nous constatons que ces variétés
sont étroitement apparentées entre elles, et nobles, et
pures, et que, de plus, par la constitution d'États, elles
s'isolent
pendant des siècles du reste du monde, en sorte qu'elles ont le
temps de s'amalgamer en un type nouveau et solidement fixé.
Dès l'instant qu'au contraire ces États s'ouvrent
à tout
venant, la race court à sa ruine; à Athènes la
décadence est plus lente : c'est que, par un effet de la
situation politique, Athènes n'a rien qui puisse tenter
particulièrement les convoitises, aussi le sang étranger
ne se mêle-t-il au sien que peu à peu, et encore est-ce en
majeure partie le sang de peuples indo-européens ²);
à
Rome, la déchéance
—————
¹) Ne laissons pas
toutefois d'être assurés que, si l'on pouvait instituer
d'artificiels élevages d'hommes, on y obtiendrait des
différences énormes aussi au point de vue corporel,
différences dans les dimensions, les proportions, la
pilosité, etc. À côté d'un grenadier de la
garde
prussienne, qu'on place un nain des forêts vierges du moyen
Congo, dont
la taille dépasse à peine un mètre, dont le corps
est tout entier couvert d'un duvet de poils; et l'on se fera une
idée des possibilités plastiques que recèle en sa
structure le corps humain. — Quant au chien, il n'est pas inutile de
rappeler que beaucoup de savants, et des meilleurs, constatent
l'impossibilité de ramener ses différentes races
à une seule et même souche sauvage (voir la 4e
éd.
de la Zoologie de Claus, II,
458) : de là sa
polymorphie presque inquiétante.
²) En revanche — et c'est
là une observation des plus instructives — le Grec d'Ionie,
exposé aux métissages de toute espèce, disparut
beaucoup plus vite.
386 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
s'accomplit avec une
terrible rapidité : à peine Marius et Sylla ont-ils
fauché la fleur des Romains authentiques et tari ainsi la source
vive du sang noble, que, par l'affranchissement des esclaves, de
véritables flots de sang africain et asiatique inondent le
peuple, et bientôt Rome sera le rendez-vous de tous les
métis du monde, cloaca gentium
¹). Il en est partout de
même. D'une pénétration réciproque de tribus
germaniques séparées, mais proches parentes, proviennent
les Anglais; l'invasion normande ajoute à la mixture un
dernier assaisonnement, qui en fixe la saveur; par contre, les
circonstances historico-géographiques font que les Celtes, dont
le degré de parenté est plus éloigné,
restent à part, et l'on sait qu'aujourd'hui encore ils sont loin
de s'être entièrement fondus dans la race dominante.
Combien stimulante et rafraîchissante l'influence qu'exerce
(à cette heure même) sur la population de Berlin
l'immigration des Huguenots de France, assez étrangers pour
enrichir d'un élément nouveau la vie commune, assez amis
pour que de leurs rapports avec l'hôte prussien résulte
non pas la fabrication de bâtards, mais la procréation
d'hommes au caractère fort et singulièrement bien
doués !
L'Amérique du Sud
nous offre le spectacle inverse : en est-il un plus lamentable que
celui de ses États métis ? Les prétendus sauvages
de
l'Australie centrale mènent une existence bien plus harmonieuse,
plus digne de créatures humaines, je dirais volontiers : plus
sacrée, que ces malheureux Péruviens, Paraguayens, etc.,
nés d'une union illégitime entre deux races inassociables
(quand il n'y en a pas trois ou davantage !), entre deux cultures qui
n'ont ensemble rien de commun, entre deux stades de
développement trop
—————
¹) Il y a longtemps que
Gibbon a reconnu les causes de la décadence de l'empire romain
dans la perversion physique de la race. O. Seeck soutient aujourd'hui
la même thèse, et l'étaye d'une argumentation
détaillée, dans sa Geschichte
des Unterganges der
antiken Welt. L'immigration des
vigoureux
Germains a seule pu assurer pour un siècle ou deux la survie de
l'empire chaotique.
387 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
différents
d'âge et de forme pour s'épouser, produits d'une
fornication contre nature. Rien de plus instructif, d'ailleurs, pour
qui
se préoccupe sérieusement du sens qui s'attache à
la race : il observera dans les républiques
hispano-américaines toutes les sortes de rapports concevables
entre la population purement européenne, la population purement
indienne, et celle qui tient de l'une et de l'autre, et souvent les
complique d'une troisième ou d'une quatrième, et il
reconnaîtra que la dégénérescence va de pair
avec le mélange du sang. Prenons deux cas extrêmes, le
Chili et le Pérou. Au Chili, où une prétention
modeste à la culture n'apparaît pas trop
déplacée, et où règne d'habitude un ordre
politique relatif qui le distingue entre tous ces États ¹),
30 pour 100
des habitants sont encore de pure extraction espagnole, et il suffit de
ce tiers pour arrêter la décomposition morale ²); au
Pérou, qui par contre a devancé les autres
républiques en donnant l'exemple de la banqueroute morale et
de la faillite matérielle, il n'existe presque plus
d'Indo-Européens pur-sang; si l'on excepte de sa population les
Indiens incultes de l'intérieur, elle consiste tout
entière en cholos, musties, fusties, tercerons, quarterons etc.,
provenant de croisements entre Indiens et Espagnols, entre Indiens et
nègres, entre Espagnols et nègres, entre les métis
ainsi formés et les diverses races dont ceux-ci descendent — et
puis encore de la conjonction de ces métis entre eux ! Ajoutons
que beaucoup de Chinois se sont fixés dans le pays, depuis
quelques années.... La voilà à l'œuvre, cette
promiscuité que Virchow
—————
¹) On excepte à
certains égards le Brésil portugais, où les
circonstances sont essentiellement différentes.
²) D'après
Albrecht Wirth : Volkstum und
Weltmacht in der Geschichte
(1901), p. 159, le Chili bénéficierait en outre de ce que
ses Indiens, les Araucans, appartiennent à
une race
particulièrement noble. Restés jusqu'à ces
derniers temps chasseurs et pasteurs nomades (au moins en dehors de la
limite jusqu'à laquelle avait pénétré la
civilisation incasique), ils ont conservé, avec leurs
idées et pratiques religieuses, l'ancienne organisation en
hordes gouvernées par un chef héréditaire
(Deniker: op. cit., p.
629-631).
388 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
et Ratzel appellent de leurs
vœux : nous en pouvons mesurer les
résultats. Cas extrême, je le veux bien, mais d'autant
plus instructif. Si l'énorme puissance de la civilisation ne le
soutenait pas artificiellement de tous les côtés, un tel
État, coupé par un hasard du reste du monde et
abandonné à lui-même, tomberait en peu de temps
à la barbarie — une barbarie non pas humaine, mais bestiale
¹).
Cette fois encore je laisserai le lecteur
compléter par ses
propres réflexions l'examen auquel je l'ai convié. Qu'un
mélange de sang est toujours une affaire dangereuse; qu'à
moins d'observer certaines précautions il ne saurait contribuer
à l'ennoblissement de la race; qu'enfin la multiplicité
des croisements exerce une action infailliblement dommageable et
destructrice — ce sont là des vérités dont on
découvre assez de preuves dans le présent ou dans le
passé pour conférer à notre cinquième loi
de nature le même caractère de certitude qu'aux quatre
précédentes et pour en démontrer l'importance
²).
—————
¹) On sait que les colonies espagnoles ont présenté
des
traits analogues, mais il vaut la peine de noter l'exception que
constitue Porto-Rico, où l'extermination totale des
indigènes caraïbes a eu pour conséquence que la
population indo-européenne s'est conservée pure et
qu'elle s'est distinguée dans cette île par son
application, sa
sagesse, son esprit d'ordre : éclatante illustration du sens que
renferme le mot race.
²) Heinrich Schurtz arrive à cette
conclusion dans son ouvrage
intitulé Altersklassen und
Männerbünde (p. 82) : «
Des croisements féconds ne sont possibles et avantageux qu'en
dedans d'une
certaine sphère de parenté. Si la parenté est
trop rapprochée, réellement et étroitement
consanguine, alors les penchants morbides ne sont pas compensés,
mais intensifiés; si elle est trop éloignée, alors
un mélange favorable des qualités est impossible. »
— Dans
ses Lois psychologiques de
l'Évolution des peuples, Gustave LeBon, de
qui les opinions sont aux antipodes de celles qu'on soutient dans le
présent ouvrage (par exemple en matière religieuse), se
rencontre néanmoins avec l'auteur en des cas nombreux, sur
lesquels j'eusse voulu insister si l'espace ne me manquait. Du tableau
qu'il peint des républiques hispano-américaines il
conclut, avec Agassiz : « Ces croisements effacent les meilleures
qualités, soit du blanc, soit du noir, soit de l'Indien, et
produisent un type indescriptible dont l'énergie physique et
mentale s'est
389 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
Tels sont
donc les cinq principes qui m'ont paru fondamentaux :
qualité de la matière première, endogénie,
sélection, et puis la nécessité de croisements,
mais la nécessité aussi de leur limitation dans le temps
et de leur convenance au but. De ces principes découle cette
conséquence que la formation d'une race d'hommes très
noble dépend entre autres de certaines CONDITIONS
HISTORICO-GÉOGRAPHIQUES : ce sont ces conditions qui,
réalisant ici ce qu'obtiennent
ailleurs les procédés de l'élevage conscient,
pourvoient à l'ennoblissement de la matière
première, à l'endogénie et à la
sélection;
ce sont elles encore, si un astre favorable veille sur les
destinées du peuple à naître, qui suscitent les
mariages de race heureux et empêchent la prostitution du noble
dans les bras de l'indigne. S'il s'est trouvé en plein
dix-neuvième siècle des savants (à commencer par
Buckle) pour enseigner que les circonstances géographiques PRODUISAIENT
les races, rendons-leur le service de ne point nous
souvenir qu'ils portèrent ce défi à l'histoire.
Chacune des lois que j'ai énumérées, et plus
particulièrement les exemples tirés de l'observation de
Rome, de la Grèce, de l'Angleterre, de la Judée
—————
affaiblie.
» Mais surtout il énonce trois conditions
nécessaires pour que des races arrivent à former une race
nouvelle plus ou moins homogène, savoir : « que les races
soumises aux croisements ne soient pas trop inégales par leur
nombre, qu'elles ne diffèrent pas trop par leur
caractère, qu'elles soient soumises pendant longtemps à des
conditions de milieu identiques. » Et touchant la seconde de ces
conditions il écrit : « Les croisements peuvent être
un élément de progrès entre des races
supérieures assez voisines.... Ils constituent toujours un
élément de dégénérescence quand ces
races, même supérieures, sont trop différentes.
Croiser deux peuples, c'est changer du même coup aussi bien leur
constitution physique que leur constitution mentale.... Le premier
effet des croisements entre races différentes est de
détruire l'âme de ces races, c'est-à-dire cet
ensemble d'idées et de sentiments communs qui font la force des
peuples et sans lesquels il n'y a ni nation ni patrie.... Un peuple
peut perdre bien des choses, subir bien des catastrophes, et se relever
encore. Il a tout perdu, et ne se relève plus, quand il a perdu
son âme » (p. 45-47, dans le chapitre qui porte pour titre
:
Formation des races historiques).
390 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
et de l'Amérique du
Sud, nous font clairement apercevoir dans
quelle mesure les conditions historico-géographiques contribuent
à la formation et à la déformation d'une race —
je dirai plus : constituent un facteur décisif de sa
destinée. Et cela me dispense d'insister davantage sur ce point
¹).
AUTRES INFLUENCES
Avons-nous maintenant épuisé la
question des races ? Loin de la ! Ces problèmes biologiques sont
d'une
complexité tout à fait extraordinaire. Ils comprennent,
par exemple, le phénomène si mystérieux encore de
l'hérédité, au sujet duquel les savants les plus
éminents, sans parvenir à s'accorder même sur les
principes, paraissent chaque jour différer plus
profondément d'opinion ²). Et bien d'autres points
d'interrogation se posent, à mesure que notre étude de
la nature se fait plus pénétrante. C'est que
précisément la nature est inépuisable. Si loin que
plonge notre sonde, jamais nous ne touchons le fond. Un exemple. S'il
est aisé d'observer qu'habituellement une race forte
absorbe en peu de temps, et de la façon la plus complète,
une quantité modérée d'éléments
étrangers, il n'est pas moins vrai (et l'on ne doit pas perdre
de vue) que sa capacité d'absorption est limitée et qu'il
y a un
—————
¹) Si par exemple — ainsi qu'on le prétend souvent — le
CLIMAT
de l'Attique avait été l'élément
déterminant, comment expliquer que la génialité de
ses habitants ne se soit manifestée que sous certaines
conditions de race et que, ces conditions abolies, elle ait pour jamais
disparu ? Au contraire, l'influence des circonstances
historico-géographiques nous devient appréciable
à sa juste valeur si nous observons que ces circonstances ont,
pendant des siècles, préservé l'Attique des
bouleversements causés par la migration des peuples, et qu'en
même temps elle leur a dû l'enrichissement de sa population
par des éléments nobles et déjà
sélectionnés, provenant de souches diverses mais
parentes, qui alors s'amalgamèrent pour former une race
nouvelle. — Touchant l'action (les milieux, tant physiques que moraux,
voir les remarques de Gustave LeBon (op.
cit., p. 47-49) qui la
considère presque nulle sur les races déjà
anciennes, solidement fixées par
l'hérédité, très grande au contraire sur
les races en voie de formation, dont les caractères ancestraux
ont été ébranlés par des
hérédités contraires.
²) De ces divergences Friedrich Rohde a
donné un
résumé suggestif dans Entstehung
und Vererbung
individueller Eigenschaften (1895).
391 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
degré de
réceptivité déterminé au
delà duquel le sang saturé se trouble, comme l'atteste la
décroissance de ce qui était caractéristique de
cette race : témoin l'Italie (j'y reviendrai aux chapitres VI
et IX) dans laquelle des générations de vigoureux
Germains, si génialement doués, si fièrement
passionnés, qui avaient préservé la pureté
de leur sang jusqu'au XIVe siècle, se
mêlèrent
dès lors peu à peu avec des Italiques et des Italiotes
complètement abâtardis et finirent ainsi par
disparaître du monde. Crossing
obliterates
characters. En poursuivant les observations de cet ordre, on
remarquera que, dans le cas de croisements entre deux races humaines
qui ne sont pas proches parentes, leur force génitale relative
constitue un facteur dont l'action, persistant pendant des
siècles, élimine graduellement du peuple
mêlé la plus noble part du mélange, et cela parce
qu'en général la force génitale est en raison
inverse de la noblesse de race ¹). Nous en trou-
—————
¹) Le célèbre psychiatre Auguste Forel a fait aux
États-Unis et dans les Indes Occidentales d'intéressantes
études sur la supériorité de force prolifique qui
assure la victoire de races mentalement inférieures. Si le
cerveau du nègre est plus faible que celui du blanc, dit-il en
substance, le nègre l'emporte d'autant sur le blanc par la
reproduction et par la prédominance de ses qualités dans
la progéniture. Aussi le blanc s'en tient-il de plus en plus
écarté, non seulement sous le rapport sexuel, mais sous
tous les rapports, ayant enfin reconnu que le mélange avec les
noirs est la perte de la race blanche. Forel montre par de nombreux
exemples à quel point il est impossible au nègre
d'assimiler notre civilisation plus que superficiellement, et combien
aisément, abandonné à lui-même, il retombe
à sa sauvagerie native. Sur ce point, on peut recommander le
livre de Hesketh Prichard : Where
Black rules White (Haïti, 1900)
à quiconque, imbu du dogme de l'égalité des
hommes, n'a pas encore été saisi d'épouvante en
apprenant ce qu'il advient d'une civilisation quand elle passe, comme
à Saint-Domingue, aux mains des nègres. Forel
lui-même, encore qu'élevé comme naturaliste dans
l'idée d'une humanité partout pareille à
elle-même, conclut sans ambages (d'après le compte rendu
de son voyage publié en 1900 par la Zukunft) : « Dans
l'intérêt des noirs eux-mêmes on doit les prendre
pour ce qu'ils sont et les traiter comme une race tout à fait
subordonnée, de médiocre valeur, et par elle-même
incapable de culture. Voilà ce qu'il fallait une bonne fois
déclarer tout net. » — Sur cette question des
mélanges
392 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
vons un exemple dans l'Europe
actuelle où le nombre des
crânes larges augmente sans cesse et où celui des
crânes longs diminue d'autant, alors que les documents
anatomiques extraits des tombeaux témoignent unanimement en
faveur de la dolichocéphalie prépondérante des
anciens Germains, Slaves et Celtes : beaucoup y voient la preuve
qu'une race étrangère (touranienne comme on disait hier,
ouralo-altaïque, ou de quelque nom qu'on la nomme), d'abord
vaincue par les Indo-Germains, a pris sa revanche en se substituant par
sa force animale à la race mentalement supérieure
¹).
Peut-être conviendrait-il de rattacher à ce fait cet autre
fait, non moins curieux, que les yeux sombres l'emportent de plus en
plus sur les yeux gris ou bleus, parce que ce sont eux que
présentent régulièrement la majorité des
enfants issus de parents ayant des yeux respectivement clairs, et
sombres ²).
Si je continuais dans cet ordre d'idées, nous
aborderions
—————
de race
et de la continuelle victoire des inférieures sur les
supérieures, on consultera avec profit un travail plein de faite
et d'idées par Ferdinand Hueppe : Ueber die modernen
Kolonisationsbestrebungen und die Anpassungsmöglichkeit der
Europäer an die Tropen (dans la « Semaine clinique
» berlinoise,
1901). En Australie, par exemple, s'accomplit sans bruit, mais avec
rapidité, une sélection qui élimine le Germain
blond et de grande taille (si fortement représenté dans
le sang anglais) au profit de l'élément ajouté,
lequel reproduit le type de l'Homo
alpinus.
¹) Johannes Ranke : Der Mensch II, p. 296 et suiv.,
donne de la
question un exposé clair et intelligible pour tous. Plus
approfondie, mais aussi plus difficile à suivre, est
l'étude qu'en fait Topinard dans la seconde partie de
L'Anthropologie. Il est
singulier, toutefois, que ce savant
n'emploie le mot « race » quo pour désigner une
entité
hypothétique, dont l'existence réelle ne saurait
être prouvée en aucun temps : « il n'y a plus de
races
pures. » Mais qui prouve qu'il y en ait jamais eu au sens
apriorique des
postulats anthropologiques ? On n'obtient des races animales pures que
par l'élevage et au moyen de croisements rigoureusement
dosés : pourquoi, chez l'homme, ce serait-il l'inverse ? —
D'ailleurs l'hypothèse touranienne, comme bien d'autres du
même ordre, manque encore de solides points d'appui. Je
reviendrai sur ces questions au chap.
VI.
²) Alphonse de Candolle : Histoire des sciences et des savants
depuis
deux siècles, 2e éd., p.
276.
393 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
un des domaines les plus
épineux de la science actuelle. Mais
j'en ai dit assez pour mon objet. Sans m'inquiéter de
définir la race, je l'ai montrée à l'œuvre dans la
conscience de l'homme, dans les hauts faits du génie, dans les
phases les plus brillantes de l'histoire; puis j'ai insisté sur
les plus importantes des conditions que l'observation scientifique nous
démontre fondamentales pour la formation des races nobles. Il
est fort probable que lorsque interviennent des conditions
opposées, la dégénérescence des
qualités nobles, ou au moins un arrêt dans leur
développement, DOIT s'en suivre : et l'examen du
présent,
aussi bien que du passé, confirme cette présomption. Mais
je me suis gardé à dessein de toute affirmation
imprudente; à travers le labyrinthe de ces questions
compliquées, la voie la plus étroite est aussi la plus
sûre : mon but était seulement d'éveiller dans
l'esprit du lecteur une vive image de ce que j'entends par la
pureté de la race, un vif sentiment de la valeur qui s'y attacha
et qui s'y attache encore pour l'espèce humaine.
LA NATION
Je n'ai pas encore formulé explicitement un
corollaire important
de ma thèse : c'est à savoir, que le concept de race ne
renferme un sens réel qu'à condition
d'être pris dans l'acception la plus étroite possible, et
non pas la plus étendue. Si, nous conformant à un usage
trop répandu, nous désignons par le mot « race
» d'hypothétiques générations qui vont se
perdre dans la nuit des temps, ce mot finira par n'être plus
qu'un pâle synonyme du mot « humanité », avec
adjonction si possible des singes à longue et à courte
queue. Qui dit race ne dit quelque chose qu'autant que ce quelque
chose a rapport aux expériences du passé qui ont
influé sur nous et aux événements du
présent que nous avons vécus. Apprenons donc ce que
représente la NATION pour la race.
Presque toujours c'est la nation, comme
édifice politique, qui
crée les conditions nécessaires à la
formation des races ou du moins qui fournit à leur
activité le moyen d'atteindre le degré le plus intense et
le plus individuel. Là où, comme aux Indes, ne se sont
pas constituées de nations, là aussi se
394 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
sont atrophiées les
forces dont la race avait fait provision.
Malheureusement la confusion qui règne parmi nous touchant la
race a empêché bien des savants, et non des moindres, de
discerner cette haute signification des nations; et, par suite,
l'intelligence des faits capitaux de l'histoire leur est
demeurée trop souvent fermée. Qu'enseignent, en effet, de
fameux historiens du dix-neuvième siècle sur le rapport
entre la race et la nation ?
J'ouvre un volume de Renan — c'est celui qui
contient sa
conférence : Qu'est-ce qu'une
nation ? faite en Sorbonne le 11
mars 1882 et souvent rééditée depuis. Je lis :
« Le fait de la race, capital à l'origine, va donc
toujours
perdant de son importance » ¹). Voilà une
thèse que
des centaines d'autres ont soutenue, mais qui, formulée ici
avec une particulière netteté, s'appuie sans doute sur
de solides arguments. Voyons. Renan allègue le fait que les plus
nobles nations de l'Europe sont celles où le sang est le plus
mêlé. Que de sophismes dans une seule phrase et quelle
incapacité d'entendre une leçon de choses ! La nature et
l'histoire ne nous montrent pas un seul exemple de races
éminemment nobles, présentant une physionomie fortement
individualisée, qui ne soient issues d'un mélange de
sang : et voici maintenant qu'on s'avise de contester qu'une nation
aussi éclatante d'individualité que la nation anglaise
constitue une race, parce qu'elle procède « du
mélange d'Anglo-Saxons, de Danois et de Normans » (sans
parler d'autres groupes étroitement apparentés) !
L'évidence la plus manifeste — à savoir que
l'Anglais nous apparaît comme un être à part,
marqué d'une empreinte aussi caractéristique (sinon plus)
que le Grec ou le Romain des époques brillantes — il
faut la nier au profit d'un postulat inconsistant, arbitraire, à
jamais indémontrable, au nom de cette chimère d'une
originelle « race pure » qu'on dresse à l'origine
des choses ! Deux pages plus haut, Renan avait établi
lui-même, sur le témoignage des décou-
—————
¹) Discours et
conférences, 3e éd., p. 297.
395 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
vertes archéologiques,
que dans les groupes « aryen
primitif, sémitique primitif, touranien primitif », on
rencontre des types de structure corporelle fort diverse, des
brachycéphales et des dolichocéphales, bref, que ces
groupes « n'avaient aucune unité physiologique ».
Mais à quelles contradictions l'homme n'est-il pas conduit,
quand il se met en quête de prétendues « origines
» ! Une fois de plus méditons le mot de Goethe, que j'ai
déjà rappelé souvent : «
S'enquérir vivement de la cause est à un haut
degré
nuisible. » Au lieu de prendre comme elle est la
réalité
donnée, qui s'offre à notre observation, et de nous
contenter d'en découvrir les conditions prochaines et
démontrables, nous retombons toujours dans l'illusion qu'il
nous faut partir de causes lointaines et absolument
hypothétiques, de postulats gratuits auxquels nous sacrifions
sans vergogne le présent et le certain. Ainsi du moins sont
bâtis nos « empiristes ». Quand ils conviennent
qu'ils ne voient pas plus loin que leur nez, nous les croyons sur
parole, malheureusement ils ne voient même pas si loin et vont
donner de ce nez contre des faits gros comme le poing, puis ils se
plaignent des faits et non de leur propre myopie. Quelle sorte de chose
est-ce donc que cette race primitive «
physiologiquement une » dont parle Renan ? Un proche
parent, je suppose, de l'anthropopithèque de Haeckel. Et c'est
pour l'amour de cette bête hypothétique que je dois
consentir à ne pas m'apercevoir que le peuple anglais, le peuple
prussien, le peuple espagnol possèdent un caractère
individuel tout à fait distinctif ? Ah ! mais, objecte Renan,
ils
manquent d'unité physiologique. Bon, mais Renan ignorerait-il
par hasard que l'unité physiologique, c'est le mariage qui la
fait ? D'où tient-il que les Aryens primitifs, s'ils ont
existé, ne soient pas d'abord DEVENUS ? Nous
n'en savons rien,
ni lui, ni moi, ni personne, mais ce que nous savons autorise à
le présumer par analogie. Il y avait parmi eux des têtes
longues et des têtes larges : qui sait s'il n'était pas
nécessaire de les mêler pour produire une race noble entre
toutes ? Le cheval anglais commun et
396 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
le cheval arabe (celui-ci
indubitablement issu d'un ancien croisement)
étaient de même très différents «
physiologiquement » et c'est de leur conjonction qu'est
résultée avec le temps la race animale la plus «
physiologiquement une » et la plus noble du monde : le pur-sang
anglais. Or le grand savant Renan voit se former sous ses yeux — je
veux dire dans le cours des temps historiques — un autre pur-sang dans
cette même Angleterre, le pur-sang humain. Qu'infère-t-il
de là ? Il dit : parce que l'Anglais actuel n'est ni le Celte du
temps de César, ni l'Anglo-Saxon de Hengist, ni le Danois de
Canut, ni le Norman du Conquérant, mais le produit d'une
interpénétration de ces quatre types, on n'a pas le droit
de parler d'une race anglaise. Ainsi, parce que la race anglaise
s'est formée historiquement (comme toutes celles sur lesquelles
nous possédons des renseignements sûrs), parce qu'elle est
quelque chose de tout à fait nouveau et d'unique en son genre, —
par cette raison même elle n'existe pas. Logique de savant !
Aux yeux de l'ignorant (pourvu qu'il les ouvre),
rien n'apparaît
avec plus d'évidence que l'importance des nations pour la
formation des races. Rome, à l'époque impériale,
fut l'incarnation du principe ANTINATIONAL : ce
principe conduisit à la décomposition
raciale et en même temps au
chaos moral et intellectuel. Le salut vint de l'affirmation de plus en
plus tranchante du principe opposé : les NATIONS,
en se constituant,
sauvèrent l'Europe du chaos ¹). Mais la nationalité
politique n'a pas joué toujours, dans la production de races
individualisées, le rôle que nous lui voyons dans notre
culture moderne : il suffit de rappeler les Indes, la Grèce, les
Israélites. Jamais pourtant le problème n'a trouvé
une solution plus belle, plus heureuse et, semble-t-il, plus durable,
que chez nous, Germains. Comme s'ils fussent nés du sol par
magie, dans ce petit coin du monde qu'on appelle l'Europe surgirent une
série d'organismes aussi nouveaux que divers.
—————
¹) Ceci forme l'objet du chap.
VIII.
397 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
Renan estime qu'il n'y eut de
« race » que dans la POLIS
(l'ancienne Cité), parce que là, seulement la restriction
numérique rendit possible la communauté du sang : c'est
absolument faux; nous n'avons qu'à remonter de quelques
siècles en arrière pour compter nos aïeux par
centaines de mille ¹); ce qui se réalisa, dans les
étroites limites d'Athènes, en un temps relativement
court — l'amalgamation physiologique — cela s'opéra chez nous
dans le cours de siècles nombreux, et cela continue de
s'opérer. Bien loin que la formation de la race devienne moins
intense dans nos nations, elle le devient nécessairement chaque
jour davantage. Plus longtemps un certain complex de pays demeure uni
politiquement, plus intime sera cette « unité
physiologique
» exigée par Renan, plus rapide et plus complète
l'absorption des éléments étrangers. C'est un
postulat de nos anthropologues et de nos historiens qu'il dut y avoir,
dans leurs hypothétiques races primitives, des
caractéristiques spécifiques et distinctives,
extrêmement accusées, lesquelles sont entrées
maintenant dans leur période de décroissance :
d'où il résulterait que nous nous acheminerions d'un
état de diversité originelle â un état
d'uniformité de plus en plus prononcée. Ce postulat est
contredit par l'expérience, qui nous enseigne que
l'individualisation est le produit d'une différenciation et
d'une spécialisation croissantes ²). Toute la science
—————
¹) L'économiste Cheysson a calculé qu'en France,
à raison de trois générations par siècle,
chacun de nous aurait dans
les veines le sang d'au moins vingt millions de contemporains de l'an
1000. « Tous les habitants d'une même localité,
d'une même province
ont donc nécessairement des ancêtres communs, sont
pétris du même
limon, portent la même empreinte, et sont sans cesse
ramenés au type
moyen par cette longue et lourde chaîne dont ils ne sont que les
derniers
anneaux. Nous sommes à la fois les fils de nos parents et de
notre race. Ce
n'est pas seulement le sentiment, c'est encore la physiologie et
l'hérédité qui font pour nous de la patrie une
seconde mère » (cité par LeBon,
op. cit. p. 11).
²) » En comparant les crânes des diverses races
humaines, dans le présent et dans le passé, on voit que
les races dont le
volume du crâne présente les plus grandes variations
individuelles sont les plus
élevées en civilisation; qu'à mesure qu'une race
se civilise, les
crânes des indi-
398 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
biologique dément la
supposition qu'un être
organisé apparaisse pourvu de caractéristiques
nettes, qui vont ensuite s'oblitérant graduellement; elle nous
invite bien plutôt
à former l'hypothèse inverse et à imaginer
qu'à ses débuts l'espèce humaine constituait un
agrégat mobile, relativement amorphe et incolore, du sein duquel
se développèrent les types particuliers en accentuant des
divergences d'abord légères et en s'individualisant de
plus en plus fortement; cette hypothèse, toute l'histoire
la confirme pour sa part. Ainsi la marche normale et saine de
l'humanité ne la conduit pas d'un état de
détermination raciale à l'indétermination, mais au
contraire de l'indétermination à un état de
détermination toujours plus nettement empreinte. Il semble qu'en
tous les domaines l'inscrutable nature se plaise à enrichir de
nouvelles individualités le trésor de la vie et que ce
soit là une de ses lois les plus hautes. Aussi la nation —
facteur, presque toujours, du mélange de sang a opérer,
et de, l'endogénie subséquente qui en garantit les effets
—
remplit-elle chez nous, hommes, un rôle décisif :
témoin
l'Europe entière. Renan se demande — c'est une malice — s'il
appartient bien aux Allemands actuels de se dire « germaniques
», attendu que, de leur pays, « tout le Sud a
été gaulois; tout l'Est, à partir de l'Elbe, est
slave ». À Dieu ne plaise que nous disputions sur une
question
de nom, quand la question de fait prête si peu à se
divertir ! Ce que SONT les Allemands de notre
époque (sous quelque
rubrique qu'elle les classe d'ailleurs), ils l'ont fait voir par leur
essor au dix-neuvième siècle et notamment par leurs
savants auxquels Renan devait une si forte part de son propre savoir :
voilà comment s'est affirmée la réalité
d'une race engendrée par l'organisme d'une nation. Et du fait
que la race est un être vivant
—————
vidus qui
la composent se différencient de plus en plus. Il en
résulte que ce n'est pas vers l'égalité
intellectuelle que la civilisation nous conduit, mais vers une
inégalité de plus en plus profonde « (LeBon : Recherches
anatomiques et mathématiques sur les variations de volume
du cerveau et sur leurs relations avec l'intelligence).
399 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
et organisé, non un
mot, il suit qu'elle ne s'immobilise jamais :
elle va s'ennoblissant, ou bien elle déchoit; elle se
développe dans telle ou telle direction et laisse s'atrophier
les facultés qu'elle n'exerce pas. C'est une loi de la vie
individuelle. Or le solide lien national est la protection la plus
sûre contre l'égarement : il signifie
communauté de souvenirs, communauté
d'espérances, communauté de nourriture spirituelle; il
consolide le lien de sang et incite à le resserrer toujours plus
étroitement.
LE HÉROS
Non moins importante que la connaissance du rapport
organique entre la
race et la nation est celle du rapport organique entre la race et sa
quintessence, le génie ou le HÉROS. On
croit communément qu'il
faut choisir entre l'adoration et le dénigrement du héros
: l'une et l'autre attitude témoignent d'une clairvoyance
insuffisante. Je ne répéterai pas ce que j'ai dit
déjà dans l'Introduction générale du
présent ouvrage. Mais maintenant que la question des races a
passé au premier plan de notre étude, nous voyons se
préciser les données de l'autre problème et un
examen attentif nous conduit aux constatations suivantes : l'influence
des individus supérieurement doués au point de vue de
l'esprit est incommensurable dans une espèce qui, comme
l'espèce humaine, doit sa particularité au
développement des aptitudes spirituelles. Incommensurable pour
le mal comme pour le bien. De chaque peuple ces individus
résument la physionomie et l'activité : ils sont les
membres qui le supportent et les membres avec lesquels il travaille,
ils sont le visage qu'il offre à notre contemplation, ils sont
aussi l'œil qui aperçoit le monde sous un certain angle et qui
en transmet l'impression au reste de l'organisme. Mais ils
procèdent de la collaboration du corps entier; ils ne se forment
que par la concentration de son activité vitale; ce n'est qu'en
lui et que par rapport à lui qu'ils acquièrent un prix.
Que m'importe la main, si, fragment d'un bras robuste, elle ne le
prolonge comme son excroissance naturelle ? Que m'importe l'œil, si les
figures rayonnantes qu'il aperçoit ne se reflètent dans
une masse
400 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
cérébrale sombre
et presque amorphe, située en
arrière de lui ? Les phénomènes ne revêtent
un sens qu'en raison de leur liaison avec d'autres
phénomènes. Plus la circulation du sang dans les veines
y répand d'invisibles richesses, plus éblouissante se
déploiera la floraison de la vie, quand auront éclos les
germes ainsi fécondés. Prétendre qu'Homère
a créé la Grèce, c'est énoncer un fait
littéralement vrai, mais d'une vérité trop
incomplète pour ne pas engendrer l'erreur si l'on n'ajoutait :
seul un peuple incomparable, seule une race tout à fait
déterminée et au plus haut degré ennoblie pouvait
produire cet homme, et cette race est celle qui avait cultivé
dans une mesure vraiment « surabondante », entre tous les
autres
dons, le don de la vision et de la configuration ¹). Sans
Homère
la Grèce ne serait pas devenue la Grèce, sans
Hellènes Homère ne serait pas né. La race qui
engendra le grand évocateur de formes vivantes, engendra aussi
le fécond inventeur des figures géométriques,
Euclide, et cet Aristote aux yeux de lynx, ordonnateur des concepts,
et le perspicace Aristarque qui eut avant tout autre la claire vision
du système cosmique, et encore et toujours des « voyants
», ad infinitum. La
nature n'est pas si simple que le
rêve la sagesse d'école : si la personnalité, quand
elle est vraiment grande, constitue selon Goethe notre « bonheur
suprême », encore ne peut-elle croître qu'au sein de
la
grandeur collective. C'est, par exemple, la race entière qui
crée la langue et, par là, certaines possibilités
artistiques, philosophiques, religieuses, voire même pratiques,
mais aussi des barrières infranchissables. Sur le sol
hébraïque n'a jamais pu naître un philosophe, parce
que l'esprit de la langue hébraïque rend absolument
impossible l'interprétation de pensées
métaphysiques; par le même motif aucun peuple
—————
¹) Pour imaginer vivement la prodigieuse force de ces
générations d'hommes qui ont fait souche d'un
Homère, il faut lire la description des citadelles de Tyrinthe
et de Mycènes qui datent de l'époque atridique et qui,
après des millénaires, se dressent encore
inébranlables devant nos yeux.
401 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
sémitique n'a
possédé de mythologie au sens que
prend ce mot chez les Hindous et les Germains. On voit ainsi combien
déterminées sont les voies qu'assigne aux plus grands
hommes l'activité collective de leur race ¹).
Mais la langue n'est pas tout. Les mythes
qu'Homère configura,
il n'en est pas le créateur; Shakespeare porte à la
scène l'histoire qu'a vécue le peuple anglais; Bach et
Beethoven descendent de peuples réputés dès
l'antiquité pour leur chant. Et Mahomet ? Eût-il
élevé les Arabes à ce point qu'ils purent former
une puissance mondiale, si les Arabes, parvenus comme race à un
degré de pureté rarement atteint, n'avaient
possédé certaines qualités d'une sorte «
surabondante » ? Sans la nouvelle variété raciale
que constituent les Prussiens, comment l'édifice qui embrasse
maintenant toute l'Allemagne eût-il été
fondé par le grand Électeur, construit par le grand
Frédéric, couronné par le grand Guillaume ?
LE CHAOS PAR DÉFAUT DE RACES
La première partie de la tâche que me prescrivait le titre
de ce chapitre est achevée. Le lecteur a maintenant
une idée claire et complète de ce que
j'entends par la race et de ce que la race, ainsi entendue,
signifie pour l'espèce humaine. Quelques exemples
empruntés au présent lui ont fait voir aussi les effets
funestes qui résultent de l'absence de races,
c'est-à-dire d'un chaos d'agglomérations humaines
dépourvues d'individualité et de caractère. S'il
prend la peine d'y réfléchir, il pressent dès
maintenant ce qu'implique pour notre culture germanique ce fait que la
culture antique dont elle hérita — et qui forme encore, à
d'importants égards, son assise et même sa charpente —
lui fut transmise
—————
¹) D'après Renan (Peuple
d'Israël I, 102) l'hébreu
ne saurait exprimer « ni une pensée philosophique, ni un
résultat scientifique, ni un doute, ni un sentiment d'infini
». Et encore (ibid. I,
43-49) — « Les racines, dans cette famille de langues, sont, si
j'ose le dire, réalistes
et sans transparence; elles ne se prêtaient ni à la
métaphysique, ni à la mythologie. L'embarras de
l'hébreu pour expliquer les notions philosophiques les plus
simples (dans Job, dans l'Ecclésiaste) a quelque chose
de
surprenant. »
402 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
non par un peuple
déterminé, mais par une tourbe
hétérogène de sans-patrie, qui ne
possédaient pas plus de physionomie que de nationalité,
et d'entre lesquels les plus bâtards parlaient le plus haut —
disons : par le chaos ethnique de l'empire romain décadent. Sur
tout notre développement spirituel pèse jusqu'à ce
jour la malédiction de ce stade intermédiaire vraiment
néfaste; c'est lui qui a fourni leurs armes aux puissances
antinationales, antiraciales, que nous trouvons encore à
l'œuvre durant le dix-neuvième siècle.
Le chaos, nous l'avons vu, date de plus loin que
Jules César, et
il est proclamé par Caracalla principe officiel de l'empire
romain ¹). Partout où atteint l'Imperium, partout le sang
se
mélange profondément; mais remarquons que la production
de bâtards au sens propre de ce mot — c'est-à-dire, le
lecteur le sait, issus du croisement de races non parentes entre elles
ou de races nobles avec d'autres qui ne le sont pas — eut lieu presque
exclusivement dans les parties méridionales et orientales,
là où les Sémites rencontraient les
Indo-Européens — donc dans les capitales, Rome et
Constantinople, puis tout le long de la côte nord de l'Afrique
(comme aussi des côtes de l'Espagne et de la Gaule) et
principalement en Égypte, en Syrie et en Asie mineure.
Il est aussi aisé qu'important d'imaginer
l'étendue de
ce complex de pays. Le Danube et le Rhin, à leur origine, se
touchent presque; leurs bassins sont tellement enchevêtrés
qu'à l'époque des hautes eaux un petit lac situé
près
du passage de l'Albula déverse, assure-t-on, son trop plein d'un
côté dans l'Albula et le Rhin, de l'autre dans l'Inn et
le Danube. Eh bien, si de l'embouchure du vieux Rhin dans la mer du
Nord on
remonte le fleuve qui s'y épanche jusqu'au point le plus voisin
du Danube, et qu'on descende ensuite le cours du
—————
¹) Se reporter à la rubrique intitulée « La Rome
impériale » dans notre chapitre sur le Droit romain,
et
notamment, pour l'édit de l'an 212 octroyant la
citoyenneté à tous les sujets de l'empire et pour les
véritables motifs de l'empereur bâtard, à la
première note de cette rubrique.
403 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
Danube jusqu'à son
embouchure dans la mer Noire, on obtient
ainsi une ligne ininterrompue qui coupe le continent européen
dans la direction du Nord-Ouest au Sud-Est : cette ligne marqua pendant
longtemps la frontière septentrionale moyenne de l'empire
romain, lequel n'établit jamais d'une manière durable sa
puissance plus au Nord ou plus à l'Orient, sauf dans quelques
districts de la Dacie (l'actuelle Roumanie) ¹). Elle partage
l'Europe
(y compris ses dépendances d'Asie et d'Afrique soumises
à Rome) en deux parties presque égales : c'est, je le
répète, dans la partie sud que s'opéra la grande
transfusion du sang; et nous souvenant du titre choisi par Maspero pour
un volume de son Histoire des
peuples de l'Orient classique, nous pourrions à bon droit
parler ici d'une « seconde mêlée des peuples
». En
Grande-Bretagne, il est vrai, de même qu'en Rhétie et dans
la Gaule la plus septentrionale, il n'y eut pas, semble-t-il, de
pénétration réelle malgré la domination
romaine; et dans le reste de la Gaule, ainsi qu'en Espagne, les
nouveaux éléments importés de Rome eurent du moins
quelques siècles de relatif isolement pour se fondre avec les
habitants de ces pays avant qu'il en vînt d'autres, circonstance
qui permit la formation d'une race inédite et fort
caractéristique, la race gallo-romaine. Dans le Sud-Est, au
contraire, et notamment dans tous les centres de culture (je viens de
rappeler qu'il n'en existait pas ailleurs), la «
mêlée » fut générale et
l'abâtardissement d'autant plus profond, d'autant plus
désastreux, que les
—————
¹) Rome, il est vrai, circonscrivit de son vallum une marche
transrhénane et transdanubienne; le limes alors, d'un point
situé au-dessus de Ratisbonne, s'infléchissait vers
l'occident et, du voisinage de Stuttgart remontant vers le nord, il
atteignait le Main à l'ouest de Wurzbourg. Mais ce pays dit
« Décumate » (parce qu'il payait à Rome la
dîme de ses récoltes comme toutes les provinces qui se
soumettaient volontairement}, ce n'étaient pas des Italiens,
c'étaient, au dire de Tacite, « les plus légers des
Gaulois » qui y avaient formé un établissement
hasardeux (Levissimus quisque
Gallorum, et inopia audax, dubiae possessionis solum occupavere.
Voir Moeurs des Germains
XXIX). Cf.
Wietersheim : Völkerwanderung
I, 161 et suiv.
404 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
masses affluant de l'Orient
étaient composées
elles-mêmes uniquement de demi-sang. Ainsi, par exemple, sous
l'espèce des Syriens d'alors, il ne faut nous
représenter ni une nation déterminée, ni un peuple
quelconque, ni une race, mais une agglomération
hétérogène de bâtards pseudohittites,
pseudosémitiques, psendogrecs, pseudopersans, pseudoscythes. Un
certain brillant, de la facilité, souvent cette sorte de
beauté singulière à laquelle ses admirateurs
trouvent un « charme troublant », distinguent un peu
partout les
bâtards (témoin ceux qu'on peut observer chaque jour dans
des villes qui, comme Vienne, sont le rendez-vous des peuples les plus
divers); mais ce qui les trahit aussi, c'est leur extraordinaire
inconsistance, le faible degré de leur force de
résistance, le manque de caractère; ce sont, en un mot,
tous les signes de dégénérescence morale. Si je
mentionne particulièrement le Syrien, c'est qu'un exemple me
parait préférable à une verbeuse
énumération : or le Syrien est le type du bâtard
déraciné, de celui qui a perdu toute connexion ethnique;
et voilà précisément pourquoi il joue un grand
rôle jusqu'à l'invasion des Germains — et encore
après. Nous trouvons des Syriens sur le trône
impérial : le demi-Africain Caracalla leur appartient par sa
mère, Julia Domna d'Emèse, et c'est d'Emèse que
fut importé à Rome le monstre Elagabale, vêtu d'une
robe d'or et de soie qui flottait à la mode des
Phéniciens, peinturluré comme les danseuses qui formaient
sa suite, et accompagné de la Pierre noire dont il avait
exercé le sacerdoce sous le nom de Bassianus. Nous trouvons des
Syriens dans tous les postes de l'administration, dans toutes les
préfectures. Avec leur pendant, le bâtard africain, ils
ont une main dans la codification du Droit, ils ont la haute main dans
la constitution de l'Église romaine universelle.
Considérons de
plus près un de ces hommes : ce sera le meilleur moyen d'obtenir
une vive image de l'Europe civilisée qui fut leur et de ses
industrieux commis-voyageurs en culture. Nous plongerons ainsi le
regard dans l'âme du chaos ethnique.
405 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
LUCIEN
Il n'est personne qui ne connaisse, au moins de nom,
l'écrivain Lucien de Samosate : son brillant talent force
l'attention. Né sur les bords de l'Euphrate, non loin des
premiers contreforts de la chaîne taurique (où habitaient
encore des peuplades énergiques d'origine
indo-européenne), il apprend à baragouiner le grec en
même temps qu'à parler le syrien, qui est la langue du
pays. Tout enfant, il montre des dispositions pour le dessin et le
modelage, et il commence un apprentissage de sculpteur — non pas
toutefois sans qu'un conseil de famille ait
délibéré sur les moyens par lesquels il arriverait
le plus vite à gagner le plus d'argent possible. Cette
préoccupation de l'argent sera pendant toute sa vie, et
nonobstant les richesses qu'il accumulera plus tard, l'étoile
conductrice — non ! ce serait abuser de la comparaison — le mobile
dirigeant du talentueux Syrien. Dans son dialogue Nigrinus il avoue avec
une enviable franchise que l'argent et la gloire sont ce qu'il
préfère en ce monde, et il tient en sa vieillesse un
langage tout pareil, déclarant expressément que c'est le
profit pécuniaire qui l'incite à accepter un haut poste
de fonctionnaire, mis
à sa disposition par Commode (l'empereur gladiateur). Mais
retournons à ses jeunes années. Il se destinait à
l'art, ce projet n'a pas de suites. Dans un écrit illustre —
encore qu'à ma connaissance nul historien n'en ait
apprécié l'intérêt véritable — dans
Le Songe ¹), Lucien nous
informe des raisons pour lesquelles,
abandonnant l'art, il préféra devenir juriste et
littérateur. Deux femmes lui étaient apparues en
rêve : l'une évoquait une répugnante idée de
travail, avec ses mains pleines de durillons, avec sa robe
retroussée et couverte de plâtre; l'autre se recommandait
par un maintien noble et décent comme par
l'élégance des voiles flottants dans lesquels elle se
drapait avec grâce; l'une était l'Art et l'autre.... (que
le lecteur ne cherche pas, s'il l'ignore : il ne devinerait jamais)
l'autre était — la CULTURE ! ²) L'Art
—————
¹) Ne pas confondre avec Le
Songe du savetier Micylle, qui est un dialogue entre le
personnage de ce nom et son coq.
²) On détourne de son sens le mot
παιδεία en le traduisant
par
406 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
présente à son
nouveau disciple, pour enflammer son
zèle, l'exemple de Phidias et de Polyclète, de Myron et
de Praxitèle : pauvre Art ! vains efforts ! La Culture
établit de façon péremptoire que le travail de
l'artiste n'est pas une occupation noble : vêtu d'une souquenille
crasseuse, courbé tout le jour sur sa besogne, celui-ci
mène une vie d'esclave et, fût-il Phidias, on ne le
tiendra jamais que pour un « vil ouvrier », pour un homme
« qui vit du travail de ses mains ». Combien avisé,
en revanche, celui qui préfère à l'Art la
Culture ! À ses yeux s'ouvre une merveilleuse perspective
d'honneurs,
de
louanges, de distinctions, de grands et fructueux emplois. « Si
tu suis mes conseils.... toi dénué, toi fils d'un homme
inconnu, toi qui délibères si tu embrasseras un
état ignoble, je te prédis que tu seras sous peu l'objet
de l'envie et de la jalousie universelles.... On admirera ton costume
aussi riche que le mien.... On te déférera partout la
première place.... Quand tu te montreras dans les rues,
quiconque t'apercevra, poussant du coude son voisin et te
désignant du doigt, dira : le voilà., c'est lui ! »
¹) La Culture parlait encore que déjà Lucien,
convaincu,
avait opté pour elle : « Sans attendre la fin du discours,
je prononçai. J'abandonnai la laide ouvrière et l'ingrat
labeur, pour passer du côté de la Culture. »
Aujourd'hui sculpteur, demain avocat : à qui est né sans
orientation déterminée, tous les choix sont possibles;
pour qui dirige sa course vers l'argent et la gloire, nul besoin de
regarder en haut — nul risque non plus de tomber dans un puits, comme
ce brave homme d'astrologue contre qui LaFontaine, qui lui ressemble,
avoue s'être trop emporté, car il y admire l'image
—————
Science
ou par Éloquence; et le contexte prouve qu'il ne s'agit pas ici
d'éducation d'enfant. — Quant à la femme qui s'intitule
au début non pas « l'Art » tout court., mais «
l'Art de tailler
des Hermès », elle se désigne plus tard par le mot
Τέχνη seul; d'ailleurs les allusions à Phidias et aux autres
sculpteurs ne laissent place à aucun doute.
¹) De ce couplet le dix-neuvième
siècle a entendu un
écho affaibli : « quand on nomme les meilleurs noms, alors
on nomme aussi le mien » Henri Heine).
407 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
« De ceux qui
bâillent aux chimères
Cependant qu'ils sont en
danger,
Soit pour eux, soit pour
leurs affaires. »
On se
tromperait en prêtant au Songe
de Lucien une
arrière-pensée de satire : il en fit la matière
d'un discours prononcé plus tard dans sa ville natale, — alors
qu'il s'y remontrait chargé d'or et de lauriers — et il
proposa sa propre carrière en exemple — c'est lui qui nous le
dit — à la jeunesse de Samosate. La satire, elle est dam cette
carrière même : toute la destinée d'un Lucien et de
ses pareils semble une satire — et combien amère ! — de la vie
des vrais grands hommes : mais à cette satire-là un
Lucien ou ses pareils, avec tout leur esprit, ne comprendront jamais
rien ¹).
Ayant choisi la Culture, Lucien, pour se cultiver,
se rendit à
Antioche. Sans doute Athènes n'avait pas cessé
d'être la vraie école du savoir et du goût; mais un
certain snobisme la réputait vieux jeu, et la jeunesse
cosmopolite de l'empire romain subissait beaucoup plus fortement
l'attrait de la syrienne Antioche ou d'Éphèse, la
soi-disant
hellénique, en réalité complètement
adultérée dès le IIe
siècle. À Antioche,
Lucien étudia le droit et l'éloquence; trop intelligent
pour ne pas s'offusquer des attentats contre la langue grecque que
commettaient innocemment ses maîtres, il conçut la valeur
d'un style pur et partit pour Athènes. À peine y avait-il
suivi
quelques leçons qu'il s'enhardit — trait significatif — à
se produire publiquement comme avocat et comme orateur. Si prompt
qu'il fût à s'instruire, il avait omis d'apprendre une
chose : ce qui sied. Les Athéniens le lui firent entendre; ils
rirent du « barbare » qui voilait sa nudité sous les
oripeaux d'une culture empruntée, et le « barbare »
distingua dans cet accueil un signe du ciel. Il repartit, cette fois
à la recherche d'un lieu où l'on se montrerait moins
exigeant en matière de goût, et, sitôt
débarqué à Massilia, comprit
—————
¹) Comment sans cela un Henri Heine oserait-il, ainsi que je viens
de
le rappeler, s'égaler à un Goethe !
408 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
qu'il l'avait trouvé.
Ce port phénico-diasporique,
où venaient d'arriver des milliers de Juifs palestiniens, avait
reçu d'eux une empreinte si marquée qu'on l'appelait
« la
Ville des Juifs », encore qu'il présentât bien
d'autres exemplaires d'humanité : Gaulois, Romains, Espagnols,
Ligures — et le reste ! Malgré la diversité de leur
origine, les Marseillais de ce temps paraissent s'être
accordés sur l'opinion qu'ils se faisaient de leur
mérite, car Massilia prit dans leur bouche le nom de
Nouvelle-Athènes. Or la nouvelle Athènes consola Lucien
de
l'outrage que lui avait infligé l'ancienne. Il y demeura
plusieurs années et y fit une fortune. Non pas, il est vrai,
comme avocat; dans cette profession, qui eût exigé une
étude sérieuse du latin, la concurrence était
grande et, à Antioche même, Lucien ne s'était point
distingué particulièrement comme juriste. Ce dont
avaient le plus besoin les marchands enrichis qui peuplaient son
actuelle résidence, c'était — il s'en avisa tout de suite
— de culture, de culture « moderne » et de « moderne
»
savoir-vivre. Eh bien, la Culture n'était-elle pas
l'idéal de Lucien, son rêve ? N'avait-il pas
étudié à Antioche et « parlé en
public » à Athènes ? Il donna des
conférences et les Néo-Athéniens, loin de lui rire
au nez, payèrent tous les cachets qu'il lui plut d'exiger. Et
puis il parcourut la Gaule entière avec un assortiment de
discours d'apparat pour toutes les occasions imaginables; on gagnait
gros à ce métier, que bien d'autres exerçaient
alors : célébrant aujourd'hui les vertus d'un mort qu'ils
n'avaient jamais rencontré vivant, le lendemain rehaussant
l'éclat d'une fête religieuse donnée en l'honneur
de
quelque divinité locale gallo-romaine, dont un Syrien ne pouvait
pas même prononcer le nom. Si le lecteur veut se faire une
idée de tout ce verbiage, qu'il se procure la Florida
d'Apulée, un contemporain, également métis, mais
africain ¹) : c'est un
—————
¹) Apulée se vante expressément de ses origines
mélangées. Ayant d'ailleurs étudié, lui
aussi, en Syrie et en Égypte, et voyagé en Grèce,
il se
rapproche beaucoup de Lucien par la marche de son
éducation et le degré de sa culture.
409 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
recueil de couplets oratoires
plus ou moins développés,
de morceaux à effet pouvant s'intercaler dans n'importe quelle
harangue à cette fin que l'auditoire, qui les impute à
une soudaine et magnifique inspiration de l'orateur, éclate en
transports ou demeure abasourdi devant ces témoignages d'un
vaste savoir, d'une verve imprévue ou d'une vibrante
sensibilité. Il y a là, en stock, de quoi répondre
à tous les besoins : qui demande une pensée profonde ?
qui, un trait de satire ? qui, une anecdote spirituelle ? Voici les
compliments empressés d'un humble et respectueux sujet;
préférez-vous des menaces, s'agit-il d'attiser des
convoitises, tournez la page, passez au comptoir « Liberté
»; ou s'il vous faut simplement quelque phrase bien
tournée pour vous excuser de n'avoir rien préparé,
voyez à gauche; on y débite aussi des formules de
remerciements pour les surprises que pourraient vous ménager
vos admirateurs.... Ces choses-là peignent un homme, et non
seulement lui, mais — pour parler avec Lucien — toute une
« culture ». Si par hasard quelque lecteur a entendu le
prince Bismarck, dans un de ses grands discours, chercher
péniblement ses mots, il me comprendra.
Aux approches de la quarantième année,
Lucien quitte la
Gaule. Se fixer en un lieu détermine, lier durablement son
destin à celui d'un pays quelconque, il n'y songe pas;
d'ailleurs son époque est veuve de nations. S'il fait à
Samosate une passagère apparition, ce n'est pas qu'il
cède à un besoin de son cœur, c'est tout simplement,
nous avoue-t-il, « pour se montrer riche et bien mis à
ceux qui l'ont connu pauvre ». Puis il retourne
à Athènes, mais cette fois il s'y impose un prudent
silence et s'y voue pour longtemps à l'étude de la
philosophie et de la science, s'efforçant sincèrement de
découvrir enfin ce que peut bien recéler cette culture
hellénique tant vantée. Et, certes, c'est de la part de
cet homme un trait presque touchant qu'il reconnaisse, après
vingt ans passés à enseigner la « culture »
hellénique moyennant finances, n'en avoir pas compris le premier
mot. J'y vois la preuve de dons peu communs, et c'est bien pourquoi je
l'ai choisi
410 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
entre tant d'autres. Dans ses
écrits, outre le talent de conter
prestement, on note mainte remarque pénétrante
insérée au milieu des bons mots et des facéties
sans nombre; parfois même on perçoit dans le rire l'accent
de la douleur. Mais que pouvait-il résulter de ces efforts ? Peu
de chose, ou même rien. Les âmes humaines ne sont pas
déplaçables à volonté comme des
dames sur un
damier. Croire qu'un homme donné devenait à
Athènes un autre homme par l'effet d'une instruction
supérieure, c'était aussi raisonnable qu'il l'est
aujourd'hui d'espérer, avec le professeur Virchow, que les
étudiants de Berlin deviendront de « belles
personnalités » grâce à l'influence
universitaire, s'ils n'en étaient pas déjà lors
de leur immatriculation. Le savoir de l'homme ne se rattache à
rien si étroitement qu'à son être ou, en d'autres
termes, qu'à sa particulière façon d'être,
qu'à son organisation déterminée. Savoir, dit
Platon, c'est se souvenir : la biologie actuelle a modifié
légèrement cette formule, mais elle ratifie au fond
l'opinion du philosophe. À prendre les mots dans leur sens le
plus
propre et le plus plein, on peut affirmer que chaque homme n'est
capable de SAVOIR que ce qu'il EST.
Lucien éprouva
lui-même que tout ce qu'il avait appris et enseigné jusque
là n'était que faux semblant : une poussière de
faits, non l'âme d'où ces faits émanent;
l'enveloppe, sans le corps; la coque, sans l'amande. Lorsqu'il s'en
fut bien convaincu et qu'il brisa la coque, que trouva-t-il ? Rien.
Naturellement ! La nature commence par former l'amande, et la coque
n'est qu'une accrescence ultérieure; le corps, d'abord,
naît :
alors on l'enveloppe; il faut que batte un cœur de héros pour
que s'accomplissent les actes héroïques. Lucien ne trouva
rien sous la coque brisée, ou plutôt ne trouva que cela
qu'il y pouvait trouver : Lucien lui-même; dès qu'il eut
arraché de son corps les oripeaux de droit romain et de
poésie hellénique qui en voilaient la nudité, il
découvrit un métis syrien doué de talents divers,
un bâtard issu de cinquante mixtions s'adultérant l'une
l'autre, le même personnage qui jadis — avec le sûr
instinct
411 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
de la jeunesse — avait
méprisé Phidias comme vil ouvrier
et choisi sa propre voie de manière à parvenir, avec un
minimum de peines, à un maximum de biens — y compris
l'admiration de la foule.
Quand tous les philologues du monde m'assureraient
que Lucien fut un
adversaire hardi de la superstition, qu'il abonde en remarques
profondes sur la religion ou la philosophie, etc., cela ne changerait
rien à mon opinion. Il m'apparaît proprement incapable de
savoir même ce que signifie la philosophie ou la religion. Dans
plusieurs de ses écrits — par exemple dans Icaroménippe
ou Le voyageur aérien,
dans Les sectes à l'encan,
etc. —
il expose coup sur coup tous les « systèmes » dont
il a connaissance : or, ce qu'il en a retenu, ce sont les traits les
plus superficiels, les formules sans lesquelles la manifestation d'une
pensée serait impossible, mais qui ne sauraient en
vérité être confondues avec elle. Et quand il
traite de religion, il fait de même. Aristophane avait
raillé comme raillera Voltaire : chez ces deux hommes la satire
procède d'une pensée positive et constructrice; partout
perce leur amour fanatique pour la sorte particulière de peuple
à laquelle ils appartiennent, pour cette communauté
formée par des liens de sang solides et déterminé,
qui entoure et soutient chacun d'eux de tout ce qu'elle comporte de
traditions, de foi, de gloires nationales. Lucien, lui, raille comme
raillera Heine ¹) : c'est chez l'un et l'autre la même
absence
de propos élevé, de conviction profonde ou même de
réelle compréhension. Telle une épave sur
l'océan, Lucien erre sans but à travers le monde et ne
se sent chez lui nulle part. Il ne manque pas de nobles aspirations,
mais d'un objet auquel il se pourrait sacrifier; excessivement
instruit, il n'en est pas moins le type de ces ratés de la
culture dont Caldéron dit qu'ils savent tout et ne comprennent
rien.
—————
¹) Seulement cette seconde comparaison est quelque peu boiteuse,
attendu que Heine appartenait à un peuple
déterminé et, par suite, possédait une
physionomie plus nettement accusée.
412 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
Je me
trompe. Il comprenait quelque chose — et c'est cela qui fait
pour nous toute sa valeur d'écrivain. Il comprenait l'esprit
congénère du sien. Ce monde abâtardi, perverti,
déchu qui l'entourait, il l'évoque et il le fouaille
comme seul le pouvait faire un homme qui y appartenait et qui en
connaissait par expérience les motifs et les méthodes : ICI,
l'amande n'est pas absente de la coque. Voyez les
délectables satires contre les critiques d'Homère, contre
la classe des savants corrompue jusqu'aux moelles, contre les
charlatans de tout ordre : religion, médecine, etc., contre les
parvenus ignares et gonflés de vanité — on pourrait
allonger la liste à plaisir, mais il suffit pour rappeler ce
dont
Lucien était capable, quand l'expérience qu'il avait du
monde fournissait un aliment à son talent. Et je crois qu'il
apparaîtra complet au regard du lecteur si j'ajoute que son
second séjour dans la ville d'Athènes, à
défaut de lui apprendre en quoi consiste la mythologie ou la
métaphysique et de quel bois sont faits les héros, lui
devint pourtant une source de nouveaux et considérables revenus.
C'est là, en effet, qu'il se mit à écrire avec
assiduité, c'est là qu'il donna ses dialogues des dieux
et ses dialogues des morts, c'est là qu'il composa très
probablement la plupart de ses meilleurs ouvrages. Pour avoir
adapté à un genre léger cette forme
dialoguée qu'il manie d'ailleurs avec une remarquable aisance,
il se décerna à lui-même un titre honorifique et
se dit « le Prométhée des Écrivains ».
Le
premier Prométhée nous avait dotés du feu.
Reconnaissons que nous devons au deuxième le feuilleton. Son
invention lui rapporta gros, d'autant qu'il y joignit, pour la mieux
exploiter, la carrière de conférencier. Ayant repris sa
vie nomade, il fut le commis-voyageur de ses écrits et les
débita au public, chemin faisant. Puis cette mode passa, ou
peut-être est-ce lui qui se fatigua d'errer de lieux en lieux.
Alors, se désintéressant de la part de notre
héritage que constituent l'art et la philosophie grecs, il
recueillit l'autre part et se voua tout entier au droit romain. On le
retrouve en Égypte, nanti par Marc Aurèle d'un
413 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
emploi qu'il ne nomme pas
(procureur général, supposent
les uns; président de tribunal, conjecturent les autres), mais
qu'il définit ainsi : « introduire les causes, leur
assigner
le rang qu'elles doivent avoir; tenir des registres fidèles de
tout ce qui se dit, de tout ce qui se fait; maintenir dans toute leur
intégrité les décrets de l'empereur et veiller à
leur exécution. » Il exerce ces fonctions jusqu'à
la
mort de Marc Aurèle, peut-être au delà, et meurt
très âgé, peut-être octogénaire.
Pour qui tente de pénétrer dans le
chaos psychique que
revêtait d'une apparence uniforme la rigueur administrative de
l'Imperium, une seule carrière comme celle-là vaut
toutes les dissertations savantes. On ne peut pas dire d'un Lucien
qu'il fut immoral, non : mais ce dont on se rend compte en
étudiant sa nature et sa destinée, c'est que la
morale et l'arbitraire sont des notions qui s'excluent. Un homme qui
n'a pas hérité avec son sang quelque idéal
déterminé ne saurait être dit immoral ni moral : il
est « amoral », simplement, ou si l'on
préfère
(puisque l'expression de Nietzsche est devenue courante) il est «
en deçà du bien et du mal »; et puis aussi en
deçà du beau et du laid, en deçà du profond
et du plat. Un idéal de vie, une loi morale, ce sont choses sans
consistance à moins qu'elles n'aient CRU comme
croissent les
êtres vivants : l'isolé, coupé de ses racines, ne
saurait se créer ni l'une ni l'autre artificiellement. Aussi
Lucien fut-il bien inspiré en répudiant dès son
jeune âge, nonobstant ses heureuses dispositions, le propos
d'égaler Phidias. Un professeur de rhétorique pour les
Marseillais, un président de tribunal pour les Égyptiens
—
voilà ce qu'il pouvait devenir; un artiste, jamais; un penseur,
pas davantage.
SAINT AUGUSTIN
J'entends ici une objection. Il est incontestable
que du chaos
ethnique ont surgi des hommes très éminents, lesquels ont
agi sur les générations suivantes d'une
façon plus profondément pénétrante que
Lucien, et dont l'influence persiste même aujourd'hui. Mais il ne
s'ensuit pas du tout que nous ayons exagéré l'importance
de la race pour l'espèce,
414 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
humaine. Rien n'empêche
qu'au milieu du chaos on ne rencontre
quelques individus dont la pureté de race ne soit pas encore
adultérée ou chez qui, du moins, prédomine
nettement une race déterminée. Un Ambroise, par exemple,
présente tous les caractères d'une noble extraction et
l'on ne peut douter qu'il soit issu de cette race forte qui avait fait
la grandeur de Rome : la preuve est impossible, c'est vrai, puisque
entre tous les hommes qui ont marqué dans ces temps chaotiques
il n'en est pas un dont l'histoire établisse avec certitude les
origines; mais comme nul ne saurait non plus prouver le contraire,
c'est la personnalité même qui fournit ici le seul
élément décisif d'appréciation. Et puis ne
laissons pas d'observer que, sauf cas de mixtions tout à fait
désordonnées et sans mesure, les traits les plus
accentués de la race prédominante persistent pendant des
générations, qu'ils ne s'effacent que graduellement, que
parfois ils se ravivent chez des individus particulièrement
marqués d'atavisme. Il n'est pas un éleveur qui ne puisse
citer de ce fait quantité d'exemples empruntés à
son expérience. Le lecteur n'a qu'à prendre une feuille
de papier et dessiner un arbre généalogique; il
constatera qu'en remontant de quatre générations
seulement un individu compte déjà trente ancêtres
(père et mère, quatre grands-parents, huit
bisaïeuls, seize trisaïeuls), trente être humains de
qui le sang coule dans ses veines. Si maintenant le lecteur suppose
deux races, A et B, il reconnaîtra aisément, en se
reportant à sa figure, combien divers doivent être les
degrés d'abâtardissement résultant d'un
mélange de peuples, depuis le complet bâtard, mixture
directe d'A et de B, jusqu'au sujet qui ne compte qu'un bâtard
entre ses seize trisaïeux. En outre, il arrive chaque jour que des
hommes d'une beauté et d'un talent exceptionnels, naissent
précisément de tels croisements : mais ce n'est pas
l'individu seul qui est en cause ici, c'est — je l'ai
déjà indiqué — son rapport à d'autres
individus, à un complex homogène. Si ce bâtard
particulier naît dans un milieu racial déterminé,
il pourra réagir sur ce milieu d'une manière
415 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
rafraîchissante; s'il
s'ajoute à un TAS
d'hommes aussi
dépourvu d'unité organique qu'un tas de bois, il sera
bûche entre des bûches, il ne sera pas rameau d'un arbre
vivant. Et puis enfin, faisons entrer en ligne de compte
l'incommensurable PUISSANCE DES IDÉES. Sans
doute, aux mains
d'héritiers indignes, elles sont travesties, mutilées,
profanées — nous l'avons vu par l'exemple des juristes
pseudoromains et des philosophes néoplatoniciens — mais elles
n'en demeurent pas moins un facteur de configuration. Qu'est-ce donc
qui maintenait encore cette agglomération de peuples et qui en
retarda la dissociation jusqu'à l'arrivée
libératrice de l'énergique Ostrogoth Didier de Berne
(Théodoric), sinon l'agonie de l'idée
impérialiste, vieille de tant de siècles qu'elle semblait
immortelle ? D'où ces hommes du chaos ethnique tiraient-ils
pensées et religions ? Non, certes ! de leur propre fonds, mais
des Juifs et des Grecs. Et c'est ainsi que tout principe propre
à entretenir la vie, que tout élément de
liaison, ils l'empruntaient à l'héritage de quelques
grandes races.
Prenons pour exemple une des plus grandes figures du
chaos ethnique, un
homme vénérable, également distingué par
les dons de l'esprit et par la qualité du tempérament, SAINT
AUGUSTIN. Pour préserver notre jugement de tout
parti
pris, faisons d'abord abstraction du point de vue purement religieux et
demandons-nous si, en vérité, le chaos ne règne
pas dans cette tête d'ailleurs éminente. La foi juive en
Iahveh, la mythologie grecque, le néoplatonisme alexandrin, la
hiératique romaine, la théophanie paulinienne, la
contemplation du Crucifié.... tout cela trouve place et
cohabite pêle-mêle dans le monde de ses
représentations.
Entre les idées religieuses d'un Origène il fait un
choix, car le matérialisme hébraïque dont il est
imbu l'oblige d'en rejeter plusieurs qui sont d'une
élévation fort inégale (Origène, on l'a vu,
présente, avec les traits qui dénotent la pureté
de race, les limitations qui en sont inséparables); mais en
même temps c'est lui qui introduit dans la théologie, sous
les espèces de la Prédestination, l'antique conception
aryenne
416 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
de la Nécessité,
battant ainsi en brèche le dogme
primordial d'où découle tout judaïsme, celui de
l'arbitraire absolu de la volonté ¹). Il travaille douze
ans de
suite à un livre contre les dieux païens, et
néanmoins croit à leur existence, à leur palpable
réalité, dans un sens plus littéral et plus
fétichiste qu'aucun Grec cultivé n'y crut jamais, ou
depuis mille ans au moins. Il les tient pour des démons et,
à ce titre, les dit créatures de Dieu; mais ce qu'il juge
condamnable, c'est de les tenir pour créateurs
(immundos spiritus esse et perniciosa
daemonia, vel certe creaturas non Creatorem, veritas christiana
convincit). Dans son
principal ouvrage — De civitate Dei
— il engage avec son compatriote
Apulée une controverse, qui dure plusieurs chapitres, sur la
nature des démons et de diverses autres sortes de bons et
mauvais esprits; tout son effort tend non pas à établir
l'inexistence de ces puissances imaginaires, mais à les
dénigrer, à les représenter comme un
élément de médiocre importance qui n'influe pas
réellement sur le train du monde, et cela dans le dessein de
substituer la vraie religion à de folles superstitions; mais il
n'en incline pas moins à admettre très
sérieusement qu'Apulée fut changé en âne par
l'onguent d'une sorcière thessalienne, ce qui produit sur le
lecteur un effet d'autant plus comique qu'Apulée
lui-même, encore qu'il ait beaucoup écrit sur les
—————
¹) Sans doute, Augustin y met toute la prudence possible. Ainsi,
par
exemple, sur la contradiction qu'on aperçoit entre la prescience
de Dieu et le libre arbitre de l'homme il écrit : « Nous
embrassons les deux convictions, nous les professons toutes deux dans
un esprit de fidélité et de vérité —
celle-là, pour être orthodoxes; celle-ci, afin de vivre
vertueux » (illud, ut bene
credamus; hoc, ut bene vivamus. Cf. De
civ. Dei V, 10). À cette question se rattache
étroitement
celle
de savoir si Dieu lui-même est libre ou s'il est soumis à
la loi : chez Augustin, l'intellect penche pour la seconde solution,
mais son dogmatisme l'incite à admettre la première. Une
action est-elle mauvaise parce que Dieu l'a défendue, ou Dieu
a-t-il dû la défendre parce qu'elle est mauvaise ? Dans
son écrit Contra mendacium,
ch. 15, Augustin se
prononce pour le second terme de l'alternative; dans tous ses autres
écrits il s'arrête à la conclusion contraire.
417 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
démons, ne
s'était jamais avisé qu'on prendrait
cette transformation pour une réalité, quand il composa
son roman : Les Métamorphoses
ou
l'Âne d'or ¹). Je ne peux malheureusement
m'étendre ici sur cet objet : il m'entraînerait
trop loin, il exigerait à lui seul tout un livre. Et pourtant,
une caractéristique détaillée de la
mentalité qu'accusent les plus nobles entre les fils du chaos
formerait un complément opportun à l'esquisse que j'ai
tracée du frivole Lucien ²). On constaterait partout une
rupture d'équilibre : chez Lucien, c'est l'intellect
débridé qui gouverne et c'est le manque de force morale
qui déjoue l'effort des plus belles aptitudes; chez saint
Augustin, le caractère lutte désespérément
pour vaincre la pensée et, finalement, l'enchaîne.
Tels apparaissent à nos yeux les hommes par
qui fut transmis,
à nous, modernes, l'héritage de l'antiquité.
« Nous sommes pareils à des naufragés qu'un
furieux ressac a jetés au rivage », s'écrie
Ambroise en sa douleur. Ce sont ces naufragés qui
remanièrent philosophie et droit, idées sur
l'État, sur
la liberté, sur la dignité humaine; ce sont eux qui
conférèrent la dignité de dogmes établis
à des superstitions qu'on ne rencontrait jusqu'alors
que parmi l'écume des populations les plus ignorantes
(démonisme, sorcellerie, etc.); ce sont eux qui
amalgamèrent ces éléments disparates pour forger
une religion nouvelle et qui dotèrent le monde de cette
Église
où renaît l'image de l'incube dont elle est issue —
l'idée de l'Imperium romain; et ce sont eux qui, en même
temps, avec une fureur d'impuissants, s'acharnèrent à
supprimer tous les témoignages de la beauté qu'avait
créée le passé, anéan-
—————
¹) Ce conte était alors, semble-t-il, fort répandu.
Lucien, lui aussi, est l'auteur d'un Âne
enchanté qu'on dirait
fabriqué avec des morceaux d'Apulée. Saint Augustin
observe, touchant la métamorphose : aut finxit, aut indicavit, mais il
incline manifestement à croire
qu'Apulée n'a rien inventé.
²) Sur les irréductibles contradictions
qu'on relève dans
la pensée et le sentiment religieux de saint Augustin je
reviendrai au chap. VII, comblant
ainsi en quelque mesure la lacune que
l'on sent ici.
418 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
tissant, partout où ils
le
purent, jusqu'au souvenir de ces grandes
générations. On enseigna la haine et le mépris de
ce qui représentait, sous n'importe quelle forme, une
conquête des races pures : un Lucien bafoue la pensée
grecque, un Augustin outrage l'héroïsme romain, un
Tertullien jette à Homère cette épithète :
« menteur ! » Dès l'avènement au trône
des empereurs orthodoxes (Constance, Théodose, etc., tous, sans
exception, de race bâtarde : il n'y a plus un seul empereur de
sang pur depuis le grand Dioclétien) commence la destruction
systématique des monuments de l'antiquité; et c'est de
là aussi que date la consécration du MENSONGE
— du
mensonge conscient — comme instrument de la vérité. Des
Pères de l'Église aussi considérables que
Jérôme ou Chrysostome encouragent la « fraude pieuse
», et ces encouragements sont si bien entendus que l'on s'avisera
bientôt de fonder la puissance et le droit du Siège
romain non sur le courage viril et sur la victoire, mais sur une
falsification de documents méthodique, qui atteint des
proportions grandioses. Déjà Eusèbe, l'honorable
historien, n'avait-il pas avoué, avec une naïveté
digne d'un meilleur emploi, qu'il « remodelait » l'histoire
chaque fois que cette opération pouvait profiter à la «
bonne cause » ? Effrayant spectacle, en vérité, que
celui du chaos où collaborent ces deux facteurs : le
mélange adultérin des races et la funeste chimère
de l'universalisme antinational !
LA CHIMÈRE ASCÉTIQUE
On n'indique presque jamais, du moins à ma connaissance, que
l'épidémie d'ascétisme qui envahit soudain ce
monde effroyable fut en rapport direct avec le dégoût
qu'il inspirait. On parle de maladie religieuse, ou bien de
réveil religieux, mais c'est là une manière tout
allégorique d'interpréter les faits, car la religion et
l'ascétisme ne sont pas des phénomènes
nécessairement associés. Rien, dans l'exemple du Christ,
ne pouvait inciter à l'ascétisme; et deux cents ans
après le Christ, Tertullien marquait encore : « Nous,
chrétiens, nous ne ressemblons pas aux brahmanes et
gymnosophistes de l'Inde, nous ne vivons pas dans les forêts, ni
bannis de la société des
419 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
hommes; nous sentons que nous
devons rendre grâces à Dieu,
le Seigneur et le Créateur, pour tout ce qu'Il a
créé; et il n'est aucun de Ses ouvrages dont nous nous
interdisions la jouissance. Seulement nous nous modérons, afin
de ne pas jouir de ces choses plus qu'il ne sied et de n'en pas faire
un mauvais usage » (Apologeticus,
ch. 42). Comment donc expliquer
cette irruption subite, dans le christianisme, d'un ascétisme
nullement chrétien ? Je tiens, pour ma part, que des causes
physiques entrent ici en jeu. Issu, dès avant le Christ, de
l'Égypte et de la Syrie complètement abâtardies,
l'ascétisme avait pris pied partout où le sang
était le plus mêlé. Pakhôme, qui fonda le
premier cloître chrétien proprement dit (pour la
congrégation de cénobites formée par lui dans
l'île de Tabenna sur le Nil), Pakhôme, qui institua la
première Règle monastique, avait été
membre d'une confrérie sérapiste de la Haute-Égypte, et il
transposa dans le mode pséudochrétien les pratiques de
jeûne et de macération dont il s'était instruit
à cette école ¹). Tout homme en qui brillait encore
quelque étincelle de nobles aspirations devait se prendre
lui-même en aversion dans ce monde du chaos
dénationalisé. On n'a pas d'exemple que la
chasteté absolue ait jamais été
préconisée dans un milieu où régnaient de
saines conditions d'existence. Aryens, Sémites, Mongols, tous
les peuples anciens, guidés par le même instinct
merveilleux, s'accordent au contraire sur ce point qu'il faut
considérer la procréation d'enfants comme un des devoirs
les plus sacrés : ils croient maudit l'homme qui meurt sans
laisser de fils. Sans doute, l'Inde ancienne a connu des
ascètes,
mais ceux-ci n'obtenaient le droit de se retirer dans la solitude des
forêts qu'après qu'était né à leur
fils un fils : restriction sous laquelle on discerne une idée et
une intention presque diamétralement opposées à
l'ascétisme syrochrétien. Aujourd'hui nous comprenons
cela, parce que nous avons constaté que l'unique moyen
d'ennoblir l'homme était de produire des races pures et de
fonder des nations détermi-
—————
¹) Cf. Otto Zöckler : Askese
und Mönchtum (1897) I, 193.
420 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
nées. Engendrer des
fils — les fils de « justes »
noces — voilà indiscutablement le devoir le plus sacré de
l'individu envers la société : de quelques
créations qu'il la dote en outre, aucune ne sera d'aussi durable
et ineffaçable influence que sa contribution à
l'ennoblissement croissant de la race. Du point de vue borné et
faux de Gobineau, c'est naturellement chose assez indifférente,
car nous sommes voués à une déchéance plus
ou moins, rapide; et si Gobineau se trompe dans sa conclusion
pessimiste, parce qu'elle découle de prémisses
erronées, on se trompe encore davantage quand on prétend
le réfuter tout en admettant son postulat hypothétique
des races originellement pures. Mais celui qui s'est rendu compte de la
manière dont se forme la noblesse de race, celui-là sait
qu'elle peut à chaque instant commencer de se former : cela
dépend de nous; la nature, ici, nous a clairement montré
notre devoir — un devoir auguste.
Ces hommes du chaos, qui dénonçaient
la
procréation comme un péché et qui tenaient
l'abstention totale pour la plus haute des vertus, commettaient donc un
crime contre la loi la plus sacrée de la nature; en
s'efforçant d'obtenir que tous les êtres nobles et bons
parmi leurs contemporains des deux sexes demeurassent sans
postérité, tandis que les mauvais se multiplieraient
seuls, ils firent ce qui dépendait d'eux pour que
l'espèce humaine, loin de s'améliorer, EMPIRAT.
On
conçoit qu'un Schopenhauer collectionne avec joie les
dénonciations des Pères de l'Église contre le
mariage et
les cite à l'appui de son pessimisme; pour moi, j'y vois tout
autre chose : cette horreur soudaine contre les instincts les plus
naturels de l'homme, ce parti pris de faire du plus sacré des
devoirs le plus honteux des péchés, ce sont moins des
idées que des sentiments, et des sentiments qui, par leurs
racines, atteignent au tréfonds de notre être, plongent en
ces sources insondables où le physique et le métaphysique
ne sont pas encore séparés l'un de l'autre. La
statistique nous apprend qu'après des guerres ou des pestes les
naissances augmentent anormalement : la nature se vient en aide
à elle-même; dans
421 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
ce chaos, qui menaçait
de détruire à jamais toute
culture, il fallait que les naissances, autant que possible
enrayées, diminuassent. Les êtres nobles se
détournaient avec un haut-le-cœur de ce monde d'abomination, se
terraient dans les déserts, se cachaient dans les cavernes des
rochers, cherchaient l'isolement jusque sur le faite de colonnes
élevées, mortifiaient leur chair et faisaient
pénitence. Puis ils disparaissaient sans laisser d'enfants
¹).
Là précisément où la société
humaine est en vole de dissolution, nous remarquons une grande
continuité; chaque pensée, chaque acte de l'individu
apparaît susceptible d'une double interprétation : par
rapport à lui, par rapport à l'ensemble.
SAINTETÉ DE LA RACE PURE
Nous touchons maintenant à un domaine
mystérieux, sinon
impénétrable; nous sommes sur le point de scruter le
secret le plus important de toute l'histoire humaine. Si je dis que
l'homme ne devient « homme », au sens véritable de
ce mot, qu'en connexion avec l'homme, j'exprime, tant bien que mal, un
fait que chacun aperçoit aisément, car il est plus facile
de l'apercevoir que de l'exprimer. Beaucoup ont compris aussi le mot
profond de Jean Paul, pris pour épigraphe d'un chapitre
précédent : « Ce n'est que grâce à
l'homme
que l'homme parvient au PLEIN JOUR de la vie »;
mais plus
rares sont ceux qui ont conçu que cette genèse humaine,
cette accession au « plein jour de la vie », dépend
de
certaines conditions organiques qui en déterminent les
degrés divers, conditions qui ont été autrefois
observées inconsciemment par l'instinct, mais qu'il nous incombe
de reconnaître et d'observer consciemment, maintenant que les
suggestions
—————
¹) Au IVme siècle, c'est par
centaines de mille que se comptent
dans l'empire romain les moines et les nonnes. Il n'est pas rare qu'un
supérieur de couvent réunisse dans son cloître
10000 moines; on signale, en l'an 373, dans la seule ville
égyptienne d'Oxyrynchus, 20000 moines et 10000 nonnes ! En
comparant ces chiffres avec ceux de la population totale à la
même époque, on mesurera l'importance de
l'épidémie ascétique en tant qu'obstacle à
la multiplication des générations bâtardes. Cf.
Lecky : European Morals, 11e
éd., II, p. 105 et suiv.
422 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
de l'instinct ont perdu de
leur force en raison de l'accroissement de
notre savoir et du développement de notre pensée. En
considérant le chaos ethnique de l'empire romain nous
constatons, notamment, que la RACE — et, avec
elle, la nation qui lui
garantit la possibilité de s'épanouir — ne
possède pas seulement une signification au point de vue
physico-mental, mais, de plus, au point de vue moral : c'est ici, c'est
dans ce fait mystérieux de la signification morale de la race,
qu'apparait à l'œuvre ce qu'on peut bien appeler une LOI
SAINTE,
la loi sainte de la genèse humaine : une « loi »,
car elle
s'atteste dans toute la nature; « sainte », pour autant du
moins qu'elle nous concerne, nous hommes, car c'est à notre
libre volonté qu'est remise la décision d'où
dépendra pour la race ennoblissement ou
dégénérescence. Or cette loi nous enseigne
à
chercher dans la constitution PHYSIQUE le principe de
tout
ennoblissement. Qu'est-ce en effet que cela : une quantité
morale, si on la suppose séparée de toute quantité
physique ? que serait une âme sans corps ? Je n'en sais rien. Si
notre sein recèle un germe immortel, si nos pensées
d'hommes atteignent jusqu'à une réalité
transcendante devant laquelle nous demeurons tels qu'un aveugle qui
palpe avidement l'objet de son ardent désir et qui jamais ne le
contemplera, si notre cœur est l'arène où se rencontrent
le fini et l'infini, comment se pourrait-il que ce corps — sein,
cerveau, cœur — ne fût d'une incommensurable importance ? «
De
quelque nature que soit en réalité le puissant et obscur
arrière-fond des choses, l'accès ne nous an est ouvert
que dans
cette vie uniquement, dans cette pauvre vie qu'il nous est donné
de vivre. De là le sens profond et grave que renferme
inévitablement notre passagère activité » :
ainsi parle Solon dans le beau dialogue d'Henri de Stein ¹), et
ses
paroles méritent attention. « Dans cette vie
uniquement ! » Mais avec quoi vivons-nous, sinon avec notre corps
?
Et même il n'est pas nécessaire qu'ici,
—————
¹) Helden und Welt :
dramatische Bilder (1883).
423 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
avec le Solon de Stein, nous
élevions nos regards vers un
au-delà que beaucoup pourraient juger problématique :
car, de toute évidence, c'est aussi l'accès à
cette vie terrestre qui nous est ouvert par notre corps, et par lui
seul; et cette vie sera pour nous pauvre ou riche, laide ou belle, de
médiocre valeur ou de grand prix, selon la constitution de cet
organe vital qui en perçoit toutes les formes et par lequel seul
nous les embrassons. Or on a vu plus haut, par des exemples
empruntés à l'élevage méthodique ou
tirés de l'histoire humaine, comment se forme une RACE,
comment
elle s'ennoblit progressivement, comment d'autre part elle se
dégrade et périt : mais cette race, qu'est-ce donc,
sinon, groupés sous un concept collectif, une série de
corps particuliers ? Ce concept, toutefois, n'est point une
construction
arbitraire de la pensée, une fiction vide de substance, car les
individualités qu'il inclut sont enchaînées les
unes aux autres par une puissance tout à fait réelle,
encore qu'invisible, et fondée sur des faits de l'ordre
matériel. Sans doute la race se compose d'individus; mais
l'individu lui-même ne peut parvenir au plein
développement de ses facultés, à leur plus noble
épanouissement, que sous certaines conditions
déterminées qui se résument dans le mot «
race ». La loi qui gouverne ces phénomènes, simple
au
fond, s'atteste à la fois dans deux directions. La nature
organique tout entière, végétale aussi bien
qu'animale, témoigne que le choix des sujets associés
pour la reproduction a une influence tout à fait
décisive sur la qualité de l'individu reproduit; mais, de
plus, que le principe ici opérant est UN PRINCIPE
COLLECTIF ET PROGRESSIF : il faut d'abord, en effet, que soit
formée peu à peu la souche typique commune, d'où
procèdent, également peu à peu, des individus
d'une valeur plus haute que ce n'eût été le cas en
dehors de cette association; alors naîtront, parmi ceux-ci, de
nombreux sujets doués de qualités vraiment «
surabondantes ». Cet enchaînement de faits constitue un
procédé de la nature, au même titre que n'importe
quel autre; seulement, comme il arrive de tous les
phénomènes de la vie, nous
424 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
sommes fort
éloignés de pouvoir analyser et
interpréter celui-ci. Maintenant, s'agissant de l'espèce
humaine, n'oublions pas que les réactions les plus importantes
sont les réactions morales et mentales : aussi le manque de
connexion raciale organique implique-t-il avant tout, pour nous,
hommes, l'incohérence de l'esprit et de la volonté.
Celui-là ne va nulle part, qui ne vient de nulle part. La vie de
l'individu est trop courte pour lui permettre de se fixer un but et d'y
atteindre. La vie de tout un peuple serait trop courte
également, si l'unité de race ne lui conférait un
caractère déterminé et borné, si la plus
surabondante floraison de dons — même divergents et multiformes
à l'extrême — ne se contenait dans les limites de cette
unité ethnique, qui en assure la maturité graduelle, le
graduel développement dans des directions prescrites, de
façon que l'individu le plus doué vit pourtant, en
définitive, une vie dédiée à quelque but
dépassant sa conception individuelle.
On pourrait comparer la race, telle qu'elle se forme
et se comporte
dans le temps et dans l'espace, avec le champ d'attraction d'un aimant.
Si l'on approche un aimant d'un tas de limaille de fer, cette limaille
dispose ses parcelles suivant un arrangement déterminé et
dessine une étoile, avec un centre clairement marqué
d'où rayonnent des lignes dans toutes les directions; plus on
rapproche l'aimant, plus la figure prend de consistance et de rigueur
mathématique; peu de parcelles se sont placées exactement
dans le même sens et pourtant — par la possession d'un centre
commun et par ce fait que la position de chaque individu relativement
aux autres est non point arbitraire, mais conforme à la loi —
toutes se rattachent à une unité à la fois
effective et idéale; et voilà, ce n'est plus un tas,
c'est une construction. Ainsi se distingue d'une agglomération
d'hommes une race humaine, une vraie NATION. La
caractère
racial qui s'empreint toujours plus fortement par l'effet d'une
discipline épurante, c'est l'approche de l'aimant. Si
différentes que soient les aptitudes des divers membres de la
nation et les directions
425 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
dans lesquelles rayonne leur
activité, ils n'en forment pas
moins tous ensemble une unité solidement construite et nettement
configurée, et la force — ou disons plutôt : la
signification — de chaque individu est multipliée à
l'infini par sa connexion organique avec d'autres.
Nous avons vu le brillant Lucien gaspiller des dons
précieux et,
en somme, perdre sa vie; nous avons vu le noble Augustin osciller entre
les pensées les plus sublimes et la superstition la plus
grossière, la plus stupide même, sans espoir de trouver un
équilibre stable : pauvres bâtards entre des
bâtards, ces déparentés, ces
déracinés se trouvent dans une situation presque aussi
contre nature qu'une malheureuse fourmi que l'on aurait
emportée à des kilomètres de son nid, et
déposée là. Encore la fourmi ne serait-elle
victime que de circonstances extérieures : mais eux, c'est leur
constitution même, c'est la nature intime de leur être, qui
les condamne à la peine du bannissement perpétuel, hors
de toute connexion, de toute appartenance nécessaire. Spectacle
bien propre à nous faire comprendre — quoi que nous pensions
d'ailleurs sur la cause finale de l'existence — que l'individu humain
ne saurait en aucun cas remplir sa plus haute destination
isolément et en sa seule qualité individuelle, comme une
dame échangeable à plaisir sur les cases d'un damier,
mais uniquement en tant que partie d'un tout organique, d'une race
particulière ¹).
LES GERMAINS
N'en doutons pas. Le chaos ethnique du bas empire
romain, cette
humanité destituée de race et de nationalité,
dénotait un état morbide, fécond en germes
corrupteurs, et constituait une offense à la nature. Un SEUL
rayon de lumière brilla sur ce monde
dégénéré. Il vint du Nord. Ex septentrione
lux ! Si l'on consulte une carte représentant l'Europe du
IVme
siècle, celle-ci, il est vrai, n'apparaît pas d'abord beau-
—————
¹) « Les individus et la communauté totale sont
identiques », avaient enseigné les sages hindous (voir
Garbe : Sâmkhya-Philosophie,
p. 158).
426 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
coup moins chaotique,
passé la frontière septentrionale
de l'Imperium : quelle mosaïque, en ces régions aussi, de
peuples divers — Alamans, Marcomans, Saxons, Francs, Burgondes, Goths,
Vandales, Huns, bien d'autres encore — et quel incessant va-et-vient
entre eux ! Oui, mais ce qui est chaotique ici, ce sont les
circonstances POLITIQUES; les peuples appartiennent
à des races
épurées et définies; les hommes transplantent avec
eux leur noblesse, qui est leur seul bien, partout où le destin
les pousse. J'aurai à parler d'eux dans un des prochains
chapitres. Pour l'instant, je mets en garde le lecteur contre une
opinion assez généralement accréditée dans
les milieux de culture superficielle : elle consiste à croire
que les « barbares » firent brusquement « invasion
» dans l'empire romain, et que la conséquence de cette
invasion, ce furent les « ténèbres du moyen
âge ». Ni l'une ni l'autre de ces thèses n'est
conforme à la réalité des faits. Ce sont de purs
mensonges historiques, d'où résulte que beaucoup
méconnaissent l'action pernicieuse d'une époque
caractérisée par l'absence de nations, et qu'ils prennent
pour un destructeur le vainqueur du monstre enfanté par ces
ténèbres. Il y avait des siècles que les Germains
pénétraient dans l'empire romain, et si ce fut parfois
comme une force hostile, ils n'y incarnaient pas moins, en somme,
l'unique principe de vie et d'énergie. Cette
pénétration graduelle, qui les rapprochait sans cesse du
moment où ils disposeraient d'une puissance décisive,
s'était poursuivie dès lors en même temps que se
développait, graduellement aussi, leur civilisation ¹). Au
IVme
siècle déjà, on comptait de nombreuses colonies de
soldats recrutés des peuplades germaniques les plus diverses
(Bataves, Francs, Suèves, etc.) dans toute la partie euro-
—————
¹) Arminius est un cavalier
romain, il a étudié l'art
romain de l'administration, il parle le latin couramment, et c'est le
cas de beaucoup de princes germaniques. Leurs troupes aussi sont chez
elles dans toute l'étendue de l'Imperium et, par suite,
longtemps avant que le Germain trousse son sac et ses quilles pour s'y
établir définitivement, il est familiarisé avec
les mœurs des « civilisés ».
427 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
péenne de l'Imperium
¹); en Espagne, en Gaule, en Italie, en
Thrace — souvent même en Asie mineure — ce sont principalement
des Germains qui, en fin de compte, soutiennent l'effort de la lutte
contre les Germains; ce sont des Germains qui, toujours de nouveau,
par leur héroïque résistance, détournent de
l'Empire d'Orient le péril asiatique; ce sont des Germains qui,
sur les champs catalauniens, sauvent du péril hun l'Empire
d'Occident. Le IIIme siècle n'est pas
bien avancé que
déjà, investi du titre d'imperator, un pâtre
d'entre les Goths porte fièrement cette dignité. Un coup
d'œil jeté sur une carte de l'Europe, telle qu'elle
apparaît vers la fin du Vme
siècle, nous instruit
immédiatement de l'action bienfaisante qu'a commencé
d'exercer dans un monde informe le nouveau facteur de configuration.
Non moins frappante est la différence qui s'y atteste, à
mille indices, entre la distinction innée, le goût,
l'intuition de races frustes, mais pures et nobles, et la barbarie
psychique des métis civilisés. Théodose, ses
suppôts (les fanatiques chrétiens) et ses successeurs
avaient fait leur possible pour anéantir tous vestiges de
l'art; au contraire, le premier soin de l'Ostrogoth Théodoric
est d'assurer, par un ensemble de mesures se complétant entre
elles, la protection et la restauration des monuments romains. Cet
homme ne savait pas écrire, il se servait d'un patron en
métal pour « dessiner » sa signature : mais la
beauté, qui passait inaperçue des bâtards
uniquement occupés de leur prétendue « culture
», de leur chasse aux emplois fructueux et aux honneurs, de leur
passion pour l'or, la beauté que dénonçaient comme
une œuvre diabolique les fils les plus nobles du chaos ethnique, lui,
Goth, sut du premier coup l'apprécier, et les statues qui
ornaient la ville de Rome excitèrent à tel point son
admiration qu'il institua des fonctionnaires spéciaux
chargés de leur conservation. Il en est de même de la
tolérance religieuse, dont les passagères lueurs
—————
¹) Voir le tableau résumé de cette situation dans
Gobineau : Inégalité
des races humaines, Liv. VI, ch. 4.
428 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
apparaissent partout où
domine le Germain non encore
adultéré. Et quand surgissent les grands apôtres
missionnaires du christianisme, qui vont en propager la connaissance
dans toute l'Europe, il se trouve que ce sont tous des hommes venus du
Nord — on peut dire, pour l'époque, de l'extrême Nord —
des hommes qui ne recourent pas, pour convertir, aux mensonges pieux,
mais qui suscitent la conviction par la pureté de leur cœur.
C'est uniquement, je le répète, cette
conception
erronée d'un « moyen âge », jointe à la
méconnaissance de la signification que comporte la race, qui a
conduit à présenter l'arrivée des rudes Germains
comme le point de départ d'une ère de
ténèbres pour l'Europe. Il est incompréhensible
que des hallucinations de ce genre persistent aussi longtemps. Pour
imaginer les résultats culturels qu'aurait produits en se
prolongeant la civilisation impériale, n'a-t-on pas dans
l'histoire, la littérature et la science de
l'arrière-Byzance (sur quoi précisément nos
historiens actuels travaillent avec une patience digne d'une meilleure
cause) l'exemple le plus instructif ? Et combien ce spectacle n'est-il
pas lamentable ! Au contraire, dès la prise de possession de
l'Empire d'Occident par les Barbares, il semble qu'ait retenti le fiat
lux de la Bible. Sans doute — il le faut bien — leur
énergie
s'applique d'abord à la configuration POLITIQUE
et non proprement
civilisatrice, et c'est là une tâche difficile, qui n'est
pas encore tout à fait achevée : mais en niera-t-on
l'importance ? Par quoi l'Europe a-t-elle acquis physionomie et
signification, par quoi sa prépondérance morale et
intellectuelle, sinon par la fondation de NATIONS et
par la mise en œuvre du principe qui y est impliqué ? C'est
l'accomplissement
de cette tâche qui nous a proprement délivrés du
chaos. Si nous sommes quelque chose aujourd'hui, si nous pouvons
espérer de devenir peut-être davantage encore, nous le
devons en première ligne à cette transformation politique
qui commence au Vme siècle
(après de longues
préparations) et d'où procédèrent, au cours
des âges, de nouvelles et gran-
429 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
des races ethniques, de
nouvelles et magnifiques langues, une nouvelle
culture pleine de promesses qu'à peine nous osons concevoir.
Didier de Berne, le fort et l'avisé, l'ignorant mais clairvoyant
ami de l'art et de la science, le tolérant représentant
de la liberté de conscience au sein d'un monde où les
chrétiens s'entre-déchiraient comme des hyènes,
nous est comme un premier garant que le jour devait finir par se lever
de nouveau sur cette pauvre terre. Et dans la période de lutte
acharnée qui commence, dans cette crise fébrile qui seule
pouvait guérir l'humanité européenne et, en
dissipant le cauchemar des siècles décadents et maudits
où fermentait le chaos sous une apparence d'ordre,
l'éveiller à une vie nouvelle, fraîche, saine,
intense — nationale ! — si alors l'érudition et l'art
passèrent presque en oubli, à mesure que
s'effaçait le vernis d'une prétendue civilisation, cela —
j'en prends Dieu à témoin ! — ne dénote pas que
la nuit tombe, mais bien que le jour se lève. C'est un travers
de plumitif que de dédaigner toute autre arme qu'une plume;
à la moindre aventure on s'instruit de cette erreur. Ici
l'aventure est d'autant plus instructive qu'elle revêt des
proportions gigantesques : notre monde européen, ce ne sont pas
au premier chef des philosophes, des compositeurs de livres, des
peintres d'images qui l'ont fait, ce sont des princes germaniques, ce
sont des hommes de guerre et des hommes d'État. Ou encore :
c'est le
processus évolutif d'où sont issues nos nations
actuelle que l'on doit tenir pour capital et décisif; donc,
manifestement, le processus politique. Ne perdons pas de vue que tout
le reste, tout ce dont la possession avait quelque prix, nous le devons
aussi à ces nobles champions de la vérité. Chacun
de ces siècles, le VIIme, le VIIIme, le IXme, a de
grands savants : qui lés protège et les encourage ? les
princes. On fait généralement gloire à
l'Église
d'avoir sauvé notre culture : cela n'est vrai qu'avec bien des
restrictions. Il faut se garder — j'y reviendrai ailleurs — de
considérer l'ancienne Église chrétienne comme un
organisme simple et homogène et de l'imaginer, même en
dedans des limites de l'Empire d'Occi-
430 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
dent, plus une qu'elle ne fut
réellement : la centralisation
actuelle, l'aveugle obéissance à l'égard de Rome,
étaient complètement inconnues. Sans doute, presque tout
ce qui pouvait passer pour art ou pour érudition appartenait
à l'Église; ses cloîtres et ses écoles
servaient
d'asile et de laboratoire à la pensée pacifique, pendant
les siècles de violence. Mais, d'autre part, l'entrée
dans
l'Église, fût-ce au titre régulier ou
séculier, ne
signifiait guère autre chose que l'admission dans une classe
privilégiée, laquelle n'imposait au
privilégié, en échange des avantages et de la
protection qu'elle lui assurait, aucune obligation notable. Tout homme
cultivé, tout professeur et tout étudiant, tout
médecin et tout juriste, fut, jusqu'au XIIIme
siècle,
membre du clergé : mais ce n'était là qu'une
affaire de forme (dont le motif réside dans certaines
circonstances de droit) — à telles enseignes que toutes les
révoltes contre l'Église naissent
précisément parmi les hommes de cette classe, qui la
connaissaient à
merveille, et que les universités devinrent les foyers de
l'émancipation des nations. Les princes ont
protégé l'Église, au lieu que les clercs l'ont
attaquée. Mais on sait assez que l'Église n'a pas
laissé
de se défendre elle-même, et qu'elle ne cessa de lutter
CONTRE les grands esprits qui, pour travailler en paix,
avaient
cherché sa protection : s'il n'avait tenu qu'à elle,
jamais savoir ni culture n'auraient repris leur essor. Cependant les
mêmes princes, qui protégeaient l'Église,
protégeaient les savants persécutés par elle. Au IXme
siècle déjà, voici surgir des lointaines
contrées du Nord (il sort des écoles d'Angleterre,
fécondes alors, comme depuis, en hommes éminents) le
grand Scot Erigène : l'Église fait ce qu'elle peut pour
éteindre une si vive lumière; mais Charles le
Chauve (de qui certains historiens assurent qu'il avait fait au pape
d'importantes donations) étend sur Scot sa main et le couvre de
sa double autorité de prince et de théologien, car il est
réputé expert en cette science; puis, si nous en croyons
une légende qui était de l'histoire hier et qui en sera
peut-être demain, un autre protecteur s'offre à Scot en la
per-
431 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
sonne du roi Alfred, et il
achève sa vie en Angleterre
où, toujours d'après la légende, il rehausse
l'éclat d'Oxford avant de tomber sous le poignard d'un moine. Du
IXme siècle jusqu'au XIXme
— de la persécution de Scot
Erigène jusqu'à la promulgation du Syllabus — il
n'y aura aucun changement dans la position relative des parties. La
renaissance intellectuelle est, en dernière instance, l'œuvre
de la race par opposition à l'Église universelle qui
ignore ou
qui nie la race — l'œuvre du Germain qui s'y manifeste sous son
double caractère : une soif de savoir proprement
inextinguible, un instinct de liberté qui ne se satisfait
que dans la diversité nationale.
Certes, on voit apparaître sans interruption
de grands hommes,
issus du sein de la religion catholique : des hommes que la
pensée spécifiquement catholique, d'une si puissante
envergure, d'une structure si harmonieuse, d'un contenu symbolique si
riche et si beau, a soutenus et grandis, et qui n'auraient pas, il faut
le reconnaître, atteint sans elle à cette grandeur; mais
l'Église catholique comme telle — je veux dire comme
théocratie temporelle organisée — s'est toujours
comportée en fille de l'Imperium déchu, en
héritière et dernière représentante du
principe universaliste antinational. Charlemagne a contribué
plus que tous les moines du monde à répandre
l'instruction. Un recueil complet de la poésie nationale des
Germains avait été composé sur son ordre :
l'Église le détruisit. Je nommais à l'instant
Alfred le
Grand. Où est le prince de l'Église, où est le
scolastique, qui ait fait autant que lui pour éveiller de
nouvelles forces intellectuelles, pour clarifier et fixer des idiomes
vivants, pour doter son peuple de ce qu'il requérait avant tout
: une conscience nationale ? Le plus éminent entre les
historiens
récents de l'Angleterre résume d'un mot la
personnalité de ce grand Germain : « C'était un
vrai ARTISTE » ¹).
—————
¹) Green : History of the English People Liv.
I, ch. 3. « Il
ne se donne pas à la science par vanité ou
désœuvrement, il veut tirer d'elle
432 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
Quel est l'homme du chaos
ethnique à qui se pourrait appliquer
ce terme ? Dans ces siècles de prétendues
ténèbres, s'accuse une vie intellectuelle d'autant plus
intense que nous remontons davantage vers le Nord, c'est-à-dire
que nous nous éloignons du foyer de la pernicieuse «
culture » (au sens où Lucien l'entendait) et que nous
rencontrons des races moins mêlées. La plus grandiose
littérature se développe, en même temps que l'ordre
et que la liberté dignes de créatures humaines, dans la
lointaine république d'Islande dès le IXme
siècle
et jusqu'au XIIIme; et, de même, dans
l'Angleterre
isolée, éclosent pendant les VIIme, VIIIme, et IXme
siècles des fleurs de vraie poésie populaire qui ne
refleuriront plus que rarement ¹). L'amour passionné de
la musique, qui s'y dénote, nous touche comme si nous percevions
les battements d'aile d'un ange descendant lentement du ciel, d'un ange
annonciateur de temps futurs. Quand nous entendons le roi Alfred
mêler sa voix à son chœur de chanteurs d'élite,
quand nous voyons Dunstan, un savant acharné aux disputes
d'école et un homme d'État passionné de politique,
ne
quitter sa harpe ni à cheval ni au conseil, alors nous nous
souvenons que chez les Grecs aussi HARMONIA
était fille
d'Arès, dieu de la guerre. Il est vrai : à la place d'un
ordre apparent nos rudes ancêtres apportèrent la guerre;
mais aussi, du même coup, la force créatrice à la
place de la stérilité. Et de fait, chez tous les princes
les plus éminents de ce temps-là nous admirons une
puissance d'imagination particulièrement marquée : ce
sont précisément des configurateurs. On aurait tout lieu
de comparer ce que fut et ce que fit Charlemagne, à la limite
du VIIIme et du IXme siècle, avec ce que
fut et ce que fit
Goethe,
—————
des
fruits substantiels pour son peuple et pour lui », dit
Jusserand (Histoire littéraire
du peuple anglais, tome I. p.
84), et il note encore : « Alfred se montra avant l'heure un vrai
Anglais. » Après la conquête normande, on l'appelle
encore Englene derling,
« le chéri de
l'Angleterre » (p. 89).
¹) Cf. notamment Oliver F. Emerson : History of the English
Language, p. 54.
433 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
à la limite du XVIIIme et du XIXme. Tous deux sont des
chevaliers
combattant les puissances du chaos, tous deux des configurateurs; et
tous deux témoignent appartenir « à la race qui
des ténèbres s'efforce vers la lumière ».
Non. L'abolition de ce monstrueux contre-sens d'un
État-fantôme sans
substance nationale, la destruction de cette forme sans contenu, de cet
agrégat humain sans âme, de cette association de
bâtards que ne liait point la communauté des origines et
des palpitations, mais seulement celle des impôts et des
superstitions, l'anéantissement de ce qui constituait une
offense à la nature, un crime contre l'espèce, et que
nous avons résumé dans le terme « chaos ethnique
» — non, mille fois non ! cela ne signifiait pas la tombée
de la nuit, mais le lever d'un jour nouveau, en même temps que la
résurrection d'un grand héritage de vie, arraché
aux mains indignes entre lesquelles il périclitait.
Seulement nous, les héritiers
substitués, nous n'avons
pas encore réussi à expulser de notre sang tous les
poisons du chaos : il conserva son emprise sur de vastes domaines,
où il règne encore à cette heure. Partout
où les Germains ne s'établirent pas en nombre suffisant
pour l'emporter physiquement sur les autres habitants par
assimilation, c'est-à-dire avant tout dans le Sud,
l'élément chaotique gagna toujours plus de terrain. Il
suffit d'un coup d'œil sur l'état de choses actuel pour que nous
apercevions où réside la force, où elle fait
défaut, et dans quelle étroite mesure elle dépend
de la composition des races. Je ne sais si le lecteur a remarqué
la coïncidence étonnamment exacte de la frontière
bornant aujourd'hui l'empire de l'Église romaine universelle
avec la
frontière moyenne, indiquée plus haut, de l'Imperium
romain ou, si l'on veut, de l'abâtardissement chaotique : ainsi,
par exemple, le vieux Rhin, qui n'est plus qu'un étroit canal,
marque néanmoins encore la limite entre catholiques et
protestants. Il faut naturellement excepter la partie orientale, parce
que dans cette région (Serbie, Bosnie, etc.) les immigrants
slaves du VIIme siècle et les Bulgares
ont détruit
434 LES
HÉRITIERS — LE CHAOS
ETHNIQUE
tout élément
étranger : il est peu de
contrées, dans l'Europe actuelle, où la race soit si peu
adultérée, et les Slaves PURS n'ont
jamais appartenu
à l'Église romaine. Ailleurs aussi on constate en
quelques
endroits des empiétements dans un sens ou dans l'autre, mais ils
sont relativement insignifiants et trouvent leur explication suffisante
dans les circonstances historiques. En somme, les frontières
concordent d'une façon assez frappante pour nous fournir
matière à de sérieuses réflexions
: l'Espagne, l'Italie, la Gaule, les contrées du Rhin, les pays
au sud du Danube... ! Notre jour n'en est qu'à son aurore :
toujours encore, et toujours de nouveau, les puissances de
ténèbres allongent leurs bras de pieuvres pour nous
saisir et, par l'aspiration de leurs ventouses s'appliquant sur tout ce
qu'elles peuvent atteindre, nous ramener dans la nuit d'où nous
nous efforcions d'émerger.
Pour l'intelligence de ces phénomènes
et de leurs
rapports, qui semblent compliqués et qui sont en
réalité si transparents, mieux vaut un clair
aperçu des données historiques fondamentales
résumées dans ce chapitre qu'une connaissance minutieuse
des innombrables faits qu'enregistre la chronique avec des noms et des
dates.
—————
Dernière
mise
à
jour : 16 mars 2008