Here under follows the transcription of chapter 5 of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.

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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ÉTAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Économie sociale
5. Politique et Église
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX


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CHAPITRE V


L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE

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Oublions d'où nous tirons notre origine. Qu'il
ne soit plus question de Juifs « allemands » et
« portugais » ! Disséminés à la surface du globe,
nous ne formons pourtant qu'un seul et unique peuple !

Le rabbin Salomon Lipmann-Cerfberr

(Discours prononcé le 26 juillet 1806 pour l'ou-
verture de l'assemblée préparatoire du Sanhé-
drin de l'an 1807 convoqué par Napoléon).


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LA QUESTION JUIVE

    Si j'avais écrit cent ans plus tôt sur la genèse du monde moderne, il est peu probable que je me fusse avisé de consacrer un chapitre spécial à l'avènement des Juifs dans l'histoire européenne. Sans doute, la part qu'ils ont prise à la formation du christianisme en lui infusant un esprit particulier, tout à fait étranger au génie aryen, eût mérite considération, ainsi que leur rôle économique dans tous les siècles chrétiens. Mais il eût suffi de mentionner ces choses occasionnellement; trop d'insistance eût paru disproportionnée. Herder, alors, pouvait écrire: « L'histoire juive occupe plus de place et requiert plus d'attention dans notre histoire générale qu'elle n'y aurait droit par elle-même » ¹). Mais un grand changement s'est produit depuis : les Juifs jouent en Europe, et partout où atteint l'effort européen, un autre rôle aujourd'hui qu'il y a cent ans; selon l'expression de Viktor Hehn, nous vivons dans un « âge juif » ²). Quelque jugement que l'on porte sur l'histoire passée des Juifs, c'est un fait que leur histoire présente occupe tant de place dans la nôtre que nous ne saurions lui refuser notre attention. Herder même, en dépit de son humanisme déclaré, avait écrit encore : « Le peuple des Juifs est — et il l'est demeuré en Europe — Peuple ASIATIQUE, ÉTRANGER à notre partie
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    ¹) Von den deutsch-orientalischen Dichtern, § 2.
    ²) Gedanken über Goethe, 3e éd., p. 40. Voici le passage complet : « Lorsque Goethe mourut, le 22 mars 1832, Borne data de ce jour la liberté de l'Allemagne. En réalité, ce jour marquait la fin d'une époque, et avec lui commençait l'âge juif, dans lequel nous vivons. »


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du monde, lié à cette antique LOI qui lui fut donnée sous d'autres cieux et qui, de son propre aveu, tient à lui indissolublement » ¹). C'est juste. Mais ce peuple étranger, éternellement étranger parce qu'indissolublement lié — comme le note Herder — à une loi étrangère hostile à tout autre peuple, n'en est pas moins devenu, dans le cours du dix-neuvième siècle, un élément constitutif de notre vie et peut-être même, en bien des domaines, son facteur dominant. Il y a cent ans, le même témoin avouait avec mélancolie que « les nations les plus grossières de l'Europe s'étaient faites esclaves volontaires de l'usurier juif » ²); il pourrait à cette heure en dire autant de la partie de beaucoup la plus considérable du monde civilisé. La possession de l'argent n'est en soi que peu de chose : ce sont nos gouvernements, notre justice, notre science, notre commerce, notre littérature, notre art.... à peu près toutes les formes de notre activité qui sont devenues esclaves plus ou moins volontaires des Juifs et qui traînent au pied — quelquefois aux deux pieds — là chaîne de servitude. En outre, ce caractère « étranger » souligné par Herder apparaît toujours plus saillant; il y a cent ans, on ne pouvait guère que le pressentir; maintenant il s'est développé et affirmé au point de s'imposer à l'observation du spectateur le moins perspicace. Obéissant à des motifs d'ordre idéal, l'Indo-Européen a ouvert amicalement la porte; le Juif s'y est précipité comme un ennemi, il a pris d'assaut toutes les positions, et sur les brèches — je ne veux pas dire sur les ruines — de notre individualité propre, il a planté le drapeau de cette autre individualité qui nous demeure éternellement étrangère.
    Allons-nous, de ce chef, vitupérer les Juifs ? Ce serait manquer de noblesse, autant que de dignité et de raison. Les Juifs méritent l'admiration, car ils ont agi avec une
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    ¹) Bekehrung der Juden, § 7 des Unternehmungen des vergangenen Jahrhunderts zur Beförderung eines geistigen Reiches.
    ²) Ideen zur Geschichte der Menschheit, IIIe partie, l. 12 § 3.


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absolue sûreté selon la logique et la vérité de leur être, et jamais le verbiage humanitaire (auquel ils ne se sont associés qu'autant qu'ils y trouvaient avantage) ne leur a fait oublier un seul instant la sainteté des lois physiques. Sachons reconnaître avec quelle maîtrise ils utilisent la LOI DU SANG pour répandre leur domination : la souche principale reste sans tache, pas une goutte de sang étranger ne s'y infuse — ne lit-on pas dans la Thora : « Le bâtard n'entrera point dans la maison de Iahveh, même sa dixième génération n'y entrera point » (Deutéronome XXIII, 2) ? — mais en même temps des milliers de rameaux secondaires sont détachés du tronc, qui servent à imprégner de sang juif les Indo-Européens. Si cela continuait ainsi pendant une couple de siècles, l'Europe ne compterait plus un seul peuple de race pure, hormis celui des Juifs : tout le reste ne formerait qu'une masse amorphe de métis pseudohébraïques, c'est-à-dire un troupeau humain indubitablement dégénéré au point de vue physique, intellectuel et moral. Même un judéophile avéré, comme Renan, doit en convenir : « Je suis le premier à reconnaître que la race sémitique, comparée à la race indo-européenne, représente réellement une combinaison inférieure de la nature humaine « ¹). Et dans un des écrits où il précise le plus nettement sa pensée à cet égard, le même savant ajoute : « L'épouvantable simplicité de l'esprit sémitique rétrécit le cerveau humain, le ferme à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d'une éternelle tautologie : Dieu est Dieu » ²). Renan expose alors qu'il ne saurait y avoir d'avenir pour la culture indo-européenne qu'à condition qu'elle « s'éloigne de plus en plus de l'esprit sémitique » et que notre religion « devienne
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    ¹) Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, 5e éd., p. 4. — Le fait que les Juifs ne sont pas de purs Sémites, mais des demi-Syriens (comme je l'exposerai tout à l'heure), n'est pas de nature à modifier sensiblement ce jugement en ce qui les concerne.
    ²) De la part des peuples sémitiques dans l'histoire de la civilisation, p. 39.


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de moins en moins juive. » C'est donc un fait indiscutable, le mélange implique ici, nécessairement, dégénérescence : dégénérescence du Juif, dont le caractère est beaucoup trop étranger, trop fixé, trop vigoureux pour que le sang germanique puisse contribuer à le rafraîchir ou à l'ennoblir en quelque manière; dégénérescence de l'Européen qui, naturellement, ne peut que perdre au croisement avec un type « inférieur » — je préférerais dire : avec un type de constitution trop différente. Mais pendant que s'effectue ce mélange, la souche principale des Juifs purs et non adultérés demeure, je le répète, parfaitement intacte. Lorsqu'au début du dix-neuvième siècle Napoléon — mécontent de ce que les Juifs persistaient malgré leur émancipation dans un orgueilleux isolement, irrité de ce qu'ils continuaient à sucer l'Alsace aux quatre veines par une usure effrontée, bien que toutes les carrières leur eussent été ouvertes — envoya un ultimatum au Conseil de leurs Anciens et exigea leur fusion avec les autres nations, les délégués des Juifs de France acceptèrent tous les articles qui leur étaient notifiés, sauf un : celui qui visait le mariage sans restriction avec les chrétiens. Leurs filles, oui, elles pouvaient contracter mariage en dehors du peuple d'Israël; leurs fils, non : et le dictateur de l'Europe dut céder ¹). Telle est la loi digne d'admiration par laquelle
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    ¹) C'est dans la partie de notre ouvrage relative au dix-neuvième siècle lui-même qu'il y aura lieu de revenir sur ce fameux « Grand Sanhédrin » et sa distinction casuistique entre les dispositions religieuses et les dispositions politiques de la Loi mosaïque, distinction que ne reconnaît ni la Thora ni le Talmud. — Antérieurement au Grand Sanhédrin, Napoléon avait soumis au Conseil d'État l'examen de la législation concernant les Juifs et rendu un décret suspendant pour un an l'exécution des jugements rendus en faveur de prêteurs israélites dans les départements du Haut et du Bas Rhin, ainsi que dans les provinces rhénanes récemment conquises. Voici comment il s'exprimait à ce sujet dans le préambule au décret du 30 mai 1806 : « Sur le compte qui nous a été rendu que, dans plusieurs départements septentrionaux de notre empire, certains Juifs n'exerçant d'autre profession que celle de l'usure ont, par l'accumulation des intérêts les plus immodéré, mis beaucoup de cultivateurs de ces pays dans un grand état de détresse,

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fut fondé le judaïsme proprement dit. Sans doute, prise en son acception la plus stricte, elle exclut tout mariage entre Juifs et Non-Juifs; ainsi nous lisons, Deutéronome VII, 3 : « Tu ne donneras point tes filles à leurs fils, et tu ne prendras point leurs filles pour tes fils »; mais en général c'est la seconde prescription qui est seule accentuée, témoin le passage de l'Exode (XXXIV, 16) où il est défendu aux fils de prendre des filles étrangères, mais non aux filles de prendre des fils étrangers, et le chapitre XIII de Néhémie où figure bien la double défense, mais où seule l'union du FILS avec une femme étrangère est qualifiée de « péché contre notre Dieu ». Conception parfaitement juste d'ailleurs. Par le mariage de la fille avec un Goï, la pureté de la souche juive n'est en aucune façon altérée et, de plus, cette race prend pied dans le camp étranger; au contraire; le mariage du fils avec une Goya a pour effet, selon l'énergique expression du livre d'Esdras (IX, 2), de souiller la semence de la race sainte en la mêlant au sang d'autres peuples. L'adhésion de la Goya en question au judaïsme n'y changerait rien : l'idée même d'une telle adhésion est étrangère à l'ancienne Loi — à bon droit, car il s'agit ici du fait physique de la descendance — et la Loi nouvelle déclare tout net, avec une enviable sagacité : « Les prosélytes sont aussi nuisibles pour le judaïsme que les abcès pour le corps sain » ¹). C'est ainsi que s'est conservée et que
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nous avons pensé que nous devions venir au secours de ceux de nos sujets qu'une avidité injuste aurait réduits à ces fâcheuses extrémités. » Le Grand Sanhédrin ordonna, comme loi religieuse, de ne faire désormais aucune distinction, en matière de PRÊT d'argent, entre coreligionnaires, et interdit l'USURE même avec les étrangers. — Un détail curieux, qui montre avec quelle ardeur Napoléon désirait la fusion des éléments juifs et non-juifs, c'est qu'il avait d'abord exigé que sur trois mariages contractés par des Juifs il y en eût désormais obligatoirement un avec un conjoint chrétien — exigence qui ne fut pas maintenue (Cf. Th. Reinach : Histoire des Israélites, 3e éd. 1903, p. 295 et suiv.)
    ¹) Du Talmud, d'après Dollinger : Vorträge I, 237; le Talmud dit ailleurs que les prosélytes sont un « fardeau » (voir Israelitische Religionslehre du Juif Philippson, II, 189).


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se conserve encore aujourd'hui la pureté de la race juive : des filles de la maison Rothschild ont épousé des barons, des comtes, des ducs, des princes, elles n'ont point eu d'objection à recevoir le baptême; mais jamais un fils n'a épousé une Indo-Européenne, il s'exclurait ainsi de la maison de ses pères et de la communauté de son peuple ¹).
    Ces considérations appartiendraient proprement à une autre partie du présent ouvrage. Si je les résume ici rapidement, c'est qu'il m'importait de prévenir tout de suite, et par la voie la plus courte, une objection qui ne manque jamais de se produire dès que l'on soulève la « question juive » : à savoir que cette question n'existe simplement pas — d'où il suivrait que l'avènement des Juifs dans notre histoire ne signifie rien du tout. D'autres parlent de religion, prétendant qu'il ne s'agit en l'espèce que de différences de cet ordre. Ils oublient qu'il n'y aurait pas de religion juive s'il n'existait pas de nation juive. Mais cette nation existe. La nomocratie (la domination de la Loi) unit les Juifs — si dispersés qu'ils soient parmi les peuples du monde — en un organisme solide, homogène, tout à fait politique, dans lequel la communauté du sang atteste la communauté du passé et garantit la communauté de l'avenir. Encore que bien des éléments ne soient pas purement juifs au sens le plus étroit du mot, la puissance de ce sang, jointe à l'incomparable force de l'idée juive, est néanmoins
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    ¹) Pour se rendre compte à quel point la race juive est encore pure de nos jours, il faut consulter les résultats de la grande enquête anthropologique à laquelle procéda Virchow sur tous les écoliers de l'Allemagne. Ranke écrit à ce sujet (Der Mensch, 2e éd., II, 293): « Plus une race est pure, plus faible est le nombre des formes métissées. À cet égard, c'est assurément un fait très important que le nombre le plus faible des métis ait été trouvé chez les Juifs : ainsi s'atteste, en opposition aux Germains parmi lesquels lis habitent, leur volontaire isolement comme race. » Les mensurations qui ont eu lieu dès lors en Amérique ont permis de constater que, là aussi, « la race juive s'est conservée complètement pure (American Anthropologist t. IV, cité d'après la Politisch-Anthropologische Revue 1904, mars, p. 1003).

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si grande que ces éléments étrangers ont été dès longtemps assimilés : n'y a-t-il pas —près de deux millénaires d'écoulés depuis que les Juifs renoncèrent à leur propos momentané de prosélytisme ? Sans doute il faut distinguer, comme je l'ai fait au chapitre précédent, entre Juifs d'extraction plus ou moins noble : mais ce qui relie entre eux les fragments disparates, c'est (sans parler d'une fusion graduelle) l'existence et la persistance opiniâtre de l'idée nationale. Cette idée nationale culmine dans l'espoir inébranlable en la domination universelle promise aux Juifs par Iahveh. De naïfs « chrétiens-nés » (comme s'exprime Auerbach dans son esquisse biographique de Spinoza) imaginent que les Juifs ont abandonné cet espoir : ils se trompent fort ! car « l'existence du judaïsme a pour condition l'attachement à l'espérance messianique », ainsi que l'écrivait, il n'y a pas bien longtemps, un des plus modérés et des plus libéraux d'entre eux ¹) : la religion juive tout entière se fonde sur cet espoir. La foi du Juif en son Dieu, ce que chez ce peuple on peut nommer « religion » (et ce qui a droit à ce nom, en tant que source d'une moralité digne de respect), est une partie de cette idée nationale; non inversement. Soutenir qu'il y a une religion juive, mais qu'il n'existe pas de nation juive, c'est déraisonner ²).
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    ¹) Skreinka : Entwickelungsgeschichte der jüdischen Dogmen, p. 75.
    ²) Au congrès sioniste tenu à Bâle en 1898, le Dr Mandelstam, professeur à l'Université de Kiev, déclara dans un discours qui fut « l'événement » de la séance du 29 août qu'il ne voulait pas de l'assimilation des Juifs aux autres nationalités, mais qu'il souhaitait au contraire les sauver « en tant que nation », car les Juifs « ont une espérance commune que leur conscience nationale a gardée à travers toute leur histoire » (d'après le compte rendu d'un participant au Congrès, dans Le Temps du 2 septembre 1898). Les journaux viennois des 30 et 31 juillet 1901 résument un discours que le Dr Leopold Kahn, rabbin de Vienne, prononça au sujet du sionisme dans une salle de l'école orthodoxe juive à Pressbourg; j'y recueille cet aveu : « Le Juif ne se pourra jamais assimiler; il n'adoptera jamais les mœurs et usages d'autres peuples. Le Juif reste Juif en toutes circonstances. Toute assimilation n'est


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    L'avènement des Juifs dans l'histoire occidentale signifie ainsi, sans contredit, l'accession d'un élément particulier, entièrement différent de tous les peuples européens et en quelque mesure opposé à eux; d'un élément qui demeura essentiellement pareil à lui-même, tandis que les nations de l'Europe traversaient les phases de développement les plus diverses; qui dans le cours d'une histoire souvent dure et cruelle n'eut jamais la faiblesse de souscrire à des ouvertures de fraternité, mais — en possession de son idée nationale, de son passé national, de son avenir national — ressentit et ressent encore aujourd'hui comme une souillure le contact avec d'autres hommes; qui enfin, grâce à la sûreté d'un instinct né de la puissante homogénéité du sentiment national, réussit toujours à exercer sur les autres une influence profonde, alors que las Juifs eux-mêmes n'étaient jamais touchés qu'à fleur de peau par les événements de notre évolution culturelle. Pour caractériser du point de vue de l'Européen cette situation extrêmement singulière, nous ne pouvons que répéter avec Herder : le peuple des Juifs est, et demeure, un peuple ÉTRANGER dans notre partie du monde. Du point de vue du Juif, cette constatation se formule un peu autrement; nous avons vu ailleurs comment l'entendait le grand philosophe libéral Philon : « Seuls les Israélites sont
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jamais qu'extérieure, purement extérieure. » Paroles mémorables ! Dans la Festschrift zum 70. Geburtstage A. Berliner's, 1903, le Dr B. Felsenthal publie une série de Thèses juives au nombre desquelles celle-ci, qu'il soutient énergiquement et qui équivaut à dire que le judaïsme est UN PEUPLE, NON UNE RELIGION : « Le judaïsme est une race particulière et tout Juif est né au sein de cette race »; elle constitue « un des peuples ethniquement les plus purs qu'il y ait ». Felsenthal calcule que depuis Théodose jusqu'à l'an 1800 « il n'y a peut-être pas 300 Non-Sémites qui aient été admis dans le peuple juif » et — fait caractéristique — il conteste aux prosélytes le droit de se considérer comme des Juifs pur sang. « Le peuple juif, la race juive, voilà la donnée permanente, le substratum nécessaire, le noyau substantiel; la religion juive est une accrescence à ce noyau, un qualificatif — un accident, au sens philosophique du mot » (cité d'après le tirage à part publié chez Itzkowski à Berlin).

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des hommes au sens véritable de ce mot » ¹). Ce que le Juif profère ici dans le mode intolérant de son orgueil de race, c'est exactement la même chose qu'exprime en termes aimables notre grand Goethe, quand il conteste — si loin qu'on la recule — la communauté d'origine du Juif et de l'Indo-Européen : « Nous ne disputerons en aucune façon au peuple élu l'honneur de descendre d'Adam. Mais nous autres, nous avons certainement d'autres aïeux » ²).

LE « PEUPLE ÉTRANGER »

    De ces considérations résulte pour nous le droit et le devoir d'envisager le Juif comme un élément particulier, et proprement étranger dans notre vie. Extérieurement, il a hérité cela même que nous avons hérité; intérieurement, il a hérité un esprit foncièrement différent du nôtre. Un seul trait suffit pour nous faire apercevoir l'abîme béant qui sépare une âme de l'autre et pour en évoquer au regard de notre conscience l'effrayante profondeur : nous constatons que la figure du Christ apparaît au Juif dénuée de toute signification ! Je ne parle pas, naturellement, du sens qu'y peut attacher une pieuse orthodoxie. Mais qui ne se rappelle, par exemple, les merveilleuses paroles d'un Diderot sur le Crucifié et l'émotion de ce libre penseur devant l'image divine qu'il présente à l'homme dans l'instant de sa plus vive douleur : « Quelle profonde sagesse il y a dans ce que l'aveugle philosophie appelle la folie de la croix ! Dans l'état où j'étais, de quoi m'aurait servi l'image d'un législateur heureux et comblé de gloire ? Je voyais l'innocent, le flanc percé, le front couronné d'épines, les mains et les pieds percés de clous, et expirant dans les souffrances; et je me disais : voilà mon Dieu, et j'ose me plaindre ! » Eh bien, j'ai scruté une bibliothèque entière de livres juifs dans l'espoir d'y
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    ¹) Se reporter ch. III à la rubrique « Religion », où je cite Philon d'après Graetz.
    ²) Eckermann's Gespräche, 7 octobre 1828. Ainsi avait déjà opiné Giordano Bruno, qui tenait que les Juifs seuls descendaient d'Adam et Eve, tandis que les autres hommes provenaient d'une race beaucoup plus ancienne (cf. Lo spaccio della bestia trionfante).


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trouver quelque chose d'analogue — non pas, certes ! la foi en la divinité de Jésus-Christ, non pas la conception de la délivrance, mais le sentiment tout humain de la signification qui réside dans ce fait d'un Sauveur souffrant; mon espoir a été déçu. Un Juif qui éprouve ce sentiment cesse par là même d'être un Juif, il devient un négateur du judaïsme. Alors que nous trouvons dans le Coran même quelque pressentiment au moins de l'importance du Christ et les marques d'un profond respect devant cette apparition, un Juif cultivé, un Juif éminent du dix-neuvième siècle le désigne ainsi : « la nouvelle-naissance avec le masque de mort », cause de blessures nouvelles et douloureuses pour le peuple juif; c'est tout ce qu'il voit en lui ¹). Et le spectacle de la croix l'incite à nous assurer que « les Juifs n'ont nul besoin de cet ébranlement convulsif pour leur amélioration intérieure », sur quoi il ajoute : « notamment pas dans les classes moyennes des citadins. » Sa compréhension n'atteint pas plus loin. Dans un écrit du Juif espagnol Mose de Leon ²) réédité en 1880, Jésus-Christ est qualifié de « chien mort, enseveli dans un tas de fumier ». Durant les dix dernières années du dix-neuvième siècle ont été réédités également (en langue hébraïque, s'entend) plusieurs passages du Talmud longtemps omis pour cause de censure, dans lesquels le Christ est livré au mépris et à la haine comme « fou », « magicien », « athée », « idolâtre », «chien », « bâtard », « enfant de luxure », « fils de putain », etc., et où son auguste mère n'est pas mieux traitée ³). On le voit :
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    ¹) Graetz : Volkstümliche Geschichte der Juden I, 591.
    ²) L'éditeur et peut-être l'auteur du Zohar qui devint, comme on sait, le bréviaire de la Cabbale.
    ³) voir Laible : Jesus Christus im Talmud, p. 2 et suiv. (nº 10 des écrite de l'Institutum Judaicum de Berlin; on trouve en appendice les textes hébraïques originaux). Ce savant tout à fait impartial, et bien disposé pour les Juifs, note : « La haine et le mépris des Juifs s'attaquèrent toujours en première ligne à la personne de Jésus lui-même » (p. 25). « L'animosité des Juifs contre Jésus est un fait établi; seulement ils veulent la donner le moins possible en spectacle » (p. 3). Laible voit même dans cette haine de Jésus « le trait le plus national du judaïsme »

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nous ne faisons assurément pas tort aux Juifs en disant que la figure du Christ leur demeure simplement inintelligible et qu'elle leur est un sujet de scandale. Bien qu'issue en apparence de leur milieu, elle incarne néanmoins la négation de tout ce qui constitue leur être — et à cet égard les Juifs font preuve d'un sens beaucoup plus fin que nous. Si je signale ce profond abîme qui nous sépare d'eux, ce n'est pas pour transporter la question sur le terrain dangereux du parti pris religieux : mais il me semble que la comparaison de deux sortes de sensibilités si radicalement différentes est nécessaire pour nous faire mesurer la profondeur de cet abîme et pour nous préserver ailleurs, quand nous constaterons d'apparents rapprochements, d'oublier la séparation de fait.
    Mais une autre considération encore s'impose, dès lors que nous prenons conscience de cette séparation. Le Juif ne nous comprend pas, c'est certain; pouvons-nous espérer le comprendre et lui rendre justice ? Peut-être, s'il est vrai du moins que nous lui soyons supérieurs en fait, spirituellement et moralement, comme Renan l'affirmait dans le passage que j'ai cité de lui tout à l'heure, et comme d'autres savants, plus dignes encore de crédit, l'ont soutenu également ¹). Mais en ce cas nous devrions juger le Juif du haut de notre supériorité, non pas du point de vue de la haine et de la superstition, et bien moins encore au nom du malentendu dans lequel nos professeurs de religion barbotent depuis deux mille ans ainsi que dans un marécage. Prêter au Juif des pensées qu'il n'a jamais pensées, le révérer comme le por-
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(p. 86); les Juifs, dit-il, « furent saisis à l'approche du christianisme d'une fureur et d'une haine qui confinaient à la démence » (p. 72). Aujourd'hui encore, un Juif croyant ne doit ni proférer ni écrire le nom du Christ (p. 3 et 32); les cryptonymes les plus usités sont « LE bâtard », ou « LE fils de putain », ou « LE pendu », souvent aussi « Balaam ».
    ¹) Voir notamment le passage célèbre de l'Indische Altertumskunde de Lassen, où le grand orientaliste exprime et motive sa conviction que la race indo-européenne est « plus hautement et plus complètement douée » et qu'en elle seule s'est établi « l'harmonieux équilibre de toutes les forces psychiques ».


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teur des intuitions religieuses les plus grandioses — alors qu'elles lui demeurent plus étrangères peut-être qu'à aucune autre sorte d'hommes et qu'on en découvre tout au plus quelques traces éparses dans la conscience de ses prophètes isolés, d'où elles jaillissent en cri de révolte contre la dureté de cœur de ce peuple — puis le condamner pour être aujourd'hui si différent de ce qu'il devrait être d'après ces fables; c'est là, une injustice manifeste. Et ce n'est pas seulement une injustice, c'est une erreur propre à égarer de la manière la plus fâcheuse le sentiment public. Car en raison du rôle que nous avons gratuitement imputé au Juif dans notre vie religieuse, sa tête nous apparaît nimbée de gloire, et alors nous nous indignons de ne pas rencontrer un saint sous cette auréole postiche. Nous attendons de lui bien autre chose que de nous, simples enfants du paganisme ! Et cependant le témoignage du Juif sur le Juif est si peu fait pour encourager cette attente, que tout noble trait qui nous le semble contredire, que toute explication découverte à des crimes juifs, nous devient un sujet de nous réjouir sincèrement. Iahveh, par exemple, ne se lasse pas de déclarer : « Je vois que ce peuple est un peuple au col roide » ¹) et Jérémie donne de la complexion morale du dit peuple une description si montée en couleur que M. Édouard Drumont ne pourrait faire mieux : « Tout frère cherche à supplanter son frère et tout ami va calomniant son ami; chacun dupe l'autre et nul ne dit la vérité; ils exercent leur langue à mentir, ils s'étudient à faire le mal » ²); rien d'étonnant que Jérémie résume dans ce mot : « tas de perfides ! » son impression des gens qu'il nous peint de la sorte; rien d'étonnant qu'il ne connaisse plus qu'un désir : « Ah ! si j'avais au désert une cabane de voyageurs, j'abandonnerais mon peuple et je m'en éloignerais ! » Nous sommes donc seuls responsables de l'incroyable ignorance qui règne parmi nous quant à la
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    ¹) Exode XXXII, 9; XXXIV, 9; Deutéronome IX, 13, etc.
    ²) IX, 4 et 5.


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nature des Juifs. Jamais peuple ne donna de sa personnalité une image aussi achevée et aussi sincère que celle que nous a laissée l'Hébreu dans sa Bible, et cette image est encore complétée, quoique en un style plus terne, par le Talmud (pour autant du moins que j'en peux juger sur des fragments). Aussi, sans nous dissimuler combien il nous est difficile — issus d'autres « aïeux » — de porter un jugement équitable sur le peuple « asiatique, étranger à notre partie du monde », il nous faut reconnaître que les Juifs ont fait tout ce qui dépendait d'eux poux renseigner à leur sujet l'observateur exempt d'opinions préconçues : et c'est là une circonstance qui nous permet d'espérer que nous arriverons à distinguer les tendances essentielles de leur être. — À vrai dire, les événements qui se passent sous nos yeux pourraient suffire à nous instruire. Est-il possible de lire quotidiennement les journaux sans apprendre à connaître la mentalité juive, le goût juif, la morale juive, les buts juifs ? Une ou deux années des Archives israélites nous renseigneraient mieux que toute une bibliothèque antisémite, et non pas seulement sur les traits de caractère les moins plaisants des Juifs, mais aussi sur leurs qualités excellentes. Pourtant je ne veux pas mêler le présent à l'objet de ce chapitre. Afin d'évaluer en toute connaissance de cause l'importance qui appartint au Juif durant le dix-neuvième siècle, comme cohéritier et collaborateur, nous devons avant tout concevoir clairement ce qu'il EST. De ce qu'est un homme par nature suit avec une rigoureuse nécessité ce qu'il fera en des conditions données. Le philosophe dit : operari sequitur esse; et le proverbe, plus gracieusement : la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a.

APERÇU HISTORIQUE À VOL D'OISEAU

L'histoire pure ne saurait ici nous mener promptement ni sûrement au but; et ce n'est d'ailleurs pas ma tâche d'offrir au lecteur une histoire des Juifs. Dans ce chapitre pas plus que dans les autres je ne me soucie de faire œuvre de copiste. Chacun sait assez quand et comment les Juifs sont entrés dans l'histoire occidentale : d'abord par la Dias-

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pora, ensuite par la dispersion proprement dite. Leur sort changeant dans les divers pays et aux diverses époques est bien connu aussi : il est vrai qu'à cet égard on sait beaucoup de choses qui sont le contraire de la vérité, et qu'on en ignore beaucoup qu'il serait urgent de savoir. Mais assurément je n'ai besoin d'apprendre à personne qu'au cours des premiers siècles chrétiens les Juifs jouèrent un rôle important, bien que parfois restreint dans d'étroites limites. Dès le début de la période visigothique ils avaient su se créer, comme marchants d'esclaves et prêteurs d'argent, influence et pouvoir. S'ils ne devinrent pas partout, comme chez les Maures espagnols, de puissants ministres d'État qui peuplaient de « la foule de leurs frères » — à l'exemple de Mardochée — les postes les plus fructueux, s'ils ne se haussèrent pas toujours, comme dans l'Espagne catholique, jusqu'à la dignité d'évêque et d'archevêque ¹), leur influence n'en fut pas moins toujours et partout considérable. Dès le XIIIme siècle les princes de Babenberg donnaient à leurs successeurs l'exemple de faire administrer par des Juifs les finances du pays et de décerner des titres honorifiques à ces administrateurs ²); le grand pape Innocent III confiait â des Juifs des charges
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    ¹) Voir l'ouvrage du Juif David Mocatta paru en anglais et traduit en allemand par Kayserling (1878) sous ce titre : Die Juden in Spanien und Portugal, où l'auteur raconte comment, en Espagne, « vécurent des générations et des générations de CRYPTOJUIFS mêlés à toutes les classes de la société, occupant des situations de toutes sortes dans l'État
et EN PARTICULIER EN L'ÉGLISE ». — Au chap. XI de sa Bible in Spain, George Borrow évoque la figure mystérieuse du Juif Abarbenel qui l'entretient d'un archevêque de sa race, lequel « ne pouvait oublier ce qu'il avait appris à révérer en son enfance ». — « Avez-vous des raisons, demande Borrow, de supposer qu'il y ait beaucoup des vôtres dans le clergé ? » — « De le supposer, non, mais de le savoir », répond Abarbenel. Et il ajoute: « Il y a une fête particulière de l'année où quatre dignitaires de l'Église ne manquent pas de me rendre visite. Et alors, une fois les cérémonies accomplies, en sécurité derrière les portes closes, ils s'assoient par terre et maudissent. » Cet entretien a lieu en 1836.
    ²) Graetz : op. cit. II, 563.


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importantes de sa cour ¹); les chevaliers de France « ne pouvaient partir pour la Croisade qu'en empruntant aux Juifs ou en leur brocantant des objets de valeur » ²); Rodolphe de Habsbourg favorisa les Juifs de toutes manières, les revendiqua comme serfs « de sa chambre impériale » et, en les soustrayant à la juridiction commune, rendit fort difficile de faire recevoir une plainte contre un Juif ³); bref, ce que j'appelle l'avènement des Juifs dans notre histoire européenne n'a point cessé de se faire sentir à toute époque et en tout lieu. Quelqu'un qui étudierait l'histoire dans le seul dessein de démêler exactement l'influence juive serait conduit, si je ne m'abuse, à des résultats inattendus. Sans enquête détaillée, nous ne pouvons identifier nettement et incontestablement cette influence que là où les Juifs étaient en nombre supérieur. Au IIme siècle, par exemple, ils forment la majorité de la population dans l'île de Chypre; ils décident d'y fonder un État national et procèdent, à cette fin, d'après la méthode qui nous est connue par l'Ancien Testament : ils massacrent à jour dit tous les autres habitants — soit 240,000; et, pour que l'État insulaire ne demeure pas sans base continentale, — ils massacrent pareillement les 220,000 habitants non juifs de la Ville de Cyrène 4). En Espagne, ils tendent au même but avec plus de prudence, mais avec d'autant plus d'opiniâtreté. C'est précisément sous le règne du roi visigoth qui les avait comblés de bienfaits qu'ils appellent leurs frères de race, les Arabes d'Afrique : sans haine, uniquement parce qu'ils y voient leur profit, ils trahissent leur noble protecteur; et en effet, sous les califes, ils obtiennent une participation de plus en plus grande au gouvernement. « Ils con-
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    ¹) Israel Abrahams : Jewish Life in the Middle Ages.
    ²) André Réville : Les paysans au moyen-âge (1896), p. 3.
    ³) Voir entre autres Realis : Die Juden und die Judenstadt in Wien (1846), p. 18 etc.
    4) Mommsen : Römische Geschichte V. 543.


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centrèrent entièrement dans leurs mains les forces spirituelles aussi bien que les matérielles », écrit Heman, historien tout à fait judéophile : d'où il résulta que, spirituellement aussi bien que matériellement, le florissant État mauresque courut à sa ruine, mais rien n'était plus indifférent aux Juifs, qui, entre temps, avaient pris solidement pied dans l'État chrétien des Espagnols appelé à remplacer l'État mauresque. « La richesse mobilière du pays résidait toute en leurs mains; les biens-fonds passèrent de plus en plus dans les mêmes mains grâce à l'usure, et par l'achat des propriétés de la noblesse endettée. Depuis le poste de secrétaire d'État et celui de ministre des finances, toutes les fonctions qui avaient trait aux impôts ou aux affaires d'argent étaient tenues par des Juifs. L'Aragon presque tout entier était engagé à leurs usuriers. Dans les villes, ils formaient la majorité de la population possédante » ¹). Et pourtant, ici pas plus qu'ailleurs, ils ne se montrent tout à fait avisés. Ils avaient employé leur puissance à s'assurer des privilèges de toute sorte — ainsi, par exemple, le serment d'un seul Juif faisait foi pour établir le bien-fondé d'une poursuite pour dette intentée à un chrétien (comme, au reste, dans l'archiduché d'Autriche et en bien d'autres lieux), tandis que le témoignage d'un chrétien contre un Juif ne valait rien en justice, etc., etc. — mais ils abusèrent si démesurément de ces privilèges que le peuple finit par se soulever. Sans doute en eût-il été de même en Allemagne, si l'Église et des hommes d'État perspicaces n'eussent prévenu le mal pendant qu'il était temps. Charlemagne avait fait venir d'Italie des Juifs pour l'administration de ses finances; ceux-ci ne tardèrent pas à s'acquérir, comme fermiers de l'impôt, et richesses et influence, dont ils se servirent pour assurer à
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    ¹) Heman : Die historische Weltstellung der Juden (1882), p. 24 et suiv. — Cf. l'exposé autrement nuancé, mais absolument concordant quant aux faits, de Graetz dans sa Volkstümliche Geschichte der Juden II, 344 et suiv.

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leur nation d'Importants avantages : privilèges de commerce, réduction des peines édictées pour les crimes, etc.; on alla jusqu'à obliger la population de transférer au dimanche ses marchés, parce que le samedi, jour où elle avait coutume de les tenir, était désagréable aux Juifs à cause de leur Sabbat; il était alors de bon ton de fréquenter les synagogues ! Mais en Allemagne la réaction se produisit assez vite, et vigoureusement; et ce ne fut pas, comme la plupart des historiens l'exposant, par l'effet des excitations du clergé — de tels phénomènes ne constituent que l'enveloppe, non la substance de l'histoire — ce fut en première ligne parce que le Germain est né industriel et marchand, aussi bien qu'il est né guerrier : dès que ces instincts se furent éveillés en lui grâce à la formation des villes, il lut dans le jeu de son concurrent déloyal et, plein d'indignation, il en exigea l'éloignement. On pourrait de la sorte — si tel était l'objet de ce chapitre — noter le flux et le reflux de l'influence juive jusqu'à notre temps, jusqu'à ce dix-neuvième siècle où toutes les guerres apparaissent si singulièrement connexes aux opérations de la finance juive, témoin la campagne de Russie et le rôle de spectateur de Nathan Rothschild à la bataille de Waterloo, témoin la participation de MM. Bleichröder, du côté allemand, et Alphonse Rothschild, du côté français, aux négociations de paix de l'année 1871, témoin la Commune en laquelle tout homme clairvoyant a reconnu, dès le début, une machination judéo-napoléonienne.

CONSENSUS INGENIORUM

    Cette influence politico-sociale des Juifs a été appréciée de façon fort diverse, mais les plus grands politiques de tous les temps s'accordent à la juger néfaste. Cicéron par exemple (qui, s'il ne peut passer pour un politique de premier ordre, n'en est pas moins un homme d'État expérimenté),
Cicéron trahit une véritable terreur des Juifs. Quand une action juridique touche leurs intérêts, il parle si bas que les juges seuls l'entendent, car il sait, dit-il, comment les Juifs se soutiennent entre eux et comment ils s'entendent à perdre l'homme qui s'oppose à leurs manœuvres. Contre des Grecs,

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contre des Romains, contre les plus puissants de ses contemporains, il lance d'une voix tonnante les plus graves accusations; mais, s'agissant des Juifs, il conseille la prudence, il redoute leur force occulte et mystérieuse, il glisse aussi vite que possible sur « cette capitale du soupçon et de la calomnie : Jérusalem. » Ainsi opine un Cicéron sous le consulat d'un Jules César ! ¹) L'empereur Tibère, que maint historien nous représente comme le souverain le plus capable qu'ait possédé l'Imperium, reconnaissait dans l'immigration des Juifs (antérieurement donc, ici encore, à la destruction de Jérusalem) un péril NATIONAL; Frédéric II, le Hohenstaufe, sans nul doute un des hommes les plus géniaux qui aient porté la couronne et tenu l'épée, un monarque d'esprit plus libéral qu'aucun de ceux qui régnèrent au dix-neuvième siècle, un admirateur enthousiaste du Levant, un généreux patron des savants hébreux, estimait néanmoins qu'il y avait lieu (contrairement aux habitudes de l'époque) d'exclure de toutes fonctions publiques les Juifs, et il faisait remarquer le danger auquel on s'expose en leur confiant un pouvoir quelconque, dont ils abusent dès qu'ils le détiennent; c'est exactement ce que devait enseigner l'autre grand Frédéric II, le Hohenzollern, qui octroya toutes les libertés hormis une seule : celle des Juifs; c'est à peu près ce que déclara au Landtag, alors qu'il pouvait encore s'exprimer ouvertement (1847), le prince de Bismarck; et le grand historien Mommsen parle du judaïsme comme d'un « État dans l'État ». — Pour ce qui concerne spécialement l'influence sociale, je me contenterai d'invoquer deux sages et justes témoins, de qui l'opinion n'a rien qui la puisse rendre suspecte aux Juifs, Herder et Goethe. Le premier dépose : « Un ministère dans lequel un Juif a la haute main, un ménage dans lequel un Juif tient les clefs de la garde-robe ou les comptes de la maison, un département ou un commissariat dans lequel les Juifs mènent les affaires capitales.... sont des
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    ¹) Voir la Défense de Lucius Flaccus, § XXVIII.

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marais pontins qu'il n'y a pas moyen de dessécher »; et il considère que la présence d'une quantité indéterminée de Juifs est si délétère pour un État européen qu'on ne saurait, en l'espèce, « se laisser conduire par des principes généraux de philanthropie », mais qu'il s'agit là d'une question d'État et que chaque État a le devoir de déterminer « combien de membres de ce peuple étranger peuvent être tolérés sans dommage pour les indigènes » ¹ ). Goethe va davantage au fond des choses : « Comment concéderions-nous au Juif la participation à la culture supérieure dont il désavoue l'origine et la provenance ? » Et il est transporté de colère — d'une « colère passionnée » — lors de la promulgation de la loi (1823) qui autorise le mariage entre Juifs et Allemands; il prophétise qu'elle aura « les pires et les plus criants effets », notamment « l'extinction de tous sentiments moraux », enfin il dénonce dans cette « indécente niaiserie » l'action corruptrice de l'« omnipotent Rothschild » ²). Goethe et Herder sont donc exactement du même avis que le grand Hohenstaufe, que le grand Hohenzollern, et que tous les grands hommes avant ou après eux : sans faire tendancieusement, superstitieusement, grief au peuple juif de son originalité propre, ils le jugent un danger réel pour NOTRE civilisation et pour NOTRE culture : ils ne lui accorderaient pas une participation active à cette civilisation et à cette culture, dont il désavoue le principe même. Sur un tel consensus ingeniorum on ne peut passer purement et simplement à l'ordre du jour. Car à tous ces jugements mûrement pesés, que dictent aux esprits les plus éminents leur expérience et leur perspicacité, on n'oppose rien, en fin de compte, que les phrases creuses des « droits de l'homme » — un galimatias parlementaire ³).
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    ¹) Adrastea : Bekehrung der Juden.
    ²) Wilhelm Meister's Wanderjahre l. III, ch. II, et Conversation avec Müller du 23 septembre 1823.
    ³) J'ai borné à dessein mes citations, d'ailleurs destinées originairement aux seuls lecteurs de langue allemande. Mais je ne saurais passer


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PRINCES ET NOBLES

    Il est certain d'autre part, et bien digne d'attention, que la responsabilité encourue par les Juifs dans mainte sinistre
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outre sans invoquer le grand VOLTAIRE et protester par la même occasion contre la fable, trop généralement accréditée, suivant laquelle il aurait jugé favorablement, et du point de vue qui inspire les platitudes humanitaires chères à notre temps, l'influence des Juifs sur notre culture. Il est vraiment étonnant que des Juifs d'une culture aussi étendue qu'un James Darmesteter soulignent le nom de Voltaire (Peuple juif, 2e éd., p. 17) comme celui de l'instigateur spirituel de leur émancipation. C'est le contraire qui est vrai; Voltaire conseille maintes fois de renvoyer les Juifs en Palestine. Comme il appartient aux auteurs que je connais le mieux, je ne crois pas m'avancer beaucoup en disant que je pourrais lui emprunter des centaines de citations extrêmement agressives contre les Juifs. Dans son article du Dictionnaire philosophique (fin de la 1re section), il dit : « Vous ne trouverez dans les Juifs qu'un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent. » Dans Dieu et les hommes (ch. X), il appelle les Juifs « la plus haïssable et la plus honteuse des petites nations ». Je crois qu'on n'en peut pas demander davantage pour s'éclairer sur son opinion ! Mais cette opinion mérite d'autant plus considération que Voltaire s'est occupé très spécialement de l'histoire juive dans des écrits nombreux et considérables — si spécialement qu'aujourd'hui ce prétendu « dilettante superficiel » est cité par des savants de premier ordre, comme Wellhausen. Prêtons-lui donc quelque attention quand il écrit (Essai sur les mœurs, ch. XLII) : « La nation juive ose étaler une haine irréconciliable contre toutes les nations, elle se révolte contre tous ses maîtres; toujours superstitieuse, toujours avide du bien d'autrui, toujours barbare — rampante dans le malheur, et insolente dans la prospérité. » Touchant les aptitudes mentales des Juifs, son jugement est bref et tranchant : « Les Juifs n'ont jamais rien inventé », assure-t-il (La défense de mon oncle, ch. VII); et dans l'Essai sur les Mœurs il expose, durant plusieurs chapitres, que les Juifs, toujours à l'école des autres nations, ne leur ont jamais rien enseigné; même leur musique, si généralement louée, lui est intolérable : « Retournez en Judée le plus tôt que vous pourrez.... vous y exécuteriez à plaisir dans votre détestable jargon votre détestable musique » (6me lettre du Dictionnaire). Ailleurs il explique la singulière stérilité intellectuelle des Juifs par leur passion sans mesure pour l'argent : « l'argent fut l'objet de leur conduite dans tous les temps » (Dieu et les hommes, XXIX). Il se moque d'eux en d'innombrables passages, par exemple dans Zadig (ch. X) où l'Hébreu remercie Dieu de lui avoir donné le moyen de tromper un Arabe; la plus mordante satire qui existe du judaïsme est, sans

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aventure historique, dans la déchéance de maint peuple héroïque et vigoureux, pèse plus lourdement encore sur ces Européens qui n'ont cessé, pour de méprisables motifs, de solliciter, de protéger, d'encourager l'activité dissolvante des Juifs : et ces Européens, ce sont au premier chef les princes et la noblesse, et ils ont persisté dans leur attitude depuis le 1er siècle de notre ère jusqu'à l'heure où j'écris. Que l'on considère l'histoire de n'importe quel peuple européen, et l'on entendra s'élever partout contre les Juifs — dès l'instant qu'ils se sentent en nombre et en force — des plaintes amères montant du peuple, de la classe marchande, du cercle des savants, des poètes, des voyants de toute sorte, et toujours et partout ce seront les princes et la noblesse qui couvriront l'accusé : les princes, parce qu'ils ont besoin d'ar-
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contredit, l'écrit intitulé Un Chrétien contre six Juifs. Encore Voltaire gardait-il, dans tous ces textes destinés à la publicité; certains ménagements; si l'on veut connaître son opinion sans aucune réserve, il faut voir, par exemple, sa lettre au chevalier de Lisle du 15 décembre 1773 (écrite donc vers la fin de sa vie, non pas dans la chaleur de la jeunesse) : « Que ces déprépucés d'Israël se disent de la tribu de Nephthali ou d'Issachar, cela est fort peu important; ils n'en sont pas moins les plus grands gueux qui aient jamais souillé la face du globe ! » On le voit : le véhément libre penseur n'est pas plus tendre pour les Juifs que n'importe quel prélat fanatique. Il s'en distingue tout au plus par cette restriction, qui revient souvent en manière de post-scriptum au bas de ses plus violentes diatribes : « Il ne faut pourtant pas les brûler. » Et puis il y a encore cette différence que l'homme qui s'exprime avec cette sévérité est essentiellement humain, tolérant et cultivé. Comment expliquer, de la part de ce libre et libéral esprit, un jugement à ce point sans pitié et qui, par son outrance, contraste défavorablement avec les citations que j'ai empruntées à des penseurs allemands ? C'est ici que nos contemporains pourraient s'instruire, s'il voulaient ! Car on voit que l'instinct d'égalitarisme révolutionnaire ne procède pas de l'amour de la justice ni du respect de l'individualité, et, en poursuivant la déduction, on arrive à cette conclusion : ce n'est pas d'un principe que naît la compréhension, ce n'est pas d'une philanthropie abstraite et générale que résulte la possibilité de vivre côte à côte dignement et pacifiquement; mais pour être justes envers l'âme étrangère et les intérêts étrangers, il faut que nous reconnaissions franchement, sans ambages et sans scrupules, ce qui les sépare de notre propre âme et de nos propres intérêts.

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gent pour leurs guerres; la noblesse, parce qu'elle mène une vie désordonnée. Il faut lire dans Edmond Burke ¹) comment Guillaume le Conquérant, quand il jugeait insuffisant le rendement de la taille et d'une quantité d'autres impôts oppressifs, confisquait les billets souscrits aux Juifs par leurs débiteurs ou se les faisait livrer pour un prix dérisoire : or presque toute la noblesse anglo-normande du XIme siècle était dans les mains des usuriers juifs, et le roi devenait ainsi le créancier — un créancier sans pitié — de ses sujets les plus considérables; en revanche, il étendait sa protection sur les Juifs et leur conférait des privilèges de tout genre. Cet exemple peut tenir lieu de milliers et de milliers d'autres ²). Si donc les Juifs ont exercé une grande influence, ce qu'on a trop sujet de déplorer au point de vue historique, c'est grâce à la complicité de ces deux éléments qui tout ensemble — bassement, on peut le dire — les persécutent et les exploitent. Cela continue ainsi jusqu'au dix-neuvième siècle : dès avant la Révolution française, Mirabeau est en étroit contact avec les Juifs ³); Talleyrand, dans la Consti-
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    ¹) An Abridgment of English History, l. III, ch. 2.
    ²) Le célèbre économiste Dr W. Cunningham, dans son ouvrage intitulé The Growth of English industry and commerce during the early and middle ages (3e éd. 1896, p. 201), compare l'activité des Juifs dans l'Angleterre du Xe siècle à une éponge absorbant toute la substance du pays et rendant impossible son développement économique. Un point intéressant mis en lumière par Cunningham, c'est que, dès ces temps anciens, la législation s'efforce d'induire les Juifs à adopter des professions honorables et vise leur fusion avec le reste de la population, mais sans aucun succès.
    ³) Touchant l'action exercée sur Mirabeau par « les représentantes avisées de la juiverie » (comme dit Gentz) et par les sociétés secrètes essentiellement juives auxquelles il est affilié, voir non seulement Graetz (Volkst. Gesch. der Juden III, 600 et sq.), mais surtout l'abbé Lémann : L'entrée des Juifs dans la société française, l. III, ch. 7. En sa qualité de Juif converti, cet auteur comprend ce que d'autres ne comprenaient pas, et en même temps il dit ce que taisent les auteurs juifs. On ne saurait exagérer, en ce qui concerne Mirabeau, l'importance de ce fait qu'il fut dès sa jeunesse débiteur des Juifs pour la plus grande partie de ses dettes (souligné par Carlyle : Essay on Mirabeau).


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tuante, réclame leur émancipation complète contre l'avis des représentants des classes bourgeoises; Napoléon les couvre quand commencent, après bien peu d'années, d'affluer des demandes de protection contre le péril juif, adressées de toutes les parties de la France à son gouvernement, et encore que lui-même se fût écrié au Conseil d'État, lors de la discussion du rapport Molé sur les Juifs d'Alsace : « Ces Juifs sont des sauterelles et des chenilles qui dévorent ma France ! » — c'est qu'il a besoin de leur argent; le prince Dalberg, sans souci du défi qu'il porte à tous les bourgeois de Francfort, vend pour un million de florins aux Juifs francfortois leur plein droit de bourgeoisie (1811); les Hardenberg et les Metternich se laissent circonvenir au Congrès de Vienne par la banque Rothschild et, malgré le suffrage unanime des mandataires de tous les États de la Confédération, ils soutiennent l'avantage des Juifs contre l'avantage des Allemands : leur volonté prévaut si bien que les deux États les plus conservateurs (représentés par eux) s'avisent les premiers d'élever à la noblesse héréditaire ces membres du peuple « étranger, asiatique » qui s'étaient acquis une fortune prodigieuse durant les années d'universelle détresse, et de leur octroyer une récompense que n'avaient jamais obtenue des Juifs simplement honorables et méritoires ¹). Si donc les Juifs ont été pour nous de fâcheux voisins, il n'est que juste de reconnaître qu'ils ont agi conformément à la nature de leurs instincts et de leurs dons, nous offrant du même coup un exemple vraiment admirable de fidélité envers eux-mêmes, envers leur propre nation, envers la foi de leurs pères : les tentateurs et les traîtres, ce ne furent jamais eux, mais bien nous. De tous temps — et il en est encore de même aujourd'hui — nous nous sommes faits
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    ¹) C'est d'ailleurs une vieille habitude des princes, et qui ne profite pas qu'aux Juifs. Martin Luther la signale déjà : « Les princes font pendre les voleurs qui ont dérobé un florin, ou un demi, et ils négocient avec ceux qui pillent tout le monde et volent plus que tous les autres » (Von Kaufhandlung und Wucher).

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criminellement les suppôts des Juifs; c'est nous qui, délibérément, nous sommes rendus coupables de trahison envers ce que le plus misérable habitant du ghetto tient pour sacré, envers la pureté du sang hérité — et il en est ainsi aujourd'hui plus que jamais. Seule l'Église chrétienne, entre toutes las puissances à l'œuvre, paraît avoir agi, en somme, avec justice et avec sagesse (abstraction faite, naturellement, de ces évêques qui furent proprement des princes séculiers, et aussi de quelques papes). L'Église a tenu les Juifs en bride, elle les a traités comme des étrangers, mais en les préservant des persécutions. Toute persécution en apparence « ecclésiastique », a sa cause réelle dans une situation économique devenue intolérable : l`Espagne nous en fournirait l'exemple le plus probant. Peut-être n'est-il pas inutile — maintenant que l'irréconciliable hostilité des Juifs, en s'attaquant à chaque manifestation de la foi chrétienne, a réussi à égarer si complètement l'opinion publique — de rappeler que le dernier acte de l'Assemblée préparatoire du premier Sanhédrin convoqué de notre temps (le Grand Sanhédrin de l'an 1807) fut une déclaration spontanée de gratitude à l'adresse du clergé des différentes Églises chrétiennes pour la protection accordée aux Juifs par ces Églises dans le cours des siècles ¹).
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    ¹) Diogène Tama : Collection des actes de l'Assemblée des Israélites de France et du royaume d'Italie (Paris 1807, p. 327, 328; l'auteur, un Juif, était secrétaire du délégué des Juifs des Bouches-du-Rhône, M. Costantini). Après un exposé des motifs, le document en question s'achève ainsi : « Les députés israélites arrêtent : que l'expression de ces sentiments sera consignée dans le procès-verbal de ce jour pour qu'elle demeure à jamais comme un témoignage authentique de la gratitude des Israélites de cette assemblée pour les bienfaits que les générations qui les ont précédés ont reçus des ecclésiastiques des divers pays d'Europe. » C'est M. Isaac Samuel Avigdor, délégué des Juifs des Alpes-Maritimes, qui présenta la motion; Tama ajoute que l'Assemblée applaudit son discours et décida qu'il serait inséré in extenso dans le procès-verbal de la séance. — Les historiens juifs actuels ne disent pas un mot de cette importante manifestation. Bédarride, dans Les Juifs

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CONTACT INTIME

    Mais assez de ces échappées sommaires sur l'aventure de notre destinée collective. Elles suffisent pour nous faire apercevoir que « l'avènement des Juifs » dans l'histoire européenne depuis le 1er siècle a exercé sur son cours une influence qui n'est pas négligeable et qui est assurément funeste en bien des sens. Mais cela ne nous apprend pas grand'chose encore sur le Juif lui-même. De ce que l'Indien de l'Amérique du Nord est en train de périr au contact de l'Indo-Européen, il ne suit pas nécessairement que celui-ci soit un homme mauvais et néfaste; et du fait que le Juif nous est utile ou dommageable, on ne saurait tirer, sans autre, un jugement valable sur sa nature. D'ailleurs le Juif n'entretient pas seulement, depuis dix-neuf siècles, des rapports EXTÉRIEURS avec notre culture, en qualité d'hôte plus ou moins bienvenu; il a pris avec elle un contact INTIME. Kant remarque très justement que la conservation du judaïsme est en première ligne l'œuvre du christianisme ¹). C'est du milieu juif, sinon de la race juive et de l'esprit juif, qu'est issu Jésus-Christ et que sont sortis les premiers représentants de la religion chrétienne. L'histoire juive, les conceptions juives, la pensée et la fiction juives sont devenues des éléments importants de notre vie psychique. Il n'y a pas moyen de faire entièrement le départ entre ce qui n'implique qu'un frottement superficiel et ce qui va jusqu'à la pénétration intérieure. Si nous n'avions pas solennellement élu le Juif pour notre père spirituel, il se serait aussi peu acclimaté chez nous que le Sarrasin ou que ces autres débris de peuplades semi-sémitiques qui n'ont réussi à sauver leur vie — mais non leur individualité — qu'au prix de leur absorption sans réserve dans les nations de l'Europe méridionale. Or le Juif s'attesta invulnérable; en dépit des bûchers dressés de temps en temps à son inten-
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en France (1859), où pourtant il se donne l'apparence d'exposer les faits d'après les documents officiels, imite à cet égard le silence de Graetz; il en est de même, sous toutes les rubriques que l'on y a consultées à ce sujet, de la Jewish Encyclopedia, (1911).
    ¹) Die Religion, dans la note générale à la 3e section.


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tion, le seul fait qu'il avait crucifié Jésus-Christ l'ornait à nos yeux d'une sorte de majesté terrifiante; et tandis que, paré de ce nimbe, il fascinait le peuple, les savants et les saints étudiaient jour et nuit les livres des Hébreux : sous le coup de sentences empruntées à des pâtres juifs, comme Amos et Michée, tombèrent les monuments d'un art tel que le monde n'en devait plus revoir jamais; et la science fut vouée au mépris par les sarcasmes de prêtres juifs; l'Olympe et le Walhalla se dépeuplèrent parue que les Juifs le voulaient ainsi; Iahveh, qui avait dit aux Israélites : « Vous êtes mon peuple et je suis votre Dieu », Iahveh devint le Dieu des Indo-Européens; ce furent les Juifs qui nous enseignèrent la funeste doctrine de l'intolérance religieuse absolue. Mais en même temps nous leur dûmes de grands et sublimes élans psychiques; à l'école des prophètes nous nous instruisîmes d'une morale si âpre et si pure qu'elle n'a pas sa pareille au monde, sinon sur le sol lointain des Indes; enfin, nous apprîmes à connaître une foi si vive et si vivifiante en une puissance divine supérieure, que notre âme en fut transformée et en reçut une orientation nouvelle. Car si Jésus fut le grand architecte qui posa les fondements, c'est aux Juifs que nous empruntâmes l'architecture. Isaïe, Jérémie, les Psalmistes furent et sont encore des forces efficaces dans notre vie intérieure.

QUI EST LE JUIF ?

    Or aujourd'hui, tandis que ce contact intime commence à devenir plus faible, le frottement superficiel va sans cesse augmentant, et nous ne pouvons plus nous soustraire au voisinage du Juif : il ne nous suffit plus, dès lors, de savoir que tous les hommes éminents et libres, depuis Tibère jusqu'à Bismarck, ont considéré sa présence parmi nous comme un danger politique et social; il faut encore que nous soyons à même de nous former un jugement précis, fondé sur la connaissance de faits positifs, et d'agir en conséquence. On a publié des « catéchismes antisémites », dans lesquels sont assemblées des centaines de citations empruntées à des hommes connus; mais, outre que beaucoup de ces propos,

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détachés de leur contexte, ne constituent pas un résumé tout à fait loyal de l'opinion exprimée par les auteurs, et que beaucoup aussi témoignent de préjugés aveugles ou d'ignorance manifeste, mieux vaut certes nous faire notre propre opinion que d'accepter sans contrôle celle d'autrui. Pour nous faire cette opinion, j'estime indispensable de partir d'un point de vue plus élevé que celui de la simple considération politique; et je ne sais pas, à cet effet, de terrain plus favorable que celui de l'histoire : non pas toutefois l'histoire moderne, qui est nôtre — car nous y serions juge et partie, — mais l'histoire de la genèse du peuple juif. Les documents surabondent; au dix-neuvième siècle justement, de nombreux savants (en Allemagne surtout, mais aussi en France, en Hollande, en Angleterre et en Amérique) les ont soumis à la critique, datés, classés, scrutés de toute manière, et, s'il reste beaucoup à faire, ce qui est fait nous permet déjà de déchiffrer en ses grandes lignes une des pages les plus étonnantes de l'histoire humaine. Ce Juif qui nous apparaît si éternellement immuable, si « constant », comme dit Goethe, il est néanmoins DEVENU ce qu'il est, il l'est devenu lentement et même « artificiellement ». Et sans doute cessera-t-il un jour d'ÊTRE, comme tout ce qui DEVINT. Cela déjà nous l'approche, humainement parlant. Ce qu'est un « Sémite », nul ne peut le dire. La science, voici quelque cent ans, croyait le savoir : les Sémites étaient les enfants de Sem; maintenant la réponse est toujours plus indéterminée; on s'était flatté que le critère linguistique serait décisif : grave erreur ! Le concept de « Sémite » n'en reste pas moins indispensable; on y recourt pour marquer la connexité des phénomènes historiques très divers dont il embrasse le multiple complex, mais on ne peut pas tracer de démarcation qui le circonscrive rigoureusement : à la périphérie, cette représentation ethnographique se confond avec d'autres. Somme toute, le « Sémite » comme l'« Aryen », en tant que nom et que notion d'une certaine race primitive, fait songer à ces jetons qui facilitent les calculs, mais qu'an aurait bien tort de prendre

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pour bon argent. Ce qui, en revanche, constitue ici le bon argent, ce sont ces individualités nationales données empiriquement, formées historiquement, tels par exemple les Juifs. La race n'est pas un phénomène primitif, elle est produite : physiologiquement, par mélange de sangs caractéristique, suivi d'endogénie; psychiquement, par l'influence qu'exercent sur cette structure particulière, spécifique, physiologique, des circonstances historico-géographiques longtemps agissantes ¹). Si donc nous voulons demander au Juif (et c'est, je pense, l'objet principal de ce chapitre) : qui es-tu ? il convient que nous recherchions d'abord si cette individualité, qui porte une empreinte tellement nette, ne procède pas d'un mélange de sang, et puis —- en cas de résultat affirmatif — comment l'âme à nulle autre pareille qui est provenue de ce mélange s'est spécialisée de plus en plus au fur et à mesure de son développement. Ce processus, c'est chez le Juif précisément qu'on peut le suivre mieux que chez toute autre sorte d'homme; car l'histoire nationale juive tout entière consiste en une élimination perpétuelle; le caractère du peuple juif va s'individualisant, s'accusant, se simplifiant sans cesse, jusqu'à ce qu'enfin, de tout l'être, il ne reste guère que le squelette. Le fruit longuement mûri se dépouille de son enveloppe duvetée et colorée, de sa chair savoureuse, car celles-ci sont attaquées du dehors par une maladie qui les pollue et les ronge : seul subsiste le noyau pétrifié, contracté, stérilisé, mais qui n'en défie que mieux l'épreuve du temps. Toutefois, je le répète, il n'en a pas toujours été ainsi. Ce qui a passé des livres sacrés des Hébreux dans la religion chrétienne ne date pas de cet âge sénile du « judaïsme » proprement dit, mais en partie de la jeunesse du peuple « israélite », beaucoup plus divers et plus imaginatif, en partie de la virilité du Judéen, quand il vient à peine
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    ¹) Voir ch. IV le dernier paragraphe de la rubrique : « Les cinq lois fondamentales » et, en ce qui concerne le Sémite, voir un peu plus loin dans le présent chapitre, au sous-titre: « Formation de l'Israélite ».

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de se séparer d'Israël et qu'il ne s'est pas encore opposé orgueilleusement à toutes les nations de la terre. Le Juif que nous connaissons et voyons à l'œuvre aujourd'hui n'est devenu Juif que peu à peu : et cela non pas, comme beaucoup se plaisent à l'affirmer mensongèrement, au cours du moyen âge chrétien, mais au cours de sa propre et autonome histoire, sur son sol national; le Juif s'est forgé lui-même sa destinée; lui-même a fait de Jérusalem le premier ghetto : il dressa la haute muraille qui interdisait aux Goyim l'accès de la ville propre, préservant de leur contact l'homme qui était né du sang élu dans la foi véritable. Ni Jacob, ni Salomon, ni Isaïe ne reconnaîtraient dans le rabbin Akiba, subtil talmudiste, leur petit-fils, et encore moins leur arrière petit-fils dans le baron Hirsch ou dans Barney Barnato, roi des diamants ¹).
    Essayons donc, en recourant à la plus grande simplification possible, de nous représenter nettement les traits essentiels de cette âme ethnique si singulièrement conformée, et qui apparaît toujours davantage unilatérale à mesure que s'accuse plus fortement sa physionomie. Pas n'est besoin pour cela d'érudition, car à la question « qui es-tu ? » le Juif lui-même, ainsi que son aïeul l'Israélite, donne de
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    ¹) Pour l'époque messianique le rêve des Juifs — des Juifs déjà constitués dans leur type, par opposition aux Israélites beaucoup plus libéraux des siècles antérieurs — était d'interdire absolument l'accès de Jérusalem aux étrangers : témoin Joël III, 17 (« et Jérusalem sera sainte et les étrangers n'y passeront plus »). Ce prophète très tardif (il date de l'époque hellénique) dit encore que Dieu résidera dans Sion à jamais et ne résidera nulle part ailleurs, en sorte que l'interdiction de pénétrer à Jérusalem signifie pour tous les peuples leur exclusion de la présence de Dieu : telle était la tolérance des Juifs ! Aussi est-il logique, en somme, que les rabbins refusent pour la plupart aux Non-Juifs toute participation à un monde futur, ou ne les y tolèrent que comme une foule méprisée (voir le traité Gittin : fol. 57a du Talmud de Babylone; et Weber : System der altsynagogalen palestinischen Theologie, p. 372, d'après Laible). Ce qui, par contre, fait un effet comique, c'est la prétention des Juifs actuels soutenant que leur religion est « la religion de l'humanité ».

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tous temps la plus claire réponse. Pour bien l'entendre, nous ne laisserons pas, cela va sans dire, de profiter de l'immense travail accompli par les savants, d'Ewald à Wellhausen et à Ramsay, de De Wette et de Reuss à Duhm et à Cheyne : nous en tenant ici aux résultats généraux les plus sûrs et ne considérant, pour ainsi parler, que le total de la somme, comme il sied à un homme pratique qui, dans le train du monde, a besoin d'asseoir son jugement sur des données précises.
    Deux remarques encore, touchant la méthode. Comme il a déjà été plus haut abondamment question des Juifs (par exemple dans le chapitre sur le Christ) et que ce thème nous occupera de nouveau par la suite, l'auteur se bornera ici à l'objet propre de son enquête et renverra le lecteur, pour maint développement, aux pages qui précèdent ou qui suivent le présent chapitre. En ce qui concerne les sources utilisées, l'auteur n'a pu éviter de mettre à contribution, outre la Bible et quelques écrivains juifs modernes sérieusement étudiés, les ouvrages de nombreux savants non juifs : pour la connaissance des prophètes et l'intelligence des événements historiques, c'était chose indispensable. Mais ces savants, même ceux d'entre eux qui marquent les tendances les plus libérales, sont tous des hommes portés à admirer le peuple juif — au moins dans sa figure d'autrefois — et enclins à le considérer — en un sens religieux quelconque — comme un peuple « élu ». Par contre, aucun antisémite n'a été appelé en témoignage, et cela délibérément, dans l'intérêt de la démonstration.

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PLAN DE L'ENQUÊTE

    La science a fort éclairé, en ces dernières années, un objet qui me paraît d'extrême importance : l'ANTHROPOGÉNIE des Israélites, ou l'histoire de la formation physique de cette particulière race nationale. Sans doute, il y a ici comme ailleurs un passé qui restera éternellement inaccessible à notre exploration; sans doute aussi, beaucoup des choses que devinent d'audacieux archéologues — pour les avoir,

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sinon vues de leurs yeux, du moins effleurées des antennes da leur instinct merveilleusement exercé — seront rectifiées en plus d'un cas par de nouvelles enquêtes et de futures découvertes. Mais point ne nous importe ici, où nous n'avons affaire qu'aux résultats essentiels et définitivement acquis à la science, lesquels se peuvent formuler en disant : premièrement, que le peuple israélite représente le produit de croisements multiples — et non pas de croisements entre types parents (ce qui est le cas des anciens Grecs ou des Anglais actuels), mais entre types tout à fait divergents au point de vue physique et moral; deuxièmement, que le sang qui peut être dit « sémitique » (si tant est que ce concept expédient doive garder un sens) ne constitue qu'à peine la moitié du mélange. À ces données qu'ont établies avec certitude, grâce au concours qu'elles se sont mutuellement prêté, l'anthropologie anatomique exacte et la recherche historique, s'en ajoute une troisième, due au travail critique de l'archéologie biblique. En faisant la lumière sur la chronologie si compliquée des écrits de l'Ancien Testament, qui datent des siècles les plus divers et qui ont été assemblés arbitrairement, quoique non sans but ni sans méthode, l'archéologie et la critique bibliques nous apprennent que le « Juif » proprement dit ne saurait être identifié avec l'Israélite au sens plus étendu du mot; que déjà lors de l'établissement en Palestine la maison de Juda se distinguait à plusieurs égards, par la composition du sang et la nature des aptitudes, de la maison de Joseph (comprenant les autres tribus); que par rapport au Joséphite le Judéen se trouvait dans une situation de dépendance spirituelle, et qu'il ne commença qu'à une époque relativement très tardive, après sa séparation violente d'avec ses frères, à suivre ses propres voies, les voies qui le conduisirent au « judaïsme », les voies qui bientôt l'isolèrent du monde entier par la pratique de l'endogénie érigée en principe religieux. Le Juif peut être appelé un Israélite, en ce sens qu'il est un rejeton de cette famille; l'Israélite au contraire, y compris celui de la tribu

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de Juda, ne fut d'abord aucunement juif, car le Juif ne commença de se former qu'une fois les tribus du Nord — les plus robustes — totalement anéanties par les Assyriens. Pour découvrir ce qu'est le Juif, il faut donc nous enquérir préalablement de ce qu'était l'Israélite, puis nous demander comment l'Israélite de la tribu de Juda (et de Benjamin) DEVINT le Juif : et ici la plus grande prudence s'impose dans l'emploi de nos sources. Ce n'est en effet QU'APRÈS la captivité de Babylone, et d'une manière tout artificielle, que fut imprimé à la Bible (dans la mesure où elle existait) le caractère spécifiquement judaïque : cela par l'introduction de livres entiers qui furent attribués à Moïse, cela par les interpolations et corrections que l'on peut suivre souvent verset après verset, et qui substituèrent tant bien que mal aux intuitions plus libres du vieil Israël l'étroite conception du culte jérusalémite de Iahveh, comme si ce culte eût existé dès l'origine en vertu d'une institution divine. Mais si notre intelligence de la genèse historique graduelle et parfaitement humaine du caractère national juif a pu être ainsi obscurcie pour longtemps, nous voyons clair aujourd'hui dans ce domaine également, et nous enregistrons, ici encore, une acquisition durable de l'enquête scientifique. Que telle ou telle phrase de l'Hexateuque, actuellement attribuée à la version « élohiste », soit reconnue « iahviste » par la critique de demain ou attribuée par elle à l'ultime « rédacteur »; qu'une exégèse plus avertie transfère au « second Isaïe » tel ou tel propos qu'à cette heure, nous supposons émaner du premier — ces choses ont leur importance, mais elles ne changeront rien à ce fait désormais certain : que le judaïsme proprement dit, avec sa foi d'essence particulière en Iahveh et son exclusive domination de la Loi sacerdotale, est le résultat d'un enchaînement historique démontrable et singulier au plus haut degré, dans lequel s'atteste l'intervention systématique de quelques personnalités individuelles conscientes du but où elles tendent inflexiblement.
    Voilà donc trois faits capitaux pour la connaissance de

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l'âme juive; il ne convient pas qu'une minorité savante en soit seule instruite, il faut qu'ils s'incorporent à la conscience de tout homme cultivé. Je les résume sous une forme plus précise :
    1º Le peuple israélite est provenu du croisement de types humains qui diffèrent entièrement entre eux.
    2º L'élément sémitique peut être moralement le plus vigoureux, mais physiquement il n'a contribué que pour une moitié à peine à la composition de la nouvelle individualité ethnique; on ne saurait dès lors appeler sommairement « Sémites » les Israélites, et la participation de plusieurs types humains différents à la formation de la race israélite exige une analyse quantitative et qualitative.
    3º Le JUIF proprement dit ne s'est formé que peu à peu au cours des siècles, par une différenciation physique graduelle d'avec le reste de la famille israélite et par une évolution mentale progressive qui a consisté dans le développement exclusif de certaines facultés et dans le systématique étiolement de certaines autres; le Juif n'est pas le résultat d'une vie nationale normale, il est en quelque sorte un produit artificiel engendré par une caste de prêtres qui, avec l'aide de souverains étrangers, imposa au peuple récalcitrant une législation sacerdotale et une foi sacerdotale.
    Ainsi se dessine le plan de l'exposé qui va suivre. J'interrogerai d'abord l'histoire et l'anthropologie afin d'apprendre QUELLES SONT LES RACES dont est provenue la race nouvelle appelée israélite et souche de la race juive; puis, considérant ces différents types humains qui ont participé à la formation du Juif, j'essaierai de déterminer par l'analyse l'importance relative de leur contribution physique et surtout morale, en accordant naturellement une attention particulière au sens que revêt chez eux la RELIGION, car la base du judaïsme est la foi qui lui est propre, et nous ne saurions juger avec équité le Juif soit dans l'histoire, soit dans son rôle actuel parmi nous, si nous n'acquérions une notion absolument claire de sa religion; enfin je m'efforcerai de montrer

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comment le JUDAÏSME SPÉCIFIQUE se fonda et s'affermit dans son originalité distinctive et incomparable. Si j'y réussis, l'objet de ce chapitre, tel que je l'ai défini plus haut, serait atteint : car la race juive, si plus tard il lui advint parfois de s'annexer bien des éléments étrangers, n'en est pas moins demeurée, en somme, pure comme nulle autre; et la nation juive a été, dès le début, de sorte essentiellement « idéale », c'est-à-dire qu'elle a consisté dans la foi à une certaine idée nationale, non dans la possession d'un État libre qui lui appartînt ni dans la communauté de la vie sociale et de l'activité sur son sol, et cette idée est la même aujourd'hui qu'il y a deux mille ans. Race et idéal : ce sont là les deux facteurs constituant la personnalité de l'homme, ce sont eux qui répondent à la question « qui es-tu ? ».

FORMATION DE L'ISRAÉLITE

    Les Israélites ¹) sont provenus du croisement de trois (peut-être même de quatre) types humains différents : le type sémitique, le type syrien (ou plus exactement : hittite) et le type indo-Européen (encore se peut-il qu'un autre sang ait aussi coulé dans les veines de leurs aïeux : celui de la race touranienne, ou suméro-akkadienne, voire ouralo-altaïque, peu importent les noms qui désignent en somme une seule et même chose).
    Pour que le lecteur se rende compte comment ce mélange s'est effectué, il faut que je trace d'abord une rapide esquisse historique : elle n'a pour but que de lui remettre en mémoire quelques faits plus ou moins connus de tous, et de le préparer à suivre sans effort la genèse de la race juive.
    Si le concept de « Sémite » — pour autant qu'il postule l'existence d'une race pure et autonome dès l'origine des
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    ¹) Et non pas eux seulement, mais aussi leurs parents de race, les Ammonites, les Moabites et les Édomites, qui forment avec eux la famille des HÉBREUX, nom que trop souvent l'on réserve à tort aux seuls Israélites ou même aux Juifs seuls (voir Wellhausen : Israelitische und jüdische Geschichte, 3e éd., p. 7); à la même famille appartiennent également les Madianites et les Ismaélites (Maspero : Histoire ancienne, éd. 1895, II, 65).

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choses, telle en quelque sorte qu'une création spéciale de Dieu — est assurément une simple construction de l'esprit, il bénéficie néanmoins d'un avantage qui fait défaut à cet autre concept : « l'Aryen ». En effet, à cette heure même, sous nos yeux, vit un peuple qui incarne à l'état pur et sans alliage le type supposé du Sémite primitif; ce peuple, c'est le Bédouin des déserts de l'Arabie ¹). Laissons le fantôme du Sémite primitif et tenons-nous-en au Bédouin en chair et en os. On admet, et l'on a de bonnes raisons d'admettre, qu'il se produisait déjà, plusieurs milliers d'années avant le Christ, une émigration continue d'hommes en tout pareils aux Bédouins d'aujourd'hui, qui d'Arabie affluaient vers l'Est et vers le Nord jusqu'en Mésopotamie. L'Arabie est saine, en sorte que sa population tend à s'accroître; son sol est extrêmement pauvre, en sorte qu'une partie de ses habitants doivent chercher ailleurs leur subsistance. Il semble que ces exodes fussent parfois entrepris par de grandes troupes armées : passé un certain degré, l'excédent d'hommes à nourrir était jeté hors de la patrie avec une force irrésistible, et ces hommes se répandaient en conquérants dans les pays voisins; ou au contraire, en d'autres cas, quelques clans franchissaient avec leurs troupeaux, aussi pacifiquement que possible, la frontière qui n'était nulle part très exactement déterminée, et ils allaient de pâturage en pâturage. S'ils ne tournaient pas bientôt dans la direction de l'Ouest, comme faisaient beaucoup d'entre eux, il pouvait advenir
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    ¹) C'est un point sur lequel il semble que tous les auteurs s'accordent. Je citerai plus loin Burckhardt. Je me borne ici à invoquer l'autorité plus récente et universellement reconnue de William Robertson Smith. Il écrit, dans sa Religion of the Semites (éd. 1894, p. 8) : « On peut tenir pour certain que les Arabes du désert forment de temps immémorial une race sans mélange » Il insiste, d'autre part, sur l'erreur que l'on commet en étiquetant sommairement « Sémites » quantité de peuples très divers comme les Babyloniens, les Phéniciens, etc., attendu que seule la parenté des langues a pu être établie, et que ces soi-disantes « nations sémitiques » attestent un sang fortement mélangé.

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qu'ils arrivassent jusqu'à l'Euphrate et peu à peu, en suivant le fleuve, qu'ils remontassent plus loin vers le Nord. De la méthode qui consistait à se débarrasser violemment de l'excès de population, nous avons, durant les temps historiques, de mémorables exemples (sous les Romains et après Mahomet) ¹); et nous constatons l'œuvre d'une « sémitisation » effectuée également par de grandes masses, mais d'une manière plus pacifique, dans les grands États civilisés entre le Tigre et l'Euphrate. Là où, comme dans l'Akkadie babylonienne, les Sémites se trouvèrent en présence d'une culture constituée, intense, et capable de se défendre, ils la submergèrent en s'y fondant, phénomène dont on peut maintenant suivre les phases une à une pour la Babylonie ²). Par contre les Beni Israël, simples pasteurs errant par petits groupes, devaient s'abstenir avec soin de toute aventure guerrière pour vaquer tranquillement à l'élève de leur bétail, et d'ailleurs leur petit nombre leur ôtait toute chance de réussir par la force ³). — Naturellement le récit biblique relatif aux plus anciennes migrations de cette famille bédouine ne nous offre qu'un reflet assez terne de très vieilles
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    ¹) Le dernier exemple date de la fin du dix-neuvième siècle où les Arabes, qui à toutes les époques émigrèrent non seulement vers le Nord et l'Est, mais aussi vers l'Ouest et le Sud, dévastèrent complètement une grande partie de l'intérieur de l'Afrique centrale. D'immenses territoires, qui étaient encore cultivés dans toute leur étendue par une population très dense en 1880, furent changés en déserts (voir les livres de Stanley, de Wissmann, de Hinde, etc., et le résumé succinct de cet état de choses dans Ratzel : Völkerkunde, 2e éd. II, 430. Cf. aussi, dans mon chapitre sur le Droit romain, la 3e note de la rubrique : « La lutte contre les Sémites. »
    ²) Sur le type humain disparu des Suméro-Akkadiens, qui furent les créateurs de la grandiose culture babylonienne et dont j'aurai sujet de reparler bientôt (p. 538 et suiv. en note), voir Hommel, Sayce, Budge, Maspero, King, qui nous renseignent aussi sur leur graduelle « sémitisation ».
    ³) Pour compléter et justifier ce qui suit, je ne saurais mieux faire que de recommander la lecture du très intéressant opuscule de Carl Steuernagel : Die Einwanderung der israelitischen Stämme in Kanaan (Berlin 1901).


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traditions orales, et encore la pureté en est-elle maintes fois altérée par des malentendus, des théories, des intentions propres aux auteurs de la rédaction tard venue; mais ce n'est pas une raison pour contester la justesse des indications générales, d'autant que celles-ci ne contiennent rien d'invraisemblable. Sans doute, tout est présenté en un raccourci excessif : des familles entières sont fondues en une seule personne (procédé sémitique constant et qui, dit Wellhausen, « ne se rencontre que chez les Sémites ») ; tel aïeul du peuple élu est, en fait, une localité dans le voisinage de laquelle les Israélites séjournèrent, et le Pirée est souvent pris pour un homme; tels mouvements qui requirent l'effort de bien des générations sont accomplis par un individu. Le besoin de simplifier ce qui est multiple, d'instantanéiser ce qui est successif, est un besoin inné du peuple aussi bien que de ce créateur conscient qui s'appelle le poète. Ainsi, par exemple, la Bible fait voyager Abraham — alors que celui-ci est déjà un homme marié — du pays d'Our, sur le cours inférieur de l'Euphrate, jusque dans la Mésopotamie septentrionale au pied du massif des montagnes arméniennes, où il s'établit dans ce district de Paddan-Aram dont le livre de la Genèse parle si souvent et qui est situé au delà de l'Euphrate, entre ce fleuve et le Khabour, son affluent de rive gauche : soit, d'Our à Paddan-Aram, une distance de 600 kilomètres en ligne droite, mais, en suivant la vallée du fleuve et en utilisant les terrains de pâture, une distance d'au moins 1500 kilomètres (voir ci-après la carte); là-dessus, ce même Abraham est censé se rendre plus tard de Paddan-Aram, dans la direction du Sud-Ouest, au pays de Canaan, gagner de là l'Égypte et finalement (car je ne tiens pas compte des pérégrinations de moindre importance) revenir d'Égypte en Canaan : tout cela en compagnie de troupeaux si nombreux qu'il lui faut, pour trouver assez de pâturages, se séparer de ses plus proches parents (Genèse XIII). Mais, je le répète, malgré ses procédés d'abréviation et de condensation, la vieille tradition hébraïque recèle tout ce que nous

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avons besoin de savoir, notamment dans les passages où sa plus ancienne version s'est conservée authentique, ainsi que la critique se charge de le démontrer ¹). Nous en retenons que la famille de Bédouins en question a erré d'abord dans le bassin de l'Euphrate méridional et a séjourné longtemps aux environs de la ville d'Our. Cette ville, située au sud du grand fleuve, formait l'extrême avant-poste de la Chaldée. C'est là que les nomades prirent pour la première fois contact avec la civilisation. Sans doute ces pâtres ne purent-ils pénétrer sur son territoire proprement dit, car des villes magnifiques; et de vastes cultures supérieurement organisées occupaient chaque pouce du sol, mais ils reçurent là des impressions et des leçons inoubliables (sur lesquelles j'aurai à revenir); et ils apprirent même des noms comme Abraham et Sarah, qu'ils devaient plus tard transporter en hébreu moyennant quelqu'un de ces jeux de mots dont ils font leurs délices (Genèse XVII, 1-6). Puis, soit que la proximité d'un milieu si cultivé ait fini par les incommoder, ou qu'une nouvelle irruption d'enfants du désert les ait chassés de la place, ils s'avancèrent toujours plus loin vers le Nord ²) jusqu'à ce qu'ils arrivassent dans le district peu peuplé de Paddan-Aram ³), où ils séjournèrent un temps indéterminé,
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    ¹) Voir notamment Gunkel : Handkommentar zur Genesis dont la 1re édition, revisée dès lors, a paru en 1901.
    ²) La direction leur était prescrite; ils n'en pouvaient, une fois à Our, choisir d'autre, car pendant des centaines de kilomètres le désert court parallèlement à l'Euphrate, séparé de lui seulement par une étroite bande de terrain arrosé; mais tout à coup, sous le 35e parallèle exactement, le désert cesse et la SYRIE s'ouvre à l'Ouest, au Sud et au Nord. Au Sud elle s'étend jusqu'à l'Égypte, à l'Ouest jusqu'à la Méditerranée, au Nord jusqu'au Taurus. Actuellement l'Euphrate marque sa frontière à l'Est, mais selon les circonstances et les notions antiques elle embrassait, par delà le moyen Euphrate, la Mésopotamie dans laquelle les enfants d'Abraham séjournèrent durant des siècles.
    ³) Plus tard la Mésopotamie fut pendant longtemps un pays artificiellement arrosé et en conséquence richement cultivé; mais antérieurement, c'était, tout comme aujourd'hui, un pays pauvre où des pasteurs nomades pouvaient seuls trouver de quoi subsister (cf. Maspero : Histoire ancienne I, 563).


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mais considérable — en tous cas plusieurs siècles. Lorsque les pâturages de Mésopotamie ne suffirent plus pour assurer la subsistance de l'association de familles bédouines, vu l'accroissement de ses membres et celui de ses bestiaux, une

Esquisse topographique

Esquisse topographique

partie quitta ce coin nord-oriental de la Syrie, Paddan-Aram, pour gagner le coin sud-occidental confinant à l'Égypte, Canaan, où elle trouva un accueil hospitalier auprès d'un peuple sédentaire et agriculteur, et reçut la permission de paître ses troupeaux sur les montagnes. Mais la Mésopotamie (Paddan-Aram) demeura longtemps dans la mémoire des Abrahamides, elle y demeura comme le

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souvenir de leur vraie patrie; Iahveh même, parlant à Abraham de Paddan-Aram, lui dit : « ton pays, ta patrie » (Genèse XII, 1), et l'Abraham mythique, longtemps après s'être installé en Canaan, évoque encore avec nostalgie son lointain « pays » et envoie des messagers dans sa « patrie » (Genèse XXIV, 4 et 7) pour renouer avec les parents qu'il y a laissés. Ainsi donc, même après qu'ils se sont fixés en Canaan, et pendant ces périodes considérables que figurent en raccourci les noms pseudomythiques d'Isaac et de Jacob, les Abrahamides ne cessent d'être toujours à moitié Mésopotamistes; il y a d'un pays à l'autre, d'un groupe à l'autre, va-et-vient perpétuel, et le rameau méridional a conscience d'appartenir à une souche septentrionale ¹). Mais le moment vint où les Abrahamides durent poursuivre leur course vers le Sud; dans les années de sécheresse, Canaan ne leur offrait plus assez de pâturages, et peut-être aussi avaient-ils incommodé les Cananéens en multipliant outre mesure; ils émigrèrent donc, alors que régnait en Égypte une dynastie bien disposée pour eux — les Hyksos étaient à moitié sémites — et ils s'établirent dans le pays de Goshen qui en dépendait, entre la branche sébennytique du Nil et le désert. C'est dès lors seulement, c'est par l'effet de leur séjour prolongé en Égypte ²), que se rompirent les relations entre les membres de cette famille et les autres Hébreux, leurs parents, dissé-
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    ¹) Wellhausen parle d'« un intervalle de plusieurs siècles » quand il indique la durée approximative de cette période pendant laquelle eut lieu « l'expansion de ce père : Jacob, en ce peuple : Israël » (Israelitische und jüdische Geschichte, p. 11).
    ²) La Genèse (ch. XV) assigne à ce séjour une durée de quatre cents ans, ce qui naturellement ne doit pas être pris à la lettre, mais indique un intervalle de temps presque incalculable. Le nombre 40 était chez les Hébreux l'expression d'une grande quantité indéterminée; le nombre 400, a fortiori. Suivant Renan, le séjour des Israélites en Égypte n'aurait pas duré plus d'un siècle; seule la famille des Joséphites (qui peut-être ne leur était pas très proche parente et qui était fortement imprégnée de sang égyptien) y serait demeurée très longtemps (Histoire du Peuple d'Israël, 13e éd., I, p. 112, 141-142).


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minés dans toute la Syrie; et par suite, lorsqu'ils reprirent le chemin de la Palestine, les Israélites reconnurent bien encore dans les Moabites, les Édomites et les autres Hébreux des parents éloignés, mais ils n'éprouvèrent pour eux, au lieu de l'ancienne affection, que haine et mépris — état d'âme qui trouve une expression délicieusement naïve dans les généalogies de la Bible d'après lesquelles certains de ces groupes doivent leur origine à un inceste, d'autres sont issus de concubines, etc.
    Nous ne pouvons parler proprement d'ISRAÉLITES, au sens historique de ce mot, qu'à partir du moment où — peuple très uni sinon très nombreux, et solidement constitué — ils s'enfuient d'Égypte et rentrent en conquérants dans le pays de Canaan, pour y former un État qui subira des destinées changeantes et la plupart du temps fort tristes, mais qui néanmoins, et quoique placé comme le reste de la Syrie entre l'enclume et le marteau, c'est-à-dire entre les grandes puissances antagonistes, réussit à subsister près de sept siècles comme royaume indépendant. J'insiste à dessein sur le fait que ces Israélites n'étaient pas très nombreux, car c'est une circonstance importante au double point de vue historique et anthropologique : par elle s'explique que la population antérieurement fixée en Canaan, et qui y résidait À DEMEURE (savoir un composé de Hittites et d'Amorrhéens, ceux-ci indo-européens) n'ait jamais été exterminée complètement, et qu'elle ait continué à former, qu'elle forme encore aujourd'hui, le stock fondamental des habitants de cette contrée ¹). Les mélanges de sang dont je vais entre-
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    ¹) Sayce : The races of the Old Testament (2e éd., p. 76 et 113), écrit : « Le Romain chassa le Juif du pays que ses pères avaient conquis, tandis que le Juif n'avait jamais réussi à chasser les vrais possesseurs de Canaan.... Le Juif occupait Jérusalem et Hébron, ainsi que les villes et villages des environs, mais il ne formait ailleurs (et même dans la Judée proprement dite) qu'une fraction de la population. — Dès que le Juif s'éloignait, par exemple lors de la captivité de Babylone ou après la destruction de Jérusalem par les Romains, la population indigène,

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tenir le lecteur, et qui avaient commencé dès la première arrivée sur le sol syrien, persistèrent conséquemment dans l'État autonome d'Israël, c'est-à-dire en Palestine; ils ne cessèrent qu'après la captivité de Babylone, et cela uniquement en Judée, par l'effet d'une Loi nouvelle qui y mit un terme soudain. Car si les Juifs se différencièrent plus tard, comme unité ethnique, des autres Israélites, c'est que les habitants de la Judée opposèrent enfin à ce mélange continu l'obstacle volontaire que constituèrent des lois énergiques (voir Esdras IX et X).
    Il va sans dire que le lecteur compléterait avec profit cet aperçu préliminaire par l'étude de quelque ouvrage traitant à fond la matière historique dont je ne lui ai offert qu'une rapide et très sommaire esquisse ¹); celle-ci suffit néanmoins pour que je puisse maintenant entreprendre d'exposer clairement en ses grandes lignes l'anthropogénie de l'Israélite et de présenter sous sa forme la plus simple, la plus propre à se graver dans la mémoire, un objet d'apparence assez compliqué. Nous allons voir comment l'émigrant du désert, qui est à l'origine un pur Sémite, devient, par l'effet de croisements, d'abord un Hébreu, ensuite un Israélite.

LE PUR SÉMITE

    Nous avons pris pour point de départ, dans notre esquisse
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délivrée de son oppression, augmentait.... et parmi cette population les colonies juives actuelles de Palestine sont aussi étrangères que le sont, par exemple, les colonies allemandes. »
    ¹) Il n'aura que l'embarras du choix entre Wellhausen : Israelitische und jüdische Geschichte, qui est concis et fort; Stade : Geschichte des Volkes Israel; ou bien l'Histoire du peuple d'Israël de Renan, plus détaillée, plus littéraire aussi, et l'Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique de Maspero, qui nous donne la vue d'ensemble la plus vaste et la plus complète. Je ne cite là que des livres relativement récents, dignes entre tous de considération et de confiance, écrits par de vrais savants, mais n'exigeant du lecteur aucune préparation spéciale. Parmi les auteurs plus anciens, Duncker : Geschichte des Altertums, conserve sa valeur, même pour l'histoire d'Israël; à certains égards il n'a pas été dépassé.


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historique, une famille de Bédouins ¹). Notons tout de suite le fait essentiel que voici : ce pur SÉMITE qu'est à l'origine l'émigrant des déserts de l'Arabie, c'est lui qui constitue et constituera toujours la force d'impulsion, le principe vital, l'âme de la nouvelle unité ethnique des Israélites, à travers les multiples croisements dont elle procédera. Si fort qu'au cours des âges aient différé moralement et physiquement de cet aïeul bédouin, de ce Bédouin-souche, ses descendants (et cela, je le répète, non seulement par l'effet de leur destinée, mais en raison de mixtions avec des types d'hommes tout à fait divergents), il n'en est pas moins demeuré à beaucoup d'égards, dans le bien comme dans le mal, le spiritus rector de sa postérité. Des deux ou trois âmes qui habitèrent plus tard la poitrine des Israélites, cette âme-là s'attesta la plus impérieuse et la plus tenace. Mais il faut assurément féliciter notre famille de Bédouins émigrants d'avoir mélangé son sang, car les hautes qualités des nomades sémitiques de type pur et non adultéré ne survivent point, paraît-il, à un changement dans la manière de vivre. Sayce, qui est un des savants les plus judéophiles de ce temps,
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    ¹) Il est vrai que d'après des vues assez répandues aujourd'hui le Sémite, et même son type le plus pur : le Bédouin, serait de sa nature même le comble du métis, le produit d'un croisement entre nègre et blanc ! Quand Gobineau avait soutenu cette thèse, voici quelque soixante ans, elle l'avait exposé aux railleries, mais elle passe aujourd'hui pour orthodoxe. Ranke la résume ainsi dans sa Völkerkunde (II, 399) : « Les Sémites appartiennent aux formes de transition MULÂTRES entre les blancs et les noirs. » Je crois toutefois qu'en l'espèce il est prudent de réserver notre jugement. Ce qui se passe sous nos yeux n'est vraiment pas de nature à encourager l'hypothèse qu'un type humain apte à se fixer et à résister immuablement aux assauts du temps soit jamais issu de mulâtres; le sable mouvant n'est pas plus instable que, précisément, cette sorte de bâtards : il faudrait faire table rase de notre expérience et supposer qu'une chose inconcevable, jamais encore observée, s'est produite dans le cas du Bédouin. — Je renvoie le lecteur aux remarques du professeur Auguste Forel touchant cet objet, citées dans mon ch. IV (« Chaos ethnique ») sous la rubrique : « Autres influences », seconde note.

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écrit : « Quand le Bédouin du désert adopte la vie sédentaire, il réunit, en règle générale, tous les vices du nomade à tous ceux du paysan. Paresseux, perfide, cruel, cupide, lâche, les autres peuples le tiennent à bon droit pour le rebut de l'humanité » ¹). Heureusement pour eux, longtemps avant de devenir sédentaires, les Beni Israël s'étaient assez abondamment croisés avec des Non-Sémites pour échapper à un sort si fâcheux.
    Cette famille bédouine originelle, nous l'avons vue séjourner d'abord assez longtemps au Sud de l'Euphrate, dans le voisinage de la ville d'Our. Son sang s'est-il déjà mélangé là ? On l'a soutenu. Et comme le fond de la population de l'empire babylonien consistait présumablement en Suméro-Akkadiens assez purs — car les Sémites n'avaient fait qu'annexer cet État et sa haute civilisation, mais ils n'y accomplissaient ni le travail spirituel, ni le travail manuel ²) — on a conjecturé que la souche abrahamide s'y était enrichie de sang suméro-akkadien. La présence de noms étrangers, comme celui d'Abraham (que portait chez les Sumériens le légendaire fondateur d'Our et son premier roi), a confirmé cette opinion, non moins que les bribes de mythologie et de sagesse touraniennes ³) à moitié digérées dont se composent les premiers chapitres de la Genèse. Toutefois ces vues, rentrant dans le domaine de l'hypothèse, ne sauraient pour l'instant être prises en sérieuse considération. On ne peut même invoquer en leur faveur la vraisemblance. Qui se fût soucié d'entrer étroitement en rapports avec de
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    ¹) The races of the Old Testament, p. 106.
    ²) Voir notamment Sayce : Assyria, p. 24 et suiv., et : Social Life among the Assyrians and Babylonians. De même Winckler : Die Völker Vorderasiens (1900), p. 8.
    ³) Le mot « touranien » est échappé à ma plume, parce que maints auteurs tiennent les Suméro-Akkadiens pour des Touraniens (ou des membres du groupe ouralo-altaïque), ainsi que je l'ai déjà indiqué; voir notamment Hommel : Geschichte Babyloniens und Assyriens, p. 125; 244 sq.


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pauvres pâtres touchant pour la première fois, et touchant à peine, le seuil de la civilisation ? Le fait qu'ils s'approprièrent ces quelques maigres notions cosmogoniques retenues dans la Bible, s'explique assez par leur commerce avec d'autres Hébreux : on sait aujourd'hui combien s'étaient répandues la mythologie des Sumériens, de même que leur science et leur culture (nous y avons part, actuellement encore, par l'idée de la Création et de la Chute; nous en avons hérité la division de la semaine et de l'année, les bases de la géométrie, des principes juridiques, etc.); on sait que l'Égyptien fut leur élève ¹); on sait que le Sémite, incapable d'une pénétration intellectuelle aussi profonde que l'Égyptien, s'était du moins assimilé de ces éléments les portions qu'il jugeait désirables et pratiquement utiles, longtemps avant qu'eussent commencé les pérégrinations des Beni Israël, et qu'il s'en était fait pour ainsi dire le commis-voyageur à travers le monde. Le croisement avec les Suméro-Akkadiens est, en soi, aussi improbable qu'il demeure improuvé.
    En revanche, nous foulons un terrain solide dès l'instant que les Abrahamides dirigent leurs pas vers le Nord et vers l'Ouest. Car nous pénétrons ainsi au cœur de la Syrie, pour ne plus la quitter sauf durant le séjour sur territoire égyptien. Ici, en SYRIE, notre famille de Bédouins, que nous estimons purement sémitique jusqu'alors, s'est transformée en se croisant; ici ses membres sont devenus HÉBREUX par leur mélange avec un type d'homme tout à fait différent, le type syrien, ainsi d'ailleurs qu'il était advenu déjà et devait advenir encore de mainte autre colonie bédouine. Plus tard eut lieu l'émigration forcée d'une partie du clan de Mésopotamie en Canaan (c'est-à-dire du coin nord-est de la Syrie à son coin sud-ouest) et alors s'exercèrent des influences d'une sorte analogue pour la formation de la race, mais à
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    ¹) Voir Hommel : Der babylonische Ursprung der aegyptischen Kultur (1892).

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un degré plus décisif encore, et avec le concours d'influences nouvelles. Ici, dans le pays de CANAAN, les Hébreux du clan abrahamide se transformèrent petit à petit en vrais Israélites. Et dans ce même Canaan, après leur séjour en Égypte, les dits Israélites, dont le nombre s'était accru entre temps, rentrèrent en conquérants, pour y recevoir, avec le nouvel appoint de sang étranger, une culture étrangère qui fait de ces nomades des agriculteurs et des citadins sédentaires.
    Il faut donc distinguer deux sphères d'influence anthropogénitiques, exerçant leur action successivement : une plus générale, donnée en grand par le fait de l'entrée en Syrie et particulièrement par celui du long séjour en Mésopotamie, sur laquelle nous ne possédons pas d'informations historiques précises, mais que l'état actuel de nos connaissances ethnographiques nous autorise et nous oblige à postuler; une plus spéciale, cananéenne, pour laquelle nous pouvons nous référer au témoignage détaillé de la Bible. ParIons d'abord de la première, de la plus générale.

LE SYRIEN

    Si l'on consulte un manuel de géographie ou un dictionnaire encyclopédique, on y trouvera cette affirmation que la population actuelle de la Syrie est « en majeure partie sémitique ». C'est une affirmation aussi fausse que celle qu'on rencontre dans les mêmes ouvrages et d'après laquelle les Arméniens seraient des « Aryens ». Ici, comme si souvent ailleurs, l'erreur provient d'une confusion entre la langue et la race; pour être logique, il faudrait soutenir que les nègres des États-Unis sont des Anglo-Saxons. L'anthropologie scientifique des dernières années a établi de façon irréfutable, par des enquêtes minutieuses qui ont porté sur une énorme quantité de matériaux, les faits suivants : depuis les plus anciens temps où atteignent les découvertes préhistoriques, le fond de la population en Syrie est constitué par un type humain qui diffère absolument, au moral et au physique, du type sémitique, comme aussi de tout ce que l'on a coutume de ranger sous le concept d' « Aryen » : et non pas seulement la population de la Syrie, mais celle de toute l'Asie Mineure

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sensu proprio et du vaste territoire que nous nommons aujourd'hui Arménie. II y a des races chez lesquelles le besoin d'errer perpétuellement est inné (tels les Bédouins, les Lapons, etc.); il y en a d'autres qui possèdent une extraordinaire force d'expansion (par exemple les Germains); le Syrien au contraire, l'homme d'Asie Mineure, semble être caractérisé toujours, et se caractérise encore aujourd'hui, par l'attachement opiniâtre à son propre sol et par l'invincible force de sa persistance physique. Le siège de sa race est le carrefour des peuples, lui-même est presque toujours en sous-ordre tandis que les grands de ce monde combattent leurs combats sur son dos — et cependant il a survécu à eux tous, et son sang a si étonnamment prévalu qu'à cette heure le Sémite syrien mérite moins le nom de Sémite pour sa race que pour sa langue, et que l'Arménien, ce prétendu Aryen, qui est d'origine phrygienne, n'a peut-être pas dix pour cent de sang indo-européen dans les veines. En revanche, ce qu'on appelle aujourd'hui le « Syrien » se distingue à peine de l'Arménien ou du Juif, pour la raison que la race primitive par laquelle ils sont liés tous les trois les identifie chaque jour davantage. À cette souche humaine syriaque s'appliquent en une éminente mesure ces vers du chœur dans la Fiancée de Messine de Schiller :
« Les conquérants étrangers viennent et passent;
Nous obéissons, mais nous demeurons. »
Telle est la puissante influence ethnique à laquelle resta soumis durant de longs siècles — certainement plus d'un millénaire — le peuple qui apparut plus tard dans l'histoire comme peuple d'Israël : c'est là ce que j'ai appelé la sphère d'influence générale, où se transforme en un groupe d'« Hébreux » notre famille de Bédouins purement sémitique. Qui dit Hébreux dit, en effet, des bâtards de Sémites et de Syriens. Il ne faut pas se représenter ce mélange comme si des nomades pasteurs s'étaient croisés d'emblée avec la race étrangère, mais bien plutôt de la manière suivante : d'une part, les Abrahamides trouvèrent en nombre assez

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considérable des métis plus ou moins hébraïsés, par quoi s'effectua graduellement la transition; d'autre part, ils se soumirent sans aucun doute les aborigènes (comme le prouve la prévalence des langues sémitiques : hébreu, araméen, etc.) et engendrèrent avec leurs esclaves syriennes des fils et des filles; plus tard (pendant les âges semi-historiques) nous les voyons contracter volontairement des mariages avec les clans indépendants du peuple étranger, et tout porte à admettre que c'avait déjà été l'usage depuis des siècles. De quelque façon d'ailleurs que l'on imagine le processus du mélange, il est certain que ce mélange s'effectua.
    Pour pouvoir parler de ce type humain différent, qui peuplait et peuple encore la Syrie, il serait commode d'avoir un nom bien propre à le désigner. Hommel, l'illustre et savant professeur de Munich, l'appelle l'ALARODIEN ¹); il croit pouvoir attribuer à la race ainsi baptisée une extension considérable, même dans l'Europe méridionale, et prétend l'identifier avec les Ibères et les actuels Basques. Mais un profane ne saurait se montrer trop prudent dans l'emploi de pareilles hypothèses; qui sait si les Alarodiens n'auront pas rejoint, avant que ce livre ne soit imprimé, le vieux fer de la science ? Le zoologue et anthropologue français Vacher de Lapouge nous offre un exemple qui me paraît digne d'être imité; sans se préoccuper autrement d'histoire ni d'origines, il donne des noms aux divers types physiques d'après la méthode de Linné : Homo europaeus, Homo afer, Homo contractus, etc. Eh bien, ce type d'Asie Mineure coïnciderait assez exactement, pour ce qui concerne la structure du crâne, avec l'Homo alpinus de Vacher de Lapouge ²); mais pour ne pas nous aventurer dans le champ des conjectures, appelons-le simplement Homo syriacus, l'aborigène de Syrie. Et de
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    ¹) Il emprunte ce nom à un groupe mentionné par Hérodote (III, 94; VII, 79) et habitant au pied de l'Ararat (Ourarti).
    ²) Lapouge : La dépopulation de la France, Revue d'Anthropologie (1888), p. 79. F. von Luschan a expressément insisté sur l'analogie du Syrien et du Savoyard.


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même que, pour le type sémitique, nous avons trouvé dans le Bédouin un solide point d'appui, de même ici nous trouvons un représentant bien caractéristique du type syrien dans un groupe qui, s'il ne vit pas actuellement parmi nous comme unité nationale, nous devient chaque jour mieux connu par son signalement historique, illustré d'une iconographie sans cesse accrue : or ce précieux exemplaire, le HITTITE, est en outre précisément celui avec lequel les Israélites en Palestine ont noué les plus étroits rapports ¹). Un caractère anatomique parfaitement déterminé le distingue : le Hittite
est « brachycéphale », ce qui signifie qu'il a une TÊTE RONDE, un crâne dont la largeur tend à égaler la longueur ²). Le
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    ¹) Voir dans Winckler : Die Völker Vorderasiens (1900) p. 18 et suiv., le résumé de nos connaissances actuelles sur les Hittites (ou Héthéens). — Pour moi « Hittite » signifie dans ce livre ce que signifie l'x pour un mathématicien dans une équation dont les termes ont été justement posés, mais dont la solution en chiffres n'a pas été dégagée.
    ²) La « crâne long » (dolichocéphalie) commence dès lors que la largeur ne dépasse pas 75 pour 100 de la longueur; le « crâne court »

dolichocéphalie
Crâne long (dolichocéphalie)
brachycéphalie
Crâne court (brachycéphalie)
(d'après G. de Mortillet).

(brachycéphalie), dès lors que la largeur atteint 80, ou davantage. Voir sur cet objet une note détaillée, ch. VI, au début de la rubrique « La forme du crâne ». Quand j'étudiais l'anthropologie avec Carl Vogt, des


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Bédouin, au contraire, et avec lui tout Sémite n'ayant pas subi une forte infusion de sang étranger, est un « dolichocéphale » accusé. « Des têtes étroites et allongées, écrit von Luschan, sont un caractère saillant des Bédouins actuels; et nous devrions les postuler dans la même mesure pour les anciens Arabes, si d'ailleurs le fait ne nous était certifié par les nombreuses représentations qui nous ont été si heureusement conservées sur les monuments égyptiens ¹) ». Naturellement cette particularité anatomique n'est pas la seule; à la tête ronde correspond un corps trapu et toute une structure physiologique également particulière. Mais le crâne est la partie du squelette la plus commode à consulter dans des études comparatives visant l'appréciation de races humaines depuis longtemps disparues; il est aussi la plus instructive et, sous l'infinie diversité des variations individuelles, celle qui maintient avec le plus de persistance les configurations typiques. Mais le Hittite présente une autre caractéristique anatomique bien plus frappante encore : extrêmement fragile, en vérité, car ce ne sont pas des os mais des cartilages qui la déterminent, elle nous a pourtant été si admirablement transmise par l'image qu'elle nous apparaît aussi vivante que possible — je veux parler du NEZ. Ce qu'on appelle le « nez juif » est un héritage hittite. L'authentique Arabe, le Bédouin non adultéré, a d'ordinaire « un
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mensurations crâniennes étaient pratiquées sur nous tous en manière d'exercice; elles donnèrent pour un des auditeurs l'indice céphalique extrêmement rare de 92, c'est-à-dire que sa tête était presque exactement ronde. Cet auditeur était un Arménien, un représentant typique de la brachycéphalie syrienne !
    ¹) F. von Luschan : Die anthropologische Stellung der Juden (discours prononcé dans l'Assemblée générale de la société anthropologique allemande, en 1892). J'emprunterai encore d'autres citations à cette conférence qui résume brièvement des travaux étendus; on la trouve dans le Correspondenzblatt de la société (1892, nos 9 et 10). — Suivant Deniker, la dolichocéphalie caractéristique du type arabe pur, qu'il reconnaît notamment chez les Bédouins, se traduit par l'indice céphalique moyen 70 (Races et peuples de la terre, p. 487).


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nez court, petit et peu arqué » (je cite von Luschan et je renvoie le lecteur aux figurés ci-jointes); et alors même qu'il présente un nez aquilin, ce n'est jamais le nez à pointe épaisse, en forme d'éteignoir, du modèle spécifiquement juif et arménien si impossible à méconnaître. Eh bien, par son continuel croisement avec le type brachycéphale du peuple étranger, l'Israélite a perdu peu à peu sa tête étroite et allongée, et il a gagné en échange le prétendu « nez juif », qui est proprement un nez hittite ¹). Sans doute la dolichocéphalie dut-elle apparaître encore et se conserva-t-elle plus longtemps dans la noblesse que dans le reste du groupe; on relève même chez les Juifs d'aujourd'hui un faible pourcentage de têtes longues, mais il est manifeste que leur nombre alla dès lors toujours en diminuant. Quant au nez, on ne saurait poser sur un seul indice un diagnostic de judaïsme, puisque c'est là un héritage syrien, commun à tous les peuples imprégnés de sang syrien. Il ne s'agit point, dans ces constatations anthropologiques, d'une thèse hypothétique comme celles dont foisonnent les ouvrages de critique théologique ou d'histoire; elles sont le résultat certain de recherches scientifiques exactes, qui ont porté, je le répète, sur des matériaux en nombre énorme ²);

Hittite (d'après un bas relief égyptien).
Hittite
(d'après un bas relief égyptien).
Hittite (d'après un bas relief égyptien).
Hittite
(même source).
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    ¹) « Le nez caractéristique des Juifs de caricature, en forme cursive du chiffre 6, est un nez assyroïde », confirme Deniker : op. cit., p. 345. (Assyroïde, hittite, syrien sont des termes divers pour désigner une seule et même entité anthropologique).
    ²) Les Mitteilungen de v. Luschan pour l'année 1892 s'appuient sur 60,000 mensurations.


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Bédouin
Bédouin d'aujourd'hui
(d'après Ratzel: Völkerkunde).


et ces documents, couvrant un espace de temps qui va de l'extrême passé jusqu'au présent, ont été admirablement illustrés et confirmés par les représentations plastiques multiples découvertes en Égypte et en Syrie, puis datées peu à peu par les archéologues. Sur les monuments égyptiens, nous pouvons suivre la transformation des Israélites en cette nouvelle sorte d'hommes qui s'appelleront les Juifs, sauf que, même sur les plus anciens (lesquels ne remontent pas très haut dans l'histoire d'Israël, ce peuple n'ayant guère été connu au delà de ses frontières avant Salomon), ils ne présentent déjà plus que peu de traits du type sémitique pur. Nous y apercevons, sous les espèces de soldats israélites, d'authentiques Hittites et des demi-Hittites; seuls les chefs — témoin le portrait (supposé) du roi Roboam, fils de Salomon — évoqueraient à la rigueur des physionomies de Bédouins, mais souvent ils nous font songer davantage encore à de braves visages européens.
    Avec ces dernières remarques, nous passons de la sphère d'influence générale, qui est préhistorique, à la sphère plus spéciale, et cananéenne, où s'exerce une action formatrice qui dure également bien au delà d'un millénaire; et ici nous trouvons à notre disposition des faits certains en abondance. Car avant l'époque où l'art des peintres égyptiens conféra aux Israélites hébreux l'honneur de l'immortalité, ceux-ci s'étaient rendus de Mésopotamie en Canaan. Il nous faut distinguer entre leur première et leur seconde apparition dans ce pays. La première fois, ils s'y présentèrent en pâtres nomades et entretinrent d'excellents rapports avec les légi-

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Amoritischer Israelit
Israélite amorrhéen
portrait supposé de Roboam
(source égyptienne).

times occupants des villes et des terres défrichéès; la seconde fois, ils s'y jetèrent, en conquérants : c'est qu'ils étaient d'abord peu nombreux et qu'en suite uite ils furent tout un peuple. Si incertaines et si controversées que soient encore bien des questions de détail historiques, il y a un fait hors de doute : c'est qu'à leur première arrivée en Canaan, les Israélites y trouvèrent établis à demeuré les Hittites — ces Hittites qui formaient, je l'ai noté, une variété très importante de l'Homo syriacus. Abraham dit aux habitants d'Hébron — aux « fils de Heth », ainsi qu'il les nomme expressément : « Je suis un étranger qui habite parmi vous » (Genèse XXIII, 4); il les sollicite, comme seul peut solliciter un hôte qui n'est que toléré, de lui accorder un sépulcre pour Sarah, son épouse. Le fils aîné d'Isaac, Esaü, n'a pour femmes que des Hittites (Genèse XXVI, 34); le cadet, Jacob, doit aller se chercher dans la lointaine Mésopotamie une fille d'entre les Hébreux, d'où l'on peut inférer qu'il n'y en avait pas du tout sur place, ou qu'au moins il n'y en avait aucune dont la fortune s'accordât à la sienne. Isaac n'aurait pas insisté sur l'ordre qu'il lui donnait : il serait accommodé d'une riche Hittite pour bru; mais Rébecca, son épouse mésopotamique, fait si mauvais ménage avec les deux femmes indigènes d'Esaü qu'elle aimerait mieux mourir que de voir entrer dans la maison une troisième « fille de Heth » (Genèse XXVII, 46). Entre les fils de Jacob, JUDA est spécialement signalé comme ayant épousé des Hittites (I Chron. II, 3). Ces récits populaires comportent un enseignement historique. Nous voyons que les Israélites possédaient le clair souvenir d'une vie qu'ils avaient vécue comme pâtres, en très petit nombre

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au milieu d'un peuple étranger mais amical, qui cultivait la terre et habitait des villes : les anciens du clan, riches, pouvaient s'offrir le luxe de faire venir de leur précédent domicile des épouses pour leurs fils; mais laissés à eux-mêmes ces fils préféraient suivre leur penchant immédiat plutôt que le principe de l'exclusivisme, et ils épousaient les filles qu'ils voyaient autour d'eux — à moins qu'ils ne fussent par hasard de ces brasseurs d'affaires tout à fait dénués de cœur, comme Jacob; quant au pauvre peuple, il va de soi qu'il prenait des femmes là où il en trouvait. À quoi s'ajoute la procréation d'enfants avec des esclaves. Sur les douze fils de Jacob on en compte quatre qui sont nés d'esclaves, et ils n'en jouissent pas moins des mêmes droits que les autres. — Tout cela a trait au premier contact mentionné par la Bible avec les Hittites de Canaan. Puis vint, suivant la légende, le long séjour à la frontière de l'Égypte, dans le pays de Goshen. Là aussi, les Israélites vécurent entourés de Hittites : ceux-ci, en effet, s'étendaient jusqu'aux confins de l'Égypte où leurs parents de race, les Hyksos, tenaient alors le sceptre; la ville de TANIS (SAN), lieu de rendez-vous des Israélites dans le Goshen, était une ville essentiellement hittite et entretenait de tous temps un constant commerce avec Hébron; comme c'est d'Hébron que les Israélites se transportèrent avec leurs troupeaux dans la contrée de Tanis, ils demeurèrent dans le même milieu ethnique ¹). Et quand, plus tard, ils retournèrent en conquérants dans le pays de Canaan, ils se soumirent bien, peu à peu, les Cananéens qui étaient en majorité des Hittites, mais c'est proprement alors qu'ils entrèrent en rapports vraiment étroits avec eux. Car, ainsi que je l'ai indiqué déjà, le Cananéen ne disparut pas. Qu'on lise à ce sujet, simplement, le premier chapitre du Livre des Juges. Aussi Wellhausen déclare-t-il : « Les Israélites ne se soumirent pas la population antérieure systématiquement, mais ils s'insinuèrent parmi elle.... Il ne fut pas question
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    ¹) Cf. Renan. Israël I, ch. 10.

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d'une conquête complète du pays (de la Palestine). » Et sur la manière dont pénétra de plus en plus dans le sang hébreu ce sang étranger, non sémitique, le même auteur rapporte : « Durant la période des Juges, c'est en général assez silencieusement que s'accomplit le processus le plus important, savoir la fusion de la population nouvelle (israélite) du pays avec l'ancienne. Les Israélites du temps des Rois avaient un TRÈS FORT APPOINT de sang cananéen, ils n'étaient aucunement de purs rejetons de ceux qui étaient jadis venus d'Égypte.... Si les Israélites avaient exterminé les enfants du pays qu'ils y trouvèrent établis, ils auraient fait de ce pays un désert et se seraient privés eux-mêmes du profit de leur conquête. Par le fait qu'ils les ménagèrent et qu'ils se greffèrent en quelque sorte sur cette souche, ils eurent part au progrès de leur culture. Dans les maisons qu'ils n'avaient pas construites, dans les champs et les jardins qu'ils n'avaient pas défrichés et pas plantés, ils se nichèrent. Partout ils entrent comme d'heureux héritiers en possession du travail de leurs prédécesseurs. Ainsi s'effectua en eux une transformation interne grosse de conséquences : ils devinrent rapidement un peuple civilisé. » Antérieurement déjà, les Israélites avaient appris des Hittites l'écriture (soit à Hébron, soit à Tanis ¹); maintenant ils apprirent d'eux l'agriculture et la viticulture, l'art de bâtir des villes et de les administrer : c'est par leur intermédiaire, on le répète, qu'ils devinrent des civilisés. C'est grâce à eux encore qu'ils devinrent un État. Jamais ces tribus diverses, éternelles rivales se cantonnant chacune dans son isolement soupçonneux, n'eussent réussi à se relier en une unité sans l'élément de cimentation politique que leur fournirent les Cananéens. Mais il y a plus. Leurs imaginations religieuses aussi reçurent des Cananéens un coloris particulier et l'organisation : Baal, le dieu de l'agriculture et du travail pacifique, fusionna avec Iahveh, le
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    ¹) Renan : Israël I, 136. Suivant Maspero les Hittites connaissaient l'écriture vers l'an 1300 avant Jésus-Christ.

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dieu des armées et des pilleries. Nous constatons combien Baal fut honoré des Israélites (nonobstant toutes les corrections postérieures des Juifs) à ce fait, par exemple, que le premier héros israélite sur sol palestinien s'appelle JérubBAAL ¹) et, en outre, prend une Hittite pour femme; ou que le premier roi, Saül, nomme un de ses fils IsBAAL, David un un des siens BAALiada, Jonathan son fils unique MériBAAL, etc. Il n'est pas jusqu'au prophétisme que les Israélites n'aient emprunté aux Cananéens, de même que tout leur culte extérieur et que la tradition des lieux saints ²). Je n'ai pas besoin d'exposer ici ce que chacun trouvera dans la Bible (souvent, il est vrai, caché sous une telle quantité de noms d'une sonorité étrangère qu'il y faut un guide averti) : le grand rôle, veux-je dire, que jouèrent dans l'histoire d'Israël les Hittites et leurs demi-frères de race, les Philistins. Nous les retrouvons partout, notamment parmi les plus vaillants
soldats, tant que la fusion n'est pas assez avancée pour que s'efface la distinction des noms : or combien n'ont pas dû disparaître de ces précieuses indications, justement, par les soins des rédacteurs juifs postérieurs, qui ont fait tout leur possible pour purger la Bible d'éléments étrangers et pour y introduire la fiction d'une origine purement abrahamide ! David compose sa garde du corps, sinon exclusivement, du moins en grande partie, d'hommes n'appartenant pas à Israël : des Hittites et des gens de Gath (ville philistine) y occupent d'importants postes d'officiers; la masse est formée de Krethi-Plethi ³) et d'autres étrangers de toutes mains,
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    ¹) Il est vrai que la rédaction postérieure de la Bible cherche à y remédier (Juges VI, 32), mais les auteurs de la plus ancienne version n'y avaient pas songé (I Samuel XII, 11).
    ²) Cf. sur ce point Wellhausen : op. cit. p. 49 et suiv., 102 et suiv. Sur les lieux saints, voir, du même auteur, Prolegomena zur Geschichte Israels, 4e éd., p. 18 et suiv., Cf. Alfred Loisy : La Religion d'Israël, 2e éd. (1908) p. 45-46, etc.
    ³) Termes dont le premier désignait les Philistins comme originaires de Crète et dont le second n'est probablement qu'une abréviation populaire de leur nom : Poulousati, Plesti, Plethi = « Philistins ». Voir


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soit syriaques, soit presque purement européens, voire même de quelques Hellènes ¹). Au reste David n'a conquis son trône qu'avec le secours des Philistins, et probablement comme leur vassal ²); et il a fait tout ce qui dépendait de lui pour accélérer la fusion des Israélites avec leurs voisins, donnant de sa personne l'exemple des mariages avec les filles de race syrienne et indo-européenne.

L'AMORRHÉEN

    Mais, puisque le mot « indo-européen » vient sous ma plume, je marquerai tout de suite un fait que j'ai à peine mentionné jusqu'ici. Les Cananéens, ai-je dit, consistaient principalement en Hittites : principalement, non exclusivement. Intimement liés avec eux, mais d'ordinaire établis dans des districts séparés, et conservant ainsi leur race relativement pure, vivaient les
AMORRHÉENS. C'étaient des hommes grands, blonds, aux yeux bleus, au teint clair; ils étaient arrivés du « Nord », c'est-à-dire d'Europe; les Égyptiens les dénommaient TAMEHOU, « le peuple des Nordiques », et il semble en effet (mais cela est naturellement problématique) qu'ils n'aient pas atteint la Palestine bien longtemps avant le retour d'Égypte des Israélites ³). À l'Est du Jourdain ils avaient fondé de puissants empires avec lesquels les Israélites durent souvent guerroyer plus tard; un autre groupe avait pénétré en Palestine, où il entretenait des
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Renan : Israël II, l. III, ch. 3; et cf. Dussaud : Civilisations préhelléniques p. 281-282.
    ¹) Avec cela, des Arabes, des Hébreux de clans non israélites, des Araméens et toutes sortes d'éléments étrangers pseudosémites. Comme il y aurait eu en Israël et en Juda, si l'on s'en rapporte au dénombrement du peuple ordonné par Iahveh à David (et qui parait à vrai dire encore plus fortement controuvé que d'habitude), 1,300,000 hommes en état de porter les armes (II Samuel XXIV) ou (d'après I Chron. XXI) 1,570,000, on garde l'impression que les Israélites n'étaient pas eux-mêmes d'humeur très belliqueuse. Voir notamment Renan :
Israël II, l. III, ch. 1.
    ²) Wellhausen : Israelitische und jüdische Geschichte (3e éd.), p. 58.
    ³) On ne peut naturellement attacher aucune valeur historique à la peinture que nous offre la Genèse (XIV, 13) d'Abraham campant dans la plaine d'Hébron comme allié de trois Amorrhéens.


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rapports d'étroite amitié avec les Hittites ¹); d'autres encore s'étaient joints aux Philistins, et cela en si grand nombre (augmentés peut-être de renforts arrivés directement de l'Occident déjà tout à fait hellénisé) que maints historiens ont considéré les Philistins comme assimilables pour la plus grande part aux Aryens d'Europe ²). Quoi qu'il en soit des Philistins, nous reconnaissons bien nos propres frères de race dans les Amorrhéens : ce sont ces ENFANTS D'ANAK, ces « gens de haute taille ², ces « géants » auprès desquels les Israélites épouvantés se firent « l'effet de sauterelles » la première fois qu'ils les aperçurent, et dont la seule évocation par leurs éclaireurs, envoyés en exploration dans la Palestine méridionale, terrifia tellement le peuple qu'il en pleura toute une nuit (Nombres XIII, 33, etc.). À eux appartenait le valeureux Goliath, que les Israélites incitent à un duel chevaleresque, mais qui tombe frappé traîtreuse-
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    ¹) Voir entre autres Sayce : Races of the Old Testament p. 110 et suiv.
    ²) Cf. Renan : Israël II, 1. III, ch. 3. Sur l'origine hellénique d'une partie des Philistins et l'introduction par eux d'un certain nombre de mots grecs dans l'hébreu, ibid. t. I, p. 157, et Maspero : op. cit. II, p. 698. D'ailleurs la question de l'origine des Philistins (comme des Amorrhéens) est encore fort disputée et se complique, tout en s'éclairant, par l'effet des découvertes qui nous renseignent sur les civilisations préhelléniques du bassin méditerranéen, sur leurs contributeurs de races diverses, sur la complexité du mélange de peuples dont la mer Égée a été le théâtre. Pour la Crète en particulier, à quoi l'on incline de plus en plus à rattacher les Philistins, Dussaud (op. cit. p. 289) observe avec raison qu'on
a pu dire d'elle, bien avant Ulysse : « On y parle diverses langues; là sont des Achéens, de magnanimes Etéocrétois, des Kydoniens, des Doriens aux trois tribus et des divins Pélasges. » Aussi bien, laissant l'historien, le théologien, le philologue poursuivre leurs recherches chacun dans sa sphère, nous contentons-nous d'enregistrer qu'au regard de l'anthropologie, science exacte, les Amorrhéens, de même qu'une partie des hommes étiquetés « philistins » par d'anciens documents, étaient des dolichocéphales grands, blonds, aux yeux bleus : ceux-là du moins appartenaient au type Homo europaeus, et il nous suffit, à nous profanes, de cette information.


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Amorrhéen (document égyptien)
Amorrhéen
(document égyptien).

ment par une pierre de fronde avant l'action ¹); à eux appartenaient aussi ces « enfants de Rapha » portant des lances gigantesques et de lourdes armures d'airain (I Samuel XVII, 5 et suiv.; II Samuel XXI, 16 et suiv.). Et si la Bible se complait à célébrer maint héroïque exploit des Israélites aux prises avec ces grands hommes blonds, elle ne peut, d'autre part, taire le fait que c'est précisément parmi eux (notamment parmi la peuplade encore très sauvage et purement européenne des Gathites) que David recruta ses soldats les meilleurs et les plus sûrs. Les Philistins ne furent vaincus que par des Philistins, les Amorrhéens que par des Amorrhéens. Les Gathites — simple exemple — ne furent pas soumis par David, mais ils le suivirent volontairement (II Samuel XV, 19 et suiv.), par amour de la guerre; leur chef, Ittaï, fut nommé commandant d'un tiers de l'armée israélite (II Samuel XVIII, 2). De ce « corps de soudoyés étrangers au service des rois d'Israël », Renan dit: « L'Aryen militaire primitif égalait le Sémite hébréo-arabe en bravoure; il le surpassait en fidélité, et quand on voulait fonder quelque chose, on avait recours à lui »; et plus loin : « Ce furent eux (ces Aryens) qui firent échouer les tentatives d'Absalon, de Séba fils de Bikri, d'Adoniah; ce furent eux qui assurèrent le trône à Salomon »; enfin ils fournissent au royaume israélite « l'élément de cimentation » ²). Mais ces hommes n'étaient
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    ¹) La légende qui fait gloire à David de cette félonie est une interpolation tardive; la version originelle se trouve II Samuel XXI, 19 (« Et Elchanan, fils de Jaaré-Oreguim de Bethléem, tua Goliath de Gath ») ainsi que l'établit Stade : Geschichte des Volkes Israel I, 225 et suiv. Il importe de le savoir pour juger du caractère de David (voir le dernier paragraphe de la présente rubrique).
    ²) Renan : Israël II, 30-32.


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pas seulement des soldats braves et fidèles, ils étaient aussi des bâtisseurs de villes; leurs villes étaient les mieux construites et les mieux fortifiées (Deutéronome I, 28) ¹) et l'on en peut citer une qui prit une importance universelle : non loin d'Hébron, capitale de leurs amis hittites, les Amorrhéens fondèrent une ville nouvelle : JÉRUSALEM. Le roi de Jérusalem qui marche contre Josué est un Amorrhéen (Josué X, 5) et si la Bible nous rapporte qu'il fut battu et mis à mort par celui-ci avec tous les autres rois, c'est là un récit qui demande à être interprété, ainsi que tout le livre de Josué, cum grano salis : de fait la conquête de la Palestine fut très difficile aux Israélites, elle s'accomplit avec une lenteur extrême et seulement grâce au concours d'éléments étrangers ²). Jérusalem, en tout cas, resta jusqu'au temps de David une ville amorrhéenne avec adjonction de nombreux Hittites (d'où cette population mélangée que la Bible désigne sous le nom des Jébusiens), mais sans Israélites; et ce n'est que dans la huitième année de son règne que David conquit avec ses troupes de mercenaires étrangers la solide citadelle, et qu'il la choisit, en raison de sa forte position, pour résidence. La population amorrhéo-hittite n'en demeura pas moins nombreuse et en bonne situation ³); il faut que David s'adresse à un Amorrhéen aisé pour l'achat du terrain où il érigera un autel (II Samuel XXIV, 18 et suiv.), et c'est chez un Gathite, officier d'une fidélité éprouvée, qu'il installe l'Arche de l'alliance lorsqu'il la fait transférer de Kirjath-Jearim à Jérusalem (II Samuel VI, 10) 4). Aussi le prophète Ézéchiel met-il
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    ¹) Sur les exhumations par Flinders Petrie de villes amorrhéennes
présentant des murs de deux mètres et demi d'épaisseur, on peut s'informer dans Sayce : Races of the Old Testament, p. 112.
    ²) Voir notamment Wellhausen : Prolegomena (en beaucoup de passages).
    ³) On lit, Josué XV, 63 : « Les fils de Juda ne PURENT PAS CHASSER les Jébusiens qui habitaient à Jérusalem, en sorte que les Jébusiens sont demeurés jusqu'à ce jour à Jérusalem avec les fils de Juda. »
    4) Le fait qu'Obed-Edom était un Gathite, comme l'indique ce passage


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dans la bouche de Dieu cette imprécation à l'adresse de Jérusalem : « Par ton origine et ta naissance tu es une Cananéenne ! ton père était un Amorrhéen et ta mère une Hittite ! » (XVI, 3). Puis il reproche aux habitants israélites de s'être mêlés avec ces éléments étrangers : « tu as prodigué tes prostitutions à tous les passants et tu t'es livrée au caprice de chacun » (XVI, 15, etc.) — naïveté du pieux Juif, car les grands du royaume avaient abondamment montré l'exemple, et lui-même, en qualité de Jérusalémite, était l'enfant d'une triple bâtardise. C'est que précisément Ézéchiel, l'authentique inventeur du judaïsme spécifique, nourrissait déjà l'idée paradoxale d'un peuple juif provenant de race pure, ce qui est une contradiction dans les termes. Entre tous les Israélites, le Judéen est celui qui, justement, s'est infusé la plus de sang amorrhéen, et cela par la simple raison que la population amorrhéenne était le plus dense dans le Sud de la Palestine, domaine de Siméon, de Juda et de Benjamin, tandis qu'elle ne comptait dans le Nord que des représentants disséminés. Les monuments égyptiens, sur lesquels sont figurés de façon si caractéristique les différents peuples, nous attestent irréfutablement qu'au temps de Salomon et de ses successeurs les habitants du royaume d'Israël méridional, en particulier les chefs militaires, se distinguaient par la prédominance du type amorrhéen, donc indo-européen ¹).
    C'est au point que l'on s'est demandé, non sans de sérieux motifs, si David lui-même n'était pas à moitié ou aux trois quarts amorrhéen. La Bible insiste à divers endroits sur le fait qu'il est BLOND et, comme Virchow l'a prouvé par d'innombrables statistiques, « la peau avec ses appartenances est encore plus durable (comme caractère anthropologique) que le crâne »; or la peau claire et les che-
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(d'accord avec I Chroniques XIII, 14), et non un lévite comme l'Obed-Edom mentionné par une version postérieure (I Chroniques XV, 18), n'admet plus de doute (cf. Wellhausen : Prolegomena, p. 43).
    ¹) Voir ci-dessus la figure qui représente ce type.


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veux blonds ne se présentaient jamais chez les Hébreux et chez les hommes du type syrien; ces caractéristiques de l'Européen n'existaient pas dans le pays avant que les Amorrhéens et les Hellènes les y eussent apportées : d'où l'impression que ne pouvait manquer de produire le « blond » David ¹). Dans ces conditions, peut-être n'est-il pas trop téméraire de présumer qu'un pâtre né à Bethléem (donc dans la région précisément où la population amorrhéenne était le plus dense) put avoir une Amorrhéenne pour mère. Le caractère de David — et j'entends ses grands défauts aussi bien que les qualités par lesquelles il nous gagne le cœur — son audace, son goût pour l'aventure, son insouciance jointe à son emballement, tout cela le distingue, me semble-t-il, de tous les autres héros d'Israël; et, non moins que cela, son propos d'organiser le royaume et d'en constituer l'unité en groupant les tribus éparpillées (ce qui lui attira la haine des Israélites). Sa prédilection déclarée (témoin, par exemple, II Samuel XXI, 3) pour les Philistins, parmi lesquels il avait servi volontiers comme soldat, est également un trait frappant; et un autre encore apparaît dans le fait (mis en lumière par Renan : Peuple d'Israël II, 35) qu'à la guerre ce même David, qui traite noblement les Philistins, traite les peuples hébraïques avec la plus implacable cruauté, comme s'ils l'horripilaient. Au cas où l'hypothèse que je viens d'indiquer serait conforme à la réalité, c'est à peine si l'on aurait encore sujet d'appeler Salomon un Israélite : car il est extrêmement improbable que sa mère Bethsabée, femme du
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    ¹) C'est par « blond » qu'on s'accorde actuellement à traduire le terme hébreu dans les passages qui le renferment (I Samuel XVI, 12; XVII, 42). Luther n'avait risqué que « châtain »; Gesenius, dans son dictionnaire, avait mis « rouge » et s'était donné beaucoup de peine pour établir que, David devant avoir les cheveux noirs (on appuyait cette supposition sur l'histoire de la peau de chèvre, XIX, 13 et 16 ! et sur les vraisemblances anthropologiques), la rougeur était une qualité de son teint, qui se distinguait par là curieusement du teint basané des Orientaux. Mais blond signifie blond, et la seule traduction respectueuse du texte est aujourd'hui la seule admise, ou presque.

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Hittite Urie, fût une Israélite ¹). Ainsi s'expliquerait l'incompatibilité singulière entre la nature et l'effort de Salomon, d'une part, et, de l'autre, le caractère d'Israël et de Juda. Renan le dit carrément : « Salomon n'entendait rien à la vraie vocation de sa race » ²); il était, par toutes ses aspirations et par tous ses buts, un étranger au milieu d'un peuple qu'il rêvait de faire grand. Et dès lors ce bref épisode de l'époque brillante du peuple d'Israël — David, Salomon — ne serait en effet rien de plus qu'un « épisode », suscité par la force exubérante d'un sang tout à fait différent, mais bientôt étouffé par l'indomptable vouloir du Syro-Sémite, qui se refusait à suivre ces voies et qui d'ailleurs n'offrait pas les conditions requises pour y réussir.

ÉVALUATIONS COMPARATIVES

    On le voit : nous disposons de matériaux historiques en abondance, touchant ce que j'ai appelé la sphère d'influence spéciale. Si notre but n'était exactement défini — il consiste à établir l'origine du Juif — on pourrait ajouter ici beaucoup de choses : notamment que les Joséphites, qui s'attestèrent les plus doués et les plus énergiques des Israélites (c'est d'eux que sortent Josué, Samuel, Jérubbaal, etc., ainsi que la grande dynastie des Omrides) étaient des demi-Égyptiens (comme le relate à sa manière, et avec le raccourci des contes populaires, le passage de la Genèse XLI, 45, où l'on voit Joseph épouser la fille d'un prêtre d'Héliopolis, laquelle lui engendre Éphraïm et Manassé).... Mais ce fait n'a que peu d'importance, ou n'en a pas du tout, pour la détermination de l'arbre généalogique juif; car les mariages entre les diverses tribus d'Israël avaient été rendus presque impossibles par la Loi et tout à fait invraisemblables par l'antipathie prononcée des Joséphites pour les enfants de Juda. Il n'y a pas lieu davantage de parler du contact avec maintes autres peuplades hébraïques; et l'infusion très postérieure de sang nègre chez les Juifs de la Diaspora alexandrine — dont maint
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    ¹) Renan : Israël II, 97.
    ²) Ibidem, p. 174.


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contemporain de confession mosaïque offre à nos yeux la preuve vivante — est également accessoire. Ce que j'ai marqué suffit pour que chacun se représente, dans les grandes lignes, l'anthropogénîe du Juif. Nous l'avons constaté : il n'y a pas le moindre doute que l'Israélite historique, dont ne se différencia que plus tard le « Juif » proprement dit, est le produit d'un mélange, et d'un mélange complexe. À l'heure qu'il apparaît dans l'histoire, il est déjà un métis — savoir : un Hébreu; puis cet Hébreu se croise avec des races étrangères non sémites : d'abord avec les Hittites, variété particulière typique de l'Homo syriacus extrêmement répandu et fortement caractérisé; ensuite avec les grands Amorrhéens blonds, aux yeux bleus, du groupe indo-européen. À cette évidence historique s'ajoute le témoignage irréfutable de la science exacte, témoignage que F. von Luschan résume en ces termes dans le travail auquel je me suis déjà référé plus haut : « Les Juifs sont composés premièrement de vrais Sémites, deuxièmement d'Amorrhéens aryens, troisièmement et PRINCIPALEMENT de rejetons des anciens Hittites. À côté de ces trois éléments, entre tous importants, du judaïsme, d'autres mixtions n'entrent même pas en ligne de compte. » Ce diagnostic, notons-le bien, se pose dans des termes exactement pareils pour les Juifs à l'époque où ils se séparent d'Israël et pour les Juifs d'aujourd'hui : les mensurations ont porté sur les documents anatomiques les plus récents aussi bien que sur les matériaux anciens, et elles établissent que les diverses admissions d'étrangers dans le judaïsme (Espagnols, Français du midi, etc.) n'ont exercé aucune influence sur le type qui l'incarne, quelque savoureuse morale qu'en prétendent tirer des journalistes doués d'imagination : une race constituée de façon si caractéristique, puis soumise à une stricte discipline endogénique, a bientôt fait d'absorber ces gouttes d'eau.
    Voilà donc un premier point acquis : le peuple d'Israël est issu d'un croisement entre des types humains tout à fait différente. Le second point, savoir : la CONTRIBUTION RELATIVE

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des différentes races à la formation du peuple issu de leur croisement, n'exigera qu'un paragraphe en ce qui concerne la seule statistique : mais que nous enseignent des chiffres, si nous n'y rattachons des représentations concrètes ? C'est comme si l'on opérait avec les x, y, z de l'algèbre élémentaire: une formule se dégage, mais qui ne signifie rien tant que les trois grandeurs sont inconnues. Aussi la qualité des différentes races nous occupera-t-elle plus longtemps que leur quantité.
    S'agissant de déterminer quantitativement la composition
du sang israélite, il ne faut pas perdre de vue que soixante mille mensurations sont peu de chose en regard des millions d'êtres humains de ce type qui ont vécu depuis des milliers d'années; on ne peut pas en tirer une application certaine à l'individu particulier; la statistique globale n'arrive pas à soulever même le bord du voile qui enveloppe la personnalité. Mais il n'y a pas que l'individualité donnée en chaque cas particulier, il y a l'individualité collective du peuple pris dans son ensemble : touchant cette personnalité abstraite les chiffres sont déjà susceptibles d'un emploi beaucoup plus satisfaisant. Ce que sera un certain homme dans un certain cas, je ne saurais le déduire de sa race; mais il m'est possible de prédire avec quelques chances de succès comment, par exemple, une foule nombreuse d'Italiens se comportera collectivement dans ce cas supposé et comment, dans la même occurrence, agira en masse une foule également nombreuse de Norvégiens. Pour la connaissance du caractère d'un peuple, les indications de chiffres fournies par l'anthropologie conservent donc tout de même une valeur réelle. Or elles nous apprennent au sujet des Juifs (d'autrefois et d'aujourd'hui, comparés dans l'Est et dans l'Ouest de l'Europe) que 50 pour cent présentent le type de l'Homo syriacus (brachycéphalie, nez « juif » en réalité hittite, tendance à l'embonpoint, etc.) dans une mesure prononcée; que 5 pour cent seulement font paraître les traits et la structure anatomique du pur Sémite (Bédouin du désert); que l'on rencontre chez

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10 pour cent d'entre eux une couleur de peau, de cheveux, souvent aussi d'yeux, qui trahit l'Amorrhéen de race indo-européenne; qu'enfin 35 pour cent constituent des formes mixtes indéfinissables, quelque chose comme les « photographies combinées » de Lombroso, d'où résultent des visages dans lesquels un trait contredit l'autre, des crânes qui ne sont ni allongés comme ceux des purs Sémites, ni mésocéphaliques comme ceux des Amorrhéens, ni ronds comme ceux des Syriens, des nez qu'on ne peut appeler ni hittites, ni aryens, ni sémites — à moins pourtant que le nez syrien ne soit là, mais sans la tête qui lui correspond, et ainsi de suite à l'infini. — Ce que nous devons retenir essentiellement des constatations anatomiques, c'est que la race juive est certes permanente, mais qu'elle est aussi bâtarde du tout au tout, et qu'elle conserve ce caractère bâtard durablement. J'ai tenté, au chapitre précédent, de préciser la différence entre mélange et bâtardise. Toutes les races et nations historiquement grandes sont provenues de mélanges; mais quand la différence des types croisés est profonde au point de constituer un abîme infranchissable, alors leurs produits sont bâtards. Tel est ici le cas. Le croisement du Bédouin et du Syrien était, du point de vue anatomique, plus fâcheux encore que celui de l'Espagnol et de l'Indien sud-américain; et à cela vint s'ajouter, sur le tard, le ferment d'une infusion indo-européenne supplémentaire !

CONSCIENCE DE LA COULPE RACIALE

    Il est de toute nécessité que nous insistions fortement là-dessus; car un tel processus, si inconsciemment qu'il s'opère, constitue un crime de lèse-sang, un crime contre nature; et il n'en peut résulter qu'une destinée misérable ou une destinée tragique. Les autres Hébreux, et avec eux les Joséphites, périrent misérablement; comme les familles des métis pseudosémites plus considérables (Phéniciens, Babyloniens, etc.) ils disparurent sans laisser de traces; le Juif, lui, choisit la destinée tragique : cela PROUVE sa grandeur, et cela EST sa grandeur. J'y reviendrai bientôt, car cette décision signifie la fondation du judaïsme; je me bor-

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nerai dans l'instant à une remarque dont c'est ici la place et qui, à ma connaissance, n'a pas encore été faite : cette profonde conscience du PÉCHÉ, qui oppressa le peuple juif (dans ses jours héroïques) ¹) et qui trouva une expression saisissante dans les paroles de ses hommes d'élite, elle prend racine DANS CES CONDITIONS PHYSIQUES. L'intellect — ai-je besoin de le dire ? — et la vanité qui nous est innée à tous, en donna une interprétation essentiellement différente : mais l'instinct s'attesta plus pénétrant que l'intellect; et dès que l'extinction des Israélites et sa propre captivité eurent éveillé le Juif à la conscience de lui-même, son premier acte fut de mettre un terme à ce crime de lèse-sang (cette prostitution et aussi cet inceste que dénonce si véhémentement Ézéchiel) par l'interdiction rigoureuse de tout mélange, même avec les peuplades les plus proches parentes. On a signalé une contradiction inexplicable dans le fait que ce sont les Juifs qui apportèrent au monde — au monde joyeux — une notion du péché éternellement menaçante, et que, d'autre part, ils entendent par péché tout autre chose que nous. Le péché, en effet, est pour eux une affaire nationale, tandis que l'individu est « juste » moyennant qu'il ne transgresse pas la « Loi » ²); comme dit Robertson Smith. « le salut n'est pas le salut moral de l'individu, mais le salut de l'État » ³); et cela déjà crée pour notre compréhension une difficulté. Il y en a une autre : le péché commis INCONSCIEMMENT équivaut tout à fait, selon le Juif, à une faute consciente 4) : « L'idée du péché n'a pour lui aucun rapport nécessaire à la cons-
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    ¹) « Depuis l'exil, la conscience du péché fut pour ainsi dire permanente chez les Juifs », observe Wellhausen : Prolegomena, 4e éd., p. 431.
    ²) « J'ai observé toutes ces choses », dit le jeune homme riche, Matthieu XIX, 20; et ce propos reçoit encore aujourd'hui la pleine approbation du Juif Graetz, lequel déclare que l'exhortation à « nous repentir de nos péchés » n'a pour les Juifs « AUCUNE ESPÈCE DE SENS » (Volkstümliche Geschichte der Juden I, 577).
    ³) The Prophets of Israel and their place in history, éd. 1895, p. 247.
    4) R. Smith : op. cit. p. 102; Montefiore : Religion of the ancient Hebrews, 2e éd., p. 558 (appendice par le rabbin Schechter).


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cience du pécheur; il n'y inclut pas la notion d'une perversité morale, il met tout l'accent sur la responsabilité légale » ¹). Aussi Montefiore déclare-t-il expressément que, dans la conception des législateurs postexiliques, « le péché fut considéré non comme une souillure de l'âme individuelle, mais comme une souillure de la pureté physique, comme une rupture de cet état immaculé du pays et de ses habitants qui constitue la condition sous laquelle seule Dieu peut continuer d'habiter parmi son peuple et dans son sanctuaire » ²). Et Wellhausen opine : « Chez les Juifs.... il n'existe aucune liaison interne entre le bien et l'homme de bien; l'action des mains et l'intention du cœur sont deux choses indépendantes l'une de l'autre » ³). Eh bien, je suis convaincu, je le répète, que c'est l'histoire de la genèse physique de cette race qui nous livre la clef d'une conception si singulière et si contradictoire : son existence est péché, son existence est un crime contre les saintes lois de la vie; du moins est-ce bien là ce que le Juif lui-même éprouve aux heures où le sort frappe rudement à sa porte. Ce n'était pas l'individu, mais le peuple entier, qui devait être lavé d'une faute commise non pas consciemment, mais inconsciemment; et cette purification est impossible « quand même tu te laverais à la soude et que tu emploierais beaucoup de potasse », comme crie Jérémie à son peuple (II, 22). Pour rayer du passé l'irrévocable, pour le transporter dans le présent, où une intuition clairvoyante et une puissante volonté pouvaient imposer une limite au péché et créer un empire à la pureté, il fallait que l'histoire juive tout entière fût falsifiée dès son origine, que les Juifs fussent représentés comme une race d'une pureté immaculée, élue par Dieu entre tous les peuples, et que désormais des lois
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    ¹) R. Smith : op. cit. p. 103. Le même auteur écrit encore (p. 246) : « Chez les Hébreux, le péché est toute action par laquelle on se trouve dans son tort vis-à-vis de quelqu'un qui POSSÈDE LE POUVOIR de châtier la faute ! »
    ²) Op. cit. p. 226.
    ³) Israelitische und jüdische Geschichte, 3e éd., p. 380.


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draconiennes proscrivissent toute espèce de mélanges de sang. Les auteurs de cette œuvre ne furent pas des menteurs, comme on s'est plu à le soutenir; ce furent des hommes agissant sous la pression d'une de ces nécessités qui nous haussent au-dessus de nous-mêmes et font de nous les instruments inconscients des grandes crises de la destinée ¹). Si jamais quelque chose fut propre à nous préserver de l'aveuglement de notre époque et d'une confiance quelconque dans le verbiage de nos « autorités » ²), propre à nous attester cette loi de la nature qui veut que les grands peuples ne se forment que par l'ennoblissement de la race, mais que l'ennoblissement de la race ne s'affectue que sous des conditions déterminées dont la non-observation comporte déchéance et stérilité — c'est le spectacle de cette lutte hautement résolue et désespérément livrée par les Juifs, devenus conscients de leur coulpe raciale.
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    ¹) On a appliqué ces paroles de Jérémie : « c'est bien en vain que s'est mise à l'œuvre la plume mensongère des scribes » (VIII, 8) à la promulgation du Deutéronome, survenue peu auparavant, et à l'élaboration de la prétendue LOI MOSAÏQUE (de l'existence de laquelle pas un des prophètes n'avait su quoi que ce soit), et c'est probablement à bon droit (suivant l'opinion du Juif croyant G. G. Montefiore : Religion of the ancient Hebrews p. 201-202).
    ²) F. von Luschan, lui aussi, comme il nous l'apprend dans la conclusion de son travail sur la position ethnographique des Juifs, travail si précieux au point de vue purement statistique, voit le salut dans « une complète absorption et fusion les unes dans les autres » des différentes races humaines. Dès l'instant que ces messieurs de l'école de Virchow passent des faits aux idées, on n'en croit plus ses yeux ni ses oreilles ! L'histoire entière de l'humanité nous démontre que son progrès est lié à une différenciation et à une individualisation croissantes; la vie et l'effort s'attestent partout où cohabitent et luttent des personnalités ethniques de caractère tranché (comme actuellement en Europe); nous voyons les meilleures aptitudes s'étioler en raison de l'uniformité de la race (comme par exemple en Chine), et la bâtardise des types opposés conduire en tous les domaines de l'activité organique à la stérilité, à la monstruosité.... et néanmoins c'est la fusion, l'absorption mutuelle, qui doit être notre idéal ! Ces messieurs ne voient-ils pas qu'uniformité et chaos sont des expressions synonymes ? L'« Éternellement-Vide », dit Goethe.


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HOMO SYRIACUS

    Si maintenant nous retournons à nos chiffres anthropo-génétiques, nous nous trouvons en face d'un problème difficile; nous pouvons bien mesurer des crânes et dénombrer des nez, mais comment ces résultats se dénoncent-ils dans l'être intérieur du Juif ? Nous tenons le crâne dans la main et c'est, comme dit Carlyle, a hard fact. Ce crâne, sans doute, symbolise tout un monde; à bien interpréter ses mesures, à bien déchiffrer le sens de ses lignes dans leurs proportions et leurs rapports, on en apprendrait long sur l'individu : on découvrirait des possibilités dont sa race ne prendra conscience qu'après des générations et l'on constaterait aussi maintes limitations, de celles qui dès l'abord séparent un homme d'un autre homme. Si, par exemple, on considère les deux crânes figurés plus haut, l'allongé et l'arrondi, on croit apercevoir deux microcosmes. Mais le don de l'interprétation ne nous est pas donné; nous jugeons des hommes sur leurs actes, c'est-à-dire proprement par voie indirecte et d'après une méthode fragmentaire, car ces actes ne sont provoqués que par des circonstances particulières : d'où une connaissance faite de petits lambeaux décousus, entre lesquels subsistent forcément d'énormes lacunes. Mais, d'autre part, le protoplasma d'une algue unicellulaire est une construction si énormément compliquée que les chimistes n'arrivent pas à savoir combien d'atomes il leur faut postuler par molécule, ni comment ils les doivent réunir en une formule symbolique tant soit peu plausible : qui, dès lors, s'enhardirait à ramener un homme, un peuple entier à une formule ? Les caractéristiques qui vont suivre, des Hittites, des Amorrhéens et des Sémites, ne visent donc qu'à orienter le lecteur de la façon la plus générale.
    Les HITTITES, tels qu'ils nous apparaissent sur les monuments égyptiens, ne resplendissent pas d'intelligence. Le nez exagérément « juif » se prolonge plus haut en un front fuyant, et le menton qui répond à ce front rentre plus fâcheusement encore ¹). Peut-être l'Homo syriacus de la réalité ne s'est-il pas,
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    ¹) Voir notamment les représentations qu'en donne un monument

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en effet, distingué généralement par l'éclat de ses facultés ou par l'ardeur de sa nature; et je ne sache pas que de nos jours, où il est censé reprendre le dessus, il en ait donné des preuves. Mais il possédait sans contredit d'excellentes qualités. Le fait que sa race ait persisté et persiste encore victorieusement à travers tant de mélanges, et si divers, dénote une grande force physique. À cette force correspondait l'endurance et l'application. Si l'on en juge par les images qui l'évoquent, il dut être, de plus, avisé et même extrêmement rusé (ce qui n'a rien à voir avec la génialité, au contraire). Son histoire aussi l'atteste avisé : il a su dominer les autres et s'accommoder lui-même de la domination étrangère dans les conditions les plus favorables qu'on pût imaginer: Il défricha des contrées inhospitalières et, quand s'accrut leur population, construisit des villes et devint commerçant — si bon commerçant que, dans l'Ancien Testament, — « marchand » et « Cananéen » s'expriment par un seul et même mot. Comme guerrier, il sut mourir en brave, témoin sa longue lutte contre l'Égypte ¹), témoin des personnalités comme Urie ²). Notons enfin sur tous ses portraits, si fort qu'ils diffèrent entre eux, un trait de bonté. On se représente très bien comment ces hommes — aussi éloignés de la mythologie symbolique que
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hittite à Aïntab (Sayce : Hittites p. 62) et les figures jointes au présent ouvrage, qui sont reproduites de bas-reliefs égyptiens.
    ¹) Les Hittites paraissent avoir dominé longtemps toute la Syrie et probablement toute l'Asie Mineure; leur puissance ne fut pas moins grande que celle de l'Égypte à son apogée (voir Wright : Empire of the Hittites, 1886, et Sayce : The Hittites, 1892). Néanmoins la prudence est de mise en ce qui les concerne, car l'écriture hittite n'est pas encore déchiffrée; et si la physionomie, le costume, l'art, la graphie hittites représentent pour la science une donnée précise, l'histoire de ce peuple, dont on ne savait rien il y a quelques années, est demeurée jusqu'à cette heure très obscure.
    ²) Il faut voir (II Samuel XI) combien virile et magnifique est sa conduite; cet accomplissement du devoir, si strict et si laconique, contraste agréablement avec la criminelle légèreté de David.


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de la fanatique folie des déserts — purent instituer ce culte dénué d'artifice que les Israélites trouvèrent en Palestine et s'approprièrent : la fête de la récolte d'automne (qui était en même temps leur Nouvel-An et qui devint plus tard pour les Juifs la fête des cabanes de branchage ou des Tabernacles, Sukkoth); la fête des prémices du printemps (Pâques, dont les Juifs devaient faire leur Passah), avec offrande des premiers-nés des bœufs et des moutons; la fête de la moisson du blé terminée (Pentecôte, nommée par les Juifs la fête des semaines, Shabuoth) — toutes fêtes joyeuses d'un peuple d'agriculteurs dès longtemps sédentaires, non d'un peuple nomade, fêtes sans rapports bien profonds à la vie intérieure de l'homme, mais traduisant une simple et fraîche religion de la nature, qui dut être parfaitement adaptée, et sans doute s'adapterait encore, aux besoins d'hommes naïfs, laborieux, « tolérablement honnêtes » ¹). La pratique des sacrifices humains n'apparaissant que là où prédominait fortement (comme en Phénicie) l'élément sémitique ²), nous pouvons présumer que dans les quelques cas où le service du Baal cananéen autorisait des abominations de ce genre (cas dont on nous entretient par exception, et seulement quand des princesses étrangères ont pénétré par mariage dans le pays), il s'agit là d'un usage sémitique, non hittite ³).... En
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    ¹) Voir les détails dans Wellhausen : Israelitische und jüdische Geschichte ch. 6. Bien que la Thora ait été plus tard prudemment expurgée, on y rencontre encore ici et là des mentions de ce joyeux culte naturiste, par exemple celle de la fête des vendanges célébrée dans la maison de Dieu à Sichem (Juges IX, 27). Voir aussi (II Samuel VI, 12-15) comment l'arche est apportée à Jérusalem « au milieu des réjouissances ».... « avec des cris de joie et au son des trompettes ».... et à grand renfort de danses auxquelles David prend part « de toute sa force ».
    ²) F. von Luschan a établi par de nombreuses mensurations que le type phénicien « se rattachait étroitement à l'arabe ».
    ³) Sur le culte beaucoup plus compliqué qui se célébra dans l'ancienne capitale du royaume hittite, Carchemisch (Mabog), consulter Sayce : The Hittites ch. 6. Toutefois son garant, Lucien, me semble un témoin bien tardif et bien peu digne de foi. Pour se rendre compte à quel point les Hébreux manquaient d'imagination, il est intéressant


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somme, l'impression que nous produisent les Hittites est celle d'une estimable et singulièrement vivace médiocrité, plutôt que d'une aptitude à des productions extraordinaires; ils possèdent plus de ténacité que d'énergie. Goethe dit quelque part (je l'ai rappelé ailleurs) qu'il n'y a pas de vraie grandeur sans surabondance; d'après cette définition, les Hittites pourraient difficilement prétendre à la grandeur.

HOMO EUROPAEUS

    Tout au contraire, dans ces Amorrhéens « hauts comme des cèdres et forts comme des chênes » (Amos II, 9), dans leur audace provocante, dans leur indomptable passion d'aventures, dans le fanatisme d'une fidélité gardée jusqu'à la mort aux maîtres étrangers qu'ils se sont choisis, dans les murs même de leurs villes, épais et solides comme des rochers, et qu'ils quittent si volontiers pour aller vagabonder dans les montagnes, tout indique, ce me semble, cette « surabondance » que dit Goethe. Surabondance d'énergies encore sauvages, encore cruelles, mais capables de tout ce qu'il y a de plus haut. On croit voir un être d'essence différente, quand, sur les monuments égyptiens, parmi la foule des physionomies serviles, surgit ce visage d'homme libre qui respire l'intelligence et qui proclame la force de caractère. Comme l'œil du génie nous apparaît lumineux quand nous le découvrons au milieu de l'obscure multitude, ainsi ces traits nous parlent un autre langage que les faces rusées ou perverses, méchantes ou stupides, de ces Babyloniens, de ces Hébreux, de ces Hittites, de ces Nubiens, et de tous les autres, quelque nom qu'on leur donne. O Homo europaeus ! Comment pouvais-tu t'égarer en pareille compagnie ? Oui, tu m'émeus comme un regard ouvert sur quelque divin au-delà. Et je voudrais qu'il fût encore temps de te crier :
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de constater que la disposition du temple juif, avec sa double cour extérieure et intérieure, son rideau tendu devant le lieu très saint, et même le privilège du grand-prêtre de pénétrer dans cet espace, toutes choses que Dieu est censé avoir prescrites (et prescrites si minutieusement !) à Moïse sur le Sinaï, sont de pures et serviles imitations du rite héthéen immémorial.

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ne suis pas le conseil des savants anthropologues, ne te commets pas avec ce ramassis, ne te mêle pas à cette plèbe asiatique, obéis au grand poète de ta race, reste fidèle à toi-même.... Mais j'arrive trois mille ans trop tard. Le Hittite demeura, l'Amorrhéen disparut. Et voilà une des nombreuses différences entre ce qui est noble et ce qui ne l'est pas : l'un se conserve plus aisément que l'autre. D'une stature gigantesque, ces Amorrhéens n'en sont pas moins très délicats quant à leur organisation intérieure. Nul homme ne dégénère plus vite que l'Homo europaeus de Lapouge; combien par exemple, les Grecs, se transformèrent rapidement en barbares, Tite Live déjà nous l'apprend : in Syros, Parthos, Ægyptios degenerarunt, rapporte-t-il (38, 17, 11). L'Homo-europaeus perd totalement son originalité propre : cela qu'il avait seul en partage, il ne le peut transmettre aux autres, parce que les autres n'ont pas de récipient capable de le contenir; en revanche, il possède lui-même une funeste faculté de s'assimiler ce qui lui est hétérogène. On nous entretient, il est vrai, des Syriens blonds de ce temps-ci, et l'on nous affirme aussi qu'il y aurait 10 pour cent de Juifs blonds; mais Virchow nous a enseigné que la peau et les cheveux étaient « plus durables que le crâne », d'où l'on peut donc présumer que le crâne est plus durable que le cerveau : je ne sais, mais je crois bien qu'outre le souvenir de ses actes l'Européen n'a laissé derrière lui en Asie, comme ailleurs, guère plus que la peau et les cheveux. Je l'ai cherché dans le Talmud, mais en vain ¹).
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    ¹) On y voit pourtant paraître un « Germain » (Traité Schabbath VI, 8, fol. 23a du Talmud de Jérusalem). Ce « Germain » est l'esclave d'un Juif. Ayant reçu mission d'accompagner à la maison le rabbin Hila, un ami de son maître, il lui sauve la vie en détournant sur soi la fureur d'un chien enragé, dont il affronte et endure la morsure mortelle. Cette fidélité n'arrache pas un mot de reconnaissance ou d'admiration au Juif pieux, qui se borne à citer Isaïe XLIII, 4 : « Parce que tu as du prix à mes yeux, Israël, parce que tu es honoré et que je t'aime, je donne des hommes à ta place et des peuples pour ta vie. »

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HOMO ARABICUS

    Il me semble fort malaisé d'énoncer quoi que ce soit sur le troisième membre de cette alliance, sur l'authentique Sémite; car c'est précisément un trait distinctif de cet Homo arabicus qu'il n'intervient en collaborateur dans l'histoire humaine qu'après qu'il a cessé d'être un Sémite authentique. Tant qu'il reste dans ses déserts (et pour le repos comme pour la grandeur de son âme il devrait y rester toujours), il n'appartient pas proprement à l'histoire; et le connaître là tant soit peu est déjà difficile, sinon impossible. On nous rapporte seulement qu'il est brave, hospitalier, pieux, et puis encore vindicatif et cruel — rien que des traits de caractère, sans aucune indication sur ses aptitudes intellectuelles. Burckhardt, qui voyagea pendant des années en Arabie, représente le Bédouin comme un être d'une paresse mentale absolue tant que la guerre ou l'amour ne tend pas — mais alors, il est vrai, aussitôt à l'extrême — l'arc débandé ¹). S'il fait tout à coup violemment irruption dans le monde civilisé, c'est, comme sous Abou-Bekr et Omar, ou comme de nos jours dans l'Afrique centrale, pour y porter le fer et le feu ²). Dès qu'il a tout dévasté, le vrai Sémite disparaît, nous n'entendons plus parler de lui; partout où il reparaît dans l'histoire de la culture, un mélange a eu lieu durant l'intervalle — car aucun type d'homme ne se croise avec plus d'aisance et de succès que ce produit précisément d'une endogénie forcée, qui a duré des milliers d'années. Le noble Maure d'Espagne n'est rien moins qu'un pur Arabe du désert, il appartient pour moitié à la race berbère (classée dans le groupe khami-
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    ¹) Beduinen und Wahaby (1831).
    ²) C'est l'opinion qu'exprime le célèbre écrivain mauresque du XIVe siècle Mohamed Ibn Khaldoun, en qui beaucoup ont voulu voir le père de l'histoire scientifique, et qui est lui-même un demi-Arabe : « Regardez autour de vous, écrit-il, considérez tous les pays qui depuis les temps les plus anciens ont été vaincus par les habitants de l'Arabie ! La, civilisation et la population en ont disparu; bien plus, à leur contact le sol même a semblé se transformer et devenir stérile » (Prolégomènes à l'Histoire universelle; je cite d'après Robert Flint : History of the phylosophy of history, 1893, p. 166).


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tique ou éthiopien, non pas sémitique, et que certains auteurs rattachent à la parenté aryenne par l'intermédiaire des caravaniers iraniens qu'ils donnent pour ancêtres aux actuels Touaregs) et il s'imprègne si abondamment de sang gothique qu'aujourd'hui encore une partie de l'aristocratie du Maroc peut faire remonter sa généalogie à des aïeux germaniques; si le règne de Haroun-al-Raschid forme un contraste brillant au milieu d'une si triste histoire, c'est seulement parce que la famille purement persane des Barmécides (qui demeura fidèle à la religion iranienne de Zoroastre) ¹) apporte au calife l'auxiliaire d'un élément culturel et civilisateur. Il n'est pas un des grands États formant ce qu'on est convenu d'appeler la « civilisation sémitique » qui soit purement sémitique, pas un seul : ni le babylonien, ni l'assyrien, ni le phénicien. L'histoire l'atteste et l'anthropologie le confirme. On célèbre encore et toujours les bienfaits dont nous sommes censés redevables au travail des Sémites dans le champ de la culture, alors que les Sémites n'ont jamais fait que « s'enter » (comme disait Wellhausen des Israélites) sur l'élément vraiment créateur : et c'est en raison de cette circonstance qu'on a tant de peine à démêler ce qui revient en propre au Sémite lui-même et ce qui revient à son hôte ²). On sait aujourd'hui, par exemple,
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    ¹) Renan: L'Islamisme et le Science (Discours et conférences), 3me éd., p. 382.
    ²) Voir l'ouvrage si suggestif, mais si fantaisiste aussi, de Jhering : Vorgeschichte der Indoeuropäer, où la culture babylonienne tout entière est dite simplement « culture sémitique », bien que l'auteur reconnaisse que les Sémites s'en sont emparés et bien qu'il nous en montre dans les Suméro-Akkadiens les vrais créateurs, dont la force vive est demeurée agissante longtemps encore (p. 133, 243, etc.). Ainsi fait aussi von Luschan qui, à la fin de la conférence ci-dessus mentionnée, croit devoir emboucher la trompette en l'honneur des « Sémites », alors qu'il vient d'établir que les plus fameux de ces peuples ne contenaient que peu de sang sémitique.... oh ! logique de naturaliste ! Pour le bouquet, il nous réserve « la superbe floraison de la science arabe en Espagne », et il prétend que nous nous sommes tous mis à l'école de cette science. S'il était besoin de démontrer le néant d'une telle fable, j'invoquerais


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que les Sémites n'ont pas davantage découvert l'écriture
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un seul témoignage, et le moins suspect en l'espèce, celui de Renan, qui écrit : « Quant au vieil esprit sémitique, il est de sa nature antiphilosophique et antiscientifique.... On parle souvent d'une science et d'une philosophie arabes et, en effet, pendant un siècle ou deux, au moyen âge, les Arabes furent bien nos maîtres; mais c'était en attendant que nous connussions les originaux grecs. Cette science et cette philosophie arabes n'étaient qu'une mesquine traduction de la science et de la philosophie grecques. Dès que la Grèce authentique se lève, ces chétives traductions deviennent sans objet, et ce n'est pas sans raison que tous les philologues de la Renaissance entreprennent contre elles une vraie croisade. À y regarder de près, d'ailleurs, cette science arabe n'avait rien d'arabe. Le fond en est purement grec; parmi ceux qui la créèrent il n'y a pas un seul Sémite; c'étaient des Espagnols, des Persans écrivant en arabe. — Le rôle philosophique des Juifs au moyen âge est celui de simples interprètes. La philosophie juive de cette époque, c'est la philosophie arabe sans modification. Une page de Roger Bacon renferme plus de véritable esprit scientifique que toute cette science de seconde main, respectable assurément comme un anneau de la tradition, mais dénuée de grande originalité » (De la part des peuples sémitiques dans l'histoire de la civilisation, éd. 1875, p. 22 et sq). Renan traite le même thème avec plus de développement dans sa conférence de 1883, l'Islamisme et la science, où il montre que, s'il y eut un essor intellectuel en pays musulmans sous la dynastie des Abbassides, c'est que ceux-ci furent en quelque sorte des Sassanides ressuscités et que Bagdad s'éleva comme la capitale d'une Perse renaissante : la révolution qui porta les Abbassides au trône fut faite par des troupes persanes ayant des chefs persans; les fondateurs de cette dynastie sont toujours entourés de Persans; tous ces brillants califes contemporains de nos carlovingiens sont à peine musulmans.... ils interrogent l'Inde, la vieille Perse, la Grèce surtout.... telle est l'explication de cette curieuse civilisation de Bagdad dont les fables des Mille et une nuits ont fixé les traits; le mouvement philosophique et scientifique est la conséquence de cette réaction contre l'orthodoxie islamique, et non seulement savants et penseurs ne sont pas de race arabe, mais la tendance de leur esprit est tout opposée à l'esprit arabe; bref : « cet ensemble philosophique, que l'on a coutume d'appeler arabe parce qu'il est écrit en arabe, est en réalité gréco-sassanide » (p. 378). Et encore (Histoire des langues sémitiques, p. 10) : « c'est un abus de donner le nom de philosophie arabe à une philosophie qui n'est qu'un emprunt.... et qui n'a jamais eu aucune racine dans la péninsule arabique. Cette philosophie est écrite en arabe, voilà tout. »

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qu'ils n'ont inventé les prétendus chiffres « arabes ».... ¹) D'autre part, là où prévalut le vouloir sémitique dans le seul
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    ¹) On pourrait même dire qu'il n'y a que cela de certain dans la question des origines de notre alphabet — elle aussi récemment renouvelée, mais du même coup compliquée, par les découvertes égéennes. On admettait depuis longtemps que le phonétisme existait déjà chez les Égyptiens et que les Sémites n'en avaient pas découvert le principe; mais on supposait qu'ils l'avaient systématisé en supprimant la partie idéographique des mots et en choisissant pour chaque son un seul signe (Maspero), d'où l'hypothèse Champollion, puis de Rougé, puis (mutatis mutandis) Halévy, qui attribue une origine égyptienne à l'alphabet « phénicien ». D'autre part on avait constaté aussi que les Hittites connaissaient vers 1300 avant J.-C. (Maspero) une écriture peut-être dérivée de l'Égypte, et Renan voyait en eux les vrais auteurs de la prétendue écriture « sémitique », créée en dépouillant de leur sens les caractères hiéroglyphiques pour ne leur laisser que leur valeur de signes phonétiques (Peuple d'Israël I, p. 134} 134); cette invention hittite aurait passé de San (Tanis) à Hébron, où les Israélites l'auraient reçue, etc. (p. 136) — Puis, quand la vieille Chaldée commença de nous livrer ses secrets, Hommel allégua de sérieux motifs d'imputer à l'alphabet « phénicien » une origine sumérienne; et Delitzsch avança que les demi-Sémites syriens pourraient bien l'avoir combiné par fusion de deux alphabets antérieurs, un égyptien et un babylonien. — Alors éclata la révélation égéenne. Déjà Kluge, dans son travail Die Schrift der Mykener, avait conjecturé l'introduction d'un alphabet européen en Asie par les Mycéniens helléniques. Mais les trouvailles d'Evans à Cnosse, et de plusieurs autres dans les diverses îles de l'Archipel, attestèrent ce fait surprenant que l'écriture était en usage en Crète vingt-cinq siècles avant notre ère et que le monde égéen, dans sa généralité, en avait possédé plusieurs sortes présentant des éléments communs et obéissant aux mêmes principes. Pour un résumé des problèmes que pose cette découverte, et aussi des évidences qui en résultent, voir Dussaud : Les civilisations préhelléniques (1910) p. 290 et suiv. On fera bien d'en retenir notamment cette remarque de principe : « Il faut observer, à l'encontre de ceux qui ne s'attachent qu'aux représentations graphiques, que la difficulté de l'invention de l'alphabet ne résidait pas dans telle ou telle trouvaille de signes, mais dans la décomposition de la parole en sons simples. De même que dans le système des chiffres dits arabes, c'est la conception du zéro qui est la découverte et non la forme du signe qui sert à l'écrire. » Or, sur les tablettes minoennes figurent des signes numéraux à système décimal, et sur les cachets minoens des vestiges d'une écriture non pictographique ou idéographique, mais déjà hiéroglyphique et conventionnelle; à cette écriture en succède une autre,

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domaine de la religion (non de la possession matérielle) nous voyons qu'il imposa et qu'il produisit la stérilité spirituelle : nous le voyons par l'exemple du Juif après la captivité de Babylone (car la victoire du parti piétiste est sans contredit une victoire de l'élément sémitique), nous le voyons par l'exemple de l'Islam. « La vie juive fut désormais (après l'exil) destituée de tout intérêt intellectuel ou spirituel, hormis les intérêts religieux.... Le Juif typique ne s'intéressait ni à la politique, ni à la littérature, ni à la philosophie, ni à l'art.... La Bible formait proprement l'intégrale littérature des Juifs; son étude, leur unique intérêt spirituel et intellectuel » : ainsi s'exprime un témoin non suspect, le
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linéaire, qui est apparemment l'intermédiaire syllabique grâce auquel se dégagent peu à peu les sons « simples » de la phonétisation analytique — d'où l'hypothèse d'Evans adoptée par Salomon Reinach : les caractères alphabétiques auraient été tirés de l'écriture crétoise, et ce sont les Philistins qui, en passant de la mer Égée en Palestine, y auraient apporté leur écriture. Dans cette hypothèse les Phéniciens auraient procédé simplement à un travail d'élimination, et ainsi se vérifieraient les témoignages antiques (relevés par Reinach dans L'Anthropologie, 1900, p. 497-502), par exemple celui de Diodore de Sicile qui écrit (V, 74) : « Quant à ceux qui tiennent que ce sont les Syriens qui inventèrent les lettres et dont les reçurent les Phéniciens qui les transmirent aux Grecs.... lesquels pour cette raison les appellent « phéniciennes », d'autres leur répondent que les Phéniciens n'ont pas DÉCOUVERT les lettres, mais qu'ils ont seulement modifié (transposé ?) les formes des lettres ». Reinach, encore, déclare (L'Anthropologie, 1902, XIII, 34) : « Une chose est certaine : c'est que l'écriture des tablettes ne dérive ni de l'Assyrie ni de l'Égypte, qu'elle présente un caractère nettement européen, qu'elle offre comme une image anticipée de l'épigraphie hellénique. » D'ailleurs, même si l'origine égéenne attendait longtemps sa confirmation, il reste que l'existence d'alphabets grecs archaïques antérieurs à l'alphabet phénicien ne fait plus de doute (quel que puisse être au reste leur prototype) et que dès lors « la légende de la transmission de l'alphabet par les Phéniciens aux Aryens est définitivement éliminée » (Hueppe : Zur Rassen- und Sozialhygiene der Griechen, p. 26; voir aussi Dussaud : op. cit. p. 250-251 sur l'origine non sémitique du nom et du mythe de Cadmus, dont on tira si longtemps argument pour attribuer à l'influence phénicienne l'éveil de la Grèce à la civilisation).

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savant juif C.-G. Montefiore ¹); et Hirsch Graetz, qui ne l'est pas davantage, cite une sentence du rabbin Akiba, l'illustre talmudiste auteur d'une Mischna, qui déclare : « Celui qui s'adonne à la lecture d'écrits exotériques (par où il faut entendre n'importe quelle étude en dehors de la Thora juive) encourt la perte de sa participation au monde futur » ²). La Mischna par excellence, celle de Juda le Saint, enseigne : « Celui qui élève des porcs et celui qui apprend à son fils la science grecque sont également dignes de malédiction » ³). S'il est vrai que l'élément hittite, qui forme, ainsi que nous l'avons vu, la moitié dit sang juif, protesta toujours contre de telles doctrines et s'adonna avec prédilection aux occupations « exotériques », c'est là une autre affaire : je cherche ici uniquement à saisir le « Sémite ». Quant à ce qui concerne l'influence stérilisante de la plus authentique religion des Sémites, la mahométane, elle est trop manifeste pour qu'il y ait besoin de la démontrer. Nous nous trouvons donc ici, tout d'abord, en présence d'une quantité de faits négatifs et de très peu de faits positifs; à moins de se payer de phrases, on reconnaîtra dès lors combien il est difficile de se représenter la personnalité du vrai Sémite, et pourtant cela est si important pour notre objet — savoir, la réponse à cette question : qui est le Juif ? — qu'il nous faut absolument arriver à nous en faire une idée claire. Appelons à notre aide les savants !
    Si je consulte l'ouvrage du plus éminent et du plus compétent de tous les ethnographes de l'Allemagne, Oskar Peschel, je n'y trouve aucune espèce de réponse à notre question; c'est le fait d'un homme prudent. Ratzel nous dit ce qui
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    ¹) Op. cit. p. 419 et 543.
    ²) Gnosticismus und Judentum, 1846, p. 99. Le sens du mot « exotérique », qui pourrait paraître obscur à cette place, s'éclaire par comparaison avec d'autres passages où, par exemple, la lecture des poètes grecs est appelée une « occupation exotérique » (p. 62).
    ³) Cité, comme précédemment, d'après Renan : Origines du Christianisme I, 35.


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suit : le Sémite se distingue du Khamite et de l'Indo-Germain par la plus grande énergie — unilatéralité, si l'on veut — du sentiment religieux; violent et exclusif, donc fanatique, les aberrations religieuses ne sont nulle part si fréquentes que chez lui, où elles vont jusqu'aux sacrifices humains (en 1883 le commandant des forces du Madhi faisait bouillir tout vifs des prisonniers); le Sémite est individualiste, il se montre plus attaché à sa foi et à sa famille qu'à l'État; comme il ne produit pas de bons soldats, il remporte ses victoires au moyen de mercenaires étrangers. Et puis encore : peut-être les Sémites ont-ils rendu en des temps très anciens de grands services à la science, mais peut-être aussi ceux qu'on leur attribue sont-ils d'origine étrangère; en tous cas ils ont reculé sous ce rapport, et c'est dans le domaine religieux qu'ils donnent leur maximum ¹). Cette caractéristique me paraît incohérente, peu substantielle et, en outre, fausse sous plus d'un rapport. Faire rôtir ses ennemis tout vifs, cela est bel et bon : de la Chine jusqu'aux Pays-Bas si artistes du XVIme siècle, où ne rencontrons-nous pas des exemples de cruauté ? mais y voir une supérieure énergie « du sentiment religieux » est naïf, notamment si l'on en prend texte pour placer le Sémite plus haut à cet égard que l'Égyptien si profondément religieux et si fabuleusement créateur, ou que l'Indo-Germain, dont la littérature religieuse est de beaucoup la plus grande du monde et dont le « sentiment religieux » s'est traduit depuis des temps immémoriaux par ceci, entre autres, que des milliers et des millions d'existences humaines se vouèrent à la religion et se sacrifièrent pour elle uniquement et exclusivement. Quand le Brahmane enseigne dans une des plus anciennes Oupanichads — datant d'au moins 800 ou 1000 ans avant le Christ ²) — que l'inspiration et l'expira-
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    ¹) Völkerkunde II, 391 (complété par des propos recueillis de la bouche de Ratzel).
    ²) Cf. Leopold von Schroeder : Indiens Litteratur und Kultur (1887),
20e leçon.


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tion, de jour et aussi pendant le sommeil, doivent être considérées par l'homme comme une offrande ininterrompue à la divinité ¹), n'atteste-t-il pas la plus haute « énergie du sentiment religieux » dont l'histoire humaine nous puisse entretenir ? Et que signifient ces mots : le Sémite est individualiste ? Pour autant que nous en pouvons juger, il est constant, partout où la religion passe sous l'influence sémitique, que la foi prend un caractère différent de ceux qu'on lui voit chez les Indo-Germains (ou dans l'Extrême Orient), car elle devient NATIONALE et l'individu, sauf au titre de membre d'une collectivité, se réduit presque à une quantité négligeable ²); tous les Etats pseudosémitiques ont sans exception supprimé toute espèce de liberté individuelle. Le vrai individualisme se rencontrerait plutôt, me semble-t-il, chez les Germains que chez les peuples sémitiques; en tous cas, cette affirmation de Ratzel appelle bien des réserves. — Christian Lassen, suivant son habitude, va davantage au fond des choses; il est meilleur connaisseur des âmes que des crânes. Bien que son appréciation du Sémite date d'une cinquantaine d'années, c'est-à-dire d'une époque où l'on n'avait pas appris à distinguer clairement des demi-Sémites la race pure, il souligne, en la caractérisant, des traits par où se révèle l'essence intellectuelle de cette personnalité. « La manière de voir du Sémite, écrit-il, est subjective et égoiste. Sa poésie est lyrique, donc subjective : c'est la sensibilité qui exprime sa joie et sa douleur, son amour et sa haine, son admiration et son mépris....; l'épopée, dans laquelle le moi du poète s'efface devant l'objet, ne lui réussit pas; moins encore le drame, qui exigerait qu'il fît davan-
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    ¹) Kauchîtaki-Oupanichad II, 5. Deussen, qui est en cette matière la plus grande autorité de notre temps, ajoute cette glose : le brahmane veut dire « ce n'est pas dans le culte extérieur que doit consister la religion, mais en ceci : que l'on met à son service la vie entière et qu'on lui consacre chaque souffle » (Sechzig Upanishad's des Veda, p. 31).
    ²) Voir au ch. III la rubrique « Prophétisme ».


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tage abstraction de sa propre personnalité ¹). La philosophie non plus n'est pas l'affaire des Sémites; ils sont à cet égard tributaires — et, entre eux tous, les seuls Arabes — des philosophes indo-germaniques. Leurs intuitions et conceptions dominent trop leur esprit pour qu'ils puissent s'élever vraiment au mode continu de la pensée pure, faire le départ de ce qui est général ou nécessaire et de leur individualité propre avec ses contingences ²). Dans sa religion, le Sémite est autocentrique et exclusif. Jéhovah est uniquement le dieu des Hébreux, qui seuls le reconnaissent, tous les autres dieux sont absolument faux et sans rapport aucun avec la vérité. Allah, encore qu'il prétende n'être pas que le dieu des Arabes, mais qu'il veuille se soumettre le monde entier, Allah n'en est pas moins tout aussi égoïste de sa nature; lui de même conteste à tout autre dieu toute espèce de vérité;
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    ¹) Alors c'est donc tout de même de l'individualisme ? Oui, mais dans un tout autre sens que chez l'Indo-Germain. Chez le Sémite, ainsi qu'il appert de l'exposé de Lassen, l'individu se barre en quelque sorte son propre chemin, à la différence du Grec et du Germain chez qui chaque production porte le sceau d'une personnalité déterminée, d'un individu. F. von Schack s'accorde ici exactement avec Lassen : « Toute l'activité créatrice des Arabes revêt un caractère subjectif. Partout ils expriment de préférence LEUR vie psychique, ils y font rentrer les choses du monde extérieur, et ils se montrent peu enclins à regarder en face la réalité pour figurer la nature en contours nets et précis, ou pour pénétrer l'individualité des autres et pour décrire objectivement les hommes et les circonstances de la vie. Voilà pourquoi ces formes de la poésie qui exigent la faculté de sortir de soi-même et la puissance créatrice leur sont demeurées forcément le plus étrangères » (Poesie und Kunst der Araber I, 99).
    ²) Sur la science en particulier, Grau écrit dans son ouvrage philosémite bien connu : Semiten und Indogermanen (2e éd., p. 33) ceci : « Les Hébreux, comme tous les Sémites, sont beaucoup trop subjectifs pour que le pur appétit de savoir puisse devenir chez eux un puissant facteur. La science naturelle, au sens objectif qu'elle a chez les Indo-Germains, impliquant que la nature trouve une expression conforme à son être propre, à son essentielle signification, et que l'homme se fasse simplement son interprète, cette science-là, les Hébreux l'ignorent. » Et encore, p. 50 : « TOUTE OBJECTIVITÉ fait défaut aux Sémites. »


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et ne te flatte pas qu'il te suffise de reconnaître Allah : tu ne le peux servir dûment qu'en jurant, dans la forme prescrite à l'exclusion de toute autre, que Mahomet est son prophète ! De par leur doctrine même les Sémites DEVAIENT être intolérants, et il fallait qu'ils inclinassent au fanatisme, et il fallait qu'ils s'immobilisassent dans un attachement pétrifié à leur loi religieuse. La tolérance se manifeste le plus clairement chez les peuples indo-germanique, où elle procède d'une plus grande liberté de pensée, qui permet de ne pas se lier exclusivement à la forme.... Les qualités d'esprit des Sémites, la sensibilité passionnée, le vouloir opiniâtre, l'inébranlable foi à une justification exclusive, tout leur être égoïste les rendait capables au plus haut degré d'actions grandes et audacieuses » ¹). Lassen passe alors en revue les États pseudosémitiques et il indique que ces constructions si grandement ébauchées se sont toutes effondrées par la raison qu'ici encore « l'inflexible arbitraire du vouloir obstiné dans son égoïsme a exercé une action destructrice » ²). — Avec cette caractéristique nous tenons vraiment quelque chose, je dirais même que nous tenons tout, s'il n'y fallait apporter, quelques légères retouches pour qu'apparaisse au regard de notre conscience une image en tous points satisfaisante et lucide. Je vais essayer de l'évoquer. Pour Lassen, on vient de le voir, c'est la VOLONTÉ qui est la puissance prédominante dans l'âme du Sémite; elle est au fond de toutes ses manifestations. Cette volonté stimule, mais en même temps paralyse. Elle rend son possesseur capable « d'actions grandes
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    ¹) Indische Altertumskunde (éd. 1847) I, 414-416.
    ²) Il est intéressant, et il est important de remarquer comment l'organe de l'esprit humain, le langage, s'ajuste à ce type particulier, le Sémite, et contribue à l'exprimer. Renan écrit : « Un carquois de flèches d'acier, un câble aux torsions puissantes, un trombone d'airain brisant l'air avec deux ou trois notes aiguës; voilà l'hébreu. Une telle langue n'exprimera ni une pensée philosophique, ni un résultat scientifique, ni un doute, ni un sentiment d'infini.... Cette langue dira peu de chose, mais elle martèlera ses dires sur une enclume. » (Israël I, 102). N'est-ce pas là proprement la langue du vouloir opiniâtre ?


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et audacieuses »; elle lui fait obstacle chaque fois qu'il tend à une activité plus haute. Le résultat, c'est un caractère passionné, qui s'élance aux grandes entreprises, accouplé à une intelligence qui n'est pas adéquate à cette aspiration, car l'impétuosité du vouloir exclut toute possibilité qu'elle s'épanouisse. Dans l'homme ainsi constitué, le vouloir est en-dessus, puis vient la sensibilité, et tout au bas l'intellect. Lassen insiste particulièrement sur l'égoïsme du Sémite, il y revient sans cesse : poésie, philosophie, religion, politique, il voit s'affirmer dans tout cela le même « être égoïste » en perpétuel travail de soi. C'est une conséquence inévitable d'une telle hiérarchie des facultés. L'égoïsme a ses racines dans la volonté; ce qui peut le préserver des excès, ce sont seulement les dons de la sensibilité et de l'intellect — un cœur chaud, une intuition profonde du monde, l'instinct de création et de configuration artistique, la noble soif de savoir. Or, comme le marque Lassen, dès que l'orageuse volonté prévaut, qui ne cherche qu'elle-même, ces belles aptitudes demeurent à l'état rudimentaire ou s'étiolent : la religion dégénère en fanatisme, la pensée tourne au jeu puéril ou à l'arbitraire tyrannique; l'art n'exprime que l'amour ou la haine du moment, il est tout expression mais non pas configuration; la science devient industrie.
    Ce Sémite serait dès lors l'exacte contre-partie du Hittite : chez l'un, la belle harmonie d'un être modérément développé en tous sens, une volonté ferme et résistante jointe à une finesse avisée et, avec cela, une bonhomique, une aimable conception de la vie; chez l'autre, le goût de l'immodéré, le penchant à la violence, un caractère en équilibre instable, où le don le plus nécessaire et à la fois le plus dangereux de l'homme — la volonté — apparaît développé dans des proportions monstrueuses. Si l'on ne croit pas que les « races » — puisque race il y a — sont tombées du ciel, si l'on se refusé à prendre au sérieux la chimère des prétendues « origines premières » — car le devenir n'est qu'une manifestation de l'être, non inversement — on présumera peut-être que ce

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développement sans exemple d'une faculté, avec étiolement corrélatif des autres, est l'œuvre de quatre mille ans de vie passée au désert : quatre mille ans durant lesquels l'intellect ne reçut aucune nourriture et la sensibilité demeura confinée dans un cercle étroit, tandis que la volonté — la volonté de cet individu entièrement remis à lui-même et, en outre, parmi le silence ininterrompu de la nature, environné jour et nuit d'ennemis et de périls —- dut requérir pour elle toute la sève du corps et tendre continuellement à l'extrême toutes les forces de l'esprit. Quoi qu'il en soit de cela, au reste, nu tel caractère renferme la possibilité de la véritable grandeur : cette « surabondance » dont nous constations l'absence chez les Hittites, elle existe ici. Mais de plus, maintenant que notre analyse nous a conduits jusque dans le for intérieur du Sémite, nous sommes en position de toucher du doigt ce point précis où réside, en lui, le principe de la grandeur: elle n'éclatera, évidemment, que dans le domaine de la volonté; elle ne se révélera qu'en ces productions qui peuvent résulter d'une prédominance du vouloir sur les autres facultés. Ce même Ibn Khaldoun qui déclare que le Sémite « n'a pas la moindre aptitude à créer quelque chose de durable », loue comme un mérite incomparable la simplicité de ses besoins (manque d'imagination), l'instinct qui le lie étroitement aux siens à l'exclusion des autres (sensibilité étiolée), la facilité avec laquelle il se laisse induire par un prophète au délire de l'enthousiasme, obéissant de la plus humble manière au commandement divin (incapacité de jugement due à un développement insuffisant de la raison). Si j'ajoute dans cette phrase mon commentaire après chaque observation d'Ibn Khaldoun, c'est seulement en vue d'indiquer que chacune des qualités signalées — absence de besoins, sentiment de la famille, foi en Dieu — signifie ici le triomphe de la volonté, mais ce n'est certes pas pour déprécier la vertu de la sobriété, ou de la fidélité au sang, ou de l'obéissance envers Dieu. Il s'agit en l'espèce de DISTINGUER — c'est là d'ailleurs en tout état de cause

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l'opération la plus importante de la pensée — et, pour bien saisir ce qu'est un vrai Sémite, de concevoir nettement en quoi diffèrent, par exemple, l'absence de besoins chez un Omar, pour qui rien au monde n'offre d'intérêt, et l'absence de besoins chez un Kant, lequel ne se souhaite pas de biens extérieurs par la seule raison que son génie embrasse et possède le monde; ou encore la fidélité d'un Arabe envers son propre sang, qui n'est qu'une instinctive extension de la sphère de volonté égoïste, et la fidélité d'un Amorrhéen envers le maître qu'il s'est choisi, laquelle implique une libre et autonome détermination de l'individu et constitue une sorte de poème vécu. Mais il faut avant tout (ou plutôt il faudrait, car je n'espère pas voir rien de pareil) que nous apprenions à distinguer entre une foi forcenée et la vraie religion, et que nous apprenions aussi à ne pas confondre la monolâtrie avec le monothéisme. Cela n'empêche en aucune façon de reconnaître la grandeur spécifiquement sémitique. Si même il était vrai que l'islamisme fût, ainsi qu'en juge Schopenhauer, « la pire de toutes les religions »‚ comment ne pas frémir d'admiration — d'une admiration presque angoissée — quand on voit le musulman marcher à la mort aussi tranquillement que s'il allait se promener? Et cette énergie du vouloir sémitique est si grande qu'il se soumet — comme dans le cas qui nous occupe — des peuples n'ayant pas une goutte de sang arabe dans les veines. Par le contact de cette volonté, l'homme est transformé; elle recèle un si magique pouvoir de suggestion qu'elle nous fascine comme l'œil du serpent fascine l'oiseau, et qu'à son commandement nous désapprenons soudain de chanter et de voler. C'est par elle que le Sémite est devenu une puissance de premier rang dans l'histoire universelle. Tel qu'une force aveugle de la nature — car la volonté est aveugle — il s'est rué sur les autres peuples; et il a disparu en eux, car ils l'ont absorbé; et l'on a bien vu ce que ces peuples lui avaient donné, mais non pas ce qu'ils avaient reçu de lui, car ce que LUI donnait ne possédait pas de physionomie, pas de figure,

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ce n'était que du vouloir : une énergie intensifiée (qui souvent stimula à de grands exploits), une excitabilité difficile à maîtriser et une insatiable soif de possession (qui souvent conduisit à la ruine), bref une orientation déterminée du vouloir; partout où il s'installa, on remarque que le Sémite avait d'emblée adopté et assimilé ce qu'il trouvait sous sa main, mais qu'il avait changé le caractère des peuples.

HOMO JUDAEUS

    Si sommaire que soit cette tentative de mettre en lumière les traits distinctifs des Hittites, des Amorrhéens et des Sémites, elle contribuera néanmoins, je l'espère, à nous valoir une connaissance rationnelle, et conforme à la vérité, du caractère israélite et juif : elle la prépare, et une telle préparation exige de notre part, avec la modestie qui convient, le renoncement à toute opinion préconçue. En tous cas, de claires images d'hommes visants et d'actes accomplis par ces hommes nous en donnent une idée plus colorée que des chiffres, et des chiffres sont déjà préférables à des phrases. Mais il faut qu'à chaque pas nous soyons plus prudents; et si nous nous reportons maintenant aux chiffres, nous ne serons pas enclins à « construire » l'Israélite d'après un certain pourcentage de Sémites, d'Amorrhéens et de Hittites comme le cuisinier confectionnant un mets suivant une certaine recette, car ce serait pur enfantillage. Pourtant, par l'examen auquel nous avons procédé, bien des faits, apparus dans leur acception humaine, se trouvent placés plus à portée de notre intelligence. Ce qui, par exemple, constitue dans un caractère national une insoluble contradiction — et le peuple juif est plus riche qu'aucun autre en contradictions de cette sorte — nous produit d'abord une impression déconcertante, souvent même troublante; mais cette impression disparaît quand nous saisissons la cause organique de la contradiction. Ainsi nous concevons immédiatement que le mélange d'Hébreux et de Hittites devait engendrer des tendances contradictoires : car du même coup que les Hébreux se greffaient physiquement sur les Hittites, ils s'inoculaient une culture qui leur était moralement et

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intellectuellement étrangère, et qui n'avait pas procédé par voie naturelle de leur besoin propre, comme une création nécessaire concentrant en elle la plénitude de leurs forces d'invention : ils s'annexaient ainsi un bien qui ne leur appartenait pas organiquement. Sans doute, les Hébreux s'acquirent un titre de possession réel à cette culture hittite, par le fait qu'ils s'infusèrent le sang du peuple créateur et devinrent les Israélites; mais c'est ce fait, précisément, qui impliquera désormais opposition et conflit internes : les deux types étaient trop foncièrement différents pour pouvoir se fondre tout à fait l'un dans l'autre, et cela apparut à l'évidence dans l'opposition qui éclata bientôt entre Juda et Israël; dans le Nord, en effet, prédominait le Syrien, et la mixtion avait été beaucoup plus rapide et radicale ¹); dans le Sud, au contraire, les Amorrhéens l'emportaient, et il s'y produisait une continuelle infiltration de sang sémitique pur venant d'Arabie. Ce qui eut lieu dans le peuple intégral entre tribus du Nord et tribus du Sud se répéta au sein du groupe plus restreint : tant que subsiste Jérusalem, nous voyons s'en détacher sans interruption les éléments caractérisés par une foi relâchée et par des visées profanes, ils fuient littéralement (et en masse) la patrie de la Loi rigoureuse et de la vie austère sans nul ornement. Le même phénomène continue encore de nos jours, mais non plus si visiblement. Ce n'est pas, je crois, une vue factice que d'y reconnaître l'influence persistante, d'une part, de l'Homo syriacus, d'autre part, de l'Homo arabicus.
    Il appartient au lecteur de faire bien d'autres remarques du même genre sur les contributions des différents types à la formation de cette race humaine particulière que nous étudions. Je lui en laisse le soin et je passe immédiatement au point le plus important, savoir : L'INFLUENCE DE L'ESPRIT SÉMITIQUE SUR LA RELIGION. C'est là manifestement la ques-
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    ¹) Les Hittites étaient plus nombreux dans le Nord; dans le Sud, je l'ai déjà indiqué, les Amorrhéens (voir Sayce : Hittites, p. 13 et 17).

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tion essentielle à élucider pour comprendre la genèse et le caractère du judaïsme; et tandis que la spéciale aptitude aux affaires semble plutôt un héritage hittite que sémitique, tout porte à croire qu'en matière religieuse l'élément sémitique prédomine fortement ¹). Je préfère traiter tout de
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    ¹) Une raison d'attribuer cette aptitude aux affaires à une origine hittite nous est fournie par les Arméniens, dans les veines desquels — pour une proportion extrêmement forte, soit environ 80 % suivant une communication écrite du professeur Hueppe — coule le sang « alarodien », donc syrien, à quoi s'ajoute seulement du sang indo-européen, phrygien mais non sémitique — et qui, outre le caractéristique nez « juif » constituant un héritage hittite, font paraître la même cupidité, la même adresse en affaires et la même prédilection passionnée pour l'usure que les Juifs, mais tout cela à un degré plus intense encore, de sorte que l'on dit communément dans le Levant : un Arménien roule trois Juifs. On trouvera d'intéressante renseignements sur le caractère des Arméniens, et en particulier sur leur génie pour l'intrigue et la conspiration, dans David Hogarth : A wandering scholar in the Levant (1896) p. 147 et suiv. — Burckhardt, il est vrai, dans son livre fameux : Ueber die Beduinen und Wahaby (1831), nous peint les purs Sémites comme des gens également malins en affaires et même rusés à l'excès : « Dans leurs transactions privées les Arabes se trompent entre eux autant que faire se peut.... ils pratiquent l'usure partout où ils en trouvent l'occasion » (p. 149, 154). Mais après avoir encore vécu des années parmi les Bédouins, Burckhardt précise son jugement en disant que si « l'avidité du gain » constitue bien un trait essentiel de leur caractère, le penchant à la fraude et à la tricherie ne naît chez eux que du contact avec les villes et avec la population de filous qui y est établie à demeure (p. 292). Pour les Bédouins, mentir c'est perdre l'honneur (p. 296) et en somme, conclut Burckhardt, « avec tous leurs défauts ils sont une des nations les plus nobles qu'il me soit advenu de connaître » (p. 288). — Sur cette question qui n'est point sans importance, les expériences des Français en Algérie jettent aussi quelque lumière : tandis que les Kabyles retournent volontiers à la civilisation, les tribus purement arabes s'y montrent plus réfractaires; elles exigent du monde leur liberté, pas davantage, et elles représentent un élément anticulturel. Elles préfèrent donner que vendre, marauder que marchander; elles préfèrent à toute loi la licence. En tous ces traits se marque un contraste frappant avec les Hittites, tels qu'ils nous apparaissent dans l'histoire. La volonté sans mesure du Sémite, cette « avidité du gain » dont parle Burckhardt, aura sans doute aiguisé l'aptitude syrienne au négoce, mais cette aptitude elle-même n'en paraît pas moins un héritage syrien et non sémitique.

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suite cet objet, et le traiter ici du point de vue général, plutôt que de l'ajourner au moment ou nous considérerons le phénomène particulier de la religion juive; car l'horizon plus étendu nous vaut des aperçus plus complets; et si nous nous demandons comment agit partout et de toute nécessité, sur le sentiment religieux des peuples, cet esprit proprement sémitique dont nous avons défini la nature par la prédominance du vouloir, la réponse non seulement nous renseignera sur l'objet en cause, mais elle facilitera extraordinairement notre tâche dans la suite du présent ouvrage. Car il s'agit d'une force encore efficace aujourd'hui parmi nous, qui influera présumablement encore sur les siècles futurs jusque dans un lointain avenir, et que nous n'arriverions pas à scruter par le moyen d'une enquête bornée au seul et spécifique judaïsme.

CONSIDÉRATION SUR LA RELIGION CHEZ LES SÉMITES

    J'ai dit que le Sémite avait changé de caractère les peuples. Le changement du caractère se traduit le plus clairement dans le domaine de la religion. Autant il nous est difficile ailleurs de démêler, chez les peuples métis, la part de l'esprit spécifiquement sémitique, autant ici son œuvre Sémites apparaît avec évidence et son identité se trahit, impossible à méconnaître : car le vouloir tyrannique, qui est son signalement, atteint ici des dimensions cosmiques et transforme toute la conception de la « religion ». Schopenhauer dit quelque part : « la religion est la métaphysique du peuple »; eh bien, qu'on se demande à quoi pourra ressembler la religion de gens qui ont pour caractère distinctif le manque absolu de tout sens métaphysique, de toute disposition philosophique ! ¹) Cette seule phrase nous dévoile la nature de l'opposition entre Sémite et Indo-Européen. Il serait inexplicable que l'on eût pu prendre le Sémite pour l'homme religieux par excellence, si nous ne vivions, aujourd'hui encore,
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    ¹) Renan : Histoire des langues sémitiques, note (p. 18) : « L'abstraction est inconnue dans les langues sémitiques, la métaphysique impossible. »

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dans un brouillard épais de préjugés et de superstitions, que nous avons hérités de notre histoire; mais en tous cas c'est un fait certain que, partout où pénétra l'influence sémitique, la conception de ce qu'est la religion se transforma profondément ¹). Car partout ailleurs au monde, même chez les peuples sauvages, la religion mêle à sa trame un élément de mystère. Platon pense que, dans l'au-delà, « l'âme sera initiée à un mystère que l'on peut bien appeler celui de la félicité suprême » ²) ; Jésus dit de la doctrine qui renferme sa religion tout entière qu'elle est un « mystère » ³). Ce qui a trouvé ici sa plus haute expression, nous le constatons à tous les degrés de la hiérarchie humaine, partout excepté chez le Sémite. Cet élément de mystère, c'est ce que Schopenhauer, de son point de vue de philosophe, nomme « métaphysique »; nous pouvons, je crois, dire simplement que l'homme se heurte partout à des contradictions insolubles (contradictions dans la vie propre à sa sensibilité, comme dans sa pensée); son attention ainsi éveillée, il pressent que son intelligence n'est adéquate qu'à un fragment de l'être, il pressent que cela que lui transmettent ses sens, ou cela qu'avec leurs données construit sa logique combinante, n'épuise ni l'essence du monde en dehors de lui, ni sa propre essence; il devine à côté du cosmos perceptible un cosmos imperceptible, à côté du pensable un impensable, et le monde élargi se révèle à lui tel qu'un « double empire » 4). Déjà le spectacle de la mort lui parle du royaume inconnu et la naissance lui apporte comme un message de ce même royaume. À chaque pas nous rencontrons des « miracles », et le plus grand de tous est le miracle que nous sommes nous-même pour nous-même. Bien des voyageurs nous racontent — et cha-
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    ¹) Se reporter, ch. III, à la rubrique : « Religion ».
    ²) Phèdre, 250.
    ³) Voir ch. III, au début de la section qui porte ce sous-titre : « Le Christ ».
    4) Doppelreich, dit Faust dans les dernières paroles qu'il prononce au 1er acte du Second Faust.


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cun sait — avec quelle naïveté le sauvage s'émerveille et, à sa manière, postule partout « l'autre monde »; mais n'est-ce pas de Goethe, du cerveau le plus finement organisé qu'ait peut-être produit l'humanité, que Carlyle nous dit : « devant ses yeux voici le monde étendu, un monde transparent comme s'il était de verre, mais de toute part environné de MIRACLES, Un monde dont tous les phénomènes naturels sont en réalité surnaturels ? » ¹) Et Voltaire, le railleur, résume en ces mots la philosophie de ses recherches scientifiques : « Pour peu qu'on creuse, on trouve un abîme infini. » Ainsi, du bas en haut de l'échelle, les hommes se tiennent par la main : la vive émotion d'un grand mystère cosmique, le pressentiment que le naturel est « surnaturel », sont choses communes à tous et par où le nègre, par où l'aborigène australien s'unit à un Newton, à un Goethe. Seul le Sémite demeure à l'écart. Renan dit de l'Arabe du désert : « Il est de tous les hommes le moins mystique, le moins porté à la méditation. L'Arabe religieux se contente, pour l'explication des choses, d'un Dieu créateur gouvernant le monde.... » ²) Et encore : « Aux récits les plus surprenants, aux spectacles les plus capables de le frapper, l'Arabe n'oppose qu'une réflexion : « Dieu est puissant ! ».... Dieu est, Dieu a créé le monde; cela dit, tout est dit » ³}. Voilà proprement le pur matérialisme, par opposition à ce que les autres hommes appellent « religion », entendant sous ce nom quelque chose d'impensable et d'ineffable. Aussi Montefiore loue-t-il la religion de ses pères, en laquelle l'instinct religieux sémitique a trouvé sa forme la plus haute et la plus perfectionnée, de ne
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    ¹) Dans l'essai Goethe's Works, vers la fin.
    ²) L'Islamisme et la science (Discours et conférences, p. 380).
    ³) Histoire des langues sémitiques, p. 10. Cette attitude dénote manifestement une lacune organique de l'esprit. C'est ce que reconnaît Renan au début du dernier passage cité, quand il écrit : « Les peuples sémitiques manquent presque complètement de curiosité.... rien ne les étonne. » S'étonner constitue pour Aristote la condition de tout développement; et Hume, de même, tient le défaut d'étonnement pour un signe entre tous distinctif de la médiocrité intellectuelle.


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contenir rien d'ésotérique ou de tant soit peu inintelligible : de là vient que cette religion, qui ne connaît ni superstition ni mystère, est devenue l'institutrice des peuples ¹). Le même auteur juif ne se lasse pas d'insister, plein d'admiration, sur le fait que les Sémites n'ont jamais rien su de la chute, de la justification par la foi, du salut, de la grâce ²) — par où il établit simplement que les dits Sémites pressentent à peine ce que le reste du monde appelle religion. Dans un ouvrage du Dr Ludwig Philippson, dédié « à l'avenir de la religion israélite » et consacré à l'exposé du point de vue orthodoxe juif, cette religion est définie par trois « signes caractéristiques » dont je retiens celui-ci (les deux autres ne nous intéressant pas pour l'instant) : « la religion israélite n'a et ne connaît pas de secrets, pas de mystères » ³). Et de même, dans un accès de sincérité sans réserve, Renan avoue une fois que le monothéisme sémitique « est le fruit d'une race qui a peu de besoins religieux » et que c'est comme « MINIMUM DE RELIGION » qu'il s'adapte à ce peu de besoins 4). Grande parole et profondément vraie ! Elle eût produit plus d'effet si Renan l'avait complétée en montrant comment, et pour quel motif péremptoire, ce Sémite si fameux par l'ardeur de sa foi ne possède néanmoins que ce minimum de religion. Nous en apercevons maintenant l'explication : là où l'entendement et l'imagination sont subjugués par la volonté, là ne peut ni ne doit exister nul miracle, subsister rien d'inaccessible, s'ouvrir aucune de ces voies « par l'inexploré jusqu'en l'inexplorable » que discerne la sagesse hindoue 5) — là ne sau-
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    ¹) Cf. Religion of the ancient Hebrews, p. 160.
    ²) Op. cit., notamment p. 514, 524 et 544, mais encore à bien d'autres endroits.
    ³) Israelitische Religionslehre I, 34 (Leipzig 1861).
    4) Nouvelles considérations sur le caractère général des peuples sémitiques (Journal asiatique, 1859, p. 253). Robertson Smith témoigne pour sa part du « peu de religion » du vrai Sémite (The Prophets of Israel p. 33).
    5) Ou, dans les termes par où la Brihadâranyaka-Oupanichad rend la même image : « La trace de ce chemin du Grand Tout, que nous avons à suivre pour arriver de la partie dans le Grand Tout » (I, 4, 7).


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rait proprement résider rien que la main ne puisse saisir et le moment posséder (fût-ce au moins comme espoir clairement figurable). Même un si haut esprit que le second Isaïe considère la foi religieuse comme quelque chose de fondé sur une base empirique, et dont l'épreuve se peut faire par un procédé pour ainsi dire juridique: « qu'ils produisent leurs témoins et PROUVENT leur droit afin qu'on écoute et qu'on dise : c'est vrai ! » (XLIII, 9); et nous trouvons l'exact équivalent dans la seconde sourate du Coran : « Produisez vos témoins, si vous dites vrai. » Le docteur en religion juive que je viens de citer, Philippson, expose que le Juif croit seulement et uniquement à ce qu'il a VU, DE SES YEUX VU, et qu'une « foi aveugle » lui est inconnue; dans une longue note il cite tous les passages de la Bible contenant les mots « foi en Dieu » et soutient que cette expression intervient par exception là seulement « où il est traité de preuves visibles antérieurement acquises » ¹). Il s'agit donc toujours d'expérience externe, non interne, et les représentations sont toujours absolument concrètes, matérielles, palpables; comme nous l'affirme Montefiore, la religion juive perfectionnée ne comporte elle-même rien que l'homme le plus sot ne puisse comprendre du premier coup et que sa pensée ne puisse pénétrer à fond; dès lors que quelqu'un s'avise de pressentir un mystère, sitôt par exemple qu'il présume un sens symbolique dans le récit de la Création, il est un hérétique et appartient au bourreau ²); même sous la forme la plus matérialisée qu'il puisse revêtir, même sous la version qu'en donne la Genèse, le récit de la Création est si manifestement un bien d'emprunt, un élément étranger, qu'il demeure complètement isolé au milieu de la tradition israélite, et sans réel rapport avec elle ³). La volonté, je le répète, enchaîne l'entende-
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    ¹) Op. cit. I, 35.
    ²) Voir par exemple dans Graetz : Gnosticimus und Judentum, la section sur Ben Soma.
    ³) Ce sujet est traité avec détail par Renan : Langues sémitiques p. 482 et suiv. (y compris la note p. 485). Voir aussi un peu plus loin


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ment et l'imagination, et leur tient la chaîne courte. Aussi le Sémite, quand il perd sa foi, se mue-t-il tout de suite en athée; de secret, de mystère, il n'y en avait quand même pas; si ce n'est point Allah le créateur, alors c'est la matière; comme explication du monde les deux thèses se valent, on ne voit entre elles presque pas l'ombre d'une différence, car ni dans l'un ni dans l'autre cas le Sémite ne se sent en présence d'une insoluble énigme, d'un mystère surhumain.
    Pour supputer l'influence du génie sémitique sur la religion, il ne faut pas nous borner à opposer compréhension et non compréhension, à parler de sensibilité et d'insensibilité au mystère; il nous faut aussi faire entrer en ligne de compte l'influence configuratrice de l'imagination — cette fille du ciel qui partout reconnaît des sœurs et les associe fraternellement, ainsi que le marque Novalis. L'IMAGINATION est la servante de la religion, elle est la grande médiatrice; née, comme dit Shakespeare, du mariage de la tête et du cœur, elle se meut à la frontière des deux royaumes composant ce « double empire » dont parle Goethe, et c'est par elle qu'ils communiquent : ses figures signifient plus de choses que n'en discerne le seul regard; ses paroles en annoncent davantage que n'en perçoit la seule ouïe. Elle ne peut pas révéler l'irrévélé, mais, dressant devant nos yeux la Maya voilée, elle les convainc que ce voile ne saurait être soulevé. La symbolique, comme langage nécessaire de l'inexprimable mystère cosmique, est son œuvre; Platon nomme ce langage un radeau qui sur le fleuve de la vie nous porte d'in bord à l'autre; la symbolique est aussi universellement répandue que le sentiment du mystère qu'elle traduit, son vocabulaire est aussi divers que les degrés de culture et que les latitudes. Voici, par exemple, l'image sous laquelle les
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dans le présent ouvrage la citation de James Darmesteter donnée dans une note. Je reviens sur la question dans une préface à la 4e éd. allemande des Grundlagen, publiée à part sous ces titres : Dilettantismus, Rasse, Monotheismus, Rom (1903) et que l'on trouvera traduite en annexe au présent ouvrage.

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Samoans figurent le mystère de la toute-présence de Dieu, mystère dont ils attestent — sans essayer de sonder l'insondable — leur immédiate intuition : ils conçoivent le corps de leur dieu Saveasiuleo comme composé de deux parties séparables; la partie supérieure, qui revêt la forme humaine et qui constitue le dieu proprement dit, réside dans la maison des esprits, chez les morts; la partie inférieure, pareille à un serpent de mer énormément allongé, enserre toutes les îles de la grande mer et demeure attentive à ce que font les hommes ¹). Il y a certes un long chemin entre cette fantaisie relativement grossière et la notion théologique chrétienne de la toute-présence divine, elle est plus éloignée encore de l'idéalisme transcendental au moyen duquel un Çankara figure le même secret, mais je ne saurais y voir une différence absolument radicale. On pourrait, en outre, montrer par d'autres exemples comment cette activité configuratrice de l'imagination dans le domaine des représentations religieuses contribue à clarifier les idées et à les ennoblir. Tylor, ce savant aussi prudent qu'informé, estime qu'il n'y a probablement pas un seul peuple sur le continent africain, depuis les Hottentots jusqu'aux Berbers, qui ne croie à une divinité supérieure, et il établit que cette conception s'est dégagée graduellement du simple animisme qui la contenait en germe. Pourtant la plupart de ces peuples — tels, par exemple, les nègres de la Côte d'Or — se refusent par respect à imaginer le grand Esprit de l'univers sans cesse occupé des futiles affaires terrestres; dans leur opinion, il n'y intervient que rarement. Un autre groupe, celui des Yoroubas (nègres de la Côte des Esclaves qui accusent un degré de culture remarquablement élevé), professe la doctrine suivante : « Nul ne peut directement s'approcher de Dieu; mais le Tout-Puissant a institué lui-même diverses sortes d'« orisas » qui sont des médiateurs et des intercesseurs entre lui et l'humanité. On n'offre pas de sacrifices à
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    ¹) Tylor : Primitive culture (4e éd. 1903) II, p. 309-310.

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Dieu, parce qu'il n'a besoin de rien, mais les « orisas », qui sont très pareils à des hommes, prennent plaisir aux offrandes de moutons, de pigeons et d'autres choses encore » ¹). M'est avis que voilà déjà une « métaphysique du peuple » très joliment élaborée et une religion qui mérite l'estime. Nous savons, d'autre part, comment la plus riche mythologie du monde, celle des Aryens de l'Inde, enseignait déjà dans les hymnes les plus antiques (avant l'immigration dans la péninsule) : « les dieux né sont que l'Être unique sous des noms différents » ²) et comment cette mythologie conduisît plus tard à la notion si sublimée du dieu un dans le brahman, ainsi qu'à une religion dont on peut dire en général qu'elle est merveilleusement élevée, encore qu'unilatérale et, par suite, inapte à prévaloir; nous savons, de plus, comment surgirent d'une racine commune et s'épanouirent diversement la floraison à jamais fraîche de l'Olympe hellénique et l'admirable doctrine morale de l'Avesta et de Zoroastre; nous savons enfin comment toutes ces choses — avec le concours des spéculations métaphysiques qui s'y rattachent, et par l'effort de configuration auquel continua de s'appliquer sans cesse notre instinct créateur inné — préservèrent le christianisme de devenir une simple annexe du judaïsme, comment elles lui conférèrent un contenu mythique (donc inépuisable) et la beauté plastique, comment elles l'enrichirent des plus profonds symboles de l'intuition indo-européenne, comment elles en firent un réceptacle sacré pour tous les mystères du cœur humain et du cerveau humain, comment il constitua ainsi une « voie par l'inexploré jusqu'en l'inexplorable », la « trace de ce chemin du Grand Tout.... ) ³) Sur l'importance de l'imagination pour la religion, nul doute ne saurait donc subsister. Eh bien, faut-il dire que le Sémite ne possède aucune espèce d'imagi-
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    ¹) Cité par Tylor : op. cit. II, 349 d'après Bowen, auteur de travaux spéciaux sur la langue et les mœurs des Yoroubas.
    ²) Rigvéda I, 164, 46 (d'après Barth : Religions de l'Inde, p. 23).
    ³) Sur la mythologie du christianisme, voir ch. VII.


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nation ? Des affirmations absolues comme celle-là sont toujours fausses; et s'il arrive que l'on y recoure pour abréger la formule écrite de la pensée, on compte que le lecteur y apportera automatiquement les corrections nécessaires. Le Sémite est un homme comme d'autres; il s'agit ici seulement de différences de degré, mais qui à vrai dire, dans le cas donné, vu le caractère extrême de ce type humain, approchent de la frontière du oui ou du non absolu, de l'être ou du ne pas être. Tous lés témoins qualifiés pour déposer en l'espèce s'accordent sur ce point que le manque d'imagination — ou, disons, la pauvreté d'imagination — est un trait essentiel du Sémite. J'ai déjà fourni de sérieuses justifications à l'appui de ma thèse — tel l'exposé de Lassen — et j'en pourrais ajouter beaucoup d'autres, mais la question n'a plus besoin d'être mise en discussion : le mahométisme et le judaïsme constituent des preuves suffisantes; ce qu'on nous rapporte des Bédouins ¹) nous indique simplement l'origine de leur impotence à cet égard. Selon l'heureuse expression de Renan, le Sémite a l'imagination « comprimante » : elle rétrécit tout ce dont elle s'empare, elle dessèche tout ce qu'elle touche; une grande pensée, une image symbolique, ressort de son cerveau diminuée, « aplatie », dépouillée de l'ample signification qu'elle recélait. « Les mythologies étrangères se transforment entre les mains des Sémites en faits platement historiques » ²). Voilà Renan, et voici Wellhausen : « La décoloration des mythes est synonyme de leur hébraï-
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    ¹) Voir plus loin dans le cours de ce chapitre.
    ²) Renan : Peuple d'Israël, p. 49. Voir encore, p. 77 : « Selon leur esprit opposé à la mythologie, les Sémites nomades simplifiaient ces vieilles fables, les aplatissaient en quelque sorte.... Par le seul fait de passer entre les mains des populations araméennes, ces épopées théogoniques prenaient un air enfantin. » Et p. 78 : « Amoindris, serrés, sanglés, si j'ose le dire, sur le dos de la bête de somme du nomade, macérés pendant des siècles dans des mémoires sans précision et des imaginations comprimantes, les récite protochaldéens ont donné les douze premiers chapitres de la Genèse », etc.


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sation » ¹). Et non seulement les Sémites possédaient peu d'imagination créatrice, mais ils en réprimaient systématiquement les timides élans. De même que l'homme ne doit ni penser ni s'étonner, il ne doit rien se représenter. Toute tentative de figurer ce qui le dépasse est idolâtrie : le Saveasiuleo des Samoans est une idole, la Madone Sixtine de Raphaël est une idole, le symbole de la Croix est une idole ²). Je ne répéterai pas ici ce que j'ai marqué dans un précédent chapitre touchant cet objet, mais le lecteur m'entendrait mieux s'il voulait bien s'y reporter ³); j'y ai tenté d'expliquer pourquoi le Sémite DEVAIT nourrir cette conception que lui imposent l'ardeur et la nature particulière de sa foi issue du vouloir, et j'y ai indiqué aussi comment le dit Sémite, partout où il résiste à cette loi de sa nature comme en Phénicie), devient lui-même le plus exécrable idolâtre — et le seul authentique, peut-être, dont l'humanité nous offre l'exemple. Car tandis que l'Hindou enseigne la « négation » de la volonté et le Christ sa « conversion », la religion est au contraire pour le Sémite la déification de la volonté, son affirmation la plus brûlante, la plus démesurée, la plus forcenée. S'il n'avait pas cette foi qui fait de lui le protagoniste de l'intolérance fanatique et en même temps le modèle des résignés, il n'aurait pas de religion du tout, ou presque pas : d'où la persistance de ses législateurs à le mettre en garde contre les dieux que l'on « fond » et que l'on « taille ».
    Le Sémite bannit donc de la religion l'étonnement plein de pensées, tout sentiment d'un mystère dépassant l'entendement humain; il en exclut de même l'imagination créatrice. De l'une et l'autre chose il ne tolère que le minimum indispensable, ce « minimum de religion » dont parle Renan.
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    ¹) Prolegomena, 4e éd., p. 321.
    ²) Le professeur Graetz dit expressément que la Croix équivaut aux idoles du paganisme : Geschichte der Juden II, 218.
    ³) Au ch. III, sous la rubrique : « Le Christ dans son opposition au judaïsme », dès l'instant qu'il y est traité du MATÉRIALISME ABSTRAIT des Juifs.


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Dès lors, on que s'exerce l'influence sémitique, soit par l'effet d'un mélange physique (comme chez le Juif), soit par la seule force de l'idée (comme dans le christianisme), nous ne manquerons pas de constater ces deux tendances caractéristiques. On peut les confondre dans un seul mot : matérialisme. Un des plus puissants penseurs qui aient jamais vécu, et de qui la pensée possédait en outre une plasticité que nulle autre n'égala, pas même celle de Platon, au point que sa conception du monde s'apparente sous beaucoup de rapports à la religion, Schopenhauer formule cette proposition métaphysique : « La matière n'est que la visibilité du vouloir.... Ce qui, dans le phénomène, c'est-à-dire pour notre représentation, est matière, cela est, en soi, volonté » ¹). Je ne veux pas faire ici de métaphysique, et pas non plus prendre à mon compte la symbolique spéculative de Schopenhauer; mais n'est-il pas frappant qu'une relation analogue à celle qu'établit le métaphysicien (entre ces objets : la matière et la volonté) s'atteste inévitable dans le domaine de la psychologie purement empirique ? Là où le vouloir s'est asservi l'intellect investigateur et la sensibilité imaginative, là ne sauraient exister d'autre conception de la vie et d'autre conception du monde que matérialistes. Je n'emploie pas le mot dans un sens méprisant, je ne nie pas les avantages du matérialisme, je ne prétends pas qu'il ne soit conciliable avec une morale : je constate simplement le fait. C'est d'authentique matérialisme que la doctrine de l'Arabe Mahomet, tout comme les irruptions intermittentes de ses révélations divines, tout comme son paradis où l'on boit et mange en compagnie d'aimables houris. C'est d'authentique matérialisme que le contrat que Jacob passe avec Iahveh, au
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    ¹) Die Welt als Wille und Vorstellung, t. II, 2 l., ch. 24. Sans aucune connexion avec la doctrine de Schopenhauer, mais non moins intéressante comme reflet de la même intuition, est la doctrine du Sâmkhya (système rationaliste des Hindous brahmaniques) suivant laquelle le vouloir n'est point une fonction spirituelle, mais physique (Cf. Garbe : Sâmkhya-Philosophie, p. 251).

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rapport de la Genèse (XXVIII, 20-22), et où il stipule les cinq conditions moyennant quoi ce dieu sera son dieu. Tout le récit de la Création dans la Genèse — récit dont tous les Hébreux et, semble-t-il, tous les Sémites syriens de même que babyloniens possédaient une version analogue ¹) — est de pur matérialisme; il ne l'était pas sous sa forme originale,

Sumériens (d'après des statuettes découvertes à Tello)
Types de Sumériens
(d'après des statuettes découvertes à Tello).


car primitivement il énonçait les représentations mythico-symboliques d'un peuple doué d'imagination (sans doute les Suméro-Akkadiens), mais, comme Renan vient de nous le dire, le mythe se transforme aux mains des Sémites en chronique historique ²). De toutes les profondes idées dont des
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    ¹) Cf. Gunkel : Handkommentar zur Genesis, p. XLI et sq.
    ²) On le sait : nous commençons, depuis quelques années, à pénétrer la préhistoire de trois au moins des principales civilisations du monde. Non seulement les origines de la civilisation hellénique se trouvent reculées bien plus loin que l'époque mycénienne et, à travers les stades successifs de la culture égéenne, se relient à l'âge de la pierre polie; non seulement une Égypte antérieure aux plus anciens documents écrits, et néolithique elle aussi, surgit à nos yeux par delà les vestiges des dynasties qui précédèrent les monarques constructeurs des pyramides — mais de son côté la vieille Chaldée nous restitue peu à peu l'image de cette race primitive (on l'appelait naguère « touranienne ») qui, dans les plaines du Tigre et de l'Euphrate, créa de nobles et florissants Etats dont les empires historiques d'Assyrie et de Babylonie ne


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rêveurs capables de penser et de sentir avaient enfermé le secret dans cette fable, les Sémites ne remarquèrent rien;
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furent que les héritiers indignes, et fonda cette civilisation protochaldéenne (on dit aujourd'hui « suméro-akkadienne ») dont nous sommes nous-mêmes très effectivement et littéralement tributaires. (A quoi il faudrait ajouter que la découverte d'autres habitants immémoriaux de l'Asie occidentale, révélés par les fouilles de Perse et du Turkestan, pose quantité de problèmes hier imprévus, celui notamment de leur connexion culturelle avec ce monde sumérien comme avec le monde égéen.) De la controverse engagée sur les origines de la civilisation suméro-akkadienne on trouvera l'exposé dans Weissbach : Die Sumerische Frage, 1898 (pour ses premières phases), et dans Fossey : Manuel d'Assyriologie, 1904 (t. I, p. 269 et suiv.); elle est close sur un point, nos plus récentes enquêtes ayant définitivement fait justice de la théorie pansémitique et ratifié les présomptions des Rawlinson, des Schrader, des Sayce, etc. en faveur de l'existence d'une race particulière, authentique fondatrice de la très haute civilisation où s'implantèrent plus tard, en la déformant, les Sémites. Ébauchée par les savants que je viens de nommer (voir aussi Hommel : Geschichte Babyloniens und Assyriens — dès 1885 ! — et Hugo Winckler : Die Völker Vorderasiens, 1899, p. 6-8) l'image de cette race s'est dès lors précisée et fixée; son portrait le plus complet nous a été offert en 1910 par Leonard W. King, conservateur du British Museum, dans le bel ouvrage (et abondamment illustré) : A History of Sumer and Akkad. King s'exprime ainsi sur les tentatives d'accréditer l'origine sémitique de la civilisation sumérienne : « L'attrait d'une telle opinion pour des personnes qui avaient intérêt à rattacher à une source sémite une si grande création est manifeste; et, en dépit de son improbabilité générale, M. Halévy convertit plusieurs savants à cette théorie, voire même le professeur Delitzsch.... Mais la reprise des fouilles en Babylonie a apporté de nouvelles évidences qui ont tranché la question en dernier ressort.... et si M. Halévy continue à défendre courageusement sa position dans la « Revue sémitique », ses partisans l'ont abandonné.... Cette controverse n'a plus pratiquement d'intérêt » (p. 5 et 6). Je signale néanmoins au lecteur, pour qu'il puisse apprécier la valeur d'une argumentation casuistique travestissant tous les faits acquis à la philologie et à l'histoire, la tentative désespérée de l'Américain Morris Jastrow : Die Religion Babyloniens und Assyriens (1902), p. 18 et suiv. Mais s'il veut se documenter sérieusement sur les Suméro-Akkadiens et se convaincre à quel point ils diffèrent physiquement et moralement des Sémites, King, leur plus récent monographe, lui en fournira tous les éléments, qu'il pourra compléter par les travaux spéciaux des savants français, tels que ceux du Père Scheil (un des « fouilleurs »), de François Thureau-Dangin (notamment son recueil

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cela est si littéralement vrai que, par exemple, les Juifs n'acquirent la notion d'un mauvais Esprit s'opposant au
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de textes) et surtout de Léon Heuzey : Découvertes en Chaldée (1900, en collaboration avec E. de Sarzec et d'autres encore); Catalogue des antiquités chaldéennes; Une villa royale chaldéenne, etc.
    J'ai déjà souligné précédemment quelques témoignages de la mentalité propre aux Suméro-Akkadiens dans le domaine de la pensée scientifique et religieuse : leur interprétation mythique de la nature, leurs découvertes capitales en astronomie et en mathématiques, leur division de l'année, des mois, des jours, des heures, leur élaboration de principes juridiques fondamentaux, etc. — autant d'attestations d'une culture hautement originale qui, loin d'avoir été une création sémitique, fut la proie des Sémites (Sayce notait déjà que ceux-ci n'accomplirent ni le travail intellectuel ni le travail manuel : Assyria, p. 24; cf. aussi Social Life among the Assyrians and Babylonians), autant de facteurs encore à l'œuvre dans notre vie actuelle. J'y reviens dans la préface à la 4e éd. allemande du présent ouvrage (voir l'Annexe à cette éd. française), mais d'un point de vue historique plus général (discussion du Babel und Bibel de Delitzsch, question Hammourabi, etc.). Ici je noterai de préférence quelques traits par où s'accuse le contraste du Suméro-Akkadien avec le Sémite. Ainsi, par exemple, sa langue fait présumer chez lui un penchant prononcé à l'abstraction; c'est Delitzsch qui note qu'elle est plus riche en termes abstraits qu'en noms concrets (Die Entstehung des ältesten Schriftsystems, 1898. p. 118) et l'on ne saurait concevoir une opposition plus flagrante avec la conformation sémitique : elle suffirait à nous avertir des déformations que durent subir entre des mains israélites les théories sumériennes de la Création. Je ne mentionne que pour mémoire l'hypothèse d'après laquelle cette langue s'apparenterait aux langues indo-européennes, hypothèse tirée de la comparaison du verbe « aller » en sumérien, en grec et en latin, de la ressemblance de quelques racines, de l'existence de verbes composés, etc. (cf. Langdon : Babyloniaca I, 225; 230; 284 et suiv.; II, 99); elle manque de base tant que n'ont pas été fermement établis les éléments phonétiques du langage. Mais il faut marquer que, dès 3400 avant J.-C. — date approximative des plus anciens documents écrits en notre possession, et postérieure d'un millénaire peut-être à l'origine de cette culture — les Sumériens se servent d'une écriture cunéiforme de leur invention; dans leurs inscriptions, les signes, dérivés de la pictographie, ont déjà perdu ce caractère et sont employés à la fois comme idéogrammes pour l'expression de concepts, et phonétiquement pour l'expression de syllabes : système complexe présupposant un développement antérieur prolongé. Quant au type physique de la race, on peut s'instruire de sa particularité par les échantillons figurés ci-dessus; d'autres feraient voir, outre l'originalité


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bon qu'une fois à Babylone, par Zoroastre; jusqu'à la captivité ils ne voyaient pas dans le serpent de la Bible autre
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de la structure anatomique, celle de la coiffure, du costume, etc. Agriculteurs de première force, les Suméro-Akkadiens sont aussi des constructeurs de villes d'une activité et d'une adresse surprenantes, et des artistes, notamment des sculpteurs et des graveurs, d'un mérite singulier : cf. par exemple les descriptions de Heuzey; ou encore Perrot et Chipiez : Histoire de l'Art t. II, et naturellement King. Ce dernier note leur surprenante fidélité dans la reproduction de la vie animale et leur extrême délicatesse dans le traitement de la figure humaine, témoin, à l'époque de leur âge d'or où se produit un grand mouvement architectural (vers 2450 avant J.-C.), l'admirable statue en diorite du roi Gudéa, dont le modelage autant que l'expression est si supérieur à ce qu'ont fait de mieux les Assyriens et les Babyloniens : « Si plus d'un art oriental n'est que curieux, ou ne nous offre qu'un intérêt historique, l'art du Sumérien force notre admiration par sa valeur intrinsèque. Sa sculpture n'est-jamais tombée à cette fastidieuse monotonie des bas reliefs assyriens, avec leur élaboration outrée du détail qui ne vise qu'à déguiser la pauvreté du dessin. Certaines conventions persistèrent à travers toutes les périodes, mais le sculpteur sumérien ne se rendit jamais leur esclave. Il s'en rapporta toujours à son goût et à son intelligence et, dès ses œuvres de début, s'attesta hardi et inspiré » (p. 82-83). On a voulu voir un perfectionnement technique aux époques tardives et l'attribuer aux Sémites, perfectionnement discutable comme son attribution, mais en tous cas, dit King, « l'impulsion originale à la production artistique était de sorte purement sumérienne » et entre les mains des Sémites « l'idéal sumérien ne fut pas maintenu »; il n'y eut plus ni observation ingénue de la nature, ni cet instinct créateur du style et qui en renouvelle sans cesse la tradition.
    Dans leur politique, les Sumériens réagissent au sémitisme tout de même que dans leur art : chaque fois que s'appesantit ce joug, c'est pour eux la décadence, et ils renaissent chaque fois qu'ils s'en trouvent délestés. Il faut voir dans King comment la DÉIFICATION du souverain, usage importé en Akkad par les envahisseurs sémites, fut la cause d'une catastrophe nationale pour Sumer, où le roi d'Our, Dungi, obligé d'exiger des honneurs divins pour se maintenir au rang du monarque voisin, causa ainsi la ruine de sa dynastie peu d'années après qu'il eut été reconnu « dieu du pays » et qu'il eut centralisé à sa cour tout le pouvoir jusque alors réparti entre des gouverneurs de districts responsables, mais autonomes. — King termine son ouvrage par un chapitre sur l'influence culturelle exercée par les Sumériens en Égypte, en Asie et dans l'Occident. Il expose que cette influence leur survécut longtemps, « modelant » la civilisation des peuples voisins « dans les sphères de l'art, de la litté-


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chose qu'un serpent ! ¹) Mais suffit-il de dire qu'ils n'avaient rien su d'un Principe du mal ? Loin de là ! Malgré leur livre de la Genèse, ch. I et II, l'idée même d'un DIEU, Créateur du ciel et de la terre, était totalement inconnue des Juifs avant l'exil babylonien : cette idée apparaît pour la première foi dans le « second Isaïe » (voir les ch. XL-LVI du livre
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rature, de la religion et du droit » (p. 320). J'ai indiqué que, scientifiquement aussi, nous lui étions redevables d'éléments qui font encore partie intégrante de notre existence quotidienne.
    Avant de terminer cette longue note, il faut que je retourne à son point de départ pour signaler que l'on penche de plus en plus à considérer une part de la mythologie en question comme dérivée de représentations paléoaryennes, auxquelles appartiennent par exemple l'arbre du monde, le déluge, la divinité dans l'eau (d'où le baptême), les histoires de tentation, etc. Le professeur Otto Franke écrit dans la Deutsche Litteraturzeitung, (1901, Nº 44) : « Partout dans la tradition sémitique s'insèrent des éléments hétérogènes, isolés dans un entourage étranger, et qui, par contre, forment les membres organiques de tout un système de pensées chez les Aryens; souvent stériles et schématiques chez les Sémites, ce sont pour l'âme aryenne des forces vives et qui, comme autant de torrents écumants, s'épanchent de sources sans cesse jaillissantes. »
    ¹) Cf. Montefiore : op. cit., p. 453. Combien il est vrai que cette incapacité provient de causes profondes, tenant à l'organisme même du Sémite, on le voit au fait qu'un James Darmesteter, un des orientalistes les plus réputés du dix-neuvième siècle, un savant d'une érudition universelle, put écrire en l'an de grâce 1882 (il parle du judaïsme) : « Sa cosmogonie empruntée à la hâte à Babylone par le dernier rédacteur de la Bible, et les histoires de la pomme et du serpent, sur lesquelles tant de générations chrétiennes ont pâli, n'ont jamais bien inquiété l'imagination de ses docteurs ni pesé d'un poids bien lourd sur la pensée de ses philosophes. » À ce Juif tout à fait libre penseur, à cet « honnête Juif » comme dit Shakespeare, toute son érudition n'a pu conférer une intelligence plus profonde du mythe ! Aussi avons-nous bien le droit de sourire quand il nous informe que la Croix « tombe en poussière » et qu'il nous entretient du « demi-avortement du Christianisme ». Mais l'abîme béant dont je parlais (voir plus haut dans ce chapitre, au sous-titre : « Le peuple étranger ») cet abîme semble se creuser sous nos yeux au spectacle d'une si inconcevable incompréhension ! (Cf. Coup d'œil sur l'histoire du peuple juif par James Darmesteter, 1882, p. 19 et suiv., ou, dans le volume des Prophètes d'Israël paru en 1892, p. 194 et suiv.)


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qui porte le nom du prophète Isaïe et dont la critique moderne attribue une vingtaine de chapitres à un auteur plus récent, parlant aux Juifs de la captivité); elle est encore étrangère à l'Isaïe réel (lequel prêchait en Juda lors de la prise de Samarie et de la destruction du royaume d'Israël par les Assyriens), non moins qu'à Jérémie ¹). Les fantaisies scientifiques de la Genèse sur la formation du monde, le mythe de la chute qui est d'un sens si profond, les aperçus conjecturaux sur le développement de l'humanité jusqu'à la première organisation de la société... tout cela devient maintenant « de l'histoire » et perd du même coup toute espèce de signification comme mythe religieux; car tandis que le mythe est élastique, inépuisable, ce qu'on lui substitue en le déformant n'est qu'une simple CHRONIQUE de faits, une énumération d'événements « arrivés » ²). Voilà le matérialisme, ce matérialisme que nous rencontrons partout où souffla l'esprit sémitique. Partout ailleurs dans le monde la religion marque un élan idéaliste; Schopenhauer l'appelait « métaphysique du peuple », je l'appellerais plutôt « idéalisme du peuple »; chez le Sémite même nous observons cet éveil d'un sentiment du surhumain, qui s'accompagne d'un désir ardent, nostalgique — il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à lire la biographie de Mahomet; seulement, aussitôt, l'impérieux vouloir s'empare de chaque symbole, de chaque pressentiment qu'ébauche la pensée en ses méditations, et il les mue en faits empiriques brutaux. De cette conception de la religion il suit qu'elle ne peut tendre qu'à des fins PRATIQUES, et aucunement idéales; elle doit pourvoir à la prospérité en ce monde, et d'abord sous les espèces de la domination et
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    ¹) Le savant juif Montefiore en convient expressément (op. cit. p. 269). Je donnerai des précisions un peu plus loin dans le cours du présent chapitre.
    ²) Pour des développements sur la Bible comme ouvrage historique et sur la signification qu'elle revêt par rapport au peuple juif, je renvoie le lecteur au ch. III traitant du Christ (section: « Religion historique ») et plus loin dans le présent chapitre au sous-titre : « La Thora ».


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de la richesse; elle garantira, de plus, la prospérité dans le monde futur (là du moins où s'y joint l'idée de l'immortalité, qui n'a pénétré dans la foi israélite que par l'influence persane, et dans la foi arabe que par l'intermédiaire du christianisme). Voilà le matérialisme tout nu, ainsi qu'il appert déjà de la comparaison de cette doctrine avec le Saveasiuleo des Samoans et le Grand Esprit des Yoroubas.
    Telle donc se définirait une influence négative du judaïsme sur toutes les religions : il les infecte d'intuitions matérialistes. Venons maintenant à l'influence positive, la seule que l'on prenne communément en considération. Nulle part — je crois pouvoir l'affirmer sans aucune restriction — nulle part, dans le monde entier, la FOI ne s'atteste pareille à ce qu'elle est chez les Sémites : si ardente, si absolue, si inébranlable. Peut-être ne posséderions-nous pas sans eux cette notion de la foi religieuse, de la fides. Si nous nous référons, par exemple, au mot allemand Glaube, force nous est de lui reconnaître un sens passablement ambigu; pris à la racine, il dégage une saveur de doute autant que de conviction, car il ne signifie, dans son acception primordiale, pas autre chose qu'une manière d'« approbation » ¹). Si nous passons au latin, nous n'en serons pas plus avancés : fides veut dire « confiance », et pas autre chose (tout de même que le grec πίστις); la bona fides des contrats juridiques nous présente ce vocable dans son acception propre et originaire, l'ultérieure fides salvifica est un pis-aller. Par une analogie caractéristique le mot Çraddhâ, qui désigne la « foi » en sanscrit, résume un ensemble mal défini de concepts, lesquels apparaissent flottants et incolores auprès de la « foi » sémitique; on a l'impression, confirmée d'ailleurs par l'interprétation clairvoyante des événements historiques, qu'il s'agit ici de deux choses différentes ²). Il advient très souvent qu'une aug-
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    ¹) Kluge : Etymologisches Wörterbuch.
    ²) Çraddhâ, substantif, signifie « confiance, assurance, foi et aussi fidélité, sincérité »; Çradd
, verbe, « avoir confiance, tenir pour vrai ». Mais le concept a par lui-même quelque chose de terne, d'incolore, et

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mentation de la quantité transforme complètement la qualité ¹); et il semble bien que ce soit le cas ici. La foi proprement sémitique, rien ne la peut détruire ni même atteindre, elle résiste à toute expérience, à toute évidence. Elle est le triomphe de la volonté, et si la volonté triomphe ainsi, ce n'est pas — remarquons-le bien, car nous touchons au centre psychologique de cet étonnant phénomène — ce n'est pas seulement en raison de sa force extraordinaire, c'est aussi par suite de l'étiolement de l'intellect et de l'imagination : il y a d'un côté minimum de religion, il y a de l'autre maximum de capacité de croire — croire absolument, inébranlablement — maximum de besoin de foi — foi qui se tend comme une main avide, foi qui veut et qui doit donner au croyant, mais pour lui personnellement et uniquement, à l'exclusion de tout autre, le monde entier. Rien ne caractérise mieux l'absolutisme de cette « volonté de croire » que le fait qu'originairement chaque tribu, chaque clan des Sémites avait son dieu particulier; le Sémite ne saurait admettre la possibilité de partager avec un autre, sa volonté absolue s'y oppose, c'est lui seul qui doit posséder tout. Et sa foi ne connaît pas plus de bornes que sa volonté : croire et vouloir sont, chez lui, des expressions synonymes. La religion du Sémite n'a pas sa fin en soi, elle est un moyen, un instrument servant à étendre autant que possible le champ de ce que le vouloir prétend s'annexer ²). En dépit de la fameuse phrase de
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ce qui est surtout remarquable c'est que le mot Çraddha, comme tel, joue un rôle très insignifiant dans la vie de ce peuple hindou si éminemment doué au point de vue religieux.
    ¹) J'ai cité ch. I, sous la rubrique : « L'homme et l'animal », l'exemple de l'ozone qui se forme par adjonction d'oxygène à de l'oxygène et qui constitue un nouveau corps (O2 + O1 = O3).
    ²) Beaucoup d'auteurs certifient qu'actuellement encore les vrais Bédouins du désert ne reconnaissent pas du tout le dieu cosmopolite du Coran. Robertson Smith (Religion of the Semites, p. 71) indique que le mahométisme est en quelque sorte une religion de CITADINS par opposition à la religion du désert — Burckhardt s'exprime dans le même sens (Beduinen und Wahaby, p. 156).


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Renan : « le désert est monothéiste » ¹), il y a beau temps que l'on a renoncé à affirmer le monothéisme congénital du Sémite et que l'erreur de cette thèse a été démontrée ²); ne voyons-nous pas que chaque tribu des Hébreux possède son dieu particulier et que, s'il arrive qu'un d'entre eux quitte le groupe familial auquel il appartient pour pénétrer sur un autre territoire, il passe ainsi sous la juridiction d'un autre dieu ? est-ce là du monothéisme ? ³) Je tiens l'idée de l'unité divine pour étrangère au sémitisme, pour franchement antisémitique, par la raison déjà qu'elle ne peut être issue que de la SPÉCULATION : dans la surabondante accumulation de matériaux fournis par l'imagination, la pensée met de l'ordre et elle arrive ainsi à la notion de l'unité; ici, au contraire, loin qu'il y ait de l'imagination et de la spéculation, il n'y a qu'histoire et que volonté : ce n'est pas d'une telle source
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    ¹) Langues sémitiques, éd. 1878, p. 6 (mais ces mots datent, en fait, de 1855).
    ²) Cf. Robertson Smith : Religion of the Semites, éd. 1874, p. 75 et suiv. On sait au reste quelle ferveur polythéiste marquèrent maintes nations pseudosémitiques; il est vrai que l'on n'a pas le droit
de conclure sans réserve de leur exemple au cas des purs Sémites, qui doit être jugé en lui-même. Renan insiste sur la nécessité de cette réserve trop rarement observée, dans la préface de la 1re édition de ses Langues sémitiques.
    ³) David, chassé par Saül de la Palestine, ne peut faire autrement sur le sol étranger que « servir les dieux étrangers » (I Samuel XXVI, 19); voir à ce sujet notamment Robertson Smith : Prophets of Israel (éd. 1895, p. 44). Wellhausen a rassemblé (Prolegomena, 4e éd., p. 22) les passages caractéristiques d'où ressort la même idée. Le polythéisme s'atteste avec une particulière naïveté dans le « Cantique de la délivrance » de Moïse (Exode XV, 11) : « qui est pareil à toi entre les dieux, Seigneur ? » Dans le Deutéronome, de beaucoup postérieur, on note à l'éloge de Iahveh qu'il a conduit seul son peuple : « il n'y avait avec lui aucun dieu étranger » (XXXII, 12), et ce n'est que dans les occasions tout à fait solennelles qu'il est dit « le dieu de tous les dieux » (X, 17). Encore au temps des Macchabées (à plus de cinq siècles de là) nous rencontrons la même expression « dieu de tous les dieux » dans le livre de Daniel (XI, 86) et nous trouvons dans Jésus Sirach la notion de « dieux accessoires » chargés par Iahveh de gouverner les différents peuples (Jés. Sir. XVII, 17).


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que pouvait provenir cet Esprit cosmique universel et un des Hindous, des Perses, des Hellènes et des Chrétiens, non plus que le dieu « unique et un » des Égyptiens ¹). Dans le judaïsme, on l'a établi sans contestation possible, l'idée d'un dieu universel n'a pénétré que lentement à une époque très tardive, postexilique, et sans nul doute sous l'influence étrangère, surtout persane; pour être tout à fait dans le vrai, nous devrions dire qu'elle n'y a JAMAIS pénétré, car aujourd'hui pas plus qu'il y a trois mille ans Iahveh n'est le dieu du grand tout cosmique, il est le dieu des Juifs; il a seulement renversé et détruit les autres dieux, de même qu'il exterminera les autres peuples, hormis ceux qui devront servir les Juifs comme esclaves ²). Et ce serait là du mono-
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    ¹) On a beaucoup disputé du monothéisme égyptien, mais le doute à ce sujet n'est pas possible quand on lit dans le Livre des Morts : « Tu es l'Un, le Dieu des commencements primordiaux du temps, l'héritier de l'éternité, engendré de toi-même, né de toi-même; tu as créé la terre, tu as fait les hommes.... » (Hymnes introductifs à Ra; voir la traduction complète d'après la version thébaine par Budge : The book of the Dead, 1895). Budge rend attentif au fait que la formule figurant dans le Deutéronome VI, 4 : « Le Seigneur notre dieu est un » reproduit littéralement la formule égyptienne.
    ²) On lit par exemple dans l'Apocalypse de Baruch, célèbre écrit juif datant de la fin du 1er siècle APRÈS le Christ, des paroles comme celle-ci (LXXII) : « Les hommes de toutes nations seront asservis à Israël, mais ceux qui vous ont tenus sous leur domination, ceux-là seront exterminés par l'épée » (cité d'après Stanton : The jewish and the christian Messiah, p. 316). On voit combien ce prétendu Créateur du ciel et de la terre est demeuré étroitement national. C'est ce dont convient Montefiore, qui écrit : « Sans doute Iahveh est devenu peu à peu un dieu universel, mais ce dieu resta toujours encore le Iahveh qu'il avait été. Bien que désormais souverain absolu de l'Univers, il ne cessa pas d'être le dieu d'Israël » (op. cit., p. 422). Robertson Smith, qui est un des savants les plus compétents en la matière, interprète le ch. II d'Isaïe comme une prophétie de l'essor que prendra Iahveh : en s'imposant par ses mérites de dominateur, celui-ci SE HAUSSERA au rang suprême et deviendra dieu de toute l'humanité ! Ainsi, même durant les phases les plus nobles de l'élaboration religieuse sémitique, même là où il est question de Dieu, c'est le point de vue purement historique, d'un anthropomorphisme criant et d'un complet matérialisme, qui aurait régné.

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théisme ? Non ! c'est, je l'ai dit, de pure monolâtrie, de la monolâtrie sans fard.
    Mais, d'autre part, nous distinguons maintenant l'importante et singulière vérité qui se cachait sous le propos de Renan, malheureusement formulé trop au général : comme souvent, il avait vu juste, puis péché par une analyse superficielle à l'extrême. Il avait écrit : « Le désert est monothéiste; sublime dans son immense uniformité, il révéla tout d'abord à l'homme l'idée de l'infini. » Si le « monothéisme » du désert est pour le moins mal nommé, ce qui suit est proprement d'une fausseté éclatante, ainsi qu'il ressort d'autres propos du même Renan par où il établit ¹) que les langues sémitiques sont incapables d'exprimer « un sentiment d'infini ». Aux Indes, dans les retraites les plus obscures des forêts vierges, le sentiment de l'infini a atteint une telle intensité que l'homme a vu son propre moi se dissoudre dans le Tout, au lieu que l'habitant du flamboyant désert, aveuglé par l'excès de la lumière, n'a plus rien vu d'autre que lui-même; bien éloigné d'éprouver l'émotion de cet infini qui se révèle à nous dans la nuit ou par les millions de voix de la vie pullulante, il se sentit seul, seul et pourtant en péril, seul et presque hors d'état néanmoins de se procurer les moyens de subsistance nécessaires et assurément hors d'état de le faire dès l'instant qu'un autre clan eût prétendu s'agréger au sien. Cette vie fut une lutte, une lutte dans laquelle l'égoïsme sans scrupule pouvait seul assurer des chances au lutteur. Tandis que l'Hindou, plongé tout entier dans ses pensées, n'avait besoin que d'étendre sa main vers les arbres quand il avait faim, le Bédouin se tenait jour et nuit sur le qui-vive et avait bien autre chose à faire que de méditer sur l'infini, chose à laquelle il était d'ailleurs si complètement inapte que son langage même ne lui fournissait pas le moindre point d'appui pour s'y aventurer. Tout à l'encontre de l'idée de Renan, nous nous représentons bien comment
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    ¹) Voir ch. IV, à la fin de la section : « Le héros ».

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l'uniforme pauvreté de l'environnement devait se refléter dans la pauvreté sans pareille des conceptions mythologiques : l'homme est, en effet, absolument incapable de nourrir de son propre fonds son imagination; comme dit Shakespeare, « elle naît dans l'œil »; où l'uniformité s'offre seule à l'œil, l'imagination ne saurait créer de formes et se dessèche ¹). Et ce que nous comprenons aussi, c'est comment, dans un tel milieu, se put développer ce monothéisme parfaitement égoïste, où l'unique dieu n'est pas le grand Esprit supérieur au monde, comme pour les nègres de la Côte des Esclaves, mais un maître dur et cruel qui n'est là que pour moi, UNIQUE, pour moi et mes enfants; qui me donne, si je lui obéis aveuglément, les pays que je n'ai pas défrichés, pleins d'huile et de vin, les maisons que je n'ai pas élevées, les puits que je n'ai pas creusés — toutes choses précieuses que j'ai parfois entrevues de loin, quand la faim me poussait à quitter mon désert pour quelque expédition de pillage; oui, et ces hommes que j'ai aperçus alors, orgueilleux de leurs travaux, enivrés de leurs richesses, adorant avec des danses et des chants et de gras sacrifices les dieux qui leur ont donné tous leurs biens, je jure que je les immolerai à mon dieu du désert, que je renverserai leurs autels, et il n'y aura dorénavant que mon dieu qui sera dieu, et moi seul sur la terre serai le maître ! Voilà, le monothéisme du désert; il ne procède pas de l'idée de l'infini, mais de l'absence d'idées d'une pauvre créature humaine affamée et avide, dont l'horizon intellectuel dépasse à peine la notion que posséder et dominer constituent la félicité suprême.
    Pour marquer clairement la pénétrante transformation qu'opère, dans la texture même du sentiment humain, cette conception sémitique de la foi, je ne saurais mieux faire que d'emprunter le témoignage de Goethe. On cite partout et tou-
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    ¹) Burckhardt, qui a vécu de longues années en Arabie, témoigne que l'uniformité de la vie au désert et le manque de toute occupation pèsent intolérablement sur l'esprit et finissent par le paralyser complètement.

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jours des paroles dans lesquelles il exprime que « le thème propre de l'histoire du monde et des hommes, son thème le plus profond et celui auquel tous les autres se subordonnent, c'est le conflit de la foi et de l'incrédulité » ¹), mais j'estime infiniment plus significatif le passage suivant ²) : « La religion générale, naturelle, ne requiert proprement aucune foi; car la conviction que derrière la nature se cache en quelque sorte un grand Être producteur, ordonnateur, directeur, et qu'il se rend par elle saisissable à nous, cette conviction s'impose à chacun, et s'il advient que nous perdions maintes fois le fil de cette conviction qui nous conduit à travers la vie, nous pouvons néanmoins aussitôt et partout le retrouver. Il en est tout autrement de la religion particulière qui nous déclare que ce grand Être s'occupe décidément et préférablement d'un individu, d'une race, d'un peuple, d'un pays. Cette religion-là est fondée sur la foi, une foi qui doit être inébranlable sous peine de s'effondrer tout entière au premier choc. Toute espèce de doute à l'égard d'une telle religion lui est mortel. On peut revenir à la conviction, mais non pas à la foi. » Cette considération nous oriente vers la bonne piste, elle va nous permettre de déterminer avec une absolue précision ce que le Sémite a donné au monde, ou, si l'on veut, ce qu'il lui a imposé : et c'est une affaire importante, car en cela réside le principe de cette influence qu'il exerce autour de lui dans l'histoire universelle; car de là provient, actuellement, cette force particulière du judaïsme que Herder et tant d'autres grands esprits proclament, telle qu'ils l'éprouvent, « étrangère ». Goethe a bien reconnu, et bien indiqué, le point essentiel, mais il n'y a pas consacré des développements suffisants pour que chacun l'aperçoive comme lui. Il distingue entre une religion NATURELLE et une autre qui, par conséquent, n'est PAS NATURELLE; or, suivant sa manière de penser, le contraire du naturel c'est
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    ¹) Noten zum West-Oestlichen Divan (Israel in der Wüste).
    ²) Tiré de Wahrheit und Dichtung, l. IV.


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l'arbitraire et le voulu, c'est cela où la volonté « arbitre », c'est cela où ne prononce en dernier ressort ni la pure connaissance intellectuelle, ni l'instinct naturel brut, mais la volonté. Et ainsi Goethe ne nous apprend pas seulement qu'il existe entre religion et religion des distinctions essentielles, si essentielles que le même mot peut désigner deux objets différents, mais il nous montre en quoi consiste au fond cette différence : la religion qu'il oppose à la religion naturelle est bien, selon lui, LA RELIGION DE LA VOLONTÉ. Par contre il emploie le mot « foi » dans une acception confuse, qui menace de nous égarer : il a trop voulu simplifier. Il dit que « la religion naturelle ne requiert PROPREMENT pas de foi »; mais en réalité il y a plus à CROIRE dans les religions non sémitiques que dans les sémitiques : je veux dire que l'objet de la foi y est plus riche; et, en fait, elles exigent explicitement cette « foi ». Comment cela s'arrange-t-il ? C'est que la NATURE de la foi est différente dans l'un et dans l'autre cas, différente exactement comme la nature de la religion; au mot « religion » Goethe donne ici deux sens, il n'en donne qu'un au mot « foi », — de là le malentendu. À dire vrai, nous ne trouvons nulle part de religion sans foi; il en est certes qui ne requièrent pas la foi au sens spécifiquement sémitique de ce mot, mais il n'en est pas qui n'exigent aucune sorte de foi. La foi est partout l'âme invisible; la religion, le corps visible. Il nous faut donc pousser plus avant, si nous voulons que la pensée de Goethe nous apparaisse dans son plein et juste relief. Et je vais recourir de nouveau à une illustration.
    Nulle part, à ma connaissance, le dogmatisme et le concept de la révélation n'apparaît aussi développé que chez les Aryens de religion brahmanique; mais c'est avec un résultat tout autre que chez les Sémites. Les livres sacrés des Védas passaient aux yeux des Hindous pour révélation divine; chacune des paroles qu'ils contiennent assumait, en toute matière de foi, une autorité indisputable; or on vit s'ériger malgré cela, sur la base de ce complex scripturaire

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reconnu par tous pour « infaillible », six conceptions du monde entièrement différentes ¹), systèmes dans lesquels (suivant le mode de penser propre à l'esprit hindou) la philosophie et la religion croissent inséparablement entrelacées, en sorte qu'ils conçoivent diversement la nature de la divinité, le rapport de l'individu à elle, la signification de la délivrance, etc., et qu'ainsi la religion, bien plus encore que la philosophie de leurs adhérents, est directement affectée par leurs divergences; eh bien, ces doctrines, dont éclate l'opposition flagrante en des points essentiels, n'en étaient pas moins tenues pour orthodoxes, toutes et chacune. Elles se fondaient en effet sur les mêmes écrits, elles partaient des mêmes images mythologiques primordiales qui constituent la trame des hymnes védiques, et dénotaient le même respect pour les profondes spéculations des prescriptions cultuelles et des Oupanichads : cela suffisait. Il n'y avait pas là de données historiques, pas de chronique de la création du monde et de ses habitants, à quoi l'on dût croire aveuglément; les choses de cette sorte n'y étaient dès l'abord et uniquement présentées que comme images, comme symboles. Ainsi, par exemple, le commentateur strictement orthodoxe des livres sacrés, Çankara, dit au sujet des spéculations et figures diverses relatives à la création du monde : « L'Écriture n'a pas du tout l'intention de fournir un enseignement tiré de l'expansion du monde qui commence avec la Création, car on ne voit pas — et il n'est dit nulle part, et il n'est même pas concevable — que quoi que ce soit d'important pour l'homme puisse dépendre de cela » ²). Chacun,
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    ¹) Il y en avait davantage, mais les autres se laissent ranger sous telle ou telle des six grandes rubriques.
    ²) Die Sûtras des Vedânta (d'ap. la traduction allemande de Paul Deussen, 1887, I, 4, 14). Comment ne pas se rappeler ici la parole de Goethe que j'ai plus d'une fois citée dans cet ouvrage : « S'enquérir vivement de la cause est à un haut degré nuisible » ! Carlyle dit bien, dans son essai sur Diderot : « toute foi religieuse qui remonte aux origines est stérile, inefficace, impossible. »


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pareillement, était libre de penser ce qu'il voulait sur le rapport de l'esprit et de la matière. Le moniste était aussi orthodoxe que le dualiste; l'idéaliste, que le matérialiste. On s'explique qu'avec une pareille conception de la religion et de la foi « ait régné de tous temps aux Indes la plus absolue liberté de penser » ¹); on s'explique, veux-je dire, qu'il ait été possible de laisser subsister côte à côte l'orthodoxie et une spéculation métaphysique que rien n'entravait. Et pourtant, non ! À nous qui vivons aujourd'hui sous l'influence de la conception sémitique de la foi, il est difficile de concilier ces notions : l'infaillibilité reconnue de livres religieux sacrés et en même temps la plus absolue liberté de penser ! Mais que le lecteur veuille bien faire attention à ce qui suit, car alors seulement l'illustration dont je me suis servi profitera à notre enquête sur la nature de la foi : la vie était plus religieuse aux Indes qu'elle ne fut jamais chez nous, même à l'époque ecclésiastique, et la religion hindoue, comme telle, produisit des fruits de tout autre sorte que, par exemple, le judaïsme, dans lequel la religion bannit de la vie (comme nous l'a dit un auteur juif cité plus haut) science, art, littérature, tout, hormis la foi et l'obéissance ²). Car l'énorme activité intellectuelle du peuple hindou, dont la littérature poétique seule passe en étendue « toute la littérature classique de la Grèce et de l'Italie réunies » ³), prend racine dans sa foi; ses productions les plus éminentes, même en des domaines fort éloignés, sont le rayonnement de sa profonde religiosité. Un exemple. La Grammaire de la langue sanscrite de Pânini, rédigée quelque 2500 ans avant
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    ¹) Richard Garbe : Die Sâmkhya-Philosophie, p. 121.
    ²) Montefiore (voir plus haut dans le présent chapitre, sous la rubrique : « Homo arabicus »). Spinoza aussi, qui est si entièrement juif et antiaryen dans chacune de ses pensées, écrit : « Fidei scopus nihil est praeter obedientiam et pietatem » (Tract. theol.-pol., c. 14). Que la religion puisse être un élément de vie, un élément créateur, c'est là une notion complètement inintelligible à ce cerveau.
    ³) Max Müller : Indien in seiner weltgeschichtlichen Bedeutung (1884), p. 68.


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Jésus-Christ, et qui d'ailleurs marque le point culminant d'un développement scientifique ayant déjà duré des siècles, est considérée par nos autorités compétentes comme le plus grand exploit philologique de l'humanité. Benfey écrit à ce sujet : « Il n'est pas au monde une langue dont on ait présenté une grammaire si complète, même en comptant les étonnants travaux des Grimm sur l'allemand » ¹) et, de son côté, Georg von der Gabelentz proclame que « l'œuvre merveilleuse de Pânini est la seule grammaire vraiment complète que nous possédions d'une langue » ²). Pânini forme encore aujourd'hui la pierre angulaire de cette science : eh bien, qu'est-ce qui a incité le penseur hindou à son entreprise scientifique ? Le désir de restituer une vie nouvelle aux chants sacrés du Rigvéda, qui étaient devenus au cours des siècles malaisément intelligibles. Ce n'est point l'enthousiasme sans but de la « science pure », c'est l'enthousiasme religieux; dit Benfey, qui l'a « doué de cette force ». Et de même, des découvertes considérables dans le domaine mathématique — on sait que les Aryens de l'Inde inventèrent les chiffres prétendus « arabes » — ont ici pour point de départ la religion : du problème géométrique censément résolu par Pythagore, dont il porte le nom, les Hindous avaient trouvé depuis des temps immémoriaux la solution, sans pour ainsi dire s'en douter, par une conséquence nécessaire des mesures prescrites pour les cérémonies sacrificielles; et c'est dans leurs calculs tendant à des fins religieuses que couvèrent les intuitions d'où se dégagea la claire notion des quantités irrationnelles, puis encore, plus tard, l'algèbre supérieure, la théorie des nombres, etc. ³) En quel sens Goethe peut-il donc dire d'une religion ainsi faite — d'une religion qui configurait toute la vie publique et qui, avec cela, agissait avec une force si
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    ¹) Geschichte der Sprachwissenschaft (1869) p. 77 et, pour la citation qui suit, p. 55.
    ²) Die Sprachwissenschaft, 2e éd. 1901, p. 22.
    ³) Cf. Schroeder : Pythagoras und die Inder, ch. 3.


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puissante et si pénétrante sur l'esprit et l'imagination — qu'elle ne requérait PROPREMENT pas de foi ? N'ai-je pas raison de prétendre qu'il désigne, dans la citation que je lui ai empruntée, par le seul mot « foi » deux objets différents ? Certes ! aussi différents que les hommes dont ils reflètent les âmes. Goethe part de la conception sémitique et, d'après cette conception, la foi religieuse vise uniquement (en opposition à celle des Hindous) des données HISTORIQUES et des faits MATÉRIELS. Dieu, ici, est connu par des théophanies historiquement certifiées, non point postulé par une expérience intérieure, ni deviné par l'observation de la nature, ni configuré selon ce pressentiment par la force de l'imagination; ici tout est encore plus simple que l'histoire de la Création par Haeckel ! La seule chose indispensable est une foi aveugle, aussi est-ce sur cette foi que se concentre toute l'énergie des grands esprits directeurs et des gardiens responsables du peuple : châtiments d'un côté, promesses de l'autre; avec l'adjonction de preuves historiques et de miracles contre nature. — Quel contraste si, auprès de ce credo d'un sémitisme sans alliage, on considère la profession de foi dite apostolique de l'Église chrétienne ! La moitié des propositions énoncent des mystères infigurables, dont les théologiens même avouent que « le laïc ne les peut comprendre »; et il s'agit même si peu de « comprendre » — dans l'acception logique de ce mot, supposant des objets saisissables, qui tombent sous les sens — que l'on a déduit de ce bref credo les doctrines les plus divergentes ¹). Et combien s'accentue le contraste, si l'on passe au symbole athanasien ! La matière de la foi religieuse y consiste exclusivement dans les spéculations les plus abstraites du cerveau humain. Comment la foi, au sens sémitique, eût-elle pu saisir des concepts auxquels il n'est pas un homme sur des millions qui puisse associer la plus pâle représentation ? Déjà Jésus lui-même,
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    ¹) Cf. par exemple Harnack : Dogmengeschichte (Grundriss, 2e éd., p. 63).

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encore qu'il dise que « le royaume des cieux est pour ceux qui ressemblent à des enfants », dit aussi, dans le même entretien : « Tous ne comprennent pas la parole, mais seulement ceux à qui cela est donné.... Que celui qui peut comprendre, comprenne » (Matthieu XIX, 11, 12 et 14). Tout autre est le Sémite et, dès lors, tout autre sa puissance de foi. Cette simple phrase : « Je crois en Dieu, créateur du ciel et de la terre », ne fait même pas partie de son credo; le Coran ne signale qu'en passant cette circonstance, et il en existe à peine trois mentions dans la totalité des livres sacrés des Juifs. Par contre, le premier commandement de Moïse dit tout de suite : « Je suis le Seigneur, qui t'ai tiré du pays d'Égypte ! » La foi, on le voit, s'attache dès l'abord aux faits historiques que le peuple tient pour authentiquement certifiés, et jamais elle ne s'élève au-dessus du niveau de la vision commune. Ainsi que nous l'indiquait Montefiore ¹) : la religion juive ne connaît pas de mystères. Quand donc on parle de l'incomparable force de cette foi sémitique, il ne faut pas perdre de vue qu'elle embrasse un contenu borné, extrêmement mince, qu'elle laisse systématiquement de côté le grand miracle du monde et que, par l'imposition d'une « Loi » (au sens juridique du mot), elle réduit également à un minimum la vie intérieure du cœur : quiconque obéit à la Loi est sans péché, et il n'a pas besoin de se casser la tête davantage; nouvelle naissance, grâce, délivrance, tout cela n'existe pas. Nous sommes donc conduits à reconnaître que cette foi si forte suppose en revanche un minimum d'objets de foi, un minimum de religion. Moïse Mendelssohn a eu de ce fait la juste intuition, et il l'a exprimé avec une franchise qui l'honore, quand il a dit: « Le judaïsme n'est pas religion révélée, mais législation révélée » ²).
    « Le Sémite a proprement peu de religion », déplore le
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    ¹) Voir au début de la présente rubrique.
    ²) Rettung der Juden, 1872 (je cite d'après Graetz : Volkst. Gesch. III, 578).


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spécialiste le plus exactement informé de l'histoire des religions sémitiques, Robertson Smith; « c'est vrai, répond Goethe, mais beaucoup de foi »; et Renan commente en disant des peuples sémitiques que « leur conception.... embrasse très peu de chose, mais l'embrasse très fortement » ¹). Je crois que nous commençons déjà à nous reconnaître dans la confusion entre foi et foi, religion et religion, mieux que ne le font, chacun de son point de vue, Smith, Goethe et Renan; bientôt le sol apparaîtra sous les broussailles écartées. Mais il faut, pour plus de clarté, que j'oppose une dernière fois l'Hindou au Sémite.
    L'Hindou aryen nous offre en son exemple l'extrême contre-partie du Sémite, mais cette contre-partie, tous les peuples exempts de sémitisme, fût-ce l'indigène australien, en présentent clairement les éléments constitutifs, qui sommeillent en chacun de nos cœurs. L'esprit de l'Hindou embrasse énormément de choses —- beaucoup trop pour son bonheur terrestre; sa sensibilité est de sorte intime et compatissante, sa disposition pieuse; sa pensée est la plus profonde du monde au point de vue métaphysique, son imagination aussi luxuriante que les forêts vierges de son pays, aussi hardie que cette montagne, la plus haute de la terre, qui fait se tourner son regard en haut. Deux facultés lui manquent presque totalement. D'abord le sens historique : ce peuple a tout produit, tout — à l'exception d'une histoire relatant le cours de sa propre vie; il n'a pas laissé l'ombre d'une chronique. Ensuite la capacité de brider son imagination : c'est par là que cet hyperidéaliste perd la juste mesure des choses de ce monde et qu'il perd aussi — encore qu'on ne trouve pas d'être humain plus héroïquement dédaigneux de la mort —- sa position comme énergique configurateur de l'histoire universelle. Il n'était pas assez matérialiste. Bien éloigné de se prendre, avec cet arrogant orgueil du Sémite, pour « le seul homme au vrai sens du mot », il tint l'huma-
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    ¹) Langues sémitiques, p. 11.

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nité en général (y compris lui-même) pour une manifestation de la vie équivalente aux autres phénomènes, et enseigna comme fondement de toute sagesse et de toute religion le tat-tvam-asi : « cela, tu l'es aussi », entendant que l'homme se doit reconnaître lui-même dans tout ce qui vit. Nous voilà loin, pour le coup, de ce petit peuple élu, en faveur duquel seul fut entreprise la création du cosmos, à l'exclusif profit duquel tout le reste de l'humanité vit et souffre; et l'on aperçoit immédiatement que la divinité ou les divinités des Hindous ne seront pas de celles que l'on transporte dans une arche d'alliance ou que l'on situe dans une pierre. Le tat-tvam-asi, par lui-même, annonce déjà une religion cosmique; et une religion cosmique, à son tour, implique —-en opposition à une foi nationale — une relation directe entre l'individu et le surhumain divin. Combien différent, dès lors, le sens que devaient revêtir ici la religion et la foi ! « Proprement aucune foi », disait Goethe. Et voici l'écho parodique de cette parole dans un autre jugement terriblement superficiel de Renan : « Les peuples indo-européens, avant leur conversion aux idées sémitiques, n'ont jamais pris leur religion pour la vérité absolue.... » ¹). Mais non, mille fois non ! C'est affirmer là l'impossible, et à cette affirmation la vie des brahmanes inflige le plus splendide démenti. Car les Indo-Aryens aussi « produisent leurs témoins », encore que ce ne soit pas tout à fait dans le sens qu'avaient entendu le second Isaïe et Mahomet. Quand l'Aryen prend congé de sa femme, de ses enfants, des enfants de ses enfants, et que, volontairement dépouillé de tous ses biens, se nourrissant de racines, nu, il passe dans la solitude des forêts ses derniers ans qu'il consacre à la méditation pieuse et à la délivrance de son âme; quand il creuse de ses propres mains son tombeau et qu'à l'approche de la mort il s'y couche pour mourir, les mains jointes, résigné et serein ²) — peut-on
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    ¹) Langues sémitiques, p. 7.
    ²) Aujourd'hui encore on rencontre, dans les profondeurs des forêts,


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dire de lui qu'alors il ne montre « proprement aucune foi » et qu' « il ne prend pas sa religion pour la vérité » ? À Dieu ne plaise d'ailleurs que nous disputions sur les mots ! Ce qui est certain, c'est que cet homme a de la RELIGION, et même, j'ose le dire, un MAXIMUM de religion. Dans sa jeunesse il avait appris à connaître la mythologie la plus exubérante; pour son œil d'enfant, la nature entière s'était animée — oui, douée d'âme; ¹) — grâce aux figures majestueuses et amicales offertes à son imagination, qui sans cesse s'exerçait à les retoucher, grâce aux chants où on l'initiait graduellement, l'incitant sans cesse à se les répéter. Comme Carlyle en fait gloire à Goethe, ce jeune Hindou se voyait « environné de miracles » dans un monde de phénomènes naturels « tous en réalité surnaturels ». Puis, au sérieux de l'âge viril correspondait un progrès de l'éducation psychique : sa faculté de penser était développée et fortifiée par l'étude des problèmes les plus ardus; en même temps, par les considérations d'ordre divers se rattachant aux cérémonies sacrificielles, lui était enseignée une symbolique embrassant toutes choses concevables, qui dépasse presque notre capacité actuelle de représentation ²), mais dont le résultat principal
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de ces tombes fraîchement comblées. Sans convulsions ni luttes les saints hommes passent du temps à l'éternité, en sorte que l'on croirait à l'aspect de leurs cadavres que la main de l'amour a disposé leurs membres et fermé leurs yeux (ceci suivant des communications verbales et des dessins d'après nature). Si l'on veut apprendre comment la vieille religion aryenne s'est conservée vivante et pure en certains lieux et en certaines âmes, comment elle y fleurit dans sa beauté originelle, jaillissant d'un sol spirituel qui demeure éternellement pareil à lui-même, il faut lire l'esquisse biographique d'un saint homme de famille brahmanique mort en 1886, qu'a publiée (pour la fête de Noël, 1898) Max Müller sous ce titre : Râmakrishna, his life and sayings.
    ¹) Oldenberg certifie (Religion des Veda, p. 30; 92; 302, etc.) que les dieux des Hindous aryens, par opposition aux autres, sont des êtres lumineux, véridiques, bienfaisants, ni rusés, ni cruels, ni menteurs.
    ²) « Les Hindous invoquaient les rapports figurés dans le sacrifice comme représentant des rapports analogues de l'univers, unis à lui par un lien mystique », note encore Oldenberg. On en trouve les preuves


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nous apparaît clairement dans son succès même. À mesure que mûrissait l'esprit de l'Hindou adulte, il comprenait mieux non seulement que ces figures mythologiques ne possédaient d'existence que dans son cerveau et de sens que pour son esprit humain borné — en d'autres termes, qu'elles n'étaient que des SYMBOLES d'une vérité inaccessible à la raison — mais aussi que la vie entière, le monde qui lui sert de théâtre, les acteurs qui se meuvent sur cette scène, les pensées que nous pensons, l'amour qui nous enivre, les devoirs que nous remplissons, ne devaient pareillement être conçus que comme un SYMBOLE; il ne niait pas la réalité de ces choses, mais il contestait que leur signification fût épuisée par l'univers empiriquement perceptible : « Au niveau de la réalité la plus haute, rien n'existe plus de toute l'agitation empirique », professent les livres sacrés des Hindous ¹) — intuition que Goethe a revêtue d'une expression définitive dans ces vers du Chorus mystique qui termine son second Faust :

Tout ce qui PASSE
N'est que SYMBOLE ²).

    Et plus s'implantait en sa conscience cette conviction, plus aussi s'y exaltait la notion du sens attaché à sa vie individuelle : cette vie acquérait maintenant une portée cosmique. L'Écriture n'avait-elle pas enseigné : « il n'y a que l'Unité seule qui soit réelle au sens suprême, la multiplicité marque uniquement les lacunes d'une connaissance erronée » ? Les bonnes œuvres, qui lui avaient jadis paru faire partie du commandement divin, perdaient désormais toute valeur; ce qui seul valait encore, c'était l'INTENTION la plus intime, savoir
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justificatives à chaque page du Satapatha-Brâhmana, ce code étonnant de cérémonies sacrificielles.
    ¹) Çankara : Soutras du Védanta II, 1, 14 (de même que la prochaine citation).
    ²) Alles Vergängliche
       ist nur ein Gleichnis.

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donc la vie la plus intérieure, chaque frisson de la pensée, chaque secousse du cœur. Tandis que l'esprit sémitique n'envisageait que le résultat et nullement l'intention, l'esprit aryen atteignait ici à l'extrême opposé : tout résultat était exclu et, au demeurant, indifférent en soi. Alors restait à accomplir l'acte créateur par excellence, la transformation de l'être même; il fallait que la plus légère velléité de l'égoïsme individuel égaré fût non pas châtiée et mortifiée (qu'est-ce que cela !), mais transmuée, mais retournée jusqu'à ce que l'Un s'absorbât dans le Tout. Et telle était la « délivrance ». Que l'on se garde de voir là un processus purement philosophique : il était profondément religieux, car la force propre ne suffisait pas à l'effectuer. Le mot sanscrit pour la plus haute divinité, pour l'Un qui est Tout, c'est le mot « brahman » signifiant « prière »; par la GRÂCE seulement l'homme pouvait avoir part à la délivrance, et avant qu'il obtînt une telle grâce par l'ardente ferveur de sa prière, une vie pieuse devait l'avoir attesté digne d'elle. Mais une fois ce terme atteint, alors l'individu ne croyait plus vivre et peiner pour lui seul, mais bien pour le monde entier : d'où le sentiment d'une responsabilité universelle. L'Un répondait pour tous; son activité, qui, en l'état d'illusion antérieur, lui apparaissait livrée à la décision presque indifférente de son vouloir arbitraire, revêtait maintenant une signification impérissable; car de même que le naturel est en réalité un surnaturel, ainsi le moment inclut l'éternité, dont il n'est que le symbole. — Voilà ce qui prenait pour les Aryens de l'Inde valeur de « religion », voilà ce qu'ils entendaient par « foi ».
    Au contraste d'une religion et d'une foi ainsi entendues ressortira clairement, j'espère, la façon particulière et distinctive dont les Sémites conçoivent ces objets. Je crois avoir montré en quoi consiste leur grande force — qui les rend capables d'actions hardies et de pensées propres à les stimuler au sacrifice — en quoi aussi consiste leur limitation. Il suffit. On connaît assez l'importance historique qu'acquirent cette force et cette limitation. Risquerons-nous donc ce para-

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doxe de prétendre que la religion et la foi s'excluent entre elles ou que, du moins, quand l'une augmente, l'autre diminue d'autant ? Mais ce serait jouer avec les mots, car manifestement la foi et la religion signifient pour les Sémites quelque chose de tout autre que pour le reste des hommes. Le phénomène ne se complique vraiment qu'alors que nous n'avons plus affaire au pur Sémite ou, comme chez le Juif, à une forte prépondérance de l'esprit exclusivement sémitique, mais seulement à une infiltration de cet esprit, telle que nous la constatons dans notre histoire européenne depuis le début de l'ère chrétienne. De là naît une confusion d'idées presque inextricable, et voilà pourquoi j'ai été forcé de traiter ce thème avec quelques développements. Car « l'avènement des Juifs dans l'histoire occidentale » n'a pas eu de conséquences plus considérables que celle-ci : la fondation de l'Église chrétienne sur une base sémitique et l'introduction des notions de « foi » et de « religion » au sens sémitique de ces mots dans une religion qui, prise en son essence, et du fait même de la vie du Christ, constituait un désaveu direct et absolu de cette conception sémitique, et qui, en outre, devint, par le développement ultérieur de sa structure mythologique et philosophique, un édifice nettement indo-européen et pas du tout sémitique. Il est impossible de démêler l'influence exercée par le judaïsme sur notre histoire entière, depuis ses débuts jusqu'à l'heure où j'écris, si l'on n'est pas arrivé à une vue parfaitement claire de ce qu'enferment ces concepts : la « religion » et la « foi ». J'avoue n'avoir pas découvert encore d'ouvrage, à quelque genre qu'il appartienne, qui nous offre un aperçu satisfaisant du problème; la plupart ne semblent même pas pressentir qu'il y ait problème ! Une définition abstraite de la religion nous est de peu de secours, elle n'éclaire pas le jugement; et, de même, les enquêtes savantes d'un si haut intérêt sur l'origine et l'évolution de la religion ne nous servent à rien en l'espèce. Il me paraît bien plus expédient de voir — de voir avec nos yeux — ce qu'est en fait la religion chez les Sémites (et spécialement chez les

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Juifs), quels traits caractéristiques la distinguent; après quoi nous réussirons sans doute à distinguer quelle part de sémitisme a passé dans notre pensée. Car du caractère de cette religion résulte nécessairement la nature de son influence; et comme nous savons d'ailleurs que le Sémite se signale par la véhémence du vouloir, nous devons nous attendre à ce que cette influence soit grande. Le matérialisme des intuitions; la prépondérance accordée à l'élément historique sur l'élément idéal; la constante accentuation de la « justice » au sens temporel du mot, c'est-à-dire de la moralité légaliste et de la sanctification par les œuvres (en opposition à toute tentative de conversion intérieure et de délivrance par l'effet de vues métaphysiques ou par la grâce divine) ¹); la répression de l'imagination, la suppression de la liberté de penser; l'intolérance de principe contre les autres religions, le brûlant fanatisme — ce sont là des manifestations que nous ne manquerons pas de rencontrer, à un degré plus ou moins prononcé, partout où a pénétré le sang ou la mentalité sémitiques. Et nous les retrouverons souvent encore au cours du présent ouvrage, même dans les conceptions les plus « libres » du dix-neuvième siècle, par exemple dans le socialisme doctrinaire. Touchant spécialement l'intolérance, ce phénomène entièrement nouveau dans la vie des peuples indo-européens, je réserve ce que j'ai à dire de ses rapports avec l'« avènement des Juifs » pour le chapitre où je traiterai de la lutte en matière de religion (ch. VIII) : nous y verrons comment les premiers chrétiens revendiquaient éloquemment la liberté religieuse absolue, tandis que leurs successeurs empruntèrent à l'Ancien Testament le commandement divin de l'intolérance.

ISRAËL ET JUDA

    Et maintenant je reprends le fil au point où nous l'avions laissé quand nous achevions de considérer le rapport des
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    ¹) Zoroastre exprime vigoureusement ce trait de la conception indo-européenne (par opposition à la sémitique) dans le passage suivant : « Justice temporelle, toi avare ! tu formes toute la religion des Mauvais-Esprits et tu es l'anéantissement de la religion de Dieu ! » (Dinkard VII, 4, 14).

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différents types dans le sang de l'Israélite et l'influence possible de ces mélanges sur son caractère. De tout ce qui précède il résulte clairement qu'en matière de religion c'est l'élément sémitique qui devait, avec le temps, l'emporter au sein d'Israël sur l'élément hittite; mais la victoire ne lui fut acquise que lentement, difficilement, et cela seulement dans le Sud, en Judée (Juda et Benjamin), où un plus fréquent afflux de sang frais d'Arabie (donc presque purement sémitique) y contribua sans doute pour une part ¹). Dans le Nord, en Israël, le vieux culte syrien demeura jusqu'à la fin en honneur, avec ses fêtes sur les hauteurs, ses pèlerinages aux lieux saints, ses images de Baal, etc. Même un prophète aussi sévère qu'Élie en matière de « dieux étrangers » n'avait pas la moindre objection à ce que l'on adorât des taureaux d'or ²) : il défendait seulement le dieu qui était « dieu en Israël » contre les dieux étrangers importés par des filles de rois phéniciens. Du royaume d'Israël proprement dit ne serait jamais né un « judaïsme) ». Il est d'autant plus impérieusement nécessaire que nous apprenions à connaître L'IDÉE JUIVE en elle-même, cet esprit JUDAÏQUE spécifique dans son opposition avec l'esprit du peuple d'Israël. Et ainsi je vais passer à notre troisième point, que nous avons défini en disant : Le Juif proprement dit s'est formé au cours des siècles par une différenciation physique graduelle d'avec le reste de la famille israélite, et par une évolution mentale progressive qui a consisté dans le développement exclusif de certaines facultés et dans le systématique étiolement de certaines autres; le Juif n'est pas le résultat d'une vie nationale normale, il est en quelque sorte un produit artificiel engendré par une caste de prêtres, qui, avec l'aide de souverains étrangers, imposa au peuple récalci-
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    ¹) Robertson Smith insiste fortement là-dessus dans The Prophets of Israel (p. 28). Cf. aussi Wellhausen : Prolegomena.
    ²) Voir les détails dans Wellhausen et dans Robertson Smith (par exemple
Prophets of Israel, p. 63; 96).

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trant une législature sacerdotale et une foi sacerdotale ¹).
    Si sommaire qu'ait été mon exposé, et bien que je me sois abstenu de mentionner quantité de faits dans un but de simplification, je crois que le lecteur possède maintenant une image assez vive et, en ses traits essentiels, tout à fait exacte de ce mixtum compositum d'où est issu le peuple israélite; il n'aura pas laissé de remarquer que la composition du sang fut soumise en partie dans le Sud du pays, où s'établirent Juda et Benjamin ²), et dès leur arrivée en Palestine, à d'autres influences modificatrices que dans le Nord : cela par le fait que l'appoint sémitique ne cessa de s'y renouveler et de s'y accroître. Selon toute probabilité cette différence date de plus loin encore. Nous voyons dès le début les grandes et fortes tribus des Joséphites, Éphraïm et Manassé, autour desquelles se groupèrent la plupart des autres clans comme une famille, marquer à Juda un certain mépris et surtout peut-être une certaine méfiance ³). C'est sous la conduite des Joséphites qu'ont lieu la sortie d'Égypte et la conquête de la Palestine. C'est à eux qu'appartient Moïse, non à Juda (si tant est qu'il n'ait pas été un Égyptien pur de tout alliage sémitique) 4); c'est à eux qu'appartient
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    ¹) Voir plus haut dans le présent chapitre, sous la rubrique: « Plan de l'enquête », le nº 3.
    ²) Les frontières de Juda et de la Judée (à quoi appartenait aussi Benjamin depuis David) ont beaucoup varié dans le cours des âges; la partie méridionale tout entière fut rattachée à l'Idumée après l'exil; en revanche le territoire s'étendit plus tard quelque peu vers le Nord, dans l'ancien domaine d'Éphraïm, par les annexions de Judas Macchabée.
    ³) À une époque postérieure, l'Ancien Testament commence à distinguer nettement entre JUDA et ISRAËL : « Puis je brisai ma houlette « Union » pour rompre la fraternité entre Juda et Israël » (Zacharie XI, 14; voir aussi I Samuel XVIII, 16); il n'est pas rare qu'Israël (donc les dix tribus à l'exclusion de Juda et de Benjamin) y soit désigné simplement comme « la Maison de Joseph » par opposition à « la Maison de Juda » (ainsi, par exemple, Zacharie X, 6).
    4) Renan est d'avis qu' « il faut considérer Moïse presque comme un Égyptien » (Peuple d'Israël I, 220) et il croit son nom d'origine égyptienne, non hébraïque (ibidem, p. 100). De même Kuenen : Natio-


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Josué, à eux qu'appartient Jérubbaal (Gédéon), à eus qu'appartiennent tous les hommes de quelque importance jusques et y compris Samuel. Juda joue dans les premiers temps un rôle si effacé que, par exemple, cette tribu n'est même pas nommée dans le Cantique triomphal de Débora; comme Siméon et Lévi, Juda avait été presque exterminé lors de l'envahissement de la Palestine, en sorte que l'« on n'en tenait presque pas compte »; des trois clans dont il se composait un seul avait subsisté, et ce n'est qu'en s'amalgamant avec les Hittites et les Amorrhéens établis dans le pays que Juda fortifié reprit peu à peu une existence propre ¹). Avec David il n'apparaît encore que passagèrement au premier plan, et après que le Benjaminite Saül, de la plus proche parenté éphraïmite, eut déplacé un peu vers le Sud le centre de gravité. Tout de suite après la mort de Salomon les rois de Juda tombent dans une condition de vassalité, ou peu s'en faut, par rapport aux rois d'Israël; du moins sont-ils leurs alliés forcés et subordonnés. Or il ne s'agit pas là seulement de menues rivalités politiques — elles ne mériteraient pas de retenir notre attention — il s'agit d'une différence profonde dans les aptitudes intellectuelles et morales, d'une différence que soulignent tous les historiens et sur laquelle se fondera en première ligne le développement ultérieur si particulier, si nettement antiisraélite, du judaïsme. Plus
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nal Religions and Universal Religions, 1882, p. 315. D'après la tradition égyptienne, Moïse est un prêtre d'Héliopolis évadé qui s'appelait Osarsyph (voir Maspero : Histoire ancienne II, 449). Aujourd'hui il est de mode, par réaction contre des exagérations antérieures, de nier toute influence de l'Égypte sur le culte israélite; il n'appartient qu'aux spécialistes de prononcer sur cette question, en ce qui touche par exemple le cérémoniel, le costume sacerdotal, etc.; ce qui nous frappe, nous profanes, c'est que les vertus cardinales des Égyptiens — chasteté, miséricorde, justice, humilité (cf. Chantepie de la Saussaye : Religionsgeschichte I, 305) — qui s'accordent mal avec celles des Cananéens, sont précisément celles que la loi mosaïque place le plus haut.
    ¹) Wellhausen : Die Komposition des Hexateuchs, 2e éd., p. 320; p. 555.


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tard, on le sait, par la prise du royaume du Nord et la déportation d'Israël, Juda fut matériellement isolé et à jamais séparé de celui-ci (sept siècles avant le Christ), mais Juda conserva de son frère un héritage spirituel : l'histoire du peuple, les bases de son organisation politique, de sa religion, de son culte, de sa législation, de sa poésie. Tout cela, donc tout l'élément de création, est essentiellement l'ouvrage d'Israël, non de Juda. Resté seul, Juda retravailla ces matériaux conformément à son esprit particulier; de l'activité de ce peuple jusqu'alors tenu sous tutelle, puis brusquement abandonné à lui-même, naquit le judaïsme et (comme de la poule l'œuf et de l'œuf la poule) du judaïsme naquit le Juif.
    Les auteurs sont unanimes à souligner la supériorité mentale de la maison de Joseph. Je n'en invoquerai qu'un seul, entre tous compétent. Robertson Smith écrit : « Ce fut le royaume du Nord qui tint haut la bannière d'Israël; toute son histoire est plus intéressante et plus riche en éléments héroïques; ses luttes, ses défaites et ses exploits, tout est plus puissant.... La vie au Nord était plus agitée, mais elle était de même intellectuellement plus active et plus intense. Éphraïm était le guide non seulement pour la politique, mais aussi pour la littérature et la religion. En Éphraïm, bien plus qu'en Juda, les traditions du passé étaient conservées comme un trésor sacré; mais c'est là en même temps qu'avait lieu ce développement de la religion qui conduisit à de nouveaux problèmes et suscita ainsi l'apparition des prophètes. Tant que subsista le royaume du Nord, Juda fut son élève, qui reçut de lui à la fois le bon et le mauvais. Il serait aisé de démontrer que chaque mouvement important de la vie ou de la pensée en Éphraïm éveilla dans le royaume du Sud un écho affaibli » ¹). Dans ce que contient d'historique
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    ¹) The Prophets of Israel, p. 192. Ces lignes présentent en un raccourci vigoureux et net ce que le même savant, et beaucoup d'autres, établissent avec toutes justifications à l'appui dans maints exposés détaillés de leurs ouvrages.

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l'Ancien Testament, tout ce qui se rapporte aux temps préexiliques jusqu'à David, ainsi que mainte donnée postérieure, provient d'Israël, non de Juda. Pour l'établir, il me faudrait analyser en détail les résultats de la critique biblique, ce qui nous entraînerait trop loin; le lecteur qu'intéresse cette question pourra l'étudier à fond dans Dillmann, dans Wellhausen, etc.; il en trouvera un résumé quelque peu vieilli, mais clair et bref, dans le Peuple d'Israël de Renan (l. IV, ch. 2 et 3) ¹). Le livre des Guerres de Iahveh mentionné dans les Nombres (XXI, 14), et d'autres sources disparues au moyen desquelles furent rédigés non seulement les parties historiques de l'Hexateuque, mais aussi les livres de Samuel, des Rois, etc., sont des productions de la maison de Joseph, dont elles chantent la gloire. S'il advient que la tribu de Juda soit nommée, c'est dans l'intention évidente de l'abaisser, témoin Genèse XXXVII où Juda seul suggère l'odieux expédient de vendre Joseph pour de l'argent, témoin surtout le chapitre suivant où cette tribu est représentée dès son origine comme immorale et souillée, sombre tableau à quoi s'oppose en manière de contraste (ch. XXXIX) l'histoire du chaste Joseph. Ceci n'est qu'un exemple entre beaucoup. La loi religieuse, elle aussi, dans ses traits fondamentaux, est due à Israël, non à Juda. On a prodigieusement controversé sur les dix commandements, surtout depuis la découverte de Goethe — tirée de l'oubli par Wellhausen qui l'a confirmée scientifiquement — que le texte authentique et original du Décalogue, figurant Exode XXXIV, était tout différent de la version interpolée plus tard, Exode XX, et qu'il ne se rapportait qu'aux affaires du culte ²). Pour nous il peut suffire de savoir que, suivant l'opinion d'un
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    ¹) Je lui signale aussi, avec toutes les réserves que comportent de profondes divergences d'intuitions religieuses, le petit ouvrage synthétique de l'abbé Loisy : La Religion d'Israël, 2e éd. 1908.
    ²) Goethe : Zwo wichtige, bisher unerörterte biblische Fragen, zum ersten Mal gründlich beantwortet. Erste Frage: Was stund auf den Tafeln des Bundes?


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rabbin juif érudit et croyant comme Salomon Schechter, ce décalogue postérieur d'Exode XX, qui a trouvé place dans le catéchisme chrétien, serait lui-même l'œuvre d'un prêtre du royaume du Nord, d'un homme qui aurait vécu au IXme siècle, cent à cent cinquante ans APRÈS Salomon, au temps de la grande dynastie des Omrides ¹). Cette attribution est non seulement intéressante, elle est — comment dirais-je ? piquante : car les rédacteurs purement juifs se sont donné plus tard toutes les peines du monde pour représenter le royaume israélite comme un foyer d'apostasie et de paganisme, et c'est cet Israël frappé d'interdit, non le pieux Juda, qui aurait posé les bases de la Loi religieuse ! Pour arriver à circonscrire avec précision ce qui revient spécifiquement au judaïsme, il est important de retenir que, même dans le domaine borné de la législation religieuse, le Juif ne s'est jamais distingué par la force créatrice : cela même qui lui est le plus propre, il l'a emprunté. En effet, le grand mouvement prophétique — qui, tout bien considéré, est la seule manifestation de l'esprit hébraïque possédant une valeur interne durable — le prophétisme, lui aussi, est issu du Nord. Élie, la plus étonnante figure à beaucoup d'égards et la plus fantastique de toute l'histoire israélite, n'agit qu'en Israël; les renseignements qui le concernent sont si maigres que beaucoup le tiennent pour une personnalité fictive ²); pourtant j'estime avec Wellhausen qu'une fiction de cette sorte est une impossibilité historique. Élie est l'homme qui met la pierre en mouvement, l'inventeur pour ainsi dire de la vraie religion iahviste, le puissant esprit qui pressent en elle — s'il ne la discerne pas encore clairement — l'essence monothéiste prête à s'en dégager. Ici agit une grande personnalité et, pour agir, il faut qu'elle ait vécu. Un intérêt particulier s'attache à la seule donnée tant soit peu précise
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    ¹) Voir le supplément de Schechter à l'ouvrage de Montefiore : Religion of the ancient Hebrews, p. 557.
    ²) Voir notamment Renan : Peuple d'Israël II, 282 et suiv.


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que nous possédions sur son compte : d'après cette indication (I Rois XVII, 1) Élie ne serait pas un Israélite du tout, mais un de ces métèques plus ou moins naturalisés venus d'au delà du Jourdain, de l'extrême frontière du pays, un homme par conséquent dans les veines duquel coulait probablement du sang arabe assez pur ¹). En Élie nous verrions ainsi l'élément sémitique à l'œuvre pour sauver son idéal religieux, gravement menacé au Sud par l'éclectisme de demi-Amorrhéens comme David et d'Hittites amorrhéens comme Salomon, au Nord par la tolérance profane de la population principalement cananéenne. C'est en effet dans le Nord seulement, favorisé par sa situation géographique, peuplé d'habitants se distinguant par leur aptitude au travail et leur sens commercial, que régnait alors déjà un certain bien-être, y acclimatant quelque luxe et permettant au goût artistique de se développer : un des péchés qu'Amos reproche aux Israélites c'est qu'ils « font des chants comme David ». Voilà contre quoi s'insurgeait l'instinct anticivilisateur du Sémite plus pur; le prophète noblement inspiré était averti par cet instinct de l'incompatibilité existant entre la culture étrangère et les aptitudes mentales de son peuple; il voyait s'ouvrir devant ses pieds l'abîme dans lequel se sont effectivement engloutis tous les empires sémites abâtardis, qui y ont bientôt disparu sans laisser de traces; et courageusement, en vrai Bédouin qui ignore la peur, il se dressa pour la lutte. Dès Élie, le mouvement prophétique est comme un souffle salubre de vent du désert, vent sec qui passe en ouragan sur les fleurs de la pourriture et les consume, mais qui détruit du même coup tous les germes naissants de beauté et de culture. Élisée aussi, le successeur d'Élie, habite en Éphraïm. Puis surgit le premier grand prophète dont les paroles nous aient été conservées. Je dis « grand », bien que la faible étendue de ses écrits le fasse
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    ¹) Cf. surtout Graetz : Geschichte der Juden I, 113; aussi Maspero : Histoire ancienne II, 784.

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ranger au nombre des « petits prophètes » : car Amos s'égale aux plus grands par là profondeur de la pensée religieuse et l'acuité du coup d'œil politique. Amos est censé natif de Judée, mais cette origine paraît douteuse à beaucoup d'auteurs (par exemple à Graetz) ¹); en tous cas il connaît le royaume joséphite comme si ce royaume était sa patrie, et ses exhortations ne visent que lui. Le « petit prophète » qui suit, Osée, figure aussi unique en son genre qu'Amos, est éphraïmite. Osée n'a souci pareillement que du sort réservé à la maison de Joseph, il est attaché de tout cœur à son Israël bien-aimé et — puisque aussi bien tel est l'usage des prophètes — il lui annonce beaucoup de choses qui ne devaient pas arriver : notamment qu'Israël sera sauvé par le compatissant Iahveh et investi d'une éternelle souveraineté. Avec Osée se clôt la série, avec Osée cesse l'influence d'Israël sur Juda : car encore de son vivant, ou très peu après sa mort, le peuple du Nord, tout entier captif de l'Assyrien, est déporté sans retour et disparaît de la face du monde.

LA GENÈSE DU JUIF

    Ce n'est qu'à dater de ce moment — soit de l'année 721 avant Jésus-Christ, où la chute de Samarie met fin au royaume d'Israël — que put commencer à se former le JUIF proprement dit. Jusqu'alors, nous l'avons vu, politiquement, socialement, religieusement, Juda n'avait cessé d'être à la remorque d'Israël, dont la supériorité s'attestait avec évidence en toutes choses; et voilà qu'abandonnée soudain à elle-même la tribu si longtemps tenue sous tutelle se trouvait dans l'obligation de voler de ses propres ailes. Sa position était terrible. Les Juifs avaient assisté avec épouvante et horreur au coup tragique du destin qui anéantissait leur frères et les privait eux-mêmes du seul appui sur lequel ils
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    ¹) À Cheyne aussi et à bien d'autres critiques modernes, notamment depuis qu'on a démontré que le passage fameux : « De Sion rugit le Seigneur » (Amos I, 2) est une interpolation juive bien postérieure au contexte.

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pussent compter. Désormais le cercle des ennemis se resserrait autour du petit pays : comment se maintiendrait-il contre des empires mondiaux ? D'abord il subsista tant bien que mal comme vassal volontaire de l'Assyrien, dont il utilisa la puissance pour se défendre de ses voisins les plus menaçants, les rois de Damas; ensuite il profita de l'agonie de ce protecteur devenu gênant pour se débarrasser de lui, et il intrigua avec l'Égypte; puis il fit sa paix avec les nouveaux maîtres de l'Asie Mineure, les Chaldéens, moyennant payement de lourdes indemnités et cession de divers territoires.... bref le royaume judéen traîna une existence passablement misérable pendant cent vingt années environ jusqu'à ce qu'enfin, sur une nouvelle défection des Juifs qui firent cause commune avec ses adversaires, Nabucodonosor perdit patience, assiégea Jérusalem et, sans détruire la ville, en exila le roi à Babylone avec dix mille des habitants les plus notables. Onze ans plus tard, comme les intrigues avaient recommencé, il décida d'y couper court et, cette fois, Jérusalem fut démolie et brûlée, y compris le temple; tout ce qui restait d'hommes libres en Judée, soldats, prêtres, scribes, tous les gens de haute classe avec leurs familles, furent transférés en Babylonie, à l'exception d'un petit nombre qui réussirent, comme Jérémie, à s'enfuir en Égypte où ils fondèrent la Diaspora locale. Après un nouvel intervalle de soixante années es une partie des exilés regagnèrent leur pays; une partie seulement, car la majorité de ceux qui s'étaient acquis une aisance à Babylone préférèrent y demeurer. Plus d'un siècle s'écoula avant que la petite colonie des Juifs revenus de captivité, laquelle comprenait une proportion excessive de prêtres et de lévites, se fût organisée sur le territoire judéen considérablement réduit, et qu'elle eût reconstruit le temple, relevé les murs de la ville. Jamais d'ailleurs cette entreprise n'eût abouti sans la gracieuse protection du monarque perse et sans les contributions des frères résidant à l'étranger, où ils s'étaient rapidement enrichis. Il y eut donc, derechef, une Judée et une Jérusalem, mais

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il n'y eut plus désormais d'État judaïque indépendant ¹).
    L'évolution qui fit du Judéen le Juif proprement dit s'accomplit grâce à un concours de circonstances historiques déterminées, qui en fournirent les conditions indispensables. On dit volontiers que l'histoire se répète; j'ai déjà eu l'occasion d'affirmer le contraire : l'histoire ne se répète jamais. Le Juif est un phénomène tout à fait unique, auquel on ne saurait trouver de parallèle; mais sans les conditions dont je parle il ne serait pas devenu ce qu'il devint. Le mélange ethnologique particulier dont il est issu, son histoire subséquente jusqu'à son isolement d'Israël, n'auraient pas produit le phénomène anormal du judaïsme, si une série de circonstances extraordinaires n'eussent favorisé le développement tout spécial qui y aboutit. Ces circonstances sont faciles à énumérer; il y en a cinq, qui s'engrènent l'une dans l'autre comme les roues d'une horloge adroitement construite : l'isolement soudain, le délai d'un siècle pendant lequel se constitue l'individualité, la rupture de toutes les traditions historiques locales par l'exil, le renouement de ces traditions par une génération nouvelle née à l'étranger, l'état de dépendance politique dans lequel vécurent désormais les Judéens. Un rapide examen de ces facteurs, qui ont agi dans l'ordre de leur succession historique, nous éclairera complètement sur la genèse du judaïsme.
    1. Les hommes de Juda avaient eu l'habitude (tels en quelque sorte que des enfants mineurs) de recevoir l'impulsion du frère aîné, plus fort et mieux doué : livrés tout à coup à eux-mêmes, sans autre secours qu'une tradition qui n'était probablement encore que fragmentaire, ils se trou-
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    ¹) Ce n'est qu'avec l'aide des Syriens que les Macchabées arrivèrent au pouvoir; et les princes de la maison asmonéenne, qui tirent d'eux leur origine, n'atteignirent que par intermittences à un semblant d'indépendance au milieu des troubles qui préludèrent à la domination romaine.
    ²) Voir au ch. II, sous la rubrique : « Le droit romain », la première note.


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vèrent seuls chargés du soin de leur développement spirituel ultérieur. Ce fut comme une secousse soudaine et violente, dont la réaction ne pouvait être que violente également et peu harmonique.
    2. Si les Assyriens avaient dès l'abord envahi Juda et qu'ils en eussent dispersé les habitants, sans doute ceux-ci auraient-ils disparu sans laisser plus de traces que les Israélites. Mais il n'en fut rien. Épargnés pendant plus d'un siècle, les Judéens demeurèrent dans une situation qui les CONTRAIGNAIT positivement de pousser à ses conséquences les plus outrées la dernière incitation qu'ils eussent reçue d'Israël; et cette incitation, due aux prophètes Amos et Osée, tendait à ceci : conversion morale, humiliation devant Dieu, confiance en sa toute-puissance. De fait, c'était là réellement la dernière ancre de salut; on ne pouvait songer à vaincre par la force humaine une puissance mondiale comme celle dont on prévoyait l'attaque. Seulement les Judéens interprétèrent les hautes leçons d'Amos dans un sens purement matérialiste. Du profond de leur détresse ils conçurent cette idée chimérique que JÉRUSALEM ÉTAIT IMPRENABLE, en tant que domicile de Iahveh ! ¹) Les gens raisonnables, il est vrai, hochaient la tête avec scepticisme; mais quand l'armée de Sennachérib, après avoir dévasté le pays environnant et commencé le siège de Jérusalem, dut soudain se retirer, alors l'événement parut donner raison aux prophètes. Les uns expliquent cette retraite par une peste qui aurait éclaté dans le camp assyrien, les autres par des désordres qui rappelèrent le souverain ninivite dans sa capitale ²) : n'importe ! c'est en cette matinée de l'an 701 avant Jésus-Christ, où les habitants de Jérusalem n'aperçurent
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    ¹) Voir Isaïe, ch. XXXVII, notamment v. 33-37.
    ²) Cf. sur cette question Cheyne : Introduction to the Book of Isaiah, p. 231 et suiv. Un renseignement intéressant nous est fourni par les documents assyriens : c'est que Jérusalem était défendue par une armée de mercenaires arabes. Juda s'est de tous temps distingué par le manque d'aptitude militaire.


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plus au pied de leurs murailles l'armée de Sennachérib, que naquit le Juif et, avec lui, ce Iahveh qui nous est connu par la Bible. Ce jour-là marque le TOURNANT DÉCISIF dans l'histoire de Juda. Les peuples étrangers eux-mêmes virent dans la délivrance de Jérusalem un miracle divin. Du coup les prophètes jusque alors moqués et persécutés — Isaïe et Michée — passèrent héros, il fallut que le roi se ralliât à leur parti et qu'il entreprît de purifier le pays des dieux étrangers. La foi en la providence de Iahveh, l'idée que toute prospérité dépendait de l'obéissance passive à ses commandements et que toute calamité nationale était envoyée par lui pour mettre son peuple à l'épreuve ou pour le châtier, la conviction inébranlable que Juda était bien ce peuple élu de Dieu entre tous les peuples, qui par suite lui demeuraient profondément inférieurs — bref, tout le complex de représentations qui devait constituer l'âme du judaïsme se forma alors, se développa assez vite par l'éclosion de germes qui n'auraient pas, en des circonstances normales, produit de telles fleurs, dota le Judéen d'une grande force de résistance, étouffa en lui par compensation toute une part raisonnable, saine, naturelle de son esprit, et revêtit le caractère d'une idée fixe. De ce moment datent ces paroles lourdes de conséquences : « C'est à tes pères UNIQUEMENT que Dieu s'est attaché pour les aimer; et c'est leur postérité après eux qu'Il a choisie UNIQUEMENT d'entre tous les peuples » (Deutéronome X, 15). De l'an 701, où l'armée de Sennachérib leva le siège de Jérusalem, jusqu'à l'an 586, où l'armée de Nabucodonosor détruisit cette ville, les Juifs eurent plus d'un siècle pour élaborer leur idée fixe. Les prophètes et les prêtres, maintenant maîtres de la situation, employèrent bien ce laps de temps. Malgré la réaction libérale de Manassé, ils réussirent d'abord à chasser les autres dieux, ensuite à accréditer cette thèse chimérique, mais géniale, qu'on ne pouvait adorer le vrai Dieu qu'à Jérusalem, et nulle part ailleurs : aussi voyons-nous le roi Josias détruire sur les « hauts lieux » tous les autels les plus vénérés du peuple, immoler

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la plupart des lévites attachés à ces sanctuaires soi-disant fondés par des patriarches et illustrés par des théophanies, et transformer les autres en serviteurs subordonnés de la Maison de Dieu jérusalémite. Il n'y avait plus désormais qu'un dieu, qu'un autel, qu'un grand prêtre. Le monde était plus riche d'une idée — l'idée d'EGLISE (sinon encore le mot); et la base était posée de notre actuelle Eglise romaine, avec son chef infaillible. Pour obtenir ce résultat on avait dû, il est vrai, recourir à une fraude pieuse, modèle de beaucoup d'autres qui suivirent à leur heure. En l'année 622 on prétendit avoir « découvert », à l'occasion d'une réparation du temple, un « livre de la Loi » ¹); présenté comme un document très ancien qui s'était perdu, le Deutéronome — car c'est de lui qu'il s'agit — fut promulgue solennellement; je crois bien qu'aujourd'hui nul ne doute plus qu'il ait été rédigé par les propres auteurs de sa « découverte ». « Amplification tout à fait superflue des dix commandements », ainsi que le définit Luther, cet ouvrage (qui est devenu le cinquième livre du Pentateuque) vise l'institution d'un gouvernement sacerdotal comme Israël ni Juda n'en avaient jamais connu; il annonce en outre les raisons justificatives, à la fois légales et (comme toujours chez les Hébreux) historiques, sur quoi se fondent les titres uniques de Jérusalem — thèse qui n'aurait pas même été comprise tant que subsistait le royaume du Nord (ou d'Israël), et qui était encore demeurée absolument étrangère à la pensée d'un Isaïe, malgré son patriotisme fanatique et ses sympathies jérusalémites ²). On se tromperait fort, d'ailleurs, en attri-
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    ¹) II Rois XXII.
    ²) R. Smith : Prophets of Israel, p. 438. C'est dans le Deutérnome qu'est posée la première pierre du judaïsme proprement dit. Il forme le centre de l'Ancien Testament en la forme actuelle de celui-ci, « le point d'où peuvent et doivent partir les investigations qui tendent au delà ou en deçà, si l'on veut qu'elles aient quelque chance d'aboutir à une juste compréhension du. reste », comme disait Reuss, voici longtemps déjà, dans sa décisive Histoire de l'Ancien Testament § 286.


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buant ces choses à des intentions mauvaises, à un parti pris d'imposture : elles procèdent du désir de maintenir pur désormais le culte du dieu secourable Iahveh et, en même temps, d'inaugurer une ère de régénération morale. C'est ici, par exemple, qu'apparaît pour la première fois, timide encore et sujet à des réserves, le commandement d'AIMER le Seigneur Dieu; et comme le Deutéronome est rempli de l'assurance que les Juifs seuls sont le peuple de Dieu, comme cette assurance y atteint un degré de dogmatisme fanatique, c'est ici qu'apparaît de même pour la première fois l'interdiction des mariages mixtes, jointe à l'ordre d' « exterminer » tous les « païens » là où habitent des Juifs, et à celui de lapider tout Juif, homme ou femme, coupable d'insuffisante orthodoxie (XVII, 5), crime qui entraînera l'exécution immédiate du criminel sur la déposition de deux témoins. Voilà comment, derechef, le monde fut plus riche d'une idée — l'idée de l'INTOLÉRANCE RELIGIEUSE. Ce qui montre bien à quel point cet ordre d'idées était nouveau pour le peuple et quelles circonstances exceptionnelles (la menace quotidienne d'un imminent péril, la merveilleuse délivrance de Jérusalem sauvée des mains de Sennachérib) furent nécessaires pour lui inculquer une pareille mentalité, c'est l'incessante répétition de formules qui reviennent toutes à dire : le Seigneur a ordonné que nous le craignions afin que nous soyons heureux tous les jours de notre vie autant que nous le sommes aujourd'hui. Des châtiments terribles d'un côté, des promesses fantastiques de l'autre, avec cela l'énumération perpétuelle des miracles que Iahveh a faits en faveur d'Israël : tels sont les moyens de conviction du Deutéronome, qui est le premier acte autonome des Judéens sur le terrain religieux ¹). Religieusement parlant, ce n'est
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    ¹) Le ch. XXVIII (postexilique, il est vrai) énonce les bénédictions promises par Iahveh, « si tu n'omets pas un mot du commandement que je te prescris aujourd'hui »; il énumère d'autre part les malédictions, dont il y a plus de cent, contenant tout ce que peut inventer de

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pas là — j'ose le dire en dépit de tous les commentateurs juifs et chrétiens — un motif très élevé; mais, mis en œuvre par une foi fanatique, il est incomparablement puissant. À l'affermissement de cette foi tendront dorénavant tous les efforts, que vont une fois de plus seconder admirablement les circonstances.
    3. On pourrait croire que la destruction de Jérusalem et l'exil durent ébranler la confiance en Iahveh; mais la catastrophe ne se produisit pas d'un seul coup, et la puissance de foi si prodigieusement entraînante d'un Jérémie eut le temps de s'ajuster à des circonstances nouvelles. Chez les grands du royaume, la tentative de régénération morale n'avait pas tardé à dévier, pour aboutir au résultat le plus opposé : ils faisaient le mal sans scrupule. Jérémie, pourtant, considérait l'avenir avec d'autres yeux : dans le Babylonien il distinguait le fléau de Dieu, envoyé pour punir les péchés de Juda; comme le salut avait procédé de l'amour de Iahveh pour son peuple élu, le châtiment aussi serait de l'amour. Jérémie prophétisa donc, au rebours d'Isaïe, la destruction de Jérusalem, ce qui le fit soupçonner d'être à la solde du Babylonien et persécuter comme traître. Mais une fois de plus l'événement donna raison au prophète et tort aux sages de ce monde; car ceux-ci s'en remettaient toujours à Iahveh du soin d'arranger les choses : ne leur enseignait-on pas depuis un siècle que Jérusalem était imprenable ? Quand vint la destruction de Jérusalem, on ne put que dire : voyez, le prophète avait raison, c'est la main de Iahveh. La haute signification de l'exil pour le développement ultérieur de cette mentalité et pour l'accréditement de cette notion chimérique se conçoit aisément. Sans la captivité, le judaïsme authentique, si étonnamment artificiel, ne serait pas devenu viable. Les rois Ézéchias, Josias et Sédécias avaient pu renverser les autel et abattre les arbres sacrés, le peuple n'en
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plus épouvantable une imagination morbide, « car Dieu se fera un plaisir de vous détruire ».

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demeurait pas moins fidèle à ses sanctuaires; mais maintenant il était arraché d'un seul coup à toute tradition; le séjour de soixante ans dans l'empire babylonien tranchait net le fil de l'histoire; pas un de ceux qui avaient quitté adultes le pays de leurs pères n'y retourna. Quand un homme seul passe cinquante ans — disons même uniquement vingt — loin de sa patrie, et qu'il trouve en y rentrant des parents, des amis, cet homme se sent un étranger parmi des étrangers dans cette patrie trop longtemps délaissée; il ne peut plus se réadapter à la loi organique spéciale qui règle la croissance individuelle de ce peuple particulier — surtout s'il s'en est séparé dès la première jeunesse. Or, dans le cas qui nous occupe, une nation tout entière fut déracinée de sa patrie historique; ceux qui regagnèrent plus tard le sol natal de leurs pères étaient eux-mêmes, presque sans exception, nés à l'étranger, ils y avaient grandi, et peut-être pas un ne conservait-il un souvenir conscient de la Judée. À Babylone, dans l'intervalle, durant que se rompaient les liens bénis qui les unissaient au passé (tels les liens qui unissent l'enfant à sa mère), les plus fanatiques d'entre ces bannis ruminaient l'amertume de leur sort et se nourrissaient de pensées qu'ils n'eussent pas osé former chez eux ¹). C'est dans l'EXIL que fut fondé — et cela par Ézéchiel, prêtre issu d'une famille de grands prêtres — le judaïsme spécifique : aussi a-t-il porté dès son origine le sceau de l'exil; sa foi n'est pas la foi d'un peuple sain, libre, luttant en concurrent loyal pour son existence, elle respire l'impuissance et la rancune vindicative et cherche à pallier la misère du moment présent par le mirage d'un impossible avenir. Le livre d'Ézéchiel est le plus terrible de la Bible; par l'emploi des moyens les plus
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    ¹) Touchant l'incommensurable influence de Babylone sur toute la pensée juive on trouvera des renseignements aussi détaillés qu'instructifs dans Eberhard Schrader : Die Keilinschriften und das Alte Testament, 3e éd. revisée par Zimmern et Winckler, 1903. Winckler donne un bref résumé de la question dans son ouvrage Die politische Entwickelung Babyloniens und Assyriens, p. 17 et suiv.

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extérieurs — des menaces les plus effroyables, des promesses les plus extravagantes — cet esprit peu apte à penser, captif d'un formalisme abstrait, mais noble et brûlant de patriotisme ¹), tâche à sauver la foi fortement ébranlée de ses frères et, avec leur foi, leur nation. Jusqu'à lui la religion avait été en Israël, de même qu'à Rome, qu'en Grèce, qu'en Égypte, un phénomène entre d'autres phénomènes de la vie nationale, et le sacerdoce un membre dans l'organisation de l'État; Ézéchiel vint et enseigna : non, Israël n'est pas au monde pour produire, lutter, travailler, réfléchir, comme font les autres peuples, mais pour être le SANCTUAIRE de Iahveh; s'il observe la loi de Iahveh, toutes choses lui seront données; au gouvernement de l'État se doit substituer le gouvernement de la Loi religieuse, la nomocratie. Le Deutéronome même avait encore consenti que d'autres peuples eussent d'autres dieux; Amos, exemple isolé d'une si haute inspiration, avait eu le pressentiment d'un Dieu cosmique représentant quelque chose de plus que le simple deus ex machina politique d'un petit peuple particulier : ces deux conceptions, Ézéchiel les amalgama, et il en forgea le Iahveh du judaïsme, le monothéisme sous une forme affreusement caricaturale. Certes, Iahveh est maintenant le dieu universel et tout-puissant, mais il vit uniquement pour sa propre gloire; gracieusement pitoyable envers les Juifs (car il veut par eux proclamer sa gloire et montrer sa puissance, sous la seule condition qu'ils se consacrent uniquement à son service), il est un dieu cruel pour tous les autres peuples de la terre, auxquels il promet « pestilence et sang », ce qui le fera « connaître », lui, sa magnificence et sa sainteté !
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    ¹) Il est excellemment caractérisé par Duhm : Theologie der Propheten, ch. XII. Eduard Meyer s'exprime ainsi à son sujet (Die Entstehung des Judentums, p. 219) : « Ézéchiel était manifestement une nature tout à fait honnête, mais un esprit borné et, de plus, nourri des étroites idées de caste du prêtre. On ne saurait le comparer une minute avec les puissantes figures auxquelles il entreprit de s'égaler en s'affublant d'un manteau de prophète qui montre la corde. »

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Tous ces autres peuples devront être anéantis et Iahveh ordonne à son prophète de convoquer les oiseaux et les bêtes du monde « afin qu'ils dévorent la chair des forts et se gorgent du sang des princes ». Subsidiairement le livre d'Ézéchiel contient le projet d'une organisation d'hiérocratie et d'une nouvelle camisole de force pour le culte : toutes choses sur lesquelles un prêtre vivant dans l'exil pouvait lâcher la bride à sa fantaisie, ce qui n'eût pas été le cas s'il eût vécu au sein d'une vie nationale normale, où chaque innovation portant atteinte aux mœurs et aux convenances établies n'aurait pas manqué de soulever des résistances. Or il advint que, peu avant la mort d'Ézéchiel, le noble roi des Perses, Cyrus, conquit les territoires babyloniens; avec la naïveté de l'Indo-Européen, qui n'est pas malin de sa nature, il autorisa le retour des Juifs et leur accorda son appui pour la reconstruction du temple; sous la protection de la tolérance aryenne s'érigea le foyer d'où l'intolérance sémitique allait, pendant des millénaires, se répandre comme un poison sur la terre, pour le malheur de tout ce qui se produirait de plus noble, et à la honte éternelle du christianisme. Si l'on veut donner une réponse claire à cette question : qui est le Juif ? il y a un fait que l'on ne doit jamais oublier : c'est que le Juif, grâce à Ézéchiel, est devenu le professeur et le champion de tout ce qui a nom intolérance, fanatisme en matière de foi, meurtre pour la religion; c'est qu'il n'a invoqué le principe de tolérance qu'alors qu'il se sentait opprimé; c'est que lui-même ne l'appliqua jamais ni ne le put appliquer, attendu que sa Loi le lui défendait et le lui défend encore aujourd'hui — sans parler de demain.
    4. Ézéchiel avait rêvé, mais, par l'effet du retour, son rêve devint réalité : c'est SON livre — et non pas l'histoire d'Israël ni les voix des grands prophètes — qui désormais marqua l'idéal suivant lequel s'organisa le judaïsme. Il ne put toutefois jouer ce rôle que grâce à une circonstance spéciale : et c'est à savoir que la continuité historique, si longtemps interrompue, se trouva renouée par une généra-

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tion nouvelle, par une génération dont les membres avaient oublié jusqu'à la LANGUE de leurs pères, que seuls les prêtres comprenaient encore ¹). Ici donc, une fois de plus, nous constatons un concours de circonstances exceptionnelles, et il ne fallut pas moins pour rendre possible ce phénomène dont l'histoire du monde ne nous offre pas d'autre exemple : l'imposition à un peuple entier, par quelques hommes isolés, conscients de leur but, d'une histoire religieuse et culturelle totalement fictive, artistement fabriquée, extraordinairement compliquée, qu'ils présentent comme une tradition sacrée et dès longtemps tenue pour telle. Ici le procédé diffère absolument de celui qui nous est connu par les conciles chrétiens, où l'on décide que les hommes devront croire ceci et cela, parce que ceci et cela constitue la vérité éternelle. Le dogme, au sens que nous donnons à ce mot, est étranger au Juif. Pour la conception matérialiste qui domine partout où règne l'esprit sémitique (ne fût-il, même comme ici, que le spiritus rector) il faut que toute conviction se fonde sur une base historique. Et ainsi la nouvelle foi exclusive en Iahveh, les nouvelles prescriptions cultuelles pour le temple, les nouvelles et multiples lois d'ordre religieux ²), furent promulguées au nom de l'histoire comme des choses instituées par Iahveh en des temps anciens et dès lors tou-
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    ¹) Bientôt après, plus de 400 ans avant le Christ, la langue hébraïque s'éteignit complètement (Peschel : Völkerkunde, 2e éd., p. 532). Sa réadoption quelques siècles plus tard fut artificielle et n'eut d'autre but que de séparer les Juifs de leurs hôtes dans les divers pays européens. D'où certaines conséquences curieuses : ce fait par exemple qu'aujourd'hui, en Algérie, les citoyens français de « confession israélite » ne peuvent rédiger qu'en hébreu leurs bulletins de vote, chose qui eût été absolument impossible à Judas Macchabée ! Si nos Juifs actuels marquent d'ordinaire un sens très peu raffiné du langage, c'est que, depuis des siècles, leur race n'a eu en propre AUCUNE LANGUE — car une langue morte ne redevient pas vivante au commandement — et ils maltraitent l'idiome hébraïque autant que tout autre.
     ²) Loi et religion sont pour les Juifs — ne l'oublions jamais — des termes synonymes : j'ai cité plus haut le témoignage de Moses Mendelssohn à ce sujet.


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jours observées (sauf par les pécheurs coupables d'apostasie). Le point de départ datait d'avant l'exil; mais la tentative timide que l'on avait faite avec le Deutéronome, se heurtant à la conscience populaire encore vivace, n'avait eu qu'un médiocre succès. Maintenant la situation était tout autre. D'abord l'exil avait eu par lui-même pour effet de rompre, ainsi que je l'ai dit, la trame de la continuité historique; ensuite ceux qui revinrent de l'exil appartenaient presque exclusivement à deux classes d'hommes : c'étaient, d'une part, les plus pauvres du peuple, et les plus ignorants, et les plus dépendants; de l'autre, des prêtres et des l&eac