Here
under follows the transcription of chapter 5 of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
435
CHAPITRE V
L'AVÈNEMENT DES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
—————
Oublions d'où nous tirons notre origine. Qu'il
ne soit plus
question de Juifs « allemands » et
« portugais
» ! Disséminés à la surface du globe,
nous ne formons
pourtant qu'un seul et unique peuple !
Le rabbin Salomon
Lipmann-Cerfberr
(Discours
prononcé le 26 juillet 1806 pour l'ou-
verture de
l'assemblée préparatoire du Sanhé-
drin de l'an 1807
convoqué par Napoléon).
436
(Page vide)
437
LA
QUESTION JUIVE
Si j'avais écrit cent ans plus tôt sur
la genèse du
monde moderne, il est peu probable que je me fusse avisé
de consacrer un chapitre spécial à
l'avènement des Juifs dans l'histoire européenne. Sans
doute, la part qu'ils ont prise à la formation du christianisme
en lui infusant un esprit particulier, tout à fait
étranger au génie aryen, eût mérite
considération, ainsi que leur rôle économique dans
tous les siècles chrétiens. Mais il eût suffi de
mentionner ces choses occasionnellement; trop d'insistance eût
paru disproportionnée. Herder, alors, pouvait écrire:
« L'histoire juive occupe plus de place et requiert plus
d'attention dans notre histoire générale qu'elle n'y
aurait droit par elle-même » ¹). Mais un grand
changement
s'est produit depuis : les Juifs jouent en Europe, et partout où
atteint l'effort européen, un autre rôle aujourd'hui qu'il
y a cent ans; selon l'expression de Viktor Hehn, nous vivons dans
un « âge juif » ²). Quelque jugement que l'on
porte sur
l'histoire passée des Juifs, c'est un fait que leur histoire
présente occupe tant de place dans la nôtre que nous ne
saurions lui refuser notre attention. Herder même, en
dépit de son humanisme déclaré, avait écrit
encore : « Le peuple des Juifs est — et il l'est demeuré
en Europe — Peuple ASIATIQUE, ÉTRANGER à
notre partie
—————
¹) Von den deutsch-orientalischen Dichtern,
§ 2.
²) Gedanken
über Goethe, 3e éd., p. 40. Voici le
passage
complet : « Lorsque Goethe mourut, le 22 mars 1832, Borne data de
ce
jour la liberté de l'Allemagne. En réalité, ce
jour marquait la fin d'une époque, et avec lui commençait
l'âge juif, dans lequel nous vivons. »
438 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
du
monde, lié à cette antique LOI qui lui
fut
donnée sous d'autres cieux et qui, de son propre aveu, tient
à lui indissolublement » ¹). C'est juste. Mais ce
peuple
étranger, éternellement étranger parce
qu'indissolublement lié — comme le note Herder — à une
loi étrangère hostile à tout autre peuple, n'en
est pas moins devenu, dans le cours du dix-neuvième
siècle, un élément constitutif de notre vie et
peut-être même, en bien des domaines, son facteur dominant.
Il y a cent ans, le même témoin avouait avec
mélancolie que « les nations les plus grossières de
l'Europe s'étaient faites esclaves volontaires de l'usurier juif
» ²); il pourrait à cette heure en dire autant de la
partie
de beaucoup la plus considérable du monde civilisé. La
possession de l'argent n'est en soi que peu de chose : ce sont nos
gouvernements, notre justice, notre science, notre commerce, notre
littérature, notre art.... à peu près toutes les
formes de notre activité qui sont devenues esclaves plus ou
moins volontaires des Juifs et qui traînent au pied — quelquefois
aux deux pieds — là chaîne de servitude. En outre, ce
caractère « étranger » souligné par
Herder apparaît toujours plus saillant; il y a cent ans, on ne
pouvait guère que le pressentir; maintenant il s'est
développé et affirmé au point de s'imposer
à l'observation du spectateur le moins perspicace.
Obéissant à des motifs d'ordre idéal,
l'Indo-Européen a ouvert amicalement la porte; le Juif s'y est
précipité comme un ennemi, il a pris d'assaut toutes les
positions, et sur les brèches — je ne veux pas dire sur les
ruines — de notre individualité propre, il a planté le
drapeau de cette autre individualité qui nous demeure
éternellement étrangère.
Allons-nous, de ce chef, vitupérer les Juifs
? Ce serait manquer de
noblesse, autant que de dignité et de raison. Les Juifs
méritent l'admiration, car ils ont agi avec une
—————
¹) Bekehrung der Juden,
§ 7 des Unternehmungen des
vergangenen Jahrhunderts zur Beförderung eines geistigen Reiches.
²) Ideen zur
Geschichte der Menschheit, IIIe
partie, l. 12
§ 3.
439 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
absolue
sûreté selon la logique et la vérité de leur
être, et jamais le verbiage
humanitaire (auquel ils ne se sont associés qu'autant qu'ils y
trouvaient avantage) ne leur a fait oublier un seul instant la
sainteté des lois physiques. Sachons reconnaître avec
quelle maîtrise ils utilisent la LOI DU SANG pour
répandre
leur domination : la souche principale reste sans tache, pas une goutte
de sang étranger ne s'y infuse — ne lit-on pas dans la Thora :
« Le bâtard n'entrera point dans la maison de Iahveh,
même sa dixième génération n'y entrera
point » (Deutéronome
XXIII, 2) ? — mais en même temps des
milliers de rameaux secondaires sont détachés du tronc,
qui servent à imprégner de sang juif les
Indo-Européens. Si cela continuait ainsi pendant une couple de
siècles, l'Europe ne compterait plus un seul peuple de race
pure, hormis celui des Juifs : tout le reste ne formerait qu'une masse
amorphe de métis pseudohébraïques,
c'est-à-dire un troupeau humain indubitablement
dégénéré au point de vue physique,
intellectuel et moral. Même un judéophile
avéré, comme Renan, doit en convenir : « Je suis le
premier à reconnaître que la race sémitique,
comparée à la race indo-européenne,
représente réellement une combinaison inférieure
de la nature humaine « ¹). Et dans un des écrits
où il
précise le plus nettement sa pensée à cet
égard, le même savant ajoute : «
L'épouvantable simplicité de l'esprit sémitique
rétrécit le cerveau humain, le ferme à toute
idée délicate, à tout sentiment fin, à
toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d'une
éternelle tautologie : Dieu est Dieu » ²). Renan
expose
alors qu'il ne saurait y avoir d'avenir pour la culture
indo-européenne qu'à condition qu'elle
« s'éloigne de plus en plus de l'esprit sémitique
»
et que notre religion « devienne
—————
¹) Histoire
générale et système comparé des
langues sémitiques, 5e
éd., p. 4. — Le fait que les Juifs
ne sont pas de purs Sémites, mais des demi-Syriens (comme je
l'exposerai tout à l'heure), n'est pas de nature à
modifier sensiblement ce jugement en ce qui les concerne.
²) De la part des peuples
sémitiques dans l'histoire de la
civilisation, p. 39.
440 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
de
moins en moins juive. » C'est donc un fait
indiscutable, le mélange implique ici, nécessairement,
dégénérescence :
dégénérescence du
Juif, dont le caractère est beaucoup trop étranger, trop
fixé, trop vigoureux pour que le sang germanique puisse
contribuer à le rafraîchir ou à l'ennoblir en
quelque manière; dégénérescence de
l'Européen qui, naturellement, ne peut que perdre au
croisement avec un type « inférieur » — je
préférerais dire : avec un type de constitution trop
différente. Mais pendant que s'effectue ce mélange, la
souche principale des Juifs purs et non adultérés
demeure, je le répète, parfaitement intacte. Lorsqu'au
début du dix-neuvième siècle Napoléon —
mécontent de ce que les Juifs persistaient malgré leur
émancipation dans un orgueilleux isolement, irrité de ce
qu'ils continuaient à sucer l'Alsace aux quatre veines par une
usure effrontée, bien que toutes les carrières leur
eussent été ouvertes — envoya un ultimatum au Conseil de
leurs Anciens et exigea leur fusion avec les autres nations, les
délégués des Juifs de France acceptèrent
tous les articles qui leur étaient notifiés, sauf un :
celui qui visait le mariage sans restriction avec les chrétiens.
Leurs filles, oui, elles pouvaient contracter mariage en dehors du
peuple d'Israël; leurs fils, non : et le dictateur de l'Europe dut
céder ¹). Telle est la loi digne d'admiration par laquelle
—————
¹) C'est dans la partie de notre ouvrage relative au
dix-neuvième siècle lui-même qu'il y aura lieu de
revenir sur ce fameux « Grand Sanhédrin » et sa
distinction casuistique entre les dispositions religieuses et les
dispositions politiques de la Loi mosaïque, distinction que
ne reconnaît ni la Thora ni le Talmud. — Antérieurement au
Grand Sanhédrin, Napoléon avait soumis au Conseil
d'État
l'examen de la législation concernant les Juifs et rendu un
décret suspendant pour un an l'exécution des jugements
rendus en faveur de prêteurs israélites dans les
départements du Haut et du Bas Rhin, ainsi que dans les
provinces rhénanes récemment conquises. Voici comment il
s'exprimait à ce sujet dans le préambule au décret
du 30 mai 1806 : « Sur le compte qui nous a été
rendu que,
dans plusieurs départements septentrionaux de notre empire,
certains Juifs n'exerçant d'autre profession que celle de
l'usure ont, par l'accumulation des intérêts les plus
immodéré, mis beaucoup de cultivateurs de ces pays
dans un grand état de détresse,
441 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
fut
fondé le judaïsme proprement dit. Sans doute, prise en son
acception la plus stricte, elle exclut tout mariage entre Juifs et
Non-Juifs; ainsi nous lisons, Deutéronome
VII, 3 : « Tu ne
donneras point tes filles à leurs fils, et tu ne prendras point
leurs filles pour tes fils »; mais en général c'est
la seconde prescription qui est seule accentuée, témoin
le passage de l'Exode (XXXIV,
16) où il est défendu aux
fils de prendre des filles étrangères, mais non aux
filles de
prendre des fils étrangers, et le chapitre XIII de
Néhémie
où figure bien la double
défense, mais où seule l'union du FILS
avec une femme
étrangère est qualifiée de
« péché contre notre Dieu ». Conception
parfaitement juste d'ailleurs. Par le mariage de la fille avec un
Goï, la pureté de la souche juive n'est en aucune
façon altérée et, de plus, cette race prend pied
dans le camp étranger; au contraire; le mariage du fils avec une
Goya a pour effet, selon l'énergique expression du livre
d'Esdras (IX, 2), de souiller
la semence de la race sainte en la
mêlant au sang d'autres peuples. L'adhésion de la Goya en
question au judaïsme n'y changerait rien : l'idée
même d'une telle adhésion est étrangère
à l'ancienne Loi — à bon droit, car il s'agit ici du fait
physique de la descendance — et la Loi nouvelle déclare tout
net,
avec une enviable sagacité : « Les prosélytes sont
aussi
nuisibles pour le judaïsme que les abcès pour le corps sain
» ¹). C'est ainsi que s'est conservée et que
—————
nous
avons pensé que nous devions venir au secours de ceux de
nos sujets qu'une avidité injuste aurait réduits à
ces fâcheuses extrémités. » Le Grand
Sanhédrin ordonna, comme loi religieuse, de ne faire
désormais aucune distinction, en matière de PRÊT
d'argent, entre coreligionnaires, et interdit l'USURE
même
avec les étrangers. — Un détail curieux, qui montre
avec quelle ardeur Napoléon désirait la fusion des
éléments juifs et non-juifs, c'est qu'il avait d'abord
exigé que sur trois mariages contractés par des Juifs il
y en eût désormais obligatoirement un avec un
conjoint chrétien — exigence qui ne fut pas maintenue (Cf. Th.
Reinach : Histoire des
Israélites, 3e éd. 1903,
p. 295
et suiv.)
¹) Du Talmud, d'après Dollinger : Vorträge I, 237; le Talmud
dit ailleurs que les prosélytes sont un « fardeau »
(voir Israelitische Religionslehre
du Juif Philippson, II, 189).
442 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
se
conserve encore aujourd'hui la pureté de la race juive :
des filles de la maison Rothschild ont épousé des barons,
des comtes, des ducs, des princes, elles n'ont point eu d'objection
à recevoir le baptême; mais jamais un fils n'a
épousé une Indo-Européenne, il s'exclurait ainsi
de la maison de ses pères et de la communauté de son
peuple ¹).
Ces considérations appartiendraient
proprement à une
autre partie du présent ouvrage. Si je les résume ici
rapidement, c'est qu'il m'importait de prévenir tout de suite,
et par la voie la plus courte, une objection qui ne manque jamais de se
produire dès que l'on soulève la « question juive
» : à savoir que cette question n'existe simplement pas —
d'où il suivrait que l'avènement des Juifs dans notre
histoire ne signifie rien du tout. D'autres parlent de religion,
prétendant qu'il ne s'agit en l'espèce que de
différences de cet ordre. Ils oublient qu'il n'y aurait pas de
religion juive s'il n'existait pas de nation juive. Mais cette nation
existe. La nomocratie (la domination de la Loi) unit les Juifs — si
dispersés qu'ils soient parmi les peuples du monde — en un
organisme solide, homogène, tout à fait politique, dans
lequel la communauté du sang atteste la communauté du
passé et garantit la communauté de l'avenir. Encore que
bien des éléments ne soient pas purement juifs au sens le
plus étroit du mot, la puissance de ce sang, jointe à
l'incomparable force de l'idée juive, est néanmoins
—————
¹) Pour se rendre compte à quel point la race juive est
encore
pure de nos jours, il faut consulter les résultats de la grande
enquête anthropologique à laquelle procéda Virchow
sur tous les écoliers de l'Allemagne. Ranke
écrit à ce sujet (Der
Mensch, 2e éd., II, 293):
«
Plus une race est pure, plus faible est le nombre des formes
métissées. À cet égard, c'est
assurément un
fait très important que le nombre le plus faible des
métis ait été trouvé chez les Juifs : ainsi
s'atteste, en opposition aux Germains parmi lesquels lis habitent, leur
volontaire isolement comme race.
» Les mensurations qui ont eu lieu
dès lors en Amérique ont permis de constater que,
là aussi, « la race juive s'est conservée
complètement pure (American
Anthropologist t. IV, cité
d'après la Politisch-Anthropologische
Revue 1904, mars, p. 1003).
443 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
si
grande que ces éléments étrangers ont
été dès longtemps assimilés : n'y
a-t-il pas —près de deux millénaires
d'écoulés depuis que les Juifs renoncèrent
à leur propos momentané de prosélytisme ? Sans
doute il faut distinguer, comme je l'ai fait au chapitre
précédent, entre Juifs d'extraction plus ou moins
noble :
mais ce qui relie entre eux les fragments disparates, c'est (sans
parler d'une fusion graduelle) l'existence et la persistance
opiniâtre de l'idée nationale. Cette idée nationale
culmine dans l'espoir inébranlable en la domination universelle
promise aux Juifs par Iahveh. De naïfs «
chrétiens-nés » (comme s'exprime Auerbach dans son
esquisse biographique de Spinoza) imaginent que les Juifs ont
abandonné cet espoir : ils se trompent fort ! car «
l'existence
du judaïsme a pour condition l'attachement à
l'espérance messianique », ainsi que l'écrivait, il
n'y a pas bien longtemps, un des plus modérés et des plus
libéraux d'entre eux ¹) : la religion juive tout
entière se fonde sur cet espoir. La foi du Juif en son Dieu, ce
que chez ce peuple on peut nommer « religion » (et ce qui a
droit à ce nom, en tant que source d'une moralité digne
de respect), est une partie de cette idée nationale; non
inversement. Soutenir qu'il y a une religion juive, mais qu'il n'existe
pas de nation juive, c'est déraisonner ²).
—————
¹) Skreinka : Entwickelungsgeschichte
der jüdischen Dogmen, p. 75.
²) Au congrès sioniste tenu à
Bâle en 1898, le Dr
Mandelstam, professeur à l'Université de Kiev,
déclara dans un discours qui fut «
l'événement »
de la séance du 29 août qu'il ne voulait pas de
l'assimilation des Juifs aux autres nationalités, mais qu'il
souhaitait au contraire les sauver « en tant que nation »,
car
les Juifs « ont une espérance commune que leur conscience
nationale a gardée à travers toute leur histoire »
(d'après le compte rendu d'un participant au Congrès,
dans Le Temps du 2 septembre
1898). Les journaux viennois des 30 et 31
juillet 1901 résument un discours que le Dr Leopold Kahn,
rabbin de Vienne, prononça au sujet du sionisme dans une salle
de l'école orthodoxe juive à Pressbourg; j'y recueille
cet aveu : « Le Juif ne se pourra jamais assimiler; il n'adoptera
jamais les mœurs et usages d'autres peuples. Le Juif reste Juif en
toutes circonstances. Toute assimilation n'est
444 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
L'avènement des Juifs dans l'histoire occidentale signifie
ainsi, sans contredit, l'accession d'un élément
particulier, entièrement différent de tous les peuples
européens et en quelque mesure opposé à eux; d'un
élément qui demeura essentiellement pareil à
lui-même, tandis que les nations de l'Europe traversaient les
phases de développement les plus diverses; qui dans le cours
d'une histoire souvent dure et cruelle n'eut jamais la faiblesse de
souscrire à des ouvertures de fraternité, mais — en
possession de son idée nationale, de son passé national,
de son avenir national — ressentit et ressent encore
aujourd'hui comme une souillure le contact avec d'autres
hommes; qui enfin, grâce à la sûreté d'un
instinct né de la puissante homogénéité du
sentiment national, réussit toujours à exercer sur les
autres une influence profonde, alors que las Juifs eux-mêmes
n'étaient jamais touchés qu'à fleur de peau par
les événements de notre évolution culturelle. Pour
caractériser du point de vue de l'Européen cette
situation extrêmement singulière, nous ne pouvons que
répéter avec Herder : le peuple des Juifs est, et
demeure, un peuple ÉTRANGER dans notre partie du
monde. Du point de
vue du Juif, cette constatation se formule un peu autrement; nous
avons vu ailleurs comment l'entendait le grand philosophe
libéral Philon : « Seuls les Israélites sont
—————
jamais
qu'extérieure, purement extérieure. » Paroles
mémorables ! Dans la Festschrift
zum 70. Geburtstage A. Berliner's, 1903, le Dr B. Felsenthal
publie une série de
Thèses juives au nombre
desquelles celle-ci, qu'il soutient
énergiquement et qui équivaut à dire que le
judaïsme
est UN PEUPLE, NON UNE RELIGION : « Le
judaïsme est une race
particulière et tout Juif est né au sein de cette race
»; elle constitue « un des peuples ethniquement les plus
purs qu'il y ait ». Felsenthal calcule que depuis Théodose
jusqu'à l'an 1800 « il n'y a peut-être pas 300
Non-Sémites qui aient été admis dans le peuple
juif
» et — fait caractéristique — il conteste aux
prosélytes le droit de se considérer comme des Juifs pur
sang. « Le peuple juif, la race juive, voilà la
donnée permanente, le substratum nécessaire, le noyau
substantiel; la religion juive est une accrescence à ce noyau,
un qualificatif — un accident, au sens philosophique du mot »
(cité d'après le tirage à part publié chez
Itzkowski à Berlin).
445 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
des
hommes au sens véritable de ce mot » ¹). Ce que le
Juif profère ici dans le mode intolérant de son orgueil
de race, c'est exactement la même chose qu'exprime en termes
aimables notre grand Goethe, quand il conteste — si loin qu'on la
recule — la communauté d'origine du Juif et de
l'Indo-Européen : « Nous ne disputerons en aucune
façon au peuple élu l'honneur de descendre d'Adam. Mais
nous autres, nous avons certainement d'autres aïeux »
²).
LE « PEUPLE ÉTRANGER »
De ces considérations résulte pour
nous le droit et le devoir d'envisager le Juif comme un
élément particulier, et proprement
étranger dans notre vie. Extérieurement, il a
hérité cela même que nous avons
hérité; intérieurement, il a hérité
un esprit foncièrement différent du nôtre. Un seul
trait suffit pour nous faire apercevoir l'abîme béant qui
sépare une âme de l'autre et pour en évoquer au
regard de notre conscience l'effrayante profondeur : nous constatons
que la figure du Christ apparaît au Juif dénuée de
toute signification ! Je ne parle pas, naturellement, du sens qu'y peut
attacher une pieuse orthodoxie. Mais qui ne se rappelle, par exemple,
les merveilleuses paroles d'un Diderot sur le Crucifié et
l'émotion de ce libre penseur devant l'image divine qu'il
présente à l'homme dans l'instant de sa plus vive
douleur : « Quelle profonde sagesse il y a dans ce que l'aveugle
philosophie appelle la folie de la croix ! Dans l'état où
j'étais, de quoi m'aurait servi l'image d'un législateur
heureux et comblé de gloire ? Je voyais l'innocent, le
flanc percé, le front couronné d'épines, les mains
et les pieds percés de clous, et expirant dans les souffrances;
et je me disais : voilà mon Dieu, et j'ose me plaindre ! »
Eh bien, j'ai scruté une bibliothèque entière de
livres juifs dans l'espoir d'y
—————
¹) Se reporter ch. III
à la rubrique « Religion », où
je cite Philon d'après Graetz.
²) Eckermann's
Gespräche, 7 octobre 1828. Ainsi avait déjà
opiné Giordano Bruno, qui tenait que les Juifs seuls
descendaient d'Adam et Eve, tandis que les autres hommes
provenaient d'une race beaucoup plus ancienne (cf. Lo spaccio della bestia trionfante).
446 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
trouver quelque chose
d'analogue — non pas, certes ! la foi en la
divinité de Jésus-Christ, non pas la conception de la
délivrance, mais le sentiment tout humain de la signification
qui réside dans ce fait d'un Sauveur souffrant; mon espoir a
été déçu. Un Juif qui éprouve ce
sentiment cesse par là même d'être un Juif, il
devient un négateur du judaïsme. Alors que nous trouvons
dans le Coran même
quelque pressentiment au moins de l'importance
du Christ et les marques d'un profond respect devant cette apparition,
un Juif cultivé, un Juif éminent du dix-neuvième
siècle le désigne ainsi : « la nouvelle-naissance avec le masque de mort
», cause de blessures nouvelles et douloureuses
pour le peuple juif; c'est tout ce qu'il
voit en lui ¹). Et le spectacle de la croix l'incite à nous
assurer que « les Juifs n'ont nul besoin de cet
ébranlement convulsif pour leur amélioration
intérieure », sur quoi il ajoute : « notamment pas
dans les
classes moyennes des citadins. » Sa compréhension
n'atteint
pas plus loin. Dans un écrit du Juif espagnol Mose de Leon
²)
réédité en 1880, Jésus-Christ est
qualifié de « chien
mort, enseveli dans un tas de fumier ». Durant les dix
dernières années du dix-neuvième
siècle ont été réédités
également (en langue hébraïque, s'entend) plusieurs
passages du Talmud longtemps omis pour cause de censure, dans lesquels
le Christ est livré au mépris et à la haine comme
« fou », « magicien », « athée
», «
idolâtre », «chien », « bâtard
»,
« enfant de luxure », « fils de putain », etc.,
et
où son auguste mère n'est pas mieux traitée
³). On
le voit :
—————
¹) Graetz : Volkstümliche
Geschichte der Juden I, 591.
²) L'éditeur et peut-être l'auteur du Zohar qui devint,
comme on sait, le bréviaire de la Cabbale.
³) voir Laible : Jesus Christus
im Talmud, p. 2 et suiv. (nº 10 des
écrite de l'Institutum Judaicum de Berlin; on trouve en
appendice les textes hébraïques originaux). Ce savant tout
à fait impartial, et bien disposé pour les Juifs, note :
« La haine et le mépris des Juifs s'attaquèrent
toujours en
première ligne à la personne de Jésus
lui-même » (p. 25). « L'animosité des Juifs
contre
Jésus est un fait établi; seulement ils veulent la donner
le moins possible en spectacle » (p. 3). Laible voit même
dans
cette haine de Jésus « le trait le plus national du
judaïsme »
447 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
nous
ne faisons assurément pas tort aux Juifs en disant que la
figure du Christ leur demeure simplement inintelligible et qu'elle leur
est un sujet de scandale. Bien qu'issue en apparence de leur milieu,
elle incarne néanmoins la négation de tout ce qui
constitue leur être — et à cet égard les Juifs font
preuve d'un sens beaucoup plus fin que nous. Si je signale ce profond
abîme qui nous sépare d'eux, ce n'est pas pour transporter
la question sur le terrain dangereux du parti pris religieux : mais il
me semble que la comparaison de deux sortes de sensibilités si
radicalement différentes est nécessaire pour nous faire
mesurer la profondeur de cet abîme et pour nous préserver
ailleurs, quand nous constaterons d'apparents rapprochements, d'oublier
la séparation de fait.
Mais une autre considération encore s'impose,
dès lors
que nous prenons conscience de cette séparation. Le Juif ne nous
comprend pas, c'est certain; pouvons-nous espérer le comprendre
et lui rendre justice ? Peut-être, s'il est vrai du moins que
nous lui soyons supérieurs en fait, spirituellement et
moralement, comme Renan l'affirmait dans le passage que j'ai
cité de lui tout à l'heure, et comme d'autres savants,
plus dignes encore de crédit, l'ont soutenu également
¹).
Mais en ce cas nous devrions juger le Juif du haut de notre
supériorité, non pas du point de vue de la haine et de la
superstition, et bien moins encore au nom du malentendu dans lequel nos
professeurs de religion barbotent depuis deux mille ans ainsi que dans
un marécage. Prêter au Juif des pensées qu'il n'a
jamais pensées, le révérer comme le por-
—————
(p. 86); les Juifs, dit-il,
« furent saisis à l'approche
du christianisme d'une fureur et d'une haine qui confinaient à la
démence » (p. 72). Aujourd'hui encore, un Juif croyant ne
doit ni proférer ni écrire le nom du Christ (p. 3 et 32);
les cryptonymes les plus usités sont « LE
bâtard »,
ou « LE fils de putain », ou «
LE pendu », souvent aussi «
Balaam ».
¹) Voir notamment le passage
célèbre de l'Indische
Altertumskunde de Lassen, où le grand orientaliste
exprime et
motive sa conviction que la race indo-européenne est «
plus
hautement et plus complètement douée » et qu'en
elle seule s'est établi « l'harmonieux équilibre de
toutes les forces psychiques ».
448 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
teur
des intuitions religieuses les plus grandioses — alors qu'elles
lui demeurent plus étrangères peut-être qu'à
aucune autre sorte d'hommes et qu'on en découvre tout au plus
quelques traces éparses dans la conscience de ses
prophètes isolés, d'où elles jaillissent en cri de
révolte contre la dureté de cœur de ce peuple — puis le
condamner pour être aujourd'hui si différent de ce qu'il
devrait être d'après ces fables; c'est là,
une
injustice manifeste. Et ce n'est pas seulement une injustice, c'est une
erreur propre à égarer de la manière la plus
fâcheuse le sentiment public. Car en raison du rôle que
nous avons gratuitement imputé au Juif dans notre vie
religieuse, sa tête nous apparaît nimbée de gloire,
et alors nous nous indignons de ne pas rencontrer un saint sous cette
auréole postiche. Nous attendons de lui bien autre chose que de
nous, simples enfants du paganisme ! Et cependant le témoignage
du Juif sur le Juif est si peu fait pour encourager cette attente, que
tout noble trait qui nous le semble contredire, que toute explication
découverte à des crimes juifs, nous devient un sujet de
nous réjouir sincèrement. Iahveh, par exemple, ne se
lasse pas de déclarer : « Je vois que ce peuple est un
peuple au col roide » ¹) et Jérémie donne de
la
complexion morale du dit peuple une description si montée en
couleur que M. Édouard Drumont ne pourrait faire mieux : «
Tout
frère cherche à supplanter son frère et tout ami
va calomniant son ami; chacun dupe l'autre et nul ne dit la
vérité; ils exercent leur langue à mentir, ils
s'étudient à faire le mal » ²); rien
d'étonnant que Jérémie résume dans ce mot :
« tas de perfides ! » son impression des gens qu'il nous
peint de la sorte; rien d'étonnant qu'il ne connaisse plus qu'un
désir : « Ah ! si j'avais au désert une cabane de
voyageurs, j'abandonnerais mon peuple et je m'en éloignerais !
» Nous sommes donc seuls responsables de l'incroyable ignorance
qui règne parmi nous quant à la
—————
¹) Exode XXXII, 9;
XXXIV, 9; Deutéronome
IX, 13, etc.
²) IX, 4
et 5.
449 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
nature
des Juifs. Jamais peuple ne donna de sa personnalité une
image aussi achevée et aussi sincère que celle que nous
a laissée l'Hébreu dans sa Bible, et cette image est
encore complétée, quoique en un style plus terne, par le
Talmud (pour autant du moins que j'en peux juger sur des fragments).
Aussi, sans nous dissimuler combien il nous est difficile — issus
d'autres « aïeux » — de porter un jugement
équitable sur le peuple « asiatique, étranger
à notre partie du monde », il nous faut reconnaître
que les Juifs ont fait tout ce qui dépendait d'eux poux
renseigner à leur sujet l'observateur exempt d'opinions
préconçues : et c'est là une circonstance qui nous
permet d'espérer que nous arriverons à distinguer les
tendances essentielles de leur être. — À vrai dire, les
événements qui se passent sous nos yeux pourraient
suffire à nous instruire. Est-il possible de lire
quotidiennement les journaux sans apprendre à connaître la
mentalité juive, le goût juif, la morale juive, les buts
juifs ? Une ou deux années des Archives
israélites nous
renseigneraient mieux que toute une bibliothèque
antisémite, et non pas seulement sur les traits de
caractère les moins plaisants des Juifs, mais aussi sur leurs
qualités excellentes. Pourtant je ne veux pas mêler le
présent à l'objet de ce chapitre. Afin d'évaluer
en toute connaissance de cause l'importance qui appartint au Juif
durant le dix-neuvième siècle, comme cohéritier et
collaborateur, nous devons avant tout concevoir clairement ce qu'il
EST. De ce qu'est un homme par nature suit avec une
rigoureuse
nécessité ce qu'il fera en des conditions données.
Le philosophe dit : operari sequitur
esse; et le proverbe, plus
gracieusement : la plus belle fille du monde ne peut donner que ce
qu'elle a.
APERÇU HISTORIQUE À VOL D'OISEAU
L'histoire pure ne saurait ici nous mener promptement ni
sûrement au but; et ce n'est d'ailleurs pas ma tâche
d'offrir au lecteur une histoire des Juifs. Dans ce chapitre pas plus
que dans les autres je ne me soucie de faire
œuvre de copiste. Chacun sait assez quand et comment les Juifs
sont entrés dans l'histoire occidentale : d'abord par la Dias-
450 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
pora,
ensuite par la dispersion proprement dite. Leur sort changeant
dans les divers pays et aux diverses époques est bien connu
aussi : il est vrai qu'à cet égard on sait beaucoup de
choses qui sont le contraire de la vérité, et qu'on en
ignore beaucoup qu'il serait urgent de savoir. Mais assurément
je n'ai besoin d'apprendre à personne qu'au cours des premiers
siècles chrétiens les Juifs jouèrent un rôle
important, bien que parfois restreint dans d'étroites limites.
Dès le début de la période visigothique ils
avaient su se créer, comme marchants d'esclaves et
prêteurs d'argent, influence et pouvoir. S'ils ne devinrent pas
partout, comme chez les Maures espagnols, de puissants ministres
d'État
qui peuplaient de « la foule de leurs frères » —
à l'exemple de Mardochée — les postes les plus fructueux,
s'ils ne se haussèrent pas toujours, comme dans l'Espagne
catholique, jusqu'à la dignité d'évêque et
d'archevêque ¹), leur influence n'en fut pas moins toujours
et
partout considérable. Dès le XIIIme
siècle les
princes de Babenberg donnaient à leurs successeurs l'exemple de
faire administrer par des Juifs les finances du pays et de
décerner des titres honorifiques à ces administrateurs
²); le grand pape Innocent III confiait â des Juifs des
charges
—————
¹) Voir l'ouvrage du Juif David Mocatta paru en anglais et traduit
en
allemand par Kayserling (1878) sous ce titre : Die Juden in Spanien und
Portugal, où l'auteur raconte comment, en Espagne,
«
vécurent des générations et des
générations de CRYPTOJUIFS
mêlés à
toutes les classes de la société, occupant des situations
de toutes
sortes dans l'État
et EN PARTICULIER EN L'ÉGLISE ». — Au
chap. XI de
sa Bible in Spain, George
Borrow évoque la figure
mystérieuse du Juif Abarbenel qui l'entretient d'un
archevêque de sa race, lequel « ne pouvait oublier ce qu'il
avait appris à révérer en son enfance ». —
«
Avez-vous des raisons, demande Borrow, de supposer qu'il y ait beaucoup
des vôtres dans le clergé ? » — « De le
supposer, non, mais
de le savoir », répond Abarbenel. Et il ajoute: « Il
y a
une fête particulière de l'année où quatre
dignitaires de l'Église ne manquent pas de me rendre visite. Et
alors,
une fois les cérémonies accomplies, en
sécurité derrière les portes closes, ils
s'assoient par terre et maudissent. » Cet entretien a lieu en
1836.
²) Graetz : op.
cit. II, 563.
451 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
importantes
de sa cour ¹); les chevaliers de France « ne
pouvaient partir pour la Croisade qu'en empruntant aux Juifs ou en leur
brocantant des objets de valeur » ²); Rodolphe de Habsbourg
favorisa les
Juifs de toutes manières, les revendiqua comme serfs « de
sa chambre impériale » et, en les soustrayant à la
juridiction commune, rendit fort difficile de faire recevoir une
plainte contre un Juif ³); bref, ce que j'appelle
l'avènement
des Juifs dans notre histoire européenne n'a point cessé
de se faire sentir à toute époque et en tout lieu.
Quelqu'un qui étudierait l'histoire dans le seul dessein de
démêler exactement l'influence juive serait conduit, si je
ne m'abuse, à des résultats inattendus. Sans
enquête détaillée, nous ne pouvons identifier
nettement et incontestablement cette influence que là où
les Juifs étaient en nombre supérieur. Au IIme
siècle, par exemple, ils forment la majorité de la
population dans l'île de Chypre; ils décident d'y fonder
un État national et procèdent, à cette fin,
d'après la méthode qui nous est connue par l'Ancien
Testament : ils massacrent à jour dit tous les autres habitants
— soit 240,000; et, pour que l'État insulaire ne demeure pas
sans base
continentale, — ils massacrent pareillement les 220,000 habitants non
juifs de la Ville de Cyrène 4). En
Espagne, ils tendent au même but avec plus de prudence, mais avec
d'autant plus
d'opiniâtreté. C'est précisément sous le
règne du roi visigoth qui les avait comblés de bienfaits
qu'ils appellent leurs frères de race, les Arabes d'Afrique :
sans haine, uniquement parce qu'ils y voient leur profit, ils
trahissent leur noble protecteur; et en effet, sous les califes, ils
obtiennent une participation de plus en plus grande au gouvernement.
« Ils con-
—————
¹) Israel Abrahams : Jewish
Life in the Middle Ages.
²) André Réville : Les paysans au moyen-âge
(1896), p. 3.
³) Voir entre autres Realis : Die Juden und die Judenstadt in Wien
(1846), p. 18 etc.
4) Mommsen : Römische Geschichte V. 543.
452 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
centrèrent
entièrement dans leurs mains les forces
spirituelles aussi bien que les matérielles »,
écrit Heman,
historien tout à fait judéophile : d'où il
résulta que, spirituellement aussi bien que
matériellement, le florissant État mauresque courut
à sa ruine, mais rien n'était plus
indifférent aux Juifs, qui, entre temps, avaient pris solidement
pied dans l'État chrétien des Espagnols appelé
à
remplacer l'État mauresque. « La richesse mobilière
du
pays résidait toute en leurs mains; les biens-fonds
passèrent de plus en plus dans les mêmes mains grâce
à l'usure, et par l'achat des propriétés de la
noblesse endettée. Depuis le poste de secrétaire
d'État
et celui de ministre des finances, toutes les fonctions qui avaient
trait aux impôts ou aux affaires d'argent étaient tenues
par des Juifs. L'Aragon presque tout entier était engagé
à leurs usuriers. Dans les villes, ils formaient la
majorité de la population possédante » ¹). Et
pourtant, ici pas plus qu'ailleurs, ils ne se montrent tout à
fait avisés. Ils avaient employé leur puissance à
s'assurer des privilèges de toute sorte — ainsi, par exemple,
le serment d'un seul Juif faisait foi pour établir le
bien-fondé d'une poursuite pour dette intentée à
un chrétien (comme, au reste, dans l'archiduché
d'Autriche
et en bien d'autres lieux), tandis que le témoignage d'un
chrétien contre un Juif ne valait rien en justice, etc., etc. —
mais ils abusèrent si démesurément de ces
privilèges que le peuple finit par se soulever. Sans doute en
eût-il été de même en Allemagne, si
l'Église et des hommes d'État perspicaces n'eussent
prévenu le mal
pendant qu'il était temps. Charlemagne avait fait venir d'Italie
des Juifs pour l'administration de ses finances; ceux-ci ne
tardèrent pas à s'acquérir, comme fermiers de
l'impôt, et richesses et influence, dont ils se servirent pour
assurer à
—————
¹) Heman : Die historische
Weltstellung der Juden (1882), p. 24 et
suiv. — Cf. l'exposé autrement nuancé, mais absolument
concordant quant aux faits, de Graetz dans sa Volkstümliche Geschichte
der Juden II, 344 et suiv.
453 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
leur
nation d'Importants avantages : privilèges de commerce,
réduction des peines édictées pour les crimes,
etc.; on alla jusqu'à obliger la population de transférer
au dimanche ses marchés, parce que le samedi, jour où
elle avait coutume de les tenir, était désagréable
aux Juifs à cause de leur Sabbat; il était alors de bon
ton de fréquenter les synagogues ! Mais en Allemagne la
réaction se produisit assez vite, et vigoureusement; et ce ne
fut pas, comme la plupart des historiens l'exposant, par l'effet des
excitations du clergé — de tels phénomènes ne
constituent que l'enveloppe, non la substance de l'histoire — ce fut en
première ligne parce que le Germain est né industriel et
marchand, aussi bien qu'il est né guerrier : dès que ces
instincts se furent éveillés en lui grâce à
la formation des villes, il lut dans le jeu de son concurrent
déloyal et, plein d'indignation, il en exigea
l'éloignement. On pourrait de la sorte — si tel était
l'objet de ce chapitre — noter le flux et le reflux de l'influence
juive jusqu'à notre temps, jusqu'à ce dix-neuvième
siècle où toutes les guerres apparaissent si
singulièrement connexes aux opérations de la finance
juive, témoin la campagne de Russie et le rôle de
spectateur de Nathan Rothschild à la bataille de Waterloo,
témoin la participation de MM. Bleichröder, du
côté allemand, et Alphonse Rothschild, du
côté français, aux négociations de paix de
l'année 1871, témoin la Commune en laquelle tout homme
clairvoyant a reconnu, dès le début, une machination
judéo-napoléonienne.
CONSENSUS INGENIORUM
Cette influence politico-sociale des Juifs a
été
appréciée de façon fort diverse, mais les plus
grands politiques de tous les temps s'accordent à la juger
néfaste. Cicéron par exemple (qui, s'il ne peut passer
pour un politique de premier ordre, n'en est pas moins un homme
d'État
expérimenté), Cicéron trahit une véritable
terreur des Juifs. Quand une action juridique touche leurs
intérêts, il parle si bas que les juges seuls l'entendent,
car il sait, dit-il, comment les Juifs se soutiennent entre eux et
comment ils s'entendent à perdre l'homme qui s'oppose à
leurs manœuvres. Contre des Grecs,
454 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
contre
des Romains, contre les plus puissants de ses contemporains,
il lance d'une voix tonnante les plus graves accusations; mais,
s'agissant des Juifs, il conseille la prudence, il redoute leur force
occulte et mystérieuse, il glisse aussi vite que possible sur
« cette capitale du soupçon et de la calomnie :
Jérusalem. » Ainsi opine un Cicéron sous le
consulat
d'un Jules César ! ¹) L'empereur Tibère, que maint
historien nous représente comme le souverain le plus capable
qu'ait possédé l'Imperium, reconnaissait dans
l'immigration des Juifs (antérieurement donc, ici encore,
à la destruction de Jérusalem) un péril NATIONAL;
Frédéric II, le Hohenstaufe, sans nul
doute un des hommes les plus géniaux qui aient porté la
couronne et tenu l'épée, un monarque d'esprit plus
libéral qu'aucun de ceux qui régnèrent au
dix-neuvième siècle, un admirateur enthousiaste du
Levant,
un généreux patron des savants hébreux, estimait
néanmoins qu'il y avait lieu (contrairement aux habitudes de
l'époque) d'exclure de toutes fonctions publiques les Juifs, et
il faisait remarquer le danger auquel on s'expose en leur confiant un
pouvoir quelconque, dont ils abusent dès qu'ils le
détiennent; c'est exactement ce que devait enseigner l'autre
grand Frédéric II, le Hohenzollern, qui octroya toutes
les libertés hormis une seule : celle des Juifs; c'est à
peu près ce que déclara au Landtag, alors qu'il pouvait
encore s'exprimer ouvertement (1847), le prince de Bismarck; et le
grand historien Mommsen parle du judaïsme comme d'un «
État
dans l'État ». — Pour ce qui concerne spécialement
l'influence sociale, je me contenterai d'invoquer deux sages et justes
témoins, de qui l'opinion n'a rien qui la puisse rendre suspecte
aux Juifs, Herder et Goethe. Le premier dépose : « Un
ministère dans lequel un Juif a la haute main, un ménage
dans lequel un Juif tient les clefs de la garde-robe ou les comptes de
la maison, un département ou un commissariat dans lequel les
Juifs mènent les affaires capitales.... sont des
—————
¹) Voir la Défense de
Lucius Flaccus, § XXVIII.
455 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
marais
pontins qu'il n'y a pas moyen de dessécher »; et il
considère que la présence d'une quantité
indéterminée de Juifs est si
délétère pour un État européen qu'on
ne
saurait, en l'espèce, « se laisser conduire par des
principes généraux de philanthropie », mais qu'il
s'agit là d'une question d'État et que chaque État
a le devoir
de déterminer « combien de membres de ce peuple
étranger peuvent être tolérés sans dommage
pour les indigènes » ¹ ). Goethe va davantage au fond
des choses : « Comment concéderions-nous au Juif la
participation à la culture supérieure dont il
désavoue l'origine et la provenance ? » Et il est
transporté de colère — d'une « colère
passionnée » — lors de la promulgation de la loi (1823)
qui
autorise le mariage entre Juifs et Allemands; il prophétise
qu'elle aura « les pires et les plus criants effets »,
notamment
« l'extinction de tous sentiments moraux », enfin il
dénonce dans cette « indécente niaiserie »
l'action corruptrice de l'« omnipotent Rothschild »
²).
Goethe et Herder sont donc exactement du même avis que le grand
Hohenstaufe, que le grand Hohenzollern, et que tous les grands hommes
avant ou après eux : sans faire tendancieusement,
superstitieusement, grief au peuple juif de son originalité
propre, ils le jugent un danger réel pour NOTRE
civilisation et
pour NOTRE culture : ils ne lui accorderaient pas une
participation
active à cette civilisation et à cette culture, dont il
désavoue le principe même. Sur un tel consensus ingeniorum
on ne peut passer purement et simplement à l'ordre du jour. Car
à tous ces jugements mûrement pesés, que
dictent aux esprits les plus éminents leur expérience et
leur perspicacité, on n'oppose rien, en fin de compte, que les
phrases creuses des « droits de l'homme » — un galimatias
parlementaire ³).
—————
¹) Adrastea : Bekehrung der
Juden.
²) Wilhelm
Meister's Wanderjahre l. III, ch. II, et Conversation avec
Müller du 23 septembre 1823.
³) J'ai borné à dessein mes
citations, d'ailleurs
destinées originairement aux seuls lecteurs de langue allemande.
Mais je ne saurais passer
456 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
PRINCES
ET NOBLES
Il est certain d'autre part, et bien digne
d'attention, que la
responsabilité encourue par les Juifs dans mainte sinistre
—————
outre
sans invoquer le grand VOLTAIRE et protester par la
même
occasion contre la fable, trop généralement
accréditée, suivant laquelle il aurait jugé
favorablement, et du point de vue qui inspire les platitudes
humanitaires chères à notre temps, l'influence des Juifs
sur notre culture. Il est vraiment étonnant que des Juifs d'une
culture aussi étendue qu'un James Darmesteter soulignent le nom
de Voltaire (Peuple juif, 2e
éd., p. 17) comme celui de
l'instigateur spirituel de leur émancipation. C'est le contraire
qui est vrai; Voltaire conseille maintes fois de renvoyer les Juifs en
Palestine. Comme il appartient aux auteurs que je connais le mieux, je
ne crois pas m'avancer beaucoup en disant que je pourrais lui emprunter
des centaines de citations extrêmement agressives contre les
Juifs. Dans son article du Dictionnaire
philosophique (fin de la 1re
section), il dit : « Vous ne trouverez dans les Juifs qu'un
peuple
ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice
à la plus détestable superstition et à la plus
invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui
les enrichissent. » Dans Dieu
et les hommes (ch. X), il appelle les
Juifs « la plus haïssable et la plus honteuse des petites
nations ». Je crois qu'on n'en peut pas demander davantage pour
s'éclairer sur son opinion ! Mais cette opinion mérite
d'autant plus considération que Voltaire s'est occupé
très spécialement de l'histoire juive dans des
écrits nombreux et considérables — si spécialement
qu'aujourd'hui ce prétendu « dilettante superficiel
» est
cité par des savants de premier ordre, comme Wellhausen.
Prêtons-lui donc quelque attention quand il écrit
(Essai sur les mœurs, ch.
XLII) : « La nation juive ose
étaler une haine irréconciliable contre toutes les
nations, elle se révolte contre tous ses maîtres; toujours
superstitieuse, toujours avide du bien d'autrui, toujours barbare —
rampante dans le malheur, et insolente dans la
prospérité. » Touchant les aptitudes mentales des
Juifs,
son jugement est bref et tranchant : « Les Juifs n'ont jamais
rien inventé », assure-t-il (La défense de mon oncle, ch.
VII); et dans l'Essai sur les Mœurs
il expose, durant plusieurs
chapitres, que les Juifs, toujours à l'école des autres
nations, ne leur ont jamais rien enseigné; même leur
musique, si généralement louée, lui est
intolérable : « Retournez en Judée le plus
tôt que
vous pourrez.... vous y exécuteriez à plaisir dans votre
détestable jargon votre détestable musique » (6me
lettre du Dictionnaire).
Ailleurs il explique la singulière
stérilité intellectuelle des Juifs par leur passion sans
mesure pour l'argent : « l'argent fut l'objet de leur conduite
dans tous
les temps » (Dieu et les hommes,
XXIX). Il se moque d'eux en
d'innombrables passages, par exemple dans Zadig (ch. X) où
l'Hébreu remercie Dieu de lui avoir donné le moyen de
tromper un Arabe; la plus mordante satire qui existe du judaïsme
est, sans
457 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
aventure
historique, dans la déchéance de maint peuple
héroïque et vigoureux, pèse plus lourdement encore
sur ces Européens qui n'ont cessé, pour de
méprisables motifs, de solliciter, de protéger,
d'encourager l'activité dissolvante des Juifs : et ces
Européens, ce sont au premier chef les princes et la noblesse,
et ils ont persisté dans leur attitude depuis le 1er
siècle de notre ère jusqu'à l'heure où
j'écris. Que l'on considère l'histoire de n'importe quel
peuple européen, et l'on entendra s'élever partout contre
les Juifs — dès l'instant qu'ils se sentent en nombre et en
force — des plaintes amères montant du peuple, de la classe
marchande, du cercle des savants, des poètes, des voyants de
toute sorte, et toujours et partout ce seront les princes et la
noblesse qui couvriront l'accusé : les princes, parce qu'ils ont
besoin d'ar-
—————
contredit,
l'écrit intitulé Un
Chrétien contre six
Juifs. Encore Voltaire gardait-il, dans tous ces textes
destinés
à la publicité; certains ménagements; si l'on veut
connaître son opinion sans aucune réserve, il faut voir,
par exemple, sa lettre au chevalier de Lisle du 15 décembre 1773
(écrite donc vers la fin de sa vie, non pas dans la chaleur de
la jeunesse) : « Que ces déprépucés
d'Israël
se disent de la tribu de Nephthali ou d'Issachar, cela est fort peu
important; ils n'en sont pas moins les plus grands gueux qui aient
jamais souillé la face du globe ! » On le voit : le
véhément libre penseur n'est pas plus tendre pour les
Juifs que n'importe quel prélat fanatique. Il s'en distingue
tout au plus par cette restriction, qui revient souvent en
manière de post-scriptum au bas de ses plus violentes diatribes
: « Il ne faut pourtant pas les brûler. » Et puis il
y
a encore cette différence que l'homme qui s'exprime avec cette
sévérité est essentiellement humain,
tolérant et cultivé. Comment expliquer, de la part de ce
libre et libéral esprit, un jugement à ce point sans
pitié et qui, par son outrance, contraste
défavorablement avec les citations que j'ai empruntées
à des penseurs allemands ? C'est ici que nos contemporains
pourraient s'instruire, s'il voulaient ! Car on voit que l'instinct
d'égalitarisme révolutionnaire ne procède pas de
l'amour de la justice ni du respect de l'individualité, et, en
poursuivant la déduction, on arrive à cette conclusion :
ce n'est pas d'un principe que naît la compréhension, ce
n'est pas d'une philanthropie abstraite et générale que
résulte la possibilité de vivre côte à
côte dignement et pacifiquement; mais pour être justes
envers l'âme étrangère et les
intérêts étrangers, il faut que nous reconnaissions
franchement, sans ambages et sans scrupules, ce qui les sépare
de notre propre âme et de nos propres intérêts.
458 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
gent
pour leurs guerres; la noblesse, parce qu'elle mène
une vie désordonnée. Il faut lire dans Edmond Burke
¹)
comment Guillaume le Conquérant, quand il jugeait insuffisant le
rendement de la taille et d'une quantité d'autres impôts
oppressifs, confisquait les billets souscrits aux Juifs par leurs
débiteurs ou se les faisait livrer pour un prix dérisoire
: or presque toute la noblesse anglo-normande du XIme
siècle
était dans les mains des usuriers juifs, et le roi devenait
ainsi le créancier — un créancier sans pitié — de
ses sujets les plus considérables; en revanche, il
étendait sa protection sur les Juifs et leur conférait
des privilèges de tout genre. Cet exemple peut tenir lieu de
milliers et de milliers d'autres ²). Si donc les Juifs ont
exercé
une grande influence, ce qu'on a trop sujet de déplorer au point
de vue historique, c'est grâce à la complicité de
ces deux éléments qui tout ensemble — bassement, on peut
le dire — les persécutent et les exploitent. Cela continue ainsi
jusqu'au dix-neuvième siècle : dès avant la
Révolution française, Mirabeau est en étroit
contact avec les Juifs ³); Talleyrand, dans la Consti-
—————
¹) An Abridgment of English
History, l. III, ch. 2.
²) Le célèbre économiste
Dr W. Cunningham, dans son ouvrage intitulé The Growth of English industry and
commerce during the early and middle ages (3e
éd. 1896, p. 201), compare l'activité des Juifs dans
l'Angleterre du Xe siècle à une
éponge absorbant
toute la substance du pays et rendant impossible son
développement économique. Un point intéressant
mis en lumière par Cunningham, c'est que, dès ces temps
anciens, la législation s'efforce d'induire les Juifs à
adopter des professions honorables et vise leur fusion avec le reste de
la population, mais sans aucun succès.
³) Touchant l'action exercée sur
Mirabeau par « les
représentantes avisées de la juiverie » (comme dit
Gentz)
et par les sociétés secrètes essentiellement
juives auxquelles il est affilié, voir non seulement Graetz
(Volkst. Gesch. der Juden III,
600 et sq.), mais surtout l'abbé
Lémann : L'entrée des
Juifs dans la société
française, l. III, ch. 7. En sa qualité de Juif
converti,
cet auteur comprend ce que d'autres ne comprenaient pas, et en
même temps il dit ce que taisent les auteurs juifs. On ne saurait
exagérer, en ce qui concerne Mirabeau, l'importance de ce fait
qu'il fut dès sa jeunesse débiteur des Juifs pour la plus
grande partie de ses dettes (souligné par Carlyle : Essay on
Mirabeau).
459 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
tuante,
réclame leur émancipation complète contre
l'avis des représentants des classes bourgeoises;
Napoléon les couvre quand commencent, après bien peu
d'années, d'affluer des demandes de protection contre le
péril juif, adressées de toutes les parties de la France
à son gouvernement, et encore que lui-même se fût
écrié au Conseil d'État, lors de la discussion du
rapport
Molé sur les Juifs d'Alsace : « Ces Juifs sont des
sauterelles et des chenilles qui dévorent ma France ! » —
c'est qu'il a besoin de leur argent; le prince Dalberg, sans souci du
défi qu'il porte à tous les bourgeois de Francfort, vend
pour un million de florins aux Juifs francfortois leur plein droit
de bourgeoisie (1811); les Hardenberg et les Metternich se
laissent circonvenir au Congrès de Vienne par la banque
Rothschild et, malgré le suffrage unanime des mandataires de
tous les États de la Confédération, ils
soutiennent
l'avantage des Juifs contre l'avantage des Allemands : leur
volonté prévaut si bien que les deux États les
plus
conservateurs (représentés par eux) s'avisent les
premiers d'élever à la noblesse héréditaire
ces membres du peuple « étranger, asiatique » qui
s'étaient acquis une fortune prodigieuse durant les
années d'universelle détresse, et de leur octroyer une
récompense que n'avaient jamais obtenue des Juifs simplement
honorables et méritoires ¹). Si donc les Juifs ont
été pour nous de fâcheux voisins, il n'est que
juste de reconnaître qu'ils ont agi conformément à
la nature de leurs instincts et de leurs dons, nous offrant du
même coup un exemple vraiment admirable de fidélité
envers eux-mêmes, envers leur propre nation, envers la foi de
leurs pères : les tentateurs et les traîtres, ce ne furent
jamais eux, mais bien nous. De tous temps — et il en est encore de
même aujourd'hui — nous nous sommes faits
—————
¹) C'est d'ailleurs une vieille habitude des princes, et qui ne
profite
pas qu'aux Juifs. Martin Luther la signale déjà : «
Les
princes font pendre les voleurs qui ont dérobé un florin,
ou un demi, et ils négocient avec ceux qui pillent tout le monde
et volent plus que tous les autres » (Von Kaufhandlung und Wucher).
460 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
criminellement
les suppôts des Juifs; c'est nous qui,
délibérément, nous sommes rendus coupables de
trahison envers ce que le plus misérable habitant du ghetto
tient pour sacré, envers la pureté du sang
hérité — et il en est ainsi aujourd'hui plus que jamais.
Seule l'Église chrétienne, entre toutes las puissances
à
l'œuvre, paraît avoir agi, en somme, avec justice et avec
sagesse (abstraction faite, naturellement, de ces évêques
qui furent proprement des princes séculiers, et aussi de
quelques papes). L'Église a tenu les Juifs en bride, elle les a
traités comme des étrangers, mais en les
préservant des persécutions. Toute persécution en
apparence « ecclésiastique », a sa cause
réelle
dans une situation économique devenue intolérable :
l`Espagne nous en fournirait l'exemple le plus probant.
Peut-être n'est-il pas inutile — maintenant que
l'irréconciliable hostilité des Juifs, en s'attaquant
à chaque manifestation de la foi chrétienne, a
réussi à égarer si complètement l'opinion
publique — de rappeler que le dernier acte de l'Assemblée
préparatoire du premier Sanhédrin convoqué de
notre temps (le Grand Sanhédrin de l'an 1807) fut une
déclaration spontanée de gratitude à l'adresse du
clergé des différentes Églises chrétiennes
pour
la protection accordée aux Juifs par ces Églises dans le
cours des siècles ¹).
—————
¹) Diogène Tama : Collection
des actes de l'Assemblée des
Israélites de France et du royaume d'Italie (Paris 1807,
p.
327, 328; l'auteur, un Juif, était secrétaire du
délégué des Juifs des Bouches-du-Rhône, M.
Costantini). Après un exposé des motifs, le document en
question s'achève ainsi : « Les députés
israélites arrêtent : que l'expression de ces sentiments
sera consignée dans le procès-verbal de ce jour pour
qu'elle demeure à jamais comme un témoignage authentique
de la
gratitude des Israélites de cette assemblée pour les
bienfaits que les générations qui les ont
précédés ont reçus des
ecclésiastiques des divers pays d'Europe. » C'est M. Isaac
Samuel Avigdor, délégué des Juifs des
Alpes-Maritimes, qui présenta la motion; Tama ajoute que
l'Assemblée applaudit son discours et décida qu'il serait
inséré in extenso
dans le procès-verbal de la
séance. — Les historiens juifs actuels ne disent pas un mot de
cette importante manifestation. Bédarride, dans Les Juifs
461 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CONTACT
INTIME
Mais assez de ces échappées sommaires
sur
l'aventure de notre destinée collective. Elles suffisent
pour nous faire apercevoir que « l'avènement des Juifs
» dans l'histoire européenne depuis le 1er
siècle a
exercé sur son cours une influence qui n'est pas
négligeable et qui est assurément funeste en bien des
sens. Mais cela ne nous apprend pas grand'chose encore sur le Juif
lui-même. De ce que l'Indien de l'Amérique du Nord est en
train de périr au contact de l'Indo-Européen, il ne suit
pas nécessairement que celui-ci soit un homme mauvais et
néfaste; et du fait que le Juif nous est utile ou dommageable,
on ne saurait tirer, sans autre, un jugement valable sur sa nature.
D'ailleurs le Juif n'entretient pas seulement, depuis dix-neuf
siècles, des rapports EXTÉRIEURS avec
notre culture, en
qualité d'hôte plus ou moins bienvenu; il a pris avec elle
un contact INTIME. Kant remarque très justement
que la
conservation du judaïsme est en première ligne l'œuvre du
christianisme ¹). C'est du milieu juif, sinon de la race juive et
de
l'esprit juif, qu'est issu Jésus-Christ et que sont sortis les
premiers représentants de la religion chrétienne.
L'histoire juive, les conceptions juives, la pensée et la
fiction juives sont devenues des éléments importants de
notre vie psychique. Il n'y a pas moyen de faire entièrement le
départ entre ce qui n'implique qu'un frottement superficiel et
ce qui va jusqu'à la pénétration
intérieure. Si nous n'avions pas solennellement élu le
Juif pour notre père spirituel, il se serait aussi peu
acclimaté chez nous que le Sarrasin ou que ces autres
débris de peuplades semi-sémitiques qui n'ont
réussi à sauver leur vie — mais non leur
individualité — qu'au prix de leur absorption sans
réserve dans les nations de l'Europe méridionale. Or le
Juif s'attesta invulnérable; en dépit des bûchers
dressés de temps en temps à son inten-
—————
en France (1859), où
pourtant il se donne l'apparence d'exposer
les faits d'après les documents officiels, imite à cet
égard le silence de Graetz; il en est de même, sous toutes
les rubriques que l'on y a consultées à ce sujet, de la
Jewish Encyclopedia, (1911).
¹) Die
Religion, dans la note générale à la 3e
section.
462 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
tion,
le seul fait qu'il avait crucifié Jésus-Christ
l'ornait à nos yeux d'une sorte de majesté terrifiante;
et tandis que, paré de ce nimbe, il fascinait le peuple, les
savants et les saints étudiaient jour et nuit les livres des
Hébreux : sous le coup de sentences empruntées à
des pâtres juifs, comme Amos et Michée, tombèrent
les monuments d'un art tel que le monde n'en devait plus revoir jamais;
et la science fut vouée au mépris par les sarcasmes de
prêtres juifs; l'Olympe et le Walhalla se
dépeuplèrent parue que les Juifs le voulaient ainsi;
Iahveh, qui avait dit aux Israélites : « Vous êtes
mon peuple et je suis votre Dieu », Iahveh devint le Dieu des
Indo-Européens; ce furent les Juifs qui nous enseignèrent
la funeste doctrine de l'intolérance religieuse absolue. Mais en
même temps nous leur dûmes de grands et sublimes
élans psychiques; à l'école des prophètes
nous nous instruisîmes d'une morale si âpre et si pure
qu'elle n'a pas sa pareille au monde, sinon sur le sol lointain des
Indes; enfin, nous apprîmes à connaître une foi si
vive et si vivifiante en une puissance divine supérieure, que
notre âme en fut transformée et en reçut une
orientation nouvelle. Car si Jésus fut le grand architecte qui
posa les fondements, c'est aux Juifs que nous empruntâmes
l'architecture. Isaïe, Jérémie, les Psalmistes
furent et
sont encore des forces efficaces dans notre vie intérieure.
QUI EST LE JUIF ?
Or aujourd'hui, tandis que ce contact intime
commence à devenir
plus faible, le frottement superficiel va sans cesse augmentant, et
nous ne pouvons plus nous soustraire au voisinage du Juif : il ne nous
suffit plus, dès lors, de savoir que tous les hommes
éminents et libres, depuis Tibère jusqu'à
Bismarck, ont considéré sa présence parmi nous
comme un danger politique et social; il faut encore que nous soyons
à même de nous former un jugement précis,
fondé sur la connaissance de faits positifs, et d'agir en
conséquence. On a publié des « catéchismes
antisémites », dans lesquels sont assemblées des
centaines de citations empruntées à des hommes connus;
mais, outre que beaucoup de ces propos,
463 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
détachés
de leur contexte, ne constituent pas un
résumé tout à fait loyal de l'opinion
exprimée par les auteurs, et que beaucoup aussi
témoignent de préjugés aveugles ou d'ignorance
manifeste, mieux vaut certes nous faire notre propre opinion que
d'accepter sans contrôle celle d'autrui. Pour nous faire cette
opinion, j'estime indispensable de partir d'un point de vue plus
élevé que celui de la simple considération
politique; et je ne sais pas, à cet effet, de terrain plus
favorable que celui de l'histoire : non pas toutefois l'histoire
moderne, qui est nôtre — car nous y serions juge et partie, —
mais l'histoire de la genèse du peuple juif. Les documents
surabondent; au dix-neuvième siècle justement, de
nombreux savants (en Allemagne surtout, mais aussi en France, en
Hollande, en Angleterre et en Amérique) les ont soumis à
la critique, datés, classés, scrutés de toute
manière, et, s'il reste beaucoup à faire, ce qui est fait
nous permet déjà de déchiffrer en ses grandes
lignes une des pages les plus étonnantes de l'histoire humaine.
Ce Juif qui nous apparaît si éternellement
immuable, si « constant », comme dit Goethe, il est
néanmoins DEVENU ce qu'il est, il l'est devenu
lentement et
même « artificiellement ». Et sans doute cessera-t-il
un jour d'ÊTRE, comme tout ce qui DEVINT.
Cela
déjà nous l'approche, humainement parlant. Ce
qu'est un « Sémite », nul ne peut le dire. La
science, voici quelque cent ans, croyait le savoir : les Sémites
étaient les enfants de Sem; maintenant la réponse est
toujours plus indéterminée; on s'était
flatté que le critère linguistique serait décisif
: grave erreur ! Le concept de « Sémite » n'en reste
pas moins indispensable; on y recourt pour marquer la connexité
des phénomènes historiques très divers dont il
embrasse le multiple complex, mais on ne peut pas tracer de
démarcation qui le circonscrive rigoureusement : à la
périphérie, cette représentation ethnographique se
confond avec d'autres. Somme toute, le « Sémite »
comme l'« Aryen », en tant que nom et que notion d'une
certaine race primitive, fait songer à ces jetons qui facilitent
les
calculs, mais qu'an aurait bien tort de prendre
464 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
pour
bon argent. Ce qui, en revanche, constitue ici le bon argent, ce
sont ces individualités nationales données empiriquement,
formées historiquement, tels par exemple les Juifs. La race
n'est pas un phénomène primitif, elle est produite :
physiologiquement, par mélange de sangs caractéristique,
suivi d'endogénie; psychiquement, par l'influence qu'exercent
sur
cette structure particulière, spécifique, physiologique,
des circonstances historico-géographiques longtemps agissantes
¹).
Si donc nous voulons demander au Juif (et c'est, je pense, l'objet
principal de ce chapitre) : qui es-tu ? il convient que nous
recherchions d'abord si cette individualité, qui porte une
empreinte tellement nette, ne procède pas d'un mélange de
sang, et puis —- en cas de résultat affirmatif — comment
l'âme à nulle autre pareille qui est provenue de ce
mélange s'est spécialisée de plus en plus au fur
et à mesure de son développement. Ce processus, c'est
chez le Juif précisément qu'on peut le suivre mieux que
chez toute autre sorte d'homme; car l'histoire nationale juive tout
entière consiste en une élimination perpétuelle;
le caractère du peuple juif va s'individualisant, s'accusant, se
simplifiant sans cesse, jusqu'à ce qu'enfin, de tout
l'être, il ne reste guère que le squelette. Le fruit
longuement mûri se dépouille de son enveloppe
duvetée et colorée, de sa chair savoureuse, car celles-ci
sont attaquées du dehors par une maladie qui
les pollue et les ronge : seul subsiste le noyau
pétrifié,
contracté, stérilisé, mais qui n'en défie
que mieux l'épreuve du temps. Toutefois, je le
répète, il n'en a pas toujours été ainsi.
Ce qui a passé des livres sacrés des Hébreux dans
la religion chrétienne ne date pas de cet âge
sénile du « judaïsme » proprement dit, mais en
partie de la jeunesse du peuple « israélite »,
beaucoup plus divers et plus imaginatif, en partie de la
virilité du Judéen, quand il vient à peine
—————
¹) Voir ch. IV le dernier paragraphe de la rubrique : « Les cinq
lois fondamentales » et, en ce qui concerne le Sémite,
voir un peu plus loin dans le présent chapitre, au sous-titre:
« Formation de l'Israélite ».
465 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
de
se séparer d'Israël et qu'il ne s'est pas encore
opposé orgueilleusement à toutes les nations de la terre.
Le Juif que nous connaissons et voyons à l'œuvre aujourd'hui
n'est devenu Juif que peu à peu : et cela non pas, comme
beaucoup se plaisent à l'affirmer mensongèrement, au
cours du moyen âge chrétien, mais au cours de sa propre et
autonome histoire, sur son sol national; le Juif s'est forgé
lui-même sa destinée; lui-même a fait de
Jérusalem le premier ghetto : il dressa la haute muraille qui
interdisait aux Goyim l'accès de la ville propre,
préservant de leur contact l'homme qui était né du
sang élu dans la foi véritable. Ni Jacob, ni
Salomon, ni Isaïe ne reconnaîtraient dans le rabbin Akiba,
subtil talmudiste, leur petit-fils, et encore moins leur arrière
petit-fils dans le baron Hirsch ou dans Barney Barnato, roi des
diamants ¹).
Essayons donc, en recourant à la plus grande
simplification
possible, de nous représenter nettement les traits essentiels de
cette âme ethnique si singulièrement conformée, et
qui apparaît toujours davantage unilatérale à
mesure que s'accuse plus fortement sa physionomie. Pas n'est besoin
pour cela d'érudition, car à la question « qui
es-tu ? » le Juif lui-même, ainsi que son aïeul
l'Israélite, donne de
—————
¹) Pour l'époque messianique le rêve des Juifs — des
Juifs
déjà constitués dans leur type, par
opposition aux Israélites beaucoup plus libéraux
des siècles antérieurs — était d'interdire
absolument l'accès de Jérusalem aux étrangers :
témoin Joël III,
17 (« et Jérusalem sera sainte et les
étrangers n'y passeront plus »). Ce prophète
très tardif (il date de l'époque hellénique) dit
encore que Dieu résidera dans Sion à jamais et ne
résidera nulle part ailleurs, en sorte que l'interdiction de
pénétrer à Jérusalem signifie pour tous les
peuples leur exclusion de la présence de Dieu : telle
était la tolérance des Juifs ! Aussi est-il logique, en
somme, que les rabbins refusent pour la plupart aux Non-Juifs toute
participation à un monde futur, ou ne les y tolèrent que
comme une foule méprisée (voir le traité Gittin :
fol. 57a du Talmud de Babylone;
et Weber : System der altsynagogalen
palestinischen Theologie, p. 372, d'après Laible). Ce
qui, par
contre, fait un effet comique, c'est la prétention des Juifs
actuels soutenant que leur religion est « la religion de
l'humanité ».
466 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
tous
temps la plus claire réponse. Pour bien l'entendre, nous ne
laisserons pas, cela va sans dire, de profiter de l'immense travail
accompli par les savants, d'Ewald à Wellhausen et à
Ramsay, de De Wette et de Reuss à Duhm et à Cheyne :
nous en tenant ici aux résultats généraux les
plus sûrs et ne considérant, pour ainsi parler, que le
total de la somme, comme il sied à un homme pratique qui, dans
le train du monde, a besoin d'asseoir son jugement sur des
données précises.
Deux remarques encore, touchant la méthode.
Comme il a
déjà été plus haut abondamment
question des Juifs (par exemple dans le chapitre sur le Christ) et que
ce thème nous occupera de nouveau par la suite, l'auteur se
bornera ici à l'objet propre de son enquête et renverra le
lecteur, pour maint développement, aux pages qui
précèdent ou qui suivent le présent chapitre. En
ce qui concerne les sources utilisées, l'auteur n'a pu
éviter de mettre à contribution, outre la Bible et
quelques écrivains juifs modernes sérieusement
étudiés, les ouvrages de nombreux savants non juifs :
pour la connaissance des prophètes et l'intelligence des
événements historiques, c'était chose
indispensable. Mais ces savants, même ceux d'entre eux qui
marquent les tendances les plus libérales, sont tous des hommes
portés à admirer le peuple juif — au moins dans sa figure
d'autrefois — et enclins à le considérer — en un sens
religieux quelconque — comme un peuple « élu ». Par
contre, aucun antisémite n'a été appelé en
témoignage, et cela délibérément, dans
l'intérêt de la démonstration.
—————
PLAN DE L'ENQUÊTE
La science a fort éclairé, en
ces dernières années, un objet qui me paraît
d'extrême importance :
l'ANTHROPOGÉNIE des Israélites, ou
l'histoire de la
formation physique de cette particulière race nationale. Sans
doute, il y a ici comme ailleurs un passé qui restera
éternellement inaccessible à notre exploration; sans
doute aussi, beaucoup des choses que devinent d'audacieux
archéologues — pour les avoir,
467 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
sinon
vues de leurs yeux, du moins effleurées des antennes da
leur instinct merveilleusement exercé — seront rectifiées
en plus d'un cas par de nouvelles enquêtes et de futures
découvertes. Mais point ne nous importe ici, où nous
n'avons affaire qu'aux résultats essentiels et
définitivement acquis à la science, lesquels se peuvent
formuler en disant : premièrement, que le peuple
israélite
représente le produit de croisements multiples — et non pas de
croisements entre types parents (ce qui est le cas des anciens Grecs ou
des Anglais actuels), mais entre types tout à fait divergents
au point de vue physique et moral; deuxièmement, que le sang qui
peut être dit « sémitique » (si tant est que
ce
concept expédient doive garder un sens) ne constitue qu'à
peine la moitié du mélange. À ces données
qu'ont
établies avec certitude, grâce au concours qu'elles se
sont mutuellement prêté, l'anthropologie anatomique exacte
et la recherche historique, s'en ajoute une troisième, due au
travail critique de l'archéologie biblique. En faisant la
lumière sur la chronologie si compliquée des
écrits de l'Ancien Testament, qui datent des siècles les
plus divers et qui ont été assemblés
arbitrairement, quoique non sans but ni sans méthode,
l'archéologie et la critique bibliques nous apprennent que le
«
Juif » proprement dit ne saurait être identifié
avec l'Israélite au sens plus étendu du mot; que
déjà lors de l'établissement en Palestine la
maison de Juda se distinguait à plusieurs égards, par la
composition du sang et la nature des aptitudes, de la maison de Joseph
(comprenant les autres tribus); que par rapport au Joséphite le
Judéen se trouvait dans une situation de dépendance
spirituelle, et qu'il ne commença qu'à une époque
relativement très tardive, après sa séparation
violente d'avec ses frères, à suivre ses propres voies,
les voies qui le conduisirent au « judaïsme », les
voies qui bientôt l'isolèrent du monde entier par la
pratique de l'endogénie érigée en principe
religieux. Le Juif peut être appelé un Israélite,
en ce sens qu'il est un rejeton de cette famille; l'Israélite au
contraire, y compris celui de la tribu
468 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
de
Juda, ne fut d'abord aucunement juif, car le Juif ne commença
de se former qu'une fois les tribus du Nord — les plus robustes —
totalement anéanties par les Assyriens. Pour découvrir ce
qu'est le Juif, il faut donc nous enquérir préalablement
de ce qu'était l'Israélite, puis nous demander comment
l'Israélite de la tribu de Juda (et de Benjamin) DEVINT
le Juif
: et ici la plus grande prudence s'impose dans l'emploi de nos
sources. Ce n'est en effet QU'APRÈS la
captivité de
Babylone, et d'une manière tout artificielle, que fut
imprimé à la Bible (dans la mesure où elle
existait) le caractère spécifiquement judaïque :
cela
par l'introduction de livres entiers qui furent attribués
à
Moïse, cela par les interpolations et corrections que l'on peut
suivre souvent verset après verset, et qui substituèrent
tant bien que mal aux intuitions plus libres du vieil Israël
l'étroite conception du culte jérusalémite de
Iahveh, comme si ce culte eût existé dès l'origine
en vertu d'une institution divine. Mais si notre intelligence de la
genèse historique graduelle et parfaitement humaine du
caractère national juif a pu être ainsi obscurcie pour
longtemps, nous voyons clair aujourd'hui dans ce domaine
également, et nous enregistrons, ici encore, une acquisition
durable de l'enquête scientifique. Que telle ou telle phrase de
l'Hexateuque, actuellement attribuée à la version «
élohiste », soit reconnue « iahviste » par la
critique de demain ou attribuée par elle à l'ultime
« rédacteur »; qu'une exégèse plus
avertie transfère au « second Isaïe » tel ou
tel
propos qu'à cette heure, nous supposons émaner du premier
— ces choses ont leur importance, mais elles ne changeront rien
à ce fait désormais certain : que le judaïsme
proprement dit, avec sa foi d'essence particulière en Iahveh et
son exclusive domination de la Loi sacerdotale, est le résultat
d'un enchaînement historique démontrable et singulier au
plus haut degré, dans lequel s'atteste l'intervention
systématique de quelques personnalités individuelles
conscientes du but où elles tendent inflexiblement.
Voilà donc trois faits capitaux pour la
connaissance de
469 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
l'âme
juive; il ne convient pas qu'une minorité savante en
soit seule instruite, il faut qu'ils s'incorporent à la
conscience de tout homme cultivé. Je les résume sous une
forme plus précise :
1º Le peuple israélite est provenu du
croisement de types
humains qui diffèrent entièrement entre eux.
2º L'élément sémitique
peut être moralement
le plus vigoureux, mais physiquement il n'a contribué que pour
une moitié à peine à la composition de la
nouvelle individualité ethnique; on ne saurait dès lors
appeler sommairement « Sémites » les
Israélites,
et la participation de plusieurs types humains différents
à la formation de la race israélite exige une analyse
quantitative et qualitative.
3º Le JUIF proprement
dit ne s'est formé que peu à peu
au cours des siècles, par une différenciation physique
graduelle d'avec le reste de la famille israélite et par une
évolution mentale progressive qui a consisté dans le
développement exclusif de certaines facultés et dans le
systématique étiolement de certaines autres;
le Juif n'est pas le résultat d'une vie nationale normale, il
est en quelque sorte un produit artificiel engendré par une
caste de prêtres qui, avec l'aide de souverains étrangers,
imposa au peuple récalcitrant une législation sacerdotale
et une foi sacerdotale.
Ainsi se dessine le plan de l'exposé qui va
suivre.
J'interrogerai d'abord l'histoire et l'anthropologie afin d'apprendre
QUELLES SONT LES RACES dont est provenue la race nouvelle
appelée israélite et souche de la race juive; puis,
considérant ces différents types humains qui ont
participé à la formation du Juif, j'essaierai de
déterminer par l'analyse l'importance relative de leur
contribution physique et surtout morale, en accordant naturellement
une attention particulière au sens que revêt chez eux la
RELIGION, car la base du judaïsme est la foi qui
lui est propre,
et nous ne saurions juger avec équité le Juif soit dans
l'histoire, soit dans son rôle actuel parmi nous, si nous
n'acquérions une notion absolument claire de sa religion; enfin
je m'efforcerai de montrer
470 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
comment
le JUDAÏSME SPÉCIFIQUE se fonda et
s'affermit dans son originalité distinctive et incomparable. Si
j'y
réussis, l'objet de ce chapitre, tel que je l'ai défini
plus haut, serait atteint : car la race juive, si plus tard il lui
advint parfois de s'annexer bien des éléments
étrangers, n'en est pas moins demeurée, en somme, pure
comme nulle autre; et la nation juive a été, dès
le début, de sorte essentiellement « idéale
»,
c'est-à-dire qu'elle a consisté dans la foi à une
certaine idée nationale, non dans la possession d'un État
libre
qui lui appartînt ni dans la communauté de la vie sociale
et de l'activité sur son sol, et cette idée est la
même aujourd'hui qu'il y a deux mille ans. Race et idéal :
ce sont là les deux facteurs constituant la personnalité
de l'homme, ce sont eux qui répondent à la question
« qui es-tu ? ».
FORMATION DE L'ISRAÉLITE
Les Israélites ¹) sont provenus du
croisement de trois (peut-être même de quatre) types
humains différents : le type sémitique, le type syrien
(ou plus
exactement : hittite) et le type indo-Européen (encore se
peut-il qu'un autre sang ait aussi coulé dans les veines de
leurs aïeux : celui de la race touranienne, ou
suméro-akkadienne, voire ouralo-altaïque, peu importent les
noms qui désignent en somme une seule et même chose).
Pour que le lecteur se rende compte comment ce
mélange s'est
effectué, il faut que je trace d'abord une rapide esquisse
historique : elle n'a pour but que de lui remettre en mémoire
quelques faits plus ou moins connus de tous, et de le préparer
à suivre sans effort la genèse de la race juive.
Si le concept de « Sémite » —
pour autant qu'il postule
l'existence d'une race pure et autonome dès
l'origine des
—————
¹) Et non pas eux seulement, mais aussi leurs parents de race, les
Ammonites, les Moabites et les Édomites, qui forment
avec eux la famille des HÉBREUX, nom que trop
souvent l'on
réserve à tort aux seuls Israélites ou même
aux Juifs seuls (voir Wellhausen : Israelitische
und jüdische
Geschichte, 3e éd., p. 7);
à la même famille
appartiennent également les Madianites et les Ismaélites
(Maspero : Histoire ancienne,
éd. 1895, II, 65).
471 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
choses,
telle en quelque sorte qu'une création spéciale
de Dieu — est assurément une simple construction de l'esprit, il
bénéficie néanmoins d'un avantage qui fait
défaut à cet autre concept : « l'Aryen ». En
effet, à cette heure même, sous nos yeux, vit un peuple
qui incarne à l'état pur et sans alliage le type
supposé du Sémite primitif; ce peuple, c'est le
Bédouin des déserts de l'Arabie ¹). Laissons le
fantôme du Sémite primitif et tenons-nous-en au
Bédouin en chair et en os. On admet, et l'on a de bonnes raisons
d'admettre, qu'il se produisait déjà, plusieurs milliers
d'années avant le Christ, une émigration continue
d'hommes en tout pareils aux Bédouins d'aujourd'hui, qui
d'Arabie affluaient vers l'Est et vers le Nord jusqu'en
Mésopotamie. L'Arabie est saine, en sorte que sa population tend
à s'accroître; son sol est extrêmement pauvre, en
sorte qu'une partie de ses habitants doivent chercher ailleurs leur
subsistance. Il semble que ces exodes fussent parfois entrepris par de
grandes troupes armées : passé un certain degré,
l'excédent d'hommes à nourrir était jeté
hors de la patrie avec une force irrésistible, et ces hommes se
répandaient en conquérants dans les pays voisins; ou au
contraire, en d'autres cas, quelques clans franchissaient avec leurs
troupeaux, aussi pacifiquement que possible, la frontière qui
n'était nulle part très exactement
déterminée, et ils allaient de pâturage en
pâturage. S'ils ne tournaient pas bientôt dans la direction
de l'Ouest, comme faisaient beaucoup d'entre eux, il pouvait advenir
—————
¹) C'est un point sur lequel il semble que tous les auteurs
s'accordent. Je citerai plus loin Burckhardt. Je me borne ici
à invoquer l'autorité plus récente et
universellement reconnue de William Robertson Smith. Il écrit,
dans sa Religion of the Semites
(éd. 1894, p. 8) : « On peut
tenir pour certain que les Arabes du désert forment de temps
immémorial une race sans mélange » Il insiste,
d'autre part, sur l'erreur que l'on commet en étiquetant
sommairement « Sémites » quantité de peuples
très
divers comme les Babyloniens, les Phéniciens, etc., attendu que
seule la parenté des langues a pu être établie, et
que ces soi-disantes « nations sémitiques »
attestent un
sang fortement mélangé.
472 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
qu'ils
arrivassent jusqu'à l'Euphrate et peu à peu, en
suivant le fleuve, qu'ils remontassent plus loin vers le Nord. De la
méthode qui consistait à se débarrasser violemment
de l'excès de population, nous avons, durant les temps
historiques, de mémorables exemples (sous les Romains et
après Mahomet) ¹); et nous constatons l'œuvre d'une «
sémitisation » effectuée également par de
grandes masses, mais d'une manière plus pacifique, dans les
grands États civilisés entre le Tigre et l'Euphrate.
Là
où, comme dans l'Akkadie babylonienne, les Sémites se
trouvèrent en présence d'une culture constituée,
intense, et capable de se défendre, ils la submergèrent
en
s'y fondant, phénomène dont on peut maintenant suivre les
phases une à une pour la Babylonie ²). Par contre les Beni
Israël, simples pasteurs errant par petits groupes, devaient
s'abstenir avec soin de toute aventure guerrière pour vaquer
tranquillement à l'élève de leur bétail, et
d'ailleurs leur petit nombre leur ôtait toute chance de
réussir par la force ³). — Naturellement le récit
biblique relatif aux plus anciennes migrations de cette famille
bédouine ne nous offre qu'un reflet assez terne de très
vieilles
—————
¹) Le dernier exemple date de la fin du dix-neuvième
siècle où les Arabes, qui à toutes les
époques émigrèrent non seulement vers le Nord et
l'Est, mais aussi vers l'Ouest et le Sud, dévastèrent
complètement une grande partie de l'intérieur de
l'Afrique centrale.
D'immenses territoires, qui étaient encore cultivés dans
toute leur étendue par une population très dense en 1880,
furent changés en déserts (voir les livres de Stanley, de
Wissmann, de Hinde, etc., et le résumé succinct de cet
état de choses dans Ratzel : Völkerkunde,
2e éd. II,
430. Cf. aussi, dans mon chapitre sur le Droit romain, la 3e note
de la rubrique : « La
lutte contre les Sémites. »
²) Sur le type humain disparu des
Suméro-Akkadiens, qui furent
les créateurs de la grandiose culture babylonienne et dont
j'aurai sujet de reparler bientôt (p. 538 et
suiv. en note), voir
Hommel, Sayce, Budge, Maspero, King, qui nous renseignent aussi sur
leur graduelle « sémitisation ».
³) Pour compléter et justifier ce qui
suit, je ne saurais mieux
faire que de recommander la lecture du très intéressant
opuscule de Carl Steuernagel : Die
Einwanderung der israelitischen Stämme in Kanaan (Berlin
1901).
473 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
traditions
orales, et encore la pureté en est-elle maintes fois
altérée par des malentendus, des théories, des
intentions propres aux auteurs de la rédaction tard venue; mais
ce n'est pas une raison pour contester la justesse des indications
générales, d'autant que celles-ci ne contiennent rien
d'invraisemblable. Sans doute, tout est présenté en un
raccourci excessif : des familles entières sont fondues en une
seule personne (procédé sémitique constant et qui,
dit Wellhausen, « ne se rencontre que chez les Sémites
») ; tel aïeul du peuple élu est, en fait, une
localité dans le voisinage de laquelle les Israélites
séjournèrent, et le Pirée est souvent pris pour un
homme; tels mouvements qui requirent l'effort de bien des
générations sont accomplis par un individu. Le besoin de
simplifier ce qui est multiple, d'instantanéiser ce qui est
successif, est un besoin inné du peuple aussi bien que de ce
créateur conscient qui s'appelle le poète. Ainsi, par
exemple, la Bible fait voyager Abraham — alors que celui-ci est
déjà un homme marié — du pays d'Our, sur le cours
inférieur de l'Euphrate, jusque dans la Mésopotamie
septentrionale au pied du massif des montagnes arméniennes,
où il s'établit dans ce district de Paddan-Aram dont le
livre de la Genèse parle si souvent et qui est situé au
delà de l'Euphrate, entre ce fleuve et le Khabour, son affluent
de rive gauche : soit, d'Our à Paddan-Aram, une distance de 600
kilomètres en ligne droite, mais, en suivant la vallée
du fleuve et en utilisant les terrains de pâture, une distance
d'au moins 1500 kilomètres (voir ci-après la
carte);
là-dessus, ce même Abraham est censé se rendre plus
tard de Paddan-Aram, dans la direction du Sud-Ouest, au pays de Canaan,
gagner de là l'Égypte et finalement (car je ne tiens pas
compte
des pérégrinations de moindre importance) revenir
d'Égypte en Canaan : tout cela en compagnie de troupeaux si
nombreux
qu'il lui faut, pour trouver assez de pâturages, se
séparer de ses plus proches parents (Genèse XIII). Mais,
je le répète, malgré ses procédés
d'abréviation et de condensation, la vieille tradition
hébraïque recèle tout ce que nous
474 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
avons
besoin de savoir, notamment dans les passages où sa plus
ancienne version s'est conservée authentique, ainsi que la
critique se charge de le démontrer ¹). Nous en retenons que
la
famille de Bédouins en question a erré d'abord dans le
bassin de l'Euphrate méridional et a séjourné
longtemps aux environs de la ville d'Our. Cette ville, située au
sud du grand fleuve, formait l'extrême avant-poste de la
Chaldée. C'est là que les nomades prirent pour la
première fois contact avec la civilisation. Sans doute ces
pâtres ne purent-ils pénétrer sur son territoire
proprement dit, car des villes magnifiques; et de vastes cultures
supérieurement organisées occupaient chaque pouce du sol,
mais ils reçurent là des impressions et des leçons
inoubliables (sur lesquelles j'aurai à revenir); et ils
apprirent même des noms comme Abraham et Sarah, qu'ils devaient
plus tard transporter en hébreu moyennant quelqu'un de ces jeux
de mots dont ils font leurs délices (Genèse XVII, 1-6).
Puis, soit que la proximité d'un milieu si cultivé ait
fini par les incommoder, ou qu'une nouvelle irruption d'enfants du
désert les ait chassés de la place, ils
s'avancèrent toujours plus loin vers le Nord ²)
jusqu'à
ce qu'ils arrivassent dans le district peu peuplé de Paddan-Aram
³), où ils séjournèrent un temps
indéterminé,
—————
¹) Voir notamment Gunkel : Handkommentar
zur Genesis dont la 1re
édition, revisée dès lors, a paru en 1901.
²) La direction leur était prescrite;
ils n'en pouvaient, une
fois à Our, choisir d'autre, car pendant des centaines de
kilomètres le désert court parallèlement à
l'Euphrate, séparé de lui seulement par une
étroite bande de terrain arrosé; mais tout à coup,
sous le 35e parallèle exactement, le désert cesse et la SYRIE
s'ouvre à l'Ouest, au Sud et au Nord. Au Sud elle
s'étend jusqu'à l'Égypte, à l'Ouest
jusqu'à
la Méditerranée, au Nord jusqu'au Taurus. Actuellement
l'Euphrate marque sa frontière à l'Est, mais selon les
circonstances et les notions antiques elle embrassait, par delà
le moyen Euphrate, la Mésopotamie dans laquelle les enfants
d'Abraham séjournèrent durant des siècles.
³) Plus tard la Mésopotamie fut pendant
longtemps un pays
artificiellement arrosé et en conséquence richement
cultivé; mais antérieurement, c'était, tout comme
aujourd'hui, un pays pauvre où des pasteurs nomades pouvaient
seuls trouver de quoi subsister (cf. Maspero : Histoire ancienne I,
563).
475 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
mais
considérable — en tous cas plusieurs siècles.
Lorsque les pâturages de Mésopotamie ne suffirent plus
pour assurer la subsistance de l'association de familles
bédouines, vu l'accroissement de ses membres et celui de ses
bestiaux, une
Esquisse
topographique
partie quitta ce coin nord-oriental de la Syrie, Paddan-Aram, pour
gagner le coin sud-occidental confinant à l'Égypte,
Canaan,
où elle trouva un accueil hospitalier auprès d'un peuple
sédentaire et agriculteur, et reçut la permission de
paître ses troupeaux sur les montagnes. Mais la
Mésopotamie (Paddan-Aram) demeura longtemps dans la
mémoire des Abrahamides, elle y demeura comme le
476 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
souvenir
de leur vraie patrie; Iahveh même, parlant à
Abraham de Paddan-Aram, lui dit : « ton pays, ta patrie »
(Genèse XII, 1), et
l'Abraham mythique, longtemps après
s'être installé en Canaan, évoque encore avec
nostalgie son lointain « pays » et envoie des messagers
dans sa
« patrie » (Genèse
XXIV, 4 et 7) pour renouer avec
les parents qu'il y a laissés. Ainsi donc, même
après qu'ils se sont fixés en Canaan, et pendant ces
périodes considérables que figurent en raccourci les noms
pseudomythiques d'Isaac et de Jacob, les Abrahamides ne cessent
d'être toujours à moitié Mésopotamistes; il
y a d'un pays à l'autre, d'un groupe à l'autre,
va-et-vient perpétuel, et le rameau méridional a
conscience d'appartenir à une souche septentrionale ¹).
Mais le
moment vint où les Abrahamides durent poursuivre leur course
vers le Sud; dans les années de sécheresse, Canaan ne
leur offrait plus assez de pâturages, et peut-être aussi
avaient-ils incommodé les Cananéens en multipliant outre
mesure; ils émigrèrent donc, alors que régnait en
Égypte une dynastie bien disposée pour eux — les Hyksos
étaient à moitié sémites — et ils
s'établirent dans le pays de Goshen qui en dépendait,
entre la branche sébennytique du Nil et le désert. C'est
dès lors seulement, c'est par l'effet de leur séjour
prolongé en Égypte ²), que se rompirent les
relations entre les
membres de cette famille et les autres Hébreux, leurs parents,
dissé-
—————
¹) Wellhausen parle d'« un intervalle de plusieurs
siècles
» quand il indique la durée approximative de cette
période pendant laquelle eut lieu « l'expansion de ce
père : Jacob, en ce peuple : Israël » (Israelitische und jüdische Geschichte,
p. 11).
²) La Genèse
(ch. XV) assigne à ce séjour une
durée de quatre cents ans, ce qui naturellement ne doit pas
être pris à la lettre, mais indique un intervalle de temps
presque incalculable. Le nombre 40 était chez les Hébreux
l'expression d'une grande quantité indéterminée;
le nombre 400, a fortiori.
Suivant Renan, le séjour des
Israélites en Égypte n'aurait pas duré plus d'un
siècle; seule la famille des Joséphites (qui
peut-être ne
leur était pas très proche parente et qui était
fortement imprégnée de sang égyptien) y serait
demeurée très longtemps (Histoire
du Peuple
d'Israël, 13e éd., I, p.
112, 141-142).
477 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
minés
dans toute la Syrie; et par suite, lorsqu'ils reprirent
le chemin de la Palestine, les Israélites reconnurent bien
encore dans les Moabites, les Édomites et les autres
Hébreux des
parents éloignés, mais ils n'éprouvèrent
pour eux, au lieu de l'ancienne affection, que haine et mépris —
état d'âme qui trouve une expression délicieusement
naïve dans les généalogies de la Bible
d'après lesquelles certains de ces groupes doivent leur origine
à un inceste, d'autres sont issus de concubines, etc.
Nous ne pouvons parler proprement d'ISRAÉLITES,
au sens historique de ce mot, qu'à partir du moment où —
peuple très uni sinon très nombreux, et solidement
constitué — ils s'enfuient d'Égypte et rentrent en
conquérants dans le pays de Canaan, pour y former un État
qui
subira des destinées changeantes et la plupart du temps fort
tristes, mais qui néanmoins, et quoique placé comme le
reste de la Syrie entre l'enclume et le marteau, c'est-à-dire
entre les grandes puissances antagonistes, réussit à
subsister près de sept siècles comme royaume
indépendant. J'insiste à dessein sur le fait que ces
Israélites n'étaient pas très nombreux, car c'est
une circonstance importante au double point de vue historique et
anthropologique : par elle s'explique que la population
antérieurement
fixée en Canaan, et qui y résidait À
DEMEURE
(savoir un
composé de Hittites et d'Amorrhéens, ceux-ci
indo-européens) n'ait jamais été
exterminée complètement, et qu'elle ait continué
à former, qu'elle forme encore aujourd'hui, le stock
fondamental des habitants de cette contrée ¹). Les
mélanges de sang dont je vais entre-
—————
¹) Sayce : The races of the Old
Testament (2e éd., p. 76 et
113), écrit : « Le Romain chassa le Juif du pays que ses
pères avaient conquis, tandis que le Juif n'avait jamais
réussi à chasser les vrais possesseurs de Canaan.... Le
Juif
occupait Jérusalem et Hébron, ainsi que les villes et
villages des environs, mais il ne formait ailleurs (et même dans
la Judée proprement dite) qu'une fraction de la population. —
Dès que le Juif s'éloignait, par exemple lors de la
captivité de Babylone ou après la destruction de
Jérusalem par les Romains, la population indigène,
478 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
tenir
le lecteur, et qui avaient commencé dès la
première arrivée sur le sol syrien, persistèrent
conséquemment dans l'État autonome d'Israël,
c'est-à-dire en Palestine; ils ne cessèrent
qu'après la captivité de Babylone, et cela uniquement en
Judée, par l'effet d'une Loi nouvelle qui y mit un terme
soudain. Car si les Juifs se différencièrent plus tard,
comme unité ethnique, des autres Israélites, c'est que
les habitants de la Judée opposèrent enfin à ce
mélange continu l'obstacle volontaire que constituèrent
des lois énergiques (voir Esdras
IX et X).
Il va sans dire que le lecteur compléterait
avec profit cet
aperçu préliminaire par l'étude de quelque ouvrage
traitant à fond la matière historique dont je ne lui ai
offert qu'une rapide et très sommaire esquisse ¹); celle-ci
suffit néanmoins pour que je puisse maintenant entreprendre
d'exposer clairement en ses grandes lignes l'anthropogénie de
l'Israélite et de présenter sous sa forme la plus simple,
la plus propre à se graver dans la mémoire, un objet
d'apparence assez compliqué. Nous allons voir comment
l'émigrant du désert, qui est à l'origine un pur
Sémite, devient, par l'effet de croisements, d'abord un
Hébreu, ensuite un Israélite.
LE PUR SÉMITE
Nous avons pris pour point de départ, dans
notre esquisse
—————
délivrée
de son oppression, augmentait.... et parmi cette
population les colonies juives actuelles de Palestine sont aussi
étrangères que le sont, par exemple, les colonies
allemandes. »
¹) Il n'aura que l'embarras du choix entre
Wellhausen : Israelitische und
jüdische Geschichte, qui est concis et fort; Stade : Geschichte des Volkes Israel; ou
bien l'Histoire du peuple
d'Israël de
Renan, plus détaillée, plus littéraire aussi, et
l'Histoire ancienne des peuples de
l'Orient classique de Maspero, qui
nous donne la vue d'ensemble la plus vaste et la plus complète.
Je ne cite là que des livres relativement récents, dignes
entre tous de considération et de confiance, écrits par
de vrais savants, mais n'exigeant du lecteur aucune préparation
spéciale. Parmi les auteurs plus anciens, Duncker :
Geschichte des Altertums,
conserve sa valeur, même pour
l'histoire d'Israël; à certains égards il n'a pas
été dépassé.
479 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
historique,
une famille de Bédouins ¹). Notons tout de suite
le fait essentiel que voici : ce pur SÉMITE
qu'est à
l'origine l'émigrant des déserts de l'Arabie, c'est lui
qui constitue et constituera toujours la force d'impulsion, le principe
vital, l'âme de la nouvelle unité ethnique des
Israélites, à travers les multiples croisements dont elle
procédera. Si fort qu'au cours des âges aient
différé moralement et physiquement de cet aïeul
bédouin, de ce Bédouin-souche, ses descendants (et cela,
je le répète, non seulement par l'effet de leur
destinée, mais en raison de mixtions avec des types d'hommes
tout à fait divergents), il n'en est pas moins demeuré
à beaucoup d'égards, dans le bien comme dans le mal, le
spiritus rector de sa
postérité. Des deux ou trois
âmes qui habitèrent plus tard la poitrine des
Israélites, cette âme-là s'attesta la plus
impérieuse et la plus tenace. Mais il faut assurément
féliciter notre famille de Bédouins émigrants
d'avoir mélangé son sang, car les hautes
qualités des nomades sémitiques de type pur et non
adultéré ne survivent point, paraît-il, à un
changement dans la manière de vivre. Sayce, qui est un des
savants les plus judéophiles de ce temps,
—————
¹) Il est vrai que d'après des vues assez répandues
aujourd'hui le Sémite, et même son type le plus pur : le
Bédouin, serait de sa nature même le comble du
métis, le produit d'un croisement entre nègre et blanc !
Quand Gobineau avait soutenu cette thèse, voici quelque
soixante ans, elle l'avait exposé aux railleries, mais elle
passe aujourd'hui pour orthodoxe. Ranke la résume ainsi dans
sa Völkerkunde (II, 399)
: « Les Sémites appartiennent aux formes de
transition MULÂTRES entre les blancs et les
noirs. » Je crois toutefois
qu'en l'espèce il est prudent de réserver notre jugement.
Ce qui se passe sous nos yeux n'est vraiment pas de nature à
encourager l'hypothèse qu'un type humain apte à se fixer
et à résister immuablement aux assauts du temps soit
jamais issu de mulâtres; le sable mouvant n'est pas plus instable
que, précisément, cette sorte de bâtards : il
faudrait faire table rase de notre expérience et supposer qu'une
chose inconcevable, jamais encore observée, s'est produite dans
le cas du Bédouin. — Je renvoie le lecteur aux remarques du
professeur Auguste Forel touchant cet objet, citées dans mon ch.
IV (« Chaos ethnique ») sous la rubrique : « Autres
influences », seconde note.
480 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
écrit
: « Quand le Bédouin du désert adopte
la vie sédentaire, il réunit, en règle
générale, tous les vices du nomade à tous ceux du
paysan. Paresseux, perfide, cruel, cupide, lâche, les autres
peuples le tiennent à bon droit pour le rebut de
l'humanité » ¹). Heureusement pour eux, longtemps
avant de
devenir sédentaires, les Beni Israël s'étaient assez
abondamment croisés avec des Non-Sémites pour
échapper à un sort si fâcheux.
Cette famille bédouine originelle, nous
l'avons vue
séjourner d'abord assez longtemps au Sud de l'Euphrate, dans le
voisinage de la ville d'Our. Son sang s'est-il déjà
mélangé là ? On l'a soutenu. Et comme le fond de
la population de l'empire babylonien consistait présumablement
en Suméro-Akkadiens assez purs — car les Sémites
n'avaient fait qu'annexer cet État et sa haute civilisation,
mais ils
n'y accomplissaient ni le travail spirituel, ni le travail manuel
²) —
on a conjecturé que la souche abrahamide s'y était
enrichie de sang suméro-akkadien. La présence de noms
étrangers, comme celui d'Abraham (que portait chez les
Sumériens le légendaire fondateur d'Our et son premier
roi), a confirmé cette opinion, non moins que les bribes de
mythologie et de sagesse touraniennes ³) à moitié
digérées dont se composent les premiers chapitres de la
Genèse. Toutefois ces vues, rentrant dans le domaine de
l'hypothèse, ne sauraient pour l'instant être prises en
sérieuse considération. On ne peut même invoquer en
leur faveur la vraisemblance. Qui se fût soucié d'entrer
étroitement en rapports avec de
—————
¹) The races of the Old
Testament, p. 106.
²) Voir notamment Sayce : Assyria, p. 24 et suiv., et : Social Life
among the Assyrians and Babylonians. De même Winckler : Die
Völker Vorderasiens (1900), p. 8.
³) Le mot « touranien » est
échappé à ma
plume, parce que maints auteurs tiennent les Suméro-Akkadiens
pour des Touraniens (ou des membres du groupe ouralo-altaïque),
ainsi que je l'ai déjà indiqué; voir notamment
Hommel : Geschichte Babyloniens und
Assyriens, p. 125; 244 sq.
481 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
pauvres
pâtres touchant pour la première fois, et touchant
à peine, le seuil de la civilisation ? Le fait qu'ils
s'approprièrent ces quelques maigres notions cosmogoniques
retenues dans la Bible, s'explique assez par leur commerce avec
d'autres Hébreux : on sait aujourd'hui combien s'étaient
répandues la mythologie des Sumériens, de même que
leur science et leur culture (nous y avons part, actuellement encore,
par l'idée de la Création et de la Chute; nous en avons
hérité la division de la semaine et de l'année,
les bases de la géométrie, des principes juridiques,
etc.); on sait que l'Égyptien fut leur élève
¹); on sait
que le Sémite, incapable d'une pénétration
intellectuelle aussi profonde que l'Égyptien, s'était du
moins assimilé de ces éléments les portions qu'il
jugeait désirables et pratiquement utiles, longtemps avant
qu'eussent commencé les pérégrinations des Beni
Israël, et qu'il s'en était fait pour ainsi dire le
commis-voyageur à travers le monde. Le croisement avec les
Suméro-Akkadiens est, en soi, aussi improbable qu'il demeure
improuvé.
En revanche, nous foulons un terrain solide
dès l'instant que
les Abrahamides dirigent leurs pas vers le Nord et vers
l'Ouest. Car nous pénétrons ainsi au cœur de la Syrie,
pour ne plus la quitter sauf durant le séjour sur territoire
égyptien. Ici, en SYRIE, notre famille de
Bédouins, que
nous estimons purement sémitique jusqu'alors, s'est
transformée en se croisant; ici ses membres sont devenus HÉBREUX
par leur mélange avec un type d'homme tout
à fait différent, le type syrien, ainsi d'ailleurs qu'il
était advenu déjà et devait advenir encore de
mainte autre colonie bédouine. Plus tard eut lieu
l'émigration forcée d'une partie du clan de
Mésopotamie en Canaan (c'est-à-dire du coin nord-est de
la Syrie à son coin sud-ouest) et alors s'exercèrent des
influences d'une sorte analogue pour la formation de la race, mais
à
—————
¹) Voir Hommel : Der
babylonische Ursprung der aegyptischen Kultur
(1892).
482 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
un
degré plus décisif encore, et avec le concours
d'influences nouvelles. Ici, dans le pays de CANAAN, les
Hébreux du clan abrahamide se transformèrent petit
à petit en vrais Israélites. Et dans ce même
Canaan, après leur séjour en Égypte, les dits
Israélites, dont le nombre s'était accru entre temps,
rentrèrent en conquérants, pour y recevoir, avec le
nouvel appoint de sang étranger, une culture
étrangère qui fait de ces nomades des agriculteurs et des
citadins sédentaires.
Il faut donc distinguer deux sphères
d'influence
anthropogénitiques, exerçant leur action successivement
: une plus générale, donnée en grand par le fait
de l'entrée en Syrie et particulièrement par celui du
long séjour en Mésopotamie, sur laquelle nous ne
possédons pas d'informations historiques précises, mais
que l'état actuel de nos connaissances ethnographiques nous
autorise et nous oblige à postuler; une plus spéciale,
cananéenne, pour laquelle nous pouvons nous
référer au témoignage détaillé de la
Bible. ParIons d'abord de la première, de la plus
générale.
LE SYRIEN
Si l'on consulte un manuel de géographie ou
un
dictionnaire encyclopédique, on y trouvera cette affirmation que
la population actuelle de la Syrie est « en majeure partie
sémitique ». C'est une affirmation aussi fausse que celle
qu'on rencontre dans les mêmes ouvrages et d'après
laquelle les Arméniens seraient des « Aryens ».
Ici, comme si souvent ailleurs, l'erreur provient d'une confusion entre
la langue et la race; pour être logique, il faudrait soutenir que
les nègres des États-Unis sont des Anglo-Saxons.
L'anthropologie scientifique des dernières années a
établi de façon irréfutable, par des
enquêtes minutieuses qui ont porté sur une énorme
quantité de matériaux, les faits suivants : depuis les
plus anciens temps où atteignent les découvertes
préhistoriques, le fond de la population en Syrie est
constitué par un type humain qui diffère absolument, au
moral et au physique, du type sémitique, comme aussi de tout ce
que l'on a coutume de ranger sous le concept d' « Aryen » :
et non pas seulement la population de la Syrie, mais celle de toute
l'Asie Mineure
483 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
sensu proprio et du vaste
territoire que nous nommons aujourd'hui
Arménie. II y a des races chez lesquelles le besoin d'errer
perpétuellement est inné (tels les Bédouins, les
Lapons, etc.); il y en a d'autres qui possèdent une
extraordinaire force d'expansion (par exemple les Germains); le Syrien
au contraire, l'homme d'Asie Mineure, semble être
caractérisé toujours, et se caractérise encore
aujourd'hui, par l'attachement opiniâtre à son propre sol
et par l'invincible force de sa persistance physique. Le siège
de sa race est le carrefour des peuples, lui-même est presque
toujours en sous-ordre tandis que les grands de ce monde combattent
leurs combats sur son dos — et cependant il a survécu à
eux tous, et son sang a si étonnamment prévalu
qu'à cette heure le Sémite syrien mérite moins
le nom de Sémite pour sa race que pour sa langue, et que
l'Arménien, ce prétendu Aryen, qui est d'origine
phrygienne, n'a peut-être pas dix pour cent de sang
indo-européen dans les veines. En revanche, ce qu'on appelle
aujourd'hui le « Syrien » se distingue à peine de
l'Arménien ou du Juif, pour la raison que la race primitive par
laquelle ils sont liés tous les trois les identifie chaque jour
davantage. À cette souche humaine syriaque s'appliquent en une
éminente mesure ces vers du chœur dans la Fiancée de
Messine de Schiller :
«
Les conquérants étrangers viennent et passent;
Nous obéissons, mais nous
demeurons. »
Telle est la puissante influence
ethnique à laquelle resta
soumis durant de longs siècles — certainement plus d'un
millénaire — le peuple qui apparut plus tard dans l'histoire
comme peuple d'Israël : c'est là ce que j'ai appelé
la sphère d'influence générale, où se
transforme en un groupe d'« Hébreux » notre famille
de Bédouins purement sémitique. Qui dit Hébreux
dit, en effet, des bâtards de Sémites et de Syriens. Il
ne faut pas se représenter ce mélange comme si des
nomades pasteurs s'étaient croisés d'emblée avec
la race étrangère, mais bien plutôt de la
manière suivante : d'une part, les Abrahamides
trouvèrent en nombre assez
484 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
considérable
des métis plus ou moins
hébraïsés, par quoi s'effectua graduellement la
transition; d'autre part, ils se soumirent sans aucun doute les
aborigènes (comme le prouve la prévalence des langues
sémitiques : hébreu, araméen, etc.) et
engendrèrent avec leurs esclaves syriennes des fils et des
filles; plus tard (pendant les âges semi-historiques) nous les
voyons contracter volontairement des mariages avec les clans
indépendants du peuple étranger, et tout porte à
admettre que c'avait déjà été l'usage
depuis des siècles. De quelque façon d'ailleurs que l'on
imagine le processus du mélange, il est certain que ce
mélange s'effectua.
Pour pouvoir parler de ce type humain
différent, qui peuplait et
peuple encore la Syrie, il serait commode d'avoir un nom bien propre
à le désigner. Hommel, l'illustre et savant professeur de
Munich, l'appelle l'ALARODIEN ¹); il croit pouvoir
attribuer
à la race ainsi baptisée une extension
considérable, même dans l'Europe méridionale, et
prétend l'identifier avec les Ibères et les actuels
Basques. Mais un profane ne saurait se montrer trop prudent dans
l'emploi de pareilles hypothèses; qui sait si les Alarodiens
n'auront pas rejoint, avant que ce livre ne soit imprimé, le
vieux fer de la science ? Le zoologue et anthropologue français
Vacher de Lapouge nous offre un exemple qui me paraît digne
d'être imité; sans se préoccuper autrement
d'histoire ni d'origines, il donne des noms aux divers types physiques
d'après la méthode de Linné : Homo europaeus,
Homo afer, Homo contractus, etc. Eh bien, ce type d'Asie Mineure
coïnciderait assez exactement, pour ce qui concerne la structure
du crâne, avec l'Homo alpinus
de Vacher de Lapouge ²); mais pour
ne pas nous aventurer dans le champ des conjectures, appelons-le
simplement Homo syriacus,
l'aborigène de Syrie. Et de
—————
¹) Il emprunte ce nom à un groupe mentionné par
Hérodote (III, 94; VII, 79) et habitant au pied de l'Ararat
(Ourarti).
²) Lapouge : La
dépopulation de la France, Revue d'Anthropologie
(1888), p. 79. F. von Luschan a expressément
insisté sur l'analogie du Syrien et du Savoyard.
485 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
même
que, pour le type sémitique, nous avons trouvé
dans le Bédouin un solide point d'appui, de même ici nous
trouvons un représentant bien caractéristique du type
syrien dans un groupe qui, s'il ne vit pas actuellement parmi nous
comme unité nationale, nous devient chaque jour mieux connu par
son signalement historique, illustré d'une iconographie sans
cesse accrue : or ce précieux exemplaire, le HITTITE,
est en outre
précisément celui avec lequel les Israélites en
Palestine ont noué les plus étroits rapports ¹). Un
caractère anatomique parfaitement déterminé le
distingue : le Hittite
est « brachycéphale », ce qui signifie qu'il a une
TÊTE RONDE, un crâne dont la largeur tend
à égaler la
longueur ²). Le
—————
¹) Voir dans Winckler : Die Völker Vorderasiens (1900)
p. 18 et suiv., le résumé de nos connaissances actuelles
sur les
Hittites (ou Héthéens). — Pour moi « Hittite
» signifie dans ce livre
ce que signifie l'x pour un
mathématicien dans une équation dont les
termes ont été justement posés, mais dont la
solution en chiffres n'a pas
été dégagée.
²) La « crâne long »
(dolichocéphalie) commence
dès lors que la largeur ne dépasse pas 75 pour 100 de la
longueur; le «
crâne court »

Crâne long (dolichocéphalie)
|

Crâne
court (brachycéphalie)
|
(d'après
G. de Mortillet).
(brachycéphalie), dès lors que la largeur atteint 80, ou
davantage. Voir sur cet objet une note détaillée, ch. VI,
au début de la rubrique «
La forme du crâne ».
Quand j'étudiais l'anthropologie avec Carl Vogt, des
486 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
Bédouin,
au contraire, et avec lui tout Sémite n'ayant
pas subi une forte infusion de sang étranger, est un «
dolichocéphale » accusé. « Des têtes
étroites et allongées, écrit von Luschan, sont un
caractère saillant des Bédouins actuels; et nous
devrions les postuler dans la même mesure pour les anciens
Arabes, si d'ailleurs le fait ne nous était certifié par
les nombreuses représentations qui nous ont été si
heureusement conservées sur les monuments égyptiens
¹) ».
Naturellement cette particularité anatomique n'est pas la seule;
à la tête ronde correspond un corps trapu et toute une
structure physiologique également particulière. Mais le
crâne est la partie du squelette la plus commode à
consulter dans des études comparatives visant
l'appréciation de races humaines depuis longtemps disparues; il
est aussi la plus instructive et, sous l'infinie diversité des
variations individuelles, celle qui maintient avec le plus de
persistance les configurations typiques. Mais le Hittite
présente une autre caractéristique anatomique bien plus
frappante encore : extrêmement fragile, en vérité,
car ce ne sont pas des os mais des cartilages qui la
déterminent, elle nous a pourtant été si
admirablement transmise par l'image qu'elle nous apparaît aussi
vivante que possible — je veux parler du NEZ. Ce qu'on
appelle le
« nez juif » est un héritage hittite. L'authentique
Arabe, le Bédouin non adultéré, a d'ordinaire
« un
—————
mensurations
crâniennes étaient pratiquées sur nous
tous en manière d'exercice; elles donnèrent pour un des
auditeurs l'indice céphalique extrêmement rare de 92,
c'est-à-dire que sa tête était presque exactement
ronde. Cet auditeur était un Arménien, un
représentant typique de la brachycéphalie syrienne !
¹) F. von Luschan : Die
anthropologische Stellung der Juden (discours
prononcé dans l'Assemblée générale de la
société anthropologique allemande, en 1892).
J'emprunterai encore d'autres citations à cette
conférence qui résume brièvement des travaux
étendus; on la trouve dans le Correspondenzblatt
de la
société (1892, nos 9 et 10). —
Suivant Deniker, la
dolichocéphalie caractéristique du type arabe pur, qu'il
reconnaît notamment chez les Bédouins, se traduit par
l'indice céphalique moyen 70 (Races
et peuples de la terre, p.
487).
487 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
nez
court, petit et peu arqué » (je cite von Luschan et je
renvoie le lecteur aux figurés ci-jointes); et alors même
qu'il présente un nez aquilin, ce n'est jamais le nez à
pointe épaisse, en forme d'éteignoir, du modèle
spécifiquement juif et arménien si impossible à
méconnaître. Eh bien, par son continuel croisement avec le
type brachycéphale du peuple étranger, l'Israélite
a perdu peu à peu sa tête étroite et
allongée, et il a gagné en échange le
prétendu « nez juif », qui est proprement un nez
hittite ¹). Sans
doute la dolichocéphalie dut-elle apparaître encore et se
conserva-t-elle plus longtemps dans la noblesse que dans le reste du
groupe; on relève même chez les Juifs d'aujourd'hui un
faible pourcentage de têtes longues, mais il est manifeste que
leur nombre alla dès lors toujours en diminuant. Quant au nez,
on ne saurait poser sur un seul indice un diagnostic de judaïsme,
puisque c'est là un héritage syrien, commun à tous
les peuples imprégnés de sang syrien. Il ne s'agit
point, dans ces constatations anthropologiques,
d'une thèse hypothétique comme celles dont foisonnent les
ouvrages de critique théologique ou d'histoire; elles sont le
résultat certain de recherches scientifiques exactes, qui ont
porté, je le répète, sur des matériaux en
nombre énorme ²);

Hittite
(d'après un bas relief égyptien).
|

Hittite
(même
source).
|
—————
¹) « Le nez caractéristique des Juifs de caricature,
en
forme cursive du chiffre 6, est un nez assyroïde », confirme
Deniker : op. cit., p. 345.
(Assyroïde, hittite, syrien sont des
termes divers pour désigner une seule et même
entité anthropologique).
²) Les Mitteilungen
de v. Luschan pour l'année 1892 s'appuient
sur 60,000 mensurations.
488 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
Bédouin d'aujourd'hui
(d'après Ratzel: Völkerkunde).
et ces documents, couvrant un espace de
temps qui va de l'extrême
passé jusqu'au présent, ont été
admirablement illustrés et confirmés par les
représentations plastiques multiples découvertes en
Égypte et en Syrie, puis datées peu à peu par les
archéologues. Sur les monuments égyptiens, nous pouvons
suivre la transformation des
Israélites en cette nouvelle sorte d'hommes qui s'appelleront
les Juifs, sauf que, même sur les plus anciens (lesquels ne
remontent pas très haut dans l'histoire d'Israël, ce peuple
n'ayant guère été connu au delà de ses
frontières avant Salomon), ils ne présentent
déjà plus que peu de traits du type sémitique pur.
Nous y apercevons, sous les espèces de soldats
israélites, d'authentiques Hittites et des demi-Hittites; seuls
les chefs — témoin le portrait (supposé) du roi Roboam,
fils de Salomon — évoqueraient à la rigueur des
physionomies de Bédouins, mais souvent ils nous font songer
davantage encore à de braves visages européens.
Avec ces dernières remarques, nous passons de
la sphère
d'influence générale, qui est préhistorique,
à la sphère plus spéciale, et cananéenne,
où s'exerce une action formatrice qui dure également bien
au delà d'un millénaire; et ici nous trouvons à
notre disposition des faits certains en abondance. Car avant
l'époque où l'art des peintres égyptiens
conféra aux Israélites hébreux l'honneur de
l'immortalité, ceux-ci s'étaient rendus de
Mésopotamie en Canaan. Il nous faut distinguer entre leur
première et leur seconde apparition dans ce pays. La
première fois, ils s'y présentèrent en
pâtres nomades et entretinrent d'excellents rapports avec les
légi-
489 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
Israélite
amorrhéen
portrait supposé de
Roboam
(source
égyptienne).
times occupants
des villes et des terres
défrichéès; la seconde fois, ils s'y
jetèrent, en conquérants : c'est qu'ils étaient
d'abord peu nombreux et qu'en suite uite ils furent tout un peuple. Si incertaines et si
controversées que soient encore bien des
questions de détail historiques, il y a un fait hors de doute :
c'est qu'à leur première arrivée en
Canaan, les Israélites y trouvèrent
établis à demeuré les Hittites — ces Hittites
qui formaient, je l'ai noté, une
variété très importante de l'Homo syriacus.
Abraham dit aux habitants d'Hébron — aux « fils de Heth
», ainsi qu'il les nomme expressément : « Je suis
un étranger qui habite parmi vous » (Genèse XXIII, 4); il
les sollicite, comme seul peut solliciter un hôte qui n'est que
toléré, de lui accorder un sépulcre pour Sarah,
son épouse. Le fils aîné d'Isaac, Esaü, n'a
pour femmes que des Hittites (Genèse
XXVI, 34); le cadet,
Jacob, doit aller se chercher dans la lointaine Mésopotamie une
fille d'entre les Hébreux, d'où l'on peut inférer
qu'il n'y en avait pas du tout sur place, ou qu'au moins il n'y en
avait aucune dont la fortune s'accordât à la sienne. Isaac
n'aurait pas insisté sur l'ordre qu'il lui donnait : il serait
accommodé d'une riche Hittite pour bru; mais Rébecca, son
épouse mésopotamique, fait si mauvais ménage avec
les deux femmes indigènes d'Esaü qu'elle aimerait
mieux mourir que de voir entrer dans la maison une troisième
« fille de Heth » (Genèse
XXVII, 46). Entre les fils de
Jacob, JUDA est spécialement signalé
comme ayant
épousé des Hittites (I Chron.
II, 3). Ces récits
populaires comportent un enseignement historique. Nous voyons que les
Israélites possédaient le clair souvenir d'une vie qu'ils
avaient vécue comme pâtres, en très petit nombre
490 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
au
milieu d'un peuple étranger mais amical, qui cultivait la
terre et habitait des villes : les anciens du clan, riches, pouvaient
s'offrir le luxe de faire venir de leur précédent
domicile des épouses pour leurs fils; mais laissés
à eux-mêmes ces fils préféraient suivre
leur penchant immédiat plutôt que le principe de
l'exclusivisme, et ils épousaient les filles qu'ils voyaient
autour d'eux — à moins qu'ils ne fussent par hasard de ces
brasseurs d'affaires tout à fait dénués de cœur,
comme Jacob; quant au pauvre peuple, il va de soi qu'il prenait des
femmes là où il en trouvait. À quoi s'ajoute la
procréation d'enfants avec des esclaves. Sur les douze fils de
Jacob on en compte quatre qui sont nés d'esclaves, et ils n'en
jouissent pas moins des mêmes droits que les autres. — Tout cela
a
trait au premier contact mentionné par la Bible avec les
Hittites de Canaan. Puis vint, suivant la légende, le long
séjour à la frontière de l'Égypte, dans le
pays de
Goshen. Là aussi, les Israélites vécurent
entourés de Hittites : ceux-ci, en effet, s'étendaient
jusqu'aux confins de l'Égypte où leurs parents de race,
les
Hyksos, tenaient alors le sceptre; la ville de TANIS (SAN),
lieu de
rendez-vous des Israélites dans le Goshen, était une
ville essentiellement hittite et entretenait de tous temps un constant
commerce avec Hébron; comme c'est d'Hébron que les
Israélites se transportèrent avec leurs troupeaux dans
la contrée de Tanis, ils demeurèrent dans le même
milieu ethnique ¹). Et quand, plus tard, ils retournèrent
en
conquérants dans le pays de Canaan, ils se soumirent bien, peu
à peu, les Cananéens qui étaient en
majorité des Hittites, mais c'est proprement alors qu'ils
entrèrent en rapports vraiment étroits avec eux. Car,
ainsi que je l'ai indiqué déjà, le Cananéen
ne disparut pas. Qu'on lise à ce sujet, simplement, le premier
chapitre du Livre des Juges.
Aussi Wellhausen déclare-t-il :
« Les Israélites ne se soumirent pas la population
antérieure systématiquement, mais ils
s'insinuèrent parmi elle.... Il ne fut pas question
—————
¹) Cf. Renan. Israël
I, ch. 10.
491 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
d'une
conquête complète du pays (de la Palestine). »
Et sur la manière dont pénétra de plus en plus
dans le sang hébreu ce sang étranger, non
sémitique, le même auteur rapporte : « Durant
la période des Juges, c'est en général assez
silencieusement que s'accomplit le processus le plus important, savoir
la fusion de la population nouvelle (israélite) du pays avec
l'ancienne. Les Israélites du temps des Rois avaient un
TRÈS FORT APPOINT de sang cananéen, ils
n'étaient
aucunement de purs rejetons de ceux qui étaient jadis venus
d'Égypte.... Si les Israélites avaient exterminé
les
enfants du pays qu'ils y trouvèrent établis, ils auraient
fait de ce pays un désert et se seraient privés
eux-mêmes du profit de leur conquête. Par le fait qu'ils
les ménagèrent et qu'ils se greffèrent en quelque
sorte sur cette souche, ils eurent part au progrès de leur
culture. Dans les maisons qu'ils n'avaient pas construites, dans les
champs et les jardins qu'ils n'avaient pas défrichés et
pas plantés, ils se nichèrent. Partout ils entrent comme
d'heureux héritiers en possession du travail de leurs
prédécesseurs. Ainsi s'effectua en eux une transformation
interne grosse de conséquences : ils devinrent rapidement un
peuple civilisé. » Antérieurement
déjà,
les Israélites avaient appris des Hittites
l'écriture (soit à Hébron, soit à Tanis
¹);
maintenant ils apprirent d'eux l'agriculture et la viticulture, l'art
de bâtir des villes et de les administrer : c'est par leur
intermédiaire, on le répète, qu'ils devinrent des
civilisés. C'est grâce à eux encore qu'ils
devinrent un État. Jamais ces tribus diverses, éternelles
rivales se cantonnant chacune dans son isolement soupçonneux,
n'eussent réussi à se relier en une unité sans
l'élément de cimentation politique que leur fournirent
les Cananéens. Mais il y a plus. Leurs imaginations religieuses
aussi reçurent des Cananéens un coloris particulier et
l'organisation : Baal, le dieu de l'agriculture et du travail
pacifique, fusionna avec Iahveh, le
—————
¹) Renan : Israël
I, 136. Suivant Maspero les Hittites
connaissaient l'écriture vers l'an 1300 avant
Jésus-Christ.
492 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
dieu
des armées et des pilleries. Nous constatons combien Baal
fut honoré des Israélites (nonobstant toutes les
corrections postérieures des Juifs) à ce fait, par
exemple, que le premier héros israélite sur sol
palestinien s'appelle JérubBAAL ¹) et, en
outre, prend une
Hittite pour femme; ou que le premier roi, Saül, nomme un de ses
fils IsBAAL, David un un des siens BAALiada,
Jonathan son fils unique MériBAAL, etc. Il n'est
pas jusqu'au prophétisme que
les Israélites n'aient emprunté aux Cananéens, de
même que tout leur culte extérieur et que la tradition des
lieux saints ²). Je n'ai pas besoin d'exposer ici ce que chacun
trouvera dans la Bible (souvent, il est vrai, caché sous une
telle quantité de noms d'une sonorité
étrangère qu'il y faut un
guide averti) : le grand rôle, veux-je dire, que jouèrent
dans l'histoire d'Israël les Hittites et leurs demi-frères
de race, les
Philistins. Nous les retrouvons partout, notamment parmi les plus
vaillants
soldats, tant que la fusion n'est pas assez avancée pour que
s'efface la distinction des noms : or combien n'ont pas dû
disparaître de ces précieuses indications, justement, par
les soins des rédacteurs juifs postérieurs, qui ont fait
tout leur possible pour purger la Bible d'éléments
étrangers et pour y introduire la fiction d'une origine purement
abrahamide ! David compose sa garde du corps, sinon exclusivement, du
moins en grande partie, d'hommes n'appartenant pas à Israël
: des
Hittites et des gens de Gath (ville philistine) y occupent d'importants
postes d'officiers; la masse est formée de Krethi-Plethi ³)
et
d'autres étrangers de toutes mains,
—————
¹) Il est vrai que la rédaction postérieure de la
Bible
cherche à y remédier (Juges
VI, 32), mais les auteurs de la plus
ancienne version n'y avaient pas songé (I Samuel XII, 11).
²) Cf. sur ce point Wellhausen : op. cit. p. 49 et suiv., 102 et
suiv. Sur les lieux saints, voir, du même auteur, Prolegomena zur
Geschichte Israels, 4e éd., p.
18 et suiv., Cf. Alfred
Loisy : La Religion d'Israël,
2e éd. (1908) p. 45-46, etc.
³) Termes dont le premier désignait les
Philistins comme
originaires de Crète et dont le second n'est probablement qu'une
abréviation populaire de leur nom : Poulousati, Plesti, Plethi =
« Philistins ». Voir
493 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
soit
syriaques, soit presque purement européens, voire
même de quelques Hellènes ¹). Au reste David n'a
conquis
son trône qu'avec le secours des Philistins, et probablement
comme leur vassal ²); et il a fait tout ce qui dépendait de
lui
pour accélérer la fusion des Israélites avec leurs
voisins, donnant de sa personne l'exemple des mariages avec les filles
de race syrienne et indo-européenne.
L'AMORRHÉEN
Mais, puisque le mot « indo-européen
» vient sous ma
plume, je marquerai tout de suite un fait que j'ai à peine
mentionné jusqu'ici. Les Cananéens, ai-je dit,
consistaient principalement en Hittites : principalement, non
exclusivement. Intimement liés avec eux, mais d'ordinaire
établis dans des districts séparés, et conservant
ainsi leur race relativement pure, vivaient les AMORRHÉENS.
C'étaient des hommes grands, blonds, aux yeux bleus, au teint
clair; ils étaient arrivés du « Nord »,
c'est-à-dire d'Europe; les Égyptiens les
dénommaient
TAMEHOU, « le peuple des Nordiques », et il
semble en
effet (mais cela est naturellement problématique) qu'ils
n'aient pas atteint la Palestine bien longtemps avant le retour
d'Égypte des Israélites ³). À l'Est du
Jourdain ils
avaient
fondé de puissants empires avec lesquels les Israélites
durent souvent guerroyer plus tard; un autre groupe avait
pénétré en Palestine, où il entretenait des
—————
Renan : Israël II, l. III, ch. 3; et
cf. Dussaud : Civilisations
préhelléniques p. 281-282.
¹) Avec cela, des Arabes, des Hébreux de
clans non
israélites, des Araméens et toutes sortes
d'éléments étrangers pseudosémites. Comme
il y aurait eu en Israël et en Juda, si l'on s'en rapporte au
dénombrement du peuple ordonné par Iahveh à David
(et qui parait à vrai dire encore plus fortement
controuvé que d'habitude), 1,300,000 hommes en état de
porter les armes (II Samuel
XXIV) ou (d'après I Chron.
XXI) 1,570,000, on garde l'impression que les Israélites
n'étaient pas eux-mêmes d'humeur très belliqueuse.
Voir notamment Renan : Israël II, l. III, ch. 1.
²) Wellhausen : Israelitische und jüdische Geschichte
(3e
éd.), p. 58.
³) On ne peut naturellement attacher aucune
valeur historique à
la peinture que nous offre la Genèse
(XIV, 13) d'Abraham campant
dans la plaine d'Hébron comme allié de trois
Amorrhéens.
494 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
rapports
d'étroite amitié avec les Hittites ¹); d'autres
encore s'étaient joints aux Philistins, et cela en si grand
nombre (augmentés peut-être de renforts arrivés
directement de l'Occident déjà tout à fait
hellénisé) que maints historiens ont
considéré les Philistins comme assimilables pour la plus
grande part aux Aryens d'Europe ²). Quoi qu'il en soit des
Philistins,
nous reconnaissons bien nos propres frères de race dans les
Amorrhéens : ce sont ces ENFANTS D'ANAK, ces
« gens de
haute taille ², ces « géants » auprès
desquels les Israélites épouvantés se firent
«
l'effet de sauterelles » la première fois qu'ils les
aperçurent, et dont la seule évocation par leurs
éclaireurs, envoyés en exploration dans la Palestine
méridionale, terrifia tellement le peuple qu'il en pleura toute
une nuit (Nombres XIII, 33,
etc.). À eux appartenait le valeureux
Goliath, que les Israélites incitent à un duel
chevaleresque, mais qui tombe frappé traîtreuse-
—————
¹) Voir entre autres Sayce : Races
of the Old Testament p. 110 et suiv.
²) Cf. Renan : Israël II, 1. III, ch. 3. Sur
l'origine
hellénique d'une partie des Philistins et l'introduction par eux
d'un certain nombre de mots grecs dans l'hébreu, ibid. t. I, p. 157, et Maspero : op. cit. II, p. 698. D'ailleurs la
question
de l'origine des Philistins (comme des Amorrhéens) est encore
fort disputée et se complique, tout en s'éclairant, par
l'effet des découvertes qui nous renseignent sur les
civilisations
préhelléniques du bassin méditerranéen, sur
leurs contributeurs de races diverses, sur la complexité du
mélange de peuples dont la mer Égée a
été
le théâtre. Pour la Crète en particulier, à
quoi l'on incline de plus en plus à rattacher les Philistins,
Dussaud (op. cit. p. 289)
observe avec raison
qu'on
a pu dire d'elle, bien avant Ulysse : « On y parle diverses
langues;
là sont des Achéens, de magnanimes
Etéocrétois, des Kydoniens, des Doriens aux trois tribus
et des divins Pélasges. » Aussi bien, laissant
l'historien,
le théologien, le philologue poursuivre leurs recherches chacun
dans sa sphère, nous contentons-nous d'enregistrer qu'au regard
de l'anthropologie, science exacte, les Amorrhéens, de
même
qu'une partie des hommes étiquetés « philistins
»
par d'anciens documents, étaient des dolichocéphales
grands, blonds, aux yeux bleus : ceux-là du moins appartenaient
au type Homo europaeus, et il
nous suffit, à nous profanes, de
cette information.
495 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
Amorrhéen
(document
égyptien).
ment par une pierre de fronde avant l'action ¹); à eux
appartenaient aussi ces « enfants de Rapha » portant des
lances gigantesques et de lourdes armures d'airain (I Samuel XVII, 5 et
suiv.; II Samuel XXI, 16 et
suiv.). Et si la Bible se complait à
célébrer maint héroïque exploit des
Israélites aux prises avec ces grands hommes blonds, elle ne
peut, d'autre part, taire le fait que c'est précisément
parmi eux (notamment parmi la peuplade encore très sauvage et
purement européenne des Gathites) que David recruta ses soldats
les meilleurs et les plus sûrs. Les Philistins ne furent vaincus
que par des Philistins, les Amorrhéens que par des
Amorrhéens. Les Gathites — simple exemple — ne furent pas soumis
par David, mais ils le suivirent volontairement (II Samuel XV, 19 et
suiv.), par amour de la guerre; leur chef, Ittaï, fut nommé
commandant d'un tiers de l'armée israélite (II Samuel XVIII, 2). De ce «
corps de soudoyés étrangers au
service des rois d'Israël », Renan dit: « L'Aryen
militaire primitif égalait le Sémite
hébréo-arabe en bravoure; il le surpassait en
fidélité, et quand on voulait fonder quelque chose, on
avait recours à lui »; et plus loin : « Ce furent
eux (ces Aryens) qui firent échouer les tentatives d'Absalon, de
Séba fils de Bikri, d'Adoniah; ce furent eux qui
assurèrent le trône à Salomon »; enfin ils
fournissent au royaume israélite «
l'élément de cimentation » ²). Mais ces hommes
n'étaient
—————
¹) La légende qui fait gloire à David de cette
félonie est une interpolation tardive; la version originelle se
trouve II Samuel XXI, 19
(« Et Elchanan, fils de Jaaré-Oreguim de
Bethléem, tua Goliath de Gath ») ainsi que
l'établit
Stade : Geschichte des Volkes Israel
I, 225 et suiv. Il
importe de le savoir pour juger du caractère de David (voir le
dernier paragraphe de la présente rubrique).
²) Renan : Israël
II, 30-32.
496 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
pas
seulement des soldats braves et fidèles, ils étaient
aussi des bâtisseurs de villes; leurs villes étaient les
mieux construites et les mieux fortifiées (Deutéronome I,
28) ¹) et l'on en peut citer une qui prit une importance
universelle :
non loin d'Hébron, capitale de leurs amis hittites, les
Amorrhéens fondèrent une ville nouvelle : JÉRUSALEM.
Le roi de Jérusalem qui marche contre
Josué est un Amorrhéen (Josué
X, 5) et si
la Bible nous rapporte qu'il fut battu et mis à mort par
celui-ci avec tous les autres rois, c'est là un
récit qui demande à être interprété,
ainsi que tout le livre de Josué, cum grano salis : de
fait la conquête de la Palestine fut très difficile aux
Israélites, elle s'accomplit avec une lenteur extrême et
seulement grâce au concours d'éléments
étrangers ²). Jérusalem, en tout cas, resta jusqu'au
temps de David une ville amorrhéenne avec adjonction de nombreux
Hittites (d'où cette population mélangée que la
Bible désigne sous le nom des Jébusiens), mais sans
Israélites; et ce n'est que dans la huitième année
de son règne que David conquit avec ses troupes de mercenaires
étrangers la solide citadelle, et qu'il la choisit, en raison
de sa forte position, pour résidence. La population
amorrhéo-hittite n'en demeura pas moins nombreuse et en bonne
situation ³); il faut que David s'adresse à un
Amorrhéen
aisé pour l'achat du terrain où il érigera un
autel (II Samuel XXIV, 18 et
suiv.), et c'est chez un Gathite, officier
d'une fidélité éprouvée, qu'il installe
l'Arche de l'alliance lorsqu'il la fait transférer de
Kirjath-Jearim à Jérusalem (II Samuel VI, 10) 4).
Aussi le prophète Ézéchiel
met-il
—————
¹) Sur les exhumations par Flinders Petrie de villes
amorrhéennes
présentant des murs de deux mètres et demi
d'épaisseur, on peut s'informer dans Sayce : Races of the Old
Testament, p. 112.
²) Voir notamment Wellhausen : Prolegomena (en beaucoup de
passages).
³) On lit, Josué
XV, 63 : « Les fils de Juda ne PURENT PAS CHASSER
les Jébusiens qui habitaient à Jérusalem, en
sorte que les Jébusiens sont demeurés jusqu'à ce
jour à Jérusalem avec les fils de Juda. »
4) Le fait qu'Obed-Edom
était un Gathite,
comme l'indique ce passage
497 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
dans
la bouche de Dieu cette imprécation à l'adresse de
Jérusalem : « Par ton origine et ta naissance tu es une
Cananéenne ! ton père était un Amorrhéen et
ta mère une Hittite ! » (XVI, 3). Puis il reproche aux
habitants israélites de s'être mêlés avec ces
éléments étrangers : « tu as prodigué
tes prostitutions à tous les passants et tu t'es livrée
au caprice de chacun » (XVI, 15, etc.) — naïveté du
pieux Juif, car les grands du royaume avaient abondamment montré
l'exemple, et lui-même, en qualité de
Jérusalémite, était l'enfant d'une triple
bâtardise. C'est que précisément
Ézéchiel,
l'authentique inventeur du judaïsme spécifique, nourrissait
déjà l'idée paradoxale d'un peuple juif provenant
de race pure, ce qui est une contradiction dans les termes. Entre tous
les Israélites, le Judéen est celui qui, justement, s'est
infusé la plus de sang amorrhéen, et cela par la simple
raison que la population amorrhéenne était le plus dense
dans le Sud de la Palestine, domaine de Siméon, de Juda et de
Benjamin, tandis qu'elle ne comptait dans le Nord que des
représentants disséminés. Les monuments
égyptiens, sur lesquels sont figurés de façon si
caractéristique les différents peuples, nous attestent
irréfutablement qu'au temps de Salomon et de ses successeurs les
habitants du royaume d'Israël méridional, en particulier
les chefs militaires, se distinguaient par la prédominance du
type amorrhéen, donc indo-européen ¹).
C'est au point que l'on s'est demandé, non
sans de sérieux
motifs, si David lui-même n'était pas à
moitié ou aux trois quarts amorrhéen. La Bible insiste
à divers endroits sur le fait qu'il est BLOND
et, comme Virchow
l'a prouvé par d'innombrables statistiques, « la peau avec
ses appartenances est encore plus durable (comme caractère
anthropologique) que le crâne »; or la peau claire et les
che-
—————
(d'accord avec I Chroniques XIII, 14), et non un
lévite comme
l'Obed-Edom mentionné par une version postérieure (I
Chroniques XV, 18), n'admet
plus de doute (cf. Wellhausen :
Prolegomena, p. 43).
¹) Voir ci-dessus la figure qui
représente ce type.
498 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
veux
blonds ne se présentaient jamais chez les Hébreux et
chez les hommes du type syrien; ces caractéristiques de
l'Européen n'existaient pas dans le pays avant que les
Amorrhéens et les Hellènes les y eussent
apportées : d'où l'impression que ne pouvait manquer de
produire le « blond » David ¹). Dans ces conditions,
peut-être n'est-il pas trop téméraire de
présumer qu'un pâtre né à Bethléem
(donc dans la région précisément où la
population amorrhéenne était le plus dense) put avoir une
Amorrhéenne pour mère. Le caractère de David — et
j'entends ses grands défauts aussi bien que les qualités
par lesquelles il nous gagne le cœur — son audace, son goût pour
l'aventure, son insouciance jointe à son emballement, tout cela
le distingue, me semble-t-il, de tous les autres héros
d'Israël; et, non moins que cela, son propos d'organiser le
royaume et d'en constituer l'unité en groupant les tribus
éparpillées (ce qui lui attira la haine des
Israélites). Sa prédilection déclarée
(témoin, par exemple, II Samuel
XXI, 3) pour les Philistins,
parmi lesquels il avait servi volontiers comme soldat, est
également un trait frappant; et un autre encore apparaît
dans le fait (mis en lumière par Renan : Peuple d'Israël II, 35)
qu'à la guerre ce même David, qui traite noblement
les Philistins, traite les peuples hébraïques avec la plus
implacable cruauté, comme s'ils l'horripilaient. Au cas
où l'hypothèse que je viens d'indiquer serait conforme
à la réalité, c'est à peine si l'on aurait
encore sujet d'appeler Salomon un Israélite : car il est
extrêmement improbable que sa mère Bethsabée, femme
du
—————
¹) C'est par « blond » qu'on s'accorde actuellement
à traduire
le terme hébreu dans les passages qui le renferment (I Samuel XVI, 12; XVII, 42). Luther
n'avait risqué que « châtain »; Gesenius, dans
son dictionnaire, avait mis « rouge » et
s'était donné beaucoup de peine pour établir que,
David devant avoir les cheveux noirs (on appuyait cette supposition sur
l'histoire de la peau de chèvre, XIX, 13 et 16 ! et sur les
vraisemblances anthropologiques), la rougeur était une
qualité de son teint, qui se distinguait par là
curieusement du teint basané des Orientaux. Mais blond signifie
blond, et la seule traduction respectueuse du texte est aujourd'hui
la seule admise, ou presque.
499 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
Hittite
Urie, fût une Israélite ¹). Ainsi s'expliquerait
l'incompatibilité singulière entre la nature et l'effort
de Salomon, d'une part, et, de l'autre, le caractère
d'Israël et de Juda. Renan le dit carrément : «
Salomon n'entendait rien à la vraie vocation de sa race
» ²); il était, par toutes ses aspirations et par
tous ses
buts, un étranger au milieu d'un peuple qu'il rêvait de
faire grand. Et dès lors ce bref épisode de
l'époque brillante du peuple d'Israël — David, Salomon — ne
serait en effet rien de plus qu'un « épisode »,
suscité par la force exubérante d'un sang tout à
fait différent, mais bientôt étouffé par
l'indomptable vouloir du Syro-Sémite, qui se refusait à
suivre ces voies et qui d'ailleurs n'offrait pas les conditions
requises pour y réussir.
ÉVALUATIONS COMPARATIVES
On le voit : nous disposons de matériaux
historiques en abondance, touchant ce que j'ai appelé la
sphère
d'influence spéciale. Si notre but n'était
exactement défini — il consiste à
établir l'origine du Juif — on pourrait ajouter ici beaucoup de
choses : notamment que les Joséphites, qui s'attestèrent
les plus doués et les plus énergiques des
Israélites (c'est d'eux que sortent Josué, Samuel,
Jérubbaal, etc., ainsi que la grande dynastie des Omrides)
étaient des demi-Égyptiens (comme le relate à sa
manière, et avec le raccourci des contes populaires, le passage
de la Genèse XLI, 45,
où l'on voit Joseph épouser
la fille d'un prêtre d'Héliopolis, laquelle lui engendre
Éphraïm et Manassé).... Mais ce fait n'a que peu
d'importance,
ou n'en a pas du tout, pour la détermination de l'arbre
généalogique juif; car les mariages entre les diverses
tribus d'Israël avaient été rendus presque
impossibles par la Loi et tout à fait invraisemblables par
l'antipathie prononcée des Joséphites pour les enfants de
Juda. Il n'y a pas lieu davantage de parler du contact avec maintes
autres peuplades hébraïques; et l'infusion très
postérieure de sang nègre chez les Juifs de la Diaspora
alexandrine — dont maint
—————
¹) Renan : Israël
II, 97.
²) Ibidem,
p. 174.
500 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
contemporain
de confession mosaïque offre à nos yeux la
preuve vivante — est également accessoire. Ce que j'ai
marqué suffit pour que chacun se représente, dans les
grandes lignes, l'anthropogénîe du Juif. Nous l'avons
constaté : il n'y a pas le moindre doute que l'Israélite
historique, dont ne se différencia que plus tard le « Juif
» proprement dit, est le produit d'un mélange, et d'un
mélange complexe. À l'heure qu'il apparaît dans
l'histoire, il est déjà un métis — savoir : un
Hébreu; puis cet Hébreu se croise avec des races
étrangères non sémites : d'abord avec les
Hittites,
variété particulière typique de l'Homo syriacus
extrêmement répandu et fortement
caractérisé; ensuite avec les grands Amorrhéens
blonds, aux yeux bleus, du groupe indo-européen. À cette
évidence historique s'ajoute le témoignage
irréfutable de la science exacte, témoignage que F. von
Luschan résume en ces termes dans le travail auquel je me suis
déjà référé plus haut : « Les
Juifs sont composés premièrement de vrais Sémites,
deuxièmement d'Amorrhéens aryens, troisièmement et
PRINCIPALEMENT de rejetons des anciens Hittites.
À
côté de
ces trois éléments, entre tous importants, du
judaïsme, d'autres mixtions n'entrent même pas en ligne de
compte. » Ce diagnostic, notons-le bien, se pose dans des termes
exactement pareils pour les Juifs à l'époque où
ils se séparent d'Israël et pour les Juifs d'aujourd'hui :
les mensurations ont porté sur les documents anatomiques les
plus récents aussi bien que sur les matériaux anciens, et
elles établissent que les diverses admissions d'étrangers
dans le judaïsme (Espagnols, Français du midi, etc.) n'ont
exercé aucune influence sur le type qui l'incarne, quelque
savoureuse morale qu'en prétendent tirer des journalistes
doués d'imagination : une race constituée de façon
si caractéristique, puis soumise à une stricte
discipline endogénique, a bientôt fait d'absorber ces
gouttes d'eau.
Voilà donc un premier point acquis : le
peuple d'Israël est
issu d'un croisement entre des types humains tout à fait
différente. Le second point, savoir : la CONTRIBUTION
RELATIVE
501 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
des
différentes races à la formation du peuple issu de
leur croisement, n'exigera qu'un paragraphe en ce qui concerne la
seule statistique : mais que nous enseignent des chiffres, si nous n'y
rattachons des représentations concrètes ? C'est comme si
l'on opérait avec les x, y, z de l'algèbre
élémentaire: une formule se dégage, mais qui ne
signifie rien tant que les trois grandeurs sont inconnues. Aussi la
qualité des différentes races nous occupera-t-elle plus
longtemps que leur quantité.
S'agissant de déterminer quantitativement la
composition du sang
israélite, il ne faut pas perdre de vue que
soixante mille mensurations sont peu de chose en regard des millions
d'êtres humains de ce type qui ont vécu depuis des
milliers d'années; on ne peut pas en tirer une application
certaine à l'individu particulier; la statistique globale
n'arrive pas à soulever même le bord du voile qui
enveloppe la personnalité.
Mais il n'y a pas que l'individualité donnée en chaque
cas particulier, il y a l'individualité collective du
peuple pris dans son ensemble : touchant cette personnalité
abstraite les chiffres sont déjà susceptibles d'un
emploi beaucoup plus satisfaisant. Ce que sera un certain homme dans un
certain cas, je ne saurais le déduire de sa race; mais il m'est
possible de prédire avec quelques chances de succès
comment, par exemple, une foule nombreuse d'Italiens se comportera
collectivement dans ce cas supposé et comment, dans la
même occurrence, agira en masse une foule également
nombreuse de Norvégiens. Pour la connaissance du
caractère d'un peuple, les indications de chiffres fournies par
l'anthropologie conservent donc tout de même une
valeur réelle. Or elles nous apprennent au sujet des Juifs
(d'autrefois et d'aujourd'hui, comparés dans l'Est et dans
l'Ouest de l'Europe) que 50 pour cent présentent le type de
l'Homo syriacus
(brachycéphalie, nez « juif » en
réalité hittite, tendance à l'embonpoint, etc.)
dans une mesure prononcée; que 5 pour cent seulement font
paraître les traits et la structure anatomique du pur
Sémite (Bédouin du désert); que l'on rencontre chez
502 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
10
pour cent d'entre eux une couleur de peau, de cheveux, souvent aussi
d'yeux, qui trahit l'Amorrhéen de race
indo-européenne; qu'enfin 35 pour cent constituent des formes
mixtes indéfinissables, quelque chose comme les «
photographies combinées » de Lombroso, d'où
résultent des visages dans lesquels un trait contredit l'autre,
des crânes qui ne sont ni allongés comme ceux des purs
Sémites, ni mésocéphaliques comme ceux des
Amorrhéens, ni ronds comme ceux des Syriens, des nez qu'on ne
peut appeler ni hittites, ni aryens, ni sémites — à moins
pourtant que le nez syrien ne soit là, mais sans la tête
qui lui correspond, et ainsi de suite à l'infini. — Ce que nous
devons retenir essentiellement des constatations anatomiques, c'est que
la race juive est certes permanente, mais qu'elle est aussi
bâtarde du tout au tout, et qu'elle conserve ce caractère
bâtard durablement. J'ai tenté, au chapitre
précédent, de préciser la différence
entre
mélange et bâtardise. Toutes les races et nations
historiquement grandes sont provenues de mélanges; mais quand la
différence des types croisés est profonde au point de
constituer un abîme infranchissable, alors leurs produits sont
bâtards. Tel est ici le cas. Le croisement du Bédouin et
du Syrien était, du point de vue anatomique, plus fâcheux
encore que celui de l'Espagnol et de l'Indien sud-américain; et
à cela vint s'ajouter, sur le tard, le ferment d'une infusion
indo-européenne supplémentaire !
CONSCIENCE DE LA COULPE RACIALE
Il est de toute nécessité
que nous insistions fortement là-dessus; car un tel processus,
si inconsciemment qu'il s'opère, constitue un crime de
lèse-sang, un crime
contre nature; et il n'en peut résulter qu'une destinée
misérable ou une destinée tragique. Les autres
Hébreux, et avec eux les Joséphites, périrent
misérablement; comme les familles des métis
pseudosémites plus considérables (Phéniciens,
Babyloniens, etc.) ils disparurent sans laisser de traces; le Juif,
lui, choisit la destinée tragique : cela PROUVE
sa grandeur,
et cela EST sa grandeur. J'y reviendrai bientôt,
car cette
décision signifie la fondation du judaïsme; je me bor-
503 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
nerai
dans l'instant à une remarque dont c'est ici la place et
qui, à ma connaissance, n'a pas encore été faite :
cette profonde conscience du PÉCHÉ, qui
oppressa le peuple juif
(dans ses jours héroïques) ¹) et qui trouva une
expression
saisissante dans les paroles de ses hommes d'élite, elle prend
racine DANS CES CONDITIONS PHYSIQUES. L'intellect —
ai-je besoin de le dire ? — et la vanité qui nous est
innée à
tous, en donna une interprétation essentiellement
différente : mais l'instinct s'attesta plus
pénétrant que l'intellect; et dès que l'extinction
des Israélites et sa propre captivité eurent
éveillé le Juif à la conscience de lui-même,
son premier acte fut de mettre un terme à ce crime de
lèse-sang (cette prostitution et aussi cet inceste que
dénonce si véhémentement Ézéchiel)
par
l'interdiction rigoureuse de tout mélange, même avec les
peuplades les plus proches parentes. On a signalé une
contradiction inexplicable dans le fait que ce sont les Juifs qui
apportèrent au monde — au monde joyeux — une notion du
péché éternellement menaçante, et que,
d'autre part, ils entendent par péché tout autre chose
que nous. Le péché, en effet, est pour eux une affaire
nationale, tandis que l'individu est « juste » moyennant
qu'il ne
transgresse pas la « Loi » ²); comme dit Robertson
Smith. « le salut n'est pas le salut moral de l'individu, mais le
salut de
l'État » ³); et cela déjà crée
pour notre
compréhension une difficulté. Il y en a une autre : le
péché commis INCONSCIEMMENT
équivaut tout
à fait, selon le Juif, à une faute consciente 4)
:
« L'idée du péché n'a pour lui aucun rapport
nécessaire à la cons-
—————
¹) « Depuis l'exil, la conscience du péché fut
pour ainsi
dire permanente chez les Juifs », observe Wellhausen :
Prolegomena, 4e
éd., p. 431.
²) « J'ai observé toutes ces
choses », dit le jeune homme
riche, Matthieu XIX, 20; et
ce propos reçoit encore aujourd'hui la
pleine approbation du Juif Graetz, lequel déclare que
l'exhortation à « nous repentir de nos
péchés
» n'a pour les Juifs « AUCUNE ESPÈCE DE SENS
» (Volkstümliche
Geschichte der Juden I, 577).
³) The
Prophets of Israel and their place in history, éd. 1895,
p. 247.
4) R. Smith : op. cit. p. 102; Montefiore : Religion of the ancient
Hebrews, 2e éd., p. 558
(appendice par le rabbin Schechter).
504 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
cience
du pécheur; il n'y inclut pas la notion d'une
perversité morale, il met tout l'accent sur la
responsabilité légale » ¹). Aussi Montefiore
déclare-t-il expressément que, dans la conception des
législateurs postexiliques, « le péché fut
considéré non comme une souillure de l'âme
individuelle, mais comme une souillure de la pureté physique,
comme une rupture de cet état immaculé du pays et de ses
habitants qui constitue la condition sous laquelle seule Dieu peut
continuer d'habiter parmi son peuple et dans son sanctuaire »
²).
Et Wellhausen opine : « Chez les Juifs.... il n'existe aucune
liaison interne entre le bien et l'homme de bien; l'action des mains et
l'intention du cœur sont deux choses indépendantes l'une de
l'autre » ³). Eh bien, je suis convaincu, je le
répète, que c'est l'histoire de la genèse physique
de cette race qui nous livre la clef d'une conception si
singulière et si contradictoire : son existence est
péché, son existence est un crime contre les saintes lois
de la vie; du moins est-ce bien là ce que le Juif lui-même
éprouve aux heures où le sort frappe rudement à sa
porte. Ce n'était pas l'individu, mais le peuple entier, qui
devait être lavé d'une faute commise non pas consciemment,
mais inconsciemment; et cette purification est impossible «
quand même tu te laverais à la soude et que tu emploierais
beaucoup de potasse », comme crie Jérémie à
son peuple (II, 22). Pour rayer du passé l'irrévocable,
pour le transporter dans le présent, où une intuition
clairvoyante et une puissante volonté pouvaient imposer une
limite au péché et créer un empire à la
pureté, il fallait que l'histoire juive tout entière
fût falsifiée dès son origine, que les Juifs
fussent représentés comme une race d'une pureté
immaculée, élue par Dieu entre tous les peuples, et que
désormais des lois
—————
¹) R. Smith : op. cit.
p. 103. Le même auteur écrit encore
(p. 246) : « Chez les Hébreux, le péché est
toute action par laquelle on se trouve dans son tort vis-à-vis
de quelqu'un qui POSSÈDE LE POUVOIR de
châtier la faute ! »
²) Op. cit.
p. 226.
³) Israelitische
und jüdische Geschichte, 3e
éd., p. 380.
505 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
draconiennes
proscrivissent toute espèce de mélanges de
sang. Les auteurs de cette œuvre ne furent pas des menteurs, comme on
s'est plu à le soutenir; ce furent des hommes agissant sous la
pression d'une de ces nécessités qui nous haussent
au-dessus de nous-mêmes et font de nous les instruments
inconscients des grandes crises de la destinée ¹). Si
jamais
quelque chose fut propre à nous préserver de
l'aveuglement de notre époque et d'une confiance quelconque dans
le verbiage de nos « autorités » ²), propre
à
nous attester cette loi de la nature qui veut que les grands peuples ne
se forment que par l'ennoblissement de la race, mais que
l'ennoblissement de la race ne s'affectue que sous des conditions
déterminées dont la non-observation comporte
déchéance et stérilité — c'est le spectacle
de cette lutte hautement résolue et
désespérément livrée par les Juifs, devenus
conscients de leur coulpe raciale.
—————
¹) On a appliqué ces paroles de Jérémie :
«
c'est bien en vain que s'est mise à l'œuvre la plume
mensongère des scribes » (VIII, 8) à la
promulgation du
Deutéronome, survenue peu auparavant, et à
l'élaboration de la prétendue LOI MOSAÏQUE
(de l'existence de laquelle pas un des prophètes n'avait su quoi
que
ce soit), et c'est probablement à bon droit (suivant l'opinion
du Juif croyant G. G. Montefiore : Religion
of the ancient Hebrews
p. 201-202).
²) F. von Luschan, lui aussi, comme il nous
l'apprend dans la
conclusion de son travail sur la position ethnographique des Juifs,
travail si précieux au point de vue purement statistique, voit
le salut dans « une complète absorption et fusion les unes
dans les autres » des différentes races humaines.
Dès
l'instant que ces messieurs de l'école de Virchow passent des
faits aux idées, on n'en croit plus ses yeux ni ses oreilles !
L'histoire entière de l'humanité nous démontre que
son progrès est lié à une différenciation
et à une individualisation croissantes; la vie et l'effort
s'attestent partout où cohabitent et luttent des
personnalités ethniques de caractère tranché
(comme actuellement en Europe); nous voyons les meilleures aptitudes
s'étioler en raison de l'uniformité de la race (comme par
exemple en Chine), et la bâtardise des types opposés
conduire
en tous les domaines de l'activité organique à la
stérilité, à la monstruosité.... et
néanmoins c'est la fusion, l'absorption mutuelle, qui doit
être notre idéal ! Ces messieurs ne voient-ils pas
qu'uniformité et chaos sont des expressions synonymes ?
L'« Éternellement-Vide », dit Goethe.
506 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
HOMO
SYRIACUS
Si maintenant nous retournons à nos
chiffres anthropo-génétiques, nous nous trouvons en face
d'un
problème difficile; nous pouvons bien mesurer des crânes
et
dénombrer des nez, mais comment ces résultats se
dénoncent-ils dans l'être intérieur du Juif ? Nous
tenons le crâne dans la main et c'est, comme dit Carlyle, a hard
fact. Ce crâne, sans doute, symbolise tout un monde;
à
bien interpréter ses mesures, à bien déchiffrer le
sens de ses lignes dans leurs proportions et leurs rapports, on en
apprendrait long sur l'individu : on découvrirait des
possibilités dont sa race ne prendra conscience
qu'après des générations et l'on constaterait
aussi maintes limitations, de celles qui dès l'abord
séparent un homme d'un autre homme. Si, par exemple, on
considère les deux crânes figurés
plus haut,
l'allongé et l'arrondi, on croit apercevoir deux microcosmes.
Mais le don de l'interprétation ne nous est pas donné;
nous jugeons des hommes sur leurs actes, c'est-à-dire proprement
par voie indirecte et d'après une méthode fragmentaire,
car ces actes ne sont provoqués que par des circonstances
particulières : d'où une connaissance faite de petits
lambeaux décousus, entre lesquels subsistent forcément
d'énormes lacunes. Mais, d'autre part, le protoplasma d'une
algue unicellulaire est une construction si énormément
compliquée que les chimistes n'arrivent pas à savoir
combien d'atomes il leur faut postuler par molécule, ni comment
ils les doivent réunir en une formule symbolique tant soit peu
plausible : qui, dès lors, s'enhardirait à ramener un
homme, un peuple entier à une formule ? Les
caractéristiques qui vont suivre, des Hittites, des
Amorrhéens et des Sémites, ne visent donc qu'à
orienter le lecteur de la façon la plus générale.
Les HITTITES, tels qu'ils nous
apparaissent sur les monuments
égyptiens, ne resplendissent pas d'intelligence. Le nez
exagérément « juif » se prolonge plus haut en
un front fuyant, et le menton qui répond à ce front
rentre plus fâcheusement encore ¹). Peut-être l'Homo
syriacus de la réalité ne s'est-il pas,
—————
¹) Voir notamment les représentations qu'en
donne un monument
507 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
en
effet, distingué généralement par
l'éclat de ses facultés ou par l'ardeur de sa nature; et
je ne sache pas que de nos jours, où il est censé
reprendre le dessus, il en ait donné des preuves. Mais il
possédait sans contredit d'excellentes qualités. Le fait
que sa race ait persisté et persiste encore victorieusement
à travers tant de mélanges, et si divers, dénote
une grande force physique. À cette force correspondait
l'endurance et
l'application. Si l'on en juge par les images qui l'évoquent, il
dut être, de plus, avisé et même extrêmement
rusé (ce qui n'a rien à voir avec la
génialité, au contraire). Son histoire aussi l'atteste
avisé : il a su dominer les autres et s'accommoder
lui-même de la domination étrangère dans les
conditions les plus favorables qu'on pût imaginer: Il
défricha des contrées inhospitalières et, quand
s'accrut leur population, construisit des villes et devint
commerçant — si bon commerçant que, dans l'Ancien
Testament, — « marchand » et « Cananéen
»
s'expriment par un seul et même mot. Comme guerrier, il sut
mourir en brave, témoin sa longue lutte contre l'Égypte
¹), témoin des personnalités comme Urie ²).
Notons enfin sur tous ses portraits, si fort qu'ils diffèrent
entre
eux, un trait de bonté. On se représente très bien
comment ces hommes — aussi éloignés de la mythologie
symbolique que
—————
hittite à
Aïntab (Sayce : Hittites
p. 62) et les figures
jointes au présent ouvrage, qui sont reproduites de
bas-reliefs
égyptiens.
¹) Les Hittites paraissent avoir dominé
longtemps toute la Syrie
et probablement toute l'Asie Mineure; leur puissance ne fut pas moins
grande que celle de l'Égypte à son apogée (voir
Wright :
Empire of the Hittites, 1886,
et Sayce : The Hittites,
1892).
Néanmoins la prudence est de mise en ce qui les concerne, car
l'écriture hittite n'est pas encore déchiffrée; et
si la physionomie, le costume, l'art, la graphie hittites
représentent pour la science une donnée précise,
l'histoire de ce peuple, dont on ne savait rien il y a quelques
années, est demeurée jusqu'à cette heure
très obscure.
²) Il faut voir (II Samuel XI) combien virile et
magnifique est sa
conduite; cet accomplissement du devoir, si strict et si laconique,
contraste agréablement avec la criminelle
légèreté de David.
508 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
de
la fanatique folie des déserts — purent instituer ce culte
dénué d'artifice que les Israélites
trouvèrent en Palestine et s'approprièrent : la
fête de la récolte d'automne (qui était en
même temps leur Nouvel-An et qui devint plus tard pour les Juifs
la fête des cabanes de branchage ou des Tabernacles, Sukkoth);
la fête des prémices du printemps (Pâques, dont les
Juifs devaient faire leur Passah),
avec offrande des
premiers-nés des bœufs et des moutons; la fête de la
moisson du blé terminée (Pentecôte, nommée
par les Juifs la fête des semaines, Shabuoth) — toutes
fêtes joyeuses d'un peuple d'agriculteurs dès longtemps
sédentaires, non d'un peuple nomade, fêtes sans rapports
bien profonds à la vie intérieure de l'homme, mais
traduisant une simple et fraîche religion de la nature, qui dut
être parfaitement adaptée, et sans doute s'adapterait
encore, aux besoins d'hommes naïfs, laborieux, «
tolérablement honnêtes » ¹). La pratique des
sacrifices humains n'apparaissant que là où
prédominait fortement (comme en Phénicie)
l'élément sémitique ²), nous pouvons
présumer que dans les quelques cas où le service du Baal
cananéen autorisait des abominations de ce genre (cas dont on
nous entretient par exception, et seulement quand des princesses
étrangères ont pénétré par mariage
dans le pays), il s'agit là d'un usage sémitique, non
hittite ³).... En
—————
¹) Voir les détails dans Wellhausen : Israelitische und jüdische Geschichte
ch. 6. Bien que la Thora ait été
plus tard prudemment expurgée, on y rencontre encore ici et
là des mentions de ce joyeux culte naturiste, par exemple celle
de la fête des vendanges célébrée dans la
maison de Dieu à Sichem (Juges
IX, 27). Voir aussi (II Samuel
VI,
12-15) comment l'arche est apportée à Jérusalem
« au milieu des réjouissances ».... « avec des
cris de
joie et au son des trompettes ».... et à grand renfort de
danses auxquelles David prend part « de toute sa force ».
²) F. von Luschan a établi par de nombreuses mensurations
que le
type phénicien « se rattachait étroitement à
l'arabe ».
³) Sur le culte beaucoup plus compliqué qui se
célébra dans l'ancienne capitale du royaume hittite,
Carchemisch (Mabog), consulter Sayce : The Hittites ch. 6.
Toutefois son garant, Lucien, me semble un témoin bien tardif et
bien peu digne de foi. Pour se rendre compte à quel point les
Hébreux manquaient d'imagination, il est intéressant
509 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
somme,
l'impression que nous produisent les Hittites est celle d'une
estimable et singulièrement vivace
médiocrité, plutôt que d'une aptitude à des
productions extraordinaires; ils possèdent plus de
ténacité que d'énergie. Goethe dit quelque part
(je l'ai rappelé ailleurs) qu'il n'y a pas de vraie grandeur
sans surabondance; d'après cette définition, les Hittites
pourraient difficilement prétendre à la grandeur.
HOMO EUROPAEUS
Tout au contraire, dans ces Amorrhéens
« hauts comme des cèdres et forts comme des chênes
» (Amos II, 9),
dans leur audace provocante, dans leur indomptable passion
d'aventures, dans le fanatisme d'une fidélité
gardée jusqu'à la mort aux maîtres étrangers
qu'ils se sont choisis, dans les murs même de leurs villes,
épais et solides comme des rochers, et qu'ils quittent si
volontiers pour aller vagabonder dans les montagnes, tout indique, ce
me semble, cette « surabondance » que dit Goethe.
Surabondance d'énergies encore sauvages, encore cruelles, mais
capables de tout ce qu'il y a de plus haut. On croit voir un
être d'essence différente, quand, sur les monuments
égyptiens, parmi la foule des physionomies serviles, surgit ce
visage d'homme libre qui respire l'intelligence et qui proclame la
force de caractère. Comme l'œil du génie nous
apparaît
lumineux quand nous le découvrons au milieu de l'obscure
multitude, ainsi ces traits nous parlent un autre langage que les
faces rusées ou perverses, méchantes ou stupides, de ces
Babyloniens, de ces Hébreux, de ces Hittites, de ces Nubiens, et
de tous les autres, quelque nom qu'on leur donne. O Homo europaeus !
Comment pouvais-tu t'égarer en pareille compagnie ? Oui, tu
m'émeus comme un regard ouvert sur quelque divin
au-delà. Et je voudrais qu'il fût encore temps de te crier
:
—————
de constater que la
disposition du temple juif, avec sa double cour
extérieure et intérieure, son rideau tendu devant le
lieu très saint, et même le privilège du
grand-prêtre de pénétrer dans cet espace, toutes
choses que Dieu est censé avoir prescrites (et prescrites si
minutieusement !) à Moïse sur le Sinaï, sont de pures
et serviles imitations du rite héthéen
immémorial.
510 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
ne
suis pas le conseil des savants anthropologues, ne te commets pas
avec ce ramassis, ne te mêle pas à cette plèbe
asiatique, obéis au grand poète de ta race, reste
fidèle à toi-même.... Mais j'arrive trois mille ans
trop tard. Le Hittite demeura, l'Amorrhéen disparut. Et
voilà une des nombreuses différences entre ce qui est
noble et ce qui ne l'est pas : l'un se conserve plus aisément
que
l'autre. D'une stature gigantesque, ces Amorrhéens n'en sont pas
moins très délicats quant à leur organisation
intérieure. Nul homme ne dégénère plus vite
que l'Homo europaeus de
Lapouge; combien par exemple, les Grecs, se
transformèrent rapidement en barbares, Tite Live
déjà nous l'apprend : in
Syros, Parthos, Ægyptios
degenerarunt, rapporte-t-il (38, 17, 11). L'Homo-europaeus perd
totalement son originalité propre : cela qu'il avait seul en
partage, il ne le peut transmettre aux autres, parce que les autres
n'ont pas de récipient capable de le contenir; en revanche, il
possède lui-même une funeste faculté de s'assimiler
ce qui lui est hétérogène. On nous entretient, il
est vrai, des Syriens blonds de ce temps-ci, et l'on nous affirme aussi
qu'il y aurait 10 pour cent de Juifs blonds; mais Virchow nous a
enseigné que la peau et les cheveux étaient « plus
durables que le crâne », d'où l'on peut donc
présumer que le crâne est plus durable que le cerveau : je
ne sais, mais je crois bien qu'outre le souvenir de ses actes
l'Européen n'a laissé derrière lui en Asie, comme
ailleurs, guère plus que la peau et les cheveux. Je l'ai
cherché dans le Talmud, mais en vain ¹).
—————
¹) On y voit pourtant paraître un « Germain »
(Traité Schabbath VI, 8, fol. 23a
du Talmud de
Jérusalem). Ce « Germain » est l'esclave d'un
Juif. Ayant
reçu mission d'accompagner à la maison le rabbin
Hila, un ami de son maître, il lui sauve la vie en
détournant sur soi la fureur d'un chien enragé, dont il
affronte et endure la morsure mortelle. Cette fidélité
n'arrache pas un mot de reconnaissance ou d'admiration au Juif pieux,
qui se borne à citer Isaïe XLIII, 4 : « Parce que tu
as du prix
à mes yeux, Israël, parce que tu es honoré et que
je t'aime, je donne des hommes à ta place et des peuples pour ta
vie. »
511 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
HOMO
ARABICUS
Il me semble fort malaisé d'énoncer
quoi que ce soit sur
le troisième membre de cette alliance, sur l'authentique
Sémite; car c'est précisément un trait distinctif
de cet Homo arabicus qu'il
n'intervient en collaborateur dans
l'histoire humaine qu'après qu'il a cessé d'être
un Sémite authentique. Tant qu'il reste dans ses déserts
(et pour le repos comme pour la grandeur de son âme il devrait y
rester toujours), il n'appartient pas proprement à l'histoire;
et le connaître là tant soit peu est déjà
difficile, sinon impossible. On nous rapporte seulement qu'il est
brave, hospitalier, pieux, et puis encore vindicatif et cruel — rien
que des traits de caractère, sans aucune indication sur ses
aptitudes intellectuelles. Burckhardt, qui voyagea pendant des
années en Arabie, représente le Bédouin comme un
être d'une paresse mentale absolue tant que la guerre ou
l'amour ne tend pas — mais alors, il est vrai, aussitôt
à l'extrême — l'arc débandé ¹). S'il
fait
tout à coup violemment irruption dans le monde civilisé,
c'est, comme sous Abou-Bekr et Omar, ou comme de nos jours dans
l'Afrique centrale, pour y porter le fer et le feu ²). Dès
qu'il
a tout dévasté, le vrai Sémite disparaît,
nous n'entendons plus parler de lui; partout où il
reparaît dans l'histoire de la culture, un mélange a eu
lieu durant l'intervalle — car aucun type d'homme ne se croise avec
plus d'aisance et de succès que ce produit
précisément d'une endogénie forcée, qui a
duré des milliers d'années. Le noble Maure d'Espagne
n'est rien moins qu'un pur Arabe du désert, il appartient pour
moitié à la race berbère (classée dans le
groupe khami-
—————
¹) Beduinen und Wahaby
(1831).
²) C'est l'opinion qu'exprime le
célèbre écrivain
mauresque du XIVe siècle Mohamed Ibn
Khaldoun, en qui beaucoup
ont voulu voir le père de l'histoire scientifique, et qui est
lui-même un demi-Arabe : « Regardez autour de vous,
écrit-il, considérez tous les pays qui depuis les temps
les plus anciens ont été vaincus par les habitants de
l'Arabie ! La, civilisation et la population en ont disparu; bien plus,
à leur contact le sol même a semblé se transformer
et devenir stérile » (Prolégomènes
à l'Histoire
universelle; je cite d'après Robert Flint : History of the
phylosophy of history, 1893, p. 166).
512 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
tique
ou éthiopien, non pas sémitique, et que certains
auteurs rattachent à la parenté aryenne par
l'intermédiaire des caravaniers iraniens qu'ils donnent pour
ancêtres aux actuels Touaregs) et il s'imprègne si
abondamment de sang gothique qu'aujourd'hui encore une partie de
l'aristocratie du Maroc peut faire remonter sa généalogie
à des aïeux germaniques; si le règne de
Haroun-al-Raschid forme un contraste brillant au milieu d'une si triste
histoire, c'est seulement parce que la famille purement persane des
Barmécides (qui demeura fidèle à la religion
iranienne de Zoroastre) ¹) apporte au calife l'auxiliaire d'un
élément culturel et civilisateur. Il n'est pas un des
grands États formant ce qu'on est convenu d'appeler la «
civilisation sémitique » qui soit purement
sémitique, pas un seul : ni le babylonien, ni l'assyrien, ni le
phénicien. L'histoire l'atteste et l'anthropologie le confirme.
On célèbre encore et toujours les bienfaits dont nous
sommes censés redevables au travail des Sémites dans le
champ de la culture, alors que les Sémites n'ont jamais fait que
« s'enter » (comme disait Wellhausen des Israélites)
sur l'élément vraiment créateur : et c'est en
raison de cette circonstance qu'on a tant de peine à
démêler ce qui revient en propre au Sémite
lui-même et ce qui revient à son hôte ²). On
sait
aujourd'hui, par exemple,
—————
¹) Renan: L'Islamisme et le
Science (Discours et
conférences), 3me éd.,
p. 382.
²) Voir l'ouvrage si suggestif, mais si
fantaisiste aussi, de Jhering : Vorgeschichte
der Indoeuropäer, où la culture
babylonienne tout entière est dite simplement « culture
sémitique », bien que l'auteur reconnaisse que les
Sémites s'en sont emparés et bien qu'il nous en montre
dans les Suméro-Akkadiens les vrais créateurs, dont la
force vive est demeurée agissante longtemps encore (p. 133, 243,
etc.). Ainsi fait aussi von Luschan qui, à la fin de la
conférence ci-dessus mentionnée, croit devoir emboucher
la trompette en l'honneur des « Sémites », alors
qu'il
vient d'établir que les plus fameux de ces peuples ne
contenaient que peu de sang sémitique.... oh ! logique de
naturaliste ! Pour le bouquet, il nous réserve « la
superbe floraison de la science arabe en Espagne », et
il prétend que nous nous sommes tous mis à
l'école de cette science. S'il était besoin de
démontrer le néant d'une telle fable, j'invoquerais
513 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
que
les Sémites n'ont pas davantage découvert
l'écriture
—————
un seul
témoignage, et le moins suspect en l'espèce,
celui de Renan, qui écrit : « Quant au vieil esprit
sémitique, il est de sa nature antiphilosophique et
antiscientifique.... On parle souvent d'une science et d'une
philosophie arabes et, en effet, pendant un siècle ou deux, au
moyen âge, les Arabes furent bien nos maîtres; mais
c'était en attendant que nous connussions les originaux grecs.
Cette science et cette philosophie arabes n'étaient qu'une
mesquine traduction de la science et de la philosophie grecques.
Dès que la Grèce authentique se lève, ces
chétives traductions deviennent sans objet, et ce n'est pas sans
raison que tous les philologues de la Renaissance entreprennent contre
elles une vraie croisade. À y regarder de près,
d'ailleurs,
cette science arabe n'avait rien d'arabe. Le fond en est purement grec;
parmi ceux qui la créèrent il n'y a pas un seul
Sémite; c'étaient des Espagnols, des Persans
écrivant en arabe. — Le rôle philosophique des Juifs au
moyen âge est celui de simples interprètes. La
philosophie juive de cette époque, c'est la philosophie arabe
sans modification. Une page de Roger Bacon renferme plus de
véritable esprit scientifique que toute cette science de seconde
main, respectable assurément comme un anneau de la tradition,
mais dénuée de grande originalité » (De la part
des peuples sémitiques dans l'histoire de la civilisation,
éd. 1875, p. 22 et sq). Renan traite le même thème
avec plus de développement dans sa conférence de 1883, l'Islamisme et la science, où
il montre que, s'il y eut un
essor intellectuel en pays musulmans sous la dynastie des Abbassides,
c'est que ceux-ci furent en quelque sorte des Sassanides
ressuscités et que Bagdad s'éleva comme la capitale d'une
Perse renaissante : la révolution qui porta les Abbassides au
trône fut faite par des troupes persanes ayant des chefs persans;
les fondateurs de cette dynastie sont toujours entourés de
Persans; tous ces brillants califes contemporains de nos carlovingiens
sont à peine musulmans.... ils interrogent l'Inde, la vieille
Perse, la Grèce surtout.... telle est l'explication de cette
curieuse civilisation de Bagdad dont les fables des Mille et une nuits
ont fixé les traits; le mouvement philosophique et scientifique
est la conséquence de cette réaction contre l'orthodoxie
islamique, et non seulement savants et penseurs ne sont pas de race
arabe, mais la tendance de leur esprit est tout opposée à
l'esprit arabe; bref : « cet ensemble philosophique, que l'on a
coutume d'appeler arabe parce qu'il est écrit en arabe, est en
réalité gréco-sassanide » (p. 378). Et
encore
(Histoire des langues
sémitiques, p. 10) : « c'est un abus
de donner le nom de philosophie arabe à une philosophie qui
n'est qu'un emprunt.... et qui n'a jamais eu aucune racine dans la
péninsule arabique. Cette philosophie est écrite en
arabe, voilà tout. »
514 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
qu'ils
n'ont inventé les prétendus chiffres «
arabes ».... ¹) D'autre part, là où
prévalut
le vouloir sémitique dans le seul
—————
¹) On pourrait même dire qu'il n'y a que cela de certain
dans la
question des origines de notre alphabet — elle aussi récemment
renouvelée, mais du même coup compliquée, par les
découvertes égéennes. On admettait depuis
longtemps que le phonétisme existait déjà
chez les Égyptiens et que les Sémites n'en avaient pas
découvert le principe; mais on supposait qu'ils l'avaient
systématisé en supprimant la partie idéographique
des mots et en choisissant pour chaque son un seul signe (Maspero),
d'où l'hypothèse Champollion, puis de Rougé, puis
(mutatis mutandis)
Halévy, qui attribue une origine
égyptienne à l'alphabet « phénicien ».
D'autre
part on avait constaté aussi que les Hittites connaissaient vers
1300 avant J.-C. (Maspero) une écriture peut-être
dérivée de l'Égypte, et Renan voyait en eux les
vrais
auteurs de la prétendue écriture « sémitique
»,
créée en dépouillant de leur sens les
caractères hiéroglyphiques pour ne leur laisser que leur
valeur de signes phonétiques (Peuple
d'Israël I, p. 134}
134); cette invention hittite aurait passé de San (Tanis)
à Hébron, où les Israélites l'auraient
reçue, etc. (p. 136) — Puis, quand la vieille Chaldée
commença de nous livrer ses secrets, Hommel allégua de
sérieux motifs d'imputer à l'alphabet «
phénicien » une origine sumérienne; et Delitzsch
avança que les demi-Sémites syriens pourraient bien
l'avoir combiné par fusion de deux alphabets antérieurs,
un égyptien et un babylonien. — Alors éclata la
révélation égéenne. Déjà
Kluge, dans son travail Die Schrift
der Mykener, avait
conjecturé l'introduction d'un alphabet européen en Asie
par les Mycéniens helléniques. Mais les trouvailles
d'Evans à Cnosse, et de plusieurs autres dans les diverses
îles
de l'Archipel, attestèrent ce fait surprenant que
l'écriture était en usage en Crète vingt-cinq
siècles avant notre ère et que le monde
égéen, dans sa généralité, en avait
possédé plusieurs sortes présentant des
éléments communs et obéissant aux mêmes
principes. Pour un résumé des problèmes que pose
cette découverte, et aussi des évidences qui en
résultent, voir Dussaud : Les
civilisations
préhelléniques (1910) p. 290 et suiv. On fera bien
d'en
retenir notamment cette remarque de principe : « Il faut
observer,
à l'encontre de ceux qui ne s'attachent qu'aux
représentations graphiques, que la difficulté de
l'invention de l'alphabet ne résidait pas dans telle ou telle
trouvaille de signes, mais dans la décomposition de la parole en
sons simples. De même que dans le système des chiffres
dits arabes, c'est la conception du zéro qui est la
découverte et non la forme du signe qui sert à
l'écrire. » Or, sur les tablettes minoennes figurent des
signes numéraux à système décimal, et sur
les cachets minoens des vestiges d'une écriture non
pictographique ou idéographique, mais déjà
hiéroglyphique et conventionnelle; à cette
écriture en succède une autre,
515 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
domaine
de la religion (non de la possession matérielle) nous
voyons qu'il imposa et qu'il produisit la stérilité
spirituelle : nous le voyons par l'exemple du Juif après la
captivité de Babylone (car la victoire du parti piétiste
est sans contredit une victoire de l'élément
sémitique), nous le voyons par l'exemple de l'Islam. « La
vie juive fut désormais (après l'exil) destituée
de tout intérêt intellectuel ou spirituel, hormis les
intérêts religieux.... Le Juif typique ne
s'intéressait ni à la politique, ni à la
littérature, ni à la philosophie, ni à l'art....
La Bible formait proprement l'intégrale littérature des
Juifs; son étude, leur unique intérêt spirituel et
intellectuel » : ainsi s'exprime un témoin non suspect, le
—————
linéaire, qui est
apparemment l'intermédiaire syllabique
grâce auquel se dégagent peu à peu les sons «
simples » de la phonétisation analytique — d'où
l'hypothèse d'Evans adoptée par Salomon Reinach : les
caractères alphabétiques auraient été
tirés de l'écriture crétoise, et ce sont les
Philistins qui, en passant de la mer Égée en Palestine, y
auraient apporté leur écriture. Dans cette
hypothèse les Phéniciens auraient procédé
simplement à un travail d'élimination, et ainsi se
vérifieraient les témoignages antiques (relevés
par Reinach dans L'Anthropologie,
1900, p. 497-502), par exemple
celui de Diodore de Sicile qui écrit (V, 74) : « Quant
à ceux qui tiennent que ce sont les Syriens qui
inventèrent les lettres et dont les reçurent les
Phéniciens qui les transmirent aux Grecs.... lesquels pour cette
raison les appellent « phéniciennes », d'autres leur
répondent que les Phéniciens n'ont pas DÉCOUVERT
les lettres, mais qu'ils ont seulement modifié
(transposé ?) les formes des lettres ». Reinach, encore,
déclare (L'Anthropologie,
1902, XIII, 34) : « Une chose est
certaine : c'est que l'écriture des tablettes ne dérive
ni de l'Assyrie ni de l'Égypte, qu'elle présente un
caractère nettement européen, qu'elle offre comme une
image anticipée de l'épigraphie hellénique.
»
D'ailleurs, même si l'origine égéenne attendait
longtemps sa confirmation, il reste que l'existence d'alphabets grecs
archaïques antérieurs à l'alphabet phénicien
ne fait plus de doute (quel que puisse être au reste leur
prototype) et que dès lors « la légende de la
transmission de l'alphabet par les Phéniciens aux Aryens est
définitivement éliminée » (Hueppe : Zur Rassen- und
Sozialhygiene der Griechen, p. 26; voir aussi Dussaud : op.
cit. p. 250-251 sur l'origine non sémitique du nom et du
mythe
de Cadmus, dont on tira si longtemps argument pour attribuer à
l'influence phénicienne l'éveil de la Grèce
à la civilisation).
516 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
savant
juif C.-G. Montefiore ¹); et Hirsch Graetz, qui ne l'est pas
davantage, cite une sentence du rabbin Akiba, l'illustre talmudiste
auteur d'une Mischna, qui
déclare : « Celui qui
s'adonne à la lecture d'écrits exotériques (par
où il faut entendre n'importe quelle étude en dehors de
la Thora juive) encourt la perte de sa participation au monde
futur » ²). La Mischna par excellence, celle de Juda le
Saint,
enseigne : « Celui qui élève des porcs et celui qui
apprend à son fils la science grecque sont également
dignes de malédiction » ³). S'il est vrai que
l'élément hittite, qui forme, ainsi que nous l'avons vu,
la moitié dit sang juif, protesta toujours contre de telles
doctrines et s'adonna avec prédilection aux occupations «
exotériques », c'est là une autre affaire : je
cherche ici uniquement à saisir le « Sémite
».
Quant à ce qui concerne l'influence stérilisante de la
plus authentique religion des Sémites, la mahométane,
elle est trop manifeste pour qu'il y ait besoin de la démontrer.
Nous nous trouvons donc ici, tout d'abord, en présence d'une
quantité de faits négatifs et de très peu de faits
positifs; à moins de se payer de phrases, on reconnaîtra
dès lors combien il est difficile de se représenter la
personnalité du vrai Sémite, et pourtant cela est si
important pour notre objet — savoir, la réponse à cette
question : qui est le Juif ? — qu'il nous faut absolument arriver
à nous en faire une idée claire. Appelons à notre
aide les savants !
Si je consulte l'ouvrage du plus éminent et
du plus
compétent de tous les ethnographes de l'Allemagne, Oskar
Peschel, je n'y trouve aucune espèce de réponse à
notre question; c'est le fait d'un homme prudent. Ratzel nous dit ce
qui
—————
¹) Op. cit. p. 419 et
543.
²) Gnosticismus
und Judentum, 1846, p. 99. Le sens du mot «
exotérique », qui pourrait paraître obscur à
cette place, s'éclaire par comparaison avec d'autres passages
où, par exemple, la lecture des poètes grecs est
appelée une « occupation exotérique » (p.
62).
³) Cité, comme
précédemment, d'après Renan
: Origines du Christianisme
I, 35.
517 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
suit
: le Sémite se distingue du Khamite et de l'Indo-Germain
par la plus grande énergie — unilatéralité,
si l'on veut — du sentiment religieux; violent et exclusif, donc
fanatique, les aberrations religieuses ne sont nulle part si
fréquentes que chez lui, où elles vont jusqu'aux
sacrifices humains (en 1883 le commandant des forces du Madhi faisait
bouillir tout vifs des prisonniers); le Sémite est
individualiste, il se montre plus attaché à sa foi et
à sa famille qu'à l'État; comme il ne produit pas
de bons
soldats, il remporte ses victoires au moyen de mercenaires
étrangers. Et puis encore : peut-être les Sémites
ont-ils rendu en des temps très anciens de grands services
à la science, mais peut-être aussi ceux qu'on leur
attribue sont-ils d'origine étrangère; en tous cas ils
ont reculé sous ce rapport, et c'est dans le domaine religieux
qu'ils donnent leur maximum ¹). Cette caractéristique me
paraît incohérente, peu substantielle et, en outre, fausse
sous plus d'un rapport. Faire rôtir ses ennemis tout vifs, cela
est bel et bon : de la Chine jusqu'aux Pays-Bas si artistes du XVIme
siècle, où ne rencontrons-nous pas des exemples de
cruauté ? mais y voir une supérieure énergie
« du sentiment religieux » est naïf, notamment si l'on
en prend texte pour placer le Sémite plus haut à cet
égard que l'Égyptien si profondément religieux et
si
fabuleusement créateur, ou que l'Indo-Germain, dont la
littérature religieuse est de beaucoup la plus grande du monde
et dont le « sentiment religieux » s'est traduit depuis des
temps immémoriaux par ceci, entre autres, que des milliers et
des millions d'existences humaines se vouèrent à la
religion et se sacrifièrent pour elle uniquement et
exclusivement. Quand le Brahmane enseigne dans une des plus anciennes
Oupanichads — datant d'au moins 800 ou 1000 ans avant le Christ ²)
—
que l'inspiration et l'expira-
—————
¹) Völkerkunde II,
391 (complété par des propos
recueillis de la bouche de Ratzel).
²) Cf. Leopold von Schroeder : Indiens Litteratur und Kultur
(1887),
20e leçon.
518 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
tion,
de jour et aussi pendant le sommeil, doivent être
considérées par l'homme comme une offrande ininterrompue
à la divinité ¹), n'atteste-t-il pas la plus haute
« énergie du sentiment religieux » dont l'histoire
humaine nous puisse entretenir ? Et que signifient ces mots : le
Sémite est individualiste ? Pour autant que nous en pouvons
juger, il est constant, partout où la religion passe sous
l'influence sémitique, que la foi prend un caractère
différent de ceux qu'on lui voit chez les Indo-Germains (ou dans
l'Extrême Orient), car elle devient NATIONALE et
l'individu,
sauf au titre de membre d'une collectivité, se réduit
presque à une quantité négligeable ²); tous
les Etats
pseudosémitiques ont sans exception supprimé toute
espèce de liberté
individuelle. Le vrai individualisme se rencontrerait plutôt, me
semble-t-il, chez les Germains que chez les peuples sémitiques;
en tous cas, cette affirmation de Ratzel appelle bien des
réserves. — Christian Lassen, suivant son habitude, va
davantage au fond des choses; il est meilleur connaisseur des
âmes que des crânes. Bien que son appréciation du
Sémite date d'une cinquantaine d'années,
c'est-à-dire d'une époque où l'on n'avait pas
appris à distinguer clairement des demi-Sémites la race
pure, il souligne, en la caractérisant, des traits par où
se révèle l'essence intellectuelle de cette
personnalité. « La manière de voir du
Sémite,
écrit-il, est subjective et égoiste. Sa poésie
est lyrique, donc subjective : c'est la sensibilité qui exprime
sa joie et sa douleur, son amour et sa haine, son admiration et son
mépris....; l'épopée, dans laquelle le moi du
poète s'efface devant l'objet, ne lui réussit pas; moins
encore le drame, qui exigerait qu'il fît davan-
—————
¹) Kauchîtaki-Oupanichad
II, 5. Deussen, qui est en cette
matière la plus grande autorité de notre temps, ajoute
cette glose : le brahmane veut dire « ce n'est pas dans le culte
extérieur que doit consister la religion, mais en ceci : que
l'on
met à son service la vie entière et qu'on lui consacre
chaque souffle » (Sechzig Upanishad's des Veda, p.
31).
²) Voir au ch. III la rubrique « Prophétisme ».
519 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
tage
abstraction de sa propre personnalité ¹). La philosophie
non plus n'est pas l'affaire des Sémites; ils sont à cet
égard tributaires — et, entre eux tous, les seuls Arabes — des
philosophes indo-germaniques. Leurs intuitions et conceptions dominent
trop leur esprit pour qu'ils puissent s'élever vraiment au mode
continu de la pensée pure, faire le départ de ce qui est
général ou nécessaire et de leur
individualité propre avec ses contingences ²). Dans sa
religion, le Sémite est autocentrique et exclusif.
Jéhovah est uniquement le dieu des Hébreux, qui seuls le
reconnaissent, tous les autres dieux sont absolument faux et sans
rapport aucun avec la vérité. Allah, encore qu'il
prétende n'être pas que le dieu des Arabes, mais qu'il
veuille se soumettre le monde entier, Allah n'en est pas moins tout
aussi égoïste de sa nature; lui de même conteste
à tout autre dieu toute espèce de vérité;
—————
¹) Alors c'est donc tout de même de l'individualisme ? Oui,
mais
dans un tout autre sens que chez l'Indo-Germain. Chez le Sémite,
ainsi qu'il appert de l'exposé de Lassen, l'individu se barre en
quelque sorte son propre chemin, à la différence du Grec
et du Germain chez qui chaque production porte le sceau d'une
personnalité déterminée, d'un individu. F. von
Schack s'accorde ici exactement avec Lassen : « Toute
l'activité créatrice des Arabes revêt un
caractère subjectif. Partout ils expriment de
préférence LEUR vie psychique, ils y font
rentrer les
choses du monde extérieur, et ils se montrent peu enclins
à regarder en face la réalité pour figurer la
nature en contours nets et précis, ou pour
pénétrer l'individualité des autres et pour
décrire objectivement les hommes et les circonstances de la vie.
Voilà pourquoi ces formes de la poésie qui exigent la
faculté de sortir de soi-même et la puissance
créatrice leur sont demeurées forcément le plus
étrangères » (Poesie
und Kunst der Araber I, 99).
²) Sur la science en particulier, Grau
écrit dans son ouvrage philosémite bien connu : Semiten und Indogermanen (2e
éd., p.
33) ceci : « Les Hébreux, comme tous les Sémites,
sont beaucoup trop subjectifs pour que le pur appétit de savoir
puisse devenir chez eux un puissant facteur. La science naturelle, au
sens objectif qu'elle a chez les Indo-Germains, impliquant que la
nature trouve une expression conforme à son être propre,
à son essentielle signification, et que l'homme se fasse
simplement son interprète, cette science-là, les
Hébreux l'ignorent. » Et encore, p. 50 : « TOUTE
OBJECTIVITÉ fait défaut aux Sémites.
»
520 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
et
ne te flatte pas qu'il te suffise de reconnaître Allah : tu
ne le peux servir dûment qu'en jurant, dans la forme prescrite
à l'exclusion de toute autre, que Mahomet est son
prophète ! De par leur doctrine même les Sémites
DEVAIENT être intolérants, et il fallait
qu'ils
inclinassent au fanatisme, et il fallait qu'ils s'immobilisassent dans
un attachement pétrifié à leur loi religieuse. La
tolérance se manifeste le plus clairement chez les peuples
indo-germanique, où elle procède d'une plus grande
liberté de pensée, qui permet de ne pas se lier
exclusivement à la forme.... Les qualités d'esprit des
Sémites, la sensibilité passionnée, le vouloir
opiniâtre, l'inébranlable foi à une justification
exclusive, tout leur être égoïste les rendait
capables au plus haut degré d'actions grandes et audacieuses
» ¹). Lassen passe alors en revue les États
pseudosémitiques et il indique que ces constructions si
grandement ébauchées se sont toutes effondrées par
la raison qu'ici encore « l'inflexible arbitraire du vouloir
obstiné dans son égoïsme a exercé une action
destructrice » ²). — Avec cette caractéristique nous
tenons vraiment quelque chose, je dirais même que nous tenons
tout, s'il n'y fallait apporter, quelques légères
retouches
pour qu'apparaisse au regard de notre conscience une image en tous
points satisfaisante et lucide. Je vais essayer de l'évoquer.
Pour Lassen, on vient de le voir, c'est la VOLONTÉ
qui est la
puissance prédominante dans l'âme du Sémite; elle
est au fond de toutes ses manifestations. Cette volonté stimule,
mais en même temps paralyse. Elle rend son possesseur capable
« d'actions grandes
—————
¹) Indische Altertumskunde
(éd. 1847) I, 414-416.
²) Il est intéressant, et il est
important de remarquer comment
l'organe de l'esprit humain, le langage, s'ajuste à ce type
particulier, le Sémite, et contribue à l'exprimer. Renan
écrit : « Un carquois de flèches d'acier, un
câble aux torsions puissantes, un trombone d'airain brisant l'air
avec deux ou trois notes aiguës; voilà l'hébreu. Une
telle langue n'exprimera ni une pensée philosophique, ni un
résultat scientifique, ni un doute, ni un sentiment d'infini....
Cette langue dira peu de chose, mais elle martèlera ses dires
sur une enclume. » (Israël
I, 102). N'est-ce pas là
proprement la langue du vouloir opiniâtre ?
521 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
et
audacieuses »; elle lui fait obstacle chaque fois qu'il tend
à une activité plus haute. Le résultat, c'est un
caractère passionné, qui s'élance aux grandes
entreprises, accouplé à une intelligence qui n'est pas
adéquate à cette aspiration, car
l'impétuosité du vouloir exclut toute possibilité
qu'elle s'épanouisse. Dans l'homme ainsi constitué, le
vouloir est en-dessus, puis vient la sensibilité, et tout au bas
l'intellect. Lassen insiste particulièrement sur
l'égoïsme du Sémite, il y revient sans cesse :
poésie, philosophie, religion, politique, il voit s'affirmer
dans tout cela le même « être égoïste
» en perpétuel travail de soi. C'est une
conséquence inévitable d'une telle hiérarchie des
facultés. L'égoïsme a ses racines dans la
volonté; ce qui peut le préserver des excès, ce
sont seulement les dons de la sensibilité et de l'intellect —
un cœur chaud, une intuition profonde du monde, l'instinct de
création et de configuration artistique, la noble soif de
savoir. Or, comme le marque Lassen, dès que l'orageuse
volonté prévaut, qui ne cherche qu'elle-même, ces
belles aptitudes demeurent à l'état rudimentaire ou
s'étiolent : la religion dégénère en
fanatisme, la pensée tourne au jeu puéril ou à
l'arbitraire tyrannique; l'art n'exprime que l'amour ou la haine du
moment, il est tout expression mais non pas configuration; la science
devient industrie.
Ce Sémite serait dès lors l'exacte
contre-partie du
Hittite : chez l'un, la belle harmonie d'un être
modérément développé en tous sens, une
volonté ferme et résistante jointe à une finesse
avisée et, avec cela, une bonhomique, une aimable conception de
la vie; chez l'autre, le goût de l'immodéré, le
penchant à la violence, un caractère en équilibre
instable, où le don le plus nécessaire et à
la fois le plus dangereux de l'homme — la volonté —
apparaît développé dans des proportions
monstrueuses. Si l'on ne croit pas que les « races » —
puisque race il y a — sont tombées du ciel, si l'on se
refusé à prendre au sérieux la
chimère des prétendues « origines premières
» — car le devenir n'est qu'une manifestation de l'être,
non
inversement — on présumera peut-être que ce
522 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
développement
sans exemple d'une faculté, avec
étiolement corrélatif des autres, est l'œuvre de quatre
mille ans de vie passée au désert : quatre mille ans
durant lesquels l'intellect ne reçut aucune nourriture et la
sensibilité demeura confinée dans un cercle
étroit, tandis que la volonté — la volonté de cet
individu entièrement remis à lui-même et, en outre,
parmi le silence ininterrompu de la nature, environné jour et
nuit d'ennemis et de périls —- dut requérir pour elle
toute la sève du corps et tendre continuellement à
l'extrême toutes les forces de l'esprit. Quoi qu'il en soit de
cela, au reste, nu tel caractère renferme la possibilité
de la véritable grandeur : cette « surabondance »
dont nous constations l'absence chez les Hittites, elle existe ici.
Mais de plus, maintenant que notre analyse nous a conduits jusque dans
le for intérieur du Sémite, nous sommes en position de
toucher du doigt ce point précis où réside, en
lui, le principe de la grandeur: elle n'éclatera,
évidemment, que dans le domaine de la volonté; elle ne se
révélera qu'en ces productions qui peuvent
résulter d'une prédominance du vouloir sur les autres
facultés. Ce même Ibn Khaldoun qui déclare que le
Sémite « n'a pas la moindre aptitude à créer
quelque chose de durable », loue comme un mérite
incomparable la simplicité de ses besoins (manque
d'imagination), l'instinct qui le lie étroitement aux siens
à l'exclusion des autres (sensibilité
étiolée), la facilité avec laquelle il se laisse
induire par un prophète au délire de l'enthousiasme,
obéissant de la plus humble manière au commandement divin
(incapacité de jugement due à un développement
insuffisant de la raison). Si j'ajoute dans cette phrase mon
commentaire après chaque observation d'Ibn Khaldoun, c'est
seulement en vue d'indiquer que chacune des qualités
signalées — absence de besoins, sentiment de la famille, foi en
Dieu — signifie ici le triomphe de la volonté, mais ce n'est
certes pas pour déprécier la vertu de la
sobriété, ou de la fidélité au sang, ou de
l'obéissance envers Dieu. Il s'agit en l'espèce de DISTINGUER
— c'est là d'ailleurs en tout état de cause
523 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
l'opération
la plus importante de la pensée — et, pour bien saisir ce qu'est
un vrai Sémite, de concevoir nettement en quoi diffèrent,
par exemple, l'absence de besoins chez un Omar, pour qui rien au monde
n'offre d'intérêt, et l'absence de besoins chez un Kant,
lequel ne se souhaite pas de biens extérieurs par la seule
raison que son génie embrasse et possède le monde; ou
encore la fidélité d'un Arabe envers son propre sang, qui
n'est qu'une instinctive extension de la sphère de
volonté égoïste, et la fidélité d'un
Amorrhéen envers le maître qu'il s'est choisi, laquelle
implique une libre et autonome détermination de l'individu et
constitue une sorte de poème vécu. Mais il faut avant
tout (ou plutôt il faudrait, car je n'espère pas voir rien
de pareil) que nous apprenions à distinguer entre une foi
forcenée et la vraie religion, et que nous apprenions aussi
à ne pas confondre la monolâtrie avec le
monothéisme. Cela n'empêche en aucune façon de
reconnaître la grandeur spécifiquement sémitique.
Si même il était vrai que l'islamisme fût, ainsi
qu'en juge Schopenhauer, « la pire de toutes les religions
»‚ comment ne pas frémir d'admiration — d'une admiration
presque angoissée — quand on voit le musulman marcher à
la mort aussi tranquillement que s'il allait se promener? Et cette
énergie du vouloir sémitique est si grande qu'il se
soumet — comme dans le cas qui nous occupe — des peuples n'ayant pas
une goutte de sang arabe dans les veines. Par le contact de cette
volonté, l'homme est transformé; elle recèle un si
magique pouvoir de suggestion qu'elle nous fascine comme l'œil du
serpent fascine l'oiseau, et qu'à son commandement nous
désapprenons soudain de chanter et de voler. C'est par elle que
le Sémite est devenu une puissance de premier rang dans
l'histoire universelle. Tel qu'une force aveugle de la nature — car la
volonté est aveugle — il s'est rué sur les autres
peuples; et il a disparu en eux, car ils l'ont absorbé; et l'on
a bien vu ce que ces peuples lui avaient donné, mais non pas ce
qu'ils avaient reçu de lui, car ce que LUI
donnait ne possédait pas de physionomie, pas de figure,
524 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
ce
n'était que du vouloir : une énergie intensifiée
(qui souvent stimula à de grands exploits), une
excitabilité difficile à maîtriser et une
insatiable soif de possession (qui souvent conduisit à la
ruine),
bref une orientation déterminée du vouloir; partout
où il s'installa, on remarque que le Sémite avait
d'emblée adopté et assimilé ce qu'il trouvait sous
sa main, mais qu'il avait changé le caractère des peuples.
HOMO JUDAEUS
Si sommaire que soit cette tentative de mettre
en lumière les traits distinctifs des Hittites, des
Amorrhéens et
des Sémites, elle contribuera néanmoins, je
l'espère, à nous valoir une connaissance rationnelle, et
conforme à la vérité, du caractère
israélite et juif : elle la prépare, et une telle
préparation exige de notre part, avec la modestie qui convient,
le renoncement à toute opinion préconçue. En tous
cas, de claires images d'hommes visants et d'actes accomplis par ces
hommes nous en donnent une idée plus colorée que des
chiffres, et des chiffres sont déjà
préférables à des phrases. Mais il faut
qu'à chaque pas nous soyons plus prudents; et si nous nous
reportons maintenant aux chiffres, nous ne serons pas enclins à
« construire » l'Israélite d'après un certain
pourcentage de Sémites, d'Amorrhéens et de Hittites comme
le cuisinier confectionnant un mets suivant une certaine recette, car
ce serait pur enfantillage. Pourtant, par l'examen auquel nous avons
procédé, bien des faits, apparus dans leur acception
humaine, se trouvent placés plus à portée de notre
intelligence. Ce qui, par exemple, constitue dans un caractère
national une insoluble contradiction — et le peuple juif est plus riche
qu'aucun autre en contradictions de cette sorte — nous produit d'abord
une impression déconcertante, souvent même troublante;
mais cette impression disparaît quand nous saisissons la cause
organique de la contradiction. Ainsi nous concevons
immédiatement que le mélange d'Hébreux et de
Hittites devait engendrer des tendances contradictoires : car du
même coup que les Hébreux se greffaient physiquement sur
les Hittites, ils s'inoculaient une culture qui leur était
moralement et
525 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
intellectuellement
étrangère, et qui n'avait pas
procédé par voie naturelle de leur besoin propre, comme
une création nécessaire concentrant en elle la
plénitude de leurs forces d'invention : ils s'annexaient ainsi
un bien qui ne leur appartenait pas organiquement. Sans doute, les
Hébreux s'acquirent un titre de possession réel à
cette culture hittite, par le fait qu'ils s'infusèrent le sang
du peuple créateur et devinrent les Israélites; mais
c'est ce fait, précisément, qui impliquera
désormais opposition et conflit internes : les deux types
étaient trop foncièrement différents pour pouvoir
se fondre tout à fait l'un dans l'autre, et cela apparut
à l'évidence dans l'opposition qui éclata
bientôt entre Juda et Israël; dans le Nord, en effet,
prédominait le Syrien, et la mixtion avait été
beaucoup plus rapide et radicale ¹); dans le Sud, au contraire,
les
Amorrhéens l'emportaient, et il s'y produisait une continuelle
infiltration de sang sémitique pur venant d'Arabie. Ce qui eut
lieu dans le peuple intégral entre tribus du Nord et tribus du
Sud se répéta au sein du groupe plus restreint : tant que
subsiste Jérusalem, nous voyons s'en détacher sans
interruption les éléments caractérisés par
une foi relâchée et par des visées profanes, ils
fuient littéralement (et en masse) la patrie de la Loi
rigoureuse et de la vie austère sans nul ornement. Le
même phénomène continue encore de nos jours, mais
non plus si visiblement. Ce n'est pas, je crois, une vue factice que
d'y reconnaître l'influence persistante, d'une part, de l'Homo
syriacus, d'autre part, de l'Homo
arabicus.
Il
appartient au lecteur de faire bien d'autres remarques du même
genre sur les contributions des différents types à la
formation de cette race humaine particulière que nous
étudions. Je lui en laisse le soin et je passe
immédiatement au point le plus important, savoir : L'INFLUENCE
DE
L'ESPRIT SÉMITIQUE SUR LA RELIGION. C'est là
manifestement la ques-
—————
¹) Les Hittites étaient plus nombreux dans le Nord; dans le
Sud, je l'ai déjà indiqué, les Amorrhéens
(voir Sayce : Hittites, p. 13
et 17).
526 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
tion
essentielle à élucider pour comprendre la
genèse et le caractère du judaïsme; et tandis que la
spéciale aptitude aux affaires semble plutôt un
héritage hittite que sémitique, tout porte à
croire qu'en matière religieuse l'élément
sémitique prédomine fortement ¹). Je
préfère traiter tout de
—————
¹) Une raison d'attribuer cette aptitude aux affaires à une
origine hittite nous est fournie par les Arméniens, dans les
veines desquels — pour une proportion extrêmement forte, soit
environ 80 % suivant une communication écrite du
professeur Hueppe — coule le sang « alarodien », donc
syrien, à
quoi s'ajoute seulement du sang indo-européen, phrygien mais non
sémitique — et qui, outre le caractéristique nez «
juif »
constituant un héritage hittite, font paraître la
même cupidité, la même adresse en affaires et la
même prédilection passionnée pour l'usure que les
Juifs, mais tout cela à un degré plus intense encore, de
sorte que l'on dit communément dans le Levant : un
Arménien roule trois Juifs. On trouvera d'intéressante
renseignements sur le caractère des Arméniens, et en
particulier sur leur génie pour l'intrigue et la conspiration,
dans David Hogarth : A wandering
scholar in the Levant (1896) p. 147 et suiv. — Burckhardt, il
est vrai, dans son livre fameux : Ueber
die Beduinen und Wahaby (1831), nous peint les purs
Sémites comme
des gens également malins en affaires et même rusés
à l'excès : « Dans leurs transactions
privées les Arabes se trompent entre eux autant que faire se
peut.... ils pratiquent l'usure partout où ils en trouvent
l'occasion » (p. 149, 154). Mais après avoir encore
vécu des années parmi les Bédouins, Burckhardt
précise son jugement en disant que si « l'avidité
du gain » constitue bien un trait essentiel de leur
caractère, le
penchant à la fraude et à la tricherie ne naît chez
eux que du contact avec les villes et avec la population de filous qui
y est établie à demeure (p. 292). Pour les
Bédouins, mentir c'est perdre l'honneur (p. 296) et en somme,
conclut Burckhardt, « avec tous leurs défauts ils sont une
des nations les plus nobles qu'il me soit advenu de connaître
» (p.
288). — Sur cette question qui n'est point sans importance, les
expériences des Français en Algérie jettent aussi
quelque lumière : tandis que les Kabyles retournent volontiers
à la civilisation, les tribus purement arabes s'y montrent plus
réfractaires; elles exigent du monde leur liberté, pas
davantage, et elles représentent un élément
anticulturel. Elles préfèrent donner que vendre, marauder
que marchander; elles préfèrent à toute loi la
licence. En tous ces traits se marque un contraste frappant avec les
Hittites, tels qu'ils nous apparaissent dans l'histoire. La
volonté sans mesure du Sémite, cette «
avidité du
gain » dont parle Burckhardt, aura sans doute aiguisé
l'aptitude
syrienne au négoce, mais cette aptitude elle-même n'en
paraît pas moins un héritage syrien et non
sémitique.
527 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
suite
cet objet, et le traiter ici du point de vue
général, plutôt que de l'ajourner au moment ou nous
considérerons le phénomène particulier de la
religion juive; car l'horizon plus étendu nous vaut des
aperçus plus complets; et si nous nous demandons comment agit
partout et de toute nécessité, sur le sentiment religieux
des peuples, cet esprit proprement sémitique dont nous avons
défini la nature par la prédominance du vouloir, la
réponse non seulement nous renseignera sur l'objet en cause,
mais elle facilitera extraordinairement notre tâche dans la suite
du présent ouvrage. Car il s'agit d'une force encore efficace
aujourd'hui parmi nous, qui influera présumablement encore sur
les siècles futurs jusque dans un lointain avenir, et que nous
n'arriverions pas à scruter par le moyen d'une enquête
bornée au seul et spécifique judaïsme.
CONSIDÉRATION SUR LA RELIGION CHEZ LES SÉMITES
J'ai dit que le Sémite avait changé de
caractère
les peuples. Le changement du caractère se
traduit le plus clairement dans le domaine de la religion.
Autant il nous est difficile ailleurs de
démêler, chez les peuples métis, la part de
l'esprit spécifiquement sémitique, autant ici son
œuvre Sémites apparaît avec évidence et son
identité se trahit, impossible à
méconnaître : car le vouloir tyrannique, qui est son
signalement, atteint ici des dimensions cosmiques et transforme toute
la conception de la « religion ». Schopenhauer dit quelque
part
: « la religion est la métaphysique du peuple »; eh
bien,
qu'on se demande à quoi pourra ressembler la religion de gens
qui ont pour caractère distinctif le manque absolu de tout sens
métaphysique, de toute disposition philosophique ! ¹) Cette
seule
phrase nous dévoile la nature de l'opposition entre
Sémite
et Indo-Européen. Il serait inexplicable que l'on eût pu
prendre le Sémite pour l'homme religieux par excellence, si nous
ne vivions, aujourd'hui encore,
—————
¹) Renan : Histoire des langues
sémitiques, note (p. 18) :
« L'abstraction est inconnue dans les langues sémitiques,
la métaphysique impossible. »
528 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
dans
un brouillard épais de préjugés et de
superstitions, que nous avons hérités de notre histoire;
mais en tous cas c'est un fait certain que, partout où
pénétra l'influence sémitique, la conception de ce
qu'est la religion se transforma profondément ¹). Car
partout
ailleurs au monde, même chez les peuples sauvages, la religion
mêle à sa trame un élément de
mystère. Platon pense que, dans l'au-delà, «
l'âme sera
initiée à un mystère que l'on peut bien appeler
celui de la félicité suprême » ²) ;
Jésus dit de la doctrine qui renferme sa religion tout
entière qu'elle est un « mystère » ³).
Ce qui
a trouvé ici sa plus haute expression, nous le constatons
à tous les degrés de la hiérarchie humaine,
partout excepté chez le Sémite. Cet élément
de mystère, c'est ce que Schopenhauer, de son point de vue de
philosophe, nomme « métaphysique »; nous pouvons, je
crois, dire simplement que l'homme se heurte partout à des
contradictions insolubles (contradictions dans la vie propre à
sa sensibilité, comme dans sa pensée); son attention
ainsi éveillée, il pressent que son intelligence n'est
adéquate qu'à un fragment de l'être, il pressent
que cela que lui transmettent ses sens, ou cela qu'avec leurs
données construit sa logique combinante, n'épuise ni
l'essence du monde en dehors de lui, ni sa propre essence; il devine
à côté du cosmos perceptible un cosmos
imperceptible, à côté du pensable un impensable, et
le monde élargi se révèle à lui tel qu'un
« double empire » 4).
Déjà le spectacle de la mort
lui parle du royaume inconnu et la naissance lui apporte comme un
message de ce même royaume. À chaque pas nous rencontrons
des
« miracles », et le plus grand de tous est le miracle que
nous sommes nous-même pour nous-même. Bien des voyageurs
nous racontent — et cha-
—————
¹) Se reporter, ch. III, à la rubrique : « Religion ».
²) Phèdre,
250.
³) Voir ch. III, au début de la section
qui porte ce sous-titre :
« Le Christ ».
4) Doppelreich,
dit Faust dans les dernières paroles qu'il
prononce au 1er acte du Second Faust.
529 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
cun
sait — avec quelle naïveté le sauvage
s'émerveille et, à sa manière, postule partout
« l'autre monde »; mais n'est-ce pas de Goethe, du cerveau
le plus finement organisé qu'ait peut-être produit
l'humanité, que Carlyle nous dit : « devant ses yeux voici
le
monde étendu, un monde transparent comme s'il était de
verre, mais de toute part environné de MIRACLES,
Un monde dont
tous les phénomènes naturels sont en
réalité surnaturels ? » ¹) Et Voltaire, le
railleur,
résume en ces mots la philosophie de ses recherches
scientifiques : « Pour peu qu'on creuse, on trouve un abîme
infini. » Ainsi, du bas en haut de l'échelle, les hommes
se tiennent par la main : la vive émotion d'un grand
mystère cosmique, le pressentiment que le naturel est «
surnaturel », sont choses communes à tous et par où
le nègre, par où l'aborigène australien s'unit
à un Newton, à un Goethe. Seul le Sémite demeure
à l'écart. Renan dit de l'Arabe du désert :
« Il est de tous les hommes le moins mystique, le moins
porté à la méditation. L'Arabe religieux se
contente, pour l'explication des choses, d'un Dieu créateur
gouvernant le monde.... » ²) Et encore : « Aux
récits les plus surprenants, aux spectacles les plus capables de
le frapper, l'Arabe n'oppose qu'une réflexion : « Dieu est
puissant ! ».... Dieu est, Dieu a créé le monde;
cela dit, tout est dit » ³}. Voilà proprement le pur
matérialisme, par opposition à ce que les autres hommes
appellent « religion », entendant sous ce nom quelque chose
d'impensable et d'ineffable. Aussi Montefiore loue-t-il la religion de
ses pères, en laquelle l'instinct religieux sémitique a
trouvé sa forme la plus haute et la plus perfectionnée,
de ne
—————
¹) Dans l'essai Goethe's Works,
vers la fin.
²) L'Islamisme
et la science (Discours et
conférences, p. 380).
³) Histoire
des langues sémitiques, p. 10. Cette attitude
dénote manifestement une lacune organique de l'esprit. C'est ce
que reconnaît Renan au début du dernier passage
cité, quand il écrit : « Les peuples
sémitiques manquent presque complètement de
curiosité.... rien ne les
étonne. » S'étonner
constitue pour Aristote la condition de tout développement; et
Hume, de même, tient le défaut d'étonnement pour un
signe entre tous distinctif de la médiocrité
intellectuelle.
530 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
contenir
rien d'ésotérique ou de tant soit peu
inintelligible : de là vient que cette religion, qui ne
connaît ni superstition ni mystère, est devenue
l'institutrice des peuples ¹). Le même auteur juif ne se
lasse pas
d'insister, plein d'admiration, sur le fait que les Sémites
n'ont jamais rien su de la chute, de la justification par la foi, du
salut, de la grâce ²) — par où il établit
simplement que les dits Sémites pressentent à peine ce
que le reste du monde appelle religion. Dans un ouvrage du Dr Ludwig
Philippson, dédié « à l'avenir de la
religion israélite » et consacré à
l'exposé du point de vue orthodoxe juif, cette religion est
définie par trois « signes caractéristiques »
dont je retiens celui-ci (les deux autres ne nous
intéressant pas pour l'instant) : « la religion
israélite n'a et ne connaît pas de secrets, pas de
mystères » ³). Et de même, dans un accès
de
sincérité sans réserve, Renan avoue une fois que
le monothéisme sémitique « est le fruit d'une race
qui a peu de besoins religieux » et que c'est comme « MINIMUM
DE RELIGION » qu'il s'adapte à ce peu de besoins 4).
Grande parole et profondément vraie ! Elle eût produit
plus
d'effet si Renan l'avait complétée en montrant comment,
et pour quel motif péremptoire, ce Sémite si fameux par
l'ardeur de sa foi ne possède néanmoins que ce minimum de
religion. Nous en apercevons maintenant l'explication : là
où l'entendement et l'imagination sont subjugués par la
volonté, là ne peut ni ne doit exister nul miracle,
subsister rien d'inaccessible, s'ouvrir aucune de ces voies «
par l'inexploré jusqu'en l'inexplorable » que discerne la
sagesse hindoue 5) — là ne sau-
—————
¹) Cf. Religion of the ancient
Hebrews, p. 160.
²) Op. cit., notamment
p. 514, 524 et 544, mais encore à bien
d'autres endroits.
³) Israelitische Religionslehre
I, 34 (Leipzig 1861).
4)
Nouvelles considérations sur
le caractère
général des peuples sémitiques (Journal
asiatique, 1859, p. 253). Robertson Smith témoigne pour sa part
du « peu de religion » du vrai Sémite (The Prophets of Israel p.
33).
5)
Ou, dans les termes par où la Brihadâranyaka-Oupanichad
rend la même image : « La trace de ce chemin du Grand Tout,
que nous avons à suivre pour arriver de la partie dans le Grand
Tout » (I, 4, 7).
531 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
rait
proprement résider rien que la main ne puisse saisir et le
moment posséder (fût-ce au moins comme espoir clairement
figurable). Même un si haut esprit que le second Isaïe
considère la foi religieuse comme quelque chose de fondé
sur une base empirique, et dont l'épreuve se peut faire par un
procédé pour ainsi dire juridique: « qu'ils
produisent leurs témoins et PROUVENT leur droit
afin qu'on
écoute et qu'on dise : c'est vrai ! » (XLIII, 9); et nous
trouvons l'exact équivalent dans la seconde sourate du Coran :
« Produisez vos témoins, si vous dites vrai. » Le
docteur en religion juive que je viens de citer, Philippson, expose que
le Juif croit seulement et uniquement à ce qu'il a VU,
DE SES
YEUX VU, et qu'une « foi aveugle » lui est
inconnue; dans
une longue note il cite tous les passages de la Bible contenant les
mots « foi en Dieu » et soutient que cette expression
intervient
par exception là seulement « où il est
traité
de preuves visibles antérieurement acquises » ¹). Il
s'agit donc toujours d'expérience externe, non interne, et les
représentations sont toujours absolument concrètes,
matérielles, palpables; comme nous l'affirme Montefiore, la
religion juive perfectionnée ne comporte elle-même rien
que l'homme le plus sot ne puisse comprendre du premier coup et que sa
pensée ne puisse pénétrer à fond;
dès lors que quelqu'un s'avise de pressentir un mystère,
sitôt par exemple qu'il présume un sens symbolique dans le
récit de la Création, il est un hérétique
et appartient au bourreau ²); même sous la forme la plus
matérialisée qu'il puisse revêtir, même sous
la version qu'en donne la Genèse,
le récit de la
Création est si manifestement un bien d'emprunt, un
élément étranger, qu'il demeure
complètement isolé au milieu de la tradition
israélite, et sans réel rapport avec elle ³). La
volonté, je le répète, enchaîne l'entende-
—————
¹) Op. cit. I, 35.
²) Voir par exemple dans Graetz : Gnosticimus und Judentum, la
section sur Ben Soma.
³) Ce sujet est traité avec
détail par Renan : Langues
sémitiques p. 482 et suiv. (y compris la note p. 485).
Voir
aussi un peu plus loin
532 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
ment
et l'imagination, et leur tient la chaîne courte. Aussi le
Sémite, quand il perd sa foi, se mue-t-il tout de suite en
athée; de secret, de mystère, il n'y en avait quand
même pas; si ce n'est point Allah le créateur, alors c'est
la matière; comme explication du monde les deux thèses se
valent, on ne voit entre elles presque pas l'ombre d'une
différence, car ni dans l'un ni dans l'autre cas le
Sémite ne se sent en présence d'une insoluble
énigme, d'un mystère surhumain.
Pour supputer l'influence du génie
sémitique sur la
religion, il ne faut pas nous borner à opposer
compréhension et non compréhension, à parler de
sensibilité et d'insensibilité au mystère; il nous
faut aussi faire entrer en ligne de compte l'influence configuratrice
de
l'imagination — cette fille du ciel qui partout reconnaît des
sœurs et les associe fraternellement, ainsi que le marque Novalis.
L'IMAGINATION est la servante de la religion, elle est
la grande
médiatrice; née, comme dit Shakespeare, du mariage de la
tête et du cœur, elle se meut à la frontière des
deux royaumes composant ce « double empire » dont parle
Goethe,
et c'est par elle qu'ils communiquent : ses figures signifient plus de
choses que n'en discerne le seul regard; ses paroles en annoncent
davantage que n'en perçoit la seule ouïe. Elle ne peut pas
révéler l'irrévélé, mais, dressant
devant nos yeux la Maya voilée, elle les convainc que ce voile
ne saurait être soulevé. La symbolique, comme langage
nécessaire de l'inexprimable mystère cosmique, est son
œuvre; Platon nomme ce langage un radeau qui sur le fleuve de la vie
nous porte d'in bord à l'autre; la symbolique est
aussi universellement répandue que le sentiment du
mystère qu'elle traduit, son vocabulaire est aussi divers que
les degrés de culture et que les latitudes. Voici, par exemple,
l'image sous laquelle les
—————
dans le présent
ouvrage la citation de James Darmesteter
donnée dans une note. Je reviens sur la question dans une
préface à la 4e éd.
allemande des Grundlagen,
publiée à part sous ces titres : Dilettantismus,
Rasse,
Monotheismus, Rom (1903) et que l'on trouvera traduite en annexe au
présent ouvrage.
533 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
Samoans
figurent le mystère de la toute-présence de Dieu,
mystère dont ils attestent — sans essayer de sonder l'insondable
— leur immédiate intuition : ils conçoivent le corps de
leur dieu Saveasiuleo comme composé de deux parties
séparables; la partie supérieure, qui revêt la
forme humaine et qui constitue le dieu proprement dit, réside
dans la maison des esprits, chez les morts; la partie
inférieure, pareille à un serpent de mer
énormément allongé, enserre toutes les îles
de la grande mer et demeure attentive à ce que font les hommes
¹). Il y a certes un long chemin entre cette fantaisie
relativement
grossière et la notion théologique chrétienne de
la toute-présence divine, elle est plus éloignée
encore de l'idéalisme transcendental au moyen duquel un
Çankara
figure le même secret, mais je ne saurais y voir
une différence absolument radicale. On pourrait, en outre,
montrer
par d'autres exemples comment cette activité configuratrice de
l'imagination dans le domaine des représentations
religieuses contribue à clarifier les idées et à
les ennoblir. Tylor, ce savant aussi prudent qu'informé, estime
qu'il n'y a probablement pas un seul peuple sur le continent africain,
depuis les Hottentots jusqu'aux Berbers, qui ne croie à une
divinité supérieure, et il établit que cette
conception s'est dégagée graduellement du simple animisme
qui la contenait en germe. Pourtant la plupart de ces peuples — tels,
par exemple, les nègres de la Côte d'Or — se refusent par
respect à imaginer le grand Esprit de l'univers sans cesse
occupé des futiles affaires terrestres; dans leur opinion, il
n'y intervient que rarement. Un autre groupe, celui des Yoroubas
(nègres de la Côte des Esclaves qui accusent un
degré de culture remarquablement élevé), professe
la doctrine suivante : « Nul ne peut directement s'approcher de
Dieu; mais le Tout-Puissant a institué lui-même diverses
sortes d'« orisas » qui sont des médiateurs et des
intercesseurs entre lui et l'humanité. On n'offre pas de
sacrifices à
—————
¹) Tylor : Primitive culture
(4e éd. 1903) II, p. 309-310.
534 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
Dieu,
parce qu'il n'a besoin de rien, mais les « orisas »,
qui sont très pareils à des hommes, prennent plaisir aux
offrandes de moutons, de pigeons et d'autres choses encore »
¹).
M'est avis que voilà déjà une «
métaphysique du peuple » très joliment
élaborée et une religion qui mérite l'estime. Nous
savons, d'autre part, comment la plus riche mythologie du monde, celle
des Aryens de l'Inde, enseignait déjà dans les hymnes
les plus antiques (avant l'immigration dans la péninsule) :
« les dieux né sont que l'Être unique sous des noms
différents » ²) et comment cette mythologie
conduisît
plus tard à la notion si sublimée du dieu un dans le
brahman, ainsi qu'à une religion dont on peut dire en
général qu'elle est merveilleusement
élevée, encore qu'unilatérale et, par suite,
inapte à prévaloir; nous savons, de plus, comment
surgirent d'une racine commune et s'épanouirent diversement la
floraison à jamais fraîche de l'Olympe hellénique
et l'admirable doctrine morale de l'Avesta et de Zoroastre; nous savons
enfin comment toutes ces choses — avec le concours des
spéculations métaphysiques qui s'y rattachent, et par
l'effort de configuration auquel continua de s'appliquer sans cesse
notre instinct créateur inné — préservèrent
le christianisme de devenir une simple annexe du judaïsme, comment
elles lui conférèrent un contenu mythique (donc
inépuisable) et la beauté plastique, comment elles
l'enrichirent des plus profonds symboles de l'intuition
indo-européenne, comment elles en firent un réceptacle
sacré pour tous les mystères du cœur humain et du cerveau
humain, comment il constitua ainsi une « voie par
l'inexploré jusqu'en l'inexplorable », la « trace de
ce chemin du Grand Tout.... ) ³) Sur l'importance de l'imagination
pour la religion, nul doute ne saurait donc subsister. Eh bien, faut-il
dire que le Sémite ne possède aucune espèce
d'imagi-
—————
¹) Cité par Tylor : op.
cit. II, 349 d'après Bowen,
auteur de travaux spéciaux sur la langue et les mœurs des
Yoroubas.
²) Rigvéda
I, 164, 46 (d'après Barth : Religions
de
l'Inde, p. 23).
³) Sur la mythologie du christianisme, voir ch. VII.
535 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
nation
? Des affirmations absolues comme celle-là sont toujours
fausses; et s'il arrive que l'on y recoure pour abréger la
formule écrite de la pensée, on compte que le lecteur y
apportera automatiquement les corrections nécessaires. Le
Sémite est un homme comme d'autres; il s'agit ici seulement de
différences de degré, mais qui à vrai dire, dans
le cas donné, vu le caractère extrême de ce type
humain, approchent de la frontière du oui ou du non absolu, de
l'être ou du ne pas être. Tous lés témoins
qualifiés pour déposer en l'espèce s'accordent sur
ce point que le manque d'imagination — ou, disons, la pauvreté
d'imagination — est un trait essentiel du Sémite. J'ai
déjà fourni de sérieuses justifications à
l'appui de ma thèse — tel l'exposé de Lassen — et j'en
pourrais ajouter beaucoup d'autres, mais la question n'a plus besoin
d'être mise en discussion : le mahométisme et le
judaïsme constituent des preuves suffisantes; ce qu'on nous
rapporte des Bédouins ¹) nous indique simplement l'origine
de
leur impotence à cet égard. Selon l'heureuse expression
de Renan, le Sémite a l'imagination « comprimante »
: elle
rétrécit tout ce dont elle s'empare, elle dessèche
tout ce qu'elle touche; une grande pensée, une image symbolique,
ressort de son cerveau diminuée, « aplatie »,
dépouillée de l'ample signification qu'elle
recélait. « Les mythologies étrangères se
transforment entre les mains des Sémites en faits platement
historiques » ²). Voilà Renan, et voici Wellhausen :
« La décoloration des mythes est synonyme de leur
hébraï-
—————
¹) Voir plus loin dans le cours de ce chapitre.
²) Renan : Peuple
d'Israël, p. 49. Voir encore, p. 77 : « Selon
leur esprit opposé à la mythologie, les Sémites
nomades
simplifiaient ces vieilles fables, les aplatissaient en quelque
sorte.... Par le seul fait de passer entre les mains des populations
araméennes, ces épopées théogoniques
prenaient un air enfantin. » Et p. 78 : « Amoindris,
serrés, sanglés, si j'ose le dire, sur le dos de la
bête de somme du nomade, macérés pendant des
siècles dans des mémoires sans précision et des
imaginations comprimantes, les récite protochaldéens ont
donné les douze premiers chapitres de la Genèse »,
etc.
536 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
sation
» ¹). Et non seulement les Sémites
possédaient peu d'imagination créatrice, mais ils en
réprimaient systématiquement les timides élans.
De même que l'homme ne doit ni penser ni s'étonner, il ne
doit rien se représenter. Toute tentative de figurer ce qui le
dépasse est idolâtrie : le Saveasiuleo des Samoans est une
idole, la Madone Sixtine de Raphaël est une idole, le symbole de
la Croix est une idole ²). Je ne répéterai pas ici
ce que
j'ai marqué dans un précédent chapitre touchant
cet objet, mais le lecteur m'entendrait mieux s'il voulait bien s'y
reporter ³); j'y ai tenté d'expliquer pourquoi le
Sémite
DEVAIT nourrir cette conception que lui imposent
l'ardeur et la nature
particulière de sa foi issue du vouloir, et j'y ai
indiqué aussi comment le dit Sémite, partout où il
résiste à cette loi de sa nature comme en
Phénicie), devient lui-même le plus exécrable
idolâtre — et le seul authentique, peut-être, dont
l'humanité nous offre l'exemple. Car tandis que l'Hindou
enseigne la « négation » de la volonté et le
Christ sa « conversion », la religion est au contraire pour
le Sémite la déification de la volonté, son
affirmation la plus brûlante, la plus démesurée,
la plus forcenée. S'il n'avait pas cette foi qui fait de lui le
protagoniste de l'intolérance fanatique et en même temps
le modèle des résignés, il n'aurait pas de
religion du tout, ou presque pas : d'où la persistance de ses
législateurs à le mettre en garde contre les dieux que
l'on « fond » et que l'on « taille ».
Le Sémite bannit donc de la religion
l'étonnement plein
de pensées, tout sentiment d'un mystère dépassant
l'entendement humain; il en exclut de même l'imagination
créatrice. De l'une et l'autre chose il ne tolère que le
minimum indispensable, ce « minimum de religion » dont
parle Renan.
—————
¹) Prolegomena, 4e
éd., p. 321.
²) Le professeur Graetz dit expressément
que la Croix
équivaut aux idoles du paganisme : Geschichte
der Juden II, 218.
³) Au ch. III, sous la rubrique : « Le Christ dans son
opposition
au judaïsme », dès l'instant qu'il y est
traité du
MATÉRIALISME ABSTRAIT des Juifs.
537 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
Dès
lors, on que s'exerce l'influence sémitique, soit par
l'effet d'un mélange physique (comme chez le Juif), soit par la
seule force de l'idée (comme dans le christianisme), nous ne
manquerons pas de constater ces deux tendances
caractéristiques. On peut les confondre dans un seul mot :
matérialisme. Un des plus puissants penseurs qui aient jamais
vécu, et de qui la pensée possédait en outre une
plasticité que nulle autre n'égala, pas même celle
de Platon, au point que sa conception du monde s'apparente sous
beaucoup de rapports à la religion, Schopenhauer formule cette
proposition métaphysique : « La matière n'est que
la visibilité du vouloir.... Ce qui, dans le
phénomène, c'est-à-dire pour notre
représentation, est matière, cela est, en soi,
volonté » ¹). Je ne veux pas faire ici de
métaphysique, et pas non plus prendre à mon compte la
symbolique spéculative de Schopenhauer; mais n'est-il pas
frappant qu'une relation analogue à celle qu'établit le
métaphysicien (entre ces objets : la matière et la
volonté) s'atteste inévitable dans le domaine de la
psychologie purement empirique ? Là où le vouloir s'est
asservi l'intellect investigateur et la sensibilité imaginative,
là ne sauraient exister d'autre conception de la vie et d'autre
conception du monde que matérialistes. Je n'emploie pas le mot
dans un sens méprisant, je ne nie pas les avantages du
matérialisme, je ne prétends pas qu'il ne soit
conciliable avec une morale : je constate simplement le fait. C'est
d'authentique matérialisme que la doctrine de l'Arabe Mahomet,
tout comme les irruptions intermittentes de ses
révélations divines, tout comme son paradis où
l'on boit et mange en compagnie d'aimables houris. C'est d'authentique
matérialisme que le contrat que Jacob passe avec Iahveh, au
—————
¹) Die Welt als Wille und Vorstellung,
t. II, 2 l., ch. 24. Sans
aucune connexion avec la doctrine de Schopenhauer, mais non moins
intéressante comme reflet de la même intuition, est la
doctrine du Sâmkhya (système rationaliste des Hindous
brahmaniques) suivant laquelle le vouloir n'est point une fonction
spirituelle, mais physique (Cf. Garbe : Sâmkhya-Philosophie, p. 251).
538 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
rapport
de la Genèse (XXVIII,
20-22), et où il stipule les cinq conditions moyennant quoi ce
dieu sera son dieu. Tout le récit de la Création dans la
Genèse — récit
dont tous les Hébreux et,
semble-t-il, tous les Sémites syriens de même que
babyloniens possédaient une version analogue ¹) — est de
pur
matérialisme; il ne l'était pas sous sa forme originale,
Types
de Sumériens
(d'après des statuettes
découvertes à Tello).
car primitivement il énonçait les représentations
mythico-symboliques d'un peuple doué d'imagination (sans doute
les Suméro-Akkadiens), mais, comme Renan vient de nous le dire,
le mythe se transforme aux mains des Sémites en chronique
historique ²). De toutes les profondes idées dont des
—————
¹) Cf. Gunkel : Handkommentar
zur Genesis, p. XLI et sq.
²) On le sait : nous commençons, depuis
quelques années,
à pénétrer la préhistoire de trois au moins
des principales civilisations du monde. Non seulement les origines de
la civilisation hellénique se trouvent reculées bien plus
loin que l'époque mycénienne et, à travers les
stades successifs de la culture égéenne, se relient
à l'âge de la pierre polie; non seulement une
Égypte
antérieure aux plus anciens documents écrits, et
néolithique elle aussi, surgit à nos yeux par delà
les vestiges des dynasties qui précédèrent les
monarques constructeurs des pyramides — mais de son côté
la vieille Chaldée nous restitue peu à peu l'image de
cette race primitive (on l'appelait naguère «
touranienne ») qui, dans les plaines du Tigre et de l'Euphrate,
créa de nobles et florissants Etats dont les empires historiques
d'Assyrie et de Babylonie ne
539 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
rêveurs
capables de penser et de sentir avaient enfermé le
secret dans cette fable, les Sémites ne remarquèrent rien;
—————
furent
que les héritiers indignes, et fonda cette civilisation
protochaldéenne (on dit aujourd'hui «
suméro-akkadienne ») dont nous sommes nous-mêmes
très effectivement et littéralement tributaires. (A quoi
il faudrait ajouter que la découverte d'autres habitants
immémoriaux de l'Asie occidentale, révélés
par les fouilles de Perse et du Turkestan, pose quantité de
problèmes hier imprévus, celui notamment de leur
connexion culturelle avec ce monde sumérien comme avec le monde
égéen.) De la controverse engagée sur les origines
de la civilisation suméro-akkadienne on trouvera l'exposé
dans Weissbach : Die Sumerische
Frage, 1898 (pour ses
premières phases), et dans Fossey : Manuel d'Assyriologie, 1904
(t. I, p. 269 et suiv.); elle est close sur un point, nos plus
récentes enquêtes ayant définitivement fait justice
de la théorie pansémitique et ratifié les
présomptions des Rawlinson, des Schrader, des Sayce, etc. en
faveur de l'existence d'une race particulière, authentique
fondatrice de la très haute civilisation où
s'implantèrent plus tard, en la déformant, les
Sémites. Ébauchée par les savants que je viens de
nommer
(voir aussi Hommel : Geschichte
Babyloniens und Assyriens —
dès 1885 ! — et Hugo Winckler : Die Völker
Vorderasiens, 1899, p. 6-8) l'image de cette race s'est
dès
lors précisée et fixée; son portrait le plus
complet nous a été offert en 1910 par Leonard W. King,
conservateur du British Museum, dans le bel ouvrage (et abondamment
illustré) : A History of
Sumer and Akkad. King s'exprime ainsi
sur les tentatives d'accréditer l'origine sémitique de la
civilisation sumérienne : « L'attrait d'une telle opinion
pour
des personnes qui avaient intérêt à rattacher
à une source sémite une si grande création est
manifeste; et, en dépit de son improbabilité
générale, M. Halévy convertit plusieurs savants
à cette théorie, voire même le professeur
Delitzsch.... Mais la reprise des fouilles en Babylonie a
apporté de nouvelles évidences qui ont tranché la
question en dernier ressort.... et si M. Halévy continue
à défendre courageusement sa position dans la «
Revue
sémitique », ses partisans l'ont abandonné....
Cette
controverse n'a plus pratiquement d'intérêt » (p. 5
et 6).
Je signale néanmoins au lecteur, pour qu'il puisse
apprécier la valeur d'une argumentation casuistique
travestissant tous les faits acquis à la philologie et à
l'histoire, la tentative désespérée de
l'Américain Morris Jastrow : Die
Religion Babyloniens und Assyriens (1902), p. 18 et suiv. Mais
s'il veut se documenter
sérieusement sur les Suméro-Akkadiens et se convaincre
à quel point ils diffèrent physiquement et moralement des
Sémites, King, leur plus récent monographe, lui en
fournira tous les éléments, qu'il pourra compléter
par les travaux spéciaux des savants français, tels que
ceux du Père Scheil (un des « fouilleurs »), de
François Thureau-Dangin (notamment son recueil
540 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
cela
est si littéralement vrai que, par exemple, les Juifs
n'acquirent la notion d'un mauvais Esprit s'opposant au
—————
de textes) et surtout de
Léon Heuzey : Découvertes
en
Chaldée (1900, en collaboration avec E. de Sarzec et
d'autres
encore); Catalogue des
antiquités chaldéennes; Une villa
royale chaldéenne, etc.
J'ai déjà souligné
précédemment
quelques témoignages de la mentalité propre aux
Suméro-Akkadiens dans le domaine de la pensée
scientifique et religieuse : leur interprétation mythique de la
nature, leurs découvertes capitales en astronomie et en
mathématiques, leur division de l'année, des mois, des
jours, des heures, leur élaboration de principes juridiques
fondamentaux, etc. — autant d'attestations d'une culture hautement
originale qui, loin d'avoir été une création
sémitique, fut la proie des Sémites (Sayce notait
déjà que ceux-ci n'accomplirent ni le travail
intellectuel ni le travail manuel : Assyria,
p. 24; cf. aussi Social
Life among the Assyrians and Babylonians), autant de facteurs
encore
à l'œuvre dans notre vie actuelle. J'y reviens dans la
préface à la 4e éd. allemande du présent
ouvrage (voir l'Annexe à
cette éd. française),
mais d'un point de vue historique plus général
(discussion du Babel und Bibel
de Delitzsch, question Hammourabi,
etc.). Ici je noterai de préférence quelques traits par
où s'accuse le contraste du Suméro-Akkadien avec le
Sémite. Ainsi, par exemple, sa langue fait présumer chez
lui un penchant prononcé à l'abstraction; c'est Delitzsch
qui note qu'elle est plus riche en termes abstraits qu'en noms concrets
(Die Entstehung des ältesten
Schriftsystems, 1898. p. 118) et l'on
ne saurait concevoir une opposition plus flagrante avec la conformation
sémitique : elle suffirait à nous avertir des
déformations que durent subir entre des mains israélites
les théories sumériennes de la Création. Je ne
mentionne que pour mémoire l'hypothèse d'après
laquelle
cette langue s'apparenterait aux langues indo-européennes,
hypothèse tirée de la comparaison du verbe « aller
» en
sumérien, en grec et en latin, de la ressemblance de quelques
racines, de l'existence de verbes composés, etc. (cf. Langdon :
Babyloniaca I, 225; 230; 284
et suiv.; II, 99); elle manque de base
tant que n'ont pas été fermement établis les
éléments phonétiques du langage. Mais il faut
marquer que, dès 3400 avant J.-C. — date approximative des plus
anciens documents écrits en notre possession, et
postérieure d'un millénaire peut-être à
l'origine de cette culture — les Sumériens se servent d'une
écriture cunéiforme de leur invention; dans leurs
inscriptions, les signes, dérivés de la pictographie, ont
déjà perdu ce caractère et sont employés
à la fois comme idéogrammes pour l'expression de
concepts, et phonétiquement pour l'expression de syllabes :
système complexe présupposant un développement
antérieur prolongé. Quant au type physique de la race,
on peut s'instruire de sa particularité par les
échantillons figurés ci-dessus; d'autres feraient voir,
outre l'originalité
541 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
bon
qu'une fois à Babylone, par Zoroastre; jusqu'à la
captivité ils ne voyaient pas dans le serpent de la Bible autre
—————
de la structure
anatomique, celle de la coiffure, du costume, etc.
Agriculteurs de première force, les Suméro-Akkadiens sont
aussi des constructeurs de villes d'une activité et d'une
adresse surprenantes, et des artistes, notamment des sculpteurs et des
graveurs, d'un mérite singulier : cf. par exemple les
descriptions de Heuzey; ou encore Perrot et Chipiez : Histoire de l'Art
t. II, et naturellement King. Ce dernier note leur surprenante
fidélité dans la reproduction de la vie animale et leur
extrême délicatesse dans le traitement de la figure
humaine, témoin, à l'époque de leur âge d'or
où se produit un grand mouvement architectural (vers 2450 avant
J.-C.), l'admirable statue en diorite du roi Gudéa, dont le
modelage
autant que l'expression est si supérieur à ce qu'ont fait
de mieux les Assyriens et les Babyloniens : « Si plus d'un art
oriental n'est que curieux, ou ne nous offre qu'un intérêt
historique, l'art du Sumérien force notre admiration par sa
valeur intrinsèque. Sa sculpture n'est-jamais tombée
à cette fastidieuse monotonie des bas reliefs assyriens, avec
leur élaboration outrée du détail qui ne vise
qu'à déguiser la pauvreté du dessin. Certaines
conventions persistèrent à travers toutes les
périodes, mais le sculpteur sumérien ne se rendit jamais
leur esclave. Il s'en rapporta toujours à son goût et
à son intelligence et, dès ses œuvres de début,
s'attesta hardi et inspiré » (p. 82-83). On a voulu voir
un
perfectionnement technique aux époques tardives et l'attribuer
aux Sémites, perfectionnement discutable comme son attribution,
mais en tous cas, dit King, « l'impulsion originale à la
production artistique était de sorte purement sumérienne
» et entre les mains des Sémites « l'idéal
sumérien ne fut pas maintenu »; il n'y eut plus ni
observation ingénue de la nature, ni cet instinct
créateur du style et qui en renouvelle sans cesse la tradition.
Dans leur politique, les Sumériens
réagissent au
sémitisme tout de même que dans leur art : chaque fois que
s'appesantit ce joug, c'est pour eux la décadence, et ils
renaissent chaque fois qu'ils s'en trouvent délestés. Il
faut voir dans King comment la DÉIFICATION du
souverain, usage
importé en Akkad par les envahisseurs sémites, fut la
cause d'une catastrophe nationale pour Sumer, où le roi d'Our,
Dungi, obligé d'exiger des honneurs divins pour se maintenir au
rang du monarque voisin, causa ainsi la ruine de sa dynastie peu
d'années après qu'il eut été reconnu
« dieu du pays » et qu'il eut centralisé à sa
cour tout le pouvoir jusque alors réparti entre des gouverneurs
de districts responsables, mais autonomes. — King termine son ouvrage
par un chapitre sur l'influence culturelle exercée par les
Sumériens en Égypte, en Asie et dans l'Occident. Il
expose que
cette influence leur survécut longtemps, « modelant
» la
civilisation des peuples voisins « dans les sphères de
l'art, de
la litté-
542 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
chose
qu'un serpent ! ¹) Mais suffit-il de dire qu'ils n'avaient rien
su d'un Principe du mal ? Loin de là ! Malgré leur livre
de la
Genèse, ch. I et II,
l'idée même d'un DIEU,
Créateur du ciel et de la terre, était totalement
inconnue des Juifs avant l'exil babylonien : cette idée
apparaît pour la première foi dans le « second
Isaïe
» (voir les ch. XL-LVI du livre
—————
rature, de la religion
et du droit » (p. 320). J'ai indiqué que,
scientifiquement aussi, nous lui étions redevables
d'éléments qui font encore partie intégrante de
notre existence quotidienne.
Avant de terminer cette longue note, il faut que je
retourne à
son point de départ pour signaler que l'on penche de plus en
plus à considérer une part de la mythologie en question
comme dérivée de représentations
paléoaryennes, auxquelles appartiennent par exemple l'arbre du
monde, le déluge, la divinité dans l'eau (d'où le
baptême), les histoires de tentation, etc. Le professeur Otto
Franke écrit dans la Deutsche
Litteraturzeitung, (1901, Nº
44) : « Partout dans la tradition sémitique
s'insèrent des éléments
hétérogènes, isolés dans un entourage
étranger, et qui, par contre, forment les membres organiques de
tout un système de pensées chez les Aryens; souvent
stériles et schématiques chez les Sémites, ce sont
pour l'âme aryenne des forces vives et qui, comme autant de
torrents écumants, s'épanchent de sources sans cesse
jaillissantes. »
¹) Cf. Montefiore : op. cit., p. 453. Combien il est
vrai que cette
incapacité provient de causes profondes, tenant à
l'organisme même du Sémite, on le voit au fait qu'un James
Darmesteter, un des orientalistes les plus réputés du
dix-neuvième siècle, un savant d'une érudition
universelle, put écrire en l'an de grâce 1882 (il parle du
judaïsme) : « Sa cosmogonie empruntée à la
hâte à Babylone par le dernier rédacteur de la
Bible, et les histoires de la pomme et du serpent, sur lesquelles tant
de générations chrétiennes ont pâli, n'ont
jamais bien inquiété l'imagination de ses docteurs ni
pesé d'un poids bien lourd sur la pensée de ses
philosophes. » À ce Juif tout à fait libre penseur,
à cet « honnête Juif » comme dit Shakespeare,
toute
son érudition n'a pu conférer une intelligence plus
profonde du mythe ! Aussi avons-nous bien le droit de sourire quand il
nous informe que la Croix « tombe en poussière » et
qu'il
nous entretient du « demi-avortement du Christianisme ».
Mais
l'abîme béant dont je parlais (voir plus haut dans ce
chapitre, au sous-titre : « Le peuple
étranger ») cet
abîme semble se creuser sous nos yeux au spectacle d'une si
inconcevable incompréhension ! (Cf. Coup d'œil sur l'histoire
du peuple juif par James Darmesteter, 1882, p. 19 et suiv., ou,
dans le
volume des Prophètes
d'Israël paru en 1892, p. 194 et suiv.)
543 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
qui
porte le nom du prophète Isaïe et dont la critique moderne
attribue une vingtaine de chapitres à un auteur plus
récent, parlant aux Juifs de la captivité); elle est
encore étrangère à l'Isaïe réel
(lequel prêchait en Juda lors de la prise de Samarie et de la
destruction du royaume d'Israël par les Assyriens), non moins
qu'à Jérémie ¹). Les fantaisies scientifiques
de
la Genèse sur la
formation du monde, le mythe de la chute qui est d'un sens si profond,
les aperçus
conjecturaux sur le développement de l'humanité
jusqu'à la première organisation de la
société... tout cela devient maintenant « de
l'histoire » et perd du même coup toute espèce de
signification comme mythe religieux; car tandis que le mythe est
élastique, inépuisable, ce qu'on lui substitue en le
déformant n'est qu'une simple CHRONIQUE de
faits, une
énumération d'événements «
arrivés » ²). Voilà le matérialisme, ce
matérialisme que nous rencontrons partout où souffla
l'esprit sémitique. Partout ailleurs dans le monde la religion
marque un élan idéaliste; Schopenhauer l'appelait «
métaphysique du peuple », je l'appellerais plutôt
« idéalisme du peuple »; chez le Sémite
même nous observons cet éveil d'un sentiment du surhumain,
qui s'accompagne d'un désir ardent, nostalgique — il n'y a, pour
s'en convaincre, qu'à lire la biographie de Mahomet; seulement,
aussitôt, l'impérieux vouloir s'empare de chaque symbole,
de chaque pressentiment qu'ébauche la pensée en ses
méditations, et il les mue en faits empiriques brutaux. De cette
conception de la religion il suit qu'elle ne peut tendre qu'à
des fins PRATIQUES, et aucunement idéales; elle
doit pourvoir
à la prospérité en ce monde, et d'abord sous les
espèces de la domination et
—————
¹) Le savant juif Montefiore en convient expressément (op. cit. p.
269). Je donnerai des précisions un peu plus loin dans le cours
du présent chapitre.
²) Pour des développements sur la Bible
comme ouvrage historique
et sur la signification qu'elle revêt par rapport au peuple juif,
je renvoie le lecteur au ch. III traitant du Christ (section: «
Religion historique ») et plus loin dans le présent
chapitre au sous-titre : « La Thora ».
544 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
de
la richesse; elle garantira, de plus, la prospérité
dans le monde futur (là du moins où s'y joint
l'idée de l'immortalité, qui n'a
pénétré dans la foi israélite que par
l'influence persane, et dans la foi arabe que par
l'intermédiaire du christianisme). Voilà le
matérialisme tout nu, ainsi qu'il appert déjà de
la comparaison de cette doctrine avec le Saveasiuleo des Samoans et le
Grand Esprit des Yoroubas.
Telle donc se définirait une influence
négative du judaïsme sur toutes les religions : il les
infecte d'intuitions
matérialistes. Venons maintenant à l'influence positive,
la seule que l'on prenne communément en considération.
Nulle part — je crois pouvoir l'affirmer sans aucune restriction —
nulle part, dans le monde entier, la FOI ne s'atteste
pareille à
ce qu'elle est chez les Sémites : si ardente, si absolue, si
inébranlable. Peut-être ne posséderions-nous pas
sans eux cette
notion de la foi religieuse, de la fides.
Si nous nous
référons, par exemple, au mot allemand Glaube, force
nous est de lui reconnaître un sens passablement ambigu; pris
à la racine, il dégage une saveur de doute autant que de
conviction, car il ne signifie, dans son acception primordiale, pas
autre chose qu'une manière d'« approbation »
¹). Si
nous passons au latin, nous n'en serons pas plus avancés : fides
veut dire « confiance », et pas autre chose (tout de
même que le grec πίστις); la bona
fides des contrats juridiques nous
présente ce vocable dans son acception propre et originaire,
l'ultérieure fides salvifica
est un pis-aller. Par une
analogie caractéristique le mot Çraddhâ, qui
désigne la « foi » en sanscrit, résume un
ensemble mal défini de concepts, lesquels apparaissent flottants
et incolores auprès de la « foi » sémitique;
on a l'impression, confirmée d'ailleurs par
l'interprétation clairvoyante des événements
historiques, qu'il s'agit ici de deux choses différentes
²). Il
advient très souvent qu'une aug-
—————
¹)
Kluge : Etymologisches
Wörterbuch.
²) Çraddhâ,
substantif, signifie « confiance,
assurance, foi et aussi fidélité, sincérité
»; Çraddhâ, verbe, « avoir confiance,
tenir pour
vrai ». Mais le concept a par lui-même quelque chose de
terne, d'incolore, et
545 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
mentation
de la quantité transforme complètement la
qualité ¹); et il semble bien que ce soit le cas ici. La
foi
proprement sémitique, rien ne la peut détruire ni
même atteindre, elle résiste à toute
expérience, à toute évidence. Elle est le triomphe
de la volonté, et si la volonté triomphe ainsi, ce n'est
pas — remarquons-le bien, car nous touchons au centre psychologique de
cet étonnant phénomène — ce n'est pas seulement en
raison de sa force extraordinaire, c'est aussi par suite de
l'étiolement de l'intellect et de l'imagination : il y a d'un
côté minimum de religion, il y a de l'autre maximum de
capacité de croire — croire absolument,
inébranlablement — maximum de besoin de foi — foi qui se tend
comme une main avide, foi qui veut et qui doit donner au croyant, mais
pour lui personnellement et uniquement, à l'exclusion de tout
autre, le monde entier. Rien ne caractérise mieux l'absolutisme
de cette « volonté de croire » que le fait
qu'originairement chaque tribu, chaque clan des Sémites avait
son dieu particulier; le Sémite ne saurait admettre la
possibilité de partager avec un autre, sa volonté absolue
s'y oppose, c'est lui seul qui doit posséder tout. Et sa foi ne
connaît pas plus de bornes que sa volonté : croire et
vouloir sont, chez lui, des expressions synonymes. La religion du
Sémite n'a pas sa fin en soi, elle est un moyen, un instrument
servant à étendre autant que possible le champ de ce que
le vouloir prétend s'annexer ²). En dépit de la
fameuse
phrase de
—————
ce qui
est surtout remarquable c'est que le mot Çraddha, comme
tel, joue un rôle très insignifiant dans la vie de ce
peuple hindou si éminemment doué au point de vue
religieux.
¹) J'ai cité ch. I, sous la rubrique : « L'homme et l'animal
», l'exemple de
l'ozone qui se forme par adjonction
d'oxygène à de l'oxygène et qui constitue un
nouveau
corps (O2 + O1 = O3).
²) Beaucoup d'auteurs certifient qu'actuellement encore les vrais
Bédouins du désert ne reconnaissent pas du tout le dieu
cosmopolite du Coran.
Robertson Smith (Religion of the
Semites, p. 71)
indique que le mahométisme est en quelque sorte une religion de CITADINS
par opposition à la religion du désert — Burckhardt
s'exprime dans le même sens (Beduinen
und Wahaby, p. 156).
546 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
Renan
: « le désert est monothéiste » ¹), il y
a
beau temps que l'on a renoncé à affirmer le
monothéisme congénital du Sémite et que l'erreur
de cette thèse a été démontrée
²);
ne voyons-nous pas que chaque tribu des Hébreux possède
son dieu particulier et que, s'il arrive qu'un d'entre eux quitte le
groupe familial auquel il appartient pour pénétrer sur un
autre territoire, il passe ainsi sous la juridiction d'un autre dieu ?
est-ce là du monothéisme ? ³) Je tiens l'idée
de
l'unité divine pour étrangère au sémitisme,
pour franchement antisémitique, par la raison déjà
qu'elle ne peut être issue que de la SPÉCULATION
: dans la surabondante accumulation de matériaux fournis par
l'imagination, la pensée met de l'ordre et elle arrive ainsi
à la notion de l'unité; ici, au contraire, loin qu'il y
ait de l'imagination et de la spéculation, il n'y a qu'histoire
et que volonté : ce n'est pas d'une telle source
—————
¹) Langues sémitiques,
éd. 1878, p. 6 (mais ces mots
datent, en fait, de 1855).
²) Cf. Robertson Smith : Religion
of the Semites, éd. 1874, p.
75 et suiv. On sait au reste quelle ferveur polythéiste
marquèrent maintes nations pseudosémitiques; il est vrai
que l'on n'a pas le droit de conclure sans réserve de leur
exemple au cas des purs Sémites, qui doit être
jugé en lui-même. Renan insiste sur la
nécessité de cette réserve trop rarement
observée, dans la préface de la 1re
édition de ses
Langues sémitiques.
³) David, chassé par Saül de la Palestine, ne peut
faire
autrement sur le sol étranger que « servir les dieux
étrangers » (I Samuel
XXVI, 19); voir à ce sujet notamment
Robertson Smith : Prophets of Israel
(éd. 1895, p. 44).
Wellhausen a rassemblé (Prolegomena,
4e éd., p. 22) les
passages caractéristiques d'où ressort la même
idée. Le polythéisme s'atteste avec une
particulière naïveté dans le « Cantique de la
délivrance » de Moïse (Exode XV, 11) : « qui est
pareil à toi entre les dieux, Seigneur ? » Dans le Deutéronome,
de beaucoup postérieur, on note à l'éloge de
Iahveh qu'il a conduit seul son peuple : « il n'y avait avec lui
aucun dieu étranger » (XXXII, 12), et ce n'est que dans
les
occasions tout à fait solennelles qu'il est dit « le dieu
de
tous les dieux » (X, 17). Encore au temps des Macchabées
(à plus de cinq siècles de là) nous rencontrons la
même expression « dieu de tous les dieux » dans le
livre de Daniel (XI, 86) et
nous trouvons dans Jésus Sirach la
notion de « dieux accessoires » chargés par Iahveh
de gouverner les différents peuples (Jés. Sir. XVII,
17).
547 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
que
pouvait provenir cet Esprit cosmique universel et un des Hindous,
des Perses, des Hellènes et des Chrétiens, non plus que
le dieu « unique et un » des Égyptiens ¹). Dans
le
judaïsme, on l'a établi sans contestation possible,
l'idée d'un dieu universel n'a pénétré que
lentement à une époque très tardive, postexilique,
et sans nul doute sous l'influence étrangère, surtout
persane; pour être tout à fait dans le vrai, nous devrions
dire qu'elle n'y a JAMAIS pénétré,
car aujourd'hui
pas plus qu'il y a trois mille ans Iahveh n'est le dieu du grand tout
cosmique, il est le dieu des Juifs; il a seulement renversé et
détruit les autres dieux, de même qu'il exterminera les
autres peuples, hormis ceux qui devront servir les Juifs comme
esclaves ²). Et ce serait là du mono-
—————
¹) On a beaucoup disputé
du monothéisme égyptien,
mais le doute à ce sujet n'est pas possible quand on lit dans le
Livre des Morts : « Tu
es l'Un, le Dieu des commencements primordiaux du
temps, l'héritier de l'éternité, engendré
de
toi-même, né de toi-même; tu as créé
la
terre, tu as fait les hommes.... » (Hymnes introductifs à
Ra;
voir la traduction complète d'après la version
thébaine par Budge : The book
of the Dead, 1895). Budge
rend attentif au fait que la formule figurant dans le
Deutéronome VI, 4 :
« Le Seigneur notre dieu est un »
reproduit littéralement la formule égyptienne.
²) On lit par exemple dans l'Apocalypse de Baruch,
célèbre écrit juif datant de la fin du 1er
siècle APRÈS le Christ, des paroles comme
celle-ci (LXXII)
: « Les hommes de toutes nations seront asservis à
Israël,
mais ceux qui vous ont tenus sous leur domination, ceux-là
seront exterminés par l'épée » (cité
d'après Stanton : The jewish
and the christian Messiah, p.
316). On voit combien ce prétendu Créateur du ciel et de
la terre est demeuré étroitement national. C'est ce dont
convient Montefiore, qui écrit : « Sans doute Iahveh est
devenu
peu à peu un dieu universel, mais ce dieu resta toujours encore
le Iahveh qu'il avait été. Bien que désormais
souverain absolu de l'Univers, il ne cessa pas d'être le dieu
d'Israël » (op. cit.,
p. 422). Robertson Smith, qui est un des
savants les plus compétents en la matière,
interprète le ch. II d'Isaïe
comme une prophétie de
l'essor que prendra Iahveh : en s'imposant par ses mérites de
dominateur, celui-ci SE HAUSSERA au rang suprême
et deviendra
dieu de toute l'humanité ! Ainsi, même durant les phases
les plus nobles de l'élaboration religieuse sémitique,
même là où il est question de Dieu, c'est le point
de vue purement historique, d'un anthropomorphisme criant et d'un
complet matérialisme, qui aurait régné.
548 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
théisme
? Non ! c'est, je l'ai dit, de pure monolâtrie,
de
la monolâtrie sans fard.
Mais, d'autre part, nous distinguons maintenant
l'importante et
singulière vérité qui se cachait sous le propos de
Renan, malheureusement formulé trop au général :
comme souvent, il avait vu juste, puis péché par une
analyse superficielle à l'extrême. Il avait écrit :
« Le désert est monothéiste; sublime dans son
immense uniformité, il révéla tout d'abord
à
l'homme l'idée de l'infini. » Si le «
monothéisme » du désert est pour le moins mal
nommé, ce qui suit est proprement d'une fausseté
éclatante, ainsi qu'il ressort d'autres propos du même
Renan par où il établit ¹) que les langues
sémitiques sont incapables d'exprimer « un sentiment
d'infini
». Aux Indes, dans les retraites les plus obscures des
forêts vierges, le sentiment de l'infini a atteint une telle
intensité que l'homme a vu son propre moi se dissoudre dans le
Tout, au lieu que l'habitant du flamboyant désert,
aveuglé par l'excès de la lumière, n'a plus rien
vu
d'autre que lui-même; bien éloigné
d'éprouver
l'émotion de cet infini qui se révèle à
nous dans la nuit ou par les millions de voix de la vie pullulante, il
se sentit seul, seul et pourtant en péril, seul et presque hors
d'état néanmoins de se procurer les moyens de subsistance
nécessaires et assurément hors d'état de le faire
dès l'instant qu'un autre clan eût prétendu
s'agréger au sien. Cette vie fut une lutte, une lutte dans
laquelle l'égoïsme sans scrupule pouvait seul assurer des
chances au lutteur. Tandis que l'Hindou, plongé tout entier dans
ses pensées, n'avait besoin que d'étendre sa main vers
les arbres quand il avait faim, le Bédouin se tenait jour et
nuit sur le qui-vive et avait bien autre chose à faire que de
méditer sur l'infini, chose à laquelle il était
d'ailleurs si complètement inapte que son langage même ne
lui fournissait pas le moindre point d'appui pour s'y aventurer. Tout
à l'encontre de l'idée de Renan, nous nous
représentons bien comment
—————
¹) Voir ch. IV, à la fin de la section : « Le héros ».
549 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
l'uniforme
pauvreté de l'environnement devait se refléter
dans la pauvreté sans pareille des conceptions mythologiques :
l'homme est, en effet, absolument incapable de nourrir de son propre
fonds son imagination; comme dit Shakespeare, « elle naît
dans l'œil »; où l'uniformité s'offre seule
à l'œil, l'imagination ne saurait créer de formes et se
dessèche ¹). Et ce que nous comprenons aussi, c'est
comment, dans
un tel milieu, se put développer ce monothéisme
parfaitement égoïste, où l'unique dieu n'est pas le
grand Esprit supérieur au monde, comme pour les nègres de
la Côte des Esclaves, mais un maître dur et cruel qui
n'est là que pour moi, UNIQUE, pour moi et mes
enfants; qui me
donne, si je lui obéis aveuglément, les pays que je n'ai
pas défrichés, pleins d'huile et de vin, les maisons que
je n'ai pas élevées, les puits que je n'ai pas
creusés — toutes choses précieuses que j'ai parfois
entrevues de loin, quand la faim me poussait à quitter mon
désert pour quelque expédition de pillage; oui, et ces
hommes que j'ai aperçus alors, orgueilleux de leurs travaux,
enivrés de leurs richesses, adorant avec des danses et des
chants et de gras sacrifices les dieux qui leur ont donné tous
leurs biens, je jure que je les immolerai à mon dieu du
désert, que je renverserai leurs autels, et il n'y aura
dorénavant que mon dieu qui sera dieu, et moi seul sur la terre
serai le maître ! Voilà, le monothéisme du
désert; il ne procède pas de l'idée de l'infini,
mais de l'absence d'idées d'une pauvre créature humaine
affamée et avide, dont l'horizon intellectuel dépasse
à peine la notion que posséder et dominer constituent la
félicité suprême.
Pour marquer clairement la pénétrante
transformation
qu'opère, dans la texture même du sentiment humain, cette
conception sémitique de la foi, je ne saurais mieux faire que
d'emprunter le témoignage de Goethe. On cite partout et tou-
—————
¹) Burckhardt, qui a vécu de longues années en
Arabie,
témoigne que l'uniformité de la vie au désert et
le manque de toute occupation pèsent intolérablement sur
l'esprit et finissent par le paralyser complètement.
550 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
jours
des paroles dans lesquelles il exprime que « le
thème propre de l'histoire du monde et des hommes, son
thème le plus profond et celui auquel tous les autres se
subordonnent, c'est le conflit de la foi et de
l'incrédulité » ¹), mais j'estime infiniment
plus
significatif le passage suivant ²) : « La religion
générale, naturelle, ne requiert proprement aucune foi;
car la conviction que derrière la nature se cache en quelque
sorte un grand Être producteur, ordonnateur, directeur, et qu'il
se
rend par elle saisissable à nous, cette conviction s'impose
à chacun, et s'il advient que nous perdions maintes fois le fil
de cette conviction qui nous conduit à travers la vie, nous
pouvons néanmoins aussitôt et partout le retrouver. Il en
est tout autrement de la religion particulière qui nous
déclare que ce grand Être s'occupe
décidément et
préférablement d'un individu, d'une race, d'un peuple,
d'un pays. Cette religion-là est fondée sur la foi, une
foi qui doit être inébranlable sous peine de s'effondrer
tout entière au premier choc. Toute espèce de doute
à l'égard d'une telle religion lui est mortel. On peut
revenir à la conviction, mais non pas à la foi. »
Cette considération nous oriente vers la bonne piste, elle va
nous permettre de déterminer avec une absolue précision
ce que le Sémite a donné au monde, ou, si l'on veut, ce
qu'il lui a imposé : et c'est une affaire importante, car en
cela réside le principe de cette influence qu'il exerce autour
de lui dans l'histoire universelle; car de là provient,
actuellement, cette force particulière du judaïsme que
Herder et tant d'autres grands esprits proclament, telle qu'ils
l'éprouvent, « étrangère ». Goethe a
bien
reconnu, et bien indiqué, le point essentiel, mais il n'y a pas
consacré des développements suffisants pour que chacun
l'aperçoive comme lui. Il distingue entre une religion NATURELLE
et
une autre qui, par conséquent, n'est PAS NATURELLE;
or,
suivant sa manière de penser, le contraire du naturel c'est
—————
¹) Noten zum West-Oestlichen
Divan (Israel in der Wüste).
²)
Tiré de Wahrheit und Dichtung,
l. IV.
551 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
l'arbitraire
et le voulu, c'est cela où la volonté
« arbitre », c'est cela où ne prononce en dernier
ressort ni la pure connaissance intellectuelle, ni l'instinct naturel
brut, mais la volonté. Et ainsi Goethe ne nous apprend pas
seulement qu'il existe entre religion et religion des distinctions
essentielles, si essentielles que le même mot peut
désigner deux objets différents, mais il nous montre en
quoi consiste au fond cette différence : la religion qu'il
oppose
à la religion naturelle est bien, selon lui, LA RELIGION
DE LA
VOLONTÉ. Par contre il emploie le mot « foi
» dans
une acception confuse, qui menace de nous égarer : il a trop
voulu simplifier. Il dit que « la religion naturelle ne requiert PROPREMENT
pas de foi »; mais en réalité il y a
plus à CROIRE dans les religions non
sémitiques que dans
les sémitiques : je veux dire que l'objet de la foi y est plus
riche; et, en fait, elles exigent explicitement cette « foi
». Comment cela s'arrange-t-il ? C'est que la NATURE
de la foi
est différente dans l'un et dans l'autre cas, différente
exactement comme la nature de la religion; au mot « religion
» Goethe donne ici deux sens, il n'en donne qu'un au mot
« foi », — de là le malentendu. À dire vrai,
nous ne
trouvons nulle part de religion sans foi; il en est certes qui ne
requièrent pas la foi au sens spécifiquement
sémitique de ce mot, mais il n'en est pas qui n'exigent aucune
sorte de foi. La foi est partout l'âme invisible; la religion, le
corps
visible. Il nous faut donc pousser plus avant, si nous voulons que la
pensée de Goethe nous apparaisse dans son plein et juste relief.
Et je vais recourir de nouveau à une illustration.
Nulle part, à ma connaissance, le dogmatisme
et le concept de la
révélation n'apparaît aussi développé
que chez les Aryens de religion brahmanique; mais c'est avec un
résultat tout autre que chez les Sémites. Les livres
sacrés des Védas passaient aux yeux des Hindous pour
révélation divine; chacune des paroles qu'ils contiennent
assumait, en toute matière de foi, une autorité
indisputable; or on vit s'ériger malgré cela, sur la base
de ce complex scripturaire
552 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
reconnu
par tous pour « infaillible », six conceptions du monde
entièrement différentes ¹), systèmes dans
lesquels
(suivant le mode de penser propre à l'esprit hindou) la
philosophie et la religion croissent inséparablement
entrelacées, en sorte qu'ils conçoivent diversement la
nature de
la divinité, le rapport de l'individu à elle, la
signification de la délivrance, etc., et qu'ainsi la religion,
bien plus encore que la philosophie de leurs adhérents, est
directement affectée par leurs divergences; eh bien, ces
doctrines, dont éclate l'opposition flagrante en des points
essentiels, n'en étaient pas moins tenues pour orthodoxes,
toutes et chacune. Elles se fondaient en effet sur les mêmes
écrits, elles partaient des mêmes images mythologiques
primordiales qui constituent la trame des hymnes védiques, et
dénotaient le même respect pour les profondes
spéculations des prescriptions cultuelles et des Oupanichads :
cela suffisait. Il n'y avait pas là de données
historiques, pas de chronique de la création du monde et de ses
habitants, à quoi l'on dût croire aveuglément; les
choses de cette sorte n'y étaient dès l'abord et
uniquement présentées que comme images, comme symboles.
Ainsi, par exemple, le commentateur strictement orthodoxe des livres
sacrés, Çankara,
dit au sujet des spéculations et
figures diverses relatives à la création du monde :
« L'Écriture n'a pas du tout l'intention de fournir un
enseignement tiré de l'expansion du monde qui commence avec la
Création, car on ne voit pas — et il n'est dit nulle part, et il
n'est même pas concevable — que quoi que ce soit d'important pour
l'homme puisse dépendre de cela » ²). Chacun,
—————
¹) Il y en avait davantage, mais les autres se laissent ranger
sous
telle ou telle des six grandes rubriques.
²) Die
Sûtras des Vedânta (d'ap. la traduction allemande de
Paul Deussen, 1887, I, 4, 14). Comment ne pas se rappeler ici la parole
de
Goethe que j'ai plus d'une fois citée dans cet ouvrage : «
S'enquérir vivement de la cause est à un haut
degré nuisible » ! Carlyle dit bien, dans son essai sur
Diderot
: « toute foi religieuse qui remonte aux origines est
stérile, inefficace, impossible. »
553 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
pareillement,
était libre de penser ce qu'il voulait sur le
rapport de l'esprit et de la matière. Le moniste était
aussi orthodoxe que le dualiste; l'idéaliste, que le
matérialiste. On s'explique qu'avec une pareille conception de
la religion et de la foi « ait régné de tous temps
aux Indes la plus absolue liberté de penser » ¹); on
s'explique, veux-je dire, qu'il ait été possible de
laisser subsister côte à côte l'orthodoxie et une
spéculation métaphysique que rien n'entravait. Et
pourtant,
non ! À nous qui vivons aujourd'hui sous l'influence de la
conception
sémitique de la foi, il est difficile de concilier ces notions :
l'infaillibilité reconnue de livres religieux sacrés et
en même temps la plus absolue liberté de penser ! Mais que
le lecteur veuille bien faire attention à ce qui suit, car alors
seulement l'illustration dont je me suis servi profitera à notre
enquête sur la nature de la foi : la vie était plus
religieuse aux Indes qu'elle ne fut jamais chez nous, même
à l'époque ecclésiastique, et la religion hindoue,
comme telle, produisit des fruits de tout autre sorte que, par exemple,
le judaïsme, dans lequel la religion bannit de la vie (comme nous
l'a dit un auteur juif cité plus haut) science, art,
littérature, tout, hormis la foi et l'obéissance ²).
Car
l'énorme activité intellectuelle du peuple hindou, dont
la littérature poétique seule passe en étendue
« toute la littérature classique de la Grèce et de
l'Italie réunies » ³), prend racine dans sa foi; ses
productions les plus éminentes, même en des domaines fort
éloignés, sont le rayonnement de sa profonde
religiosité. Un exemple. La Grammaire
de la langue
sanscrite de Pânini, rédigée quelque 2500
ans avant
—————
¹) Richard Garbe : Die
Sâmkhya-Philosophie, p. 121.
²) Montefiore (voir plus haut dans le présent chapitre,
sous la
rubrique : « Homo arabicus
»). Spinoza
aussi, qui est si
entièrement juif et antiaryen dans chacune de ses
pensées, écrit : « Fidei scopus nihil est praeter
obedientiam et pietatem » (Tract. theol.-pol., c. 14). Que la
religion puisse être un élément de vie, un
élément créateur, c'est là une notion
complètement inintelligible à ce cerveau.
³) Max Müller : Indien in
seiner weltgeschichtlichen
Bedeutung (1884), p. 68.
554 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
Jésus-Christ,
et qui d'ailleurs marque le point culminant d'un
développement scientifique ayant déjà duré
des siècles, est considérée par nos
autorités compétentes comme le plus grand exploit
philologique de l'humanité. Benfey écrit à ce
sujet : « Il n'est pas au monde une langue dont on ait
présenté une grammaire si complète, même en
comptant les étonnants travaux des Grimm sur l'allemand »
¹) et, de son côté, Georg von der Gabelentz proclame
que
« l'œuvre merveilleuse de Pânini est la seule grammaire
vraiment complète que nous possédions d'une langue
» ²). Pânini forme encore aujourd'hui la pierre
angulaire
de cette science : eh bien, qu'est-ce qui a incité le penseur
hindou à son entreprise scientifique ? Le désir de
restituer une vie nouvelle aux chants sacrés du Rigvéda,
qui étaient devenus au cours des siècles
malaisément intelligibles. Ce n'est point l'enthousiasme
sans but de la « science pure », c'est l'enthousiasme
religieux; dit Benfey, qui l'a « doué de cette force
». Et de même, des découvertes considérables
dans le domaine mathématique — on sait que les Aryens de l'Inde
inventèrent les chiffres prétendus « arabes »
— ont ici pour point de départ la religion : du problème
géométrique censément résolu par Pythagore,
dont il porte le nom, les Hindous avaient trouvé depuis des
temps immémoriaux la solution, sans pour ainsi dire s'en douter,
par une conséquence nécessaire des mesures prescrites
pour les cérémonies sacrificielles; et c'est dans leurs
calculs tendant à des fins religieuses que
couvèrent les intuitions d'où se dégagea la
claire notion des quantités irrationnelles, puis encore, plus
tard, l'algèbre supérieure, la théorie des
nombres, etc. ³) En quel sens Goethe peut-il donc dire d'une
religion ainsi faite — d'une religion qui configurait toute la vie
publique et qui, avec cela, agissait avec une force si
—————
¹) Geschichte der
Sprachwissenschaft (1869) p. 77 et, pour la
citation qui suit, p. 55.
²) Die
Sprachwissenschaft, 2e éd.
1901, p. 22.
³) Cf. Schroeder : Pythagoras und die Inder, ch. 3.
555 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
puissante
et si pénétrante sur l'esprit et l'imagination
— qu'elle ne requérait PROPREMENT pas de foi ?
N'ai-je pas
raison de prétendre qu'il désigne, dans la citation que
je lui ai empruntée, par le seul mot « foi » deux
objets différents ? Certes ! aussi différents que les
hommes dont ils reflètent les âmes. Goethe part de la
conception sémitique et, d'après cette conception, la foi
religieuse vise uniquement (en opposition à celle des Hindous)
des données HISTORIQUES et des faits MATÉRIELS.
Dieu,
ici, est connu par des théophanies historiquement
certifiées, non point postulé par une expérience
intérieure, ni deviné par l'observation de la nature, ni
configuré selon ce pressentiment par la force de l'imagination;
ici tout est encore plus simple que l'histoire de la Création
par Haeckel ! La seule chose indispensable est une foi aveugle, aussi
est-ce sur cette foi que se concentre toute l'énergie des grands
esprits directeurs et des gardiens responsables du peuple :
châtiments d'un côté, promesses de l'autre; avec
l'adjonction de preuves historiques et de miracles contre nature. —
Quel contraste si, auprès de ce credo d'un sémitisme sans
alliage, on considère la profession de foi dite apostolique de
l'Église chrétienne ! La moitié des propositions
énoncent des mystères infigurables, dont les
théologiens même avouent que « le laïc ne les
peut comprendre »; et il s'agit même si peu de «
comprendre » — dans l'acception logique de ce mot, supposant des
objets saisissables, qui tombent sous les sens — que l'on a
déduit de ce bref credo les doctrines les plus divergentes
¹). Et
combien s'accentue le contraste, si l'on passe au symbole athanasien !
La matière de la foi religieuse y consiste exclusivement dans
les spéculations les plus abstraites du cerveau humain. Comment
la foi, au sens sémitique, eût-elle pu saisir des concepts
auxquels il n'est pas un homme sur des millions qui puisse associer la
plus pâle représentation ? Déjà Jésus
lui-même,
—————
¹) Cf. par exemple Harnack : Dogmengeschichte
(Grundriss, 2e
éd., p. 63).
556 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
encore
qu'il dise que « le royaume des cieux est pour ceux qui
ressemblent à des enfants », dit aussi, dans le même
entretien : « Tous ne comprennent pas la parole, mais seulement
ceux à qui cela est donné.... Que celui qui peut
comprendre, comprenne » (Matthieu
XIX, 11, 12 et 14). Tout autre est le Sémite et, dès
lors, tout autre sa puissance de
foi. Cette simple phrase : « Je crois en Dieu, créateur du
ciel et de la terre », ne fait même pas partie de son
credo; le Coran ne signale qu'en passant cette circonstance, et il en
existe à peine trois mentions dans la totalité des livres
sacrés des Juifs. Par contre, le premier commandement de
Moïse
dit tout de suite : « Je suis le Seigneur, qui t'ai
tiré du pays d'Égypte ! » La foi, on le
voit, s'attache
dès l'abord aux faits historiques que le peuple tient pour
authentiquement certifiés, et jamais elle ne
s'élève au-dessus du niveau de la vision commune. Ainsi
que nous l'indiquait Montefiore ¹) : la religion juive ne
connaît
pas de mystères. Quand donc on parle de l'incomparable force de
cette foi sémitique, il ne faut pas perdre de vue qu'elle
embrasse un contenu borné, extrêmement mince, qu'elle
laisse systématiquement de côté le grand miracle du
monde et que, par l'imposition d'une « Loi » (au sens
juridique du mot), elle réduit également à un
minimum la vie intérieure du cœur : quiconque obéit
à la Loi est sans péché, et il n'a pas besoin de
se casser la tête davantage; nouvelle naissance, grâce,
délivrance, tout cela n'existe pas. Nous sommes donc conduits
à reconnaître que cette foi si forte suppose en revanche
un minimum d'objets de foi, un minimum de religion. Moïse
Mendelssohn a eu de ce fait la juste intuition, et il l'a
exprimé avec une franchise qui l'honore, quand il a dit: «
Le judaïsme n'est pas religion révélée, mais
législation révélée » ²).
« Le Sémite a proprement peu de
religion »,
déplore le
—————
¹) Voir au début de la présente rubrique.
²) Rettung
der Juden, 1872 (je cite d'après Graetz : Volkst.
Gesch. III, 578).
557 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
spécialiste
le plus exactement informé de l'histoire des
religions sémitiques, Robertson Smith; « c'est vrai,
répond Goethe, mais beaucoup de foi »; et Renan commente
en disant des peuples sémitiques que « leur conception....
embrasse très peu de chose, mais l'embrasse très
fortement » ¹). Je crois que nous commençons
déjà à nous reconnaître dans la confusion
entre foi et foi, religion et religion, mieux que ne le font, chacun
de son point de vue, Smith, Goethe et Renan; bientôt le sol
apparaîtra sous les broussailles écartées. Mais il
faut, pour plus de clarté, que j'oppose une dernière fois
l'Hindou au Sémite.
L'Hindou aryen nous offre en son exemple
l'extrême contre-partie
du Sémite, mais cette contre-partie, tous les peuples exempts de
sémitisme, fût-ce l'indigène australien, en
présentent clairement les éléments constitutifs,
qui sommeillent en chacun de nos cœurs. L'esprit de l'Hindou embrasse
énormément de choses —- beaucoup trop pour son bonheur
terrestre; sa sensibilité est de sorte intime et compatissante,
sa disposition pieuse; sa pensée est la plus profonde du monde
au point de vue métaphysique, son imagination aussi luxuriante
que les forêts vierges de son pays, aussi hardie que cette
montagne, la plus haute de la terre, qui fait se tourner son regard en
haut. Deux facultés lui manquent presque totalement. D'abord le
sens historique : ce peuple a tout produit, tout — à
l'exception d'une histoire relatant le cours de sa propre vie; il n'a
pas laissé l'ombre d'une chronique. Ensuite la capacité
de brider son imagination : c'est par là que cet
hyperidéaliste perd la juste mesure des choses de ce monde et
qu'il perd aussi — encore qu'on ne trouve pas d'être humain plus
héroïquement dédaigneux de la mort —- sa position
comme énergique configurateur de l'histoire universelle. Il
n'était pas assez matérialiste. Bien
éloigné de se prendre, avec cet arrogant orgueil du
Sémite, pour « le seul homme au vrai sens du mot »,
il tint l'huma-
—————
¹) Langues sémitiques,
p. 11.
558 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
nité
en général (y compris lui-même) pour
une manifestation de la vie équivalente aux autres
phénomènes,
et enseigna comme fondement de toute sagesse et de toute religion le
tat-tvam-asi : « cela,
tu l'es aussi », entendant que
l'homme se doit reconnaître lui-même dans tout ce qui vit.
Nous voilà loin, pour le coup, de ce petit peuple
élu, en faveur duquel seul fut entreprise la création du
cosmos, à l'exclusif profit duquel tout le reste de
l'humanité vit et souffre; et l'on aperçoit
immédiatement que la divinité ou les divinités
des Hindous ne seront pas de celles que l'on transporte dans une arche
d'alliance ou que l'on situe dans une pierre. Le tat-tvam-asi, par
lui-même, annonce déjà une religion cosmique; et
une religion cosmique, à son tour, implique —-en opposition
à une foi nationale — une relation directe entre l'individu et
le surhumain divin. Combien différent,
dès lors, le sens que devaient revêtir ici la religion et
la foi ! « Proprement aucune foi », disait Goethe. Et voici
l'écho parodique de cette parole dans un autre jugement
terriblement superficiel de Renan : « Les peuples
indo-européens, avant leur conversion aux idées
sémitiques, n'ont jamais pris leur religion pour la
vérité absolue.... » ¹). Mais non, mille fois
non ! C'est
affirmer là l'impossible, et à cette affirmation la vie
des brahmanes inflige le plus splendide démenti. Car les
Indo-Aryens aussi « produisent leurs témoins »,
encore que ce ne soit pas tout à fait dans le sens qu'avaient
entendu le second Isaïe et Mahomet. Quand l'Aryen prend
congé de sa femme, de ses enfants, des enfants de ses enfants,
et que, volontairement dépouillé de tous ses biens, se
nourrissant de racines, nu, il passe dans la solitude des forêts
ses derniers ans qu'il consacre à la méditation pieuse et
à la délivrance de son âme; quand il creuse de ses
propres mains son tombeau et qu'à l'approche de la mort il s'y
couche pour mourir, les mains jointes, résigné et serein
²) — peut-on
—————
¹) Langues sémitiques,
p. 7.
²) Aujourd'hui encore on rencontre, dans les
profondeurs des
forêts,
559 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
dire
de lui qu'alors il ne montre « proprement aucune foi » et
qu' « il ne prend pas sa religion pour la
vérité » ? À Dieu ne plaise d'ailleurs que
nous
disputions sur les mots ! Ce qui est certain, c'est que cet homme a de
la RELIGION, et même, j'ose le dire, un MAXIMUM
de religion.
Dans sa jeunesse il avait appris à connaître la
mythologie la plus exubérante; pour son œil d'enfant, la
nature entière s'était animée — oui, douée
d'âme; ¹) — grâce aux figures majestueuses et amicales
offertes à son imagination, qui sans cesse s'exerçait
à les retoucher, grâce aux chants où on l'initiait
graduellement, l'incitant sans cesse à se les
répéter. Comme Carlyle en fait gloire à Goethe, ce
jeune Hindou se voyait « environné de miracles »
dans un monde de phénomènes naturels « tous en
réalité surnaturels ». Puis, au sérieux de
l'âge viril correspondait un progrès de l'éducation
psychique : sa faculté de penser était
développée et fortifiée par l'étude des
problèmes les plus ardus; en même temps, par les
considérations d'ordre divers se rattachant aux
cérémonies sacrificielles, lui était
enseignée une symbolique embrassant toutes choses concevables,
qui dépasse presque notre capacité actuelle de
représentation ²), mais dont le résultat principal
—————
de ces tombes
fraîchement comblées. Sans convulsions ni
luttes les saints hommes passent du temps à
l'éternité, en sorte que l'on croirait à l'aspect
de leurs cadavres que la main de l'amour a disposé leurs membres
et fermé leurs yeux (ceci suivant des communications verbales
et des dessins d'après nature). Si l'on veut apprendre comment
la vieille religion aryenne s'est conservée vivante et pure en
certains lieux et en certaines âmes, comment elle y fleurit dans
sa beauté originelle, jaillissant d'un sol spirituel qui demeure
éternellement pareil à lui-même, il faut lire
l'esquisse biographique d'un saint homme de famille brahmanique mort en
1886, qu'a publiée (pour la fête de Noël, 1898) Max
Müller sous ce titre : Râmakrishna,
his life and
sayings.
¹) Oldenberg certifie (Religion des Veda, p. 30; 92; 302,
etc.) que les
dieux des Hindous aryens, par opposition aux autres, sont des
êtres lumineux, véridiques, bienfaisants, ni rusés,
ni cruels, ni menteurs.
²) « Les Hindous invoquaient les rapports
figurés dans le
sacrifice comme représentant des rapports analogues de
l'univers, unis à lui par un lien mystique », note encore
Oldenberg. On en trouve les preuves
560 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
nous
apparaît clairement dans son succès même. À
mesure que mûrissait l'esprit de l'Hindou adulte, il comprenait
mieux non seulement que ces figures mythologiques ne possédaient
d'existence que dans son cerveau et de sens que pour son esprit humain
borné — en d'autres termes, qu'elles n'étaient que des SYMBOLES
d'une vérité inaccessible à la raison —
mais aussi que la vie entière, le monde qui lui sert de
théâtre, les acteurs qui se meuvent sur cette
scène, les pensées que nous pensons, l'amour qui nous
enivre, les devoirs que nous remplissons, ne devaient pareillement
être conçus que comme un SYMBOLE; il ne
niait pas la
réalité de ces choses, mais il contestait que leur
signification fût épuisée par l'univers
empiriquement perceptible : « Au niveau de la
réalité la plus haute, rien n'existe plus de toute
l'agitation empirique », professent les livres sacrés des
Hindous ¹) — intuition que Goethe a revêtue d'une expression
définitive dans ces vers du Chorus
mystique qui termine son second Faust :
Tout ce
qui PASSE
N'est que SYMBOLE
²).
Et plus s'implantait en sa conscience cette
conviction, plus aussi s'y
exaltait la notion du sens attaché à sa vie individuelle
: cette vie acquérait maintenant une portée cosmique.
L'Écriture n'avait-elle pas enseigné : « il n'y a
que
l'Unité seule qui soit réelle au sens suprême, la
multiplicité marque uniquement les lacunes d'une connaissance
erronée » ? Les bonnes œuvres, qui lui avaient jadis paru
faire partie du commandement divin, perdaient désormais toute
valeur; ce qui seul valait encore, c'était l'INTENTION
la plus
intime, savoir
—————
justificatives
à chaque page du Satapatha-Brâhmana,
ce code
étonnant de cérémonies sacrificielles.
¹) Çankara : Soutras du Védanta II, 1, 14
(de même
que la prochaine citation).
²) Alles
Vergängliche
ist
nur ein Gleichnis.
561 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
donc
la vie la plus intérieure, chaque frisson de la
pensée, chaque secousse du cœur. Tandis que l'esprit
sémitique n'envisageait que le résultat et nullement
l'intention, l'esprit aryen atteignait ici à l'extrême
opposé : tout résultat était exclu et, au
demeurant, indifférent en soi. Alors restait à accomplir
l'acte créateur par excellence, la transformation de
l'être même; il fallait que la plus légère
velléité de l'égoïsme individuel
égaré fût non pas châtiée et
mortifiée (qu'est-ce que cela !), mais transmuée, mais
retournée jusqu'à ce que l'Un s'absorbât dans le
Tout. Et telle était la « délivrance ». Que
l'on se
garde de voir là un processus purement philosophique : il
était profondément religieux, car la force propre ne
suffisait pas à l'effectuer. Le mot sanscrit pour la plus haute
divinité, pour l'Un qui est Tout, c'est le mot « brahman
» signifiant « prière »; par la GRÂCE
seulement l'homme pouvait avoir part à la délivrance, et
avant qu'il obtînt une telle grâce par l'ardente ferveur de
sa prière, une vie pieuse devait l'avoir attesté digne
d'elle. Mais une fois ce terme atteint, alors l'individu ne croyait
plus vivre et peiner pour lui seul, mais bien pour le monde entier :
d'où le sentiment d'une responsabilité universelle. L'Un
répondait pour tous; son activité, qui, en l'état
d'illusion antérieur, lui apparaissait livrée à
la décision presque indifférente de son vouloir
arbitraire, revêtait maintenant une signification
impérissable; car de même que le naturel est en
réalité un surnaturel, ainsi le moment inclut
l'éternité, dont il n'est que le symbole. — Voilà
ce qui prenait pour les Aryens de l'Inde valeur de « religion
», voilà ce qu'ils entendaient par « foi ».
Au contraste d'une religion et d'une foi ainsi
entendues ressortira
clairement, j'espère, la façon particulière et
distinctive dont les Sémites conçoivent ces objets. Je
crois avoir montré en quoi consiste leur grande force — qui les
rend capables d'actions hardies et de pensées propres à
les stimuler au sacrifice — en quoi aussi consiste leur limitation. Il
suffit. On connaît assez l'importance historique qu'acquirent
cette force et cette limitation. Risquerons-nous donc ce para-
562 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
doxe
de prétendre que la religion et la foi s'excluent entre
elles ou que, du moins, quand l'une augmente, l'autre diminue d'autant
? Mais ce serait jouer avec les mots, car manifestement la foi et la
religion signifient pour les Sémites quelque chose de tout autre
que pour le reste des hommes. Le phénomène ne se
complique vraiment qu'alors que nous n'avons plus affaire au pur
Sémite ou, comme chez le Juif, à une forte
prépondérance de l'esprit exclusivement
sémitique, mais seulement à une infiltration de cet
esprit, telle que nous la constatons dans notre histoire
européenne depuis le début de l'ère
chrétienne. De là naît une confusion d'idées
presque inextricable, et voilà pourquoi j'ai été
forcé de traiter ce thème avec quelques
développements. Car « l'avènement des Juifs dans
l'histoire occidentale » n'a pas eu de conséquences plus
considérables que celle-ci : la fondation de l'Église
chrétienne sur une base sémitique et l'introduction des
notions de « foi » et de « religion » au sens
sémitique de ces mots dans une religion qui, prise en son
essence, et du fait même de la vie du Christ, constituait un
désaveu direct et absolu de cette conception sémitique,
et qui, en outre, devint, par le développement ultérieur
de sa structure mythologique et philosophique, un édifice
nettement indo-européen et pas du tout sémitique. Il est
impossible de démêler l'influence exercée par le
judaïsme sur notre histoire entière, depuis ses
débuts jusqu'à l'heure où j'écris, si
l'on n'est pas arrivé à une vue parfaitement claire de ce
qu'enferment ces concepts : la « religion » et la «
foi ». J'avoue n'avoir pas découvert encore d'ouvrage,
à quelque genre qu'il appartienne, qui nous offre un
aperçu satisfaisant du problème; la plupart ne semblent
même pas pressentir qu'il y ait problème ! Une
définition abstraite de la religion nous est de peu de secours,
elle n'éclaire pas le jugement; et, de même, les
enquêtes savantes d'un si haut intérêt sur
l'origine et l'évolution de la religion ne nous servent à
rien en l'espèce. Il me paraît bien plus expédient
de voir — de voir avec nos yeux — ce qu'est en fait la religion chez
les Sémites (et spécialement chez les
563 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
Juifs),
quels traits caractéristiques la distinguent;
après quoi nous réussirons sans doute à distinguer
quelle part de sémitisme a passé dans notre
pensée. Car du caractère de cette religion résulte
nécessairement la nature de son influence; et comme nous savons
d'ailleurs que le Sémite se signale par la
véhémence du vouloir, nous devons nous attendre à
ce que cette influence soit grande. Le matérialisme des
intuitions; la prépondérance accordée à
l'élément historique sur l'élément
idéal; la constante accentuation de la « justice »
au sens temporel du mot, c'est-à-dire de la moralité
légaliste et de la sanctification par les œuvres (en opposition
à toute tentative de conversion intérieure et de
délivrance par l'effet de vues métaphysiques ou par la
grâce divine) ¹); la répression de l'imagination, la
suppression de la liberté de penser; l'intolérance de
principe contre les autres religions, le brûlant fanatisme — ce
sont là des manifestations que nous ne manquerons pas de
rencontrer, à un degré plus ou moins prononcé,
partout où a pénétré le sang ou la
mentalité sémitiques. Et nous les retrouverons souvent
encore au cours du présent ouvrage, même dans les
conceptions les plus « libres » du dix-neuvième
siècle, par exemple dans le socialisme doctrinaire. Touchant
spécialement l'intolérance, ce phénomène
entièrement nouveau dans la vie des peuples
indo-européens, je réserve ce que j'ai à dire de
ses rapports avec l'« avènement des Juifs » pour le
chapitre où je traiterai de la lutte en matière de
religion (ch. VIII) : nous y
verrons comment les premiers
chrétiens revendiquaient éloquemment la liberté
religieuse absolue, tandis que leurs successeurs empruntèrent
à l'Ancien Testament le commandement divin de
l'intolérance.
ISRAËL ET JUDA
Et maintenant je reprends le fil au point où
nous l'avions laissé quand nous achevions de considérer
le
rapport des
—————
¹) Zoroastre exprime vigoureusement ce trait de la conception
indo-européenne (par opposition à la sémitique)
dans le passage suivant : « Justice temporelle, toi avare ! tu
formes
toute la religion des Mauvais-Esprits et tu es l'anéantissement
de la religion de Dieu ! » (Dinkard
VII, 4, 14).
564 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
différents
types dans le sang de l'Israélite et
l'influence possible de ces mélanges sur son caractère.
De tout ce qui précède il résulte clairement qu'en
matière de religion c'est l'élément
sémitique qui devait, avec le temps, l'emporter au sein
d'Israël sur l'élément hittite; mais la victoire ne
lui fut acquise que lentement, difficilement, et cela seulement dans le
Sud, en Judée (Juda et Benjamin), où un plus
fréquent afflux de sang frais d'Arabie (donc presque purement
sémitique) y contribua sans doute pour une part ¹). Dans le
Nord,
en Israël, le vieux culte syrien demeura jusqu'à la fin en
honneur, avec ses fêtes sur les hauteurs, ses pèlerinages
aux lieux saints, ses images de Baal, etc. Même un
prophète aussi sévère qu'Élie en
matière de
« dieux étrangers » n'avait pas la moindre objection
à ce que l'on adorât des taureaux d'or ²) : il
défendait seulement le dieu qui était « dieu en
Israël » contre les dieux étrangers importés
par des filles de rois phéniciens. Du royaume d'Israël
proprement dit ne serait jamais né un « judaïsme)
». Il
est d'autant plus impérieusement nécessaire que nous
apprenions à connaître L'IDÉE JUIVE
en
elle-même, cet esprit JUDAÏQUE
spécifique dans son
opposition avec l'esprit du peuple d'Israël. Et ainsi je vais
passer à notre troisième point, que nous avons
défini en disant : Le Juif proprement dit s'est formé au
cours des siècles par une différenciation physique
graduelle d'avec le reste de la famille israélite, et par une
évolution mentale progressive qui a consisté dans le
développement exclusif de certaines facultés et dans le
systématique étiolement de certaines autres; le Juif
n'est pas le résultat d'une vie nationale normale, il est en
quelque sorte un produit artificiel engendré par une caste de
prêtres, qui, avec l'aide de souverains étrangers, imposa
au peuple récalci-
—————
¹)
Robertson Smith insiste fortement là-dessus dans The
Prophets of Israel (p. 28). Cf. aussi Wellhausen :
Prolegomena.
²) Voir les détails dans Wellhausen et
dans Robertson Smith
(par exemple Prophets of Israel, p. 63; 96).
565 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
trant
une législature sacerdotale et une foi sacerdotale ¹).
Si sommaire qu'ait été mon
exposé, et bien que je
me sois abstenu de mentionner quantité de faits dans un but de
simplification, je crois que le lecteur possède maintenant une
image assez vive et, en ses traits essentiels, tout à fait
exacte de ce mixtum compositum
d'où est issu le peuple
israélite; il n'aura pas laissé de remarquer que la
composition du sang fut soumise en partie dans le Sud du pays,
où
s'établirent Juda et Benjamin ²), et dès leur
arrivée en Palestine, à d'autres influences
modificatrices que dans le Nord : cela par le fait que l'appoint
sémitique ne cessa de s'y renouveler et de s'y accroître.
Selon toute probabilité cette différence date de plus
loin encore. Nous voyons dès le début les grandes et
fortes tribus des Joséphites, Éphraïm et
Manassé,
autour desquelles se groupèrent la plupart des autres clans
comme une famille, marquer à Juda un certain mépris et
surtout peut-être une certaine méfiance ³). C'est
sous la
conduite des Joséphites qu'ont lieu la sortie d'Égypte et
la
conquête de la Palestine. C'est à eux qu'appartient
Moïse, non à Juda (si tant est qu'il n'ait pas
été un Égyptien pur de tout alliage
sémitique) 4); c'est à eux
qu'appartient
—————
¹) Voir plus haut dans le présent chapitre, sous la
rubrique:
« Plan de l'enquête », le nº
3.
²) Les frontières de Juda et de la
Judée (à quoi
appartenait aussi Benjamin depuis David) ont beaucoup varié dans
le cours des âges; la partie méridionale tout
entière fut rattachée à l'Idumée
après l'exil; en revanche le territoire s'étendit plus
tard quelque peu vers le Nord, dans l'ancien domaine
d'Éphraïm,
par les annexions de Judas Macchabée.
³) À une époque
postérieure,
l'Ancien Testament commence
à distinguer nettement entre JUDA et ISRAËL
: «
Puis je brisai ma houlette « Union » pour rompre la
fraternité entre Juda et Israël » (Zacharie XI, 14;
voir aussi I Samuel XVIII,
16); il n'est pas rare qu'Israël (donc
les dix tribus à l'exclusion de Juda et de Benjamin) y soit
désigné simplement comme « la Maison de Joseph
» par opposition à « la Maison de Juda »
(ainsi, par
exemple, Zacharie X, 6).
4) Renan est d'avis qu'
« il faut considérer Moïse presque
comme un Égyptien » (Peuple
d'Israël I, 220) et il croit
son nom d'origine égyptienne, non hébraïque (ibidem,
p. 100). De même Kuenen : Natio-
566 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
Josué,
à eux qu'appartient Jérubbaal
(Gédéon), à eus qu'appartiennent tous les hommes
de quelque importance jusques et y compris Samuel. Juda joue dans les
premiers temps un rôle si effacé que, par exemple, cette
tribu n'est même pas nommée dans le Cantique triomphal de
Débora; comme Siméon et Lévi, Juda avait
été presque exterminé lors de l'envahissement de
la Palestine, en sorte que l'« on n'en tenait presque pas compte
»; des trois clans dont il se composait un seul avait
subsisté, et ce n'est qu'en s'amalgamant avec les Hittites et
les Amorrhéens établis dans le pays que Juda
fortifié reprit peu à peu une existence propre ¹).
Avec
David il n'apparaît encore que passagèrement au premier
plan, et après que le Benjaminite Saül, de la plus proche
parenté éphraïmite, eut déplacé un peu
vers le Sud le centre de gravité. Tout de suite après la
mort de Salomon les rois de Juda tombent dans une condition de
vassalité, ou peu s'en faut, par rapport aux rois d'Israël;
du moins sont-ils leurs alliés forcés et
subordonnés. Or il ne s'agit pas là seulement de menues
rivalités politiques — elles ne mériteraient pas de
retenir notre attention — il s'agit d'une différence profonde
dans les aptitudes intellectuelles et morales, d'une différence
que soulignent tous les historiens et sur laquelle se fondera en
première ligne le développement ultérieur si
particulier, si nettement antiisraélite, du judaïsme.
Plus
—————
nal Religions and Universal Religions,
1882, p. 315. D'après la
tradition égyptienne, Moïse est un prêtre
d'Héliopolis évadé qui s'appelait Osarsyph (voir
Maspero : Histoire ancienne
II, 449). Aujourd'hui il est de mode, par
réaction contre des exagérations antérieures, de
nier toute influence de l'Égypte sur le culte israélite;
il
n'appartient qu'aux spécialistes de prononcer sur cette
question, en ce qui touche par exemple le cérémoniel, le
costume sacerdotal, etc.; ce qui nous frappe, nous profanes, c'est que
les vertus cardinales des Égyptiens —
chasteté, miséricorde, justice, humilité (cf.
Chantepie de la Saussaye : Religionsgeschichte
I, 305) — qui
s'accordent mal avec celles des Cananéens, sont
précisément celles que la loi mosaïque place le plus
haut.
¹) Wellhausen : Die Komposition des Hexateuchs, 2e
éd., p. 320; p. 555.
567 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
tard,
on le sait, par la prise du royaume du Nord et la
déportation d'Israël, Juda fut matériellement
isolé et à jamais séparé de celui-ci (sept
siècles avant le Christ), mais Juda conserva de son frère
un héritage spirituel : l'histoire du peuple, les bases de son
organisation politique, de sa religion, de son culte, de sa
législation, de sa poésie. Tout cela, donc tout
l'élément de création, est essentiellement
l'ouvrage d'Israël, non de Juda. Resté seul, Juda
retravailla ces matériaux conformément à son
esprit particulier; de l'activité de ce peuple jusqu'alors tenu
sous tutelle, puis brusquement abandonné à
lui-même, naquit le judaïsme et (comme de la poule l'œuf et
de l'œuf la poule) du judaïsme naquit le Juif.
Les auteurs sont unanimes à souligner la
supériorité mentale de la maison de Joseph. Je n'en
invoquerai qu'un seul, entre tous compétent. Robertson Smith
écrit : « Ce fut le royaume du Nord qui tint haut la
bannière d'Israël; toute son histoire est plus
intéressante et plus riche en éléments
héroïques; ses luttes, ses défaites et ses
exploits, tout est plus puissant.... La vie au Nord était plus
agitée, mais elle était de même intellectuellement
plus active et plus intense. Éphraïm était le guide
non
seulement pour la politique, mais aussi pour la littérature et
la religion. En Éphraïm, bien plus qu'en Juda, les
traditions du
passé étaient conservées comme un trésor
sacré; mais c'est là en même temps qu'avait lieu ce
développement de la religion qui conduisit à de nouveaux
problèmes et suscita ainsi l'apparition des prophètes.
Tant que subsista le royaume du Nord, Juda fut son élève,
qui reçut de lui à la fois le bon et le mauvais. Il
serait aisé de démontrer que chaque mouvement important
de la vie ou de la pensée en Éphraïm éveilla
dans le
royaume du Sud un écho affaibli » ¹). Dans ce que
contient
d'historique
—————
¹) The Prophets of Israel,
p. 192. Ces lignes présentent en un
raccourci vigoureux et net ce que le même savant, et beaucoup
d'autres, établissent avec toutes justifications à
l'appui dans maints exposés détaillés de leurs
ouvrages.
568 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
l'Ancien
Testament, tout ce qui se rapporte aux temps
préexiliques jusqu'à David, ainsi que mainte
donnée postérieure, provient d'Israël, non de Juda.
Pour l'établir, il me faudrait analyser en détail les
résultats de la critique biblique, ce qui nous
entraînerait trop loin; le lecteur qu'intéresse cette
question pourra l'étudier à fond dans Dillmann, dans
Wellhausen, etc.; il en trouvera un résumé quelque peu
vieilli, mais clair et bref, dans le Peuple
d'Israël de Renan (l. IV, ch. 2 et 3) ¹). Le livre des
Guerres de Iahveh
mentionné dans
les Nombres (XXI, 14), et
d'autres sources disparues au moyen desquelles
furent rédigés non seulement les parties historiques de
l'Hexateuque, mais aussi les livres de Samuel, des Rois, etc., sont des
productions de la maison de Joseph, dont elles chantent la gloire.
S'il advient que la tribu de Juda soit nommée, c'est dans
l'intention évidente de l'abaisser, témoin Genèse
XXXVII où Juda seul suggère l'odieux expédient de
vendre Joseph pour de l'argent, témoin surtout le chapitre
suivant où cette tribu est représentée dès
son origine comme immorale et souillée, sombre tableau à
quoi s'oppose en manière de contraste (ch. XXXIX) l'histoire du
chaste Joseph. Ceci n'est qu'un exemple entre beaucoup. La loi
religieuse, elle aussi, dans ses traits fondamentaux, est due à
Israël, non à Juda. On a prodigieusement controversé
sur les dix commandements, surtout depuis la découverte de
Goethe — tirée de l'oubli par Wellhausen qui l'a
confirmée scientifiquement — que le texte authentique et
original du Décalogue, figurant Exode XXXIV, était tout
différent de la version interpolée plus tard, Exode XX,
et qu'il ne se rapportait qu'aux affaires du culte ²). Pour nous
il
peut suffire de savoir que, suivant l'opinion d'un
—————
¹) Je lui signale aussi, avec toutes les réserves que
comportent
de profondes divergences d'intuitions religieuses, le petit ouvrage
synthétique de l'abbé Loisy : La Religion d'Israël,
2e éd. 1908.
²) Goethe : Zwo
wichtige, bisher unerörterte biblische Fragen, zum ersten Mal
gründlich beantwortet. Erste Frage: Was stund auf den Tafeln des
Bundes?
569 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
rabbin
juif érudit et croyant comme Salomon Schechter, ce
décalogue postérieur d'Exode
XX, qui a trouvé
place dans le catéchisme chrétien, serait lui-même
l'œuvre d'un prêtre du royaume du Nord, d'un homme qui aurait
vécu au IXme siècle, cent
à cent cinquante ans
APRÈS Salomon, au temps de la grande dynastie des
Omrides ¹).
Cette attribution est non seulement intéressante, elle est —
comment dirais-je ? piquante : car les rédacteurs purement juifs
se sont donné plus tard toutes les peines du monde pour
représenter le royaume israélite comme un foyer
d'apostasie et de paganisme, et c'est cet Israël frappé
d'interdit, non le pieux Juda, qui aurait posé les bases de la
Loi religieuse ! Pour arriver à circonscrire avec
précision ce qui revient spécifiquement au
judaïsme, il est important de retenir que, même dans le
domaine borné de la législation religieuse, le Juif ne
s'est jamais distingué par la force créatrice : cela
même qui lui est le plus propre, il l'a emprunté.
En effet, le grand mouvement prophétique — qui, tout bien
considéré, est la seule manifestation de l'esprit
hébraïque possédant une valeur interne durable — le
prophétisme, lui aussi, est issu du Nord. Élie, la plus
étonnante figure à beaucoup d'égards et la plus
fantastique de toute l'histoire israélite, n'agit qu'en
Israël; les renseignements qui le concernent sont si maigres que
beaucoup le tiennent pour une personnalité fictive ²);
pourtant j'estime avec Wellhausen qu'une fiction de cette sorte est
une impossibilité historique. Élie est l'homme qui met la
pierre
en mouvement, l'inventeur pour ainsi dire de la vraie religion
iahviste, le puissant esprit qui pressent en elle — s'il ne la discerne
pas encore clairement — l'essence monothéiste prête
à s'en dégager. Ici agit une grande personnalité
et, pour agir, il faut qu'elle ait vécu. Un intérêt
particulier s'attache à la seule donnée tant soit peu
précise
—————
¹) Voir le supplément de Schechter à l'ouvrage de
Montefiore : Religion of the ancient
Hebrews, p. 557.
²) Voir
notamment Renan : Peuple
d'Israël II, 282 et suiv.
570 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
que
nous possédions sur son compte : d'après cette
indication (I Rois XVII, 1)
Élie ne serait pas un Israélite du
tout, mais un de ces métèques plus ou moins
naturalisés venus d'au delà du Jourdain, de
l'extrême frontière du pays, un homme par
conséquent dans les veines duquel coulait probablement du sang
arabe assez pur ¹). En Élie nous verrions ainsi
l'élément
sémitique à l'œuvre pour sauver son idéal
religieux, gravement menacé au Sud par l'éclectisme de
demi-Amorrhéens comme David et d'Hittites amorrhéens
comme Salomon, au Nord par la tolérance profane de la population
principalement cananéenne. C'est en effet dans le Nord
seulement, favorisé par sa situation géographique,
peuplé d'habitants se distinguant par leur aptitude au travail
et leur sens commercial, que régnait alors déjà un
certain bien-être, y acclimatant quelque luxe et permettant au
goût artistique de se développer : un des
péchés qu'Amos reproche aux Israélites c'est
qu'ils « font des chants comme David ». Voilà contre
quoi
s'insurgeait l'instinct anticivilisateur du Sémite plus pur; le
prophète noblement inspiré était averti par cet
instinct de l'incompatibilité existant entre la culture
étrangère et les aptitudes mentales de son peuple; il
voyait s'ouvrir devant ses pieds l'abîme dans lequel se sont
effectivement engloutis tous les empires sémites
abâtardis, qui y ont bientôt disparu sans laisser de
traces; et courageusement, en vrai Bédouin qui ignore la peur,
il se dressa pour la lutte. Dès Élie, le mouvement
prophétique est comme un souffle salubre de vent du
désert, vent sec qui passe en ouragan sur les fleurs de la
pourriture et les consume, mais qui détruit du même coup
tous les germes naissants de beauté et de culture.
Élisée
aussi, le successeur d'Élie, habite en Éphraïm. Puis
surgit le
premier grand prophète dont les paroles nous aient
été conservées. Je dis « grand », bien
que la faible étendue de ses écrits le fasse
—————
¹) Cf. surtout Graetz : Geschichte
der Juden I, 113; aussi Maspero : Histoire ancienne II, 784.
571 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
ranger
au nombre des « petits prophètes » : car Amos
s'égale aux plus grands par là profondeur de la
pensée religieuse et l'acuité du coup d'œil politique.
Amos est censé natif de Judée, mais cette origine
paraît douteuse à beaucoup d'auteurs (par exemple à
Graetz) ¹); en tous cas il connaît le royaume
joséphite
comme si ce royaume était sa patrie, et ses exhortations ne
visent que lui. Le « petit prophète » qui
suit, Osée, figure aussi unique en son genre qu'Amos, est
éphraïmite. Osée n'a souci pareillement que du sort
réservé à la maison de Joseph, il est
attaché de tout cœur à son Israël bien-aimé
et — puisque aussi bien tel est l'usage des prophètes — il lui
annonce beaucoup de choses qui ne devaient pas arriver : notamment
qu'Israël sera sauvé par le compatissant Iahveh et investi
d'une éternelle souveraineté. Avec Osée se
clôt la série, avec Osée cesse l'influence
d'Israël sur Juda : car encore de son vivant, ou très peu
après sa mort, le peuple du Nord, tout entier captif de
l'Assyrien, est déporté sans retour et disparaît de
la face du monde.
LA GENÈSE DU JUIF
Ce n'est qu'à dater de ce moment — soit de
l'année 721 avant Jésus-Christ, où la chute de
Samarie met fin au royaume d'Israël — que put commencer
à se former le JUIF proprement dit. Jusqu'alors,
nous l'avons vu,
politiquement, socialement, religieusement, Juda n'avait cessé
d'être à la remorque d'Israël, dont la
supériorité s'attestait avec évidence en toutes
choses; et voilà qu'abandonnée soudain à
elle-même la tribu si longtemps tenue sous tutelle se trouvait
dans l'obligation de voler de ses propres ailes. Sa position
était terrible. Les Juifs avaient assisté avec
épouvante et horreur au coup tragique du destin qui
anéantissait leur frères et les privait eux-mêmes
du seul appui sur lequel ils
—————
¹) À Cheyne aussi et à bien d'autres critiques
modernes,
notamment depuis qu'on a démontré que le passage fameux :
« De Sion rugit le Seigneur » (Amos I, 2) est une
interpolation juive bien postérieure au contexte.
572 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
pussent
compter. Désormais le cercle des ennemis se resserrait autour du
petit pays : comment se maintiendrait-il contre des empires mondiaux ?
D'abord il subsista tant bien que mal comme
vassal volontaire de l'Assyrien, dont il utilisa la puissance pour se
défendre de ses voisins les plus menaçants, les rois de
Damas; ensuite il profita de l'agonie de ce protecteur devenu
gênant pour se débarrasser de lui, et il intrigua avec
l'Égypte; puis il fit sa paix avec les nouveaux maîtres de
l'Asie
Mineure, les Chaldéens, moyennant payement de lourdes
indemnités et cession de divers territoires.... bref le royaume
judéen traîna une existence passablement misérable
pendant cent vingt années environ jusqu'à ce qu'enfin,
sur une nouvelle défection des Juifs qui firent cause commune
avec ses adversaires, Nabucodonosor perdit patience, assiégea
Jérusalem et, sans détruire la ville, en exila le roi
à Babylone avec dix mille des habitants les plus notables. Onze
ans plus tard, comme les intrigues avaient recommencé, il
décida d'y couper court et, cette fois, Jérusalem fut
démolie et brûlée, y compris le temple; tout ce qui
restait d'hommes libres en Judée, soldats, prêtres,
scribes, tous les gens de haute classe avec leurs familles, furent
transférés en Babylonie, à l'exception d'un petit
nombre qui réussirent, comme Jérémie, à
s'enfuir en Égypte où ils fondèrent la Diaspora
locale.
Après un nouvel intervalle de soixante années es une
partie des exilés regagnèrent leur pays; une partie
seulement, car la majorité de ceux qui s'étaient acquis
une aisance à Babylone préférèrent y
demeurer. Plus d'un siècle s'écoula avant que la petite
colonie des Juifs revenus de captivité, laquelle comprenait une
proportion excessive de prêtres et de lévites, se
fût organisée sur le territoire judéen
considérablement réduit, et qu'elle eût reconstruit
le temple, relevé les murs de la ville. Jamais d'ailleurs cette
entreprise n'eût abouti sans la gracieuse protection du monarque
perse et sans les contributions des frères résidant
à l'étranger, où ils s'étaient rapidement
enrichis. Il y eut donc, derechef, une Judée et une
Jérusalem, mais
573 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
il
n'y eut plus désormais d'État judaïque
indépendant ¹).
L'évolution qui fit du Judéen le Juif
proprement dit
s'accomplit grâce à un concours de circonstances
historiques déterminées, qui en fournirent les conditions
indispensables. On dit volontiers que l'histoire se
répète; j'ai déjà eu l'occasion d'affirmer
le contraire :
l'histoire ne se répète jamais. Le Juif est un
phénomène tout à fait unique, auquel on ne saurait
trouver de parallèle; mais sans les conditions dont je parle il
ne serait pas devenu ce qu'il devint. Le mélange ethnologique
particulier dont il est issu, son histoire subséquente
jusqu'à son isolement d'Israël, n'auraient pas produit le
phénomène anormal du judaïsme, si une série
de circonstances extraordinaires n'eussent favorisé le
développement tout spécial qui y aboutit. Ces
circonstances sont faciles à énumérer; il y en a
cinq, qui s'engrènent l'une dans l'autre comme les roues d'une
horloge adroitement construite : l'isolement soudain, le délai
d'un siècle pendant lequel se constitue l'individualité,
la rupture de toutes les traditions historiques locales par l'exil, le
renouement de ces traditions par une génération nouvelle
née à l'étranger, l'état de
dépendance politique dans lequel vécurent
désormais les Judéens. Un rapide examen de ces facteurs,
qui ont agi dans l'ordre de leur succession historique, nous
éclairera complètement sur la genèse du
judaïsme.
1. Les hommes de Juda avaient eu l'habitude (tels en
quelque sorte que
des enfants mineurs) de recevoir l'impulsion du frère
aîné, plus fort et mieux doué : livrés tout
à coup à eux-mêmes, sans autre secours qu'une
tradition qui n'était probablement encore que fragmentaire, ils
se trou-
—————
¹) Ce n'est qu'avec l'aide des Syriens que les Macchabées
arrivèrent au pouvoir; et les princes de la maison
asmonéenne, qui tirent d'eux leur origine, n'atteignirent que
par intermittences à un semblant d'indépendance au milieu
des troubles qui
préludèrent à la domination romaine.
²) Voir au ch. II, sous la rubrique : « Le droit romain »,
la première note.
574 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
vèrent
seuls chargés du soin de leur développement
spirituel ultérieur. Ce fut comme une secousse soudaine et
violente, dont la réaction ne pouvait être que violente
également et peu harmonique.
2. Si les Assyriens avaient dès l'abord
envahi Juda et qu'ils en
eussent dispersé les habitants, sans doute ceux-ci auraient-ils
disparu sans laisser plus de traces que les Israélites. Mais il
n'en fut rien. Épargnés pendant plus d'un siècle,
les
Judéens demeurèrent dans une situation qui les CONTRAIGNAIT
positivement de pousser à ses
conséquences les plus outrées la dernière
incitation qu'ils eussent reçue d'Israël; et cette
incitation, due aux prophètes Amos et Osée, tendait
à ceci : conversion morale, humiliation devant Dieu, confiance
en sa toute-puissance. De fait, c'était là
réellement la dernière ancre de salut; on ne pouvait
songer à vaincre par la force humaine une puissance mondiale
comme celle dont on prévoyait l'attaque. Seulement les
Judéens interprétèrent les hautes leçons
d'Amos dans un sens purement matérialiste. Du profond de leur
détresse ils conçurent cette idée
chimérique que JÉRUSALEM ÉTAIT IMPRENABLE,
en tant que domicile de Iahveh ! ¹) Les gens
raisonnables, il est vrai, hochaient la tête avec scepticisme;
mais quand l'armée de Sennachérib, après avoir
dévasté le pays environnant et commencé le
siège de Jérusalem, dut soudain se retirer, alors
l'événement parut donner raison aux prophètes. Les
uns expliquent cette retraite par une peste qui aurait
éclaté dans le camp assyrien, les autres par des
désordres qui rappelèrent le souverain ninivite dans sa
capitale ²) : n'importe ! c'est en cette matinée de l'an
701
avant Jésus-Christ, où les habitants de Jérusalem
n'aperçurent
—————
¹) Voir Isaïe, ch.
XXXVII, notamment v. 33-37.
²) Cf. sur cette question Cheyne : Introduction to the Book of Isaiah,
p. 231 et suiv. Un renseignement intéressant nous est fourni par
les documents assyriens : c'est que Jérusalem était
défendue par une armée de mercenaires arabes. Juda s'est
de tous temps distingué par le manque d'aptitude militaire.
575 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
plus
au pied de leurs murailles l'armée de Sennachérib,
que naquit le Juif et, avec lui, ce Iahveh qui nous est connu par la
Bible. Ce jour-là marque le TOURNANT DÉCISIF
dans
l'histoire de Juda. Les peuples étrangers eux-mêmes virent
dans la délivrance de Jérusalem un miracle divin. Du coup
les prophètes jusque alors moqués et
persécutés — Isaïe et Michée —
passèrent héros, il fallut que le roi se ralliât
à leur parti et qu'il entreprît de purifier le pays des
dieux étrangers. La foi en la providence de Iahveh,
l'idée que toute prospérité dépendait de
l'obéissance passive à ses commandements et que toute
calamité nationale était envoyée par lui pour
mettre son peuple à l'épreuve ou pour le châtier,
la conviction inébranlable que Juda était bien ce peuple
élu de Dieu entre tous les peuples, qui par suite lui
demeuraient profondément inférieurs — bref, tout le
complex de représentations qui devait constituer l'âme du
judaïsme se forma alors, se développa assez vite par
l'éclosion de germes qui n'auraient pas, en des circonstances
normales, produit de telles fleurs, dota le Judéen d'une grande
force de résistance, étouffa en lui par compensation
toute une part raisonnable, saine, naturelle de son esprit, et
revêtit le caractère d'une idée fixe. De ce moment
datent ces paroles lourdes de conséquences : « C'est
à tes pères UNIQUEMENT que Dieu s'est
attaché pour
les aimer; et c'est leur postérité après eux qu'Il
a choisie UNIQUEMENT d'entre tous les peuples » (Deutéronome X,
15). De l'an 701, où l'armée de Sennachérib leva
le siège de Jérusalem, jusqu'à l'an 586,
où l'armée de Nabucodonosor détruisit cette ville,
les Juifs eurent plus d'un siècle pour élaborer leur
idée fixe. Les prophètes et les prêtres,
maintenant maîtres de la situation, employèrent bien ce
laps de temps. Malgré la réaction libérale de
Manassé, ils réussirent d'abord à chasser les
autres dieux, ensuite à accréditer cette thèse
chimérique, mais géniale, qu'on ne pouvait adorer le vrai
Dieu qu'à Jérusalem, et nulle part ailleurs : aussi
voyons-nous le roi Josias détruire sur les « hauts lieux
» tous les autels les plus vénérés du
peuple, immoler
576 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
la
plupart des lévites attachés à ces sanctuaires
soi-disant fondés par des patriarches et illustrés par
des théophanies, et transformer les autres en serviteurs
subordonnés de la Maison de Dieu jérusalémite. Il
n'y avait plus désormais qu'un dieu, qu'un autel, qu'un grand
prêtre. Le monde était plus riche d'une idée —
l'idée d'EGLISE (sinon encore le mot); et la base était
posée de notre actuelle Eglise romaine, avec son chef
infaillible. Pour obtenir ce résultat on avait dû, il est
vrai, recourir à une fraude pieuse, modèle de beaucoup
d'autres qui suivirent à leur heure. En l'année 622 on
prétendit avoir « découvert », à
l'occasion d'une réparation du temple, un « livre de la
Loi » ¹); présenté comme un document
très ancien
qui s'était perdu, le Deutéronome
— car c'est de lui
qu'il s'agit — fut promulgue solennellement; je crois bien
qu'aujourd'hui nul ne doute plus qu'il ait été
rédigé par les propres auteurs de sa
« découverte ». « Amplification tout
à fait superflue des dix commandements », ainsi que le
définit Luther, cet ouvrage (qui est devenu le cinquième
livre du Pentateuque) vise l'institution d'un gouvernement sacerdotal
comme Israël ni Juda n'en avaient jamais connu; il annonce en
outre les raisons justificatives, à la fois légales et
(comme toujours chez les Hébreux) historiques, sur quoi se
fondent les titres uniques de Jérusalem — thèse qui
n'aurait pas même été comprise tant que subsistait
le royaume du Nord (ou d'Israël), et qui était encore
demeurée absolument étrangère à la
pensée d'un Isaïe, malgré son patriotisme fanatique
et ses sympathies jérusalémites ²). On se tromperait
fort, d'ailleurs, en attri-
—————
¹) II Rois XXII.
²) R. Smith : Prophets
of Israel, p. 438. C'est dans le
Deutérnome qu'est
posée la première pierre du
judaïsme proprement dit. Il forme le centre de l'Ancien Testament
en la forme actuelle de celui-ci, « le point d'où peuvent
et doivent partir les investigations qui tendent au delà ou en
deçà, si l'on veut qu'elles aient quelque chance
d'aboutir à une juste compréhension du. reste »,
comme disait Reuss, voici longtemps déjà, dans sa
décisive Histoire de l'Ancien
Testament § 286.
577 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
buant
ces choses à des intentions mauvaises, à un parti
pris d'imposture : elles procèdent du désir de maintenir
pur désormais le culte du dieu secourable Iahveh et, en
même temps, d'inaugurer une ère de
régénération morale. C'est ici, par exemple,
qu'apparaît pour la première fois, timide encore et sujet
à des réserves, le commandement d'AIMER le
Seigneur
Dieu; et comme le Deutéronome
est rempli de l'assurance que les
Juifs seuls sont le peuple de Dieu, comme cette assurance y atteint un
degré de dogmatisme fanatique, c'est ici qu'apparaît de
même pour la première fois l'interdiction des mariages
mixtes, jointe à l'ordre d' « exterminer » tous les
« païens » là où habitent des Juifs, et
à celui de lapider tout Juif, homme ou femme, coupable
d'insuffisante orthodoxie (XVII, 5), crime qui entraînera
l'exécution immédiate du criminel sur la
déposition de deux témoins. Voilà comment,
derechef, le monde fut plus riche d'une idée — l'idée de
l'INTOLÉRANCE RELIGIEUSE.
Ce qui montre bien à quel point cet ordre d'idées
était nouveau
pour le peuple et quelles circonstances exceptionnelles (la menace
quotidienne d'un imminent péril, la merveilleuse
délivrance de Jérusalem sauvée des mains de
Sennachérib) furent nécessaires pour lui inculquer une
pareille mentalité, c'est l'incessante
répétition de formules qui reviennent toutes à
dire : le Seigneur a ordonné que nous le craignions afin que
nous
soyons heureux tous les jours de notre vie autant que nous le sommes
aujourd'hui. Des châtiments terribles d'un côté, des
promesses fantastiques de l'autre, avec cela
l'énumération perpétuelle des miracles que Iahveh
a faits en faveur d'Israël : tels sont les moyens de conviction du
Deutéronome, qui est le
premier acte autonome des Judéens sur le terrain religieux
¹). Religieusement parlant,
ce n'est
—————
¹) Le ch. XXVIII (postexilique, il est vrai) énonce les
bénédictions promises par Iahveh, « si tu n'omets
pas un mot du commandement que je te prescris aujourd'hui »; il
énumère d'autre part les malédictions, dont il y a
plus de cent, contenant tout ce que peut inventer de
578 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
pas
là — j'ose le dire en dépit de tous les commentateurs
juifs et chrétiens — un motif très élevé;
mais, mis en œuvre par une foi fanatique, il est incomparablement
puissant. À l'affermissement de cette foi tendront
dorénavant
tous les efforts, que vont une fois de plus seconder admirablement les
circonstances.
3. On pourrait croire que la destruction de
Jérusalem et l'exil
durent ébranler la confiance en Iahveh; mais la catastrophe ne
se produisit pas d'un seul coup, et la puissance de foi si
prodigieusement entraînante d'un Jérémie eut le
temps de s'ajuster à des circonstances nouvelles. Chez les
grands du royaume, la tentative de régénération
morale n'avait pas tardé à dévier, pour
aboutir au résultat le plus opposé : ils faisaient le mal
sans scrupule. Jérémie, pourtant, considérait
l'avenir avec d'autres yeux : dans le Babylonien il distinguait le
fléau de Dieu, envoyé pour punir les péchés
de Juda; comme le salut avait procédé de l'amour de
Iahveh pour son peuple élu, le châtiment aussi serait de
l'amour. Jérémie prophétisa donc, au rebours
d'Isaïe, la destruction de Jérusalem, ce qui le fit
soupçonner d'être à la solde du Babylonien et
persécuter comme traître. Mais une fois de plus
l'événement donna raison au prophète et tort aux
sages de ce monde; car ceux-ci s'en remettaient toujours à
Iahveh du soin d'arranger les choses : ne leur enseignait-on pas depuis
un siècle que Jérusalem était imprenable ? Quand
vint la destruction de Jérusalem, on ne put que dire : voyez, le
prophète avait raison, c'est la main de Iahveh. La haute
signification de l'exil pour le développement ultérieur
de cette mentalité et pour l'accréditement de cette
notion chimérique se conçoit aisément. Sans la
captivité, le judaïsme authentique, si étonnamment
artificiel, ne serait pas devenu viable. Les rois
Ézéchias, Josias et Sédécias avaient pu
renverser
les autel et abattre les arbres sacrés, le peuple n'en
—————
plus épouvantable
une imagination morbide, « car Dieu se fera un
plaisir de vous détruire ».
579 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
demeurait
pas moins fidèle à ses sanctuaires; mais
maintenant il était arraché d'un seul coup à toute
tradition; le séjour de soixante ans dans l'empire babylonien
tranchait net le fil de l'histoire; pas un de ceux qui avaient
quitté adultes le pays de leurs pères n'y retourna. Quand
un homme seul passe cinquante ans — disons même uniquement vingt
— loin de sa patrie, et qu'il trouve en y rentrant des parents, des
amis, cet homme se sent un étranger parmi des étrangers
dans cette patrie trop longtemps délaissée; il ne peut
plus se réadapter à la loi organique spéciale qui
règle la croissance individuelle de ce peuple particulier —
surtout s'il s'en est séparé dès la
première jeunesse. Or, dans le cas qui nous occupe, une nation
tout entière fut déracinée de sa patrie
historique; ceux qui regagnèrent plus tard le sol natal de leurs
pères étaient eux-mêmes, presque sans exception,
nés à l'étranger, ils y avaient grandi, et
peut-être pas un ne conservait-il un souvenir conscient de la
Judée. À Babylone, dans l'intervalle, durant que se
rompaient
les
liens bénis qui les unissaient au passé (tels les liens
qui unissent l'enfant à sa mère), les plus fanatiques
d'entre ces bannis ruminaient l'amertume de leur sort et se
nourrissaient de pensées qu'ils n'eussent pas osé former
chez eux ¹). C'est dans l'EXIL que fut fondé
— et cela
par Ézéchiel, prêtre issu d'une famille de grands
prêtres — le judaïsme spécifique : aussi a-t-il
porté dès son origine le sceau de l'exil; sa foi n'est
pas la foi d'un peuple sain, libre, luttant en concurrent loyal pour
son existence, elle respire l'impuissance et la rancune vindicative et
cherche à pallier la misère du moment présent par
le mirage d'un impossible avenir. Le livre d'Ézéchiel est
le
plus terrible de la Bible; par l'emploi des moyens les plus
—————
¹) Touchant l'incommensurable influence de Babylone sur toute la
pensée juive on trouvera des renseignements aussi
détaillés qu'instructifs dans Eberhard Schrader : Die Keilinschriften und das Alte Testament,
3e éd. revisée
par Zimmern et Winckler, 1903. Winckler donne un bref
résumé de la question dans son ouvrage Die politische
Entwickelung Babyloniens und Assyriens, p. 17 et suiv.
580 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
extérieurs
— des menaces les plus effroyables, des promesses
les plus extravagantes — cet esprit peu apte à penser, captif
d'un formalisme abstrait, mais noble et brûlant de patriotisme
¹),
tâche à sauver la foi fortement ébranlée de
ses frères et, avec leur foi, leur nation. Jusqu'à lui la
religion avait été en Israël, de même
qu'à Rome, qu'en Grèce, qu'en Égypte, un
phénomène entre d'autres phénomènes de la
vie nationale, et le sacerdoce un membre dans l'organisation de
l'État;
Ézéchiel vint et enseigna : non, Israël n'est pas au
monde
pour produire, lutter, travailler, réfléchir, comme font
les autres peuples, mais pour être le SANCTUAIRE
de Iahveh; s'il
observe la loi de Iahveh, toutes choses lui seront données; au
gouvernement de l'État se doit substituer le gouvernement de la
Loi
religieuse, la nomocratie. Le Deutéronome
même avait
encore consenti que d'autres peuples eussent d'autres dieux; Amos,
exemple isolé d'une si haute inspiration, avait eu le
pressentiment d'un Dieu cosmique représentant quelque chose de
plus que le simple deus ex machina
politique d'un petit peuple
particulier : ces deux conceptions, Ézéchiel les
amalgama, et il
en forgea le Iahveh du judaïsme, le monothéisme sous une
forme
affreusement caricaturale. Certes, Iahveh est maintenant le dieu
universel et tout-puissant, mais il vit uniquement pour sa propre
gloire; gracieusement pitoyable envers les Juifs (car il veut par eux
proclamer sa gloire et montrer sa puissance, sous la seule condition
qu'ils se consacrent uniquement à son service), il est un dieu
cruel pour tous les autres peuples de la terre, auxquels il promet
« pestilence et sang », ce qui le fera
« connaître », lui, sa magnificence et sa
sainteté !
—————
¹) Il est excellemment caractérisé par Duhm : Theologie
der Propheten, ch. XII. Eduard Meyer s'exprime ainsi à
son
sujet (Die Entstehung des Judentums,
p. 219) : « Ézéchiel
était manifestement une nature tout à fait honnête,
mais un esprit borné et, de plus, nourri des étroites
idées de caste du prêtre. On ne saurait le comparer une
minute avec les puissantes figures auxquelles il entreprit de
s'égaler en s'affublant d'un manteau de prophète qui
montre la corde. »
581 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
Tous
ces autres peuples devront être anéantis et Iahveh
ordonne à son prophète de convoquer les oiseaux et les
bêtes du monde « afin qu'ils dévorent la chair des
forts et se gorgent du sang des princes ». Subsidiairement le
livre d'Ézéchiel contient le projet d'une organisation
d'hiérocratie et d'une nouvelle camisole de force pour le culte
: toutes choses sur lesquelles un prêtre vivant dans l'exil
pouvait lâcher la bride à sa fantaisie, ce qui n'eût
pas été le cas s'il eût vécu au sein d'une
vie nationale normale, où chaque innovation portant atteinte aux
mœurs et aux convenances établies n'aurait pas manqué de
soulever des résistances. Or il advint que, peu avant la mort
d'Ézéchiel, le noble roi des Perses, Cyrus, conquit les
territoires babyloniens; avec la naïveté de
l'Indo-Européen, qui n'est pas malin de sa nature, il autorisa
le retour des Juifs et leur accorda son appui pour la reconstruction
du temple; sous la protection de la tolérance aryenne
s'érigea le foyer d'où l'intolérance
sémitique allait, pendant des millénaires, se
répandre comme un poison sur la terre, pour le malheur de tout
ce qui se produirait de plus noble, et à la honte
éternelle du christianisme. Si l'on veut donner une
réponse claire à cette question : qui est le Juif ? il y
a un fait que l'on ne doit jamais oublier : c'est que le Juif,
grâce à Ézéchiel, est devenu le professeur
et le
champion de tout ce qui a nom intolérance, fanatisme en
matière de foi, meurtre pour la religion; c'est qu'il n'a
invoqué le principe de tolérance qu'alors qu'il se
sentait opprimé; c'est que lui-même ne l'appliqua jamais
ni ne le put appliquer, attendu que sa Loi le lui défendait et
le lui défend encore aujourd'hui — sans parler de demain.
4. Ézéchiel avait rêvé,
mais, par l'effet du
retour, son rêve devint réalité : c'est SON
livre —
et non pas l'histoire d'Israël ni les voix des grands
prophètes — qui désormais marqua l'idéal suivant
lequel s'organisa le judaïsme. Il ne put toutefois jouer ce
rôle que grâce à une circonstance spéciale :
et c'est à savoir que la continuité historique, si
longtemps interrompue, se trouva renouée par une
généra-
582 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
tion
nouvelle, par une génération dont les membres
avaient oublié jusqu'à la LANGUE de leurs
pères,
que seuls les prêtres comprenaient encore ¹). Ici donc, une
fois
de plus, nous constatons un concours de circonstances exceptionnelles,
et il ne fallut pas moins pour rendre possible ce
phénomène dont l'histoire du monde ne nous offre pas
d'autre exemple : l'imposition à un peuple entier, par quelques
hommes isolés, conscients de leur but, d'une histoire religieuse
et culturelle totalement fictive, artistement fabriquée,
extraordinairement compliquée, qu'ils présentent comme
une tradition sacrée et dès longtemps tenue pour telle.
Ici le procédé diffère absolument de celui qui
nous est connu par les conciles chrétiens, où l'on
décide que les hommes devront croire ceci et cela, parce que
ceci et cela constitue la vérité éternelle. Le
dogme, au sens que nous donnons à ce mot, est étranger au
Juif. Pour la conception matérialiste qui domine partout
où règne l'esprit sémitique (ne fût-il,
même comme ici, que le spiritus
rector) il faut que toute
conviction se fonde sur une base historique. Et ainsi la nouvelle foi
exclusive en Iahveh, les nouvelles prescriptions cultuelles pour le
temple, les nouvelles et multiples lois d'ordre religieux ²),
furent
promulguées au nom de l'histoire comme des choses
instituées par Iahveh en des temps anciens et dès lors
tou-
—————
¹) Bientôt après, plus de 400 ans avant le Christ, la
langue hébraïque s'éteignit complètement
(Peschel : Völkerkunde, 2e
éd., p. 532). Sa réadoption
quelques siècles plus tard fut artificielle et n'eut d'autre but
que de séparer les Juifs de leurs hôtes dans les divers
pays européens. D'où certaines conséquences
curieuses : ce fait par exemple qu'aujourd'hui, en Algérie, les
citoyens français de « confession israélite »
ne
peuvent rédiger qu'en hébreu leurs bulletins de vote,
chose qui eût été absolument impossible à
Judas Macchabée ! Si nos Juifs actuels marquent d'ordinaire un
sens très peu raffiné du langage, c'est que, depuis des
siècles, leur race n'a eu en propre AUCUNE LANGUE
— car une
langue morte ne redevient pas vivante au commandement — et ils
maltraitent l'idiome hébraïque autant que tout autre.
²) Loi et religion sont pour les Juifs —
ne l'oublions jamais —
des
termes synonymes : j'ai cité plus haut le témoignage de
Moses Mendelssohn à ce sujet.
583 LES
HÉRITIERS — LES
JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
jours
observées (sauf par les pécheurs coupables
d'apostasie). Le point de départ datait d'avant l'exil; mais la
tentative timide que l'on avait faite avec le Deutéronome, se
heurtant à la conscience populaire encore vivace, n'avait eu
qu'un médiocre succès. Maintenant la situation
était tout autre. D'abord l'exil avait eu par lui-même
pour effet de rompre, ainsi que je l'ai dit, la trame de la
continuité historique; ensuite ceux qui revinrent de l'exil
appartenaient presque exclusivement à deux classes d'hommes :
c'étaient, d'une part, les plus pauvres du peuple, et les plus
ignorants, et les plus dépendants; de l'autre, des prêtres
et des l&eac