Here under follows the transcription of chapter 6 of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.

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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ETAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Economie sociale
5. Politique et Eglise
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX

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CHAPITRE VI


L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

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Mon devoir est mon Dieu suprême.
Frédéric le Grand.
(Lettre à Voltaire, 12 juin 1740).



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(Page vide)


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LE CONCEPT DE « GERMAIN »

    L'avènement du Juif dans l'histoire de l'Europe avait signifié, comme l'observe Herder, l'entrée en scène d'un élément « étranger » — étranger à cela que l'Europe avait déjà produit jusqu'alors, étranger à cela qu'elle était appelée à produire encore; c'est l'inverse qui a lieu avec le Germain. Ce Barbare dont le plus grand plaisir consiste à se jeter tout nu dans la mêlée des combats, ce sauvage qui surgit soudain des forêts et des marécages pour se répandre comme une épouvante sur le monde civilisé qu'il conquiert à la seule force du poing, n'en est pas moins l'héritier légitime de l'Hellène et du Romain, sang de leur sang, esprit de leur esprit. Ce qu'il arrache à des mains étrangères, c'est, encore qu'il l'ignore, son bien propre. Sans lui, les jours de l'Indo-Européen étaient comptés. Par le meurtre et par le guet-apens, l'esclave d'Asie et d'Afrique s'était glissé jusqu'au trône de l'empire romain, cependant que le bâtard syriaque s'emparait de l'édifice des lois et que le Juif rivalisait avec l'Égyptien dans l'effort d'exploiter la Bibliothèque d'Alexandrie pour ses fins particulières : celui-là, en prétendant à accommoder la philosophie grecque à la loi mosaïque; celui-ci, en s'obstinant à ensevelir dans les pyramides somptueuses de sa systématique la science à peine éclose et déjà vivace de la nature, embaumée par ses soins pour des siècles. Bientôt aussi le Mongol allait fouler de son pied brutal, et tout dégouttant de sang, ces nobles fleurs de l'antique aryanisme : la pensée hindoue, la poésie hindoue; et le Bédouin, saisi de la folie des déserts, devait réduire en cendres et stériliser à jamais ce jardin d'Éden où s'était épanouie durant des

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millénaires, sous l'inspiration du génie iranien, toute la symbolique du monde. Depuis longtemps déjà il n'y avait plus d'art — quelques formules conventionnelles en tenaient lieu pour les riches; pour les pauvres, les jeux du cirque — et par suite, selon le mot de Schiller que j'ai rappelé au commencement du premier chapitre, il n'y avait plus d'hommes, à proprement parler, mais seulement des créatures. Certes il était urgent qu'un sauveur parût.
    À vrai dire il ne parut pas, sur le théâtre de l'histoire universelle, dans le personnage qu'eût imaginé, si on l'avait consultée, la raison qui combine et construit de toutes pièces : il ne dressa pas l'image d'un ange sauveur, il ne surgit pas comme l'astre dispensateur d'une nouvelle aurore pour l'humanité. Et néanmoins, maintenant qu'il nous suffit d'un regard rétrospectif sur les siècles pour acquérir la sagesse à peu de frais, nous ne saurions regretter qu'une chose : c'est que le Germain n'ait pas procédé, partout où atteignait son bras vainqueur, à une extermination plus radicale et que, dès lors, la « latinisation » — c'est-à-dire en fait la mixtion avec le chaos ethnique — ait peu à peu soustrait derechef de vastes domaines à la seule influence capable de les régénérer, influence du sang pur et de la force juvénile, ainsi qu'à la domination des mieux doués. En tous cas il faut une honteuse paresse d'esprit ou un effronté parti pris de mensonge pour méconnaître que l'avènement des Germains dans l'histoire universelle fut le salut de l'humanité agonisante, ainsi arrachée aux griffes de l'Éternelle Bestialité, et qu'à ce résultat général tous les efforts particuliers concoururent.
    Si j'emploie ici le mot de « Germain », c'est — ainsi qu'il a été dit plusieurs fois, notamment au début de cette section sur les Héritiers — par un désir de simplification; mais du moins la simplification me permet-elle en ce cas d'exprimer une vérité qui autrement resterait voilée. Sans doute le concept de « Germain » paraît au premier abord quelque peu élastique, et, dès lors, difficilement admissible, soit qu'on en

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étende, soit qu'on en restreigne l'acception, pour cette raison entre autres que la conscience d'un « germanisme » spécifique est, à vrai dire, une acquisition tardive, tardive du moins chez nous, Germains. Il n'y a jamais eu un peuple qui, de lui-même, se soit intitulé « germanique », et jamais, non plus — depuis l'heure qu'ils parurent sur la scène du monde jusqu'à l'heure où j'écris — la totalité des Germains ne s'est opposée en bloc et d'un commun accord aux Non-Germains : de temps immémorial, au contraire, ils se querellent et se déchirent entre eux, plus ardents contre leur propre sang que contre l'étranger. À l'époque du Christ, Inguiomer trahit au profit des Marcomans son plus proche parent, le grand Arminius, empêchant ainsi les peuples du Nord de former un groupe homogène et de marcher en masse sur le Romain pour l'anéantir. Tibère résumait déjà dans cette recommandation la politique qu'il jugeait la plus sûre à l'égard des Germains : « Abandonnez-les à leurs dissensions intestines. » Toutes les grandes guerres des époques suivantes — les Croisades exceptées — furent des guerres entre Germains ou du moins entre princes germaniques; et le dix-neuvième siècle, considéré en ses lignes principales, nous offre le même spectacle. L'étranger, en revanche, avait immédiatement reconnu l'homogénéité de cette forte souche : pour en désigner d'un mot la puissante ramure aux subdivisions innombrables — spécifiées par cette infinité de termes qui font pâlir le souvenir de la Tour de Babel : Cattes, Chauques, Chérusques, Gambrives, Suèves, Vandales, Lygiens, Langobards, Saxons, Frisons, Hermundures, etc. — il avait créé le concept global de « Germains », qui ramène à l'unité le divers, et cela précisément parce qu'il avait aperçu du premier coup d'œil la commune appartenance de ces variétés multiples d'un seul et même type. Tacite remarque, après avoir énuméré des noms à perdre haleine : « Chez tous ces hommes la structure du corps est pareille » et pose ainsi la vraie base empirique sur laquelle va se fonder ce jugement intuitif également vrai : « Je me range à l'opinion de ceux qui estiment que les différents

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groupes de Germains, purs de tout croisement avec des races étrangères, ont formé de tout temps un peuple à part, sans mélange, et qui ne ressemble qu'à lui-même » (Mœurs des Germains, 4). Tant il est vrai que le spectateur éloigné, dont le regard n'est pas retenu ou ébloui par les détails, discerne parfois plus clairement l'essentiel enchaînement des phénomènes que celui qui les observe de tout près et qui se trouve directement intéressé dans leur explication !
    Aujourd'hui, toutefois, ce n'est pas seulement la multiplicité des détails aperçus qui nous empêche d'employer le mot de « Germains » au sens où le prend Tacite, simplement topographique et phylogénétique. En effet, ces « différents groupes de Germains » dans lesquels Tacite ne voit qu'un seul peuple non mélangé et relativement homogène, ont dès lors, comme jadis les Hellènes, opéré entre eux des échanges de sang dans toutes les proportions imaginables; d'ailleurs, il n'y en a qu'une fraction qui soit demeurée « pure de tout croisement avec des races étrangères »; à quoi sont venus s'ajouter, par le fait des grandes migrations, les influences proprement culturelles résultant de la situation géographique, des conditions climatiques, du degré de développement du plus proche voisin, etc. Il n'en fallait certes pas davantage pour que l'unité se scindât et fît place à une considérable diversité. Mais la question apparaît beaucoup plus complexe encore, si nous complétons les renseignements que nous fournit l'histoire politique par des enquêtas comparatives plus approfondies dans les domaines de l'ethnopsychologie, de la philosophie, de l'histoire de l'art, et si, d'autre part, nous faisons entrer en ligne de compte les résultats acquis à la préhistoire et à l'anthropologie par les recherches des cinquante dernières années. Nous nous convaincrons alors que nous pouvons et devons donner à ce concept : les « Germains », un sens plus ÉTENDU que ne lui donne Tacite; mais, en revanche, nous apercevrons la nécessité d'y apporter des RESTRICTIONS auxquelles Tacite ne pouvait songer en l'état plus imparfait du savoir à son épo-

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que. Pour comprendre notre histoire passée et présente, nous devons prendre modèle sur Tacite et, comme lui, nous livrer à un travail de synthèse et d'élimination, mais sur la base plus large de notre science moderne. Ce n'est qu'en fixant exactement une conception nouvelle du « germanisme » que nous conférerons une valeur pratique à nos remarques sur l'avènement des Germains dans l'histoire universelle. Mon but, dans le présent chapitre, est d'énoncer aussi brièvement que possible cette sorte de définition descriptive. Jusqu'où va la parenté de race? Où rencontrons-nous « ceux qui font partie des amis » (comme l'entend le sanscrit par le mot Arya) ? Où commence ce qui nous est étranger et ce que (comme dit Goethe) « nous ne devons pas tolérer » ?

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EXTENSION DU CONCEPT

    Je disais que le concept de « Germain » devait revêtir une acception à la fois plus étendue et plus restreinte que celle qu'il prend dans Tacite. La nécessité de cette extension, comme de cette restriction, nous est imposée par des considérations tant historiques qu'anthropologiques.
    Le concept s'élargit si l'on constate que le « Germain » de Tacite ne se peut distinguer nettement, au point de vue physique ou intellectuel, soit de son précurseur dans l'histoire universelle, le « Celte », soit de son successeur que nous avons accoutumé d'inclure, avec plus d'audace encore, dans cet autre concept: le « Slave ». Il n'est pas un naturaliste qui hésitât à considérer ces trois races, d'après leurs caractéristiques physiques, comme des variétés d'un type commun. Les Gaulois qui, l'an 389 avant Jésus-Christ, prirent Rome, répondent exactement, si l'on en juge par les descriptions contemporaines, à la peinture que nous donne Tacite des Germains : « des yeux bleus rayonnants, des cheveux roux, une haute stature »; et, d'autre part, les ossements exhumés des sépultures qui remontent aux temps les plus reculés de l'époque héroïque slave ont démontré, à l'étonnement du monde savant, que les Slaves de la migration des

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peuples étaient des dolichocéphales aussi prononcés, et d'une taille aussi élevée, que les anciens Germains et que les plus purs d'entre les Germains actuels ¹). En outre, les recherches de Virchow sur la couleur des cheveux et des yeux ont établi que les Slaves étaient originairement (comme ils le sont encore dans certaines contrées) aussi blonds que les Germains. Ainsi, tout à fait indépendamment des théories et hypothèses qui ont conduit à la notion générale d'un type indo-européen, il semble que, loin de restreindre davantage ce concept du Germain comme nous l'avons fait depuis Tacite pour des raisons purement linguistiques, nous ayons au contraire sujet de l'élargir considérablement ²).

LE CELTO-GERMAIN

    Voyons d'abord le Celte.
    Sous l'influence trop exclusive de considérations philologiques — parce que les langues celtiques sont censées présenter plus d'affinité avec les langues italiques et grecques
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    ¹) Pour un exposé général, voir Ranke : Der Mensch 2e éd., II, 297. On ne saurait soutenir qu'il s'agisse uniquement en l'espèce de Varègues normands, car les mensurations ont porté sur des matériaux provenant des lieux les plus divers, et pas seulement de Russie, mais aussi d'Allemagne.
    ²) Voilà pourquoi certains anthropologues emploient le concept Homo europaeus (ch. V, sous la rubrique « Le Syrien ») dans un sens beaucoup plus précis que n'eût fait Linné; mais une nomenclature de cette sorte est beaucoup trop abstraite pour l'historien, aussi n'en a-t-il guère tenu compte jusqu'ici. Pour se faire entendre du grand public, il faut utiliser la terminologie courante et l'adapter aux besoins nouveaux. C'est ce qui a lieu si l'on donne à la notion du « Germain » une extension comme celle que j'espère justifier pas à pas tout le long du présent ouvrage : par là seulement s'éclaire l'histoire des deux derniers millénaires et, en particulier, du dix-neuvième siècle. — On peut tenir aujourd'hui pour entièrement acquis à la préhistoire et à l'anthropologie ce fait que les Celtes, les Slaves et les Germains descendent d'une race unique, ayant atteint des conditions de pureté suffisantes pour constituer un type humain déterminé (cf., parmi les exposés récents, celui du Dr G. Beck : Der Urmensch, Bâle 1899, p. 46 et suiv.). À cela s'ajoute la pénétration réciproque, historiquement démontrée, de ces divers groupes. Ainsi d'Arbois de Jubainville écrit dans son ouvrage sur Les Celtes (1904) : « Il y a probablement en Allemagne plus de sang gaulois qu'en France. »


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qu'avec les langues germaniques — nous nous sommes accoutumés à ne pas tenir compte du facteur physique, si décisif, ni du facteur moral, plus décisif encore ¹). Nous assimilons le Celte au Gréco-Italien, alors qu'il n'est manifestement que leur parent éloigné, et qu'il s'atteste par contre intimement congénère du Germain. Admettons que le Gaulois tout à fait romanisé se soit distingué profondément de son vainqueur, le Burgonde ou le Franc; il n'en est pas moins vrai que ce Gaulois primitif qui conquiert Rome, ou même ce Gaulois postérieur fixé depuis des siècles dans l'Italie du Nord, et que Florus nous peint encore sous les traits d'un « surhomme » (corpora plus quam humana erant II, 4), fait paraître la ressemblance physique du Germain; mais non pas seulement physique : son humeur voyageuse, son amour de la guerre, qui le conduira (comme plus tard le Goth) jusqu'en Asie au service de n'importe quel maître lui offrant l'occasion de se battre, sa prédilection aussi pour le chant.... ce sont là des traits essentiels de cette même parenté, tandis qu'on serait embarrassé de marquer des points de contact avec les peuples italo-grecs. C'est en compagnie de Celtes, c'est sous la conduite de Celtes, que les Germains — au sens étroit où Tacite prend ce mot — entrent dans l'histoire universelle ²); leur nom même — ce mot : « Germain » — est celtique ³). Aujourd'hui encore,
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    ¹) Schleicher, par exemple, dans son arbre généalogique fameux et partout réédité des langues indo-germaniques (cf. Die deutsche Sprache 1861, p. 82) réunit les « langues italo-celtiques » en un groupe qui se serait séparé déjà en des temps immémoriaux de la « langue-souche nord-européenne. » Même des conceptions aussi divergentes que la « théorie des ondes » de Johannes Schmidt continuent à représenter le Celte comme étant, de tous les Indo-Européens, le plus éloigné du Germain.
    ²) Lors de l'expédition des Cimbres et des Teutons, en 114 avant J.-C.
    ³) Du moins suivant les étymologies proposées par divers celtisants, qui se sont avisés que les Romains avaient connu ce nom : « Germains », par les Gaulois, et que ceux-ci l'appliquaient à des peuplades


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dans le Nord-Ouest de l'Écosse, dans le Pays de Galles, etc., nous les rencontrons, ces hommes de haute stature, aux yeux bleus, aux cheveux roux : ne sont-ils pas plus pareils à des Teutons qu'à des méridionaux ? Ne voyons-nous pas, aujourd'hui encore, les Bretons rivaliser avec les anciens Normands par leur folle audace de marins ? Mais si nous voulons savoir comment, dans bien des cas, s'« effémina » ce sauvage tempérament celto-germanique une fois en contact avec la civilisation romaine, ne consultons nul autre que Jules César : il nous en instruit dans le premier paragraphe du premier livre de la Guerre des Gaules ¹).
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qui ne se désignaient pas elles-mêmes ainsi. De là l'abandon — jusqu'à nouvel avis — des dérivations remontant soit au latin germanus, « frère » (cf. germen, « rejeton »), soit à l'allemand Wehr, « défense », ou Heer, « armée », et Mann, « homme ». Mahn suggère une racine gair ou ger (irlandais, cymry) signifiant « voisin », et man, « peuple » (cf. le cymry maon et l'ex. des Gaulois Cenomani); Grimm opine pour gairm, « appel », gairmwyn, « appeler », allusion possible au retentissant bardit dont les Germains décuplaient l'effet en employant leurs boucliers comme porte-voix pour terrifier les Gaulois (Tacite : Germania, 3, 4), lesquels d'ailleurs avaient aussi leurs cris de guerre, et même très spécialisés (César : De bello gallico VIII, 20), qu'ils se plaisaient à répercuter par des sonneries de buccins (Polybe II, 29); enfin Zeuss rattache la racine celtique ger au slave gora (cf. le sanscrit giri) comportant le sens de « montagne », et il croit qu'elle fournit d'abord une dénomination pour les habitants des Ardennes. — On remarque, d'autre part, que les noms Γαλάται et Κελτοί sont employés indifféremment pour désigner Germains et Gaulois par divers écrivains anciens, par exemple Dion Cassius, dans le récit des événements antérieurs au 1er siècle. Cf. Dottin : Manuel pour servir à l'étude de l'antiquité celtique, 1906, p. 12 et p. 242.
    ¹) Touchant l'identité physique des Celtes et des Germains, le professeur Gabriel de Mortillet à réuni des matériaux si complets, tant sous forme de documents anthropologiques que de témoignages empruntés aux anciens écrivains romains, qu'il suffit de renvoyer à sa Formation de la nation française (1897), notamment p. 114 et sq. Voici sa conclusion : « La caractéristique des deux groupes est donc exactement la même et s'applique aussi bien au groupe qui a reçu le nom de Gaulois qu'au groupe qui, depuis les invasions des Cimbres, a pris celui de Germains. » — Sur la synonymie des deux termes « Gaulois » et « Celte », voir le même ouvrage p. 92.

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    Il existe entre Celtes et Germains une parenté plus frappante encore, et qui fournit à l'appui de ma thèse un argument plus décisif : c'est celle des tendances profondes de l'esprit, celle des beaux traits dans lesquels s'empreint l'individualité. L'histoire nous en offre de lumineux exemples; j'en choisis un qui éclaire tout de suite le fond des choses. Croit-on que ce soit un simple hasard si Paul adresse aux Galates son épître sur la rédemption par la FOI, sur l'évangile de la LIBERTÉ (qu'il oppose au « joug de servitude » de la loi mosaïque), sur cette sorte de religion dont l'importance réside non dans les œuvres, mais dans la NOUVELLE NAISSANCE, dans le fait d' « être une nouvelle créature ».... croit-on, dis-je, que ce soit un simple hasard si l'apôtre adresse à des « Gallo-Grecs » d'Asie Mineure, qui sont restés des Celtes presque purs, cet écrit dans lequel il semble qu'un Martin Luther parle à des Allemands, comme eux faciles à abuser, mais doués comme eux du sens des mystères ? ¹) Quant à moi, je ne crois pas qu'il y ait place pour le hasard en de pareilles matières; je le crois d'autant moins ici qu'il m'est aisé de constater quel langage différent emploie le même homme, et par quels interminables détours il chemine, dès qu'il se propose de rendre intelligibles ces mêmes vérités à une communauté de Juifs ou d'enfants du chaos ethnique, ainsi qu'il le fait dans l'Épître aux Romains. Mais d'ailleurs notre jugement ne se fonde pas seulement sur une base hypothétique, pas seulement sur l'affinité entre les anciennes religions mythiques des Celtes et des Germains; cette affinité, nous l'observons dans leurs aptitudes intellectuelles en général, sans cesse attestées par l'histoire de la culture européenne, là du moins où le Celte conserve la pureté de son sang. Ainsi, par exemple, on voit surgir des parties de l'Irlande authentiquement celtiques, durant
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    ¹) Mommsen appelle la Galatie « un îlot celtique parmi l'océan des peuples orientaux » et marque que le celtique s'y conserva pendant des siècles comme langue parlée (Römische Geschichte, 3e éd. V, 311 et suiv.)

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les cinq cents ans qui séparent Scot Erigène de Duns Scot (deux Celtes), toute une série de théologiens doués de capacités philosophiques remarquables, et que leur tournure d'esprit indépendante, leur audacieux instinct d'investigation, exposent aux persécutions de l'Église. C'est au cœur de la Bretagne que naît Pierre Abélard, un réel initiateur, qui fraie à la conscience des voies nouvelles; mais faisons-y bien attention : ce qui le caractérise, lui comme eux, ce n'est pas seulement l'autonomie de sa pensée et le besoin ardent de cette liberté, c'est encore et surtout le sérieux vraiment sacré de sa vie — et voilà un trait essentiellement « germanique ». Pas plus que le marin breton de nos jours, ces anciens représentants de l'esprit celtique, si exubérants de force, ne sont uniquement des hommes libres ni uniquement des hommes pieux, mais ils sont tout ensemble pieux ET libres — et voilà par où s'exprime en eux le « germanisme » spécifique, tel que nous l'observons de Charlemagne et du roi Alfred à Cromwell et à la reine Louise, des hardis troubadours antiromains et des Minnesänger si indépendants en politique jusqu'à Schiller et à Wagner. Et quand, par exemple, nous entendons Abélard protester contre le trafic des indulgences au nom d'une profonde conviction religieuse (Theologia christiana), déclarer en même temps qu'il place les Grecs au-dessus des Juifs sous tous les rapports, que la morale de leurs philosophes est supérieure au légalisme hébreu, que la conception platonicienne du monde est plus haute que la conception mosaïque; mais surtout — car il s'élève à cette intuition (Dialogus inter philosophum, Judaeum et Christianum) — quand il indique que la pensée religieuse manque de base tant que l'on n'admet pas l'idéalité transcendantale de la notion de l'espace, faisant ainsi dépendre la confrontation directe de l'homme avec Dieu non point de son entrée dans un ciel empirique, mais de sa conversion intérieure.... ce sont là, certes ! autant d'indices d'une intelligence conformée selon le type indo-européen, par opposition au type sémitique ou au type bas-romain, mais ce

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sont en particulier les témoignages d'une individualité qui trahit dans chaque pli de la pensée sa marque spécifiquement GERMANIQUE. Je dis germanique, je ne dis pas « allemande », pas plus que je ne parle d'un homme vivant aujourd'hui — où le processus de différenciation a fini par former des caractères nationaux extérieurement très distincts — mais d'un homme mort depuis bientôt mille ans; et je soutiens que ce Breton aurait fort bien pu, quant à la direction générale de sa pensée et de ses sentiments, naître au cœur de la Germanie. Celte typique par le génie sombre et passionné qui l'habite, nouveau Tristan dans sa vie amoureuse, il n'en est pas moins de la chair et du sang dont est fait le Teuton; c'est un Germain. Aussi Germain que cette population réputée « kerndeutsch » de la Souabe et de la Forêt Noire, de la patrie de Schiller, de Mozart, de beaucoup des plus grands « Allemands », qui doit sans aucun doute son caractère particulier et son exceptionnelle aptitude pour la poésie à un fort appoint de sang celtique ¹). Ce même esprit d'Abélard, nous le voyons à l'œuvre et nous le reconnaissons partout où existèrent, au témoignage de la science, des Celtes en grand nombre : ainsi dans la patrie des malheureux Albigeois, au midi de la France; et partout où l'on en trouve encore : ainsi dans le Pays de Galles, patrie du méthodisme. Et ne le reconnaissons-nous pas aussi dans la Bretagne, encore qu'on la prétende congénitalement catholique ? C'est que ces mots : catholicisme, protestantisme, ne sont d'abord que des mots; le sentiment religieux des Bretons est de bon aloi, mais, à vrai dire, d'une nuance plus « païenne » que chrétienne; une très archaïque religion populaire subsiste ici sous le masque assumé du catholicisme. En outre, l'indéracinable fidélité de ce peuple au roi (ou au fantôme du roi) n'est-elle pas un trait aussi communément germanique que la fidélité au drapeau et l'humeur belliqueuse des Irlandais,
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    ¹) Wilhelm Henke: Der Typus des germanischen Menschen (1895). De même Treitschke: Politik I, 279.

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qui, ennemis politiques de l'Angleterre, constituent volontairement les trois quarts de son armée et meurent dans des pays lointains pour son roi étranger, qu'ils combattent chez eux ?
    Mais c'est dans la POÉSIE que, sans contredit, les Celtes et les Germains (au sens étroit de ce mot) manifestent le plus éloquemment leur parenté. Dès le début, les poésies franque, allemande et anglaise mêlent intimement dans leur trame des motifs empruntés à la poésie celtique, non certes qu'elles ne possèdent une inspiration propre ! mais ces thèmes celtiques qu'elles accueillent, parce qu'immémorialement congénères, apparaissent revêtus d'une certaine teinte étrangère, d'un sens désormais mystérieux parce qu'à demi oublié, qui leur confère un charme d'autant plus attirant, une saveur d'autant plus exquise. La poésie celtique est d'une profondeur incomparable, elle est d'une inépuisable richesse en signification symbolique, et l'on ne saurait douter qu'à son origine la plus lointaine elle n'ait communié avec ce qui fait l'âme de la poésie germanique, avec la musique. Si nous passons en revue les créations suscitées dans tous les pays germaniques, mais entre tous dans celui des Francs, par le réveil de l'instinct poétique au tournant du XIIme et du XIIIme siècle; si nous considérons d'une part la Geste de Charlemagne, la Chanson de Roland, Berthe aux grands piés, Ogier le Danois, etc., toutes tentatives où s'atteste en son indépendance la force créatrice du Franc, et si d'autre part nous voyons renaître la poésie celtique dans les légendes de la Queste du Graal, de la Table ronde du roi Arthur, de Tristan et Yseult, de Perceval, etc., je ne crois pas que nous puissions hésiter une minute à reconnaître de quel côté il faut chercher la source la plus profonde et la plus pure d'authentique poésie, le don le plus riche et le plus inépuisable de configuration plastique et d'imagination symbolique. D'autant que les circonstances sont toutes au désavantage de cette poésie celtique du XIIIme siècle : elle ne ressuscite pas en sa forme véritable, mais amputée des ailes du chant,

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mais délayée en roman, mais compliquée de notions féodales, romaines et chrétiennes, en sorte qu'il est aussi malaisé de retrouver l'essence de son inspiration sous cette surcharge d'éléments hétérogènes que de dégager du Nibelungenlied allemand les mythes du Nord qui s'y recèlent. Plus haut nous remontons dans le passé, plus clairement nous discernons — nonobstant tous les contrastes individuels — l'intime et originelle affinité des tendances et aptitudes poétiques chez le Celte et le Germain primitifs; et nous constatons qu'elle va diminuant par degré à mesure que nous redescendons le cours du temps. Ainsi par exemple, bien que le Tristan de Gottfried de Strasbourg soit incontestablement supérieur, en tant qu'œuvre poétique achevée, aux productions françaises antérieures sur le même sujet ¹), Gottfried a omis plusieurs des traits les plus profonds et les plus délicats où s'exprime proprement l'âme de cette légende incomparable, à la fois poétique, mythique et symbolique, traits qui par contre figurent dans le roman vieux-français, et que Chrestien de Troyes avait tout au moins indiqués ²); de même pour le Parzival de Wolfram d'Eschenbach. Et d'ailleurs il était réservé au dix-neuvième siècle de nous apporter la preuve la plus convaincante et la plus émouvante d'une parenté non seulement ancienne, mais actuelle, entre des inspirations qu'il nous a présentées unies dans un seul et même génie : avec Richard Wagner la musique allemande s'est révélée capable d'évoquer à une vie nouvelle l'immémoriale poésie celtique et l'immémoriale poésie germanique, en nous les restituant dans leur propos et dans leur sens originels, par où s'avère l'originelle communauté de ces deux sources.

LE SLAVO-GERMAIN

    C'est chose plus malaisée que de donner des renseignements sur le Slave authentique, attendu que nous ne savons
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    ¹) Dans lesquelles l'aventure absorbe tout l'intérêt, « les ornements tendent à devenir le principal », « le roi March tourné au George Dandin » etc. (cf. Lanson, op. cit. p. 45 sq., et notamment 51).
    ²) Ou dont Marie de France avait exquisement suggéré l'émotion dans tel de ses rapides et adorables lais.


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pas trop où nous le devons chercher. Voici d'abord notre seule certitude : ce concept de « slave » a varié; il s'est déplacé, si je peux dire, en ce sens que les signes qui passent aujourd'hui pour caractéristiques du slavisme — corps trapu, tête ronde, pommettes saillantes, cheveux foncés — ne sont assurément pas ceux que faisait paraître le Slave lors de son avènement dans l'histoire européenne. Encore aujourd'hui, du reste, le type blond domine dans le Nord et dans l'Est de la Russie d'Europe, et le Polonais aussi se distingue des Slaves du Sud par la couleur de la peau (Virchow). En Bosnie on est frappé par la stature exceptionnellement élevée des hommes, comme par la fréquence des cheveux blonds; pendant un voyage de plusieurs mois à travers ce pays, je n'y ai pas une fois rencontré le prétendu « type slave » tirant sur le Mongol, et pas davantage le « visage de pomme de terre » caractéristique du paysan tchèque; même observation en ce qui concerne le groupe superbe des Monténégrins ¹). Malgré le préjugé généralement répandu, il y a donc, aujourd'hui encore, assez d'indices physiques du fait que le Germain, lorsqu'il entra dans l'histoire, possédait, outre son frère aîné à l'Occident, un frère oriental plus jeune, lequel ne laissait pas de lui ressembler. Mais l'extrême difficulté que l'on éprouve à démêler les éléments originairement et proprement slaves tient à ce que cette branche de la famille germanique fut très tôt presque complètement absorbée par d'autres races — plus
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    ¹) Par contre la forme du crâne a subi une altération progressive : chez les habitants actuels de la Bosnie, on ne trouve pas tout à fait 1½ pour cent de têtes longues, mais en revanche 84 pour cent de têtes rondes bien prononcées, tandis que les plus anciennes sépultures montrent 29 pour cent des premières et seulement 34 pour cent des secondes, et que les tombes du moyen âge ont livré encore 21 pour cent de longues (cf. Weisbach : Altbosnische Schädel, dans les communications à la Soc. anthrop. de Vienne, 1897). Il est intéressant de remarquer que la conformation du visage est restée, malgré cette altération du crâne, « leptoprosope », c'est-à-dire allongée.

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tôt, plus complètement et aussi plus énigmatiquement que les Celtes. Cela ne devrait pas toutefois nous empêcher de reconnaître et d'apprécier les traits de parenté, ou de chercher à les dégager de la masse étrangère.
    Cette fois encore, c'est une incursion dans les profondeurs de l'âme qui nous y aidera. Si j'en juge par la seule langue slave dont j'aie quelque connaissance — le serbe — ou pourrait, ici aussi, invoquer l'aptitude poétique comme preuve d'une ressemblance de famille profondément enracinée avec les Germains et pareillement avec les Celtes. Le cycle héroïque qui a pour centre la grande bataille de Kossovopolje (1389), mais qui met en œuvre des motifs poétiques remontant à une époque beaucoup plus reculée, témoigne d'une MANIÈRE DE SENTIR — fidélité jusqu'à la mort; héroïsme; types de femmes héroïques, et la haute estime en laquelle on les tient; mépris de tous les biens dès qu'ils entrent en comparaison avec l'honneur personnel — qui nous remémore sans cesse la poésie lyrique ou épique des Germains et des Celtes. Maint historien de la littérature prétend, je le sais bien, que des poèmes de cette sorte et des figures héroïques comme celle d'un Marco Kraljevitch sont communs à toutes les poésies populaires : mais ce n'est pas vrai, mais c'est l'excès d'érudition qui aveugle les inventeurs de cette thèse absurde au point qu'ils ne distinguent plus les fines et profondes empreintes de l'individualité. Rama est un héros dont la conformation diffère essentiellement de celle du héros Achille, et la différence n'est pas moindre entre Achille et Siegfried, tandis que le Tristan celtique trahit en beaucoup de traits une parenté directe avec le Siegfried allemand — et je ne parle pas seulement de l'aventure extérieure du roman chevaleresque (le combat avec le dragon, etc.) où les analogies peuvent provenir de retouches ultérieures, mais je parle de ces versions les plus anciennes et les plus populaires où se dessine l'image d'un Tristan qui est encore un pâtre et d'un Siegfried qui n'est pas encore un héros à la cour burgonde : ici précisément

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nous voyons apparaître en leur netteté — et tout à fait distincts des attributs héroïques communs à tous les types de héros : force prodigieuse, magie du courage invincible; etc. — les IDÉALS DÉTERMINÉS qui constituent le fond de cette poésie, à l'exclusion de toute autre; or c'est dans ceux-ci, et non dans ceux-là, que se reflète l'originalité propre d'une âme ethnique. Ainsi, par exemple, pour Tristan et Siegfried : la fidélité comme base de la notion d'honneur, l'importance de la virginité, la victoire dans la ruine (en d'autres termes un déplacement de l'héroïque, transposé du domaine des succès extérieurs dans celui des réalisations intérieures). De pareils traits différencient un Tristan, un Siegfried, un Parsifal, non seulement du Samson sémitique, dont la force héroïque réside dans les cheveux, mais également d'Achille, encore qu'il soit leur parent : la pureté est étrangère aux Grecs; la fidélité n'est pas pour eux un principe dicté par l'honneur, mais seulement par l'amour (Patrocle); le héros hellène peut braver la mort, mais non la vaincre comme les héros celtes et germains. Ce sont précisément des traits de cette sorte, indices d'authentique parenté, que je retrouve dans la poésie des Serbes, nonobstant toutes les divergences de forme. Combien significatif déjà ce fait que leur cycle héroïque se constitue à l'occasion d'une bataille désastreuse — de ce Kossovo qui anéantit leurs espérances en même temps que leur armée — et non pas à l'occasion d'une victoire ! Car des victoires, ils en avaient assez remporté, et sous leur tsar Étienne Douchan, le « Charlemagne serbe », dont la cour fut une des plus brillantes de l'Europe orientale, ils avaient formé un puissant empire, illustré par des monuments admirables. Mais non : leur instinct poétique a d'autres exigences, aussi est-ce l'émotion du désastre qui fait se cristalliser ses créations éparses. Il s'agit là, sans nul doute, d'une disposition particulière, et nous pouvons tenir pour assuré que la magnifique abondance des motifs mis en œuvre, qui se rapportent tous à la ruine, à la mort, à l'éternelle séparation des amants, n'a pas procédé soudain de cette bataille mal-

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heureuse et pas non plus du régime abêtissant de l'Islam, mais qu'elle est un antique patrimoine, de même que la DÉTRESSE des Nibelungen (et non le bonheur des Nibelungen) était l'héritage allemand, de même que les poètes celtes et francs négligèrent cent vainqueurs fameux pour s'emparer de l'obscur Roland VAINCU et faire revivre à son propos d'immémoriaux thèmes poétiques en un rajeunissement semi-historique. Ces choses-là sont décisives. Et tout aussi décisive est l'évocation de la femme par les poètes serbes qui nous la dépeignent si tendre, si courageuse et si chaste; tout aussi décisif, le rôle éminemment noble et grand qu'ils lui attribuent. Par contre, un spécialiste pourrait seul décider si les deux corbeaux qui prennent leur vol à la fin de la bataille de Kossovo pour annoncer au peuple serbe sa destruction, sont parents des corbeaux de Wodan, ou si nous sommes ici en présence d'un motif indo-germanique courant, d'un souvenir de quelque mythe naturiste, d'un emprunt, d'un hasard — que sais-je ! Il en est ainsi de mille détails. Heureusement qu'ici, comme ailleurs, ce qui est vraiment décisif saute aux yeux de tout observateur non prévenu. — Dans la poésie russe, on ne découvre plus guère, paraît-il, de vestiges des temps anciens, hormis les légendes, les contes et les chansons : mais c'en est assez pour que se décèle irrécusablement la parenté germanique, d'une part dans l'inspiration mélancolique, de l'autre dans l'intime relation avec la nature et en particulier avec le monde animal ¹).
    Je n'ai pas l'intention de pousser plus avant cet examen : il exigerait plus' d'espace que je ne lui en peux consacrer, et d'ailleurs m'entraînerait trop loin de mon objet. C'est affaire à la critique d'établir, par raisons démonstratives, une vérité qui se révèle à tout individu doué de sens poétique par ces raisons plus péremptoires que la raison ne connaît pas — ou pas tout de suite. Je dois, en revanche, mentionner encore une deuxième manifestation de l'être psychique le plus intime,
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    ¹) Cf. par ex. Bodenstedt : Poetische Ukraine.

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par laquelle l'élément germanique s'atteste clairement chez le Slave — je veux dire : la RELIGION.
    Où que nous les considérions, il nous apparaît que les Slaves se distinguent en matière religieuse par le sérieux et l'indépendance, notamment dans les temps anciens. Un des traits les plus saillants de cette religiosité, c'est qu'elle est pénétrée de sentiments patriotiques. Au IXme siècle déjà, alors que le schisme entre l'Orient et l'Occident n'est pas encore devenu irrévocable, nous voyons les Bulgares entretenir des rapports également amicaux avec Rome et avec Constantinople touchant les questions dogmatiques; ce qu'ils demandent, c'est la reconnaissance de leur indépendance ecclésiastique; Rome s'y refuse, Byzance y consent, et ainsi prend naissance dans la première moitié du Xme siècle la PREMIÈRE organisation, qui fut leur œuvre, en vue d'une Église chrétienne autonome ¹). Chacun aperçoit immédiatement l'énorme importance d'un pareil événement. Pour Michel de Bulgarie, il ne s'agissait nullement de désaccords sur tel ou tel article de foi; il était chrétien et prêt à croire tout ce que les prêtres proclamaient comme vérité chrétienne; ce qui était en cause, c'était, à son sens, uniquement une question constitutionnelle : il voulait l'Église bulgare administrée en toute indépendance par son propre patriarche bulgare, sans intervention d'une autorité ecclésiastique quelconque à Rome ou à Byzance. Simple question d'ordre administratif, semble-t-il : mais, en réalité, c'est l'esprit germanique de libre individualisme qui se révolte contre la dernière incarnation de l'imperium issu du chaos ethnique et représentant les intérêts politiques du principe anti-national, anti-individuaIiste, niveleur. Je ne saurais ici insister sur ce sujet, qui est du domaine des deux prochains chapitres; mais comme le même phénomène se reproduit partout chez les Slaves, on ne peut lui dénier une signification symptomatique pour la détermination de leur carac-
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    ¹) Cf. Hergenröther : Photius II, 614.

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tère originel. Autre exemple : à peine les Serbes avaient-ils constitué leur empire qu'ils créèrent une Église autonome; le grand tsar Étienne Douchan en défendit le patriarche contre les prétentions de l'Église byzantine à la suprématie, et il obtint la reconnaissance de ses droits. Ici non plus la foi n'a rien à voir dans le débat, car à cette époque (milieu du XIVme siècle) le schisme entre Rome et Constantinople était depuis longtemps un fait accompli, et les Serbes étaient déjà ce qu'ils sont encore aujourd'hui, des adhérents fanatiques de l'Église grecque orthodoxe : néanmoins, tout comme les Bulgares avaient repoussé l'ingérence de Rome, les Serbes repoussèrent l'ingérence de Constantinople. Le principe est le même : préservation de la nationalité. Sans doute, l'Église russe s'est émancipée beaucoup plus lentement, elle n'a conquis sa liberté que longtemps après la destruction de l'empire byzantin; mais précisément la Russie ne saurait être dite pays « slave » que dans un sens très relatif et très peu « germanique », et pourtant, de toutes les grandes nations de l'Europe elle est seule à cette heure, avec l'Angleterre, à posséder une Église vraiment nationale et autocéphale. Un autre fait très frappant, dans le même ordre d'idées, c'est qu'entre tous les chrétiens les Slaves seuls (et à la seule exception des Tchèques soumis à l'influence allemande) n'ont jamais permis que le service divin fût célébré dans une autre langue que la leur. Cyrille et Méthode, les grands « apôtres des Slaves », se heurtèrent déjà à ce parti pris, qui leur valut de grandes souffrances : persécutés par les prélats allemands qui s'obstinaient dans leur attachement aux « trois langues sacrées » (grec, latin, hébreu), dénoncés au pape romain comme hérétiques, ils réussirent malgré tout à obtenir pour leurs convertis le droit particulier qui leur tenait tant à cœur; même les Slaves strictement catholiques-romains eurent leur messe slave, et Rome n'avait pas encore réussi, dans les dernières années du dix-neuvième siècle, à enlever ce privilège aux Dalmates.
    Mais je n'ai parlé jusqu'ici que du côté extérieur (je ne

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dis pas superficiel) de la religiosité slave; considérée dans sa profondeur, elle est encore plus instructive au point de vue qui nous occupe. En Russie également, là où la population donne le plus fort pourcentage d'éléments slaves authentiques (ainsi en Petite Russie, qui est aussi la patrie des plus beaux poèmes), on voit se manifester, encore aujourd'hui, par une incessante formation de sectes, une vie religieuse de sorte aussi intérieure et d'activité aussi intense qu'en Wurtemberg et en Scandinavie. L'analogie est frappante. Au contraire, il n'existe pas trace de ce phénomène dans les pays dits « latins ». C'est dans ces choses-là que se reflète la physionomie la plus intime de l'âme. Et il s'agit ici, une fois de plus, d'une qualité durable, qui a persisté malgré tous les mélanges de sang, à travers tous les siècles. Déjà la peine énorme que coûte la conversion des Slaves au christianisme nous garantit la profondeur de leur sentiment religieux : les Italiens et les Gaulois furent les plus aisés à détourner de la foi de leurs pères; les Saxons ne cédèrent qu'à l'épée; quant aux Slaves, d'effroyables cruautés et un long espace de temps suffirent à peine ¹). Les fameuses chasses aux païens furent de mode jusqu'au siècle de Gutenberg ! Particulièrement significative est l'attitude de ces Slaves de Bosnie et d'Herzégovine dont le type physique, comme je l'indique plus haut, est demeuré si pur d'altération. De bonne heure, la classe dirigeante de la nation adopta les doctrines de Bogumil (apparentées à celles des cathares ou des patarins); ses chefs rejetèrent tout ce qui est juif dans le christianisme, ils ne retinrent à côté du Nouveau Testament que les Prophètes et les Psaumes; ils ne reconnurent non plus aucun sacrement et ils se refusèrent à instituer une domination du clergé, de quelque sorte qu'elle fût. Combattu, opprimé, persécuté sans cesse et
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    ¹) Pour apprendre combien il fut difficile de convertir au christianisme les Wendes et les Polonais, voir Neander : Allgemeine Geschichte der christlichen Religion und Kirche, au § 1 du tome VI.

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de deux côtés à la fois — par les Serbes orthodoxes et par les Hongrois toujours obéissants au moindre signe du pape romain — ce petit peuple, devenu ainsi la sanglante victime d'une double croisade ininterrompue, n'en resta pas moins obstinément attaché à sa foi pendant des siècles; les tombeaux de ses héros « bogumiles » ornent encore à cette heure les sommets des montagnes au haut desquelles on portait leurs cadavres pour les soustraire à la profanation; seul le Mahométan finit par avoir raison de cette secte, grâce à un régime de conversions forcées. Le même esprit qui animait ici, dans un coin perdu de la terre, un peuple courageux mais ignorant, produisit ailleurs des fruits plus riches, par lesquels le rameau slave s'est attesté aussi vigoureux que les autres branches de la famille germanique.

LA RÉFORME

L'événement historique le plus important de nos dix-neuf siècles chrétiens, c'est, sans contredit, celui qu'on désigne sous ce nom : la « Réforme ». Cette « Réforme » se fonde sur un double principe : le principe national et le principe religieux, qui tous deux ont en commun ce propos : secouer le joug étranger, écarter cette « main morte » de l'Imperium romain depuis longtemps défunt, qui s'étend encore non seulement sur la terre et sur l'or, mais sur les pensées, les sentiments, les croyances et les espoirs des hommes. Nulle part l'unité organique du slavo-celto-germanisme ne s'atteste de façon aussi convaincante que dans cette instinctive insurrection contre Rome. Pour comprendre ce mouvement du point de vue de la psychologie ethnique, il faut commencer par n'accorder aucune attention aux disputes dogmatiques sur la foi; ce n'est pas ce que l'on tient pour vrai touchant la nature de la communion qui est décisif : non ! l'opposition flagrante est entre deux principes qui s'excluent l'un l'autre — LIBERTÉ et SERVITUDE. Le plus grand des réformateurs, après avoir exposé qu'il ne s'agit pas pour lui de droits politiques, ajoute : «mais s'agissant de l'esprit et de la conscience, nous sommes de tous les hommes les plus libres de toute servitude; là nous ne croyons per-

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sonne, là nous ne reconnaissons personne, là nous ne redoutons personne hormis le Christ seul. » Or, ceci constitue une émancipation tout à la fois de l'individu et de la nation. Et si nous apprenons à voir dans la « Réforme » non pas une affaire purement ecclésiastique, mais une révolte de tout l'être contre la domination étrangère, mais un soulèvement de l'âme germanique contre la tyrannie psychique de l'antigermanisme, alors il nous faudra convenir aussi que la « Réforme » — au sens littéral de ce mot — commença dès l'instant où des Germains prirent conscience d'eux-mêmes par la culture et le loisir, et qu'elle se poursuit encore aujourd'hui ¹). Scot Erigène, au IXme siècle, est un réformateur, car il refuse de se soumettre aux ordres de Rome, et une tradition veut qu'il ait préféré le poignard d'un assassin au sacrifice de sa « liberté d'esprit et de conscience »; Abélard, au XIme siècle, est un réformateur, puisque son orthodoxie ne peut l'induire à se laisser ravir la liberté de ses conceptions religieuses, et puisque en outre il attaque l'administration de l'Église romaine, le trafic des indulgences, etc.; et l'on en peut dire autant de bien des lumières du catholicisme, tels au dix-neuvième siècle Döllinger et Reusch : ce sont des réformateurs; nulle question dogmatique ne les a séparés de Rome sinon celle-ci : la liberté. Or, dans le mouvement si gros de conséquences qui m'occupe en ce moment, la part des Slaves fut considérable, à côté de celle des Germains (au sens étroit de ce mot) et des Celtes : preuves en soient déjà les traits que je rapportais d'eux tout à l'heure, ce parti pris de n'accepter aucune ingérence étrangère dans l'administration de leurs Églises, cet attachement â leur langue maternelle comme à un héritage sacré entre tous; car ils désavouaient dans l'un et l'autre cas
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    ¹) L'anthropologue G. Vacher de Lapouge, dans la définition qu'il donne de l'Homo europaeus au strict point de vue des sciences naturelles, marque ce trait : « en religion il est protestant » (Dépopulation de la France, p. 79).

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les principes nécessaires de Rome. Cependant leurs aspirations avaient des racines plus profondes : au plus intime de leur cœur il s'agissait de religion et non seulement de nation. Aussi, dès que la Réforme eut pris pied solidement — ce qui eut lieu d'abord dans la lointaine Angleterre — les catholiques slaves affluèrent à Oxford, attirés si je puis ainsi dire par une consanguinité manifeste des sentiments les plus sacrés. Très certainement la Réforme ne fût pas devenue ce qu'elle devint, sans un Marthin Luther à l'exclusion de tout autre — car, quoi qu'en disent nos plus récents historiens, la nature ne connaît pas de plus grande force qu'un homme puissamment grand; mais d'autre part, si ce fils de l'Allemagne trouva chez lui un sol préparé où il put atteindre au plein développement de sa force, un milieu propice où il respira l'air vivifiant qui le trempait pour la lutte, ces conditions indispensables furent au premier chef l'œuvre de la Bohême et de l'Angleterre ¹). Cent ans déjà avant la naissance de Luther on comptait, en Angleterre, sur trois habitants un antipapiste ²); et la traduction de la Bible par Wyclif était répandue dans tout le pays. La Bohème ne restait pas en arrière : dès le XIIIme siècle on lisait le Nouveau Testament en tchèque et, au commencement du XVme, Hus donna une version revisée de la Bible entière dans la langue populaire. Pourtant l'impulsion la plus vive était partie de Wyclif; c'est grâce à lui que les Slaves ouvrirent les yeux à la vérité évangélique, en sorte que Jérôme de Prague put dire : « Jusqu'alors on n'avait eu que la coque, Wyclif le premier a mis l'amande à découvert » ³): On se fait une idée
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    ¹) Aussi Luther écrit-il lui-même à Spalatin (février 1520) : Vide monstra, quaeso, in quae venimus sine duce et doctore Bohemico.
    ²) Fremantle : John Wyclif, dans le volume Prophets of the Christian Faith, p. 106.
    ³) Neander : op. cit. IX, 314. — À propos de la traduction des Écritures, il est vrai qu'elle n'était pas interdite, seulement l'Église exigeait que les versions lui fussent soumises. Il en existait déjà une intégrale en français, rédigée au XIIIme siècle, et qui circula en Angleterre où elle fut recopiée par des clercs (P. Meyer : Mss. français de Cambridge


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extrêmement fausse du mouvement réformateur slave, si l'on ne prend en considération que Jean Hus et les guerres hussites, car dès ce moment la prédominance des combinaisons politiques, en même temps que l'accentuation de la haine entre Tchèques et Allemands, troublèrent les esprits et ternirent la pureté des aspirations si lumineuses et si nobles au début. Une centaine d'années avant Hus vivait ce Milič qui, bien qu'il fût lui-même un catholique strictement orthodoxe et que sa vocation pour la cure d'âmes pratique le détournât de s'adonner aux subtiles controverses dogmatiques, inventa l'expression d'Antéchrist appliquée à l'Église romaine : c'est en prison, à Rome, qu'il écrivit son traité De Antichristo où il expose que l'Antéchrist ne paraîtra pas seulement dans l'avenir, mais qu'il est déjà là, qu'il accumule des richesses « spirituelles », qu'il achète des prébendes, qu'il vend des sacrements. Mathias de Janov reprend après lui et développe cette pensée, ouvrant alors la voie à la réformation proprement théologique : sans doute il brûle encore de zèle pour la « sainte » Église et la veut une, mais à condition qu'elle soit réformée de fond en comble et rebâtie tout de nouveau. « il ne nous reste d'autre parti que de souhaiter nous-mêmes la RÉFORMATION par la destruction de l'Antéchrist; relevons la tête, car voici, la délivrance est proche ! » (1389). Ensuite viennent Stanislas de Znaïm, qui défend
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dans la Romania, 1886, p. 265). Sur la part revenant à Wyclif dans son travail indépendant, qui comprit la totalité des livres sainte et même des livres apocryphes, voir l'Introd. à l'édition qui en a été publiée à Oxford en 1850 par Forshall et Madden. Il semble que Wyclif ait traduit lui-même les Évangiles, et son disciple, Nicolas de Hereford, l'Ancien Testament (version de 1382); puis qu'il entreprit la revision du travail de Nicolas, laquelle ne s'acheva qu'après sa mort par les soins de John Purvey (version de 1388). Cf. à ce sujet Jusserand : Histoire littéraire du peuple anglais tome I, p. 447; et pour les faits, sinon pour les jugements relatifs à Wyclif, tout le chapitre qui lui est consacré dans cet ouvrage (ibidem p. 434-453). Une preuve curieuse de l'influence de Wyclif en Bohême, c'est que plusieurs de ses écrits ne subsistent que dans des exemplaires tchèques.

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les 45 propositions de Wyclif devant l'université de Prague; Hus, qui distingue nettement entre ces deux autorités : l'« apostolique » et la « papale », se déclarant résolu d'obéir toujours à la première, mais à la seconde seulement lorsqu'elle s'y accorde; Nicolas de Welenowič, qui dénie aux prêtres la qualité d'intermédiaires privilégiés du salut; l'admirable Jérôme, chevalier et martyr, qui arrache au secrétaire papal Poggio Bracciolini, un indifférent, un dilettante, plus occupé de littérature grecque que de christianisme et fameux surtout comme collectionneur et éditeur d'anecdotes obscènes, cette exclamation : « quel homme ! et combien digne d'un éternel souvenir.... » J'en pourrais citer beaucoup d'autres, mais je m'arrête. On voit assez — et cela me suffit — qu'on n'a point affaire ici à l'action d'un esprit isolé, peut-être aberré, mais qu'au contraire c'est une âme collective qui s'exprime, l'âme d'un peuple, ou tout ce qui, dans cette âme, était sincère et noble. Et l'on sait ce qu'il advint de cette fraction la plus noble du peuple, et combien radicalement elle fut exterminée aux frais du pape et des évêques romains, lesquels avaient payé l'armée internationale de mercenaires qui lui porta le coup mortel à la Montagne Blanche ¹). Il ne s'agit pas non plus, en l'espèce, d'une idiosyncrasie tchèque; les autres slaves catholiques se comportèrent exactement de même. Ainsi, par exemple, la première presse à imprimer qui fonctionna en Pologne, imprima les cantiques de Wyclif. Au concile de Trente la même Pologne délégua des évêques de tendance si expressément protestante que le pape les dénonça au roi comme hérétiques absolus. Pourtant la diète polonaise ne se laissa pas intimider : elle réclama du roi une réorganisation complète de l'Église polonaise sur le seul et unique fondement des Saintes Écritures; elle demanda en même temps —
mirabile dictu ! — « l'égalité des droits pour toutes les sectes. » La noblesse de Pologne et, avec elle, toute l'aristo-
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    ¹) Döllinger : Das Haus Wittelsbach, Akad. Vorträge I, 38.

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cratie intellectuelle était protestante. Mais les Jésuites, soutenus par l'Autriche et la France, mirent à profit les troubles politiques qui survinrent bientôt pour prendre pied solidement dans le pays. La chose, il est vrai, ne se fit pas tout à fait de la manière « prompte et sanglante » qu'avait préconisée Canisius : mais les protestants furent en butte à des persécutions de plus en plus dures et finalement bannis; avec la religion déclina aussi la nation polonaise ¹).
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    ¹) Je ne saurais trop recommander au lecteur l'ouvrage extrêmement intéressant du comte Valerian Krasinski : Geschichte des Ursprungs, Fortschritts und Verfalls der Reformation in Polen (Leipzig, 1842). Peut-être ne trouve-t-on nulle part un ensemble de documents aussi complets, aussi riches, aussi probants et péremptoires qu'en Pologne, pour apprendre comment l'intolérance religieuse et notamment l'influence des Jésuites précipitent à sa ruine un pays florissant, qui semblait promis à un brillant avenir dans tous les domaines de l'activité intellectuelle et industrielle. L'attitude des Polonais à l'égard de Rome, longtemps avant Luther, ressort avec évidence du discours prononcé par Jean Ostrorog dans l'Assemblée des États de l'an 1459, où il dit entre autres : « Rien ne s'oppose à ce que l'on recommande au pape ce royaume comme un pays catholique, mais il ne convient pas de lui promettre une obéissance sans réserve. Le roi de Pologne n'est soumis à personne, et il n'y a que Dieu qui soit placé au-dessus de lui; il n'est pas le sujet de Rome, etc.; » sur quoi l'orateur flagelle la simonie éhontée du siège pontifical, le scandaleux trafic des indulgences, la cupidité des prêtres et des moines (op. cit. p. 36 et sq). Tout ce mouvement polonais atteste les mêmes caractères que le mouvement bohême : on sent passer le souffle rafraîchissant de la conscience d'une nationalité autonome, et l'on constate en même temps le rôle effacé que jouent les questions dogmatiques (les Polonais n'étalent pas même utraquistes, c'est-à-dire partisans de la communion sous les deux espèces). D'autre part, en Pologne comme en Bohême, ce sont des ALLEMANDS de naissance qui combattent POUR Rome contre la liberté religieuse et politique, et qui finalement l'emportent. Hosen — le cardinal Hosius — en est un frappant exemple. Cet homme qui envoie au cardinal de Guise une lettre pour le féliciter du meurtre de Coligny, qui « rend grâces au Tout-Puissant pour la grande bénédiction qu'a reçue la France par la Saint-Barthélemy » et qui « prie Dieu de jeter sur la Pologne un regard aussi miséricordieux », ce même homme est à la tête de la réaction antinationale, il introduit les Jésuites dans le pays, il interdit la lecture de l'Écriture sainte, il enseigne que le sujet n'a aucun droit

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    Comme ces faits ne sont pas nécessairement présents à toutes les mémoires, j'ai cru devoir y insister avec quelque détail — assez, je l'espère, pour inciter le lecteur à admettre une parenté originelle et intime entre le vrai Germain, le vrai Celte et le vrai Slave. Il n'y a pas, à l'instant que ces peuples paraissent dans l'histoire, TROIS âmes ethniques juxtaposées, il n'y en a qu'une, de complexion homogène. Même s'il est vrai qu'en beaucoup d'endroits (mais non partout, nous l'avons noté) les Celtes se soient physiquement modifiés par addition des hypothétiques « Préceltes » de Virchow et d'éléments provenant du chaos ethnique latin, au point que le mot « celtique » désigne généralement de nos jours la contre-partie du type celte primitif; même s'il est vrai qu'un sort pareil ait affecté, dans une mesure peut-être encore plus fâcheuse, les grands Slaves blonds comparables aux Northmen — nous n'en avons pas moins vu à l'œuvre, persistant de siècle en siècle dans son individualité irrécusable et distinctive, cet esprit que je n'hésite pas à nommer l'ESPRIT GERMANIQUE parce que l'authentique Germain (au sens habituel et restreint du mot) l'a conservé sous la forme la plus pure et, partant, la plus puissante, malgré tous les métissages qui ont abâtardi une grande partie de ses fils. Il ne s'agit pas ici d'une oiseuse chicane de mots, mais d'une vue historique que je crois de nature à élargir notre conception de la réalité et des devoirs qui en découlent pour nous. Il ne me vient pas non plus à la pensée de revendiquer pour le Germain proprement dit, voire pour l'Allemand, le mérite d'actions qu'il n'a pas accomplies ou une gloire qui revient à d'autres. Bien au contraire, je voudrais éveiller le vif sentiment de la grande fraternité septentrionale, et cela sans m'inféoder à aucune sorte d'hypothèses anthropogénétiques ou préhistoriques, mais en m'appuyant uniquement sur des
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vis-à-vis du prince, etc. Si un tel homme est un GERMAIN, tandis que les champions de la liberté ne le sont pas, alors ce terme n'est pas autre chose qu'un qualificatif outrageant.

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faits visibles à tous les yeux. Je ne vais même pas jusqu'à postuler la parenté de sang : j'y crois, il est vrai, à part moi; mais je suis trop conscient de l'énorme complexité de ce problème, je vois trop clairement que le vrai progrès de la science en cette matière a consisté surtout à nous révéler notre parfaite ignorance et à démolir une à une nos hypothèses, pour éprouver la moindre envie d'édifier à mon tour de nouveaux châteaux dans les nuages, maintenant que tout savant digne de ce nom commence à se résigner au silence. « Tout est plus simple qu'on ne peut le penser, et en même temps plus enchevêtré qu'on ne peut le concevoir », dit Goethe. En attendant nous avons constaté la parenté d'esprit, la parenté de sentiment, la parenté de structure corporelle : cela doit nous suffire. Nous tenons en main un certain quelque chose, et, comme ce quelque chose n'est pas une définition mais se compose d'hommes vivants, je renvoie à ces hommes — aux Celtes, aux Germains et aux Slaves authentiques — pour que l'on apprenne ce qu'est cela : le « germanisme ».

LIMITATION DU CONCEPT

    M'étant ainsi expliqué sur ce qu'il faut entendre par l'extension nécessaire du concept « germain », je viens maintenant à notre seconde question : en quoi consiste la limitation de ce concept que j'ai déclarée non moins nécessaire ? Ici encore la réponse sera double, visant d'une part les caractères physiques, de l'autre les qualités intellectuelles : mais ce ne sont là, en dernière analyse, que des aspects divers d'un seul et même objet.
    Gardons-nous d'estimer au-dessous de sa valeur le facteur physique. Peut-être serait-il difficile d'aller jusqu'à l'estimer trop haut : on en connaît la raison si l'on a pris la peine de lire mes considérations sur la race dans l'avant-dernier chapitre, mais on la connaît mieux encore, sans le secours d'aucune démonstration savante, par ce que nous fait immédiatement éprouver le seul instinct, le plus ténu de ces fils de soie qui nous relient au tissu de la nature. Car de même que l'inégalité des individus humains se lit dans leurs physionomies, de même l'inégalité des races humaines

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se lit dans leur charpente osseuse, dans la couleur de leur peau, dans leur musculature, dans les proportions de leurs crânes; peut-être n'est-il pas un caractère anatomique de notre corps sur lequel la race n'ait imprimé son cachet particulier et distinctif. Le nez, oui, le nez même, cet organe qui chez nous autres hommes s'est figé en une immobilité tellement glacée que certains disciples de Darwin le croient menacé, d'atteindre, par complète ossification, un degré plus imposant encore dans le monumental, le nez, qui dans notre vie de citadins contribue plutôt à l'affliction qu'à la joie et ne constitue plus qu'un appendice encombrant, le nez, on le sait bien, depuis le berceau jusqu'à la tombe, se dresse au centre de notre visage comme un témoin de notre race ! Soulignons donc avant tout ce fait que les Européens du Nord ¹) — Celtes, Germains et Slaves — firent paraître un type d'homme physiquement particularisé entre les Indo-Européens, nettement différencié des Européens du Sud par la structure corporelle, et « ne ressemblant qu'à lui-même »; d'où une première restriction qui s'impose immédiatement : quiconque ne possède pas ces caractéristiques physiques, fût-il né au cœur de la Germanie et parlât-il depuis l'enfance une langue germanique, se trouve exclu ipso facto du concept qu'elles définissent; il ne saurait être tenu pour Germain.
    L'importance du facteur physique se démontre plus facilement sur le peuple et ses grandes manifestations collectives que sur l'individu, car il peut arriver qu'un individu exceptionnellement doué s'assimile une culture étrangère et alors, précisément à cause des traits originaux par lesquels il en diffère de nature, produise quelque chose de neuf et de
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    ¹) C'est une opinion toujours plus fortement accréditée chez les savants, dans ces derniers temps, que les Germains ne vinrent pas d'Asie, mais qu'ils ont habité l'Europe immémorialement (voir entre autres A. Wilser : Stammbaum der arischen Völker 1889; Schrader : Sprachvergleichung und Urgeschichte, 2e éd. 1890; Taylor : The Origin of the Aryans 1890; Beck : Der Urmensch 1899, etc.).

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fécond; par contre, la valeur propre de la race apparaît avec évidence dès qu'il s'agit de productions d'ensemble Henke observe, par exemple, touchant les agents de l'unité allemande, que « les grands hommes d'État et chefs d'armée qui ont illustré avec le plus d'éclat la période de fondation du nouvel empire sont, en majeure partie, de la plus pure descendance germanique », exactement comme « les marins endurcis des bords de la mer du Nord et les hardis chasseurs de chamois des Alpes ¹) » Ce sont là des faits que l'on ne saurait trop méditer, et auprès desquels les lieux communs sur l'égalité des races humaines, thème favori de messieurs les naturalistes, orateurs parlementaires, etc. ²), sonnent tellement creux qu'on a honte d'y avoir même prêté l'oreille. Ils nous indiquent, de plus, dans quelle acception rigoureusement bornée se justifie un mot souvent cité, mais d'ailleurs intraduisible, de Paul de Lagarde. Ce vrai Germain exprime que le Deutschtum réside non dans le sang, mais dans le sentiment, non dans la race, mais dans la mentalité ³). Chez l'individu, oui, il arrive que le sentiment gouverne le sang et que l'idée vainque; mais s'agissant d'une foule, d'une grande foule, jamais ! Et pour mesurer l'importance du physique, en même temps que le degré de restriction qu'il comporte, ne laissons pas d'observer que l'« idée germanique » — pour ainsi parler — est un organisme d'une structure infiniment délicate, d'une membrure infiniment riche. Il suffit pour s'en convaincre de lui comparer l'idée juive, cette enfance de l'art, dont tout le secret consiste à ligoter l'âme humaine comme les dames chinoises ligotent leurs pieds, sauf qu'après l'opération ces derniers ne peuvent plus remuer, tandis qu'un moignon d'âme se porte bien plus facilement et cause bien moins d'embarras au corps affairé
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    ¹) Der Typus des germanischen Menschen, p. 33.
    ²) voir ch. IV, dès la 2me page; ch. V, au sous-titre : « Conscience de la coulpe raciale », dernière note; et dans le présent chapitre à la fin de la rubrique : « La forme du crâne ».
    ³) Das Deutschtum liegt nicht im Geblüte, sondern im Gemüte.


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qu'une âme en son plein développement et toute chargée de rêves. D'où suit qu'il est relativement aisé de « devenir Juif », au lieu que « devenir Germain » est chose presque impossible. Certes, le germanisme réside dans la manière de sentir et de penser. Celui qui s'atteste Germain, qu'il descende d'où il voudra, est Germain : ici, comme partout, trône la puissance de l'Idée; mais qu'on se garde de perdre de vue, pour l'amour d'un principe vrai, la vérité de la nature, la connexité de ses phénomènes. Plus riche est une mentalité, plus divers et plus solides sont les liens qui la retiennent attachée à un substratum racial de type déterminé. Et il est superflu de démontrer, quant au développement des facultés humaines, que plus ce développement atteint un degré considérable d'intensité et d'originalité, plus aussi doit s'accentuer la différenciation dans le substratum physique de notre vie intellectuelle, avec cette conséquence que le tissu en devient d'autant plus délicat. Nous en avons vu, au chapitre précédent, un exemple dans la façon dont le noble Amorrhéen disparut du monde. Par suite de mélanges avec des races non parentes, sa physionomie s'altéra jusqu'à s'effacer complètement, sa gigantesque stature se ratatina, son esprit s'envola : tout au contraire, le peu complexe Homo syriacus est aujourd'hui le même qu'il y a des milliers d'années, et le Sémite métissé a traversé l'épreuve du croisement pour en sortir cristallisé en « Juif », à sa durable satisfaction. Il en a été de même partout. Quel peuple magnifique ne fut pas le peuple espagnol ! Pendant des siècles il avait été absolument interdit aux Visigoths de contracter mariage avec les « Romains » (ainsi qu'on nommait le reste des habitants); de là, chez eux, un sentiment de noblesse de race qui prit une telle force que, plus tard, lorsque la fusion des peuples fut provoquée avec violence par l'autorité, il y mit longtemps obstacle; mais peu à peu des brèches toujours plus profondes furent percées dans la digue, et par l'effet des mixtions subséquentes avec les Ibères, avec les déchets du chaos ethnique romain, avec des Africains de toute prove-

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nance, avec des Arabes et des Juifs, tout ce qu'avaient apporté les Germains se perdit : l'aptitude à la guerre, la fidélité sans réserve (voyez Caldéron !), le haut idéal religieux, la capacité d'organisation, la puissance de création artistique; et ce qui demeura, une fois éliminé le sang germanique, une fois détruit le substratum physique, nous le voyons aujourd'hui ¹). Ne soyons donc pas trop prompts à affirmer que le germanisme ne réside pas dans la race : il y réside pourtant, non pas de telle sorte que cette race soit une garantie absolue de mentalité et d'aptitude germaniques, mais en ce sens qu'elle les rend possibles.
    Voilà donc une limitation qui d'emblée apparaît très claire : n'est Germain, dans la règle, que celui qui descend de Germains.
    Pourtant, il faut que j'appelle tout de suite l'attention du lecteur sur la nécessité qu'il y avait de déterminer préalablement l'acception la plus étendue du concept, afin de ne l'employer qu'à bon escient dans son acception la plus restreinte. Autrement on aboutit à des conséquences divertissantes, comme celles auxquelles Henke lui-même (dans la brochure citée plus haut) ne peut échapper : il tient, par exemple, que Luther n'est pas un authentique Germain, et les Souabes
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    ¹) Cf. Savigny : Geschichte des römischen Rechtes im Mittelalter t. I, ch. 3 et 5. Cette persistance de la race germanique en sa pureté, maintenue durant des siècles au sein d'une population de valeur moindre, ne s'observe pas qu'en Espagne. Dans la Haute-Italie aussi vécurent des Germains avec une organisation juridique propre jusqu'au XIVme siècle (on y reviendra ci-dessous et au ch. IX). Au cours d'une critique du présent ouvrage le prof. Dr Paul Barth écrit (Vierteljahrsschrift für wissenchaftliche Philosophie, année 1901, p. 75) : « Chamberlain aurait pu marquer plus encore qu'il ne le fait l'action du sang sémitique qui s'atteste chez les Espagnols. Par l'appoint de ce sang ils sont devenus fanatiques, ont poussé toute conception jusqu'à l'extrême, jusqu'au degré où elle perd tout sens raisonnable : la soumission religieuse jusqu'à l'« obéissance de cadavre » aux ordres de l'autorité, la politesse jusqu'à la pénible étiquette cérémonieuse, l'honneur jusqu'à la plus extravagante susceptibilité, la fierté jusqu'à une grandezza ridicule. »

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non plus, qui pourtant passent dans le monde entier pour d'éminents représentants du germanisme le moins adultéré ! Un homme que son extraction et la conformation de son visage attestent issu d'un mélange entre sangs purement allemand et purement slave, ainsi que Henke l'établit pour Luther, cet homme est un authentique Germain, il est le produit du plus heureux mariage qui se puisse contracter dans cette famille ethnique; et l'on en doit dire autant du peuple des Souabes, chez qui Henke encore signale une intime mixtion d'éléments celtes et allemands, mixtion d'où procéda une sorte extrêmement riche de génie poétique et une exceptionnelle fermeté de caractère. J'ai déjà indiqué les grands avantages des croisements entre peuples proches parents ¹). Chez les peuples germaniques cette loi se vérifie partout : chez les Français, où des croisements extrêmement variés de types germaniques concoururent à créer une véritable surabondance des plus riches talents et où, à cette heure même, une intense vitalité traduit l'existence de nombreux centres de production raciale — production diverse comme les variétés de race pure qu'elle suscite; chez les Anglais, chez les Saxons, chez les Prussiens, de même. Treitschke attire l'attention sur ce fait qu'en Allemagne la force « constructrice de l'État » ²) n'a JAMAIS résidé dans les groupes allemands non mélangés : « Les véritables initiateurs et propagateurs de la culture en Allemagne, il faut les chercher au moyen âge parmi le peuple allemand méridional, qui est mêlé d'éléments celtiques; dans l'histoire moderne, parmi les Allemands du Nord, qui sont mêlés d'éléments slaves. » Par ces constatations nous acquérons en même temps une preuve nouvelle des étroits liens de parenté qui unissent entre eux les divers représentants de l'Européen du Nord, lequel fait paraître ce type d'homme qui a nom Homo Europaeus dans la terminologie Linné-de Lapouge, et que
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    ¹) Ch. IV, sous la rubrique : « Les cinq lois fondamentales », nº 4.
    ²) Il dit: « die staatsbildende Kraft Deutschlands » (Politik I, 279).


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j'appelle plus simplement le GERMAIN. — Maintenant, et maintenant seulement, il nous est possible de distinguer, par rapport à nous, entre croisement et croisement. Du fait de se croiser entre eux, les Germains ne subissent aucun dommage dans leur être : par contre ils le détruisent peu à peu, dès lors qu'ils se croisent avec d'autres.

LES CHEVEUX BLONDS

    Par malheur cette restriction, qui revêt un sens si clair dans sa formule générale, il est extrêmement malaisé d'en poursuivre la définition dans le détail. Car on demandera : à quelles caractéristiques physiques reconnaît-on le Germain ? Est-ce que, par exemple, les cheveux blonds sont réellement un signe distinctif de tous les Germains ? Contre ce dogme des anciens historiens, et de beaucoup des plus récents anthropologues, notamment en Allemagne, je m'avise d'objections qui me paraissent assez graves. Il y a d'abord un fait sur lequel on ne trouve naturellement aucune information chez Virchow et ses collègues, parce que le préjugé politique leur trouble la vue : c'est la fréquence de la couleur sombre chez les membres de la plus ancienne et de la plus authentique NOBLESSE germanique. Elle est particulièrement frappante en Angleterre. De longs corps élancés, de longs crânes, de longs visages, le type « Moltke » au nez considérable et au profil nettement découpé (signes qu'en effet Henke tient pour des caractéristiques « purement germaniques »), avec cela des arbres généalogiques qui remontent à l'époque normande : bref, des Germains du plus indiscutable aloi, physiquement et historiquement authentifiés — mais des cheveux noirs. Dans Wellington, ce qui frappe tout de suite Eckermann, c'est « l'œil brun » ¹). J'ai eu l'occasion de faire en Allemagne la même remarque dans des familles appartenant à la vieille noblesse. Mais de plus, n'est-il pas curieux que les poètes de l'extrême Nord de l'Allemagne attribuent souvent des cheveux noirs à leurs personnages, et non seulement aux nobles, mais aux gens
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    ¹) Gespräche mit Goethe, 16 février 1826.

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du peuple? Ainsi dans le récit de Theodor Storm, Hans and Heinz Kirch, ces deux vigoureux exemplaires du loup de mer germanique, Hans et Heinz, ont « des boucles brun foncé » et l'on nous dit du Hasselfritz, autre gaillard audacieux et non moins représentatif, qu'il est brun d'yeux et de cheveux : voilà comment ces Germains pur-sang accusent une ressemblance avec Achille « à la brune chevelure ». Qui compterait, dans le Volkslied, les schwarzbraune Aeugelein ! Burns aussi, le poète rustique écossais, s'échauffe pour les belles filles aux cheveux châtains de sa patrie, qui d'ailleurs brode depuis des siècles quantité de variations sur le thème ancien de la Nut brown maid ¹). Et Goethe tient qu'il est bon que le héros ait des cheveux et des yeux noirs. Il m'advint, durant un voyage en Norvège, d'être jeté par hasard sur un groupe d'îles situées au nord du 70e parallèle et où n'abordent presque jamais d'étrangers : à mon grand étonnement je trouvai parmi la population de pêcheurs, presque uniformément blonde, quelques individus répondant exactement au type dont il s'agit ici : des hommes d'une stature superbe, d'une physionomie noble et imposante, de vrais Vikings — mais des Vikings coiffés d'une chevelure noire comme le plumage d'un corbeau ! J'ai rencontré plus tard ce même type dans le Sud-Est de l'Europe, dans les colonies allemandes de la Slavonie qui, établies là depuis des siècles, ont conservé absolument intact leur caractère allemand au milieu des Slaves : la conformation du corps, le type « Moltke » (ou, comme disent les Anglais, le type « Wellington »), et enfin les cheveux noirs distinguent ces gens entre tous ceux de leur entourage, qui sont blonds pour la plupart et de physionomie tout à fait insignifiante. D'ailleurs nous n'avons pas besoin de chercher si loin : ce type prédo-
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    ¹) Témoin le « duo d'amour délicieux, mélange de poésie populaire et savante, qui est la plus belle des « disputoisons » que compte la littérature anglaise », dit Jusserand (t. I, p. 531), et qui date, sous la forme où nous l'avons, de la fin du XVme siècle.

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mine, ou peu s'en faut, dans le Tyrol allemand dont Henke nous assure que les habitants « présentent le vrai type des Germains-primitifs actuellement vivants. » Pour expliquer qu'ils aient généralement les cheveux foncés et qu'ils les aient souvent tout noirs, le même savant, il est vrai, recourt au soleil : « le soleil les a brunis ».... « la couleur est la qualité qui se modifie le plus facilement avec le temps. » Seulement les recherches de Virchow ont depuis longtemps prouvé le contraire ¹) et nous pourrions répondre à cette affirmation par cette question : pourquoi David était-il blond ? ou : pourquoi les Juifs ne conservèrent-ils des Amorrhéens qu'une certaine tendance aux cheveux blonds-roux et rien de plus ? ou encore : quel soleil a bruni les cheveux de la noblesse anglaise, et surtout ceux des Norvégiens dans l'extrême Nord, où le soleil ne se montre pas pendant des mois ? Non. Nous avons certainement affaire ici à des phénomènes d'un ordre tout différent, et qu'il faudra d'abord élucider du point de vue physiologique, ce qui, à ma connaissance, n'est point encore fait ²). De même que certaines fleurs rouges poussent bleues dans certains habitats, ou sous l'influence de certaines conditions qui échappent à l'observation humaine (parfois il en pousse de bleues et de rouges sur la même tige), de même que l'on connaît des espèces animales noires d'où dérivent des variétés blanches, de même aussi rien n'empêche de concevoir que le pigment des cheveux, encore qu'il affecte normalement une coloration claire dans les limites d'un certain type d'homme, y puisse néanmoins tendre, en de certaines circonstances, vers l'extrémité opposée de l'échelle chromatique. Car ce qui est ici décisif, c'est que nous observons ces cheveux foncés précisément chez des hommes garantis purs Germains au sens le plus strict du mot (qui est celui de Tacite), non seulement au sens large
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    ¹) Voir ch. V sous la rubrique : « L'Amorrhéen ».
    ²) Tout au moins n'ai-je rien trouvé à ce sujet, ni dans les traités de physiologie, ni dans les écrits spéciaux comme celui de Waldeyer.


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(qui est le mien), et dont l'identité germanique s'atteste d'ailleurs par tous les traits extérieurs et intérieurs de leur être. Pourtant, dès que nous poursuivons nos observations, nous rencontrons exactement ce même type d'homme — grand, élancé, dolichocéphale, physionomie du genre « Moltke. », et avec cela un « dedans germanique » — sur le versant sud des Alpes Maritimes, par exemple; il suffit, tournant le dos à Cannes et à Nice, ces filles du chaos ethnique, d'aller deux ou trois lieues plus au nord dans quelque partie écartée de la montagne : là aussi, des cheveux noirs. Sont-ce des Celtes ? sont-ce des Goths ? sont-ce des Lombards ? je l'ignore; ce sont en tous cas des frères de ces Germains que je viens de nommer. On les retrouve dans les montagnes de l'Italie du Nord, alternant avec le petit Homo alpinus, brachycéphale, non aryen. Virchow avait dit des Celtes qu'il « ne répugnait pas à admettre l'hypothèse que la population celtique primitive fût du type aryen brun, non du type aryen blond ». Fort de cette hypothèse admise sans répugnance et même avec quelque témérité, il s'avisa dès lors d'expliquer tous les cheveux foncés par des mélanges de sang celtique. Par malheur les écrivains de l'antiquité, dans les descriptions qu'ils nous ont laissées des anciens Celtes, se montrent surtout frappés de leurs cheveux blonds, si blonds qu'ils les voient même « rouges »; et du reste nous pouvons, de nos propres yeux, les voir tels aujourd'hui en Écosse et dans le Pays de Galles. L'hypothèse de Virchow est donc boiteuse; elle s'appuie seulement sur ceci qu'il peut y avoir, outre des Celtes blonds, des Celtes bruns (ou plutôt, ce qui n'est pas exactement la même chose, des Celtes aux cheveux foncés) : et chacun s'en doutait, car les exemples abondent. Conclusion : le cas des Celtes est tout pareil à celui des Germains. Quant aux Slaves, je ne peux affirmer qu'une chose : c'est que même Virchow déclare qu'ils étaient « Originairement blonds ». Eux non plus n'étaient pas QUE blonds, mais blonds ils sont encore aujourd'hui : on n'a qu'à regarder défiler un régiment bosniaque pour s'en con-

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vaincre. La carte figurant les résultats des enquêtes auxquelles a procédé Virchow sur les enfants des écoles montre que la Posnanie tout entière, ainsi que la Silésie à l'est de l'Elbe, donne le même infime pourcentage d'hommes aux cheveux foncés (10-15%) que les pays situés à l'ouest; le plus grand pourcentage de bruns se trouve dans des contrées où jamais Slave ne pénétra, notamment en Suisse, en Alsace, et dans le pays de Salzbourg, si foncièrement allemand. Y a-t-il parmi les Slaves authentiques, comme parmi les Germains et les Celtes, des cas de mélanisme ? Je l'ignore.
    De ces faits il ressort irréfutablement que l'opinion qui coiffe de cheveux blonds toutes les têtes de Germains pèche par exagération doctrinaire : on a vu des cheveux noirs aux plus authentiques rejetons de la race. Sans doute, étant donnés des cheveux blonds, on en inférera toujours la présence de sang germanique (germanique au sens large, qui est le mien), fût-ce sous une dose infinitésimale, dernière attestation d'un lointain mélange : mais l'absence de la couleur claire n'autorisera pas la conclusion inverse. Il sied donc d'être prudent quand on applique le concept dans son acception restreinte; à eux seuls, les cheveux ne constituent pas un caractère suffisant : on doit encore faire entrer en ligne de compte d'autres caractères physiques.

LA FORME DU CRÂNE

    Nous arrivons ainsi à la question plus vaste, et en vérité non moins difficile, de la forme du crâne. Il semble qu'ici l'on doive et l'on puisse tracer une ligne de démarcation. Pour complexes et enchevêtrées que soient aujourd'hui les données du problème, on ne peut nier qu'elles aient été jadis très simples : les anciens Germains de Tacite, de même que les anciens Slaves, présentaient des têtes longues bien accusées; le crâne allongé et, au-dessous, le visage allongé constituent des signes de la race tellement sûrs qu'on a tout lieu de se demander si dans cette race il faut inclure des individus que ne distinguent pas ces signes. Dans les tombeaux germaniques de l'époque de la migration des peuples, on trouve pour moitié, ou presque, des crânes dolichocéphales, c'est-

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à-dire dont la largeur est à la longueur dans le rapport de 75 (ou moins encore) à 100; les autres, à peu d'exceptions près, se rapprochent de l'étalon artificiellement fixé qu'indique ce rapport de 75 à 100 ¹). Dans les antiques sépultures slaves, la proportion est encore plus favorable à l'hypothèse d'une prédominance de têtes extrêmement longues. Quant aux anciens Celtes, on possède peu de renseignements, mais la tendance à la dolichocéphalie des Gaëls du Nord de l'Écosse et des Cymry du Pays de Galles autorise une présomption dans le même sens ²). Depuis, cela a beaucoup
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    ¹) L'expression numérique de la forme du crâne s'obtient par la comparaison de sa longueur, (ordinairement prise de la glabelle au point la plus saillant de l'occiput) avec sa largeur maximum; en réduisant uniformément à 100 la première de ces mesures, on n'a qu'à y rapporter la seconde pour trouver, dans chaque cas donné, le chiffre qui lui correspond sur cette échelle conventionnelle. Il exprime la forme crânienne telle qu'elle se définit par le rapport des deus dimensions qu'on a considérées, ou — comme on dit en anthropologie — par l'indice céphalique. Cet indice peut varier entre 100 (limite individuelle extrême où la largeur du crâne prodigieusement arrondi égale sa longueur) et 58 (limite individuelle extrême où le crâne est presque deux fois plus long que large); mais, au point de vue des races, l'écart à considérer est naturellement moindre (de 86 à 73 environ). Suivant la nomenclature de Broca (il en est beaucoup d'autres), sont dits BRACHYCÉPHALES (larges) les crânes qui ont comme indice 83,3 et au-dessus; puis viennent les SOUS-BRACHYCÉPHALES entre 83,3 et 80 ou moins encore; les MÉSOCÉPHALES (moyens) entre 80 et 77,7; les SOUS-DOLICHOCÉPHALE (plus longs que les précédents, moins longs que les suivants) de 77,7 à 75; les DOLICHOCÉPHALE (longs) au dessous de 75. Cf. Deniker : op. cit., p. 68 et sq.
    ²) Ranke : Der Mensch II, 298. Au demeurant, G. Vacher de Lapouge (L'Aryen, p. 305-396, 310) croit pouvoir faire état de l'indice céphalique des crânes trouvés dans les sépultures que l'on considère comme celtiques, en Champagne, à Hallstadt, en Bavière, pour admettre que les Celtes étaient en grande majorité dolichocéphales. Le fait semble prouvé pour les Celtes insulaires de l'époque du fer. Dottin (op. cit. p. 113) se demande si les observations que l'on a faites ne se rapportent pas surtout à l'élite de la nation, attendu que les guerriers dont on a trouvé la dépouille étaient probablement des chefs; il convient (p. 43) que les œuvres d'art antique évoquant des Gaulois les représentent pour la plupart dolichocéphales — mais c'était peut-être là un « type conventionnel » ! Apparemment cette convention avait-elle une raison.


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changé; cela a changé, du moins, dans beaucoup de pays. Non pas tant à vrai dire, dans l'extrême Nord, en Scandinavie, dans l'Allemagne septentrionale (les villes exceptées) ou même en Angleterre; au contraire il semble bien, par exemple, qu'en Danemark la dolichocéphalie soit encore plus prononcée qu'elle ne le fut chez les Germains à l'époque de la migration des peuples : on y compte 60 pour cent de têtes longues caractérisées et seulement 6 pour cent de têtes rondes et larges. Mais les Slaves de Russie n'accusent plus aujourd'hui (si Kollmann dit vrai) qu'une proportion d'à peine 3 têtes longues sur cent, contre 72 têtes larges accentuées, le reste représentant des formes intermédiaires qui inclinent à la brachycéphalie. Mais ce n'est rien auprès des Bavarois ! Johannes Ranke a mesuré parmi eux 1000 crânes d'individus vivants, et sur ce nombre il n'en a trouvé qu'un sur cent, — UN seul ! qui reproduisît le crâne des vieux Germains, tandis que 95 pour cent étaient d'indéniables brachycéphales. Les mensurations comparatives pratiquées sur des crânes d'Hellènes de l'époque classique et sur des crânes de Grecs actuels ont conduit à des résultats analogues : car s'il est vrai que chez ceux-là prédominait la forme intermédiaire, ils n'en présentaient pas moins pour un tiers des têtes longues parfaitement avérées, et l'on a exhumé de leurs tombeaux moins encore de têtes larges que n'en ont fourni les tombeaux germaniques, tandis qu'aujourd'hui plus de la moitié des Grecs est brachycéphale. Il ne parait pas douteux qu'il faille apercevoir dans ces phénomènes l'infiltration d'une race non germanique, d'une race n'appartenant même pas au cercle de la parenté indo-européenne, et, par surcroît, l'action dissolvante du chaos ethnique, c'est-à-dire les effets de l'absence de race. On se donne, certes ! toute la peine du monde pour éluder autant que possible cette conclusion. Ainsi, par exemple, Kollmann a tenté de subordonner l'importance du crâne à celle de la face, mettant tout l'accent sur la distinction entre les visages longs et les visages larges; et Johannes Ranke s'est

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emparé de cette idée pour construire comme type spécifiquement germanique une face allongée sous un crâne court; Henke, à son tour, croirait volontiers qu'une évolution progressive s'est produite ici, dans laquelle la longueur de l'avant-tête a plutôt augmenté que diminué, tandis que l'arrière-tête se raccourcissait, en sorte que la dolichocéphalie existerait bien encore en quelque mesure chez les Germains brachycéphales d'aujourd'hui.... seulement cachée ! J'en passe, et des plus éminents. Si dignes d'attention que puissent être ces considérations, aucune pourtant ne saurait nous aveugler sur ce fait : que les Germains, là où leur sang n'a subi encore que peu ou point de mélanges, savoir dans le Nord, sont dolichocéphales et blonds — sauf cas de mélanisme, comme nous l'avons vu; mais qu'en revanche ce caractère disparaît à mesure que l'on se rapproche des Alpes, et puis encore partout où l'histoire démontre qu'il y eut de nombreux croisements soit avec des peuples du midi, soit avec des Celto-Germains ou des Slavo-Germains déjà dégénérés.
    Naturellement, ce sont les croisements historiques qui ont exercé l'action la plus rapide (l'Italie, l'Espagne, le midi de la France, etc. en sont des exemples connus de tous); mais en outre de ces mélanges, et en des endroits où ils n'avaient pas eu lieu, agit à soi seule une autre cause généralement admise aujourd'hui : je veux dire la présence d'une ou peut-être de plusieurs races préhistoriques, qui n'ont jamais paru comme telles dans l'histoire, ou n'y ont paru qu'obscurément, et qui, demeurées à un degré de culture inférieur, furent de bonne heure asservies et assimilées par les divers groupes des Indo-Germains. Il est probable que cette cause contribue encore aujourd'hui, obstinément, à la dégermanisation. Au sujet des Ibères, par exemple, Guillaume de Humboldt a déjà émis l'hypothèse qu'ils auraient été, autrefois, fort répandus à travers l'Europe, et cette opinion a été récemment soutenue par Hommel et par d'autres. Qu'une petite fraction ait cherché son salut dans le plus lointain

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Occident — là où, maintenant encore, nous trouvons les Basques — et que la majorité des hommes ait pu tomber sous l'épée d'ennemis divers.... il n'est pas d'exemple d'une race tout à fait misérable et tout à fait impotente qui ait jamais été complètement exterminée; l'expérience nous l'apprend : on garde les hommes comme esclaves, et puis on garde les femmes. Or cette race-là, ou peut-être une autre, mais de sorte également non germanique, non indo-européenne, se logea dans les Alpes, ou du moins s'y réfugia comme dans son dernier asile : ce n'est pas là une conjecture en l'air et formée au hasard, c'est une inférence tirée d'un fait d'observation qui la nécessite — de ce fait précisément que les Alpes constituent aujourd'hui le principal centre de rayonnement du type non germanique, à tête ronde, aux cheveux bruns, tant dans la direction du Nord que dans celle du Midi. La race encore distincte aujourd'hui, anthropologiquement parlant, des Rhétiens, paraît bien être un débris assez authentique de ces anciennes populations lacustres, et présumablement identique avec les Préceltes de Virchow. Il faut cependant supposer encore, dans les vastes territoires de l'Europe orientale, une race particulière, probablement mongoloïde, pour expliquer la déformation toute spécifique qui fit, en si peu de temps, de la plupart des Slavo-Germains, des « Slaves » de valeur moindre. Comment dès lors nous laisserions-nous induire à considérer comme « Germains », par la seule raison qu'ils parlent une langue indo-européenne et qu'ils se sont acclimatés dans la culture indo-européenne, ces Européens qui s'attestent issus d'une sorte d'hommes manifestement non germaniques ? Je tiens au contraire que c'est un devoir des plus importants, si l'on veut comprendre l'histoire passée et présente, de dissocier ici, au lieu de confondre, avec toute la netteté possible. En faisant le départ entre les hommes, nous apprenons à faire aussi le départ entre les idées. Cela est d'autant plus nécessaire que nous comptons parmi nous des demi-Germains, des quarts, des seizièmes de Germains, etc., et par suite aussi une foule d'idées, une foule de manières de

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penser, de sentir et d'agir, qui ne sont germaniques qu'à moitié, ou au quart, ou au seizième, etc., si même elles ne sont directement antigermaniques. Ce n'est qu'au prix de sérieux efforts pour s'exercer à distinguer, sous la complexité des apparences, ce qui est de l'essence du pur germanisme et ce qui procède de l'inspiration absolument contraire, qu'on finira par se reconnaître dans le chaos envahissant. Partout, le chaos est l'ennemi le plus dangereux. Il faut que la pensée qui s'y oppose devienne action : la clarté des notions est le premier pas dans cette voie, le pas indispensable; et, dans le domaine que nous parcourons, la clarté consiste en ceci que nous nous rendions compte à quel point notre germanisme renferme aujourd'hui d'éléments non germaniques, et que nous tentions de séparer ce qui est pur de ce qui est mêlé d'éléments étrangers (j'entends : d'éléments qui ne sont germaniques dans aucun sens du mot).
    Cependant, quelque droit que l'on ait d'accentuer à cette fin le fait anatomique, je crains que, seul, il ne suffise pas. Au contraire, c'est ici précisément que la science nous vaut le moins de certitudes, ballottée comme nous la voyons sur un océan de confusions et d'erreurs; quiconque épouse une de ses chimères n'est assuré que d'une chose, c'est qu'elle l'entraînera fatalement dans l'abîme. L'exposé qu'on vient de lire touchant les diverses races qui, dans l'Europe actuelle, constituent des vestiges de l'époque préaryenne : Ibères, Rhétiens, etc., peut être absolument juste en ses traits essentiels, et je crois qu'il l'est en effet : mais il ne représente qu'une simplification tout à fait élémentaire des hypothèses qui ont pris leur vol par centaines depuis quelques années et qui, aujourd'hui, se croisent dans l'espace empli de leur bourdonnement, et vont se multipliant et se compliquant sans cesse. Ainsi — pour n'en donner qu'un exemple aux profanes — de longues et minutieuses recherches ont conduit à admettre qu'à l'époque la plus reculée de l'âge de la pierre, il y avait en Écosse une race dolichocé-

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phale, mais qu'à l'époque la plus récente du même âge il en surgit une autre, extraordinairement brachycéphale, laquelle, en se croisant avec la précédente et avec des formes mixtes, allait devenir caractéristique de l'âge du bronze : tout cela, donc, en des temps immémoriaux, fort antérieurs à l'arrivée des Celtes. Puis ceux-ci parurent comme avant-garde des Germains, et l'on ne saurait guère douter qu'ils subirent des altérations au contact de la race déjà établie dans le pays, vu qu'aujourd'hui, après que tant et de si fortes marées humaines y ont déferlé, on y remarque chez beaucoup d'individus des signes dont un savant expert en la matière nous affirme qu'ils remontent directement et indubitablement à cette race préhistorique de l'époque du bronze, déjà issue elle-même du croisement de dolichocéphales et de brachycéphales ¹). Comment maintenant réussira-t-on à démêler anthropologiquement l'influence craniologique, sur les Germains, de ces premiers occupants, si eux-mêmes possédaient des têtes longues, et des courtes, et des moyennes ! Et comment expliquera-t-on que cette influence n'agisse aujourd'hui que dans le sens de la brachycéphalie ? Mais voici venir d'autres savants, et c'est une tout autre chanson : nous n'aurions, à les croire, aucune raison impérieuse de supposer une IMMIGRATION de l'Indo-européen; il était là dès l'âge de la pierre le plus reculé et se distinguait, alors déjà, par sa tête longue, d'une autre race à tête courte, avec laquelle il luttait pour la suprématie : ce dolichocéphale de l'époque paléolithique n'était autre que le Germain ! Virchow exprime même l'opinion, et il la fonde sur les documents anatomiques, que les plus anciens Troglodytes de l'Europe pourraient bien avoir été de souche aryenne, ou que du moins personne ne pourrait prouver le contraire ²). Mais des jugements à ce point réservés et circonspects ne
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    ¹) Sir William Turner : Early Man in Scotland (discours prononcé à la Royal Institution, Londres, 13 janvier 1898).
    ²) Ranke : Der Mensch II, 578.


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trouvent pas grâce auprès de la jeune école sous le prétexte d'une simplification strictement scientifique, celle-ci arbore le drapeau du chaos et inflige un démenti à toute l'histoire de l'humanité. Ses doctrines ont trouvé leur expression la plus claire dans la thèse du professeur Kollmann. Il réduit tous les hommes vivant en Europe à quatre types : crânes allongés avec visages allongés, crânes allongés avec visages courts, crânes courts avec visages courts, crânes courts avec visages allongés; ces quatre races auraient vécu juxtaposées et mêlées depuis des siècles, il en serait encore de même aujourd'hui — et maintenant voici le bouquet : tout ce que l'histoire nous enseigne touchant les migrations des peuples, les nationalités, les différences d'aptitudes, les grandes œuvres culturelles de sorte créatrice qui ne procèdent que de certaines individualités ethniques et qui se peuvent tout au plus (dans le meilleur cas) transmettre à d'autres, enfin touchant la lutte que continuent de se livrer parmi nous les éléments favorables et les éléments hostiles à la culture.... tout cela n'est que fatras et doit être rejeté au profit du dogme suivant, lequel requiert notre foi la plus dévote : « Il est manifeste que le développement de la culture constitue l'œuvre commune de tous ces types. Toutes les races européennes sont donc, pour autant que nous avons pénétré jusqu'ici le mystère de la nature des races, également douées pour toute tâche culturelle » ¹). Également douées ? On n'en croit pas ses yeux ! Pour « toute » tâche « également douées » ! J'aurai bientôt à revenir là-dessus, mais je ne voulais pas quitter ce domaine de la craniométrie sans avoir indiqué : d'abord, combien il est difficile de distinguer ce qui est germanique de ce qui ne l'est pas par de simples formules, au compas et au mètre; ensuite, dans quelles voies dangereuses nous entraînent messieurs les savants dès qu'ils interrompent leurs débats sur les dolichocéphales « cha-
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    ¹) Assemblée générale de la Société anthropologique allemande, 1892.

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maeprosopes, platyrrhiniens, mésoconchoïdes, prognathes, proophryocéphales, ooïdes, brachyklitométopes, hypsistégobregmatiques » (j'en passe, et des plus moliéresques !) pour en tirer des considérations d'ordre général sur l'histoire et la culture. Le profane ne comprend que peu ou rien au reste; il patauge sans espoir dans ce jargon barbare de la science naturelle néoscolastique; et, de tel congrès où elle tint ses assises il oublie tout, hormis cet écho qu'en répercutèrent les journaux des deux mondes : dans l'assemblée à laquelle prirent part les plus doctes professeurs de l'Europe, il a été solennellement porté au procès-verbal que toutes les races ont une part égale dans le développement de la culture, qu'elles sont toutes également douées pour toute tâche. En d'autres termes : il n'y a jamais eu de Grecs, il n'y a jamais eu de Romains, il n'y a jamais eu de Germains, il n'y a jamais eu de Juifs, mais de tout temps ont vécu fraternellement côte à côte, à moins qu'ils ne s'entre-dévorassent, des dolichocéphales leptoprosopes, des dolichocéphales chamaeprosopes, des brachycéphales leptoprosopes et des brachycéphales chamaeprosopes « travaillant tous ensemble au progrès de la culture. » On sourit sans doute ? On a tort. Les crimes de lèse-histoire sont des attentats vraiment trop sérieux pour qu'on ne les voue qu'au ridicule. Il faut qu'ici tous les hommes en possession de leur judiciaire s'entendent pour mettre le holà et pour crier à ces messieurs : Savetier, à ta forme ¹)
    Il saute aux yeux, d'ailleurs, qu'une entreprise comme
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    ¹) On lira avec profit dans Deniker : Les Races et les Peuples de la terre (p. 336 et suiv.), l'exposé des différents systèmes de détermination et de classification des races humaines. Lui-même indique une répartition, basée uniquement sur les caractères physiques, en 13 races principales qui se subdivisent en 30 sous-races. Pour l'Europe (cf. aussi ses Races de l'Europe, Bull. soc. d'Anthrop. 1897) il reconnaît l'existence de six races principales et de quatre races secondaires, formant les peuples européens proprement dits, c'est-à-dire distincts des peuples d'autres races (lapone, ougrienne, turque, mongole, etc.) que l'on rencontre également en Europe (op. cit. p. 384 et suiv.). Ainsi l'image change d'année en année !

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celle de Kollmann est, dès son point de départ, grossièrement antiscientifique. La simplification poussée très loin est une loi de la création artistique, mais elle n'est pas une loi de la nature; au contraire, la caractéristique ici est l'infinie diversité. Que dirait-on d'un botaniste qui s'aviserait de répartir les plantes en familles suivant la longueur et la largeur de leurs feuilles, ou suivant tel autre caractère qu'il lui plairait de prendre UNIQUEMENT en considération ? Le procédé de Kollmann marque un recul sur le vieux Théophraste. Aussi longtemps que l'on essaya des classifications artificielles, la connaissance systématique du monde végétal n'avança pas d'un pas; mais vinrent des hommes génialement doués, de l'envergure d'un Ray, d'un Jussieu, d'un Candolle, qui par l'observation alliée à l'intuition créatrice déterminèrent les familles principales de plantes, et alors seulement découvrirent les caractères — pour la plupart très cachés — qui permettaient d'établir anatomiquement aussi la parenté. Il en a été de même pour la classification du monde animal. Tout autre procédé est absolument artificiel et ne constitue qu'un jeu d'enfant. Voilà pourquoi nous ne devons pas non plus, dans le cas de l'homme, construire comme fait Kollmann un système suivant notre parti pris anatomique et y caser les faits tant bien que mal, mais nous devons au contraire déterminer quels groupes existent effectivement comme races individualisées, moralement et intellectuellement reconnaissables à des signes distinctifs, et là-dessus rechercher s'il y a des caractères anatomiques utilisables pour la classification.

ANTHROPOLOGIE RATIONNELLE

    Cette digression dans le domaine de la science anatomique peut servir d'abord à nous préserver de l'illusion que nous recevrons de ce côté un secours bien assuré et bien précieux, un enseignement très utilisable dans la vie pratique : car, ainsi qu'on l'a vu, ou bien nous avançons sur un terrain sablonneux qui s'effondre sous les pieds, coupé de marécages dans lesquels nous nous empêtrons dès le premier pas, ou bien, si nous choisissons la voie de la dogmatique, il nous faut

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sauter d'une pointe d'aiguille à l'autre, avec la certitude de dégringoler tôt ou tard dans l'abîme. Mais cette digression offre encore, si je ne m'abuse, d'autres avantages, et plus positifs : en incitant le lecteur à accroître son savoir sur quelques points, elle l'y prépare en lui montrant la nécessité de les envisager avec plus de précision. Que les races, pas plus que les individus, ne soient également douées, c'est un fait dont témoigne l'histoire et, avec elle, notre expérience de chaque jour; l'anthropologie nous atteste en outre (et malgré le professeur Kollmann) que chez les races qui accomplirent des actes déterminés, prédominait une conformation physique déterminée. La faute provient ici de ce que l'on opère avec des nombres fortuits d'objets de comparaison, et de ce que l'on rapporte les mesures à un étalon arbitrairement choisi. Ainsi, par exemple, dès que la largeur d'un crâne est à sa longueur dans le rapport de 75 (ou moins) à 100, on étiquette ce crâne « dolichocéphale »; dès que sa largeur atteint 76 ou déjà 75¼, on décide qu'il est « mésocéphale », et on le déclare « brachycéphale » à partie de 80. Qui donc dit cela ? Pourquoi y aurait-il une magie spéciale attachée précisément à ce chiffre 75 ? Ne serait-ce point tout simplement celle que lui confère ma paresse et qu'exigent mes aises ? Que nous ne puissions sans termes techniques et lignes de démarcation nous tirer d'affaire dans la pratique quotidienne, je le comprends très bien; mais je ne comprends pas du tout ce qui devrait nous engager à prendre ces termes et ces lignes pour autre chose que des limites conventionnelles et des mots arbitraires ¹). Cette remarque touchant les crânes longs et les crâ-
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    ¹) Rien de plus digne de remarque, à cet égard, que les recherches entreprises par le Dr G. Walcher, d'où il appert que la position de la tête du nouveau-né exerce une influence déterminante sur la conformation du crâne. Avec des jumeaux « univitellins » (issus d'un seul œuf) on a réussi de cette manière à développer un dolichocéphale caractérisé, et un brachycéphale non moins prononcé ! (Zentralblatt für Gynäkologie 1905, nº 7)

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nes larges vaut naturellement, aussi pour les visages allongés et les visages ramassés : il s'agit partout de rapports entre lesquels existe une transition graduelle et continue. Mais, justement, c'est l'essence de la vie d'être plastiquement mobile : son principe de configuration se distingue radicalement du principe de configuration cristalline en ceci qu'il n'opère pas selon des rapports numériques immuables, mais que — tout en observant l'équilibre des parties et en maintenant le schéma fondamental donné par l'être même — il configure en quelque sorte librement. Il n'y a pas deux individus qui soient l'un à l'autre pareils. Dès lors, pour embrasser d'un regard la structure physique d'une race à n'importe quel moment donné, il faudrait que j'eusse sous les yeux tous les représentants de cette race à cet instant et que je cherchasse à dégager de ce complex l'IDÉE homogène et unifiante, la TENDANCE dominante spécifique de la conformation physique propre à cette race en tant que race : et, en fait, je la verrais de mes yeux. Eh bien, si j'avais eu — disons, au temps de Tacite — tous les Germains sous les yeux : les Celtes encore sans mélange, les Teutons et les Germano-Slaves, j'aurais certainement contemplé un tout harmonique, dans lequel régnait une certaine loi de formation, un type dominant autour duquel se groupaient les figures les plus variées et les plus divergentes. Il est permis de supposer qu'on n'eût pas découvert un seul individu réunissant en lui dans des conditions de parfait équilibre, et à la plus haute puissance, tous les caractères spécifiques de cette idée raciale plastique (car telle elle aurait apparu à mon cerveau pensant) : les grands yeux d'azur rayonnants, la chevelure d'or, la stature gigantesque, la musculature bien proportionnée, le crâne allongé (qu'un cerveau toujours en travail, torturé de brûlantes aspirations, martelle éternellement et fait bomber en avant par delà le cercle où se contiennent les satisfactions animales), le visage au front haut (qu'une vie psychique intensifiée force à devenir le siège de son expression) — non certes, il n'est pas un individu qui

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eût présenté tous ces traits réunis dans sa seule personne : à la perfection d'un trait eût correspondu l'ébauche, la simple ébauche d'un autre. Nul doute même que la nature, l'éternelle chercheuse qui jamais ne se répète, eût déchiré dans ses tentatives la loi d'équilibre : et j'imagine tel géant démesuré dont le stupide regard ne s'intéresse qu'aux évolutions de sa massue, tel crâne par trop longiligne en proportion d'une face indûment raccourcie, ou deux yeux magnifiques brillant sous un front superbe, mais dans une tête portée par un diminutif de corps, etc. ad infinitum. Ou bien encore, parmi d'autres groupes, se fussent attestées des lois secrètes de corrélation de croissance : ici, par exemple, des familles aux cheveux noirs avec, en même temps, des nez aquilins hardis et particulièrement développés et une structure du corps plus élancée; là, des cheveux rouges avec une peau remarquablement blanche et tachetée et un visage quelque peu élargi dans sa partie supérieure.... car toute modification du type, si légère soit-elle, en entraîne d'autres à sa suite. Bien plus nombreuses encore, assurément, auraient été les figures construites de telle sorte que l'on n'eût pu inférer, de leur insignifiance moyenne, aucune loi spécifique de formation, si elles n'eussent apparu comme parties intégrantes d'un grand tout dans lequel leur place était désignée avec précision, en sorte que leur exacte adaptation à cette place autorisait la conclusion qu'elles appartenaient organiquement à l'ensemble. Darwin — Darwin précisément, qui toute sa vie a travaillé avec le compas, le mètre et la balance — insiste et réinsiste sans cesse, dans ses études consacrées aux élevages artificiels, sur ce fait que le COUP D'ŒIL de l'éleveur-né (et qui a développé ses dons naturels par l'expérience) découvre des choses touchant lesquelles les chiffres ne nous fournissent aucune présomption, des choses que l'éleveur même est la plupart du temps fort empêché de formuler en mots; mais peu lui importe leur formule, à cet éleveur ! il a remarqué que ceci ou cela distinguait un organisme d'un autre, et il s'oriente en conséquence dans

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ses élevages. Son intuition, car c'en est une, est née de ce qu'il a longuement continuellement REGARDÉ. Eh bien, nous devrions nous exercer à cette sorte de vision, acquérir le coup d'œil de l'éleveur, apprendre à regarder comme il regarde : rien de plus utile pour cela que cet aperçu d'ensemble de tous les Germains contemporains de Tacite, si un miracle nous l'avait valu. Nous n'eussions pas constaté chez tous ces hommes, soyons-en bien sûrs, que la largeur de la tête fût à sa longueur comme 75 à 100; la nature ignore cette sorte de restriction; dans la variété illimitée de toutes les formes intermédiaires concevables, et aussi des formes qu'un développement ultérieur dut pousser vers un extrême ou vers l'autre, nous serions très vraisemblablement tombés çà et là sur des brachycéphales positifs, les crânes exhumés nous le donnent à supposer, et pourquoi la plasticité des forces configuratrices n'eût-elle pas produit pareil résultat ? Nous n'aurions pas vu non plus que des géants, et pu déclarer : celui qui n'atteint pas 1 m. 97½ en hauteur n'est pas un Germain. En revanche, nous aurions pu parfaitement nous permettre cette affirmation d'aspect paradoxal : les petits hommes de ce groupe sont grands, parce qu'ils appartiennent à une race de haute taille et, pour la même raison, ses brachycéphales ont des crânes allongés; en y regardant de plus près, vous discernerez bientôt dans leur personne physique, comme dans leur être interne, les caractères spécifiques du Germain. Les hiéroglyphes du langage qu'emploie la nature ne sont pas, il s'en faut, si logiquement mathématiques, si mécaniquement interprétables, que se plaît à le croire maint chercheur. Il appartient à la vie de comprendre la vie. Et j'y songe : on m'a souvent, de bien des côtés, cité le cas de tout jeunes enfants (notamment de fillettes) qui avaient un instinct singulièrement prononcé de la race: j'en connais qui, n'ayant pas le moindre soupçon de ce qu'est un « Juif » ou même qu'il existe rien de semblable, se mettent à hurler dès qu'un Juif ou une Juive pur sang les approche ! Le savant ne sait souvent pas du tout distinguer un Juif d'un Non-

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Juif; l'enfant, à l'âge où il commence à peine à parler, le sait. N'est-ce pas là une expérience concluante ? Il me semble qu'elle pèse autant que tout un congrès d'anthropologues ou — pour ne rien exagérer — que toute une conférence du professeur Kollmann. Il y a donc tout de même en ce monde autre chose que le mètre et le compas. Là où le savant avec ses constructions artificielles reste court, il suffit d'un regard ingénu pour éclairer comme un rayon de soleil la vérité.
    Nous ne voulons pas déranger plus que de raison les cercles chamaeprosopes des anthropologistes, nous ne voulons pas davantage déprécier la valeur des documents mis au jour par leurs efforts; ce que nous voulons, c'est apprendre à bien utiliser ces matériaux comme un précieux enrichissement de notre connaissance du Germain et comme un avertissement sérieux de la pénétration du Non-Germain parmi nous.
    La restriction si nécessaire du terme « Germain », aux seuls hommes qui soient vraiment germains, ou fortement imprégnés de sang germain, ne sera donc jamais applicable de façon purement mathématique; elle exigera toujours ce coup d'œil de l'éleveur ou cet instinct de l'enfant. Savoir beaucoup ne sera certes qu'utile en pareille matière; mais beaucoup voir et beaucoup sentir est plus indispensable encore. Et maintenant notre enquête touchant les restrictions à apporter à ce concept du « Germain » doit se transporter dans le domaine spirituel, où l'histoire nous enseigne à chaque page à faire le départ du germanique et du non-germanique, en même temps qu'à reconnaître et à estimer à sa haute valeur l'importance, ici, du facteur physique.

LA PHYSIONOMIE

    À la fois esprit et corps, miroir de l'âme et fait anatomique, la PHYSIONOMIE, tout d'abord, réclame notre attention. Que l'on considère, par exemple, le visage de Dante Alighieri : il est aussi instructif que ses poèmes ¹). C'est un
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    ¹) L'œuvre du Dante, sa personnalité même, attestent si clairement, en lui un vrai Germain, non un fils du chaos ethnique, que je ne

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visage caractéristiquement GERMANIQUE ! Pas un trait qui nous y remémore les types helléniques ou romains connus — je ne parle même pas des physionomies asiatiques et africaines que nous ont fidèlement conservées les pyramides. Un homme nouveau a fait son entrée dans l'histoire du monde. La nature a engendré dans la plénitude

Dante Alighieri
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souhaiterais pas, quant à moi, d'autre démonstration du fait. Il n'en est pas moins intéressant de mentionner, d'après une des meilleures autorités qui soient, l'étymologie probablement gothique du nom Alighieri. Contre l'opinion qui lui attribue une origine latine (Alagherius), Kraus le croit dérivé par corruption d'Aldiger et l'apparente à ces noms propres allemands fondés, comme Gerhard, Gertrud, etc., sur la notion gér = Speer, « lance » (fait bien propre à mettre en branle, vu l'analogie du nom Shake-Spear, l'imagination des fantaisistes !) Ce nom est échu à la famille du Dante par l'intermédiaire de sa grand'mère paternelle, une Gothe de Ferrare, qui s'appelait Aldigiero. Sur l'origine de son grand-père paternel ou celle de sa mère, on ne sait pour l'heure qu'une chose, c'est que la tentative de les rattacher à des familles romaines s'appuie sur une pure invention de biographes italiens qui jugèrent plus glorieux d'appartenir à Rome qu'à la Germanie. Mais comme le grand-père était un guerrier, armé chevalier par l'empereur Conrad,

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de sa force une âme nouvelle : regardez, elle se reflète là dans un visage humain tel que l'on n'en avait jamais encore contemplé ! « Au-dessus de l'ouragan peint sur ce visage, son front tranquille s'élançait avec une sorte de hardiesse et le couronnait comme d'une coupole de marbre » ¹). Oui, oui, Balzac a raison : ouragan et coupole de marbre ! S'il

Luther
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et comme le Dante déclare lui-même qu'il appartient à la petite noblesse, la descendance d'une souche purement germanique pourrait se passer d'autre preuve (cf. Franz Xaver Kraus : Dante, 1897, p. 21-25). Jusqu'au commencement du XVme siècle encore, beaucoup d'Italiens sont désignés dans les actes comme Alémanes, Langobards, etc., ex alamanorum genere, legibus vivens langobardorum, etc. (et cela malgré que la plupart fussent passés depuis longtemps sous le régime du Droit romain, d'où il résulte que l'évidence documentaire de leur origine a disparu) : tant ce peuple, dans lequel la prétendue « culture romaine » veut aujourd'hui reconnaître son foyer, était imprégné de sang purement germanique, sang qui constituait en lui le seul étément doué de vertu créatrice (voir Savigny : Geschichte des römischen Rechtes im Mittelalter, I, ch. 8).
    ¹) Balzac : Les Proscrits.

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nous avait simplement informés que le Dante était un dolichocéphale leptoprosope, cela ne nous en aurait pas dit long. Certes, on ne trouvera pas un second Dante, mais il suffit d'une promenade dans la collection de bustes du musée de Berlin pour se convaincre à quel point ce type, précisément, s'était fixé dans l'Italie du Nord, germanisée de part en part du fait des Goths, des Langobards et des Francs; la plus proche et indubitable parenté physionomique s'en peut rencontrer, aujourd'hui encore, chez les habitants déjà mentionnés du Tyrol allemand, et puis en Norvège; mais de plus, partout où il y a d'authentiques Germains, on en reconnaîtra quelque trait isolé. Pourtant, si nous considérons les plus grands représentants du germanisme, loin qu'ils fassent paraître à nos yeux une seule et même conformation physionomique, nous leur en découvrirons un grand nombre; sans doute le nez hardi, arqué, domine, mais on n'en relève pas moins presque toutes les combinaisons imaginables jusqu'à cette tête puissante qui s'oppose trait pour trait à celle du Dante et trahit justement dans ce contraste leur intime parenté : jusqu'à la tête de Martin Luther. Ici l'ouragan dont parlait Balzac, c'est le front, c'est le nez, ce sont les yeux qui nous en évoquent l'image, et nulle coupole de marbre ne se dresse au-dessus; mais ce volcan d'énergies et de pensées toujours en éruption repose sur un roc de granit : la bouche et le menton donnent l'impression de l'inébranlable. Les plus petits détails de ce visage véhément témoignent de l'ardent besoin et du splendide pouvoir d'agir; et durant qu'on le considère, il semble que l'on entend retentir les mots du Dante :

Colà dove si puote
Ciò che si vuole !

Cet homme peut ce qu'il veut, et tout son être aspire à se dépenser en de grandes actions : dans cette tête, il ne se fait pas d'études par goût d'érudition, mais par amour de la vérité qu'il faut scruter, de la vérité nécessaire pour la vie; si cet homme chante, ce n'est pas pour le plaisir de l'ouïe,

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mais parce que le chant exalte et affermit le cœur; il n'aurait pu comme le Dante vivre à l'écart, fier et méconnu, remettant aux générations futures le soin de sa gloire — que vaut la gloire au regard de ce visage ? « L'AMOUR est la pulsation de notre vie », a-t-il dit. Et où il y a robuste amour, il y a aussi haine vigoureuse. Dire d'une telle face, comme fait Henke, qu'elle représente le type « nord-allemand-slave », est complètement erroné ¹). Une apparition si imposante plane au-dessus de pareilles spécifications : elle fixe l'aspect extérieur que revêt, au plus haut degré de plénitude, une des possibilités de développement si étonnamment riches de l'esprit germanique. Ainsi que le visage du Dante, celui de Luther appartient à toute la race germanique. On trouve ce type en Angleterre, où jamais Slaves ne pénétrèrent, on le rencontre chez les hommes d'État les plus énergiques de la France. Rien de plus aisé que de situer cet homme 1500 ans en arrière et de se le représenter sur son cheval de bataille, le torse redressé, tandis qu'il brandit sa hache pour défendre la patrie septentrionale bien-aimée, ou bien à son foyer chéri parmi la troupe des enfants qui fêtent son retour, ou bien à la table des hommes, vidant jusqu'à la dernière goutte sa corne d'hydromel et entonnant quelque chant héroïque à la gloire des aïeux.
    Entre le Dante et Luther se déploie cette échelle physionomique aux mille degrés que parcourt le type du Germain, selon qu'il s'incarne en tel ou tel de ses plus grands représentants. Comme dit Tacite., ils ne ressemblent qu'à eux-mêmes. Toute tentative de localiser les variétés du type, en opposant par exemple le Nord et le Sud, ou bien l'Ouest celtique et l'Est slave, est vouée à un échec évident, pour autant du moins que l'on considère les hommes les plus importants,
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    ¹) Loc. cit. p. 20. — Ce qu'on expose ici touchant la physionomie de Luther, le Dr Ludwig Woltmann l'a confirmé, depuis la publication du présent ouvrage en allemand, par un examen d'ordre strictement anthropologique (Anthropologische Revue 1905, p. 683 et sq.)

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par conséquent les plus caractéristiques, et que l'on fait abstraction des particularités accidentelles du costume, notamment du port de la barbe. Goethe, à ne le juger que sur la conformation de son visage, aurait pu être issu de n'importe quel groupe germanique; Jean Sébastien Bach aussi; et pareillement Immanuel Kant.

LIBERTÉ ET FIDÉLITÉ

    Et maintenant nous essayerons de jeter un regard dans les profondeurs de l'âme. Quels sont les indices spirituels et moraux spécifiquement distinctifs de cette race germanique ? Aux anthropologues qui ont prétendu nous faire accroire que toutes les races humaines étaient douées également, nous avons répondu en invoquant l'histoire, car l'histoire tout entière leur crie : vous en avez menti ! Les races de l'humanité sont douées fort inégalement et attestent cette inégalité tant dans la nature de leurs dons que dans la mesure où elles les possèdent; or les Germains appartiennent au groupe de ces plus excellemment doués que l'on a coutume de désigner sous le nom d'Aryens. Est-ce là une famille homogène, dont les membres soient unis par les liens du sang ? Toutes ses branches procèdent-elles réellement de la même souche ? Je l'ignore et, au demeurant, il ne m'importe : nulle sorte d'affinité n'enchaîne plus étroitement les êtres que l'affinité élective, et en ce sens les Aryens indo-européens forment sans contredit une famille. Aristote écrit dans sa Politique (I, 5) : « S'il y avait des hommes se distinguant entre tous, par la seule dimension du corps, au point d'égaler les statues des dieux, chacun accorderait qu'en bonne justice les autres hommes leur devraient soumission. Mais si cela est vrai pour le corps, à combien plus forte raison cette même distinction s'impose-t-elle entre les âmes éminentes et les âmes ordinaires. » Or les Aryens surpassent tous les hommes et corporellement et psychiquement; donc en bonne justice — ainsi que s'exprime le Stagirite — ils sont les maîtres du monde. Aristote résume ailleurs sa pensée sous une forme plus concise et dit : « Quelques hommes sont libres par nature; d'autres, par nature, esclaves. » Voilà,

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moralement, le nœud de la question. La liberté n'est pas du tout une chose abstraite, que chaque homme, à ce seul titre d'homme, soit qualifié pour revendiquer; mais manifestement il n'y a de droit à la liberté que fondé sur une aptitude à la liberté, et cette aptitude, à son tour, présuppose de la force physique et de la force intellectuelle. On n'exagère pas en affirmant que la notion même de liberté est entièrement inconnue de la plupart des hommes. Ne voyons-nous pas l'Homo syriacus se développer tout aussi bien et heureusement comme domestique que comme maître ? Les Chinois ne nous offrent-ils pas un grandiose exemple de la même disposition ? Tous les historiens ne nous racontent-ils pas que les Sémites et les métis de Sémites n'ont jamais réussi, malgré leur grande intelligence, à fonder un État durable, et cela parce que chacun s'efforçait constamment d'accaparer pour soi toute la puissance et ainsi ne marquait d'aptitude que pour le despotisme et l'anarchie, ces deux contraires de la liberté ? ¹) Par ces exemples on aperçoit immédiatement quelles grandes qualités doit posséder un être humain pour que l'on puisse dire de lui qu'il est « libre par nature », car la première condition requise à cet effet consiste dans le pouvoir de « configurer ». Il n'y a qu'une race « constructrice d'État » qui puisse être libre; le don qui fait de l'individu un artiste et un philosophe est essentiellement le même que celui qui, diffus dans la masse entière, construit des États et suscite en l'individu cette idée qui était demeurée jusqu'alors inconnue de la nature entière : l'idée de la liberté. Dès que nous nous en rendons compte, l'étroite parenté des Germains avec les Hellènes et avec les Romains nous apparaît avec évidence, et en même temps nous reconnaissons ce qui les sépare.
    Chez les Grecs, c'est la puissance de création individuelle qui l'emporte, jusque dans la formation des États; chez les Romains domine la force communiste sous les espèces de la législation, qui confère la liberté, et de la puissance guerrière,
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    ¹) Se reporter chap. V, à la rubrique : « Homo arabicus ».

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qui défend la liberté. Les Germains, par contre, tant collectivement qu'individuellement, s'attestent moins robustes configurateurs peut-être, mais ils font paraître une harmonie des facultés par laquelle ils s'égalent à leurs plus grands devanciers : équilibre entre le propos de liberté qui, individuel, trouve sa plus haute expression dans la libre création artistique ¹), et le propos de liberté qui, collectif, bâtit l'État. Quel art créa jamais rien de plus puissant (sinon d'une forme plus achevée) que celui qui inclut tout l'humain dans son champ élargi par la plume ailée de Shakespeare et le pénétrant burin de Dürer — que celui qui, en son langage propre et authentiquement congénère, par SA MUSIQUE, pénètre dans l'intimité du cœur plus profondément qu'aucun effort tenté jusqu'à lui pour faire de l'immortel avec du mortel et transmuer en esprit la matière ? Et cependant les États fondés par les Germains — malgré leur caractère en quelque sorte improvisé, éternellement provisoire, sujet aux métamorphoses; ou plutôt devrais-je dire : à cause de ce caractère — s'avéraient à l'épreuve les plus durables du monde et aussi les plus puissants. Ni les tempêtes de la guerre, ni les menaces ou les enjôlements de l'ennemi héréditaire — ce chaos ethnique infusant son poison dans la chair de nos nations — n'ont pu empêcher que la liberté et son corrélatif, l'État, encore que souvent leur équilibre parût gravement compromis, constituassent l'idéal persistant à travers les siècles, facteur de configuration et de conservation : nous le reconnaissons aujourd'hui plus clairement que jamais.
    Mais pour que de telles choses fussent possibles, il ne suffisait pas de l'aptitude fondamentale commune à tous les Aryens, qui tous possèdent la force de créer librement. À ce trait s'en ajoute un autre, incomparable et tout à fait particulier : la FIDÉLITÉ GERMANIQUE. Les Grecs et les Romains témoignent aussi bien que les Germains de ce développement
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    ¹) Voir le début du ch. I et, dans ce même chapitre, le début de la rubrique : « Culture artistique ».

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spirituel et corporel qui conduit à l'idée de la liberté et enfante, d'une part, l'art, la, philosophie et la science, de l'autre les États (avec toutes les manifestations culturelles qui se laissent ranger sous ce concept d'État); par contre, c'est un trait spécifiquement germanique que la notion de fidélité poussée au degré de « surabondance ». Jules César avait tout de suite discerné chez les Germains, à côté de l'excellence guerrière, la fidélité sans exemple, et il avait recruté parmi eux autant de cavaliers qu'il en avait pu obtenir. À Pharsale, dans la bataille si décisive pour l'histoire du monde, ils se battirent pour lui : les Gaulois romanisés avaient abandonné l'Imperator à l'heure de sa détresse; les Germains, eux, prouvèrent qu'ils étaient fidèles autant que braves.
    Cette fidélité envers le maître qu'ils se choisissent librement et de leur propre initiative, voilà certes le trait le plus significatif du caractère des Germains; aussi nous fournit-il un critère pour juger si nous avons affaire à du sang purement, germanique ou non. L'on a beaucoup raillé les armées allemandes de mercenaires : pourtant, c'est précisément en elles qu'il serait aisé de montrer l'authentique et précieux métal dont cette race est faite. À peine Rome a-t-elle un monarque, que ce monarque s'empresse de composer de Germains sa garde du corps : et, en effet, où Auguste aurait-il trouvé ailleurs une fidélité sur laquelle il pût compter sans réserve ? Pendant toute la durée de l'empire romain d'Occident et d'Orient, le même poste d'honneur est occupé par les mêmes gens; seulement on va les chercher toujours plus au Nord, parce qu'avec la « culture latine » (comme on la nomme) se propage toujours plus avant sur le continent la peste de la déloyauté; en dernier lieu — un millénaire après Auguste — ce sont des Anglo-Saxons et des Normands qui montent la garde autour du trône de Byzance. Pauvre garde-du-corps germanique ! Aux principes politiques qui maintenaient ce monde du chaos dans un semblant d'ordre par la violente soudure de ses éléments disparates, il ne comprenait rien, ou pas davantage qu'aux disputes touchant la nature de la trinité,

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qui lui coûtèrent mainte goutte de sang; mais il comprenait une chose : le devoir de la fidélité envers le maître qu'il s'était lui-même choisi. Quand, sous Néron, les envoyés frisons quittèrent les places de dernier rang qu'on leur avait assignées au cirque et s'installèrent fièrement sur les bancs des sénateurs où ils avaient aperçu les députés richement vêtus de quelques peuples étrangers, qu'est-ce donc qui inspira une si audacieuse conscience de leur valeur à ces gens dénués de tout, venus à Rome pour demander qu'on leur cédât du terrain à cultiver ? de quoi se pouvaient-ils faire gloire uniquement ? « Nul mortel ne passe les Germains en FIDÉLITÉ ! ¹) Lamprecht a si bien mis en lumière ce trait essentiel du caractère germanique et son importance dans l'histoire, que je me reprocherais de ne pas le citer ici textuellement; il vient de parler de l'« escorte » qui, dans le vieil État allemand, devait fidélité au chef jusqu'à la mort et observait ce devoir; il poursuit ainsi : « C'est un des traits les plus magnifiques de la conception spécifiquement germanique de la vie qui s'exprime — avec d'autres — dans la formation de cette escorte : le trait de la fidélité. Incompris des Romains, indispensable aux Germains, il existait déjà alors, ce besoin allemand qui reparaît sans cesse, de s'enchaîner personnellement l'un à l'autre par le lien le plus étroit, de s'ouvrir l'un à l'autre pleinement, d'échanger, de partager en toutes choses aspirations et vicissitudes : le besoin de la fidélité. La fidélité ne fut jamais pour nos ancêtres une vertu particulière, elle fut le souffle de vie animant tout ce qu'ils jugeaient bon et grand; c'est sur la fidélité que reposa l'État féodal du moyen âge commençant, le régime corporatif du moyen âge finissant, et comment concevoir sans elle la monarchie militaire de ce temps-ci ?.... On ne faisait pas que chanter la fidélité, on la vivait. La « suite » des rois francs, la « cour » des grands Carolingiens, l'entourage politique et guerrier de nos empereurs médiévaux, le per-
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    ¹) Tacite : Annales XIII, 54.

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sonnel des administrations centrales de nos princes depuis le XIVme siècle et le XVme siècle : autant d'avatars de la vieille pensée germanique. Car la meilleure vitalité de cette institution tenait à ceci qu'elle ne plongeait pas ses racines dans un terrain de sorte politique ou même morale, et par conséquent sujet à changer, mais bien dans le tréfonds originel de l'être germanique, dans le besoin de la fidélité » ¹).
    Si vraies que soient ces paroles, je ne crois pas qu'ici Lamprecht expose entièrement à nos regards le « tréfonds », comme il dit. La fidélité, encore qu'elle différencie des peuples métis les peuples qui la possèdent, n'est pas en soi, et sans autre précision, spécifiquement germanique. On la trouve presque chez toutes les races maintenues ou devenues pures, elle n'apparaît nulle part davantage que chez les nègres, et quel homme — je le demande — en remontrerait sous ce rapport au chien de noble souche ? Non. Pour que nous apercevions ce « tréfonds originel de l'être germanique », il nous faut savoir DE QUELLE ESPÈCE est cette fidélité germanique et, pour cela, concevoir d'abord que c'est la liberté qui constitue ici le sous-sol intellectuel de tout l'être. En effet, le signe distinctif de cette fidélité, c'est qu'elle peut déterminer elle-même, librement, sa destination. Le caractère humain ressemble à l'essence divine telle que les théologiens la représentent : multiforme et pourtant indistinctement, indissociablement homogène. Cette fidélité et cette liberté ne dérivent pas l'une de l'autre, mais ce sont deux aspects phénoménaux du même caractère qui se montre à nous, dans un cas, plutôt du côté intellectuel, dans l'autre, plutôt du côté moral. Le nègre et le chien servent leur maître quel qu'il soit : morale du faible ou, comme dit Aristote, de celui que la nature a formé pour être esclave; le Germain se CHOISIT son maître, et dès lors sa fidélité est fidélité envers soi-même : morale de celui qui est né libre. Mais le monde ne l'avait encore jamais vue sous l'espèce qu'en fait paraî-
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    ¹) Deutsche Geschichte, 2e éd., I, 136.

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tre le Germain. Voyez le prestigieux proclamateur de la liberté poétique et politique, voyez l'Hellène si surabondamment doué : sa déloyauté fut de tout temps proverbiale. Le Romain n'était fidèle que dans la défense de ce qui était sien, et la fidélité germanique restait « incomprise » de lui, selon la juste observation de Lamprecht. Il semble bien qu'à cet égard (comme en général dans le domaine moral) il y ait parenté plus étroite avec les Indo-iraniens : mais à ceux-ci fait si manifestement défaut l'instinct aventureux de l'artiste, le besoin et le pouvoir de configurer la vie en pleine liberté, que leur fidélité n'a jamais pris cette signification créatrice ni cette importance historique que confère à la sienne la psyché germanique. Ici encore nous constatons ce que nous avons observé touchant le sentiment de la liberté : une harmonie supérieure du caractère chez le Germain; aussi pouvons-nous affirmer qu'il n'est sorte d'hommes — y compris ses plus grands prédécesseurs sur le globe terrestre — qui l'ait surpassé. Et très certainement, si lin veut expliquer la grandeur historique du Germain en la résumant dans un seul mot (entreprise toujours scabreuse, car tout ce qui vit est protéiforme), on nommera sa FIDÉLITÉ. Elle est le point central d'où l'on peut embrasser du regard le caractère tout entier — disons mieux : la personnalité tout entière. Seulement rendons-nous bien compte que cette fidélité n'est pas le « tréfonds originel » dont parle Lamprecht ou, si l'on préfère, qu'elle n'est pas la racine, mais la fleur, le fruit à quoi nous reconnaissons l'arbre. De là vient justement qu'il n'y a pas de pierre de touche plus subtile pour déterminer ce qui est de pur aloi germanique et ce qui ne l'est pas : car on ne reconnaît pas les espèces aux racines, mais aux fruits; et n'oublions pas non plus d'autre part, qu'en cas d'intempéries beaucoup d'arbres ne produisent pas de fleurs, ou n'en produisent que d'étiolées — ce qui n'a pas manqué d'advenir mainte fois aux Germains, quand ils étaient trop rudement éprouvés. La racine de ce caractère particulier est, sans nul doute, cette tendance à la libre création que nous savons

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commune à tous les Aryens et propre à eux seuls, que nous avons vue se manifester chez les Grecs de la façon la plus exubérante, et dont j'ai longuement entretenu le lecteur au début du chapitre traitant de l'hellénisme. Tout dérive d'elle : art, philosophie, politique, science; et c'est d'elle aussi que la fleur de la fidélité tire la sève à laquelle elle emprunte ici sa nuance spéciale. Ensuite, ce qui forme le tronc, c'est cet élément : la force positive, force physique et force intellectuelle (on ne saurait les dissocier); chez les Romains, à qui nous devons les fermes bases de la Famille et de l'État, ce tronc précisément avait atteint le développement le plus puissant. Mais les véritables fleur d'un arbre de cette espèce sont celles que mûrissent en leur saison les sentiments et les convictions. La liberté est une force d'expansion qui détache les hommes les uns des autres, la fidélité germanique est le lien qui, par une puissance interne, les rattache les uns aux autres plus solidement que ne ferait l'épée du tyran; la liberté signifie soif d'une vérité qu'on découvre soi-même, que soi-même on étreigne; la fidélité signifie respect de ce que les aïeux tinrent pour vrai; la liberté se crée elle-même sa propre destination, et la fidélité maintient inébranlablement cette destination. Fidélité envers la femme aimée, fidélité envers l'ami, fidélité envers les parents, la patrie — on observe cela en beaucoup de lieux; mais ici, chez le Germain, quelque chose s'y est ajouté grâce à quoi le grand instinct est devenu une force psychique infiniment profonde, un principe vital. Shakespeare met dans la bouche du père ces paroles que le fils emportera comme le conseil suprême pour son voyage de la vie, comme l'exhortation qui renferme toutes les autres :
    « Ceci par-dessus tout — sois fidèle à toi-même ! »
    On le voit. Le principe de la fidélité germanique n'est pas, comme l'indique Lamprecht, le besoin de s'enchaîner l'un à l'autre, mais au contraire, et pour chacun, le besoin de se maintenir ferme et constant dans la sphère propre et autonome. Cette fidélité-là témoigne du pouvoir de se déterminer

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soi-même; en elle s'atteste la liberté; c'est par elle que le vassal dévoué à son seigneur, que le compagnon dévoué à sa guilde, que le fonctionnaire, que l'officier affirme son indépendance personnelle. Pour l'homme libre, servir veut dire : commander à soi-même. « Les premiers, les Germains apportèrent au monde l'idée de la liberté personnelle » : ainsi opine Goethe. Ce qui était chez les Hindous affaire de métaphysique et dès lors constituait nécessairement une négation, un renoncement au monde, apparaît ici transposé dans la vie, comme un idéal d'ordre sentimental; c'est « le souffle de vie animant tout ce que l'on juge bon et grand »; dans la nuit une étoile, un reconfort pour l'exténué, une ancre de salut pour celui qu'assaille la tempête ¹). Étant donné la conformation du caractère chez le Germain, la fidélité est l'achèvement nécessaire de sa personnalité, la clef de voûte sans laquelle celle-ci se disloque. Immanuel Kant a proposé une définition hardie et bien germanique de la personnalité : elle est, dit-il, « la liberté et l'indépendance à l'égard du mécanisme de la nature entière »; et il en décrit ainsi l'action : « ce qui élève l'homme au-dessus de lui-même (en tant que partie du monde sensible), ce qui le rattache à un ordre de choses que seul l'entendement peut penser et qui, en même temps, a tout le monde sensible au-dessous de soi, c'est la personnalité. » Mais, sans la fidélité, cette élévation de l'homme au-dessus de lui-même serait mortelle : c'est seulement grâce à elle que le propos de liberté peut se développer et tourner en bénédiction, non en malédiction. La fidélité, en ce sens germanique du mot, ne saurait prendre consistance sans la liberté : mais, sans la fidélité, on ne concevrait pas la persistance d'un propos de liberté qui ne connaît pas de bornes à son aspiration créatrice. Elle marque la dépendance filiale de l'homme à l'égard de la nature, et c'est par là même qu'elle
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    ¹) Idéal qui d'ailleurs ne contredit pas l'intuition hindoue, en ce sens qu'elle aussi transpose au plus profond du cœur le principe régulateur.

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permet à l'homme de s'élever au-dessus de la nature sans courir le risque de se venir fracasser sur le sol comme le Phaéton hellénique. Voilà pourquoi Goethe écrit : « La fidélité nous garantit la personne ! » La fidélité germanique est la ceinture qui pare d'impérissable beauté l'individu périssable, elle est le soleil sans lequel nul savoir ne mûrit jusqu'à devenir sagesse, elle est l'enchantement grâce auquel l'activité passionnée d'un être libre engendre l'acte qui demeure.

IDÉAL ET PRATIQUE

    Il suffit, je crois, de ce sommaire aperçu; encore qu'il simplifie outre mesure un objet compliqué, pour que nous saisissions ce qui est essentiel et distinctif dans la complexion intellectuelle et morale des Germains. Avec des développements on remplirait sans peine tout un livre, mais ce ne seraient que des développements. Si l'on veut distinguer clairement le Germain de ses plus proches parents, il faut pénétrer au plus profond de son être et opposer, par exemple, un Kant, comme moraliste, à un Aristote. Pour Kant « l'autonomie du vouloir est le principe supérieur de la moralité »; à ses yeux, il n'y a « personnalité » morale qu'à partir du moment où « une personne n'est soumise à nulles autres lois que celles qu'elle se donne à elle-même. » Et au nom de quels principes cette personnalité autonome se doit-elle donner des lois à elle-même ? Au nom d'un indémontrable « empire des buts : à vrai dire seulement un idéal. » C'est donc un idéal qui doit déterminer la vie ! Et dans une note se référant à l'écrit d'où je tire ces citations ¹), Kant oppose en peu de mots cette conception du monde nouvelle et spécifiquement germanique à la conception grecque: « Là, l'empire des buts est une idée théorique servant à l'explication de ce qui est, ici (chez nous, Germains) c'est une idée pratique ayant pour objet de réaliser ce qui n'est pas, mais qui PEUT DEVENIR RÉEL par le fait de notre conduite. » Quelle hardiesse d'affirmer qu'un empire moral, qui n'est pas, devient « réel » quand notre volonté le crée ! Hardiesse dangereuse, si le principe de la
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    ¹) Grundlegung zur Metaphysik der Sitten.

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fidélité n'était pas à l'œuvre, qui précisément marque d'une empreinte si caractéristique la physionomie spirituelle de Kant lui-même. Et soyons bien attentifs à l'opposition signalée; ici, (chez le Germain) l'idéal et en même temps la pratique; là (chez les Grecs) la réalité terre à terre et, comme compagne, la théorie. Le grand capitaine des puissances du chaos raillait les « idéologues » allemands, comme il les nommait : preuve d'incompréhension, car ils étaient des hommes plus pratiques que lui-même. Ce n'est pas l'idéal qui réside dans les nuages, c'est la théorie. L'idéal, ainsi que Kant nous le donne à entendre, est une idée pratique par opposition à une idée théorique, Et ce qui, sur les hauteurs de la métaphysique, revêt à nos yeux des contours nets, nous le retrouvons partout : le Germain est l'homme du monde le plus idéaliste, mais en même temps le plus pratique, et cela parce qu'il n'y a pas entre ces termes contradiction, mais bien identité. Cet homme écrit la Critique de la raison pure, mais au même moment il invente le chemin de fer; le siècle de Bessemer et d'Edison est aussi le siècle de Beethoven et de Richard Wagner. Pour ne pas sentir ici l'unité d'impulsion, pour voir une énigme dans ce fait que Newton interrompit ses recherches mathématiques afin d'écrire un commentaire sur l'Apocalypse, que Crompton inventa sa machine à filer dans le but exprès de se créer des loisirs afin de les consacrer à la musique, qui le passionnait uniquement, ou bien encore que Bismarck prit plaisir, aux heures décisives de sa vie d'homme d'État, à se faire jouer des sonates de Beethoven, il faut ne rien comprendre du tout à la nature du Germain : autant alors renoncer de bonne grâce à juger son rôle dans l'histoire passée et présente du monde.

GERMAIN ET ANTIGERMAIN

    C'est là justement la tâche qui va nous incomber. Nous avons vu qui est le Germain ¹); voyons maintenant sous quelle forme s'est effectuée son entrée dans l'histoire.
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    ¹) Tout le ch. IX, où l'on entreprend de décrire en leurs grandes lignes la civilisation et la culture germaniques, apportera des précisions à l'image esquissée dans celui-ci avec le moins de traits possible.

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    Je ne suis pas en état — et je n'ai pas non plus l'ambition — de donner dans ce livre une histoire des Germains; il est cependant indispensable, pour discerner en quelle mesure le dix-neuvième siècle constitue la résultante des siècles antérieurs et pour évaluer la colossale force d'expansion qui lui est propre, d'avoir acquis quelques notions claires non seulement sur la nature de l'être germanique, mais encore sur le conflit qui règne depuis un millénaire et demi entre Germains et Non-Germains. Aujourd'hui est l'enfant d'hier. Ce que nous POSSÉDONS est en partie l'héritage de l'antiquité prégermanique; ce que nous SOMMES est entièrement l'œuvre de ces Germains primitifs que l'on nous peint volontiers en « barbares », comme si la barbarie était une question de civilisation relative et comme si elle ne dénotait pas uniquement un « ensauvagement » de l'âme humaine. Il y aura bientôt deux cents ans que Montesquieu signala cette confusion d'idées et y opposa une vérité lumineuse. Après avoir rappelé que les États qui forment l'Europe actuelle (l'Amérique, l'Afrique ni l'Australie n'entraient alors en ligne de compte) sont tous l'ouvrage de peuples barbares surgis de pays inconnus, il ajoute: « Ces peuples n'étaient point proprement barbares, puisqu'ils étaient libres, mais ils le sont devenus depuis que, soumis pour la plupart à une puissance absolue, ils ont perdu cette douce liberté.... » ¹) On ne saurait définir plus justement en moins de mots et le caractère des Germains et la destinée contre laquelle ils étaient voués à lutter sans trêve.... Comment imaginer, en effet, la culture qui eût pu prendre naissance — une, homogène, se suffisant à elle-même — sur un sol purement germanique ? Mais le Germain fait son entrée dans une histoire universelle qui a déjà pris figure, et dont les contours se sont fixés avant qu'il entrât en contact avec elle. Dès que la simple et brutale lutte pour l'existence lui en laisse le loisir, il s'empare avec passion des deux idées constructrices que le « vieux
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    ¹) Lettres persanes, CXXXVI.

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monde » en voie de dissolution s'efforce encore de réaliser jusque dans les convulsions de l'agonie : l'empire et la chrétienté.
    Nierons-nous que ce fut un bien ? Mais qui oserait l'affirmer ? Aucune des grandes idées de l'antiquité ne parvint au Germain dans la pureté de sa forme originale, elles lui furent toutes transmises par l'intermédiaire de ces esprits stériles, insipides, redoutant la lumière, abhorrant la liberté, qui résumaient en eux le chaos ethnique. Le Germain n'eut pas le choix. Pour vivre, il dut tout d'abord s'assimiler les mœurs étrangères, les pensées étrangères, telles qu'elles lui étaient offertes; il dut se mettre en apprentissage à l'école d'une civilisation qui, en vérité, n'était plus digne de dénouer les cordons de ses chaussures; et ce qui justement eût présenté le plus d'affinité avec son propre être — l'impulsion créatrice des Grecs, la législation romaine, la doctrine du Christ en son auguste simplicité — fut soustrait entièrement à ses regards pour ne redevenir visible qu'après de longs siècles, quand son effort exhuma ces trésors ensevelis. Sa dangereuse faculté d'assimilation lui fut d'un très grand secours pour digérer tant de matière hétérogène; et, de même, cette Blödigkeit ¹) que Luther loue comme le « signe certain d'un cœur pieux et craignant Dieu », mais qui, en exagérant la valeur du mérite étranger, conduit à bien des égarements. Aussi faut-il quelque acuité critique pour démêler, dans les motifs et les pensées de ces anciennes générations héroïques, le germanisme authentique et celui qui a dévié de sa voie naturelle, dévié parfois pour toujours. Ainsi, par exemple, l'absolue tolérance religieuse dont firent preuve les Goths, lorsqu'ils furent devenus maîtres de cet empire où régnait depuis longtemps le principe de l'intolérance, est aussi caractéristique des sentiments germaniques que la protection qu'ils accordèrent aux monuments de l'art ²). Nous apercevons ici
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    ¹) Blödigkeit, c'est l'espèce de modestie propre aux âmes fières, mais timides et timorées, et dont la naïve bonne foi peut atteindre à la jobarderie.
    ²) J'ai rappelé, ch. IV, sous la rubrique: « Les Germains », les mesu-


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ces deux traits de caractère en même temps : liberté et fidélité. Bien significative aussi est la persistance avec laquelle les Goths restèrent attachés à l'arianisme. Dahn a certainement raison quand il dit que c'est pur hasard si les Goths furent amenés à la secte des ariens, non à celle des athanasiens : seulement le hasard cesse là où la fidélité commence. Grâce au grand Ulfilas, les Goths possédaient toute la Bible dans leur langue maternelle : aussi les plaisanteries de Dahn, touchant l'aptitude aux controverses théologiques que l'on peut présumer chez ces hommes frustes, paraissent-elles assez déplacées, si l'on songe que la source de leur foi religieuse découlait pour eux de ce livre vivant, ce que maint chrétien du dix-neuvième siècle ne pourrait affirmer pour son compte ¹). Et voici maintenant ce qui est réellement décisif : non certes ! la querelle stérile sur l'homoousie et l'homoïousie, que l'empereur Constantin avait déjà déclarée « oiseuse », mais, en cette occasion comme en toute autre, l'inébranlable fidélité à la cause choisie et puis l'affirmation, vis-à-vis de l'étranger, de l'originalité et de l'autonomie germaniques. Si les Germains avaient été vraiment ces barbares sans volonté que prétend Dahn, tout prêts à adopter le culte d'Osiris aussi bien que n'importe quelle croyance, comment se fait-il qu'au IVme siècle ils aient tous (Langobards, Goths, Vandales, Burgondes, etc.) adopté l'aria-
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res prises par Théodoric en vue de préserver ces monuments. Cf. Gibbon : Roman Empire (ch. 39) et Clarac : Manuel de l'histoire de l'art chez les Anciens jusqu'à la fin du 6e siècle de notre ère (II, 857 et suiv.). Les peuples métis détruisaient les monuments, soit par fanatisme religieux, soit parce que les statues fournissaient la meilleure chaux, et les temples d'excellentes pierres de taille. Où sont les vrais barbares ?
    ¹) À quel point précisément l'étude de la Bible fut une caractéristique des Goths, c'est ce que chacun peut apprendre en lisant, par exemple, Neander : Kirchengeschichte (4e éd.) III, 199. Neander cite entre autres une lettre dans laquelle saint Jérôme exprime son étonnement de ce que « la langue barbare des Goths cherche à restituer le sens pur de l'original hébraïque », alors qu'au midi « on ne s'en soucie pas du tout ». Cela déjà en l'an 403 !


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nisme et, tandis qu'ailleurs cette doctrine se maintenait à peine cinquante ans, comment se fait-il qu'ils lui soient demeurés, seuls entre tous les hommes, fidèles pendant des siècles ? Je ne vois rien de théologique là-dedans et je n'accorde pas la moindre valeur à ces tours de prestidigitation qui extraient de tout objet imaginable des arguments subtils à l'appui d'une thèse préconçue; mais, ne prenant en considération que les faits de première grandeur relatifs au caractère, je vois s'accuser ici, une fois de plus, ces deux traits : fidélité et indépendance. Je vois ici les Germains réaliser instinctivement leur séparation d'avec Rome mille ans avant Wyclif, à une époque où Rome ne s'était pas encore bien nettement détachée, en tant qu'Église, du pouvoir impérial, et je ne saurais tenir un tel phénomène pour fortuit ni pour « accessoire » ¹). Accessoire, ce phénomène religieux l'est si peu que Karl Müller, en l'exposant, peut écrire ce qui suit des Germains ariens : « Chaque royaume a sa propre Église. Il n'y a pas d'associations ecclésiastiques du style de l'Église catholique.... Les nouveaux prêtres.... ont été partie intégrante de l'organisation raciale et ethnique. Le degré de culture du clergé est naturellement bien différent de celui du clergé catholique : national-germanique pur, sans contact avec la culture ecclésiastique ou profane du monde ancien. En revanche, d'après tous les témoignages chrétiens, le niveau des mœurs et de la moralité chez les Germains ariens est incommensurablement plus élevé que chez les Romains catholiques. C'est la pureté morale d'un peuple qui n'est pas encore perverti, contrastant avec une culture pourrie de part en part » ²). Tolérants, évangéliques, moralement purs : tels étaient les Germains avant d'avoir subi l'influence de Rome.
    Quand, plus tard, des Germains justement se font prendre au piège et se laissent convertir en chevaliers des puis-
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    ¹) Dahn, 2e éd. de Wietersheim : Völkerwanderung II, 60.
    ²) Kirchengeschichte (1892) I, 263.


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sances antigermaniques, je crains que dan cette attitude singulière, et si curieuse à observer, ne s'atteste encore un trait d'authentique germanisme : car tout ce qui vit porte en soi le germe de sa déchéance et de sa mort. Sans doute Charlemagne était à mille lieues, même en rêve, de vouloir servir l'évêque romain; il voulait au contraire asservir la puissance de ce dernier à la sienne; il traite le pape comme un souverain traite son sujet ¹), ses contemporains l'appellent « réformateur » de l'Église, et même en matière de dogme — par exemple touchant l'adoration des images, qu'en bon Germain il rejetait absolument — sa volonté se dresse contre celle de Rome. Mais tout cela n'empêche pas que ce ne soit Charlemagne, précisément, qui ait relevé la papauté en lui conférant pouvoir et considération, et en favorisant cet amalgame de la royauté allemande avec la chrétienté romaine dont il n'avait jamais été question jusque là, mais qui, dès lors, a pesé comme un cauchemar sur l'Allemagne. Qu'on imagine le cours des choses si les Francs, eux aussi, étaient devenus ariens, ou si, comme catholiques, ils s'étaient détachés de Rome de bonne heure, par exemple à l'époque de Charlemagne, et avaient fondé des Églises pourvues d'une organisation nationale, comme la plupart des Slaves ! Lorsque les papes s'adressèrent aux prédécesseurs de Charlemagne — à Charles Martel et à Pépin — pour implorer leur secours, la situation de Rome comme puissance temporelle était perdue; un refus catégorique opposé à ses prétentions les eût annihilées pour toujours. Ou même, si seulement les tentatives de Charles pour se faire couronner empereur non par les Romains, mais par Byzance, avaient réussi, jamais l'indépendance ecclésiastique des Germains n'aurait été sérieusement menacée.
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    ¹) C'est d'ailleurs un point de droit constitutionnel parfaitement établi que le pape fut, effectivement le SUJET de l'empereur, en sorte que les dissertations passionnées pour ou contre cette thèse sont en réalité sans objet (voir Savigny : Geschichte des römischen Rechtes im Mittelalter I, ch. 5).

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Toute l'activité qui remplit la vie de Charles témoigne, en chacun de ses efforts, d'une inspiration si éminemment nationaliste et allemande, qu'on doit reconnaître — nonobstant toutes les apparences contraires et maintes conséquences inverses — que la germanisation fut son but et fut même son ouvrage; car il est le fondateur de l'Allemagne, celui qui le premier fit des Allemands quasi una gens, ainsi que dit déjà le vieux Widukind, et en ce sens c'est bien de lui qu'on peut dater l'impulsion qui a conduit au saint empire non plus romain, mais allemand. L'Église romaine, par contre, fut dès l'origine, et par une nécessité inhérente à sa nature, le champion de l'antigermanisme, qu'elle arma ou protégea en toutes aventures, dont elle suscita ou seconda tous les efforts. Dès le début, dis-je, mais de jour en jour plus ouvertement, et par conséquent jamais plus qu'aujourd'hui. Et pourtant l'Église romaine doit son existence aux Germains ! Je ne parle naturellement pas ici des choses de la foi, mais de la papauté comme puissance temporelle idéale : maints catholiques croyants, que je vénère de tout mon cœur, ont conçu et exprimé la même opinion. Pour n'en donner qu'un exemple, qui d'ailleurs se rattache à ce que je disais un peu plus haut, j'invoquerai la victoire du principe d'intolérance. Nous avons vu que la tolérance religieuse est innée au Germain, qu'elle lui est naturelle comme à un homme de tendances libérales et pour qui la religion constitue une expérience intime; avant que les Goths se fussent emparés de l'empire romain, les persécutions avaient été à l'ordre du jour, mais elles cessèrent alors pour longtemps, car les Germains y mirent fin. Mais, peu à peu, les doctrines et les passions du chaos ethnique produisirent leur effet, qui est de rendre le Germain étranger à son propre moi : et c'est ainsi que le Franc commença de prêcher le christianisme au Saxon avec l'épée. Par le De civitate Dei Charlemagne apprit qu'il y avait un devoir de conversion violente ¹), devoir que le pape, qui
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    ¹) Hodgkin : Charles the Great (1897) p. 107; p. 248.

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lui conféra le titre de Christianissimus Rex, ne cessa de l'inciter à remplir : et voilà comment fut déchaînée cette première guerre de Trente Ans entre frères germaniques, ravageant, saccageant, semant une haine implacable, guerre qui ne procéda pas de leur propre initiative, mais de l'influence de Rome, exactement comme la seconde guerre de Trente Ans, à laquelle ne survécurent, en mainte région de l'Allemagne, qu'un cinquantième des habitants — façon pratique, en tous cas, de se débarrasser des Germains en les faisant s'exterminer l'un l'autre ! Pendant ce temps la doctrine de saint Augustin, métis africain, le dogme de l'intolérance systématique et du châtiment de l'hérésie par la mort, pénétrait dans l'Église; sitôt l'élément germanique suffisamment affaibli et l'élément antigermanique suffisamment fortifié, elle était solennellement revêtue de la sanction légale, et pendant cinq siècles, au sein d'une culture qui progressait d'autre part dans tous les domaines, méthodiquement mise en œuvre pour l'éternelle honte de l'humanité. Écoutons maintenant le jugement qu'un des catholiques les plus éminents du dix-neuvième siècle porte sur ce remarquable processus, par où l'on voit se transformer en sauvages des hommes qui s'étaient montrés si humains comme prétendus « barbares » : « Ce fut, dit Döllinger, une victoire remportée par l'ancien droit impérial romain SUR L'ESPRIT GERMANIQUE » ¹).
    Si nous voulons déterminer à bon escient la limitation nécessaire de ce concept : « Germain », c'est-à-dire faire l'exact départ entre germanisme et non-germanisme, il nous faut d'abord, comme j'y ai tâché au début de ce chapitre, chercher à acquérir des notions claires sur les qualités de caractère et d'esprit qui forment la trame psychologique et morale du Germain; il nous faut ensuite., ainsi que nous l'indique l'exemple qui vient d'être donné, interroger d'un regard cri-
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    ¹) Döllinger : Die Geschichte der religiösen Freiheit (Akad. Vorträge III, 278).

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tique le cours de l'histoire. De telles « victoires sur l'esprit germanique » ont été remportées en grand nombre; dans plusieurs cas le succès n'a été qu'éphémère; dans beaucoup d'autres, il fut si radical que de nobles peuples, disparus pour jamais de l'association germanique, se virent condamnés à une déchéance progressive. Car ce Germain, qui, à son entrée dans l'histoire universelle, trouve un ensemble de circonstances si confuses, un milieu formé d'éléments si contradictoires, un sol tellement pourri qu'il s'effondre sous chacun de ses pas, ce Germain est devenu étranger à lui-même. Tout concourut à l'égarer : non seulement les passions, la cupidité, l'autoritarisme et les divers vices qu'il avait en commun avec d'autres hommes, mais aussi son meilleur moi, que ces autres hommes surent adroitement faire servir à la même fin; ses élans mystiques, sa soif de savoir, son ardeur à croire; son énergie créatrice, ses hautes facultés d'organisation et de configuration, sa noble ambition, son besoin d'idéal.... tout fut exploité contre lui. Non certes ! il n'était pas un barbare, mais il n'était pas moins certainement un enfant, quand il parut sur la scène du monde — un enfant qui tombe entre les mains de vieux débauchés. De là vient que nous trouvons l'antigermanisme niché au cœur des meilleurs Germains, où souvent, grâce au sérieux et à la fidélité germaniques, il s'est enraciné plus fortement que partout ailleurs : de là aussi la grande difficulté que nous éprouvons à déchiffrer l'énigme de notre histoire. Montesquieu nous disait tout à l'heure que le Germain devint dans la suite un barbare, par la perte de sa liberté : mais qui la lui ravit ? Le chaos ethnique en confédération avec lui-même. Théodoric avait repoussé le titre et la couronne d'Imperator, il était trop fier pour vouloir être plus que roi des Ostrogoths; mais, aux yeux d'autres Germains qui vinrent plus tard, le chatoiement de la pourpre impériale apparut surnaturel, et ils la prirent pour un talisman recéleur de pouvoirs magiques, tant ils étaient aveuglés par les chimériques imaginations du chaos. Car dans l'intervalle

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étaient survenus les jurisconsulti du droit bâtard postromain et ils avaient murmuré à l'oreille des princes germaniques quantité de choses merveilleuses sur la prérogative royale; et l'Église romaine, qui était l'agent le plus puissant de propagation du droit justinien ¹), enseigna que ce droit était un droit sacré, d'institution divine ²); sur quoi le pape entra en scène et déclara qu'il était le maître unique de toutes les couronnes, que lui seul, comme représentant le Christ sur la terre, pouvait les conférer et les reprendre ³), et que l'empereur, simple rex regum, était subordonné au servus servorum. Mais alors, si le pape octroyait ou confirmait les couronnes, tout roi désormais était roi par la grâce de Dieu, et si le juriste démontrait qu'au porteur de la couronne appartient de droit le pays tout entier, ainsi qu'une omnipotence absolue sur ses sujets, la transformation était complète : au lieu d'un peuple d'hommes libres on avait maintenant un peuple d'hommes asservis. C'est ce que Montesquieu appelle — et il n'a pas tort — de la barbarie. Les princes germaniques qui avaient souscrit à ce pacte, non seulement par ambition de pouvoir et de richesse, mais surtout par suite de la confusion de toutes les idées, s'étaient inconsciemment livrés aux puissances ennemies : dorénavant ce seraient eux les soutiens des efforts antigermaniques. Encore une victoire remportée par le chaos ethnique, UNE VICTOIRE SUR L'ESPRIT GERMANIQUE !
    Je laisse au lecteur le soin de considérer maints autres exemples de la manière dont le Germain devint peu à peu étranger à lui-même. Du moment qu'il avait perdu et la liberté d'agir et la liberté de croire, le fondement même de sa nature particulière et incomparable était à ce point ruiné qu'une révolte de la plus grande violence pouvait seule le
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    ¹) Savigny : Geschichte des römischen Rechts I, ch. 3
    ²) « Le moyen âge plaçait le droit romain comme RAISON RÉVÉLÉE en matière juridique (ratio scripta) à côté du christianisme comme RELIGION RÉVÉLÉE » (Jhering : Vorgeschichte der Indoeuropäer, p. 302).
    ³) Phillips : Lehrbuch des Kirchenrechtes, 1881 (!) § 102, etc.


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préserver de la destruction totale. Quelle liberté et quelle hardiesse n'avaient pas caractérisé la pensée religieuse des premiers scolastiques, si riche de personnalité et de vie ! Combien au contraire elle apparaît asservie et bâillonnée après Thomas d'Aquin, qui jusqu'à l'heure présente fait loi dans toutes les écoles catholiques ! ¹) Et combien cela nous touche de savoir les rudes Goths en possession de leur Bible gothique, attentifs aux paroles du Christ qu'ils essaient de saisir et dont ils s'émerveillent comme s'ils percevaient l'écho de contes très anciens, déjà presque oubliés, ou l'appel d'une voix lointaine encore, messagère d'un bel avenir qu'ils ne se peuvent figurer — puis s'agenouillant dans la maison de Dieu, simple charpente, ou dans la tente qui sert d'église ²), et priant comme prient les enfants, avec l'épanchement ingénu d'un cœur qui borne ses désirs aux objets les plus proches, et qui n'en cèle rien ! Mais maintenant, c'était fini de tout cela : la Bible ne devait plus être lue que dans la seule et unique Vulgate — donc rien que par des lettrés suffisamment bons latinistes — et, de fait, elle fut bientôt si peu connue des prêtres et des moines eux-mêmes que Charlemagne déjà dut exhorter les évêques à s'adonner plus sérieusement à l'étude de l'Écriture sainte ³); et pareillement le servi ce divin ne pouvait plus désormais être célébré que dans une langue qu'aucun laïque ne comprenait 4). Avec
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    ¹) N'oublions pas, d'autre part, que Thomas d'Aquin descendait, par sa mère, de la maison de Souabe, et qu'il se soumit de bonne heure à l'influence de la pensée et du savoir allemands (Albert le Grand) : où voit-on que le chaos édifie jamais, sans le secours des Germains, quelque chose de grand (et nul certes ne conteste que le monument intellectuel érigé par Thomas ne soit étonnamment grand et fort) ?
    ²) Voir saint Jérôme : Epist. ad. Laetam.
    ³) Döllinger : Das Kaisertum Karl's des Grossen (Akad. Vorträge III, 102).
    4) Il est intéressant, dans cet ordre d'idées, de remarquer que le pape Léon XIII, par la constitution Officiorum numerum du 25 janvier 1891, n'« a pas laissé d'aggraver sensiblement » les prescriptions de l'Index librorum prohibitorum, ainsi que le dit un catholique romain


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quelle lumineuse clarté, dès le début du XIIIme siècle, apparaît en Roger Bacon l'idée de la science pure — observation de la
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orthodoxe, le commentateur prof. Hollweck (Das kirchliche Bücherverbot, 2e éd. 1897, p. 15). Le vieil esprit germanique de liberté avait commencé de se réveiller au dix-neuvième siècle chez les catholiques croyants en France et en Allemagne; des professeurs ecclésiastiques soutenaient que l'Index n'était pas valable pour ces pays, des évêques demandaient des modifications dans un sens libéral, des laïcs (Coblence 1869) rédigeaient en commun des adresses dans lesquelles ils exprimaient le vœu que l'Index fût complètement aboli (op. cit. p. 13 et 14). Rome répondit par une aggravation du système de prohibition, sur laquelle tout laïc peut s'édifier en consultant l'ouvrage du prof. Hollweck, qui est muni de l'approbation épiscopale. En vertu de cette loi, la littérature universelle presque tout entière est interdite au croyant catholique romain, et même des auteurs comme le Dante ne lui sont permis qu'à condition qu'il les lise dans des éditions fortement expurgées et revêtues de l'approbation épiscopale. Un exemple curieux du redoublement de sévérité qu'atteste la nouvelle constitution de l'Index, c'est ce fait que désormais l'approbation épiscopale est nécessaire non seulement pour les livres qui traitent de questions théologiques, mais pour ceux aussi qui traitent de science naturelle et d'art : aucun catholique croyant n'en doit publier, aux termes des § 42 et 43, absque praevia Ordinariorum venia. Mais voici qui est encore plus digne de remarque : lire la Bible dans la langue populaire, en faisant usage d'une édition fidèle et complète, cette édition fût-elle due aux soins de catholiques, est interdit « sous peine de péché grave ! » Ne sont autorisées que les versions spécialement rédigées et pourvues d'annotations, « approuvées » par le Saint-Siège (op. cit., p. 29). Au reste, cette sollicitude ne peut viser que des esprits déjà chancelants, car l'on est si instamment mis en garde au cours de l'instruction religieuse (etc.) contre la lecture de l'Écriture Sainte, que le nombre est bien faible des catholiques laïcs qui aient simplement tenu dans la main une Bible complète : je n'en ai, quant à moi, jamais rencontré un, pendant vingt ans de résidence en pays catholique. À part cela, l'Index librorum prohibitorum trouve peu d'application ou n'en trouve pas du tout dans la vie pratique; d'un coup d'œil infaillible, Rome n'aperçoit de livre réellement dangereux pour elle que ce seul et unique livre dont se dégage en sa vérité la pure figure du Christ. Avant le Concile de Trente, c'est-à-dire à une époque où le futur « protestant » ne s'était pas encore séparé ostensiblement du futur « catholique », il en était, à vrai dire, tout autrement en Allemagne; grâce à ce précurseur de la Réforme qu'est « l'art allemand » de l'Imprimerie, la Bible « en allemand bien vulgaire » était devenue rapidement (et cela malgré l'interdiction formelle de l'Église, déjà en vigueur alors) le livre le plus

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nature, indications de méthode pour la philologie, mathématique ! Mais ses œuvres sont condamnées et détruites par Rome, lui-même est interné dans un cloître alors que ses forces atteignent leur plénitude, toute étude sérieuse de la nature est ajournée pour des siècles et, ensuite, combattue pas à pas. Qu'un Copernic et un Galilée, flambeaux de la science, fussent de bons catholiques; qu'un Krebs (Nicolas de Cusa), un Bruno, un Campanella, un Gassendi, initiateurs de notre pensée à de nouvelles représentations cosmologiques, fussent même des cardinaux, des moines et des prêtres — cela ne prouve qu'une chose : à savoir qu'il ne s'agit pas en l'espèce de différends portant sur des points de foi et de conflits proprement religieux, mais bien d'une lutte entre deux conceptions du monde ou, mieux encore, entre deux sortes de natures humaines, la germanique et l'autre, comme il apparaît d'ailleurs assez clairement dans le fait que la plupart de ces hommes furent persécutés, ou que leurs écrits furent interdits ¹). Le cardinal Nicolas de Cusa, l'homme de
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répandu dans tout le pays (Janssen : Geschichte des deutschen Volkes I, 20). Le Concile de Trente mit fin une fois pour toutes à cet état de choses par le Decretum de editione et usu sacrorum librorum. — La logique de fer de l'Église romaine mérita, comme telle, l'admiration de Kant, qui considérait l'interdiction de lire la Bible comme « la clef de voûte de l'Église romaine »  (Hasse : Letzte Aeusserungen Kant's 1804, p. 29). En même temps il se divertissait sur le compte des protestants « qui disent : étudiez l'Écriture elle-même, mais ne vous avisez pas d'y trouver rien d'autre que ce que nous y trouvons » (Reicke : Lose Blätter aus Kant's Nachlass II, 34). Ces indications ayant été rédigées une bonne dizaine d'années avant les conflits auxquels a donné lieu le « mouvement moderniste », on laisse au lecteur le soin d'accorder ce qui était d'hier avec ce qui est d'aujourd'hui. En prolongeant les lignes de part et d'autre, il n'aura pas besoin de les faire dévier pour qu'elles se joignent.
    ¹) Remarquons — car c'est un point vraiment digne de remarque — que ces philosophes d'avant-garde, ces esprits libres et libéraux qui frayent des voies à la pensée, Bruno et Campanella, sont originaires de l'extrême Sud de l'Italie où, encore aujourd'hui, suivant de sûres observations anthropologiques, le type indo-germanique d'une dolichocéphalie caractérisée se trouve proportionnellement le plus représenté sur la péninsule.

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confiance des papes, qui eut le bonheur de vivre AVANT le mouvement rétrograde déterminé par le Concile de Trente, affirma sa nature vraiment germanique en démontrant la fausseté des Décrétales dites d'Isidore, de la prétendue « donation » faite par Constantin au pape Sylvestre, etc. et en s'efforçant comme réformateur de l'Église — sans succès, il est vrai, mais sans relâche — d'obtenir ce qui plus tard devait être conquis par d'autres moyens. Il est impossible que l'homme qui dévoile des faux soit moralement identique à ceux qui en commettent. Ce n'est donc pas plus d'après les confessions que d'après les nations qu'il nous faut tracer la ligne de démarcation cherchée entre le germanisme et l'antigermanisme. Non seulement en ne saurait, avant le Concile de Trente, distinguer entre les chrétiens romains et les autres : car certes ! plus d'un grand docteur de l'Église tel qu'Origène, et maints docteurs « catholiques », étaient allés beaucoup plus loin que ne devaient aller un Martin Luther ou même un Jean Hus, dans leurs intuitions et leurs enseignements qui depuis furent tenus pour hérétiques; mais plus tard encore, et jusqu'à l'heure où j'écris, nous voyons d'éminents esprits germaniques s'imposer l'obéissance envers Rome et y persister par conviction profonde, par fidèle attachement à l'idée grandiose d'une Église universelle, tout en se montrant de très authentiques Germains; et nous voyons d'autre part l'homme en qui la révolte contre les puissances antigermaniques a trouvé son expression la plus énergique, Martin Luther, s'appuyer sur saint Augustin pour pousser les princes à l'intolérance, et nous voyons Calvin livrer aux flammes le grand médecin Michel Servet pour cause d'opinions dogmatiques, avec l'approbation du doux Mélanchton. Ainsi, même à ne prendre que tel ou tel individu, il y a chance que nous nous trompions si nous le voulons présenter, sans aucune espèce de réserve, comme modèle du Germain : car pour peu que des hommes aient été soumis en quelque mesure à l'influence antigermanique dans leur éducation, leur entourage, etc.

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— et qui ne l'a pas été au cours d'une époque qui a duré un grand millier d'années ? — il nous faut apprendre à distinguer soigneusement entre ce qui a procédé de leur nature même, pure et sincère, en bien et en mal, comme une partie intégrante et vivante de la personnalité, et ce qui, sur cette personnalité, a été greffé violemment ou violemment ligaturé.
    On peut dans un certain sens, le lecteur le voit, considérer l'histoire intellectuelle et morale de l'Europe, depuis le moment qu'y apparaissent les Germains jusqu'à ce jour, comme une lutte entre Germains et Non-Germains, entre mentalité germanique et mentalité antigermanique, comme une lutte en partie extérieure — conception du monde contre conception du monde — en partie intérieure — au sein du Germain lui-même. Mais j'anticipe sur la section suivante. Je veux, pour terminer, résumer ce qui a été exposé dans celle-ci en évoquant le type le plus achevé que je connaisse de l'Antigermain : ainsi se complétera par antithèse l'image positive que j'ai essayé de tracer.

IGNACE DE LOYOLA

    La lutte contre le germanisme s'est en quelque sorte incarnée dans un des hommes les plus extraordinaires de l'histoire. Ici comme ailleurs une seule grande personnalité s'est attestée plus efficace, par la vertu de l'exemple et par la somme de force vitale projetée dans le monde, que tous les conciles et corps constitués dans lesquels des milliers de têtes ont uni leurs lumières pour rendre des milliers d'arrêts solennels. Et il fait bon avoir devant nous notre ennemi, quand il se montre à visage découvert et quand toute sa figure commande l'estime, en sorte que ni haine ni dédain ne nous puisse troubler le jugement. Je n'imagine pas sous quel prétexte on refuserait à Ignace de Loyola l'hommage de cette estime. Il supporte les souffrances physiques en héros ¹) et son courage moral n'est pas moindre; il a une
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    ¹) Il se fit deux fois briser la jambe droite, déchirée dans une bataille, et la seconde fois quand déjà les os commençaient à se consolider, parce qu'elle était devenue plus courte que la gauche et ainsi le rendait impropre au métier des armes.

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volonté de fer; il marque en chacun de ses actes la conscience du but qu'il s'est fixé; pure de tout élément artificiel, libre de toute entrave d'érudition, sa pensée y tend inflexiblement. C'est un homme perspicace et pratique, qui ne s'achoppe pas aux détails, et qui néanmoins assure l'avenir à son influence précisément par sa promptitude à saisir les besoins du moment et à les utiliser comme bases de son activité. Avec cela, entièrement désintéressé, ennemi de toute espèce de phrases, le contraire d'un comédien; un soldat et un noble, qui se sert de la prêtrise pour ses fins plutôt qu'il ne lui appartient par sa nature. Or cet homme était un Basque ¹). Né dans la partie purement basque de l'Espagne, mais de plus, au témoignage de ses biographes, issu d'une souche basque sans mélange, il ressortissait donc à une race humaine qui non seulement n'est pas germanique,
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    ¹) Dans Les Jésuites du professeur Heinrich Boehmer, ouvrage traduit en français, préfacé et annoté par Gabriel Monod (1910), on lit, p. 17, que « H. S. Chamberlain fonde toute son appréciation de la personne comme de l'œuvre d'Ignace sur le fait qu'il était d'origine basque et non germanique.... » Le lecteur peut déjà, par ce qui précède, juger combien cette façon de présenter les choses est équitable. Il jugera plus loin s'il est vrai que, sur tel point particulier (l'influence musulmane), « son idée de race a conduit Chamberlain à l'absurde ». Touchant l'objet ici en cause — l'origine basque d'Ignace — l'annotateur français du livre de Boehmer écrit : « En fait Ignace était né dans une province basque, mais cela ne prouve pas qu'il fût de pure race basque, ou même que du sang basque coulât dans ses veines.... Nous n'avons du reste sur cette question aucun renseignement précis. » Cependant c'est Boehmer lui-même qui nous informe, dans son ouvrage intitulé : Die Bekenntnisse des Ignatius von Loyola (1902), p. 5, que les Loyola formaient ein altes baskisches Geschlecht et que la mère d'Ignace, née de Balda y de Lincona, était, elle aussi, baskisch. Si le professeur Boehmer a conçu des doutes sur l'exactitude des renseignements du dit professeur Boehmer, nous le pouvons rassurer par l'autorité de Gothein, lequel déclare également Ignace ein echtes Kind des Baskenstammes (I. v. L. und die Gegenreformation, 1895, p. 209) et renvoie pour tous détails confirmatifs sur ce point aux plus anciens biographes, notamment Nolarci (Vita del patriarca St Ignace, 1678, ch. II), dont le témoignage est d'autant plus digne de créance qu'il se double de celui de Polanco.

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mais qui ne présente aucune espèce de parenté avec aucun membre du groupe indo-européen ¹). Les Celtibères mélangés formaient en Espagne depuis l'invasion celtique un élément fondamental de la population, mais, dans certaines régions du Nord, les Basques ibériens sont restés jusqu'aujourd'hui purs de tout mélange, et Ignace (proprement Iñigo) fut, comme le marque Gothein, « un fils authentique de cette race basque énigmatique, renfermée, énergique et fantasque » ²). Soit dit en passant (pour illustrer d'un nouvel exemple l'incomparable importance de la race) il est bien remarquable que l'homme auquel nous devons imputer en majeure partie la persistance, pendant des siècles, de l'influence spécifiquement romaine et antigermanique, n'ait pas été lui-même un enfant du chaos ethnique, mais bien un homme de race nette et pure. De là la simplicité et la force qui vraiment nous émerveillent et nous attirent, quand — parmi la cohue de la Babel romaine du XVIme siècle et le tumulte de mille voix discordantes poussant des cris d'effroi au spectacle de la conscience germanique ressuscitée (la vraie Renaissance !) — nous apercevons cet homme qui, seul, à l'écart, sans bruit, parfaitement indifférent aux décisions et aux efforts d'autrui (sauf dans la mesure où ils intéressent ses visées), va son propre chemin et, sans hâte, avec une entière maîtrise de sa fougue innée, dresse le plan de campagne, fixe la tactique, exerce les troupes, en vue de l'attaque la mieux combinée et partant la plus dangereuse qui ait jamais été dirigée contre l'esprit germanique ou, pour
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    ¹) Race « anaryenne » comme on dit pour marquer l'impossibilité de l'inclure dans la famille aryenne, tant au point de vue philologique (langue agglutinante dont les affinités ne sont pas bien établies encore) qu'au point de vue anthropologique. Sur son type physique qui « est tout aussi spécial » (Deniker : op. cit. p. 409) voir notamment Collignon : La race basque (L'Anthropol. t. V, 1894), et sur les différences irréductibles du Basque avec l'Indo-Européen, Bastian : Das Beständige in den Menschenrassen, p. 110; Peschel : Völkerkunde (7e éd.) p. 539.
    ²) Voir l'avant-dernière note.


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mieux dire, contre l'esprit aryen en général. Ceux qui prétendent que c'est par hasard que l'homme de cette personnalité fut un Basque; ceux qui prétendent que c'est par hasard que ce Basque — encore qu'il eût bientôt recruté clans des nationalités diverses des collaborateurs capables et entièrement dévoués — ne fut l'intime, presque l'inséparable, que d'un seul au moment culminant de son activité, ne se concerta qu'avec lui, ne transmit que par lui sa volonté — et par hasard que cet unique fut un Juif pur sang, tardivement converti (Polanco); ceux, dis-je, qui passent devant des phénomènes de cette sorte sans y prêter attention, n'ont pas le sentiment de la majesté des faits ¹). Si l'on pénètre jusqu'en l'intimité de la vie spirituelle que vécut cet homme remarquable — et il nous en a frayé l'accès par ses EXERCITIA SPIRITUALIA, ouvrage qui joue encore un rôle capital dans la doctrine et la pédagogie des Jésuites actuels — on a l'impression d'entrer dans un monde absolument étranger. Il semble, au premier abord, que l'on respire, dans un décor demeuré chrétien, une atmosphère mahométane ²) : le matérialisme crasse
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    ¹) À noter aussi que les deux hommes qui s'attachèrent les premiers à Ignace, et qui par suite fondèrent son Ordre avec lui, n'étaient pas non plus indo-européens — François Xavier est comme Ignace un Basque authentique; Lefèvre, un authentique Savoyard, imbu des plus grossières superstitions. (J'ai déjà marqué, ch. V, sous la rubrique : « Le Syrien », 2e note, l'analogie anthropologique du Savoyard avec l'Homo syriacus).
    ²) Boehmer (Les Jésuites, p. 17) dit de l'auteur du présent ouvrage que « cet apôtre de l'idée de race considère comme digne d'un examen sérieux la théorie du français Muller, d'après laquelle l'ordre des Jésuites aurait été implanté sur le sol chrétien par des influences musulmanes ». C'est même sur ce point que « son idée de race l'a conduit à l'absurde ». En réalité l'auteur ne mentionne que dans une note Les origines de la compagnie de Jésus d'Hermann Müller, pour indiquer que les lignes qu'on vient de lire dans le texte furent écrites AVANT la publication du livre français, lequel, ajoute-t-il, « démontre qu'Ignace a étudié à fond l'organisation des confréries secrètes mahométanes et qu'en ses Exercices il s'inspire maintes fois de conceptions mahométanes » À cette démonstration de Müller, qui est venue corroborer mon opinion, mais qui ne l'a point fondée, Boehmer n'oppose aucun


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de toutes les notions — ce désir que nos narines s'emplissent de la puanteur de l'enfer, que nous nous sentions brûlés de l'ardeur de ses flammes etc., ou bien cette idée que les péchés sont des infractions à une loi « par articles », de sorte que l'on peut et que l'on doit en tenir la comptabilité suivant un certain schéma fixé, et quantité d'autres choses du même genre — nous remémore les religions sémitiques; mais l'on se montrerait fort injuste envers ces dernières si on prétendait les identifier avec le fétichisme à peine fardé de Loyola. Sa religion, à lui, a pour principe fondamental la lutte contre tout symbolisme. On l'a appelé un mystique, on a cherché à démontrer l'action d'influences mystiques sur sa pensée, alors qu'une tête ainsi faite est congénitalement incapable de concevoir même l'idée de la mystique au sens indo-européen de ce mot. Car toute mystique, de Yâjñavalkya jusqu'à Jakob Böhme, constitue une tentative de rejeter les scories de l'empirisme pour atteindre directement à une vérité première, transcendante, non susceptible de représentation empirique ¹), tandis que l'effort de Loyola tend tout entier, en parfaite opposition avec le mysticisme, à présenter tous les mystères de la religion comme des réalités concrètes, tombant sous les sens : il faut que nous les voyions, entendions, goûtions, flairions, touchions ! Ses Exercitia, loin de former une introduction à la contemplation mystique, pourvoient à l'éducation méthodique des dispositions hystériques qui existent en chacun de nous. L'élément purement sensuel de l'imagination est surexcité aux dépens de la raison, aux dépens du jugement, et poussé à son extrême capacité de production; de cette manière la nature animale
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argument. Quant à son traducteur, le prof. Gabriel Monod, il estime (Introd. p. LII) que Müller soutient « avec ingéniosité une thèse paradoxale », mais il ne s'essaye à la réfuter que sur un point d'importance relativement si faible que l'on n'y touche même pas ici (la répugnance des Jésuites à imprimer ou à mettre en vente — distinguo ! — leur Constitution).
    ¹) Voir ch. IX : « Conception du monde ».


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remporte la victoire sur la nature intellectuelle, et voilà désormais la volonté non pas brisée, comme on l'affirme généralement, mais chargée de chaînes. Dans l'homme normal, la connaissance forme contrepoids à la volonté; aussi le système de Loyola vise-t-il d'abord la connaissance, comme source de la liberté et de l'impulsion créatrice; Ignace l'exprime de façon concise dans une de ses dernières manifestations, (son dernier écrit aux Portugais) en désignant « le renoncement à la volonté propre et le reniement du jugement propre » comme « la source des vertus » ¹). De même, dans les Exercices, la première règle de l'orthodoxie est « l'annihilation de tout jugement propre » (voir les Regulae ad sentiendum vere cum ecclesia, reg. I) ²). Par là, je le répète, la volonté
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    ¹) Analysé et cité par Gothein : op. cit. p. 540.
    ²) Un Jésuite de grande autorité — celui qui a été chargé d'entreprendre pour les pays de langue allemande l'histoire de l'ordre par la mise en œuvre de ses Archives tenues à l'abri des regards indiscrets (Monod) — le P. Duhr consacre dans la 4e éd. de ses Jesuiten-Fabeln une section à la critique de mes Grundlagen. La comparaison de manières de voir opposées étant propre à stimuler et à éclairer la pensée, je recommanderais volontiers cette réponse à tous mes lecteurs, aussi chaleureusement que j'ai saisi toute occasion de renvoyer à la brochure du théologien catholique Dr Albert Ehrhard, dirigée contre mon ouvrage (Vorträge der Leogesellschaft, fascicule 14). Malheureusement je suis obligé de marquer que mon adversaire jésuite ne craint pas d'affirmer à l'occasion le contraire de la vérité, ce qui facilite évidemment sa tâche, mais ne contribue pas à accroître son influence sur les lecteurs capables d'un jugement indépendant. Comme une réfutation point par point me mènerait beaucoup trop loin, je me bornerai à deux exemples touchant des objets d'intérêt général. Le P. Duhr écrit (Jésuiten-Fabeln p. 936) à propos de ce que je viens de dire ci-dessus : « NULLE PART dans les Exercices on ne travaille à ANNIHILER le jugement propre; au contraire, on donne une série d'instructions visant à élargir notre connaissance et à former sur cette base la rectitude de notre jugement. Même dans la règle citée par Chamberlain on veut dire seulement : en METTANT DE COTÉ notre propre jugement, nous devons nous tenir prêts à obéir en tout à la vraie fiancée du Christ, à l'Église. » Or cette interprétation déjà constitue un sophisme, et bien frivole — car si je « mets de côté » mon jugement pour admettre comme valable « en tout » le jugement de l'Église, il est manifeste que je n'ai plus de juge-


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n'est pas brisée, au contraire; elle est seulement déliée de l'obligation d'obéir à son maître naturel, l'individu, mais ce qui maintenant la maîtrise, c'est la férule des Exercitia. Par cette discipline on obtient,, exactement comme chez les fakirs, mais avec bien plus de méthode et partant de succès, un état pathologique de toute l'individualité, état que des répétitions annuelles, et même plus fréquentes pour les sujets résistants, affermissent et renforcent toujours à nouveau, et dont les effets sont exactement pareils à ceux de toute autre hystérie. La médecine moderne définit les névroses par ce trait, commun à toutes, d'être « des troubles des diverses
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ment propre. Mais voici ce que nous lisons dans la traduction littérale de l'original espagnol, versio literalis ex autographo hispanico, éditée par les Jésuites eux-mêmes : Primo, deposito omni judicio proprio, debemus tenere animum paratum et promptum ad obediendum in omnibus verae sponsae Christi Domini nostri, quae est nostra sancta mater ecclesia hierarchica, quae romana est. Et dans l'autre passage invoqué ci-dessus par moi dans la Lettre de Loyola aux Portugais (§ 21) nous lisons encore : [vos ego per Christum Dominum nostrum obtestor ut....] voluntatem dico atque judicium expugnare et subjicere studeatis. Ces paroles ne sont-elles pas suffisamment explicites ? Le mot deponere, précisé par les mots expugnare et subjicere du même auteur, veut-il dire réellement « mettre de côté » ? — Le deuxième cas est encore plus patent. Je cite, dans mon chap. VIII, une phrase du Jésuite Jouvancy sur et contre le fait de s'occuper de la langue maternelle. Bernhard Duhr répond effrontément : « Jouvancy n'a jamais émis une affirmation aussi insensée. » Je le renverrais, si je supposais qu'il eût le moindre désir d'être convaincu, à la Bibliothek der katholischen Pädagogik fondée avec la collaboration de G. R. Dr L. Kellner, de l'évêque suffragant Dr Knecht., du conseiller ecclésiastique Dr Hermann Rolfus, et éditée par F. X. Kunst. Dans le tome X de cette collection : Der Jesuiten Sacchini, Juvencius und Kropf Erläuterungsschriften zur Studienordnung der Gesellschaft Jesu, traduit en allemand par J. Stier, R. Schwickerath, F. Zorell, membres de la dite société de Jésus (Fribourg en Brisgau, chez Herder, 1898) on trouve, p. 209-322, la traduction allemande de la Lern- und Lehrmethode (De ratione docendi et discendi) de Jouvancy, et on lit, p. 229 : « À cette occasion nous devons rendre attentif à un écueil, qui est particulièrement dangereux pour les jeunes professeurs, et qui consiste à lire trop d'ouvrages dans la langue maternelle, surtout d'ouvrages poétiques. Non seulement on perd par là beaucoup de temps, mais l'âme risque ainsi de faire naufrage. »

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fonctions de l'organisme, caractérisés par l'arrêt du développement SANS DÉTÉRIORATION DE LA FONCTION » ¹); aussi range-t-elle dans le nombre ces états psycho-pathologiques dont je parle, sachant fort bien que le malade ne perd pas sa volonté, mais qu'il perd complètement, dans les limites du cercle d'idées où on le contraint de se mouvoir, la LIBRE DISPOSITION de sa volonté ²). Je ne puis naturellement pénétrer ici plus avant dans l'étude d'un objet complexe au plus haut point, sur lequel les expériences de Charcot et d'autres, ainsi que la psychologie scientifique, ont fait la lumière en partie — assez du moins pour nous permettre de concevoir clairement le problème et de reconnaître quelle puissance effrayante exerce le physique sur le psychique ³); il me suffit d'avoir marqué comme premier but de Loyola l'annihilation du fondement physique de la liberté. Cette attaque directe contre le corps de l'homme, non pas du tout pour soumettre le corps à l'esprit, mais au contraire pour s'emparer de l'esprit et le dominer par l'entremise du corps, témoigne d'une mentalité en opposition flagrante avec tout ce que nous autres, Indo-Européens, avons jamais nommé religion. Car le système de Loyola n'a rien de commun avec l'ascétisme : il abhorre l'ascétisme, il interdit l'ascétisme — et, de son point de vue, avec juste raison. L'ascétisme exalte les
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    ¹) Janet : Les Névroses, p. 390.
    ²) Aussi forme-t-on, dans le groupe des névroses, cette catégorie spéciale qui a nom en allemand Zwangsneurose, et où l'idée de coercition paralysante s'ajoute à celle d' « états obsédants ». Soit aussi en français : « névrose obsessionnelle ».
    ³) Les articles du Dr Siegmund Freud : Ueber die Aetiologie der Hysterie et Die Sexualität in der Aetiologie der Neurosen (dans la revue clinique de Vienne, 1896 et 1898) comptent parmi les plus intéressants travaux synthétiques que je connaisse sur cette question. La littérature spéciale est déjà considérable, mais requiert le plus souvent des lecteurs spécialement préparés. Dans ma conviction, toute stimulation de l'activité extérieure des sens provenant d'une excitation purement interne a pour effet, même quand elle ne revêt pas la forme sexuelle, d'exacerber la vie des sens, dont le siège est dans le cerveau, et implique un engourdissement correspondant.


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facultés intellectuelles et, à son apogée, s'il est pratiqué avec une continuité de fer, assure ne pleine maîtrise de l'esprit sur les sens; ceux-ci alors peuvent continuer, par les matériaux qu'ils fournissent à l'imagination, d'alimenter la piété mystique d'une sainte Thérèse ou la métaphysique mystique d'un Chândogya. Ce sont désormais des sens asservis à la volonté, épurés et sublimés par la puissance du sentiment ou de la pensée, comme cherche à l'exprimer le génie religieux de l'Hindou dans ces mots : « De son vivant déjà celui qui sait n'a pas de corps » ¹). Tout à l'inverse, la méthode de Loyola prescrit justement, ainsi que je l'ai dit, une gymnastique de la sensualité au moyen de laquelle, ainsi qu'il l'indique lui-même comme but, la volonté et le jugement sont domestiqués. Tandis que le véritable ascétisme n'est possible qu'à un petit nombre d'élus, car il faut qu'ici le propos moral forme la base et demeure constamment le principe directeur, presque tout homme, surtout dans ses jeunes années, constitue un sujet susceptible d'être impressionné par les exercices dits « spirituels » de Loyola, lesquels ne doivent jamais durer plus de quatre semaines, et qu'il appartient d'ailleurs au maître d'abréger et de régler selon les dispositions de chaque élève. La force de suggestion d'une méthode aussi grossièrement mécanique, calculée avec un art infini en vue de fouiller et de retourner l'homme tout entier, est si grande que nul ne peut s'y soustraire tout entier. À moi aussi, mes sens frémissent, quand je me plonge dans ces Exercices; toutefois ce que j'aperçois, ce n'est pas le cœur de Jésus extrait de sa poitrine par ablation anatomique (comme si l'appareil musculaire nommé « cœur » avait quelque chose de commun avec l'amour divin !), non, j'aperçois l'Ursus spelaeus guettant avidement sa proie; et quand Loyola, parlant de la crainte de Dieu, enseigne que la « crainte enfantine » ne peut pas nous suffire, mais que nous devons trembler « de cette autre peur appelée timor
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    ¹) Çankara : Soutras du Védânta, I, 1, 4.

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servilis », angoisse épouvantée d'esclaves sans défense, alors j'entends rugir ce puissant ours des cavernes et je sens passer en moi le frisson qui agitait ces pauvres créatures humaines de l'époque diluvienne, nues, désarmées, environnées nuit et jour de dangers, quand retentissait la terrible voix ¹). Toute la conception intellectuelle de ce Basque nous ramène des milliers et des milliers d'années en arrière. Du travail culturel de l'humanité il s'est approprié certains éléments tout extérieurs afin de les employer comme matériaux, mais la croissance interne et l'affermissement de l'être humain, sa grande émancipation de la peur, ce dépouillement progressif de la tyrannie des sens (qui était jadis une condition d'existence et retardait le développement de toute autre faculté), cette accession « au plein jour de la vie » avec l'éveil de la force librement créatrice, cette tendance à des idéals que l'on ne commence pas par déguster ou flairer pour y croire, mais que l'on « fait devenir réels » parce que l'homme, grandi à ses dimensions d'être moral, le veut ainsi, cette doctrine divine qui enseigne que le royaume des cieux ne s'annonce pas par des signes extérieurs, mais qu'il gît au dedans de nous comme un trésor caché ²).... tout cela a passé sans laisser une trace dans cet homme-là. À l'écart de tous ces courants d'eau vive et sans cesse jaillissante qui vont
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    ¹) Regulae ad sentiendum cum ecclesia, nº 18. C'est un fait bien digne de remarque, eu égard à cette doctrine fondamentale d'Ignace (et de tout jésuitisme), que le Père de l'Église saint Augustin tient précisément le timor servilis pour preuve qu'un homme NE CONNAÎT PAS Dieu ! Il dit en parlant des gens de cette espèce : « ils craignent Dieu de cette crainte servile qui prouve l'absence d'amour, car l'amour parfait ne connaît pas de crainte » quoniam timent quidem Deum, sed illo timore servili, qui non est in charitate, quia perfecta charitas foras mittit timorem (De civitate Dei XXI, 24). Ce qui devrait être, sous ce rapport, une loi sacrée pour tout Germain, Goethe l'a clairement exprimé dans ses Wanderjahre (Liv. II, ch. I) : « Aucune religion qui se fonde sur la peur n'est respectée parmi nous. » Diderot observe avec beaucoup de finesse : « Il y a des gens dont il ne faut pas dire qu'ils craignent Dieu, mais bien qu'ils en ont peur » (Pensées philosophiques VIII).
    ²) Se reporter ch. III à la rubrique : « Le Christ ».


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confluer dans le grand fleuve de l'Aryanisme, ses ancêtres, depuis des temps immémoriaux, ont vécu fiers de leur individualité propre, organiquement incapables de s'assimiler jamais d'une manière intime quoi que ce soit de cette autre individualité. Et gardons-nous de croire qu'Ignace de Loyola constitue sous ce rapport un phénomène isolé ! L'Europe compte des centaines de milliers d'hommes qui, comme nous, parlent des langues indo-européennes, qui s'habillent comme nous, qui participent à notre vie, qui sont d'excellentes gens, mais qui diffèrent autant de nous, Germains, que s'ils habitaient une autre planète. Il ne s'agit pas ici d'un abîme comme celui qui, à certains égards, nous sépare des Juifs, mais par-dessus lequel plus d'une passerelle conduit d'un bord à l'autre : il s'agit d'une muraille, proprement infranchissable, qui sépare un pays d'un autre. L'exceptionnelle importance de Loyola réside dans la grandeur éminente de son caractère : c'est, grâce à elle que nous apercevons en un tel homme l'agermanisme et, par une conséquence nécessaire, l'antigermanisme en traits nets et puissants, c'est-à-dire sous une forme vraiment significative, tandis qu'ailleurs, soit médiocrité apparente des exemplaires, soit indétermination provenant d'une nature métissée, ces traits nous échappent ou défient plus ou moins notre analyse. J'ai dit : « la grandeur de son caractère », car, en fait, il ne saurait ici être question d'autre grandeur. Nous ne découvrons chez Loyola ni pensées philosophiques ni pensées artistiques, et nous ne remarquons pas davantage de force d'invention propre; ses Exercices même ont été, dans leur disposition, empruntés à des pratiques monastiques antérieures ¹) et simplement « matérialisées » par lui, et son grand principe fondamental de l'obéissance passive n'est que la transposition brutale dans le domaine spirituel, par un ancien soldat incapable de penser, d'une vertu mili-
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    ¹) Voir aussi ce que je note ci-dessus touchant l'influence islamique sur la composition des Exercitia.

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taire indispensable (faute de mieux). Dans son activité d'organisateur et d'agitateur s'atteste la ruse la plus subtile, une exacte connaissance des hommes de caractère moyen (quant aux personnalités très significatives ou originales, il les exclut de l'Ordre par principe), mais nulle part la profondeur. Pour écarter tout malentendu et prévenir toute fausse interprétation, je dois ajouter que je ne songe pas à lui imputer comme INTENTION ce qu'a produit son activité comme résultat effectif. Loyola — si du moins nous en croyons les Jésuites — n'aurait pas même créé son Ordre dans le but de combattre la Réforme; encore bien moins aura-t-il attaché au mot « Germain » une notion définie et conçu pour but de sa vie la guerre contre ce que représente ce mot. Autant vaudrait presque prétendre que cette race étrangère des Basques, chassée, traquée, persécutée toujours davantage par les Indo-Européens envahisseurs, voulut se venger de ses vainqueurs par le plus robuste de ses fils ! Dans un livre comme celui-ci, toutefois, où il ne s'agit précisément pas d'établir une chronique des faits historiques, mais plutôt de mettre en lumière ceux auxquels appartient un rôle fondamental, on aurait bien sujet de souligner la part de vérité cachée sous des affirmations de ce genre, si insoutenables soient-elles du point de vue de la chronique extérieure. Car ce n'est pas dans ce qu'il a VOULU faire, mais dans ce qu'il a DU faire que réside la grandeur de cet homme extraordinaire. Le Père Bernhard Duhr peut nous assurer du ton le plus ému ¹) que la fondation de la Société de Jésus n'a rien à voir avec la lutte contre le protestantisme : il n'en reste pas moins que son activité culmina dès le début, d'une façon si visible et avec tant de succès, dans la poursuite de ce but, entre tous, que les plus anciens biographes d'Ignace lui décernent déjà le titre d'Anti-Luther. Et qui dit Anti-Luther dit Anti-Germain — qu'il en soit conscient ou non. Quant à ce qui concerne la revanche de la race, le fait de la renais-
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    ¹) Jesuitenfabeln, 2e éd., p. 1-11.

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sance et de la multiplication de ces Anaryens, presque exterminés, mais jamais complètement refoulés dans leurs montagnes, physiquement vigoureux, mais intellectuellement subordonnés, occupe toujours l'attention sinon des phraseurs, au moins des naturalistes sérieux ¹).
    En Ignace de Loyola je présente donc au lecteur le type de l'Anti-Germain; et je crois qu'un tel spectacle nous aide à définir le Germain, en tenant compte de cette restriction nécessaire du concept auquel nous avons donné d'abord la plus large extension possible. Car une définition de cette sorte ne se conçoit pas, à mon sens, sous les espèces d'un exposé par paragraphes — nous avons vu qu'on n'arrive même pas à une formule rigoureuse pour l'homme physique — mais bien plutôt sous celles d'une représentation vive qui, une fois perçue, rend capable d'un jugement personnel. Ici plus encore que partout ailleurs, nous devons nous garder de laisser le concept se figer dans le mot ²). Des définitions d'idées dans l'ordre de la vie ne sont pas comme des définitions mathématiques; il ne suffit pas de dire : ceci est ainsi et cela est ainsi, mais il y faut encore le complément négatif : pas ainsi et pas non plus ainsi, pour que la description prenne son relief et pour que le concept se dégage du mot.

COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF

    La liberté et la fidélité : telles nous ont apparu les deux racines de l'être germanique ou, si l'on veut, les deux ailes qui le portent vers le ciel. Ce n'étaient pas là des mots vides de
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    ¹) Peut-être aurais-je dû insister ici davantage sur le fait que, dès le début, l'activité des Jésuites se concentra principalement dans l'opposition à la Réforme. Ainsi, par exemple, deux des élèves et compagnons d'Ignace, Salmeron et Lainez, surent conquérir les places prépondérantes au Concile de Trente, l'un comme orateur ouvrant les débats, l'autre comme orateur les clôturant. Il n'est pas étonnant que « la liberté d'un chrétien », sur quoi Luther avait écrit de si magnifiques paroles, ait été bâillonnée une fois pour toutes dans ce Concile. La grande Église catholique entrait déjà dans la voie qui devait la ravaler au rang de secte jésuitique.
    ²) Cf. Goethe : Geschichte der Farbenlehre, 3e partie, XVIe s., au titre « Scaliger ».


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sens, mais chacun d'eux enfermait un vaste complex de notions et d'expériences vivantes, ainsi que de faits historiques. Une pareille simplification ne se pouvait extérieurement justifier que parce que nous avions indiqué quels beaux dons formaient la base indispensable de ces qualités : santé et vigueur corporelles, grande intelligence, imagination florissante, infatigable besoin de créer. Nous avons vu, d'autre part, la liberté et la fidélité confluer en un seul courant, ce qui est le propre des forces authentiques de la nature : la fidélité spécifiquement germanique se révélant comme manifestation de la liberté à son degré le plus pur, et la préservation de la liberté attestant la fidélité du Germain à son propre être. C'est ici que luit également le sens qui s'attache, du point de vue germanique, à l'idée de DEVOIR. Goethe dit quelque part (il parle du goût artistique, mais cela est vrai en tous les domaines) : « Nous maintenir avec courage à la hauteur de nos avantages de barbares, voilà notre devoir » ¹). C'est le conseil de Shakespeare : « Sois fidèle à toi-même ! » C'est le mot d'ordre de Nelson au matin de Trafalgar : « La patrie attend que chacun fasse son devoir ! » Son devoir ? La fidélité de chacun envers soi-même, la préservation de ses avantages de barbares — en d'autres termes (comme nous l'apprend Montesquieu) de la liberté qui lui est innée.
    À ce spectacle nous avons opposé celui d'un homme qui proclame pour loi suprême l'annihilation de la liberté — liberté de vouloir, liberté de penser, liberté de créer — et qui remplace par l'obéissance la fidélité (laquelle sans liberté perdrait tout sens). Pour Loyola — il le dit en propres termes dans les Constitutions qui régissent son Ordre — cette obéissance requiert des hommes se comportant « comme s'il étaient un CADAVRE qui se laisse tourner de n'importe quel côté et traiter de n'importe quelle manière, ou comme le bâton d'un vieillard, qui, partout et toujours, sert à n'im-
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    ¹) Dans ses remarques sur Le neveu de Rameau.

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porte quel offIce que lui veuille assigner celui qui le manie » ¹). Il serait vraiment impossible de formuler avec plus de précision qu'en ces mots l'antithèse exacte de toute la façon aryenne de penser et de sentir : d'un côté la joie de créer, radieuse, exubérante, téméraire, des hommes qui saisissent sans peur la main droite du Dieu qu'ils prient ²); de l'autre un « cadavre » auquel on a inculqué comme première règle « l'annihilation du jugement propre », et pour lequel « la crainte servile et frémissante » constitue le fondement de toute religion.

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PERSPECTIVE D'AVENIR

    J'éprouve parfois quelque regret que le bon goût interdise de moraliser dans un livre comme celui-ci. Car lorsqu'on a regardé entrer dans l'histoire ces « Barbares » magnifiques en la fraîcheur de leur jeunesse, en la plénitude de leur liberté, aptes encore aux plus hautes tâches; lorsqu'on a observé comment eux, les vainqueurs, eux, les véritables hommes « nés libres » dont parle Aristote, mêlent leur sang pur au sang impur des hommes « nés esclaves »; lorsqu'on les a vus obligés de se mettre à l'école chez les indignes épigones des grandes générations, obligés de se frayer, au prix de peines indicibles, une voie qui les conduise de cette nuit du chaos vers un jour nouveau — il faut reconnaître en outre que, dès lors, aux anciens ennemis et aux anciens périls s'en ajoutèrent d'autres heure après heure; que ces autres, comme les premiers, furent accueillis à bras ouverts par les Germains; que les dits Germains fermèrent l'oreille aux voix qui les avertissaient, ou se rirent des avertissements; qu'enfin, tandis que chaque ennemi de notre race poursuit ses desseins avec une parfaite conscience et une parfaite adresse, nous sommes encore et toujours de grands Barbares sans
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    ¹) perinde ac si cadaver essent, quod quoquoversus ferri, et quacumque ratione tractare se sinit : vel similiter atque senis baculus, qui ubicumque et quacumque in re velit eo uti, qui cum manu tenet, ei inservit.
    ²) Oldenberg : Die Religion des Veda, p. 310, déjà cité ch. III.


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malice, tendant toutes nos facultés vers des idéals terrestres ou célestes — acquisition de richesses, découvertes, inventions, fabrication de bière ou de champagne, art et métaphysique, amour, que sais-je ! mais avec, chaque fois, une pointe dans l'impossible, dans l'éternellement inachevable, dans l'au delà, sans quoi nous eussions préféré rester couchés sur nos peaux d'ours.... À considérer, dis-je, comment nous allons notre chemin sans armes, sans moyens de défense, sans conscience même d'un danger quelconque, errant tout le temps comme à plaisir, toujours prêts à exalter ce qui est étranger, à dénigrer ce qui nous est propre, les plus savants de tous les hommes, et pourtant ignorant comme pas un le monde qui nous entoure immédiatement, faisant les plus grandes découvertes et frappés néanmoins de cécité chronique — oui, qui ne se sentirait à ce spectacle en veine de moraliser et de jeter à toute la race ce cri d'Ulrich de Hutten à sa patrie : « Ô Allemagne volontairement malheureuse, toi qui avec des yeux pour voir ne vois pas, toi qui avec une intelligence pour comprendre ne comprends pas ! » Mais je n'en ferai rien. D'abord parce que je ne me crois pas qualifié pour cet office; et puis aussi, je l'avoue, parce que la superbe insouciance germanique est un trait si caractéristique que j'en regretterais trop l'absence s'il manquait au tableau. Le Germain n'est pas pessimiste comme l'Hindou, et le sens critique n'est pas ce qui le distingue; comparé aux autres Aryens et pris en général, il pense, à proprement parler, peu; ses dons le prédisposent à l'action et au sentiment. Appeler les Allemands un « peuple de penseurs » est une amère plaisanterie; un peuple de soldats et de marchands serait en tous cas plus juste, de même un peuple de savants et d'artistes — mais de penseurs ? non ! ces derniers sont fort clairsemés ¹). Aussi Luther qualifie-t-il sommairement les Allemands de « gens aveugles ». Les autres Germains ne le sont pas beaucoup moins : voir,
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    ¹) Herder dit (Journal, 1769, vers la fin) : « Les Allemands pensent beaucoup et ne pensent rien. »

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cela suppose la pensée analytique, et celle-ci à son tour exige une aptitude spéciale, du temps, de l'exercice. Le Germain a autre chose à faire. Il est loin d'en avoir fini avec son « avènement dans l'histoire universelle ». Il faut d'abord qu'il prenne possession de la terre entière, qu'il scrute la nature en tous sens et qu'il s'en asservisse les forces; il faut d'abord qu'il porte à un degré de perfection insoupçonné, dans toutes les directions, les moyens d'expression de l'art, et qu'il amasse comme matériaux un immense savoir historique : cela fait, peut-être trouvera-t-il le temps de se demander ce qui se passe autour de lui et qui le touche immédiatement. Jusqu'alors il continuera de cheminer au bord de l'abîme avec la même placidité que sur une prairie émaillée de fleurs. Et nul n'y changera rien, parce que cette insouciance fait partie, je le répète, du caractère du Germain. Les Grecs et les Romains n'étaient pas sans lui ressembler sous ce rapport. Les uns vivaient absorbés dans la poésie et la pensée, les autres dans leur labeur de conquérants infatigables, sans que jamais (comme les Juifs) ils parvinssent à réfléchir sur eux-mêmes, sans même qu'ils remarquassent comment le cours des événements les extirpait de la surface de la terre. On ne les vit pas, comme d'autres peuples, tomber morts : mais ils descendirent lentement dans l'Hadès, jusqu'à la fin pleins de vie, jusqu'à la fin pleins de force, assurés de la victoire et fiers ¹).
    Et ainsi, modeste historien qui n'ai ni le pouvoir d'agir sur le cours des événements, ni le don de discerner clairement l'avenir, je me dois contenter d'avoir servi seulement aux fins de ce livre en m'efforçant de faire le départ du germanisme et du non-germanisme. On ne contestera guère que le Germain ait été et soit encore une des plus grandes puissances, peut-être la plus grande dans l'histoire de
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    ¹) On pense ici à ce que Goethe appelait « de tous les symboles le plus grandiose à jamais » — un soleil déclinant sur la mer, avec cette légende : « même en son déclin il demeure le même » (Unterhaltungen mit dem Kanzler von Müller, 24 mars 1824).

726 LES HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

l'humanité; mais il était nécessaire pour l'intelligence du présent de déterminer avec précision quelle sorte d'homme a des titres à la qualification de Germain, quelle sorte d'homme n'en a pas. Au dix-neuvième siècle comme durant tous les siècles antérieurs de notre ère, mais — cela va sans dire — dans un groupement très différent et avec une répartition sans cesse changeante des forces relatives, ces trois héritiers du passé se trouvent encore confrontés en Europe : le chaos des métis provenant, du premier empire romain (dont la germanisation va rétrogradant) — les Juifs — enfin les Germains (dont l'abâtardissement par mixtion avec ces métis et avec des restes de races anaryennes va s'accentuant). Nul verbiage humanitaire ne saurait supprimer le fait que cet état de choses implique une lutte, et que cette lutte est de toutes les heures. Là où elle ne se livre pas à coups de canon, elle se poursuit sans bruit au cœur de la société, par des mariages, par la diminution des distances qui favorise les croisements, par l'opposition des forces de résistance et de persistance inégales que présentent les types humains différents, par le déplacement des fortunes, par l'entrée en scène de nouvelles influences et la disparition d'anciens facteurs, etc., etc. Et c'est précisément dans cette lutte muette, plus encore que dans la lutte retentissante des champs de bataille ou de l'arène politique, que se joue la vie ou la mort de notre race.

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Dernière mise à jour : 16 mars 2008