Here
under follows the transcription of chapter 6 of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
627
CHAPITRE VI
L'AVÈNEMENT DES
GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE
—————
Mon devoir est mon Dieu suprême.
Frédéric le Grand.
(Lettre à Voltaire, 12 juin 1740).
628
(Page vide)
629
LE CONCEPT DE
« GERMAIN »
L'avènement du Juif dans l'histoire de
l'Europe
avait signifié, comme l'observe Herder,
l'entrée en scène d'un élément
« étranger » — étranger à cela que
l'Europe avait déjà produit
jusqu'alors, étranger à cela qu'elle était
appelée à produire encore; c'est l'inverse qui a lieu
avec le Germain. Ce Barbare dont le plus grand plaisir consiste
à se jeter tout nu dans la mêlée des combats, ce
sauvage qui surgit soudain des forêts et des marécages
pour se répandre comme une épouvante sur le monde
civilisé qu'il conquiert à la seule force du poing, n'en
est pas moins l'héritier légitime de l'Hellène et
du Romain, sang de leur sang, esprit de leur esprit. Ce qu'il
arrache à des mains étrangères, c'est,
encore qu'il l'ignore, son bien propre. Sans lui, les jours de
l'Indo-Européen étaient comptés. Par le meurtre et
par le guet-apens, l'esclave d'Asie et d'Afrique s'était
glissé jusqu'au trône de l'empire romain, cependant que le
bâtard syriaque s'emparait de l'édifice des lois et que le
Juif rivalisait avec l'Égyptien dans l'effort d'exploiter la
Bibliothèque d'Alexandrie pour ses fins particulières :
celui-là, en prétendant à accommoder la
philosophie grecque à la loi mosaïque; celui-ci, en
s'obstinant à ensevelir dans les pyramides somptueuses de sa
systématique la science à peine éclose et
déjà vivace de la nature, embaumée par ses soins
pour des siècles. Bientôt aussi le Mongol allait fouler
de son pied brutal, et tout dégouttant de sang, ces nobles
fleurs de l'antique aryanisme : la pensée hindoue, la
poésie hindoue; et le Bédouin, saisi de la folie des
déserts, devait réduire en cendres et stériliser
à jamais ce jardin d'Éden où s'était
épanouie durant des
630 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
millénaires, sous
l'inspiration du génie iranien, toute
la symbolique du monde. Depuis longtemps déjà il n'y
avait plus d'art — quelques formules conventionnelles en tenaient lieu
pour les riches; pour les pauvres, les jeux du cirque — et par suite,
selon le mot de Schiller que j'ai rappelé au commencement du
premier chapitre, il n'y avait plus d'hommes, à proprement
parler, mais seulement des créatures. Certes il était
urgent qu'un sauveur parût.
À vrai dire il ne parut pas, sur le
théâtre de l'histoire
universelle, dans le personnage qu'eût imaginé, si on
l'avait consultée, la raison qui combine et construit de toutes
pièces : il ne dressa pas l'image d'un ange sauveur, il ne
surgit pas comme l'astre dispensateur d'une nouvelle aurore pour
l'humanité. Et néanmoins, maintenant qu'il nous suffit
d'un regard rétrospectif sur les siècles pour
acquérir la sagesse à peu de frais, nous ne saurions
regretter qu'une chose : c'est que le Germain n'ait pas
procédé, partout où atteignait son bras vainqueur,
à une extermination plus radicale et que, dès lors, la
« latinisation » — c'est-à-dire en fait la mixtion
avec le chaos ethnique — ait peu à peu soustrait derechef de
vastes domaines à la seule influence capable de les
régénérer, influence du sang pur et de la force
juvénile, ainsi qu'à la domination des mieux
doués. En tous cas il faut une honteuse paresse d'esprit ou un
effronté parti pris de mensonge pour méconnaître
que l'avènement des Germains dans l'histoire universelle fut le
salut de l'humanité agonisante, ainsi arrachée aux
griffes de l'Éternelle Bestialité, et qu'à ce
résultat général tous les efforts particuliers
concoururent.
Si j'emploie ici le mot de « Germain »,
c'est — ainsi qu'il
a été dit plusieurs fois, notamment au début de
cette section sur les Héritiers — par un désir de
simplification; mais du moins la simplification me permet-elle en ce
cas d'exprimer une vérité qui autrement resterait
voilée. Sans doute le concept de « Germain »
paraît au premier abord quelque peu élastique, et,
dès lors, difficilement admissible, soit qu'on en
631 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
étende, soit qu'on en
restreigne l'acception, pour cette raison
entre autres que la conscience d'un « germanisme »
spécifique est, à vrai dire, une
acquisition tardive, tardive du moins chez nous, Germains. Il n'y a
jamais eu un peuple qui, de lui-même, se soit intitulé
« germanique », et jamais, non plus — depuis l'heure qu'ils
parurent sur la scène du monde jusqu'à l'heure où
j'écris — la totalité des Germains ne s'est
opposée
en bloc et d'un commun accord aux Non-Germains : de temps
immémorial, au contraire, ils se querellent et se
déchirent entre eux, plus ardents contre leur propre sang
que contre l'étranger. À l'époque du Christ,
Inguiomer
trahit au profit des Marcomans son plus proche parent, le grand
Arminius, empêchant ainsi les peuples du Nord de former un groupe
homogène et de marcher en masse sur le Romain pour
l'anéantir. Tibère résumait déjà
dans cette recommandation la politique qu'il jugeait la plus sûre
à l'égard des Germains : « Abandonnez-les à
leurs dissensions intestines. » Toutes les grandes guerres des
époques suivantes — les Croisades exceptées — furent des
guerres entre Germains ou du moins entre princes germaniques; et le
dix-neuvième siècle, considéré en ses
lignes principales, nous offre le même spectacle.
L'étranger, en revanche, avait immédiatement reconnu
l'homogénéité de cette forte souche : pour en
désigner d'un mot la puissante ramure aux subdivisions
innombrables — spécifiées par cette infinité de
termes qui font pâlir le souvenir de la Tour de Babel : Cattes,
Chauques, Chérusques, Gambrives, Suèves, Vandales,
Lygiens, Langobards, Saxons, Frisons, Hermundures, etc. — il avait
créé le concept global de « Germains », qui
ramène à l'unité le divers, et cela
précisément parce qu'il avait aperçu du premier
coup d'œil la commune appartenance de ces variétés
multiples d'un seul et même type. Tacite remarque, après
avoir énuméré des noms à perdre haleine :
« Chez tous ces hommes la structure du corps est pareille »
et pose ainsi la vraie base empirique sur laquelle va se fonder ce
jugement intuitif également vrai : « Je me range à
l'opinion de ceux qui estiment que les différents
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HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
groupes de Germains, purs de
tout croisement avec des races
étrangères, ont formé de tout temps un peuple
à part, sans mélange, et qui ne ressemble qu'à
lui-même » (Mœurs des
Germains, 4). Tant il est vrai que
le spectateur éloigné, dont le regard n'est pas retenu ou
ébloui par les détails, discerne parfois plus clairement
l'essentiel enchaînement des phénomènes que celui
qui les observe de tout près et qui se trouve directement
intéressé dans leur explication !
Aujourd'hui, toutefois, ce n'est pas seulement la
multiplicité
des détails aperçus qui nous empêche d'employer le
mot de « Germains » au sens où le prend Tacite,
simplement topographique et phylogénétique. En effet, ces
« différents groupes de Germains » dans lesquels
Tacite ne voit qu'un seul peuple non mélangé et
relativement homogène, ont dès lors, comme jadis les
Hellènes, opéré entre eux des échanges de
sang dans toutes les proportions imaginables; d'ailleurs, il n'y en a
qu'une fraction qui soit demeurée « pure de tout
croisement avec des races étrangères »; à
quoi sont venus s'ajouter, par le fait des grandes migrations, les
influences proprement culturelles résultant de la situation
géographique, des conditions climatiques, du degré de
développement du plus proche voisin, etc. Il n'en fallait certes
pas davantage pour que l'unité se scindât et fît
place à une considérable diversité. Mais la
question apparaît beaucoup plus complexe encore, si nous
complétons les renseignements que nous fournit l'histoire
politique par des enquêtas comparatives plus approfondies dans
les domaines de l'ethnopsychologie, de la philosophie, de l'histoire de
l'art, et si, d'autre part, nous faisons entrer en ligne de compte les
résultats acquis à la préhistoire et à
l'anthropologie par les recherches des cinquante dernières
années. Nous nous convaincrons alors que nous pouvons et devons
donner à ce concept : les « Germains », un sens plus
ÉTENDU que ne lui donne Tacite; mais, en
revanche, nous
apercevrons la nécessité d'y apporter des RESTRICTIONS
auxquelles Tacite ne pouvait songer en l'état plus imparfait du
savoir à son épo-
633 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
que. Pour comprendre notre
histoire passée et présente,
nous devons prendre modèle sur Tacite et, comme lui, nous livrer
à un travail de synthèse et d'élimination, mais
sur la base plus large de notre science moderne. Ce n'est qu'en fixant
exactement une conception nouvelle du « germanisme » que
nous
conférerons une valeur pratique à nos remarques sur
l'avènement des Germains dans l'histoire universelle. Mon but,
dans le présent chapitre, est d'énoncer aussi
brièvement que possible cette sorte de définition
descriptive. Jusqu'où va la parenté de race? Où
rencontrons-nous « ceux qui font partie des amis » (comme
l'entend le sanscrit par le mot Arya)
? Où commence ce qui nous
est étranger et ce que (comme dit Goethe) « nous ne devons
pas tolérer » ?
—————
EXTENSION DU CONCEPT
Je disais que le concept de « Germain »
devait revêtir une acception à la fois plus étendue
et
plus restreinte que celle qu'il prend dans Tacite.
La nécessité de cette extension, comme de cette
restriction, nous est imposée par des considérations tant
historiques qu'anthropologiques.
Le concept s'élargit si l'on constate que le
« Germain
» de Tacite ne se peut distinguer nettement, au point de vue
physique ou intellectuel, soit de son précurseur dans
l'histoire universelle, le « Celte », soit de son
successeur que nous avons accoutumé d'inclure, avec plus
d'audace encore, dans cet autre concept: le « Slave ». Il
n'est pas un naturaliste qui hésitât à
considérer ces trois races, d'après leurs
caractéristiques physiques, comme des variétés
d'un type commun. Les Gaulois qui, l'an 389 avant Jésus-Christ,
prirent Rome, répondent exactement, si l'on en juge par les
descriptions contemporaines, à la peinture que nous donne Tacite
des Germains : « des yeux bleus rayonnants, des cheveux roux, une
haute stature »; et, d'autre part, les ossements exhumés
des sépultures qui remontent aux temps les plus reculés
de l'époque héroïque slave ont
démontré, à l'étonnement du monde savant,
que les Slaves de la migration des
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HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
peuples étaient des
dolichocéphales aussi
prononcés, et d'une taille aussi élevée, que les
anciens Germains et que les plus purs d'entre les Germains actuels
¹).
En outre, les recherches de Virchow sur la couleur des cheveux et des
yeux ont établi que les Slaves étaient originairement
(comme ils le sont encore dans certaines contrées) aussi blonds
que les Germains. Ainsi, tout à fait indépendamment des
théories et hypothèses qui ont conduit à la notion
générale d'un type indo-européen, il semble que,
loin de restreindre davantage ce concept du Germain comme nous l'avons
fait depuis Tacite pour des raisons purement linguistiques, nous ayons
au contraire sujet de l'élargir considérablement ²).
LE CELTO-GERMAIN
Voyons d'abord le Celte.
Sous l'influence trop exclusive de
considérations
philologiques — parce que les langues celtiques sont censées
présenter plus d'affinité avec les langues italiques et
grecques
—————
¹) Pour un exposé
général, voir Ranke : Der
Mensch 2e éd., II, 297. On ne
saurait soutenir qu'il
s'agisse uniquement en l'espèce de Varègues normands, car
les mensurations ont porté sur des matériaux provenant
des lieux les plus divers, et pas seulement de Russie, mais aussi
d'Allemagne.
²) Voilà pourquoi certains
anthropologues emploient le
concept
Homo europaeus (ch. V, sous la
rubrique « Le Syrien
»)
dans un sens beaucoup plus précis que n'eût fait
Linné; mais une nomenclature de cette sorte est beaucoup trop
abstraite pour l'historien, aussi n'en a-t-il guère tenu compte
jusqu'ici. Pour se faire entendre du grand public, il faut utiliser la
terminologie courante et l'adapter aux besoins nouveaux. C'est ce qui a
lieu si l'on donne à la notion du « Germain » une
extension comme celle que j'espère justifier pas à pas
tout le long du présent ouvrage : par là seulement
s'éclaire l'histoire des deux derniers millénaires et,
en particulier, du dix-neuvième siècle. — On peut tenir
aujourd'hui pour entièrement acquis à la
préhistoire et à l'anthropologie ce fait que les Celtes,
les Slaves et les Germains descendent d'une race unique, ayant atteint
des conditions de pureté suffisantes pour constituer un type
humain déterminé (cf., parmi les exposés
récents, celui du Dr G. Beck : Der
Urmensch, Bâle 1899,
p. 46 et suiv.). À cela s'ajoute la pénétration
réciproque, historiquement démontrée, de ces
divers groupes. Ainsi d'Arbois de Jubainville écrit dans son
ouvrage sur Les Celtes (1904)
: « Il y a probablement en
Allemagne plus de sang gaulois qu'en France. »
635 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
qu'avec les langues
germaniques — nous nous sommes accoutumés
à ne pas tenir compte du facteur physique, si décisif, ni
du facteur moral, plus décisif encore ¹). Nous assimilons
le Celte
au Gréco-Italien, alors qu'il n'est manifestement que leur
parent éloigné, et qu'il s'atteste par contre intimement
congénère du Germain. Admettons que le Gaulois tout
à fait romanisé se soit distingué
profondément de son vainqueur, le Burgonde ou le Franc; il n'en
est pas moins vrai que ce Gaulois primitif qui conquiert Rome, ou
même ce Gaulois postérieur fixé depuis des
siècles dans l'Italie du Nord, et que Florus nous peint encore
sous les traits d'un « surhomme » (corpora
plus quam humana erant II, 4), fait paraître la
ressemblance physique du Germain; mais non pas
seulement physique : son humeur voyageuse, son amour de la guerre, qui
le conduira (comme plus tard le Goth) jusqu'en Asie au service de
n'importe quel maître lui offrant l'occasion de se battre, sa
prédilection aussi pour le chant.... ce sont là des
traits essentiels de cette même parenté, tandis qu'on
serait embarrassé de marquer des points de contact avec les
peuples italo-grecs. C'est en compagnie de Celtes, c'est sous la
conduite de Celtes, que les Germains — au sens étroit où
Tacite prend ce mot — entrent dans l'histoire universelle ²);
leur nom
même — ce mot : « Germain » — est celtique ³).
Aujourd'hui encore,
—————
¹) Schleicher, par exemple, dans son arbre
généalogique
fameux et partout réédité des langues
indo-germaniques (cf. Die deutsche
Sprache 1861, p. 82) réunit
les « langues italo-celtiques » en un groupe qui se serait
séparé déjà en des temps immémoriaux
de la « langue-souche nord-européenne. » Même
des
conceptions aussi divergentes que la « théorie des ondes
» de Johannes Schmidt continuent à représenter le
Celte comme étant, de tous les Indo-Européens, le plus
éloigné du Germain.
²) Lors de l'expédition des Cimbres et
des Teutons, en 114
avant
J.-C.
³) Du moins suivant les étymologies
proposées par
divers
celtisants, qui se sont avisés que les Romains avaient connu ce
nom : « Germains », par les Gaulois, et que ceux-ci
l'appliquaient
à des peuplades
636 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
dans le Nord-Ouest de
l'Écosse, dans le Pays de Galles, etc., nous les
rencontrons, ces hommes de haute stature, aux yeux bleus, aux cheveux
roux : ne sont-ils pas plus pareils à des Teutons qu'à
des méridionaux ? Ne voyons-nous pas, aujourd'hui encore, les
Bretons rivaliser avec les anciens Normands par leur folle audace de
marins ? Mais si nous voulons savoir comment, dans bien des cas,
s'« effémina » ce sauvage tempérament
celto-germanique une fois en contact avec la civilisation romaine, ne
consultons nul autre que Jules
César
: il nous en instruit dans le premier paragraphe du premier livre de la
Guerre des Gaules ¹).
—————
qui ne se
désignaient pas elles-mêmes ainsi. De là
l'abandon — jusqu'à nouvel avis — des dérivations
remontant soit au latin germanus,
« frère » (cf. germen,
«
rejeton »), soit à l'allemand Wehr, « défense
», ou Heer, «
armée », et Mann,
« homme ». Mahn
suggère une racine gair
ou ger (irlandais, cymry)
signifiant
« voisin », et man,
« peuple » (cf. le cymry maon
et l'ex.
des Gaulois Cenomani); Grimm
opine pour gairm, «
appel », gairmwyn,
« appeler », allusion possible au retentissant bardit dont
les Germains
décuplaient l'effet en employant leurs boucliers comme
porte-voix pour terrifier les Gaulois (Tacite : Germania, 3, 4),
lesquels d'ailleurs avaient aussi leurs cris de guerre, et même
très spécialisés (César : De bello gallico VIII, 20), qu'ils
se plaisaient à répercuter par des
sonneries de buccins (Polybe II, 29); enfin Zeuss rattache la racine
celtique ger au slave gora (cf. le sanscrit giri) comportant le sens
de « montagne », et il croit qu'elle fournit d'abord une
dénomination pour les habitants des Ardennes. — On remarque,
d'autre part, que les noms Γαλάται et Κελτοί sont employés
indifféremment pour désigner Germains et Gaulois par
divers écrivains anciens, par exemple Dion Cassius, dans le
récit des événements antérieurs au 1er
siècle. Cf. Dottin : Manuel
pour servir à l'étude
de l'antiquité celtique, 1906, p. 12 et p.
242.
¹) Touchant l'identité physique des Celtes et des Germains,
le
professeur Gabriel de Mortillet à réuni des
matériaux si complets, tant sous forme de documents
anthropologiques que de témoignages empruntés aux
anciens écrivains romains, qu'il suffit de renvoyer à sa
Formation de la nation
française (1897), notamment p. 114 et sq.
Voici sa conclusion : « La caractéristique des deux
groupes est
donc exactement la même et s'applique aussi bien au groupe qui
a reçu le nom de Gaulois qu'au groupe qui, depuis les invasions
des Cimbres, a pris celui de Germains. » — Sur la synonymie des
deux
termes « Gaulois » et « Celte », voir le
même ouvrage p. 92.
637 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
Il existe
entre Celtes et Germains une parenté plus frappante
encore, et qui fournit à l'appui de ma thèse un argument
plus décisif : c'est celle des tendances profondes de l'esprit,
celle des beaux traits dans lesquels s'empreint l'individualité.
L'histoire nous en offre de lumineux exemples; j'en choisis un qui
éclaire tout de suite le fond des choses. Croit-on que ce soit
un simple hasard si Paul adresse aux Galates son
épître sur la rédemption par la FOI,
sur
l'évangile de la LIBERTÉ (qu'il oppose au
« joug de
servitude » de la loi mosaïque), sur cette sorte de religion
dont l'importance réside non dans les œuvres, mais dans la
NOUVELLE NAISSANCE, dans le fait d' « être
une nouvelle
créature ».... croit-on, dis-je, que ce soit un simple
hasard si l'apôtre adresse à des « Gallo-Grecs
» d'Asie Mineure, qui sont restés des Celtes presque purs,
cet écrit dans lequel il semble qu'un Martin Luther parle
à des Allemands, comme eux faciles à abuser, mais
doués comme eux du sens des mystères ? ¹) Quant
à
moi, je ne crois pas qu'il y ait place pour le hasard en de pareilles
matières; je le crois d'autant moins ici qu'il m'est aisé
de constater quel langage différent emploie le même homme,
et par quels interminables détours il chemine, dès qu'il
se propose de rendre intelligibles ces mêmes
vérités à une communauté de Juifs ou
d'enfants du chaos ethnique, ainsi qu'il le fait dans l'Épître
aux Romains. Mais d'ailleurs notre jugement ne se fonde pas
seulement
sur une base hypothétique, pas seulement sur l'affinité
entre les anciennes religions mythiques des Celtes et des Germains;
cette affinité, nous l'observons dans leurs aptitudes
intellectuelles en général, sans cesse attestées
par l'histoire de la culture européenne, là du moins
où le Celte conserve la pureté de son sang. Ainsi, par
exemple, on voit surgir des parties de l'Irlande authentiquement
celtiques, durant
—————
¹) Mommsen appelle la Galatie « un îlot celtique parmi
l'océan des peuples orientaux » et marque que le celtique
s'y conserva pendant des siècles comme langue parlée
(Römische Geschichte, 3e
éd. V, 311 et suiv.)
638 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
les cinq cents ans qui
séparent Scot Erigène de Duns Scot
(deux Celtes), toute une série de théologiens
doués de capacités philosophiques remarquables, et que
leur tournure d'esprit indépendante, leur audacieux instinct
d'investigation, exposent aux persécutions de l'Église.
C'est au
cœur de la Bretagne que naît Pierre Abélard, un
réel initiateur, qui fraie à la conscience des voies
nouvelles; mais faisons-y bien attention : ce qui le
caractérise, lui comme eux, ce n'est pas seulement l'autonomie
de sa pensée et le besoin ardent de cette liberté, c'est
encore et surtout le sérieux vraiment sacré de sa vie —
et voilà un trait essentiellement « germanique ».
Pas plus que le marin breton de nos jours, ces anciens
représentants de l'esprit celtique, si exubérants de
force, ne sont uniquement des hommes libres ni uniquement des hommes
pieux, mais ils sont tout ensemble pieux ET libres — et
voilà
par où s'exprime en eux le « germanisme »
spécifique, tel que nous l'observons de Charlemagne et du roi
Alfred à Cromwell et à la reine Louise, des hardis
troubadours antiromains et des Minnesänger si indépendants
en politique jusqu'à Schiller et à Wagner. Et quand, par
exemple, nous entendons Abélard protester contre le trafic des
indulgences au nom d'une profonde conviction religieuse (Theologia
christiana), déclarer en même temps qu'il place les
Grecs
au-dessus des Juifs sous tous les rapports, que la morale de leurs
philosophes est supérieure au légalisme hébreu,
que la conception platonicienne du monde est plus haute que la
conception mosaïque; mais surtout — car il s'élève
à cette intuition (Dialogus
inter philosophum, Judaeum et
Christianum) — quand il indique que la pensée religieuse
manque
de base tant que l'on n'admet pas l'idéalité
transcendantale de la notion de l'espace, faisant ainsi dépendre
la confrontation directe de l'homme avec Dieu non point de son
entrée dans un ciel empirique, mais de sa conversion
intérieure.... ce sont là, certes ! autant d'indices
d'une
intelligence conformée selon le type indo-européen, par
opposition au type sémitique ou au type bas-romain, mais ce
639 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
sont en particulier les
témoignages d'une individualité
qui trahit dans chaque pli de la pensée sa marque
spécifiquement GERMANIQUE. Je dis germanique, je
ne dis pas «
allemande », pas plus que je ne parle d'un homme vivant
aujourd'hui — où le
processus de différenciation a fini par former des
caractères nationaux extérieurement très distincts
— mais d'un homme mort depuis bientôt mille ans; et je soutiens
que ce Breton aurait fort bien pu, quant à la direction
générale de sa pensée et de ses sentiments,
naître au cœur de la Germanie. Celte typique par le génie
sombre et passionné qui l'habite, nouveau Tristan dans sa vie
amoureuse, il n'en est pas moins de la chair et du sang dont est fait
le Teuton; c'est un Germain. Aussi Germain que cette population
réputée « kerndeutsch
» de la Souabe et de
la Forêt Noire, de la patrie de Schiller, de Mozart, de beaucoup
des plus grands « Allemands », qui doit sans aucun doute
son caractère particulier et son exceptionnelle aptitude pour la
poésie à un fort appoint de sang celtique ¹). Ce
même
esprit d'Abélard, nous le voyons à l'œuvre et nous le
reconnaissons partout où existèrent, au témoignage
de la science, des Celtes en grand nombre : ainsi dans la patrie des
malheureux Albigeois, au midi de la France; et partout où l'on
en trouve encore : ainsi dans le Pays de Galles, patrie du
méthodisme. Et ne le reconnaissons-nous pas aussi dans la
Bretagne, encore qu'on la prétende congénitalement
catholique ? C'est que ces mots : catholicisme, protestantisme, ne sont
d'abord que des mots; le sentiment religieux des Bretons est de bon
aloi, mais, à vrai dire, d'une nuance plus « païenne
» que chrétienne; une très archaïque religion
populaire subsiste ici sous le masque assumé du catholicisme. En
outre, l'indéracinable fidélité de ce peuple au
roi (ou au fantôme du roi) n'est-elle pas un trait aussi
communément germanique que la fidélité au drapeau
et l'humeur belliqueuse des Irlandais,
—————
¹) Wilhelm Henke: Der Typus des
germanischen
Menschen (1895). De
même Treitschke: Politik
I, 279.
640 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
qui, ennemis politiques de
l'Angleterre, constituent volontairement les trois
quarts de son armée et meurent dans des pays lointains pour son
roi étranger, qu'ils combattent chez eux ?
Mais c'est dans la POÉSIE
que, sans contredit, les Celtes et les
Germains (au sens étroit de ce mot) manifestent le plus
éloquemment leur parenté. Dès le début, les
poésies franque, allemande et anglaise mêlent intimement
dans leur trame des motifs empruntés à la poésie
celtique, non certes qu'elles ne possèdent une inspiration
propre ! mais ces thèmes celtiques qu'elles accueillent, parce
qu'immémorialement congénères, apparaissent
revêtus d'une certaine teinte étrangère, d'un sens
désormais mystérieux parce qu'à demi
oublié, qui leur confère un charme d'autant plus
attirant, une saveur d'autant plus exquise. La poésie celtique
est d'une profondeur incomparable, elle est d'une inépuisable
richesse en signification symbolique, et l'on ne saurait douter
qu'à son origine la plus lointaine elle n'ait communié
avec ce qui fait l'âme de la poésie germanique, avec la
musique.
Si nous passons en revue les créations suscitées dans
tous les pays germaniques, mais entre tous dans celui des Francs, par
le réveil de l'instinct poétique au tournant du XIIme
et
du XIIIme siècle; si nous
considérons d'une part la Geste
de Charlemagne, la Chanson de
Roland, Berthe aux grands piés,
Ogier le Danois, etc., toutes tentatives où s'atteste en
son
indépendance la force créatrice du Franc, et si d'autre
part nous voyons renaître la poésie celtique dans les
légendes de la Queste du
Graal, de la Table ronde du
roi Arthur, de Tristan et
Yseult, de Perceval,
etc., je ne crois pas
que nous puissions hésiter une minute à reconnaître
de quel côté il faut chercher la source la plus profonde
et la plus pure d'authentique poésie, le don le plus riche et
le plus inépuisable de configuration plastique et d'imagination
symbolique. D'autant que les circonstances sont toutes au
désavantage de cette poésie celtique du XIIIme
siècle : elle ne ressuscite pas en sa forme véritable,
mais amputée des ailes du chant,
641 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
mais délayée en
roman, mais compliquée de notions
féodales, romaines et chrétiennes, en sorte qu'il est
aussi malaisé de retrouver l'essence de son inspiration sous
cette surcharge d'éléments
hétérogènes que de dégager du
Nibelungenlied allemand les
mythes du Nord qui s'y recèlent.
Plus haut nous remontons dans le passé, plus clairement nous
discernons — nonobstant tous les contrastes individuels — l'intime et
originelle affinité des tendances et aptitudes poétiques
chez le Celte et le Germain primitifs; et nous constatons qu'elle va
diminuant par degré à mesure que nous redescendons le
cours du temps. Ainsi par exemple, bien que le Tristan de Gottfried de
Strasbourg soit incontestablement supérieur, en tant qu'œuvre
poétique achevée, aux productions françaises
antérieures sur le même sujet ¹), Gottfried a omis
plusieurs des traits les plus profonds et les plus délicats
où s'exprime proprement l'âme de cette légende
incomparable, à la fois poétique, mythique et symbolique,
traits qui par contre figurent dans le roman vieux-français, et
que Chrestien de Troyes avait tout au moins indiqués ²); de
même pour le Parzival
de Wolfram d'Eschenbach. Et d'ailleurs il
était
réservé au dix-neuvième siècle de
nous apporter la preuve la plus convaincante et la plus
émouvante d'une parenté non seulement ancienne, mais
actuelle, entre des inspirations qu'il nous a présentées
unies dans un seul et même génie : avec Richard Wagner la
musique allemande s'est révélée capable
d'évoquer à une vie nouvelle l'immémoriale
poésie celtique et l'immémoriale poésie
germanique, en nous les restituant dans leur propos et dans leur sens
originels, par où s'avère l'originelle communauté
de ces deux sources.
LE SLAVO-GERMAIN
C'est chose plus malaisée que de donner des
renseignements sur
le Slave authentique, attendu que nous ne savons
—————
¹) Dans lesquelles l'aventure
absorbe tout l'intérêt,
« les ornements tendent à devenir le principal »,
« le roi March tourné au George Dandin » etc. (cf.
Lanson,
op. cit. p. 45 sq., et
notamment 51).
²) Ou dont Marie de France avait exquisement
suggéré
l'émotion dans tel de ses rapides et adorables lais.
642 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
pas trop où nous le
devons chercher. Voici d'abord notre seule
certitude : ce concept de « slave » a varié; il
s'est déplacé, si je peux dire, en ce sens que les signes
qui passent aujourd'hui pour caractéristiques du slavisme —
corps trapu, tête ronde, pommettes saillantes, cheveux
foncés — ne sont assurément pas ceux que faisait
paraître le Slave lors de son avènement dans l'histoire
européenne. Encore aujourd'hui, du reste, le type blond
domine dans le Nord et dans l'Est de la Russie d'Europe, et le Polonais
aussi se distingue des Slaves du Sud par la couleur de la peau
(Virchow). En Bosnie on est frappé par la stature
exceptionnellement élevée des hommes, comme par la
fréquence des cheveux blonds; pendant un voyage de plusieurs
mois à travers ce pays, je n'y ai pas une fois rencontré
le
prétendu « type slave » tirant sur le Mongol, et pas
davantage le « visage de pomme de terre »
caractéristique du paysan tchèque; même observation
en ce qui concerne le
groupe superbe des Monténégrins ¹). Malgré le
préjugé généralement répandu, il y a
donc, aujourd'hui encore, assez d'indices physiques du fait que le
Germain, lorsqu'il entra dans l'histoire, possédait, outre son
frère aîné à l'Occident, un frère
oriental plus jeune, lequel ne laissait pas de lui ressembler. Mais
l'extrême difficulté que l'on éprouve à
démêler les éléments originairement et
proprement slaves tient à ce que cette branche de la famille
germanique fut très tôt presque complètement
absorbée par d'autres races — plus
—————
¹) Par contre la forme du crâne a subi une altération
progressive : chez les habitants actuels de la Bosnie, on ne trouve pas
tout à fait 1½ pour cent de têtes longues, mais en
revanche 84 pour cent de têtes rondes bien prononcées,
tandis que les plus anciennes sépultures montrent 29 pour cent
des premières et seulement 34 pour cent des secondes, et que les
tombes du moyen âge ont livré encore 21 pour cent de
longues (cf. Weisbach : Altbosnische
Schädel, dans les
communications à la Soc. anthrop. de Vienne, 1897). Il est
intéressant de remarquer que la conformation du visage est
restée, malgré cette altération du crâne,
« leptoprosope », c'est-à-dire allongée.
643 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
tôt, plus
complètement et aussi plus
énigmatiquement que les Celtes. Cela ne devrait pas toutefois
nous empêcher de reconnaître et d'apprécier les
traits de
parenté, ou de chercher à les dégager de la masse
étrangère.
Cette fois encore, c'est une incursion dans les
profondeurs de
l'âme qui nous y aidera. Si j'en juge par la seule langue slave
dont j'aie quelque connaissance — le serbe — ou pourrait, ici
aussi, invoquer l'aptitude poétique comme preuve d'une
ressemblance de famille profondément enracinée avec les
Germains et pareillement avec les Celtes. Le cycle héroïque
qui a pour centre la grande bataille de Kossovopolje (1389), mais qui
met en œuvre des motifs poétiques remontant à une
époque beaucoup plus reculée, témoigne d'une MANIÈRE
DE SENTIR — fidélité jusqu'à la mort;
héroïsme; types de femmes héroïques, et la
haute estime en laquelle on les tient; mépris de tous les biens
dès qu'ils entrent en comparaison avec l'honneur personnel — qui
nous remémore sans cesse la poésie lyrique ou
épique des Germains et des Celtes. Maint historien de la
littérature prétend, je le sais bien, que des
poèmes de cette sorte et des figures héroïques comme
celle d'un Marco Kraljevitch sont communs à toutes les
poésies populaires : mais ce n'est pas vrai, mais c'est
l'excès d'érudition qui aveugle les inventeurs de cette
thèse absurde au point qu'ils ne distinguent plus les fines et
profondes empreintes de l'individualité. Rama est un
héros dont la conformation diffère essentiellement de
celle du héros Achille, et la différence n'est pas
moindre entre Achille et Siegfried, tandis que le Tristan celtique
trahit en beaucoup de traits une parenté directe avec le
Siegfried allemand — et je ne parle pas seulement de l'aventure
extérieure du roman chevaleresque (le combat avec le dragon,
etc.) où les analogies peuvent provenir de retouches
ultérieures, mais je parle de ces versions les plus anciennes et
les plus populaires où se dessine l'image d'un Tristan qui est
encore un pâtre et d'un Siegfried qui n'est pas encore un
héros à la cour burgonde : ici précisément
644 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
nous voyons apparaître
en leur netteté — et tout à
fait distincts des attributs héroïques communs à
tous les types de héros : force prodigieuse, magie du courage
invincible; etc. — les IDÉALS DÉTERMINÉS
qui constituent
le fond de cette poésie, à l'exclusion de toute autre; or
c'est dans ceux-ci, et non dans ceux-là, que se reflète
l'originalité propre d'une âme ethnique. Ainsi, par
exemple, pour Tristan et Siegfried : la fidélité comme
base de la notion d'honneur, l'importance de la virginité, la
victoire dans la ruine (en d'autres termes un déplacement de
l'héroïque, transposé du domaine des succès
extérieurs dans celui des réalisations
intérieures). De pareils traits différencient un
Tristan, un Siegfried, un Parsifal, non seulement du Samson
sémitique, dont la force héroïque réside dans
les cheveux, mais également d'Achille, encore qu'il soit leur
parent : la pureté est étrangère aux Grecs; la
fidélité n'est pas pour eux un principe dicté par
l'honneur, mais seulement par l'amour (Patrocle); le héros
hellène peut braver la mort, mais non la vaincre comme les
héros celtes et germains. Ce sont précisément des
traits de cette sorte, indices d'authentique parenté, que je
retrouve dans la poésie des Serbes, nonobstant toutes les
divergences de forme. Combien significatif déjà ce fait
que leur cycle héroïque se constitue à l'occasion
d'une bataille désastreuse — de ce Kossovo qui anéantit
leurs espérances en même temps que leur armée — et
non pas à l'occasion d'une victoire ! Car des victoires, ils en
avaient assez remporté, et sous leur tsar Étienne
Douchan, le
« Charlemagne serbe », dont la cour fut une des plus
brillantes de l'Europe orientale, ils avaient formé un puissant
empire, illustré par des monuments admirables. Mais non : leur
instinct poétique a d'autres exigences, aussi est-ce
l'émotion du désastre qui fait se cristalliser ses
créations éparses. Il s'agit là, sans nul doute,
d'une disposition particulière, et nous pouvons tenir pour
assuré que la magnifique abondance des motifs mis en œuvre, qui
se rapportent tous à la ruine, à la mort, à
l'éternelle séparation des amants, n'a pas
procédé soudain de cette bataille mal-
645 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
heureuse et pas non plus du
régime abêtissant de l'Islam,
mais qu'elle est un antique patrimoine, de même que la
DÉTRESSE des Nibelungen (et non le bonheur des
Nibelungen)
était l'héritage allemand, de même que les
poètes celtes et francs négligèrent cent
vainqueurs fameux pour s'emparer de l'obscur Roland VAINCU
et faire
revivre à son propos d'immémoriaux thèmes
poétiques en un rajeunissement semi-historique. Ces
choses-là sont décisives. Et tout aussi décisive
est l'évocation de la femme par les poètes serbes qui
nous la dépeignent si tendre, si courageuse et si chaste; tout
aussi décisif, le rôle éminemment noble et grand
qu'ils lui attribuent. Par contre, un spécialiste pourrait seul
décider si les deux corbeaux qui prennent leur vol à la
fin de la bataille de Kossovo pour annoncer au peuple serbe sa
destruction, sont parents des corbeaux de Wodan, ou si nous sommes ici
en présence d'un motif indo-germanique courant, d'un souvenir de
quelque mythe naturiste, d'un emprunt, d'un hasard — que sais-je ! Il
en est ainsi de mille détails. Heureusement qu'ici, comme
ailleurs, ce qui est vraiment décisif saute aux yeux de tout
observateur non prévenu. — Dans la poésie russe, on ne
découvre plus guère, paraît-il, de vestiges des
temps anciens, hormis les légendes, les contes et les chansons :
mais c'en est assez pour que se décèle
irrécusablement la parenté germanique, d'une part dans
l'inspiration mélancolique, de l'autre dans l'intime relation
avec la nature et en particulier avec le monde animal ¹).
Je n'ai pas l'intention de pousser plus avant cet
examen : il exigerait plus' d'espace que je ne lui en peux consacrer,
et d'ailleurs
m'entraînerait trop loin de mon objet. C'est affaire à la
critique d'établir, par raisons démonstratives, une
vérité qui se révèle à tout individu
doué de sens poétique par ces raisons plus
péremptoires que la raison ne connaît pas — ou pas tout de
suite. Je dois, en revanche, mentionner encore une deuxième
manifestation de l'être psychique le plus intime,
—————
¹) Cf. par ex. Bodenstedt : Poetische
Ukraine.
646 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
par laquelle
l'élément germanique s'atteste clairement
chez le Slave — je veux dire : la RELIGION.
Où que nous les considérions, il nous
apparaît que
les Slaves se distinguent en matière religieuse par le
sérieux et l'indépendance, notamment dans les temps
anciens. Un des traits les plus saillants de cette religiosité,
c'est qu'elle est pénétrée de sentiments
patriotiques. Au IXme siècle
déjà, alors que le
schisme entre l'Orient et l'Occident n'est pas encore devenu
irrévocable, nous voyons les Bulgares entretenir des rapports
également amicaux avec Rome et avec Constantinople touchant les
questions dogmatiques; ce qu'ils demandent, c'est la reconnaissance de
leur indépendance ecclésiastique; Rome s'y refuse,
Byzance y consent, et ainsi prend naissance dans la première
moitié du Xme siècle la PREMIÈRE
organisation, qui fut
leur œuvre, en vue d'une Église chrétienne autonome
¹). Chacun
aperçoit immédiatement l'énorme importance d'un
pareil événement. Pour Michel de Bulgarie, il ne
s'agissait nullement de désaccords sur tel ou tel article de
foi; il était chrétien et prêt à croire
tout ce que les prêtres proclamaient comme vérité
chrétienne; ce qui était en cause, c'était,
à son sens, uniquement une question constitutionnelle : il
voulait l'Église bulgare administrée en toute
indépendance par son propre patriarche bulgare, sans
intervention d'une autorité ecclésiastique quelconque
à Rome ou à Byzance. Simple question d'ordre
administratif, semble-t-il : mais, en réalité, c'est
l'esprit germanique de libre individualisme qui se révolte
contre la dernière incarnation de l'imperium issu du chaos
ethnique et représentant les intérêts politiques du
principe anti-national, anti-individuaIiste, niveleur.
Je ne saurais ici insister sur ce sujet, qui est du domaine des deux
prochains chapitres; mais comme le même phénomène
se reproduit partout chez les Slaves, on ne peut lui dénier une
signification symptomatique pour la détermination de leur
carac-
—————
¹) Cf. Hergenröther : Photius
II, 614.
647 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
tère originel. Autre
exemple : à peine les Serbes
avaient-ils constitué leur empire qu'ils créèrent
une Église autonome; le grand tsar Étienne Douchan en
défendit le patriarche contre les prétentions de
l'Église byzantine
à la suprématie, et il obtint la reconnaissance de ses
droits. Ici non plus la foi n'a rien à voir dans le
débat, car à cette époque (milieu du XIVme
siècle) le schisme entre Rome et Constantinople était
depuis longtemps un fait accompli, et les Serbes étaient
déjà ce qu'ils sont encore aujourd'hui, des
adhérents fanatiques de l'Église grecque orthodoxe :
néanmoins, tout comme les Bulgares avaient repoussé
l'ingérence de Rome, les Serbes repoussèrent
l'ingérence de Constantinople. Le principe est le même :
préservation de la nationalité. Sans doute,
l'Église russe s'est émancipée beaucoup plus
lentement, elle n'a
conquis sa liberté que longtemps après la destruction de
l'empire byzantin; mais précisément la Russie ne saurait
être dite pays « slave » que dans un sens très
relatif et très peu « germanique », et pourtant, de
toutes les grandes nations de l'Europe elle est seule à
cette heure, avec l'Angleterre, à posséder une
Église
vraiment nationale et autocéphale. Un autre fait très
frappant, dans le même ordre d'idées, c'est qu'entre tous
les chrétiens les Slaves seuls (et à la seule exception
des Tchèques soumis à l'influence allemande) n'ont jamais
permis que le service divin fût célébré
dans une autre langue que la leur. Cyrille et Méthode, les
grands « apôtres des Slaves », se heurtèrent
déjà à ce parti pris, qui leur valut de grandes
souffrances : persécutés par les prélats allemands
qui s'obstinaient dans leur attachement aux « trois langues
sacrées » (grec, latin, hébreu),
dénoncés au pape romain comme hérétiques,
ils réussirent malgré tout à obtenir pour leurs
convertis le droit particulier qui leur tenait tant à cœur;
même les Slaves strictement catholiques-romains eurent leur messe
slave, et Rome n'avait pas encore réussi, dans les
dernières années du dix-neuvième siècle,
à enlever ce privilège aux Dalmates.
Mais je n'ai parlé jusqu'ici que du
côté
extérieur (je ne
648 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
dis pas superficiel) de la
religiosité slave;
considérée dans sa profondeur, elle est encore plus
instructive au point de vue qui nous occupe. En Russie
également, là où la population donne le plus fort
pourcentage d'éléments slaves authentiques (ainsi en
Petite Russie, qui est aussi la patrie des plus beaux poèmes),
on voit se manifester, encore aujourd'hui, par une incessante formation
de sectes, une vie religieuse de sorte aussi intérieure et
d'activité aussi intense qu'en Wurtemberg et en Scandinavie.
L'analogie est frappante. Au contraire, il n'existe pas trace de ce
phénomène dans les pays dits « latins ».
C'est dans
ces choses-là que se reflète la physionomie la plus
intime de l'âme. Et il s'agit ici, une fois de plus, d'une
qualité durable, qui a persisté malgré tous les
mélanges de sang, à travers tous les siècles.
Déjà la peine énorme que coûte la conversion
des Slaves au christianisme nous garantit la profondeur de leur
sentiment religieux : les Italiens et les Gaulois furent les plus
aisés à détourner de la foi de leurs pères;
les Saxons ne cédèrent qu'à l'épée;
quant aux Slaves, d'effroyables cruautés et un long espace de
temps suffirent à peine ¹). Les fameuses chasses aux
païens
furent de mode jusqu'au siècle de Gutenberg !
Particulièrement significative est l'attitude de ces Slaves de
Bosnie et d'Herzégovine dont le type physique, comme je
l'indique plus haut, est demeuré si pur d'altération. De
bonne heure, la classe dirigeante de la nation adopta les doctrines de
Bogumil (apparentées à celles des cathares ou des
patarins); ses chefs rejetèrent tout ce qui est juif dans le
christianisme, ils ne retinrent à côté du Nouveau
Testament que les Prophètes et les Psaumes; ils ne reconnurent
non plus aucun sacrement et ils se refusèrent à instituer
une domination du clergé, de quelque sorte qu'elle fût.
Combattu, opprimé, persécuté sans cesse et
—————
¹) Pour apprendre combien il fut difficile de convertir au
christianisme les Wendes et les Polonais, voir Neander
: Allgemeine Geschichte der
christlichen Religion und Kirche, au
§ 1 du tome VI.
649 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
de deux côtés
à la fois — par les Serbes
orthodoxes et par les Hongrois toujours obéissants au moindre
signe du pape romain — ce petit peuple, devenu ainsi la sanglante
victime d'une double croisade ininterrompue, n'en resta pas
moins obstinément attaché à sa foi pendant
des siècles; les tombeaux de ses héros « bogumiles
» ornent encore à cette heure les sommets des montagnes au
haut desquelles on portait leurs cadavres pour les soustraire à
la profanation; seul le Mahométan finit par avoir raison de
cette secte, grâce à un régime de conversions
forcées. Le même esprit qui animait ici, dans un coin
perdu de la terre, un peuple courageux mais ignorant, produisit
ailleurs des fruits plus riches, par lesquels le rameau slave s'est
attesté aussi vigoureux que les autres branches de la famille
germanique.
LA RÉFORME
L'événement historique le plus important de nos dix-neuf
siècles chrétiens, c'est, sans contredit, celui
qu'on désigne sous ce nom : la « Réforme
». Cette « Réforme » se fonde sur un double
principe : le principe national et le principe religieux, qui tous deux
ont en commun ce propos : secouer le joug étranger,
écarter cette « main morte » de l'Imperium romain
depuis longtemps défunt, qui s'étend encore non seulement
sur la terre et sur l'or, mais sur les pensées, les sentiments,
les croyances et les espoirs des hommes. Nulle part l'unité
organique du slavo-celto-germanisme ne s'atteste de façon aussi
convaincante que dans cette instinctive insurrection contre Rome. Pour
comprendre ce mouvement du point de vue de la psychologie ethnique, il
faut commencer par n'accorder aucune attention aux disputes dogmatiques
sur la foi; ce n'est pas ce que l'on tient pour vrai touchant la nature
de la communion qui est décisif : non ! l'opposition flagrante
est entre deux principes qui s'excluent l'un
l'autre — LIBERTÉ et SERVITUDE.
Le plus grand des
réformateurs, après avoir exposé qu'il ne s'agit
pas pour lui de droits politiques, ajoute : «mais s'agissant de
l'esprit et de la conscience, nous sommes de tous les hommes les plus
libres de toute servitude; là nous ne croyons per-
650 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
sonne, là nous ne
reconnaissons personne, là nous ne
redoutons personne hormis le Christ seul. » Or, ceci constitue
une émancipation tout à la fois de l'individu et de la
nation. Et si nous apprenons à voir dans la «
Réforme » non pas une affaire purement
ecclésiastique, mais une révolte de tout l'être
contre la domination étrangère, mais un
soulèvement de l'âme germanique contre la tyrannie
psychique de l'antigermanisme, alors il nous faudra convenir aussi que
la « Réforme » — au sens littéral de ce mot —
commença dès l'instant où des Germains prirent
conscience d'eux-mêmes par la culture et le loisir, et qu'elle se
poursuit encore aujourd'hui ¹). Scot Erigène, au IXme
siècle, est un réformateur, car il refuse de se soumettre
aux ordres de Rome, et une tradition veut qu'il ait
préféré le poignard d'un assassin au sacrifice de
sa « liberté d'esprit et de conscience »;
Abélard,
au XIme siècle, est un
réformateur, puisque son
orthodoxie ne peut l'induire à se laisser ravir la
liberté de ses conceptions religieuses, et puisque en outre il
attaque l'administration de l'Église romaine, le trafic des
indulgences, etc.; et l'on en peut dire autant de bien des
lumières du catholicisme, tels au dix-neuvième
siècle Döllinger et Reusch : ce sont des
réformateurs; nulle question dogmatique ne les a
séparés de Rome sinon celle-ci : la liberté. Or,
dans le mouvement si gros de conséquences qui m'occupe en ce
moment, la part des Slaves fut considérable, à
côté de celle des Germains (au sens étroit de ce
mot) et des Celtes : preuves en soient déjà les traits
que je rapportais d'eux tout à l'heure, ce parti pris de
n'accepter aucune ingérence étrangère dans
l'administration de leurs Églises, cet attachement â leur
langue maternelle comme à un héritage sacré entre
tous;
car ils désavouaient dans l'un et l'autre cas
—————
¹) L'anthropologue G. Vacher de Lapouge, dans la
définition
qu'il donne de l'Homo europaeus
au strict point de vue des sciences
naturelles, marque ce trait : « en religion il est protestant
» (Dépopulation de la
France, p. 79).
651 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
les principes
nécessaires de Rome. Cependant leurs aspirations
avaient des racines plus profondes : au plus intime de leur cœur il
s'agissait de religion et non seulement de nation.
Aussi, dès que la Réforme eut pris pied solidement — ce
qui eut lieu d'abord dans la lointaine Angleterre — les catholiques
slaves affluèrent à Oxford, attirés si je puis
ainsi dire par une consanguinité manifeste des sentiments les
plus sacrés. Très certainement la Réforme ne
fût pas devenue ce qu'elle devint, sans un Marthin Luther
à l'exclusion de tout autre — car, quoi qu'en disent nos plus
récents historiens, la nature ne connaît pas de plus
grande force qu'un homme puissamment grand; mais d'autre part, si ce
fils de l'Allemagne trouva chez lui un sol préparé
où il put atteindre au plein développement de sa force,
un milieu propice où il respira l'air vivifiant qui le trempait
pour la lutte, ces conditions indispensables furent au premier chef
l'œuvre de la Bohême et de l'Angleterre ¹). Cent ans
déjà avant la naissance de Luther on comptait, en
Angleterre, sur trois habitants un antipapiste ²); et la
traduction de
la Bible par Wyclif était répandue dans tout le pays. La
Bohème ne restait pas en arrière : dès le XIIIme
siècle on lisait le Nouveau Testament en tchèque et, au
commencement du XVme, Hus donna une version
revisée de la
Bible entière dans la langue populaire. Pourtant l'impulsion la
plus vive était partie de Wyclif; c'est grâce
à lui que les Slaves ouvrirent les yeux à la
vérité évangélique, en sorte que
Jérôme de Prague put dire : « Jusqu'alors on n'avait
eu que la coque, Wyclif le premier a mis l'amande à
découvert »
³): On
se
fait une idée
—————
¹) Aussi Luther écrit-il lui-même à Spalatin
(février 1520) : Vide
monstra, quaeso, in quae venimus sine
duce et doctore Bohemico.
²) Fremantle : John Wyclif, dans le volume Prophets of the
Christian Faith, p. 106.
³) Neander : op.
cit. IX, 314. — À propos de la traduction des
Écritures, il est vrai qu'elle n'était pas interdite,
seulement
l'Église exigeait que les versions lui fussent soumises. Il en
existait
déjà une intégrale en français,
rédigée au XIIIme siècle,
et qui circula en Angleterre où elle fut recopiée par des
clercs (P. Meyer : Mss.
français de Cambridge
652 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
extrêmement fausse du
mouvement réformateur slave, si l'on
ne prend en considération que Jean Hus et les guerres hussites,
car dès ce moment la prédominance des combinaisons
politiques, en même temps que l'accentuation de la haine entre
Tchèques et Allemands, troublèrent les esprits et
ternirent la pureté des aspirations si lumineuses et si nobles
au début. Une centaine d'années avant Hus vivait ce
Milič qui, bien qu'il fût lui-même un catholique
strictement orthodoxe et que sa vocation pour la cure d'âmes
pratique le détournât de s'adonner aux subtiles
controverses dogmatiques, inventa l'expression d'Antéchrist
appliquée à l'Église romaine : c'est en prison,
à Rome, qu'il écrivit son traité De Antichristo où il expose
que l'Antéchrist ne
paraîtra pas seulement dans l'avenir, mais qu'il est
déjà là, qu'il accumule des richesses «
spirituelles », qu'il achète des prébendes, qu'il
vend des sacrements. Mathias de Janov reprend après lui et
développe cette pensée, ouvrant alors la voie à la
réformation proprement théologique : sans doute il
brûle encore de zèle pour la « sainte »
Église et la
veut une, mais à condition qu'elle soit réformée
de fond en comble et rebâtie tout de nouveau. « il ne nous
reste d'autre parti que de souhaiter nous-mêmes la RÉFORMATION
par la destruction de l'Antéchrist;
relevons la tête, car voici, la délivrance est proche !
» (1389). Ensuite viennent Stanislas de Znaïm, qui
défend
—————
dans la Romania, 1886, p. 265). Sur la part
revenant
à Wyclif dans son travail indépendant, qui comprit la
totalité des livres sainte et même des livres apocryphes,
voir l'Introd. à l'édition qui en a été
publiée à Oxford en 1850 par Forshall et Madden. Il
semble que Wyclif ait traduit lui-même les Évangiles, et
son
disciple, Nicolas de Hereford, l'Ancien Testament (version de 1382);
puis qu'il entreprit la revision du travail de Nicolas, laquelle ne
s'acheva qu'après sa mort par les soins de John Purvey (version
de 1388). Cf. à ce sujet Jusserand : Histoire littéraire
du peuple anglais tome I, p. 447; et pour les faits, sinon pour
les
jugements relatifs à Wyclif, tout le chapitre qui lui est
consacré dans cet ouvrage (ibidem
p. 434-453). Une preuve
curieuse de l'influence de Wyclif en Bohême, c'est que plusieurs
de ses écrits ne
subsistent que dans des exemplaires tchèques.
653 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
les 45 propositions de Wyclif
devant l'université de Prague; Hus, qui distingue nettement
entre ces deux autorités : l'« apostolique » et la
« papale », se déclarant
résolu d'obéir toujours à la première, mais
à la seconde
seulement lorsqu'elle s'y accorde; Nicolas de Welenowič, qui
dénie aux prêtres la qualité
d'intermédiaires
privilégiés du salut; l'admirable Jérôme,
chevalier et martyr, qui arrache au
secrétaire papal Poggio Bracciolini, un indifférent, un
dilettante, plus occupé de littérature grecque que de
christianisme et fameux surtout comme collectionneur et éditeur
d'anecdotes obscènes, cette exclamation : « quel homme !
et combien digne d'un éternel souvenir.... » J'en pourrais
citer beaucoup d'autres, mais je m'arrête. On voit assez — et
cela me suffit — qu'on n'a point affaire ici à l'action d'un
esprit isolé, peut-être aberré, mais qu'au
contraire c'est
une âme collective qui s'exprime, l'âme d'un peuple, ou
tout ce qui, dans cette âme, était sincère et
noble. Et l'on
sait ce qu'il advint de cette fraction la plus noble du peuple, et
combien radicalement elle fut exterminée aux frais du pape et
des évêques romains, lesquels avaient payé
l'armée internationale de mercenaires qui lui porta le coup
mortel à la Montagne Blanche ¹). Il ne s'agit pas non plus,
en l'espèce, d'une idiosyncrasie tchèque; les autres
slaves catholiques se comportèrent exactement de même.
Ainsi, par exemple, la première presse à imprimer qui
fonctionna en Pologne, imprima les cantiques de Wyclif. Au concile de
Trente la même Pologne délégua des
évêques de
tendance si expressément protestante que le pape les
dénonça au roi
comme hérétiques absolus. Pourtant la diète
polonaise ne se laissa pas intimider : elle réclama du roi une
réorganisation complète de l'Église polonaise sur
le seul et unique fondement des Saintes Écritures; elle demanda
en même temps —
mirabile dictu ! — «
l'égalité des droits pour
toutes les sectes. » La noblesse de Pologne et, avec elle, toute
l'aristo-
—————
¹) Döllinger : Das Haus
Wittelsbach, Akad. Vorträge I, 38.
654 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
cratie intellectuelle
était protestante. Mais les
Jésuites, soutenus par l'Autriche et la France, mirent à
profit les troubles politiques qui survinrent bientôt pour
prendre pied solidement dans le pays. La chose, il est vrai, ne se fit
pas tout à fait de la manière « prompte et
sanglante » qu'avait préconisée Canisius : mais les
protestants
furent en butte à des persécutions de plus en plus dures
et finalement bannis; avec la religion déclina aussi la nation
polonaise ¹).
—————
¹) Je ne saurais trop recommander au lecteur l'ouvrage
extrêmement intéressant du comte Valerian Krasinski :
Geschichte des Ursprungs,
Fortschritts und Verfalls der Reformation
in Polen (Leipzig, 1842). Peut-être ne trouve-t-on nulle
part un
ensemble de documents aussi complets, aussi riches, aussi probants et
péremptoires qu'en Pologne, pour apprendre comment
l'intolérance religieuse et notamment l'influence des
Jésuites précipitent à sa ruine un pays
florissant, qui semblait promis à un brillant avenir dans tous
les domaines de l'activité intellectuelle et industrielle.
L'attitude des Polonais à l'égard de Rome, longtemps
avant Luther, ressort avec évidence du discours prononcé
par Jean Ostrorog dans l'Assemblée des États de l'an
1459,
où il dit entre autres : « Rien ne s'oppose à ce
que l'on
recommande au pape ce royaume comme un pays catholique, mais il ne
convient pas de lui promettre une obéissance sans
réserve. Le roi de Pologne n'est soumis à personne, et il
n'y a que Dieu qui soit placé au-dessus de lui; il n'est pas le
sujet de Rome, etc.; » sur quoi l'orateur flagelle la simonie
éhontée du siège pontifical, le scandaleux trafic
des indulgences, la cupidité des prêtres et des moines
(op. cit. p. 36 et sq). Tout
ce mouvement polonais atteste les
mêmes caractères que le mouvement bohême : on sent
passer le souffle rafraîchissant de la conscience d'une
nationalité autonome, et l'on constate en même temps le
rôle
effacé que jouent les questions dogmatiques (les Polonais
n'étalent pas même utraquistes, c'est-à-dire
partisans de la communion sous les deux espèces). D'autre part,
en Pologne comme en Bohême, ce sont des ALLEMANDS
de naissance
qui combattent POUR Rome contre la liberté
religieuse et
politique, et qui finalement l'emportent. Hosen — le cardinal Hosius —
en est un frappant exemple. Cet homme qui envoie au cardinal de Guise
une lettre pour le féliciter du meurtre de Coligny, qui «
rend grâces au Tout-Puissant pour la grande
bénédiction qu'a reçue la France par la
Saint-Barthélemy » et qui « prie Dieu de jeter sur
la
Pologne un regard aussi miséricordieux », ce même
homme
est à la tête de la réaction antinationale, il
introduit les Jésuites dans le pays, il interdit la lecture de
l'Écriture sainte, il enseigne que le sujet n'a aucun droit
655 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
Comme ces
faits ne sont pas nécessairement présents
à toutes les mémoires, j'ai cru devoir y insister avec
quelque détail — assez, je l'espère, pour inciter le
lecteur à admettre une parenté originelle et intime
entre le vrai Germain, le vrai Celte et le vrai Slave. Il n'y a pas,
à l'instant que ces peuples paraissent dans l'histoire, TROIS
âmes ethniques juxtaposées, il n'y en a qu'une, de
complexion homogène. Même s'il est vrai qu'en beaucoup
d'endroits (mais non partout, nous l'avons noté) les Celtes se
soient physiquement modifiés par addition des
hypothétiques « Préceltes » de Virchow et
d'éléments provenant du chaos ethnique latin, au point
que le mot « celtique » désigne
généralement de nos jours la contre-partie du type celte
primitif; même s'il est vrai qu'un sort pareil ait
affecté, dans une mesure peut-être encore plus
fâcheuse, les grands Slaves blonds comparables aux Northmen —
nous
n'en avons pas moins vu à l'œuvre, persistant de siècle
en
siècle dans son individualité irrécusable et
distinctive, cet esprit que je n'hésite pas à nommer
l'ESPRIT GERMANIQUE parce que l'authentique Germain (au
sens habituel
et restreint du mot) l'a conservé sous la forme la plus pure et,
partant, la plus puissante, malgré tous les métissages
qui ont abâtardi une grande partie de ses fils. Il ne s'agit pas
ici d'une oiseuse chicane de mots, mais d'une vue historique que je
crois de nature à élargir notre conception de la
réalité et des devoirs qui en découlent pour nous.
Il ne me vient pas non plus à la pensée de revendiquer
pour le Germain proprement dit, voire pour l'Allemand, le mérite
d'actions qu'il n'a pas accomplies ou une gloire qui revient à
d'autres. Bien au contraire, je voudrais éveiller le vif
sentiment de la grande fraternité septentrionale, et cela sans
m'inféoder à aucune sorte d'hypothèses
anthropogénétiques ou préhistoriques, mais en
m'appuyant uniquement sur des
—————
vis-à-vis
du prince, etc. Si un tel homme est un GERMAIN,
tandis que les champions de la liberté ne le sont pas, alors ce
terme n'est pas autre chose qu'un qualificatif outrageant.
656 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
faits visibles à tous
les yeux. Je ne vais même pas
jusqu'à postuler la parenté de sang : j'y crois, il est
vrai, à part moi; mais je suis trop conscient de l'énorme
complexité de ce problème, je vois trop clairement que le
vrai progrès de la science en cette matière a
consisté surtout à nous révéler notre
parfaite ignorance et à démolir une à une nos
hypothèses, pour éprouver la moindre envie
d'édifier à mon tour de nouveaux châteaux dans les
nuages, maintenant que tout savant digne de ce nom commence à se
résigner au silence. « Tout est plus simple qu'on ne peut
le
penser, et en même temps plus enchevêtré qu'on ne
peut le concevoir », dit Goethe. En attendant nous avons
constaté la parenté d'esprit, la parenté de
sentiment, la parenté de structure corporelle : cela doit nous
suffire. Nous tenons en main un certain quelque chose, et, comme ce
quelque chose n'est pas une définition mais se compose d'hommes
vivants, je renvoie à ces hommes — aux Celtes, aux Germains et
aux Slaves authentiques — pour que l'on apprenne ce qu'est cela : le
« germanisme ».
LIMITATION DU CONCEPT
M'étant ainsi expliqué sur ce qu'il
faut entendre par
l'extension nécessaire du concept « germain », je
viens
maintenant à notre seconde question : en quoi consiste la
limitation de ce concept que j'ai déclarée non moins
nécessaire ? Ici encore la réponse sera double, visant
d'une part les caractères physiques, de l'autre les
qualités intellectuelles : mais ce ne sont là, en
dernière analyse, que des aspects divers d'un seul et même
objet.
Gardons-nous d'estimer au-dessous de sa valeur le
facteur physique. Peut-être serait-il difficile d'aller
jusqu'à l'estimer trop haut : on en connaît la raison si
l'on a pris la
peine de lire mes considérations sur la race dans
l'avant-dernier
chapitre, mais on la connaît mieux encore, sans le secours
d'aucune démonstration savante, par ce que nous fait
immédiatement éprouver le seul instinct, le plus
ténu de ces fils de soie qui nous relient au tissu de la nature.
Car de même que l'inégalité des individus humains
se lit dans leurs physionomies, de même l'inégalité
des races humaines
657 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
se lit dans leur charpente
osseuse, dans la couleur de leur peau, dans
leur musculature, dans les proportions de leurs crânes;
peut-être n'est-il pas un caractère anatomique de notre
corps sur lequel la race n'ait imprimé son cachet particulier et
distinctif. Le nez, oui, le nez même, cet organe qui chez nous
autres hommes s'est figé en une immobilité tellement
glacée que certains disciples de Darwin le croient
menacé, d'atteindre, par complète ossification, un
degré plus imposant encore dans le monumental, le nez, qui dans
notre vie de citadins contribue plutôt à l'affliction
qu'à la joie et ne constitue plus qu'un appendice encombrant,
le nez, on le sait bien, depuis le berceau jusqu'à la tombe, se
dresse au centre de notre visage comme un témoin de notre race !
Soulignons donc avant tout ce fait que les Européens du Nord
¹) — Celtes, Germains et Slaves — firent paraître un type
d'homme physiquement particularisé entre les
Indo-Européens, nettement différencié des
Européens du Sud par la structure corporelle, et « ne
ressemblant qu'à lui-même »; d'où une
première restriction qui s'impose immédiatement :
quiconque ne possède pas ces caractéristiques physiques,
fût-il né au cœur de la Germanie et parlât-il depuis
l'enfance une langue germanique, se trouve exclu ipso facto du concept
qu'elles définissent; il ne saurait être tenu pour Germain.
L'importance du facteur physique se démontre
plus facilement sur
le peuple et ses grandes manifestations collectives que sur l'individu,
car il peut arriver qu'un individu exceptionnellement doué
s'assimile une culture étrangère et alors,
précisément à cause des traits originaux par
lesquels il en diffère de nature, produise quelque chose de
neuf et de
—————
¹) C'est une opinion toujours plus fortement
accréditée
chez les savants, dans ces derniers temps, que les Germains ne vinrent
pas d'Asie, mais qu'ils ont habité
l'Europe immémorialement (voir entre autres A. Wilser :
Stammbaum der arischen Völker
1889; Schrader :
Sprachvergleichung und Urgeschichte,
2e éd. 1890; Taylor : The
Origin of the Aryans 1890; Beck : Der Urmensch 1899, etc.).
658 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
fécond; par contre, la
valeur propre de la race apparaît
avec évidence dès qu'il s'agit de productions d'ensemble
Henke observe, par exemple, touchant les agents de l'unité
allemande, que « les grands hommes d'État et chefs
d'armée
qui ont illustré avec le plus d'éclat la période
de fondation du nouvel empire sont, en majeure partie, de la plus pure
descendance germanique », exactement comme « les marins
endurcis des bords de la mer du Nord et les hardis chasseurs de
chamois des Alpes ¹) » Ce sont là des faits que l'on
ne
saurait trop méditer, et auprès desquels les lieux
communs sur l'égalité des races humaines, thème
favori de messieurs les naturalistes, orateurs parlementaires, etc.
²),
sonnent tellement creux qu'on a honte d'y avoir même
prêté l'oreille. Ils nous indiquent, de plus, dans quelle
acception rigoureusement bornée se justifie un mot souvent
cité, mais d'ailleurs intraduisible, de Paul de Lagarde.
Ce vrai
Germain exprime que le Deutschtum
réside non dans le sang, mais
dans le sentiment, non dans la race, mais dans la mentalité
³).
Chez l'individu, oui, il arrive que le sentiment gouverne le sang et
que l'idée vainque; mais s'agissant d'une foule, d'une grande
foule, jamais ! Et pour mesurer l'importance du physique, en même
temps que le degré de restriction qu'il comporte, ne laissons
pas d'observer que l'« idée germanique » — pour
ainsi parler — est un organisme d'une structure infiniment
délicate, d'une membrure infiniment riche. Il suffit pour s'en
convaincre de lui comparer l'idée juive, cette enfance de l'art,
dont tout le secret consiste à ligoter l'âme humaine comme
les dames chinoises ligotent leurs pieds, sauf qu'après
l'opération ces derniers ne peuvent plus remuer, tandis qu'un
moignon d'âme se porte bien plus facilement et cause bien moins
d'embarras au corps affairé
—————
¹) Der Typus des germanischen
Menschen, p. 33.
²) voir ch.
IV, dès la 2me page; ch. V, au
sous-titre : «
Conscience de la coulpe raciale », dernière note; et
dans
le présent chapitre à la fin de la rubrique : « La
forme du crâne ».
³) Das
Deutschtum liegt nicht im Geblüte, sondern im Gemüte.
659 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
qu'une âme en son plein
développement et toute
chargée de rêves. D'où suit qu'il est relativement
aisé de « devenir Juif », au lieu que «
devenir Germain » est chose presque impossible. Certes, le
germanisme réside dans la manière de sentir et de penser.
Celui qui s'atteste Germain, qu'il descende d'où il voudra, est
Germain : ici, comme partout, trône la puissance de
l'Idée;
mais qu'on se garde de perdre de vue, pour l'amour d'un principe vrai,
la vérité de la nature, la connexité de ses
phénomènes. Plus riche est une mentalité, plus
divers et plus solides sont les liens qui la retiennent attachée
à un substratum racial de type déterminé. Et il
est superflu de démontrer, quant au développement des
facultés humaines, que plus ce développement atteint un
degré considérable d'intensité et
d'originalité, plus aussi doit s'accentuer la
différenciation dans le substratum physique de notre vie
intellectuelle, avec cette conséquence que le tissu en devient
d'autant plus délicat. Nous en avons vu, au chapitre
précédent, un exemple dans la façon dont le noble
Amorrhéen disparut du monde. Par suite de mélanges avec
des races non parentes, sa physionomie s'altéra jusqu'à
s'effacer
complètement, sa gigantesque stature se ratatina, son esprit
s'envola : tout au contraire, le peu complexe Homo syriacus est
aujourd'hui le même qu'il y a des milliers d'années, et
le Sémite métissé a traversé
l'épreuve du croisement pour en sortir cristallisé en
« Juif », à sa durable satisfaction. Il en a
été de même partout. Quel peuple magnifique ne fut
pas le peuple espagnol ! Pendant des siècles il avait
été absolument interdit aux Visigoths de contracter
mariage avec les « Romains » (ainsi qu'on nommait le reste
des
habitants); de là, chez eux, un sentiment de noblesse de race
qui prit une telle force que, plus tard, lorsque la fusion des peuples
fut provoquée avec violence par l'autorité, il y mit
longtemps obstacle; mais peu à peu des brèches
toujours plus profondes furent percées dans la digue, et par
l'effet des mixtions subséquentes avec les Ibères, avec
les déchets du chaos ethnique romain, avec des Africains de
toute prove-
660 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
nance, avec des Arabes et des
Juifs, tout ce qu'avaient apporté
les Germains se perdit : l'aptitude à la guerre, la
fidélité sans réserve (voyez Caldéron !),
le haut idéal religieux, la capacité d'organisation, la
puissance de création artistique; et ce qui demeura, une fois
éliminé le sang germanique, une fois détruit le
substratum physique, nous le voyons aujourd'hui ¹). Ne soyons donc
pas
trop prompts à affirmer que le germanisme ne réside pas
dans la race : il y réside pourtant, non pas de telle sorte que
cette race soit une garantie absolue de mentalité et d'aptitude
germaniques, mais en ce sens qu'elle les rend possibles.
Voilà donc une limitation qui d'emblée
apparaît
très claire : n'est Germain, dans la règle, que celui qui
descend de Germains.
Pourtant, il faut que j'appelle tout de suite
l'attention du lecteur
sur la nécessité qu'il y avait de déterminer
préalablement l'acception la plus étendue du concept,
afin de ne l'employer qu'à bon escient dans son acception la
plus restreinte. Autrement on aboutit à des conséquences
divertissantes, comme celles auxquelles Henke lui-même (dans la
brochure citée plus haut) ne peut échapper : il tient,
par exemple, que Luther n'est pas un authentique Germain, et les Souabes
—————
¹) Cf. Savigny : Geschichte des
römischen Rechtes im Mittelalter t. I, ch. 3 et 5. Cette
persistance de la race
germanique en sa pureté, maintenue durant des siècles au
sein d'une population de valeur moindre, ne s'observe pas qu'en
Espagne. Dans la Haute-Italie aussi vécurent des Germains avec
une organisation juridique propre jusqu'au XIVme
siècle (on y
reviendra ci-dessous et au ch. IX). Au cours d'une critique du
présent ouvrage le prof. Dr Paul Barth écrit (Vierteljahrsschrift für
wissenchaftliche Philosophie,
année 1901, p. 75) : « Chamberlain aurait pu marquer plus
encore
qu'il ne le fait l'action du sang sémitique qui s'atteste chez
les Espagnols. Par l'appoint de ce sang ils sont devenus fanatiques,
ont poussé toute conception jusqu'à l'extrême,
jusqu'au degré où elle perd tout sens raisonnable : la
soumission religieuse jusqu'à l'« obéissance de
cadavre » aux ordres de l'autorité, la politesse
jusqu'à
la pénible étiquette cérémonieuse,
l'honneur jusqu'à la plus extravagante susceptibilité, la
fierté jusqu'à une grandezza ridicule. »
661 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
non plus, qui pourtant passent
dans le monde entier pour
d'éminents représentants du germanisme le moins
adultéré ! Un homme que son extraction et la conformation
de son visage attestent issu d'un mélange entre sangs purement
allemand et purement slave, ainsi que Henke l'établit pour
Luther, cet homme est un authentique Germain, il est le produit du plus
heureux mariage qui se puisse contracter dans cette famille ethnique;
et l'on en doit dire autant du peuple des Souabes, chez qui Henke
encore signale une intime mixtion d'éléments celtes et
allemands, mixtion d'où procéda une sorte
extrêmement riche de génie poétique et une
exceptionnelle fermeté de caractère. J'ai
déjà indiqué les grands avantages des croisements
entre peuples proches parents ¹). Chez les peuples germaniques
cette
loi se vérifie partout : chez les Français, où
des croisements extrêmement variés de types germaniques
concoururent à créer une véritable surabondance
des plus riches talents et où, à cette heure même,
une intense vitalité traduit l'existence de nombreux centres de
production raciale — production diverse comme les
variétés de race pure qu'elle suscite; chez les
Anglais, chez les Saxons, chez les Prussiens, de même. Treitschke
attire l'attention sur ce fait qu'en Allemagne la force «
constructrice de l'État » ²) n'a JAMAIS
résidé dans les
groupes allemands non mélangés : « Les
véritables initiateurs et propagateurs de la culture en
Allemagne, il faut les chercher au moyen âge parmi le peuple
allemand méridional, qui est mêlé
d'éléments celtiques; dans l'histoire moderne, parmi les
Allemands du Nord, qui sont mêlés d'éléments
slaves. » Par ces constatations nous acquérons en
même temps une preuve nouvelle des étroits liens de
parenté qui unissent entre eux les divers représentants
de l'Européen du Nord, lequel fait paraître ce type
d'homme qui a nom Homo Europaeus
dans la terminologie
Linné-de Lapouge, et que
—————
¹) Ch. IV, sous la rubrique : « Les cinq lois
fondamentales
», nº
4.
²) Il dit: « die staatsbildende Kraft
Deutschlands »
(Politik I, 279).
662 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
j'appelle plus simplement le GERMAIN.
— Maintenant, et maintenant
seulement, il nous est possible de distinguer, par rapport à
nous, entre croisement et croisement. Du fait de se croiser entre eux,
les Germains ne subissent aucun dommage dans leur être : par
contre ils le détruisent peu à peu, dès lors
qu'ils se croisent avec d'autres.
LES CHEVEUX BLONDS
Par malheur cette restriction, qui revêt un
sens si clair dans sa
formule générale, il est extrêmement
malaisé d'en poursuivre la définition dans le
détail. Car on demandera : à quelles
caractéristiques physiques reconnaît-on le Germain ?
Est-ce que, par exemple, les cheveux blonds sont réellement un
signe distinctif de tous les Germains ? Contre ce dogme des anciens
historiens, et de beaucoup des plus récents anthropologues,
notamment en Allemagne, je m'avise d'objections qui me paraissent
assez graves. Il y a d'abord un fait sur lequel on ne trouve
naturellement aucune information chez Virchow et ses collègues,
parce que le préjugé politique leur trouble la vue :
c'est la fréquence de la couleur sombre chez les membres de la
plus ancienne et de la plus authentique NOBLESSE
germanique. Elle est
particulièrement frappante en Angleterre. De longs corps
élancés, de longs crânes, de longs visages, le type
« Moltke » au nez considérable et au profil
nettement
découpé (signes qu'en effet Henke tient pour des
caractéristiques « purement germaniques »), avec
cela
des arbres généalogiques qui remontent à
l'époque normande : bref, des Germains du plus indiscutable
aloi, physiquement et historiquement authentifiés — mais des
cheveux noirs. Dans Wellington, ce qui frappe tout de suite Eckermann,
c'est « l'œil brun » ¹). J'ai eu l'occasion de faire
en
Allemagne la même remarque dans des familles appartenant à
la vieille noblesse. Mais de plus, n'est-il pas curieux que les
poètes de l'extrême Nord de l'Allemagne attribuent souvent
des cheveux noirs à leurs personnages, et non seulement aux
nobles, mais aux gens
—————
¹) Gespräche mit Goethe,
16 février 1826.
663 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
du peuple? Ainsi dans le
récit de Theodor Storm, Hans
and Heinz
Kirch, ces deux vigoureux exemplaires du loup de mer germanique,
Hans et Heinz, ont « des boucles brun foncé » et
l'on
nous dit du Hasselfritz, autre gaillard audacieux et non moins
représentatif, qu'il est brun d'yeux et de cheveux :
voilà comment ces Germains pur-sang accusent une ressemblance
avec Achille « à la brune chevelure ». Qui
compterait, dans le Volkslied, les schwarzbraune
Aeugelein ! Burns aussi, le poète rustique
écossais,
s'échauffe pour les belles filles aux cheveux châtains de
sa patrie, qui d'ailleurs brode depuis des siècles
quantité de variations sur le thème ancien de la Nut
brown maid ¹). Et Goethe tient qu'il est bon que le
héros ait
des cheveux et des yeux noirs. Il m'advint, durant un voyage en
Norvège, d'être jeté par hasard sur un groupe
d'îles situées au nord du 70e
parallèle et
où n'abordent presque jamais d'étrangers : à mon
grand étonnement je trouvai parmi la population de
pêcheurs, presque uniformément blonde, quelques individus
répondant exactement au type dont il s'agit ici : des hommes
d'une stature superbe, d'une physionomie noble et imposante, de vrais
Vikings — mais des Vikings coiffés d'une chevelure noire comme
le plumage d'un corbeau ! J'ai rencontré plus tard ce même
type dans le Sud-Est de l'Europe, dans les colonies allemandes de la
Slavonie qui, établies là depuis des siècles, ont
conservé absolument intact leur caractère allemand au
milieu des Slaves : la conformation du corps, le type « Moltke
» (ou, comme disent les Anglais, le type « Wellington
»), et enfin les cheveux noirs distinguent ces gens entre tous
ceux de leur entourage, qui sont blonds pour la plupart et de
physionomie tout à fait insignifiante. D'ailleurs nous n'avons
pas besoin de chercher si loin : ce type prédo-
—————
¹) Témoin le « duo d'amour délicieux,
mélange
de poésie populaire et savante, qui est la plus belle des
« disputoisons » que compte la littérature anglaise
», dit Jusserand (t. I, p. 531), et qui date, sous la forme
où
nous l'avons, de la fin du XVme siècle.
664 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
mine, ou peu s'en faut, dans
le Tyrol allemand dont Henke nous assure
que les habitants « présentent le vrai type des
Germains-primitifs actuellement vivants. » Pour expliquer qu'ils
aient généralement les cheveux foncés et qu'ils
les aient souvent tout noirs, le même savant, il est vrai,
recourt au soleil : « le soleil les a brunis ».... «
la couleur est la qualité qui se modifie le plus facilement avec
le temps. » Seulement les recherches de Virchow ont depuis
longtemps prouvé le contraire ¹) et nous pourrions
répondre à cette affirmation par cette question :
pourquoi David était-il blond ? ou : pourquoi les Juifs ne
conservèrent-ils des Amorrhéens qu'une certaine tendance
aux cheveux blonds-roux et rien de plus ? ou encore : quel soleil a
bruni les cheveux de la noblesse anglaise, et surtout ceux des
Norvégiens dans l'extrême Nord, où le soleil ne se
montre pas pendant des mois ? Non. Nous avons certainement affaire ici
à des phénomènes d'un ordre tout différent,
et
qu'il faudra d'abord élucider du point de vue physiologique, ce
qui, à ma connaissance, n'est point encore fait ²). De
même que certaines fleurs rouges poussent bleues dans certains
habitats, ou sous l'influence de certaines conditions qui
échappent à l'observation humaine (parfois il en pousse
de bleues et de rouges sur la même tige), de même que l'on
connaît des espèces animales noires d'où
dérivent des variétés blanches, de même
aussi rien n'empêche de concevoir que le pigment des cheveux,
encore qu'il affecte normalement une coloration claire dans les limites
d'un certain type d'homme, y puisse néanmoins tendre, en de
certaines circonstances, vers l'extrémité opposée
de l'échelle chromatique. Car ce qui est ici décisif,
c'est que nous observons ces cheveux foncés
précisément chez des hommes garantis purs Germains au
sens le plus strict du mot (qui est celui de Tacite), non seulement au
sens large
—————
¹) Voir ch. V sous la rubrique : « L'Amorrhéen ».
²) Tout au moins n'ai-je rien trouvé
à ce sujet, ni dans les
traités de physiologie, ni dans les écrits
spéciaux comme celui de Waldeyer.
665 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
(qui est le mien), et dont
l'identité germanique s'atteste
d'ailleurs par tous les traits extérieurs et intérieurs
de leur être. Pourtant, dès que nous poursuivons nos
observations, nous rencontrons exactement ce même type d'homme —
grand, élancé, dolichocéphale, physionomie du
genre « Moltke. », et avec cela un « dedans
germanique
» — sur le versant sud des Alpes Maritimes, par exemple; il
suffit,
tournant le dos à Cannes et à Nice, ces filles du chaos
ethnique, d'aller deux ou trois lieues plus au nord dans quelque partie
écartée de la montagne : là aussi, des cheveux
noirs. Sont-ce des Celtes ? sont-ce des Goths ? sont-ce des Lombards ?
je l'ignore; ce sont en tous cas des frères de ces Germains que
je viens de nommer. On les retrouve dans les montagnes de l'Italie du
Nord, alternant avec le petit Homo
alpinus, brachycéphale, non
aryen. Virchow avait dit des Celtes qu'il « ne répugnait
pas à admettre l'hypothèse que la population celtique
primitive fût du type aryen brun, non du type aryen blond
».
Fort de cette hypothèse admise sans répugnance et
même
avec quelque témérité, il s'avisa dès lors
d'expliquer tous les cheveux foncés par des mélanges de
sang celtique. Par malheur les écrivains de l'antiquité,
dans les descriptions qu'ils nous ont laissées des anciens
Celtes, se montrent surtout frappés de leurs cheveux blonds, si
blonds qu'ils les voient même « rouges »; et du reste
nous pouvons, de nos propres yeux, les voir tels aujourd'hui en
Écosse et dans le Pays de Galles. L'hypothèse de Virchow
est
donc boiteuse; elle s'appuie seulement sur ceci qu'il peut y avoir,
outre des Celtes blonds, des Celtes bruns (ou plutôt, ce qui
n'est pas exactement la même chose, des Celtes aux cheveux
foncés) : et chacun s'en doutait, car les exemples abondent.
Conclusion : le cas des Celtes est tout pareil à celui des
Germains. Quant aux Slaves, je ne peux affirmer qu'une chose : c'est
que même Virchow déclare qu'ils étaient
« Originairement blonds ». Eux non plus n'étaient
pas
QUE blonds, mais blonds ils sont encore aujourd'hui : on
n'a
qu'à regarder défiler un régiment bosniaque pour
s'en con-
666 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
vaincre. La carte figurant les
résultats des enquêtes
auxquelles a procédé Virchow sur les enfants des
écoles montre que la Posnanie tout entière, ainsi que la
Silésie à l'est de l'Elbe, donne le même infime
pourcentage d'hommes aux cheveux foncés (10-15%) que les
pays situés à l'ouest; le plus grand pourcentage de bruns
se trouve dans des contrées où jamais Slave ne
pénétra, notamment en Suisse, en Alsace, et dans le pays
de Salzbourg, si foncièrement allemand. Y a-t-il parmi les
Slaves authentiques, comme parmi les Germains et les Celtes, des cas de
mélanisme ? Je l'ignore.
De ces faits il ressort irréfutablement que
l'opinion qui coiffe
de cheveux blonds toutes les têtes de Germains pèche par
exagération doctrinaire : on a vu des cheveux noirs aux plus
authentiques rejetons de la race. Sans doute, étant
donnés des cheveux blonds, on en inférera toujours la
présence de sang germanique (germanique au sens large, qui est
le mien), fût-ce sous une dose infinitésimale,
dernière attestation d'un lointain mélange : mais
l'absence de la couleur claire n'autorisera pas la conclusion inverse.
Il sied donc d'être prudent quand on applique le concept dans
son acception restreinte; à eux seuls, les cheveux ne
constituent pas un caractère suffisant : on doit encore faire
entrer en ligne de compte d'autres caractères physiques.
LA FORME DU CRÂNE
Nous arrivons ainsi à la question
plus vaste, et en vérité non moins difficile, de la forme
du crâne. Il
semble qu'ici l'on doive et l'on puisse tracer une ligne de
démarcation. Pour complexes et enchevêtrées que
soient aujourd'hui les données du problème, on ne peut
nier qu'elles aient été jadis très simples : les
anciens Germains de Tacite, de même que les anciens Slaves,
présentaient des têtes longues bien accusées; le
crâne allongé et, au-dessous, le visage allongé
constituent des signes de la race tellement sûrs qu'on a tout
lieu de se demander si dans cette race il faut inclure des individus
que ne distinguent pas ces signes. Dans les tombeaux germaniques de
l'époque de la migration des peuples, on trouve pour
moitié, ou presque, des crânes dolichocéphales,
c'est-
667 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
à-dire dont la largeur
est à la longueur dans le rapport
de 75 (ou moins encore) à 100; les autres, à peu
d'exceptions près, se rapprochent de l'étalon
artificiellement fixé qu'indique ce rapport de 75 à 100
¹). Dans les antiques sépultures slaves, la proportion est
encore plus favorable à l'hypothèse d'une
prédominance de têtes extrêmement longues. Quant aux
anciens Celtes, on possède peu de renseignements, mais la
tendance à la dolichocéphalie des Gaëls du Nord de
l'Écosse et des Cymry du Pays de Galles autorise une
présomption
dans le même sens ²). Depuis, cela a beaucoup
—————
¹) L'expression numérique de la forme du crâne
s'obtient
par la comparaison de sa longueur, (ordinairement prise de la glabelle
au point la plus saillant de l'occiput) avec sa largeur maximum; en
réduisant uniformément à 100 la première de
ces mesures, on n'a qu'à y rapporter la seconde pour trouver,
dans chaque cas donné, le chiffre qui lui correspond sur cette
échelle conventionnelle. Il exprime la forme crânienne
telle qu'elle se définit par le rapport des deus dimensions
qu'on a considérées, ou — comme on dit en anthropologie —
par l'indice céphalique. Cet indice peut varier entre 100
(limite individuelle extrême où la largeur du crâne
prodigieusement arrondi égale sa longueur) et 58 (limite
individuelle extrême où le crâne est presque deux
fois plus long que large); mais, au point de vue des races,
l'écart à considérer est naturellement moindre (de
86
à 73 environ). Suivant la nomenclature de Broca (il en est
beaucoup d'autres), sont dits BRACHYCÉPHALES
(larges) les
crânes qui ont comme indice 83,3 et au-dessus; puis viennent
les SOUS-BRACHYCÉPHALES entre 83,3 et 80 ou
moins encore; les MÉSOCÉPHALES (moyens)
entre 80 et 77,7; les
SOUS-DOLICHOCÉPHALE (plus longs que les
précédents, moins longs que les suivants) de 77,7
à 75; les DOLICHOCÉPHALE (longs) au
dessous de 75.
Cf. Deniker : op. cit., p. 68
et sq.
²) Ranke : Der
Mensch II, 298. Au demeurant, G. Vacher de Lapouge
(L'Aryen, p. 305-396, 310)
croit pouvoir faire état de l'indice
céphalique des crânes trouvés dans les
sépultures que l'on considère comme celtiques, en
Champagne, à Hallstadt, en Bavière, pour admettre que
les Celtes étaient en grande majorité
dolichocéphales. Le fait semble prouvé pour les Celtes
insulaires de l'époque du fer. Dottin (op. cit. p. 113) se
demande si les observations que l'on a faites ne se rapportent pas
surtout à l'élite de la nation, attendu que les guerriers
dont on a trouvé la dépouille étaient probablement
des chefs; il convient (p. 43) que les œuvres d'art antique
évoquant des Gaulois les représentent pour la plupart
dolichocéphales — mais c'était peut-être
là un « type conventionnel » ! Apparemment cette
convention avait-elle une raison.
668 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
changé; cela a
changé, du moins, dans beaucoup de pays.
Non pas tant à vrai dire, dans l'extrême Nord, en
Scandinavie, dans l'Allemagne septentrionale (les villes
exceptées) ou même en Angleterre; au contraire il semble
bien, par exemple, qu'en Danemark la dolichocéphalie soit encore
plus prononcée qu'elle ne le fut chez les Germains à
l'époque de la migration des peuples : on y compte 60 pour cent
de têtes longues caractérisées et seulement 6 pour
cent de têtes rondes et larges. Mais les Slaves de Russie
n'accusent plus aujourd'hui (si Kollmann dit vrai) qu'une proportion
d'à peine 3 têtes longues sur cent, contre 72 têtes
larges accentuées, le reste représentant des formes
intermédiaires qui inclinent à la brachycéphalie.
Mais ce n'est rien auprès des Bavarois ! Johannes Ranke a
mesuré parmi eux 1000 crânes d'individus vivants, et sur
ce nombre il n'en a trouvé qu'un sur cent, — UN
seul ! qui
reproduisît le crâne des vieux Germains, tandis que 95 pour
cent étaient d'indéniables brachycéphales. Les
mensurations comparatives pratiquées sur des crânes
d'Hellènes de l'époque classique et sur des crânes
de Grecs actuels ont conduit à des résultats analogues :
car s'il est vrai que chez ceux-là prédominait la forme
intermédiaire, ils n'en présentaient pas moins pour un
tiers des têtes longues parfaitement avérées, et
l'on a exhumé de leurs tombeaux moins encore de
têtes larges que n'en ont fourni les tombeaux germaniques, tandis
qu'aujourd'hui plus de la moitié des Grecs est
brachycéphale. Il ne parait pas douteux qu'il faille apercevoir
dans ces phénomènes l'infiltration d'une race non
germanique, d'une race n'appartenant même pas au cercle de la
parenté indo-européenne, et, par surcroît, l'action
dissolvante du chaos ethnique, c'est-à-dire les effets de
l'absence de race. On se donne, certes ! toute la peine du monde pour
éluder autant que possible cette conclusion. Ainsi, par exemple,
Kollmann a tenté de subordonner l'importance du
crâne à celle de la face, mettant tout l'accent sur la
distinction entre les visages longs et les visages larges; et Johannes
Ranke s'est
669 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
emparé de cette
idée pour construire comme type spécifiquement germanique
une face allongée sous un crâne court; Henke, à son
tour, croirait volontiers qu'une évolution progressive s'est
produite ici, dans laquelle la longueur de l'avant-tête a
plutôt augmenté que diminué, tandis que
l'arrière-tête se raccourcissait, en sorte que la
dolichocéphalie existerait bien encore en quelque mesure chez
les Germains brachycéphales d'aujourd'hui.... seulement
cachée ! J'en passe, et des plus éminents. Si dignes
d'attention que puissent être ces considérations, aucune
pourtant ne saurait nous aveugler sur ce fait : que les Germains,
là où leur sang n'a subi encore que peu ou point de
mélanges, savoir dans le Nord, sont dolichocéphales et
blonds — sauf cas de mélanisme, comme nous l'avons vu; mais
qu'en revanche ce caractère disparaît à mesure que
l'on se rapproche des Alpes, et puis encore partout où
l'histoire démontre qu'il y eut de nombreux croisements soit
avec des peuples du midi, soit avec des Celto-Germains ou des
Slavo-Germains déjà dégénérés.
Naturellement, ce sont les croisements historiques
qui ont exercé l'action la plus rapide (l'Italie, l'Espagne, le
midi de la France, etc. en sont des exemples connus de tous); mais en
outre de ces mélanges, et en des endroits où ils
n'avaient pas eu lieu, agit à soi seule une autre cause
généralement admise aujourd'hui : je veux dire la
présence d'une ou peut-être de plusieurs races
préhistoriques, qui n'ont jamais paru comme telles dans
l'histoire, ou n'y ont paru qu'obscurément, et qui,
demeurées à un degré de culture inférieur,
furent de bonne heure asservies et assimilées par les divers
groupes des Indo-Germains. Il est probable que cette cause contribue
encore aujourd'hui, obstinément, à la
dégermanisation. Au sujet des Ibères, par exemple,
Guillaume de Humboldt a déjà émis
l'hypothèse qu'ils auraient été, autrefois, fort
répandus à travers l'Europe, et cette opinion a
été récemment soutenue par Hommel et par d'autres.
Qu'une petite fraction ait cherché son salut dans le plus
lointain
670 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
Occident — là
où, maintenant encore, nous trouvons les
Basques — et que la majorité des hommes ait pu tomber sous
l'épée d'ennemis divers.... il n'est pas d'exemple d'une
race tout à fait misérable et tout à fait
impotente qui ait jamais été complètement
exterminée; l'expérience nous l'apprend : on garde les
hommes comme esclaves, et puis on garde les femmes. Or cette
race-là, ou peut-être une autre, mais de sorte
également non germanique, non indo-européenne, se logea
dans les Alpes, ou du moins s'y réfugia comme dans son dernier
asile : ce n'est pas là une conjecture en l'air et
formée au hasard, c'est une inférence tirée d'un
fait d'observation qui la nécessite — de ce fait
précisément que les Alpes constituent aujourd'hui le
principal centre de rayonnement du type non germanique, à
tête ronde, aux cheveux bruns, tant dans la direction du Nord que
dans celle du Midi. La race encore distincte aujourd'hui,
anthropologiquement parlant, des Rhétiens, paraît bien
être un débris assez authentique de ces anciennes
populations lacustres, et présumablement identique avec les
Préceltes de Virchow. Il faut cependant supposer encore, dans
les vastes territoires de l'Europe orientale, une race
particulière, probablement mongoloïde, pour expliquer la
déformation toute spécifique qui fit, en si peu de temps,
de la plupart des Slavo-Germains, des « Slaves » de valeur
moindre. Comment dès lors nous laisserions-nous induire à
considérer comme « Germains », par la seule raison
qu'ils parlent une langue indo-européenne et qu'ils se sont
acclimatés dans la culture indo-européenne, ces
Européens qui s'attestent issus d'une sorte d'hommes
manifestement non germaniques ? Je tiens au contraire que c'est un
devoir des plus importants, si l'on veut comprendre l'histoire
passée et présente, de dissocier ici, au lieu de
confondre, avec toute la netteté possible. En faisant le
départ entre les hommes, nous apprenons à faire aussi le
départ entre les idées. Cela est d'autant plus
nécessaire que nous comptons parmi nous des demi-Germains, des
quarts, des seizièmes de Germains, etc., et par suite aussi une
foule d'idées, une foule de manières de
671 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
penser, de sentir et d'agir,
qui ne sont germaniques qu'à
moitié, ou au quart, ou au seizième, etc., si même
elles ne sont directement antigermaniques. Ce n'est qu'au prix
de sérieux efforts pour s'exercer à distinguer, sous la
complexité des apparences, ce qui est de l'essence du pur
germanisme et ce qui procède de l'inspiration absolument
contraire, qu'on finira par se reconnaître dans le chaos
envahissant. Partout, le chaos est l'ennemi le plus dangereux. Il
faut que la pensée qui s'y oppose devienne action : la
clarté des notions est le premier pas dans cette voie, le pas
indispensable; et, dans le domaine que nous parcourons, la
clarté consiste en ceci que nous nous rendions compte à
quel point notre germanisme renferme aujourd'hui
d'éléments non germaniques, et que nous tentions de
séparer ce qui est pur de ce qui est mêlé
d'éléments étrangers (j'entends :
d'éléments qui ne sont germaniques dans aucun sens du
mot).
Cependant, quelque droit que l'on ait d'accentuer
à cette fin le
fait anatomique, je crains que, seul, il ne suffise pas. Au contraire,
c'est ici précisément que la science nous vaut le moins
de certitudes, ballottée comme nous la voyons sur un
océan de confusions et d'erreurs; quiconque épouse une de
ses chimères n'est assuré que d'une chose, c'est qu'elle
l'entraînera fatalement dans l'abîme. L'exposé qu'on
vient de lire touchant les diverses races qui, dans l'Europe actuelle,
constituent des vestiges de l'époque préaryenne :
Ibères, Rhétiens, etc., peut être absolument juste
en ses traits essentiels, et je crois qu'il l'est en effet : mais il ne
représente qu'une simplification tout à fait
élémentaire des hypothèses qui ont pris leur vol
par centaines depuis quelques années et qui, aujourd'hui, se
croisent dans l'espace empli de leur bourdonnement, et vont se
multipliant et se compliquant sans cesse. Ainsi — pour n'en donner
qu'un exemple aux profanes — de longues et minutieuses recherches ont
conduit à admettre qu'à l'époque la plus
reculée de l'âge de la pierre, il y avait en Écosse
une
race dolichocé-
672 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
phale, mais qu'à
l'époque la plus récente du
même âge il en surgit une autre, extraordinairement
brachycéphale, laquelle, en se croisant avec la
précédente et avec des formes mixtes, allait devenir
caractéristique de l'âge du bronze : tout cela, donc, en
des temps immémoriaux, fort antérieurs à
l'arrivée des Celtes. Puis ceux-ci parurent comme avant-garde
des Germains, et l'on ne saurait guère douter qu'ils subirent
des altérations au contact de la race déjà
établie dans le pays, vu qu'aujourd'hui, après que tant
et de si fortes marées humaines y ont déferlé, on
y remarque chez beaucoup d'individus des signes dont un savant expert
en la matière nous affirme qu'ils remontent directement et
indubitablement à cette race préhistorique de
l'époque du bronze, déjà issue elle-même du
croisement de dolichocéphales et de brachycéphales
¹).
Comment maintenant réussira-t-on à démêler
anthropologiquement l'influence craniologique, sur les Germains, de ces
premiers occupants, si eux-mêmes possédaient des
têtes longues, et des courtes, et des moyennes ! Et comment
expliquera-t-on que cette influence n'agisse aujourd'hui que dans le
sens de
la brachycéphalie ? Mais voici venir d'autres savants, et c'est
une tout autre chanson : nous n'aurions, à les croire, aucune
raison impérieuse de supposer une IMMIGRATION de
l'Indo-européen; il était là dès
l'âge de la pierre le plus reculé et se distinguait, alors
déjà, par sa tête longue, d'une autre race
à tête courte, avec laquelle il luttait pour la
suprématie : ce dolichocéphale de l'époque
paléolithique n'était autre que le Germain ! Virchow
exprime même l'opinion, et il la fonde sur les documents
anatomiques, que les plus anciens Troglodytes de l'Europe pourraient
bien avoir été de souche aryenne, ou que du moins
personne ne pourrait prouver le contraire ²). Mais des jugements
à ce point réservés et circonspects ne
—————
¹) Sir William Turner : Early
Man in Scotland (discours
prononcé
à la Royal Institution,
Londres, 13 janvier 1898).
²) Ranke :
Der Mensch II, 578.
673 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
trouvent pas grâce
auprès de la jeune école sous
le prétexte d'une simplification strictement scientifique,
celle-ci arbore le drapeau du chaos et inflige un démenti
à toute l'histoire de l'humanité. Ses doctrines ont
trouvé leur expression la plus claire dans la thèse du
professeur Kollmann. Il réduit tous les hommes vivant en Europe
à quatre types : crânes allongés avec visages
allongés, crânes allongés avec visages courts,
crânes courts avec visages courts, crânes courts avec
visages allongés; ces quatre races auraient vécu
juxtaposées et mêlées depuis des siècles, il
en serait encore de même aujourd'hui — et maintenant voici le
bouquet : tout ce que l'histoire nous enseigne touchant les migrations
des peuples, les nationalités, les différences
d'aptitudes, les grandes œuvres culturelles de sorte créatrice
qui ne procèdent que de certaines individualités
ethniques et qui se peuvent tout au plus (dans le meilleur cas)
transmettre à d'autres, enfin touchant la lutte que continuent
de se livrer parmi nous les éléments favorables et les
éléments hostiles à la culture.... tout cela n'est
que fatras et doit être rejeté au profit du dogme suivant,
lequel requiert notre foi la plus dévote : « Il est
manifeste que le développement de la culture constitue l'œuvre
commune de tous ces types. Toutes les races européennes sont
donc, pour autant que nous avons
pénétré jusqu'ici le mystère de la nature
des races, également douées pour toute tâche
culturelle » ¹). Également douées ? On n'en
croit pas
ses
yeux ! Pour « toute » tâche « également
douées » ! J'aurai bientôt à revenir
là-dessus, mais je ne voulais pas quitter ce domaine de la
craniométrie sans avoir indiqué : d'abord, combien il est
difficile de distinguer ce qui est germanique de ce qui ne l'est pas
par de simples formules, au compas et au mètre; ensuite, dans
quelles voies dangereuses nous entraînent messieurs les savants
dès qu'ils interrompent leurs débats sur les
dolichocéphales « cha-
—————
¹) Assemblée générale de la
Société
anthropologique allemande, 1892.
674 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
maeprosopes, platyrrhiniens,
mésoconchoïdes, prognathes,
proophryocéphales, ooïdes, brachyklitométopes,
hypsistégobregmatiques » (j'en passe, et des plus
moliéresques !) pour en tirer des considérations d'ordre
général sur l'histoire et la culture. Le profane ne
comprend que peu ou rien au reste; il patauge sans espoir dans ce
jargon barbare de la science naturelle néoscolastique; et, de
tel congrès où elle tint ses assises il oublie tout,
hormis cet écho qu'en répercutèrent les journaux
des deux mondes : dans l'assemblée à laquelle prirent
part
les plus doctes professeurs de l'Europe, il a été
solennellement porté au procès-verbal que toutes les
races ont une part égale dans le développement de la
culture, qu'elles sont toutes également douées pour toute
tâche. En d'autres termes : il n'y a jamais eu de Grecs, il n'y a
jamais eu de Romains, il n'y a jamais eu de Germains, il n'y a jamais
eu de Juifs, mais de tout temps ont vécu fraternellement
côte à côte, à moins qu'ils ne
s'entre-dévorassent, des dolichocéphales leptoprosopes,
des dolichocéphales chamaeprosopes, des brachycéphales
leptoprosopes et des brachycéphales chamaeprosopes «
travaillant
tous ensemble au progrès de la culture. » On sourit sans
doute ? On a tort. Les crimes de lèse-histoire sont des
attentats vraiment trop sérieux pour qu'on ne les voue qu'au
ridicule. Il faut qu'ici tous les hommes en possession de leur
judiciaire s'entendent pour mettre le holà et pour crier
à ces messieurs : Savetier, à ta forme ¹)
Il saute aux yeux, d'ailleurs, qu'une entreprise
comme
—————
¹) On lira avec profit dans Deniker : Les Races et les Peuples de
la
terre (p. 336 et suiv.), l'exposé des différents
systèmes de détermination et de classification des races
humaines. Lui-même indique une répartition, basée
uniquement sur les caractères physiques, en 13 races principales
qui se subdivisent en 30 sous-races. Pour l'Europe (cf. aussi ses Races
de l'Europe, Bull. soc. d'Anthrop. 1897) il reconnaît
l'existence
de six races principales et de quatre races secondaires, formant les
peuples européens proprement dits, c'est-à-dire distincts
des peuples d'autres races (lapone, ougrienne, turque, mongole, etc.)
que l'on rencontre également en Europe (op. cit. p. 384 et
suiv.). Ainsi l'image change d'année en année !
675 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
celle de Kollmann est,
dès son point de départ,
grossièrement antiscientifique. La simplification poussée
très loin est une loi de la création artistique, mais
elle n'est pas une loi de la nature; au contraire, la
caractéristique ici est l'infinie diversité. Que
dirait-on d'un botaniste qui s'aviserait de répartir les plantes
en familles suivant la longueur et la largeur de leurs feuilles, ou
suivant tel autre caractère qu'il lui plairait de prendre
UNIQUEMENT en considération ? Le
procédé de
Kollmann marque un recul sur le vieux Théophraste. Aussi
longtemps que l'on essaya des classifications artificielles, la
connaissance systématique du monde végétal
n'avança pas d'un pas; mais vinrent des hommes
génialement doués, de l'envergure d'un Ray, d'un Jussieu,
d'un Candolle, qui par l'observation alliée à
l'intuition créatrice déterminèrent les familles
principales de plantes, et alors seulement découvrirent les
caractères — pour la plupart très cachés — qui
permettaient d'établir anatomiquement aussi la parenté.
Il en a été de même pour la classification du monde
animal. Tout autre procédé est absolument artificiel et
ne constitue qu'un jeu d'enfant. Voilà pourquoi nous ne devons
pas non plus, dans le cas de l'homme, construire comme fait Kollmann un
système suivant notre parti pris anatomique et y caser les faits
tant bien que mal, mais nous devons au contraire déterminer
quels groupes existent effectivement comme races
individualisées, moralement et intellectuellement
reconnaissables à des signes distinctifs, et là-dessus
rechercher s'il y a des caractères anatomiques utilisables pour
la classification.
ANTHROPOLOGIE RATIONNELLE
Cette digression dans le domaine de la science
anatomique peut
servir d'abord à nous préserver de l'illusion que nous
recevrons de ce côté un secours bien assuré
et bien précieux, un enseignement très
utilisable dans la vie pratique : car, ainsi qu'on l'a vu, ou bien nous
avançons sur un terrain sablonneux qui s'effondre sous les
pieds, coupé de marécages dans lesquels nous nous
empêtrons dès le premier pas, ou bien, si nous choisissons
la voie de la dogmatique, il nous faut
676 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
sauter d'une pointe d'aiguille
à l'autre, avec la certitude de
dégringoler tôt ou tard dans l'abîme. Mais cette
digression offre encore, si je ne m'abuse, d'autres avantages, et plus
positifs : en incitant le lecteur à accroître son savoir
sur quelques points, elle l'y prépare en lui montrant la
nécessité de les envisager avec plus de précision.
Que les races, pas plus que les individus, ne soient également
douées, c'est un fait dont témoigne l'histoire et, avec
elle, notre expérience de chaque jour; l'anthropologie
nous atteste en outre (et malgré le professeur Kollmann) que
chez les races qui accomplirent des actes déterminés,
prédominait une conformation physique déterminée.
La faute provient ici de ce que l'on opère avec des nombres
fortuits d'objets de comparaison, et de ce que l'on rapporte les
mesures à un étalon arbitrairement choisi. Ainsi, par
exemple, dès que la largeur d'un crâne est à sa
longueur dans le rapport de 75 (ou moins) à 100, on
étiquette ce crâne « dolichocéphale »;
dès que sa largeur atteint 76 ou déjà 75¼,
on
décide qu'il est « mésocéphale », et
on
le déclare « brachycéphale » à partie
de 80. Qui donc dit cela ? Pourquoi y aurait-il une magie
spéciale attachée précisément à ce
chiffre 75 ? Ne serait-ce point tout simplement celle que lui
confère ma paresse et qu'exigent mes aises ? Que nous ne
puissions sans termes techniques et lignes de démarcation nous
tirer d'affaire dans la pratique quotidienne, je le comprends
très bien; mais je ne comprends pas du tout ce qui devrait nous
engager à prendre ces termes et ces lignes pour autre chose que
des limites conventionnelles et des mots arbitraires ¹). Cette
remarque
touchant les crânes longs et les crâ-
—————
¹) Rien de plus digne de remarque, à cet égard, que
les
recherches entreprises par le Dr G. Walcher, d'où il appert que
la position de la tête du nouveau-né exerce une influence
déterminante sur la conformation du crâne. Avec des
jumeaux « univitellins » (issus d'un seul œuf) on a
réussi de cette manière à développer un
dolichocéphale caractérisé, et un
brachycéphale
non moins prononcé ! (Zentralblatt
für Gynäkologie 1905,
nº 7)
677 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
nes larges vaut naturellement,
aussi pour les visages allongés
et les visages ramassés : il s'agit partout de rapports entre
lesquels existe une transition graduelle et continue. Mais, justement,
c'est l'essence de la vie d'être plastiquement mobile : son
principe de configuration se distingue radicalement du principe de
configuration cristalline en ceci qu'il n'opère pas
selon des
rapports numériques immuables, mais que — tout en observant
l'équilibre des parties et en maintenant le schéma
fondamental donné par l'être même — il configure en
quelque sorte librement. Il n'y a pas deux individus qui soient l'un
à
l'autre pareils. Dès lors, pour embrasser d'un regard la
structure physique d'une race à n'importe quel moment
donné, il faudrait que j'eusse sous les yeux tous les
représentants de cette race à cet instant et que je
cherchasse à dégager de ce complex l'IDÉE
homogène et unifiante, la TENDANCE dominante
spécifique
de la conformation physique propre à cette race en tant que
race : et, en fait, je la verrais de mes yeux. Eh bien, si j'avais eu —
disons, au temps de Tacite — tous les Germains sous les yeux : les
Celtes encore sans mélange, les Teutons et les Germano-Slaves,
j'aurais certainement contemplé un tout harmonique, dans lequel
régnait une certaine loi de formation, un type dominant autour
duquel se groupaient les figures les plus variées et les plus
divergentes. Il est permis de supposer qu'on n'eût pas
découvert un seul individu réunissant en lui dans des
conditions de parfait équilibre, et à la plus haute
puissance, tous les caractères spécifiques de cette
idée raciale plastique (car telle elle aurait apparu à
mon cerveau pensant) : les grands yeux d'azur rayonnants, la chevelure
d'or, la stature gigantesque, la musculature bien proportionnée,
le crâne allongé (qu'un cerveau toujours en travail,
torturé de brûlantes aspirations, martelle
éternellement et fait bomber en avant par delà le cercle
où se contiennent les satisfactions animales), le visage au
front haut (qu'une vie psychique intensifiée force à
devenir le siège de son expression) — non
certes, il n'est pas un individu qui
678 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
eût
présenté tous ces traits réunis dans sa
seule personne : à la perfection d'un trait eût
correspondu l'ébauche, la simple ébauche d'un autre. Nul
doute même que la nature, l'éternelle chercheuse qui
jamais ne se répète, eût déchiré dans
ses tentatives la loi d'équilibre : et j'imagine tel
géant démesuré dont le stupide regard ne
s'intéresse qu'aux évolutions de sa massue, tel
crâne par trop longiligne en proportion d'une face indûment
raccourcie, ou deux yeux magnifiques brillant sous un front superbe,
mais dans une tête portée par un diminutif de corps, etc.
ad infinitum. Ou bien encore,
parmi d'autres groupes, se fussent
attestées des lois secrètes de corrélation de
croissance : ici, par exemple, des familles aux cheveux noirs avec, en
même temps, des nez aquilins hardis et particulièrement
développés et une structure du corps plus
élancée; là, des cheveux rouges avec une peau
remarquablement blanche et tachetée et un visage quelque peu
élargi dans sa partie supérieure.... car toute
modification du type, si légère soit-elle, en
entraîne d'autres à sa suite. Bien plus nombreuses encore,
assurément, auraient été les figures construites
de telle sorte que l'on n'eût pu inférer, de leur
insignifiance moyenne, aucune loi spécifique de formation, si
elles n'eussent apparu comme parties intégrantes d'un grand tout
dans lequel leur place était désignée avec
précision, en sorte que leur exacte adaptation à cette
place autorisait la conclusion qu'elles appartenaient organiquement
à l'ensemble. Darwin — Darwin précisément, qui
toute sa vie a travaillé avec le compas, le mètre et la
balance — insiste et réinsiste sans cesse, dans ses
études consacrées aux élevages artificiels, sur ce
fait que le COUP D'ŒIL de l'éleveur-né
(et qui a
développé ses dons naturels par l'expérience)
découvre des choses touchant lesquelles les chiffres ne nous
fournissent aucune présomption, des choses que l'éleveur
même est la plupart du temps fort empêché de
formuler en mots; mais peu lui importe leur formule, à cet
éleveur ! il a remarqué que ceci ou cela distinguait un
organisme d'un autre, et il s'oriente en conséquence dans
679 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
ses élevages. Son
intuition, car c'en est une, est née de
ce qu'il a longuement continuellement REGARDÉ.
Eh bien,
nous devrions nous exercer à cette sorte de vision,
acquérir le coup d'œil de l'éleveur, apprendre à
regarder comme il regarde : rien de plus utile pour cela que cet
aperçu d'ensemble de tous les Germains contemporains de Tacite,
si un miracle nous l'avait valu. Nous n'eussions pas constaté
chez tous ces hommes, soyons-en bien sûrs, que la largeur de la
tête fût à sa longueur comme 75 à 100; la
nature ignore cette sorte de restriction; dans la variété
illimitée de toutes les formes intermédiaires
concevables, et aussi des formes qu'un développement
ultérieur dut pousser vers un extrême ou vers l'autre,
nous serions très vraisemblablement tombés
çà et là sur des brachycéphales positifs,
les crânes exhumés nous le donnent à supposer, et
pourquoi la plasticité des forces configuratrices
n'eût-elle pas produit pareil résultat ? Nous n'aurions
pas vu non plus que des géants, et pu déclarer : celui
qui n'atteint pas 1 m. 97½ en hauteur n'est pas un Germain. En
revanche, nous aurions pu parfaitement nous permettre cette affirmation
d'aspect paradoxal : les petits hommes de ce groupe sont grands, parce
qu'ils appartiennent à une race de haute taille et, pour la
même raison, ses brachycéphales ont des crânes
allongés; en y regardant de plus près, vous discernerez
bientôt dans leur personne physique, comme dans leur être
interne, les caractères spécifiques du Germain. Les
hiéroglyphes du langage qu'emploie la nature ne sont pas, il
s'en faut, si logiquement mathématiques, si mécaniquement
interprétables, que se plaît à le croire maint
chercheur.
Il appartient à la vie de comprendre la vie. Et j'y songe : on
m'a souvent, de bien des côtés, cité le cas de
tout jeunes enfants (notamment de fillettes) qui avaient un instinct
singulièrement prononcé de la race: j'en connais qui,
n'ayant pas le moindre soupçon de ce qu'est un « Juif
» ou même qu'il existe rien de semblable, se mettent
à hurler dès qu'un Juif ou une Juive pur sang les
approche ! Le savant ne sait souvent pas du tout distinguer un Juif
d'un
Non-
680 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
Juif; l'enfant, à
l'âge où il commence
à peine à parler, le sait. N'est-ce pas là une
expérience concluante ? Il me semble qu'elle pèse autant
que tout un congrès d'anthropologues ou — pour ne rien
exagérer — que toute une conférence du professeur
Kollmann. Il y a donc tout de même en ce monde autre chose que le
mètre et le compas. Là où le savant avec ses
constructions artificielles reste court, il suffit d'un regard
ingénu pour éclairer comme un rayon de soleil la
vérité.
Nous ne voulons pas déranger plus que de
raison les cercles
chamaeprosopes des anthropologistes, nous ne voulons pas davantage
déprécier la valeur des documents mis au jour par leurs
efforts; ce que nous voulons, c'est apprendre à bien utiliser
ces matériaux comme un précieux enrichissement de notre
connaissance du Germain et comme un avertissement sérieux de la
pénétration du Non-Germain parmi nous.
La restriction si nécessaire du terme «
Germain »,
aux
seuls hommes qui soient vraiment germains, ou fortement
imprégnés de sang germain, ne sera donc jamais applicable
de façon purement mathématique; elle exigera toujours ce
coup d'œil de l'éleveur ou cet instinct de l'enfant. Savoir
beaucoup ne sera certes qu'utile en pareille matière; mais
beaucoup voir et beaucoup sentir est plus indispensable encore. Et
maintenant notre enquête touchant les restrictions à
apporter à ce concept du « Germain » doit se
transporter dans le domaine spirituel, où l'histoire nous
enseigne à chaque page à faire le départ du
germanique et du non-germanique, en même temps qu'à
reconnaître et à estimer à sa haute valeur
l'importance, ici, du facteur physique.
LA PHYSIONOMIE
À la fois esprit et corps, miroir de
l'âme et fait anatomique, la PHYSIONOMIE, tout
d'abord, réclame notre
attention. Que l'on considère, par exemple, le visage de Dante
Alighieri : il est aussi instructif que ses poèmes ¹).
C'est
un
—————
¹) L'œuvre du Dante, sa personnalité même,
attestent si clairement, en lui un vrai Germain, non un fils du chaos
ethnique, que je ne
681 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
visage
caractéristiquement GERMANIQUE ! Pas un trait
qui nous y
remémore les types helléniques ou romains connus — je ne
parle même pas des physionomies asiatiques et africaines que nous
ont fidèlement conservées les pyramides. Un homme nouveau
a fait son entrée dans l'histoire du monde. La nature a
engendré dans la plénitude
—————
souhaiterais
pas, quant à moi, d'autre démonstration du
fait. Il n'en est pas moins intéressant de mentionner,
d'après une des meilleures autorités qui soient,
l'étymologie probablement gothique du nom Alighieri. Contre
l'opinion qui lui attribue une origine latine (Alagherius), Kraus le
croit dérivé par corruption d'Aldiger et l'apparente
à ces noms propres allemands fondés, comme Gerhard,
Gertrud, etc., sur la notion gér
= Speer, « lance » (fait
bien propre à mettre en branle, vu l'analogie du nom
Shake-Spear, l'imagination des fantaisistes !) Ce nom est échu
à la famille du Dante par l'intermédiaire de sa
grand'mère paternelle, une Gothe de Ferrare, qui s'appelait
Aldigiero. Sur l'origine de son grand-père paternel ou celle de
sa mère, on ne sait pour l'heure qu'une chose, c'est que la
tentative de les rattacher à des familles romaines s'appuie sur
une pure invention de biographes italiens qui jugèrent plus
glorieux d'appartenir à Rome qu'à la Germanie. Mais comme
le grand-père était un guerrier, armé chevalier
par l'empereur Conrad,
682 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
de sa force une âme
nouvelle : regardez, elle se reflète
là dans un visage humain tel que l'on n'en avait jamais encore
contemplé ! « Au-dessus de l'ouragan peint sur ce visage,
son front tranquille s'élançait avec une sorte de
hardiesse et le couronnait comme d'une coupole de marbre »
¹).
Oui, oui, Balzac a raison : ouragan et coupole de marbre ! S'il
—————
et comme
le Dante déclare lui-même qu'il appartient à la
petite noblesse, la descendance d'une souche purement germanique
pourrait se passer d'autre preuve (cf. Franz Xaver Kraus : Dante,
1897, p. 21-25). Jusqu'au commencement du XVme
siècle encore,
beaucoup d'Italiens sont désignés dans les actes comme
Alémanes, Langobards, etc., ex
alamanorum genere, legibus vivens langobardorum, etc. (et cela
malgré que la plupart
fussent passés depuis longtemps sous le régime du Droit
romain, d'où il résulte que l'évidence
documentaire de leur origine a disparu) : tant ce peuple, dans lequel
la prétendue « culture romaine » veut aujourd'hui
reconnaître son foyer, était imprégné de
sang purement germanique, sang qui constituait en lui le seul
étément doué de vertu créatrice (voir
Savigny : Geschichte des
römischen Rechtes im Mittelalter, I, ch. 8).
¹) Balzac : Les Proscrits.
683 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
nous avait simplement
informés que le Dante était un
dolichocéphale leptoprosope, cela ne nous en aurait pas dit
long. Certes, on ne trouvera pas un second Dante, mais il suffit d'une
promenade dans la collection de bustes du musée de Berlin pour
se convaincre à quel point ce type, précisément,
s'était fixé dans l'Italie du Nord, germanisée de
part en part du fait des Goths, des Langobards et des Francs; la plus
proche et indubitable parenté physionomique s'en peut
rencontrer, aujourd'hui encore, chez les habitants déjà
mentionnés du Tyrol allemand, et puis en Norvège; mais de
plus, partout où il y a d'authentiques Germains, on en
reconnaîtra quelque trait isolé. Pourtant, si
nous considérons les plus grands représentants du
germanisme, loin qu'ils fassent paraître à nos yeux une
seule et même conformation physionomique, nous leur en
découvrirons un grand nombre; sans doute le nez hardi,
arqué, domine, mais on n'en relève pas moins presque
toutes les combinaisons imaginables jusqu'à cette tête
puissante qui s'oppose trait pour trait à celle du Dante
et trahit justement dans ce contraste leur intime parenté :
jusqu'à la tête de Martin Luther. Ici l'ouragan dont
parlait Balzac, c'est le front, c'est le nez, ce sont les yeux qui nous
en évoquent l'image, et nulle coupole de marbre ne se dresse
au-dessus; mais ce volcan d'énergies et de pensées
toujours en éruption repose sur un roc de granit : la bouche et
le menton donnent l'impression de l'inébranlable. Les plus
petits détails de ce visage véhément
témoignent de l'ardent besoin et du splendide pouvoir d'agir; et
durant qu'on le considère, il semble que l'on entend retentir
les mots du Dante :
Colà
dove si puote
Ciò
che si vuole !
Cet homme peut ce qu'il veut, et tout son être aspire à se
dépenser en de grandes actions : dans cette tête, il ne se
fait pas d'études par goût d'érudition, mais par
amour de la vérité qu'il faut scruter, de la
vérité nécessaire pour la vie; si cet homme
chante, ce n'est pas pour le plaisir de l'ouïe,
684 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
mais parce que le chant exalte
et affermit le cœur; il n'aurait pu
comme le Dante vivre à l'écart, fier et méconnu,
remettant aux générations futures le soin de sa gloire —
que vaut la gloire au regard de ce visage ? « L'AMOUR
est la
pulsation de notre vie », a-t-il dit. Et où il y a robuste
amour, il y a aussi haine vigoureuse. Dire d'une telle face, comme fait
Henke, qu'elle représente le type « nord-allemand-slave
», est complètement erroné ¹). Une apparition
si
imposante plane au-dessus de pareilles spécifications : elle
fixe l'aspect extérieur que revêt, au plus haut
degré de plénitude, une des possibilités de
développement si étonnamment riches de l'esprit
germanique. Ainsi que le visage du Dante, celui de Luther appartient
à toute la race germanique. On trouve ce type en Angleterre,
où jamais Slaves ne pénétrèrent, on le
rencontre chez les hommes d'État les plus énergiques de
la
France. Rien de plus aisé que de situer cet homme 1500 ans en
arrière et de se le représenter sur son cheval de
bataille, le torse redressé, tandis qu'il brandit sa hache pour
défendre la patrie septentrionale bien-aimée, ou bien
à son foyer chéri parmi la troupe des enfants qui
fêtent son retour, ou bien à la table des hommes, vidant
jusqu'à la dernière goutte sa corne d'hydromel et
entonnant quelque chant héroïque à la gloire des
aïeux.
Entre le Dante et Luther se déploie cette
échelle
physionomique aux mille degrés que parcourt le type du Germain,
selon qu'il s'incarne en tel ou tel de ses plus grands
représentants. Comme dit Tacite., ils ne ressemblent qu'à
eux-mêmes. Toute tentative de localiser les
variétés
du type, en opposant par exemple le Nord et le Sud, ou bien l'Ouest
celtique et l'Est slave, est vouée à un échec
évident, pour autant du moins que l'on considère les
hommes les plus importants,
—————
¹) Loc. cit. p. 20. — Ce
qu'on expose ici touchant la physionomie
de
Luther, le Dr Ludwig Woltmann l'a confirmé, depuis la
publication du présent ouvrage en allemand, par un examen
d'ordre strictement anthropologique (Anthropologische
Revue 1905, p. 683 et sq.)
685 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
par conséquent les plus
caractéristiques, et que l'on
fait abstraction des particularités accidentelles du costume,
notamment du port de la barbe. Goethe, à ne le juger que sur la
conformation de son visage, aurait pu être issu de n'importe
quel groupe germanique; Jean Sébastien Bach aussi; et
pareillement Immanuel Kant.
LIBERTÉ ET FIDÉLITÉ
Et maintenant nous essayerons de jeter un regard
dans les profondeurs
de l'âme. Quels sont les indices spirituels et moraux
spécifiquement distinctifs de cette race germanique ? Aux
anthropologues qui ont prétendu nous faire accroire que toutes
les races humaines étaient douées également, nous
avons répondu en invoquant l'histoire, car l'histoire tout
entière leur crie : vous en avez menti ! Les races de
l'humanité sont douées fort inégalement et
attestent cette inégalité tant dans la nature de leurs
dons que dans la mesure où elles les possèdent; or les
Germains appartiennent au groupe de ces plus excellemment doués
que l'on a coutume de désigner sous le nom d'Aryens. Est-ce
là une famille homogène, dont les membres soient
unis par les liens du sang ? Toutes ses branches procèdent-elles
réellement de la même souche ? Je l'ignore et, au
demeurant, il ne m'importe : nulle sorte d'affinité
n'enchaîne plus étroitement les êtres que
l'affinité élective, et en ce sens les Aryens
indo-européens forment sans contredit une famille. Aristote
écrit dans sa Politique
(I, 5) : « S'il y avait des hommes
se
distinguant entre tous, par la seule dimension du corps, au point
d'égaler les statues des dieux, chacun accorderait qu'en bonne
justice les autres hommes leur devraient soumission. Mais si cela est
vrai pour le corps, à combien plus forte raison cette même
distinction s'impose-t-elle entre les âmes éminentes et
les âmes ordinaires. » Or les Aryens surpassent tous les
hommes et corporellement et psychiquement; donc en bonne justice —
ainsi que s'exprime le Stagirite — ils sont les maîtres du monde.
Aristote résume ailleurs sa pensée sous une forme plus
concise et dit : « Quelques hommes sont libres par nature;
d'autres, par nature, esclaves. » Voilà,
686 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
moralement, le nœud de la
question. La liberté n'est pas du
tout une chose abstraite, que chaque homme, à ce seul titre
d'homme, soit qualifié pour revendiquer; mais manifestement il
n'y a de droit à la liberté que fondé sur une
aptitude à la liberté, et cette aptitude, à son
tour, présuppose de la force physique et de la force
intellectuelle. On n'exagère pas en affirmant que la notion
même de liberté est entièrement inconnue de la
plupart des hommes. Ne voyons-nous pas l'Homo syriacus se
développer tout aussi bien et heureusement comme domestique que
comme maître ? Les Chinois ne nous offrent-ils pas un grandiose
exemple de la même disposition ? Tous les historiens ne nous
racontent-ils pas que les Sémites et les métis de
Sémites n'ont jamais réussi, malgré leur grande
intelligence, à fonder un État durable, et cela parce que
chacun
s'efforçait constamment d'accaparer pour soi toute la puissance
et ainsi ne marquait d'aptitude que pour le despotisme et l'anarchie,
ces deux contraires de la liberté ? ¹) Par ces exemples on
aperçoit immédiatement quelles grandes qualités
doit posséder un être humain pour que l'on puisse dire de
lui qu'il est « libre par nature », car la première
condition requise à cet effet consiste dans le pouvoir de
« configurer ». Il n'y a qu'une race « constructrice
d'État » qui puisse être libre; le don qui fait de
l'individu un
artiste et un philosophe est essentiellement le même que celui
qui, diffus dans la masse entière, construit des États et
suscite en l'individu cette idée qui était
demeurée jusqu'alors inconnue de la nature entière :
l'idée de la liberté. Dès que nous nous en rendons
compte, l'étroite parenté des Germains avec les
Hellènes et avec les Romains nous apparaît avec
évidence, et en même temps nous reconnaissons ce qui les
sépare.
Chez les Grecs, c'est la puissance de
création individuelle qui
l'emporte, jusque dans la formation des États; chez les Romains
domine
la force communiste sous les espèces de la législation,
qui confère la liberté, et de la puissance
guerrière,
—————
¹) Se reporter chap. V, à la rubrique : « Homo
arabicus ».
687 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
qui défend la
liberté. Les Germains, par contre, tant
collectivement qu'individuellement, s'attestent moins robustes
configurateurs peut-être, mais ils font paraître une
harmonie des facultés par laquelle ils s'égalent à
leurs plus grands devanciers : équilibre entre le propos de
liberté qui, individuel, trouve sa plus haute expression dans la
libre création artistique ¹), et le propos de
liberté qui,
collectif, bâtit l'État. Quel art créa jamais rien
de plus
puissant (sinon d'une forme plus achevée) que celui qui inclut
tout l'humain dans son champ élargi par la plume ailée de
Shakespeare et le pénétrant burin de Dürer — que
celui qui, en son langage propre et authentiquement
congénère, par SA MUSIQUE,
pénètre dans
l'intimité du cœur plus profondément qu'aucun effort
tenté jusqu'à lui pour faire de l'immortel avec du mortel
et transmuer en esprit la matière ? Et cependant les
États
fondés par les Germains — malgré leur caractère en
quelque sorte improvisé, éternellement provisoire, sujet
aux métamorphoses; ou plutôt devrais-je dire : à
cause de
ce caractère — s'avéraient à l'épreuve les
plus durables du monde et aussi les plus puissants. Ni les
tempêtes de la guerre, ni les menaces ou les enjôlements de
l'ennemi héréditaire — ce chaos ethnique infusant son
poison dans la chair de nos nations — n'ont pu empêcher que la
liberté et son corrélatif, l'État, encore que
souvent
leur équilibre parût gravement compromis, constituassent
l'idéal persistant à travers les siècles, facteur
de configuration et de conservation : nous le reconnaissons aujourd'hui
plus clairement que jamais.
Mais pour que de telles choses fussent possibles, il
ne suffisait pas
de l'aptitude fondamentale commune à tous les Aryens, qui tous
possèdent la force de créer librement. À ce trait
s'en
ajoute un autre, incomparable et tout à fait particulier : la
FIDÉLITÉ GERMANIQUE. Les Grecs et les
Romains témoignent aussi bien que les Germains de ce
développement
—————
¹) Voir le début du ch. I
et, dans ce même chapitre,
le
début de la rubrique : «
Culture artistique ».
688 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
spirituel et corporel qui
conduit à l'idée de la
liberté et enfante, d'une part, l'art, la, philosophie et la
science, de l'autre les États (avec toutes les manifestations
culturelles qui se laissent ranger sous ce concept d'État); par
contre,
c'est un trait spécifiquement germanique que la notion de
fidélité poussée au degré de «
surabondance ». Jules César avait tout de suite
discerné chez les Germains, à côté de
l'excellence guerrière, la fidélité sans exemple,
et il avait recruté parmi eux autant de cavaliers qu'il en avait
pu obtenir. À Pharsale, dans la bataille si décisive pour
l'histoire du monde, ils se battirent pour lui : les Gaulois
romanisés avaient abandonné l'Imperator à l'heure
de sa détresse; les Germains, eux, prouvèrent qu'ils
étaient fidèles autant que braves.
Cette fidélité envers le maître
qu'ils se
choisissent librement et de leur propre initiative, voilà certes
le trait le plus significatif du caractère des Germains; aussi
nous fournit-il un critère pour juger si nous avons affaire
à du sang purement, germanique ou non. L'on a beaucoup
raillé les armées allemandes de mercenaires : pourtant,
c'est précisément en elles qu'il serait aisé de
montrer l'authentique et précieux métal dont cette race
est faite. À peine Rome a-t-elle un monarque, que ce monarque
s'empresse de composer de Germains sa garde du corps : et, en effet,
où Auguste aurait-il trouvé ailleurs une
fidélité sur laquelle il pût compter sans
réserve ? Pendant toute la durée de l'empire romain
d'Occident et d'Orient, le même poste d'honneur est
occupé par les mêmes gens; seulement on va les
chercher toujours plus au Nord, parce qu'avec la « culture latine
» (comme on la nomme) se propage toujours plus avant sur le
continent la peste de la déloyauté; en dernier lieu — un
millénaire après Auguste — ce sont des Anglo-Saxons et
des Normands qui montent la garde autour du trône de Byzance.
Pauvre garde-du-corps germanique ! Aux principes politiques qui
maintenaient ce monde du chaos dans un semblant d'ordre par la
violente soudure de ses éléments disparates, il ne
comprenait rien, ou pas davantage qu'aux disputes touchant la nature de
la trinité,
689 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
qui lui coûtèrent
mainte goutte de sang; mais il
comprenait une chose : le devoir de la fidélité envers le
maître qu'il s'était lui-même choisi. Quand, sous
Néron, les envoyés frisons quittèrent les places
de dernier rang qu'on leur avait assignées au cirque et
s'installèrent fièrement sur les bancs des
sénateurs où ils avaient aperçu les
députés richement vêtus de quelques peuples
étrangers, qu'est-ce donc qui inspira une si audacieuse
conscience de leur valeur à ces gens dénués de
tout, venus à Rome pour demander qu'on leur cédât
du terrain à cultiver ? de quoi se pouvaient-ils faire
gloire uniquement ? « Nul mortel ne passe les Germains en
FIDÉLITÉ ! ¹) Lamprecht a si bien mis
en
lumière ce trait essentiel du caractère germanique et son
importance
dans l'histoire, que je me reprocherais de ne pas le citer ici
textuellement; il vient de parler de l'« escorte » qui,
dans le vieil État allemand, devait fidélité au
chef
jusqu'à la mort et observait ce devoir; il poursuit ainsi :
« C'est un des traits les plus magnifiques de la conception
spécifiquement germanique de la vie qui s'exprime — avec
d'autres — dans la formation de cette escorte : le trait de la
fidélité. Incompris des Romains, indispensable aux
Germains, il existait déjà alors, ce besoin allemand qui
reparaît sans cesse, de s'enchaîner personnellement l'un
à l'autre par le lien le plus étroit, de s'ouvrir l'un
à l'autre pleinement, d'échanger, de partager en toutes
choses aspirations et vicissitudes : le besoin de la
fidélité. La fidélité ne fut jamais pour
nos ancêtres une vertu particulière, elle fut le souffle
de vie animant tout ce qu'ils jugeaient bon et grand; c'est sur la
fidélité que reposa l'État féodal du moyen
âge commençant, le régime corporatif du moyen
âge finissant, et comment concevoir sans elle la monarchie
militaire de ce temps-ci ?.... On ne faisait pas que chanter la
fidélité, on la vivait. La « suite » des rois
francs, la « cour » des grands Carolingiens,
l'entourage politique et guerrier de nos empereurs
médiévaux, le per-
—————
¹) Tacite : Annales
XIII, 54.
690 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
sonnel des administrations
centrales de nos princes depuis le XIVme
siècle et le XVme
siècle : autant d'avatars de
la vieille pensée germanique. Car la meilleure vitalité
de cette
institution tenait à ceci qu'elle ne plongeait pas ses racines
dans un terrain de sorte politique ou même morale, et par
conséquent sujet à changer, mais bien dans le
tréfonds originel de l'être germanique, dans le besoin de
la fidélité » ¹).
Si vraies que soient ces paroles, je ne crois pas
qu'ici Lamprecht
expose entièrement à nos regards le «
tréfonds », comme il dit. La fidélité,
encore qu'elle différencie des peuples métis les peuples
qui la possèdent, n'est pas en soi, et sans autre
précision, spécifiquement germanique. On la trouve
presque chez toutes les races maintenues ou devenues pures, elle
n'apparaît nulle part davantage que chez les nègres, et
quel homme — je le demande — en remontrerait sous ce rapport au
chien de noble souche ? Non. Pour que nous apercevions ce «
tréfonds originel de l'être germanique », il nous
faut
savoir DE QUELLE ESPÈCE est cette
fidélité
germanique et, pour cela, concevoir d'abord que c'est la liberté
qui constitue ici le sous-sol intellectuel de tout l'être. En
effet, le signe distinctif de cette fidélité, c'est
qu'elle peut déterminer elle-même, librement, sa
destination. Le caractère humain ressemble à l'essence
divine telle que les théologiens la représentent :
multiforme et pourtant indistinctement, indissociablement
homogène. Cette fidélité et cette liberté
ne dérivent pas l'une de l'autre, mais ce sont deux aspects
phénoménaux du même caractère qui se montre
à nous, dans un cas, plutôt du côté
intellectuel, dans l'autre, plutôt du côté moral. Le
nègre et le chien servent leur maître quel qu'il soit :
morale du faible ou, comme dit Aristote, de celui que la nature a
formé pour être esclave; le Germain se CHOISIT
son
maître, et dès lors sa fidélité est
fidélité envers soi-même : morale de celui qui est
né libre. Mais le monde ne l'avait encore jamais vue sous
l'espèce qu'en fait paraî-
—————
¹) Deutsche Geschichte, 2e
éd., I, 136.
691 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
tre le Germain. Voyez le
prestigieux proclamateur de la liberté
poétique et politique, voyez l'Hellène si surabondamment
doué : sa déloyauté fut de tout temps proverbiale.
Le Romain n'était fidèle que dans la défense de ce
qui était sien, et la fidélité germanique restait
« incomprise » de lui, selon la juste observation de
Lamprecht.
Il semble bien qu'à cet égard (comme en
général dans le domaine moral) il y ait parenté
plus étroite avec les Indo-iraniens : mais à ceux-ci fait
si manifestement défaut l'instinct aventureux de l'artiste, le
besoin et le pouvoir de configurer la vie en pleine liberté, que
leur fidélité n'a jamais pris cette signification
créatrice ni cette importance historique que confère
à la sienne la psyché germanique. Ici encore nous
constatons ce que nous avons observé touchant le sentiment de la
liberté : une harmonie supérieure du caractère
chez
le Germain; aussi pouvons-nous affirmer qu'il n'est sorte d'hommes — y
compris ses plus grands prédécesseurs sur le globe
terrestre — qui l'ait surpassé. Et très certainement, si
lin veut expliquer la grandeur historique du Germain en la
résumant dans un seul mot (entreprise toujours scabreuse, car
tout ce qui vit est protéiforme), on nommera sa
FIDÉLITÉ. Elle est le point central
d'où l'on peut
embrasser du regard le caractère tout entier — disons mieux :
la personnalité tout entière. Seulement rendons-nous bien
compte que cette fidélité n'est pas le «
tréfonds originel » dont parle Lamprecht ou, si l'on
préfère, qu'elle n'est pas la racine, mais la fleur, le
fruit à quoi nous reconnaissons l'arbre. De là vient
justement qu'il n'y a pas de pierre de touche plus subtile pour
déterminer ce qui est de pur aloi germanique et ce qui ne l'est
pas : car on ne reconnaît pas les espèces aux racines,
mais aux fruits; et n'oublions pas non plus d'autre part, qu'en cas
d'intempéries beaucoup d'arbres ne produisent pas de fleurs,
ou n'en produisent que d'étiolées — ce qui n'a pas
manqué d'advenir mainte fois aux Germains, quand ils
étaient trop rudement éprouvés. La racine de ce
caractère particulier est, sans nul doute, cette tendance
à la libre création que nous savons
692 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
commune à tous les
Aryens et propre à eux seuls, que
nous avons vue se manifester chez les Grecs de la façon la plus
exubérante, et dont j'ai longuement entretenu le lecteur au
début du chapitre traitant de
l'hellénisme. Tout
dérive d'elle : art, philosophie, politique, science; et c'est
d'elle aussi que la fleur de la fidélité tire la
sève à laquelle elle emprunte ici sa nuance
spéciale. Ensuite, ce qui forme le tronc, c'est cet
élément : la force positive, force physique et
force intellectuelle (on ne saurait les dissocier); chez les Romains,
à qui nous devons les fermes bases de la Famille et de
l'État,
ce tronc précisément avait atteint le
développement le plus puissant. Mais les véritables
fleur d'un arbre de cette espèce sont celles que
mûrissent en leur saison les sentiments et les convictions. La
liberté est une force d'expansion qui détache les hommes
les uns des autres, la fidélité germanique est le
lien qui, par une puissance interne, les rattache les uns aux autres
plus solidement que ne ferait l'épée du tyran; la
liberté signifie soif d'une vérité qu'on
découvre soi-même, que soi-même on étreigne;
la fidélité signifie respect de ce que les aïeux
tinrent
pour vrai; la liberté se crée elle-même sa propre
destination, et la fidélité maintient
inébranlablement cette destination. Fidélité
envers la femme aimée, fidélité envers l'ami,
fidélité envers les parents, la patrie — on observe cela
en beaucoup de lieux; mais ici, chez le Germain, quelque chose s'y est
ajouté grâce à quoi le grand instinct est devenu
une force psychique infiniment profonde, un principe vital. Shakespeare
met dans la bouche du père ces paroles que le fils emportera
comme le conseil suprême pour son voyage de la vie, comme
l'exhortation qui renferme toutes les autres :
« Ceci par-dessus tout — sois fidèle
à toi-même ! »
On le voit. Le principe de la fidélité
germanique n'est
pas, comme l'indique Lamprecht, le besoin de s'enchaîner l'un
à l'autre, mais au contraire, et pour chacun, le besoin de se
maintenir ferme et constant dans la sphère propre et autonome.
Cette fidélité-là témoigne du pouvoir de
se déterminer
693 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
soi-même; en elle
s'atteste la liberté; c'est par elle que
le vassal dévoué à son seigneur, que le compagnon
dévoué à sa guilde, que le fonctionnaire, que
l'officier affirme son indépendance personnelle. Pour l'homme
libre, servir veut dire : commander à soi-même. «
Les
premiers, les Germains apportèrent au monde l'idée de la
liberté personnelle » : ainsi opine Goethe. Ce qui
était chez les Hindous affaire de métaphysique et
dès lors constituait nécessairement une négation,
un renoncement au monde, apparaît ici transposé dans la
vie, comme un idéal d'ordre sentimental; c'est « le
souffle
de vie animant tout ce que l'on juge bon et grand »; dans la
nuit une étoile, un reconfort pour l'exténué, une
ancre de salut pour celui qu'assaille la tempête ¹).
Étant
donné la conformation du caractère chez le Germain, la
fidélité est l'achèvement nécessaire de sa
personnalité, la clef de voûte sans laquelle celle-ci se
disloque. Immanuel Kant a proposé une définition hardie
et bien germanique de la personnalité : elle est, dit-il,
« la liberté et l'indépendance à
l'égard du mécanisme de la nature entière
»; et il en décrit ainsi l'action : « ce qui
élève l'homme au-dessus de lui-même (en tant que
partie du monde sensible), ce qui le rattache à un
ordre de choses que seul l'entendement peut penser et qui, en
même temps, a tout le monde sensible au-dessous de soi, c'est la
personnalité. » Mais, sans la fidélité,
cette élévation de l'homme au-dessus de lui-même
serait mortelle : c'est seulement grâce à elle que le
propos de liberté peut se développer et tourner en
bénédiction, non en malédiction. La
fidélité, en ce sens germanique du mot, ne saurait
prendre
consistance sans la liberté : mais, sans la
fidélité, on ne concevrait pas la persistance d'un propos
de liberté qui ne connaît pas de bornes à son
aspiration créatrice. Elle marque la dépendance filiale
de l'homme à l'égard de la nature, et c'est par là
même qu'elle
—————
¹) Idéal qui d'ailleurs ne
contredit pas l'intuition
hindoue, en
ce sens qu'elle aussi transpose au plus profond du cœur le principe
régulateur.
694 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
permet à l'homme de
s'élever au-dessus de la nature sans
courir le risque de se venir fracasser sur le sol comme le
Phaéton hellénique. Voilà pourquoi Goethe
écrit : « La fidélité nous garantit la
personne ! » La fidélité germanique est la ceinture
qui pare
d'impérissable beauté l'individu périssable, elle
est le soleil sans lequel nul savoir ne mûrit jusqu'à
devenir sagesse, elle est l'enchantement grâce auquel
l'activité passionnée d'un être libre engendre
l'acte qui demeure.
IDÉAL ET PRATIQUE
Il suffit, je crois, de ce sommaire
aperçu; encore qu'il simplifie outre mesure un objet
compliqué, pour que nous
saisissions ce qui est essentiel et distinctif dans la complexion
intellectuelle et morale des Germains. Avec des développements
on remplirait sans peine tout un livre, mais ce ne seraient que des
développements. Si l'on veut distinguer clairement le Germain de
ses plus proches parents, il faut pénétrer au plus
profond de son être et opposer, par exemple, un Kant, comme
moraliste, à un Aristote. Pour Kant « l'autonomie du
vouloir est le principe supérieur de la moralité »;
à ses yeux, il n'y a « personnalité » morale
qu'à partir du moment où « une personne n'est
soumise à nulles autres lois que celles qu'elle se donne
à elle-même. » Et au nom de quels principes cette
personnalité autonome se doit-elle donner des lois à
elle-même ? Au nom d'un indémontrable « empire des
buts : à vrai dire seulement un idéal. » C'est
donc un idéal qui doit déterminer la vie ! Et dans une
note se référant à l'écrit d'où je
tire ces citations ¹), Kant oppose en peu de mots cette conception
du
monde nouvelle et spécifiquement germanique à la
conception grecque: « Là, l'empire des buts est une
idée théorique servant à l'explication de ce qui
est, ici (chez nous, Germains) c'est une idée pratique ayant
pour objet de réaliser ce qui n'est pas, mais qui PEUT
DEVENIR
RÉEL par le fait de notre conduite. » Quelle
hardiesse d'affirmer
qu'un empire moral, qui n'est pas, devient « réel »
quand notre volonté le crée ! Hardiesse dangereuse, si le
principe de la
—————
¹) Grundlegung zur Metaphysik
der Sitten.
695 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
fidélité
n'était pas à l'œuvre, qui
précisément marque d'une empreinte si
caractéristique la physionomie spirituelle de Kant
lui-même. Et soyons bien attentifs à l'opposition
signalée; ici, (chez le Germain) l'idéal et en
même temps la pratique; là (chez les Grecs) la
réalité terre à terre et, comme compagne, la
théorie. Le grand capitaine des puissances du chaos raillait les
« idéologues » allemands, comme il les nommait :
preuve d'incompréhension, car ils étaient des hommes
plus pratiques que lui-même. Ce n'est pas l'idéal qui
réside dans les nuages, c'est la théorie. L'idéal,
ainsi que Kant nous le donne à entendre, est une idée
pratique par opposition à une idée théorique, Et
ce qui, sur les hauteurs de la métaphysique, revêt
à nos yeux des contours nets, nous le retrouvons partout : le
Germain est l'homme du monde le plus idéaliste, mais en
même temps le plus pratique, et cela parce qu'il n'y a pas entre
ces termes contradiction, mais bien identité. Cet homme
écrit la Critique de la raison pure, mais au même moment
il invente le chemin de fer; le siècle de Bessemer et d'Edison
est aussi le siècle de Beethoven et de Richard Wagner. Pour ne
pas sentir ici l'unité d'impulsion, pour voir une énigme
dans ce fait que Newton interrompit ses recherches mathématiques
afin d'écrire un commentaire sur l'Apocalypse, que Crompton
inventa sa machine à filer dans le but exprès de se
créer des loisirs afin de les consacrer à la musique, qui
le passionnait uniquement, ou bien encore que Bismarck prit plaisir,
aux heures décisives de sa vie d'homme d'État, à
se faire
jouer des sonates de Beethoven, il faut ne rien comprendre du tout
à la nature du Germain : autant alors renoncer de bonne
grâce à juger son rôle dans l'histoire passée
et présente du monde.
GERMAIN ET ANTIGERMAIN
C'est là justement la tâche qui va nous
incomber. Nous
avons vu qui est le Germain ¹); voyons maintenant sous quelle
forme
s'est effectuée son entrée dans l'histoire.
—————
¹) Tout le ch. IX,
où l'on entreprend de décrire en
leurs grandes lignes la civilisation et la culture germaniques,
apportera des précisions à l'image esquissée dans
celui-ci avec le moins de traits possible.
696 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
Je ne suis
pas en état — et je n'ai pas non plus l'ambition — de donner
dans ce livre une histoire des Germains; il est
cependant indispensable, pour discerner en quelle mesure le
dix-neuvième siècle constitue la résultante des
siècles antérieurs et pour évaluer la colossale
force d'expansion qui lui est propre, d'avoir acquis quelques notions
claires non seulement sur la nature de l'être germanique, mais
encore sur le conflit qui règne depuis un millénaire et
demi entre Germains et Non-Germains. Aujourd'hui est l'enfant d'hier.
Ce que nous POSSÉDONS est en partie
l'héritage de
l'antiquité prégermanique; ce que nous SOMMES
est
entièrement l'œuvre de ces Germains primitifs que l'on nous
peint
volontiers en « barbares », comme si la barbarie
était une question de civilisation relative et comme si elle ne
dénotait pas uniquement un « ensauvagement » de
l'âme humaine. Il y aura bientôt deux cents ans que
Montesquieu signala cette confusion d'idées et y opposa une
vérité lumineuse. Après avoir rappelé que
les États qui forment l'Europe actuelle (l'Amérique,
l'Afrique
ni l'Australie n'entraient alors en ligne de compte) sont tous
l'ouvrage de peuples barbares surgis de pays inconnus, il ajoute:
« Ces peuples n'étaient point proprement barbares,
puisqu'ils étaient libres, mais ils le sont devenus depuis
que, soumis pour la plupart à une puissance absolue, ils ont
perdu cette douce liberté.... » ¹) On ne saurait
définir
plus justement en moins de mots et le caractère des Germains et
la destinée contre laquelle ils étaient voués
à lutter sans trêve.... Comment imaginer, en effet, la
culture qui eût pu prendre naissance — une, homogène, se
suffisant à elle-même — sur un sol purement germanique ?
Mais le Germain fait son entrée dans une histoire universelle
qui a déjà pris figure, et dont les
contours se sont fixés avant qu'il entrât en contact avec
elle. Dès que la simple et brutale lutte pour l'existence lui en
laisse le loisir, il s'empare avec passion des deux idées
constructrices que le « vieux
—————
¹) Lettres persanes,
CXXXVI.
697 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
monde » en voie de
dissolution s'efforce encore de
réaliser jusque dans les convulsions de l'agonie : l'empire et
la
chrétienté.
Nierons-nous que ce fut un bien ? Mais qui oserait
l'affirmer ? Aucune des
grandes idées de l'antiquité ne parvint au Germain dans
la pureté de sa forme originale, elles lui furent toutes
transmises par l'intermédiaire de ces esprits stériles,
insipides, redoutant la lumière, abhorrant la liberté,
qui résumaient en eux le chaos ethnique. Le Germain n'eut pas le
choix. Pour vivre, il dut tout d'abord s'assimiler les mœurs
étrangères, les pensées étrangères,
telles qu'elles lui étaient offertes; il dut se mettre en
apprentissage à l'école d'une civilisation qui, en
vérité, n'était plus digne de dénouer les
cordons de ses chaussures; et ce qui justement eût
présenté le plus d'affinité avec son propre
être — l'impulsion créatrice des Grecs, la
législation romaine, la doctrine du Christ en son auguste
simplicité — fut soustrait entièrement à ses
regards pour ne redevenir visible qu'après de longs
siècles, quand son effort exhuma ces trésors ensevelis.
Sa dangereuse faculté d'assimilation lui fut d'un très
grand secours pour digérer tant de matière
hétérogène; et, de même, cette
Blödigkeit ¹)
que Luther loue comme le « signe certain d'un cœur pieux et
craignant Dieu », mais qui, en exagérant la valeur du
mérite étranger, conduit à bien des
égarements. Aussi faut-il quelque acuité critique pour
démêler, dans les motifs et les pensées de ces
anciennes générations héroïques, le
germanisme authentique et celui qui a dévié de sa voie
naturelle, dévié parfois pour toujours. Ainsi, par
exemple, l'absolue tolérance religieuse dont firent preuve les
Goths, lorsqu'ils furent devenus maîtres de cet empire où
régnait depuis longtemps le principe de l'intolérance,
est
aussi caractéristique des sentiments germaniques que la
protection qu'ils accordèrent aux monuments de l'art ²).
Nous
apercevons ici
—————
¹) Blödigkeit,
c'est l'espèce de modestie propre aux
âmes fières, mais timides et timorées, et dont la
naïve bonne foi peut atteindre à la jobarderie.
²) J'ai rappelé, ch. IV, sous la
rubrique: « Les Germains
», les mesu-
698 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
ces deux traits de
caractère en même temps :
liberté et fidélité. Bien significative aussi est
la persistance avec laquelle les Goths restèrent attachés
à l'arianisme. Dahn a certainement raison quand il dit que c'est
pur hasard si les Goths furent amenés à la secte des
ariens, non à celle des athanasiens : seulement le hasard cesse
là où la fidélité commence. Grâce au
grand Ulfilas, les Goths possédaient toute la Bible dans leur
langue maternelle : aussi les plaisanteries de Dahn, touchant
l'aptitude aux controverses théologiques que l'on peut
présumer chez ces hommes frustes, paraissent-elles assez
déplacées, si l'on songe que la source de leur foi
religieuse découlait pour eux de ce livre vivant, ce que maint
chrétien du dix-neuvième siècle ne pourrait
affirmer pour son compte ¹). Et voici maintenant ce qui est
réellement décisif : non certes ! la querelle
stérile sur l'homoousie et l'homoïousie, que l'empereur
Constantin avait déjà déclarée
« oiseuse », mais, en cette occasion comme en toute autre,
l'inébranlable fidélité à la cause choisie
et puis l'affirmation, vis-à-vis de l'étranger, de
l'originalité et de l'autonomie germaniques. Si les
Germains avaient été vraiment ces barbares sans
volonté que prétend Dahn, tout prêts à
adopter le culte d'Osiris aussi bien que n'importe quelle croyance,
comment se fait-il qu'au IVme siècle
ils aient tous
(Langobards, Goths, Vandales, Burgondes, etc.) adopté l'aria-
—————
res
prises par Théodoric en vue de préserver ces
monuments. Cf. Gibbon : Roman Empire
(ch. 39) et Clarac : Manuel de
l'histoire de l'art chez les Anciens jusqu'à la fin du 6e
siècle de notre ère (II, 857 et suiv.). Les
peuples
métis détruisaient les monuments, soit par fanatisme
religieux, soit parce que les statues fournissaient la meilleure chaux,
et les temples d'excellentes pierres de taille. Où sont les
vrais barbares ?
¹) À quel point
précisément
l'étude de la Bible
fut une caractéristique des Goths, c'est ce que chacun peut
apprendre en lisant, par exemple, Neander : Kirchengeschichte (4e
éd.) III, 199. Neander cite entre autres une lettre dans
laquelle
saint Jérôme exprime son étonnement de ce que
« la
langue barbare des Goths cherche à restituer le sens pur de
l'original hébraïque », alors qu'au midi « on
ne s'en soucie pas du tout ». Cela déjà en l'an 403
!
699 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
nisme et, tandis qu'ailleurs
cette doctrine se maintenait à
peine cinquante ans, comment se fait-il qu'ils lui soient
demeurés, seuls entre tous les hommes, fidèles pendant
des siècles ? Je ne vois rien de théologique
là-dedans et je n'accorde pas la moindre valeur à ces
tours de prestidigitation qui extraient de tout objet imaginable des
arguments subtils à l'appui d'une thèse
préconçue;
mais, ne prenant en considération que les faits de
première grandeur relatifs au caractère, je vois
s'accuser ici, une fois de plus, ces deux traits :
fidélité et indépendance. Je vois ici les Germains
réaliser instinctivement leur séparation d'avec Rome
mille ans avant Wyclif, à une époque où Rome ne
s'était pas encore bien nettement détachée, en
tant qu'Église, du pouvoir impérial, et je ne saurais
tenir un
tel phénomène pour fortuit ni pour « accessoire
» ¹). Accessoire, ce
phénomène religieux l'est si peu que Karl Müller,
en l'exposant, peut écrire ce qui suit des Germains ariens :
« Chaque royaume a sa propre Église. Il n'y a pas
d'associations
ecclésiastiques du style de l'Église catholique.... Les
nouveaux
prêtres.... ont été partie intégrante de
l'organisation raciale et ethnique. Le degré de culture du
clergé est naturellement bien différent de celui du
clergé catholique : national-germanique pur, sans contact avec
la
culture ecclésiastique ou profane du monde ancien. En revanche,
d'après tous les témoignages chrétiens, le niveau
des mœurs et de la moralité chez les Germains ariens est
incommensurablement plus élevé que chez les Romains
catholiques. C'est la pureté morale d'un peuple qui n'est pas
encore perverti, contrastant avec une culture pourrie de part en part
» ²). Tolérants, évangéliques,
moralement
purs : tels étaient les Germains avant d'avoir subi l'influence
de Rome.
Quand, plus tard, des Germains justement se font
prendre au
piège et se laissent convertir en chevaliers des puis-
—————
¹) Dahn, 2e éd. de Wietersheim : Völkerwanderung II,
60.
²) Kirchengeschichte
(1892) I, 263.
700 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
sances antigermaniques, je
crains que dan cette attitude
singulière, et si curieuse à observer, ne s'atteste
encore un trait d'authentique germanisme : car tout ce qui vit porte en
soi le germe de sa déchéance et de sa mort. Sans doute
Charlemagne était à mille lieues, même en
rêve, de vouloir servir l'évêque romain; il voulait
au contraire asservir la puissance de ce dernier à la sienne; il
traite le pape comme un souverain traite son sujet ¹), ses
contemporains
l'appellent « réformateur » de l'Église, et
même en matière de dogme — par exemple touchant
l'adoration des images, qu'en bon Germain il rejetait absolument — sa
volonté se dresse contre celle de Rome. Mais tout cela
n'empêche pas que ce ne soit Charlemagne,
précisément, qui ait relevé la papauté en
lui conférant pouvoir et considération, et en favorisant
cet amalgame de la royauté allemande avec la
chrétienté romaine dont il n'avait jamais
été question jusque là, mais qui, dès lors,
a pesé comme un cauchemar sur l'Allemagne. Qu'on imagine le
cours des choses si les Francs, eux aussi, étaient devenus
ariens, ou si, comme catholiques, ils s'étaient
détachés de Rome de bonne heure, par exemple à
l'époque de Charlemagne, et avaient fondé des
Églises
pourvues d'une organisation nationale, comme la plupart des Slaves !
Lorsque les papes s'adressèrent aux prédécesseurs
de Charlemagne — à Charles Martel et à Pépin —
pour implorer leur secours, la situation de Rome comme puissance
temporelle était perdue; un refus catégorique
opposé à ses prétentions les eût
annihilées pour toujours. Ou même, si seulement les
tentatives de Charles pour se faire couronner empereur non par les
Romains, mais par Byzance, avaient réussi, jamais
l'indépendance ecclésiastique des Germains n'aurait
été sérieusement menacée.
—————
¹) C'est d'ailleurs un point de
droit constitutionnel parfaitement
établi que le pape fut, effectivement le SUJET
de l'empereur, en
sorte que les dissertations passionnées pour ou contre cette
thèse sont en réalité sans objet (voir Savigny :
Geschichte des römischen Rechtes
im Mittelalter I,
ch. 5).
701 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
Toute l'activité qui
remplit la vie de Charles témoigne,
en chacun de ses efforts, d'une inspiration si éminemment
nationaliste et allemande, qu'on doit reconnaître — nonobstant
toutes les apparences contraires et maintes conséquences
inverses — que la germanisation fut son but et fut même son
ouvrage; car il est le fondateur de l'Allemagne, celui qui le premier
fit des Allemands quasi una gens,
ainsi que dit
déjà le vieux Widukind, et en ce sens c'est bien de lui
qu'on peut dater l'impulsion qui a conduit au saint empire non plus
romain, mais allemand. L'Église romaine, par contre, fut
dès
l'origine, et par une nécessité inhérente à
sa nature, le champion de l'antigermanisme, qu'elle arma ou
protégea en toutes aventures, dont elle suscita ou seconda tous
les efforts. Dès le début, dis-je, mais de jour en jour
plus ouvertement, et par conséquent jamais plus qu'aujourd'hui.
Et pourtant l'Église romaine doit son existence aux Germains !
Je ne
parle naturellement pas ici des choses de la foi, mais de la
papauté comme puissance temporelle idéale : maints
catholiques croyants, que je vénère de tout mon cœur,
ont conçu et exprimé la même opinion. Pour n'en
donner qu'un exemple, qui d'ailleurs se rattache à ce que je
disais un peu plus haut, j'invoquerai la victoire du principe
d'intolérance. Nous avons vu que la tolérance religieuse
est innée au Germain, qu'elle lui est naturelle comme à
un homme de tendances libérales et pour qui la religion
constitue une expérience intime; avant que les Goths se fussent
emparés de l'empire romain, les persécutions avaient
été à l'ordre du jour, mais elles cessèrent
alors pour longtemps, car les Germains y mirent fin. Mais, peu
à peu, les doctrines et les passions du chaos ethnique
produisirent leur effet, qui est de rendre le Germain étranger
à son propre moi : et c'est ainsi que le Franc commença
de
prêcher le christianisme au Saxon avec l'épée. Par
le De
civitate Dei Charlemagne apprit qu'il y
avait un devoir de conversion violente ¹), devoir que le pape, qui
—————
¹) Hodgkin : Charles the Great
(1897) p. 107; p. 248.
702 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
lui conféra le titre de
Christianissimus Rex, ne cessa
de l'inciter à remplir : et voilà comment fut
déchaînée cette première guerre de Trente
Ans entre frères germaniques, ravageant, saccageant, semant une
haine implacable, guerre qui ne procéda pas de leur propre
initiative, mais de l'influence de Rome, exactement comme la seconde
guerre de Trente Ans, à laquelle ne survécurent, en
mainte région de l'Allemagne, qu'un cinquantième des
habitants — façon pratique, en tous cas, de se
débarrasser des Germains en les faisant s'exterminer l'un
l'autre ! Pendant ce temps la doctrine de saint Augustin, métis
africain, le dogme de l'intolérance systématique et du
châtiment de l'hérésie par la mort,
pénétrait dans l'Église; sitôt
l'élément germanique suffisamment affaibli et
l'élément antigermanique suffisamment fortifié,
elle
était solennellement revêtue de la sanction légale,
et pendant cinq siècles, au sein d'une culture qui progressait
d'autre part dans tous les domaines, méthodiquement mise en
œuvre pour l'éternelle
honte de l'humanité. Écoutons maintenant le jugement
qu'un des
catholiques les plus éminents du dix-neuvième
siècle porte sur ce remarquable processus, par où l'on
voit se transformer en sauvages des hommes qui s'étaient
montrés si humains comme prétendus « barbares
» : « Ce fut, dit Döllinger, une victoire
remportée par l'ancien droit impérial romain SUR
L'ESPRIT GERMANIQUE » ¹).
Si nous voulons déterminer à bon
escient la limitation
nécessaire de ce concept : « Germain »,
c'est-à-dire faire l'exact départ entre germanisme et
non-germanisme, il nous faut d'abord, comme j'y ai tâché
au début de ce chapitre, chercher à acquérir des
notions claires sur les qualités de caractère et d'esprit
qui forment la trame psychologique et morale du Germain; il nous faut
ensuite., ainsi que nous l'indique l'exemple qui vient d'être
donné, interroger d'un regard cri-
—————
¹) Döllinger : Die Geschichte der religiösen Freiheit
(Akad. Vorträge III, 278).
703 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
tique le cours de l'histoire.
De telles « victoires sur l'esprit
germanique » ont été remportées en grand
nombre; dans plusieurs cas le succès n'a été
qu'éphémère; dans beaucoup d'autres, il fut si
radical que de nobles peuples, disparus pour jamais de l'association
germanique, se virent condamnés à une
déchéance progressive. Car ce Germain, qui, à son
entrée dans l'histoire universelle, trouve un ensemble de
circonstances si confuses, un milieu formé
d'éléments si contradictoires, un sol tellement pourri
qu'il s'effondre sous chacun de ses pas, ce Germain est devenu
étranger à lui-même. Tout concourut à
l'égarer : non seulement les passions, la cupidité,
l'autoritarisme et les divers vices qu'il avait en commun avec d'autres
hommes, mais aussi son meilleur moi, que ces autres hommes surent
adroitement faire servir à la même fin; ses élans
mystiques, sa soif de savoir, son ardeur à croire; son
énergie créatrice, ses hautes facultés
d'organisation et de configuration, sa noble ambition, son besoin
d'idéal.... tout fut exploité contre lui. Non certes ! il
n'était pas un barbare, mais il n'était pas moins
certainement un enfant, quand il parut sur la scène du monde —
un enfant qui tombe entre les mains de vieux débauchés.
De là vient que nous trouvons l'antigermanisme niché au
cœur des meilleurs Germains, où souvent, grâce au
sérieux et à la fidélité germaniques, il
s'est enraciné plus fortement que partout ailleurs : de
là aussi la grande difficulté que nous éprouvons
à déchiffrer l'énigme de notre histoire.
Montesquieu nous disait tout à l'heure que le Germain devint
dans la suite un barbare, par la perte de sa liberté : mais qui
la lui ravit ? Le chaos ethnique en confédération avec
lui-même. Théodoric avait repoussé le titre et la
couronne d'Imperator, il était trop fier pour vouloir être
plus que roi des Ostrogoths; mais, aux yeux d'autres Germains qui
vinrent plus tard, le chatoiement de la pourpre impériale
apparut surnaturel, et ils la prirent pour un talisman recéleur
de
pouvoirs magiques, tant ils étaient aveuglés par les
chimériques imaginations du chaos. Car dans l'intervalle
704 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
étaient survenus les jurisconsulti du droit bâtard
postromain et ils avaient murmuré à l'oreille des princes
germaniques quantité de choses merveilleuses sur la
prérogative royale; et l'Église romaine, qui était
l'agent
le plus puissant de propagation du droit justinien ¹), enseigna
que ce
droit était un droit sacré, d'institution divine ²);
sur
quoi le pape entra en scène et déclara qu'il était
le maître unique de toutes les couronnes, que lui seul, comme
représentant le Christ sur la terre, pouvait les conférer
et les reprendre ³), et que l'empereur, simple rex regum, était
subordonné au servus servorum.
Mais alors, si le pape
octroyait ou confirmait les couronnes, tout roi désormais
était roi par la grâce de Dieu, et si le juriste
démontrait qu'au porteur de la couronne appartient de droit le
pays tout entier, ainsi qu'une omnipotence absolue sur ses sujets, la
transformation était complète : au lieu d'un peuple
d'hommes libres on avait maintenant un peuple d'hommes asservis. C'est
ce que Montesquieu appelle — et il n'a pas tort — de la barbarie. Les
princes germaniques qui avaient souscrit à ce pacte, non
seulement par ambition de pouvoir et de richesse, mais surtout par
suite de la confusion de toutes les idées, s'étaient
inconsciemment livrés aux puissances ennemies :
dorénavant ce seraient eux les soutiens des efforts
antigermaniques. Encore une victoire remportée par le chaos
ethnique, UNE VICTOIRE SUR L'ESPRIT GERMANIQUE !
Je laisse au lecteur le soin de considérer
maints autres
exemples de la manière dont le Germain devint peu à peu
étranger à lui-même. Du moment qu'il avait perdu et
la liberté d'agir et la liberté de croire, le fondement
même de sa nature particulière et incomparable
était à ce point ruiné qu'une révolte de la
plus grande violence pouvait seule le
—————
¹) Savigny : Geschichte des
römischen Rechts I, ch. 3
²) « Le moyen âge plaçait le
droit romain comme RAISON
RÉVÉLÉE en matière juridique (ratio scripta) à
côté
du christianisme comme RELIGION RÉVÉLÉE
» (Jhering : Vorgeschichte der
Indoeuropäer, p. 302).
³) Phillips : Lehrbuch
des
Kirchenrechtes, 1881 (!) § 102, etc.
705 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
préserver de la
destruction totale. Quelle liberté et
quelle hardiesse n'avaient pas caractérisé la
pensée religieuse des premiers scolastiques, si riche de
personnalité et de vie ! Combien au contraire elle
apparaît asservie et bâillonnée après Thomas
d'Aquin, qui jusqu'à l'heure présente fait loi dans
toutes les écoles catholiques ! ¹) Et combien cela nous
touche
de savoir les rudes Goths en possession de leur Bible gothique,
attentifs aux paroles du Christ qu'ils essaient de saisir et dont ils
s'émerveillent comme s'ils percevaient l'écho de
contes très anciens, déjà presque oubliés,
ou l'appel d'une voix lointaine encore, messagère d'un bel
avenir qu'ils ne se peuvent figurer — puis s'agenouillant dans la
maison de Dieu, simple charpente, ou dans la tente qui sert
d'église ²), et priant comme prient les enfants, avec
l'épanchement ingénu d'un cœur qui borne ses
désirs aux objets les plus proches, et qui n'en cèle
rien ! Mais maintenant, c'était fini de tout cela : la Bible ne
devait plus être lue que dans la seule et unique Vulgate — donc
rien que par des lettrés suffisamment bons latinistes — et, de
fait, elle fut bientôt si peu connue des prêtres et des
moines eux-mêmes que Charlemagne déjà dut exhorter
les évêques à s'adonner plus sérieusement
à l'étude de l'Écriture sainte ³); et
pareillement le
servi ce divin ne pouvait plus désormais être
célébré que dans une langue qu'aucun laïque
ne comprenait 4). Avec
—————
¹) N'oublions pas, d'autre part, que Thomas d'Aquin descendait,
par sa
mère, de la maison de Souabe, et qu'il se soumit de bonne heure
à l'influence de la pensée et du savoir allemands (Albert
le Grand) : où voit-on que le chaos édifie jamais, sans
le secours des Germains, quelque chose de grand (et nul certes ne
conteste que le monument intellectuel érigé par Thomas ne
soit étonnamment grand et fort) ?
²) Voir saint Jérôme : Epist. ad. Laetam.
³) Döllinger : Das Kaisertum Karl's des Grossen (Akad. Vorträge III, 102).
4) Il est
intéressant, dans cet ordre d'idées, de
remarquer que le pape Léon XIII, par la constitution Officiorum numerum du 25 janvier
1891, n'« a pas laissé
d'aggraver sensiblement » les prescriptions de l'Index librorum prohibitorum, ainsi
que le dit un catholique
romain
706 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
quelle lumineuse
clarté, dès le début du XIIIme
siècle, apparaît en Roger Bacon l'idée de la
science
pure — observation de la
—————
orthodoxe,
le commentateur prof. Hollweck (Das
kirchliche Bücherverbot, 2e
éd. 1897, p. 15). Le vieil esprit
germanique de liberté avait commencé de se
réveiller au dix-neuvième siècle chez les
catholiques croyants en France et en Allemagne; des professeurs
ecclésiastiques soutenaient que l'Index n'était pas
valable pour ces pays, des évêques demandaient des
modifications dans un sens libéral, des laïcs (Coblence
1869) rédigeaient en commun des adresses dans lesquelles ils
exprimaient le vœu que l'Index fût complètement aboli (op.
cit. p. 13 et 14). Rome répondit par une aggravation du
système de prohibition, sur laquelle tout laïc peut
s'édifier en consultant l'ouvrage du prof. Hollweck, qui est
muni de l'approbation épiscopale. En vertu de cette loi, la
littérature universelle presque tout entière est
interdite au croyant catholique romain, et même des auteurs comme
le Dante ne lui sont permis qu'à condition qu'il les lise dans
des éditions fortement expurgées et revêtues de
l'approbation épiscopale. Un exemple curieux du redoublement de
sévérité qu'atteste la nouvelle constitution de
l'Index, c'est ce fait que désormais l'approbation
épiscopale est nécessaire non seulement pour les livres
qui traitent de questions théologiques, mais pour ceux aussi qui
traitent de science naturelle et d'art : aucun catholique croyant n'en
doit publier, aux termes des § 42 et 43, absque praevia Ordinariorum venia.
Mais voici qui est encore plus digne de
remarque : lire la Bible dans la langue populaire, en faisant usage
d'une édition fidèle et complète, cette
édition fût-elle due aux soins de catholiques, est
interdit
« sous peine de péché grave ! » Ne sont
autorisées que les versions spécialement
rédigées et pourvues d'annotations, «
approuvées » par le Saint-Siège (op. cit., p. 29). Au
reste, cette sollicitude ne peut viser que des esprits
déjà chancelants, car l'on est si instamment mis en
garde au cours de l'instruction religieuse (etc.) contre la lecture de
l'Écriture Sainte, que le nombre est bien faible des catholiques
laïcs qui aient simplement tenu dans la main une Bible
complète : je n'en ai, quant à moi, jamais
rencontré un, pendant vingt ans de résidence en pays
catholique. À part cela, l'Index
librorum prohibitorum trouve peu
d'application ou n'en trouve pas du tout dans la vie pratique; d'un
coup d'œil infaillible, Rome n'aperçoit de livre
réellement dangereux pour elle que ce seul et unique livre dont
se dégage en sa vérité la pure figure du Christ.
Avant le Concile de Trente, c'est-à-dire à une
époque où le futur « protestant » ne
s'était
pas encore séparé ostensiblement du futur «
catholique », il en était, à vrai dire, tout
autrement en Allemagne; grâce à ce précurseur de la
Réforme qu'est « l'art allemand » de l'Imprimerie,
la Bible « en
allemand bien vulgaire » était devenue rapidement (et cela
malgré l'interdiction formelle de l'Église,
déjà
en vigueur alors) le livre le plus
707 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
nature, indications de
méthode pour la philologie, mathématique !
Mais ses œuvres sont condamnées et détruites par Rome,
lui-même est interné dans un cloître alors que ses
forces atteignent leur plénitude, toute étude
sérieuse de la nature est ajournée pour des
siècles et, ensuite, combattue pas à pas. Qu'un Copernic
et un Galilée, flambeaux de la science, fussent de bons
catholiques; qu'un Krebs (Nicolas de Cusa), un Bruno, un
Campanella, un Gassendi, initiateurs de notre pensée à
de nouvelles représentations cosmologiques, fussent même
des cardinaux, des moines et des prêtres — cela ne prouve qu'une
chose : à savoir qu'il ne s'agit pas en l'espèce de
différends portant sur des points de foi et de conflits
proprement
religieux, mais bien d'une lutte entre deux conceptions du monde ou,
mieux encore, entre deux sortes de natures humaines, la germanique et
l'autre, comme il apparaît d'ailleurs assez clairement dans le
fait que la plupart de ces hommes furent persécutés, ou
que leurs écrits furent interdits ¹). Le cardinal Nicolas
de
Cusa, l'homme de
—————
répandu
dans tout le pays (Janssen : Geschichte
des deutschen Volkes I, 20). Le Concile de Trente mit fin une
fois pour toutes
à cet état de choses par le Decretum de editione et usu
sacrorum librorum. — La logique de fer de l'Église
romaine
mérita, comme telle, l'admiration de Kant, qui
considérait l'interdiction de lire la Bible comme « la
clef de
voûte de l'Église romaine » (Hasse : Letzte Aeusserungen Kant's
1804, p. 29). En même temps il se divertissait sur le compte des
protestants « qui disent : étudiez l'Écriture
elle-même, mais ne vous avisez pas d'y trouver rien d'autre que
ce que nous y trouvons » (Reicke : Lose Blätter aus Kant's Nachlass
II, 34). Ces indications ayant été rédigées
une bonne dizaine d'années avant les conflits auxquels a
donné lieu le « mouvement moderniste », on laisse au
lecteur le soin d'accorder ce qui était d'hier avec ce qui est
d'aujourd'hui. En prolongeant les lignes de part et d'autre, il n'aura
pas besoin de les faire dévier pour qu'elles se joignent.
¹) Remarquons — car c'est un point vraiment digne de remarque
— que
ces philosophes d'avant-garde, ces esprits libres et libéraux
qui frayent des voies à la pensée, Bruno et Campanella,
sont originaires de l'extrême Sud de l'Italie où, encore
aujourd'hui, suivant de sûres observations anthropologiques, le
type indo-germanique d'une dolichocéphalie
caractérisée se trouve proportionnellement le plus
représenté sur la péninsule.
708 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
confiance des papes, qui eut
le bonheur de vivre AVANT le mouvement
rétrograde déterminé par le Concile de Trente,
affirma sa nature vraiment germanique en démontrant la
fausseté des Décrétales dites d'Isidore, de la
prétendue « donation » faite par Constantin au pape
Sylvestre, etc. et en s'efforçant comme réformateur de
l'Église — sans succès, il est vrai, mais sans
relâche —
d'obtenir ce qui plus tard devait être conquis par d'autres
moyens. Il est impossible que l'homme qui dévoile des faux soit
moralement identique à ceux qui en commettent. Ce n'est donc pas
plus d'après les confessions que d'après les nations
qu'il nous faut tracer la ligne de démarcation cherchée
entre le germanisme et l'antigermanisme. Non seulement en ne saurait,
avant le Concile de Trente, distinguer entre les chrétiens
romains et les autres : car certes ! plus d'un grand docteur de
l'Église tel qu'Origène, et maints docteurs
« catholiques », étaient allés beaucoup plus
loin que ne devaient aller un Martin Luther ou même un Jean Hus,
dans leurs intuitions et leurs enseignements qui depuis furent tenus
pour hérétiques; mais plus tard encore, et jusqu'à
l'heure où j'écris, nous voyons d'éminents esprits
germaniques s'imposer l'obéissance envers Rome et y persister
par conviction profonde, par fidèle attachement à
l'idée
grandiose d'une Église universelle, tout en se montrant de
très
authentiques Germains; et nous voyons d'autre part l'homme en qui la
révolte
contre les puissances antigermaniques a trouvé son expression la
plus énergique, Martin Luther, s'appuyer sur saint Augustin pour
pousser les princes à l'intolérance, et nous voyons
Calvin livrer aux flammes le grand médecin Michel Servet pour
cause d'opinions dogmatiques, avec l'approbation du doux
Mélanchton. Ainsi, même à ne prendre que tel ou tel
individu, il y a chance que nous nous trompions si nous le voulons
présenter, sans aucune espèce de réserve, comme
modèle du Germain : car pour peu que des hommes aient
été soumis en quelque mesure à l'influence
antigermanique dans leur éducation, leur entourage, etc.
709 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
— et qui ne l'a pas
été au cours d'une époque qui
a duré un grand millier d'années ? — il nous faut
apprendre à distinguer soigneusement entre ce qui a
procédé de leur nature même, pure et
sincère, en bien et en mal, comme une partie intégrante
et vivante de la personnalité, et ce qui, sur cette
personnalité, a été greffé violemment ou
violemment ligaturé.
On peut dans un certain sens, le lecteur le voit,
considérer
l'histoire intellectuelle et morale de l'Europe, depuis le moment qu'y
apparaissent les Germains jusqu'à ce jour, comme une lutte
entre Germains et Non-Germains, entre mentalité germanique et
mentalité antigermanique, comme une lutte en partie
extérieure — conception du monde contre conception du monde — en
partie intérieure — au sein du Germain lui-même. Mais
j'anticipe sur la section suivante. Je veux, pour terminer,
résumer ce qui a été exposé dans celle-ci
en évoquant le type le plus achevé que je connaisse de
l'Antigermain : ainsi se complétera par antithèse l'image
positive que j'ai essayé de tracer.
IGNACE DE LOYOLA
La lutte contre le germanisme s'est en quelque sorte
incarnée dans un des hommes les plus extraordinaires de
l'histoire. Ici comme ailleurs une seule grande
personnalité s'est attestée plus efficace, par la vertu
de l'exemple et par la somme de force vitale projetée dans le
monde, que tous les conciles et corps constitués dans lesquels
des milliers de têtes ont uni leurs lumières pour rendre
des milliers d'arrêts solennels. Et il fait bon avoir devant nous
notre ennemi, quand il se montre à visage découvert et
quand toute sa figure commande l'estime, en sorte que ni haine ni
dédain ne nous puisse troubler le jugement. Je n'imagine pas
sous quel prétexte on refuserait à Ignace de Loyola
l'hommage de cette estime. Il supporte les souffrances physiques en
héros ¹) et son courage moral n'est pas moindre; il a une
—————
¹) Il se fit deux fois briser la jambe droite,
déchirée
dans une bataille, et la seconde fois quand déjà les os
commençaient à se consolider, parce qu'elle était
devenue plus courte que la gauche et ainsi le rendait impropre au
métier des armes.
710 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
volonté de fer; il
marque en chacun de ses actes la conscience
du but qu'il s'est fixé; pure de tout élément
artificiel, libre de toute entrave d'érudition, sa pensée
y tend inflexiblement. C'est un homme perspicace et pratique, qui ne
s'achoppe pas aux détails, et qui néanmoins assure
l'avenir à son influence précisément par sa
promptitude à saisir les besoins du moment et à les
utiliser comme bases de son activité. Avec cela,
entièrement désintéressé, ennemi de toute
espèce de phrases, le contraire d'un comédien; un soldat
et un noble, qui se sert de la prêtrise pour ses fins
plutôt qu'il ne lui appartient par sa nature. Or cet homme
était un Basque ¹). Né dans la partie purement
basque de
l'Espagne, mais de plus, au témoignage de ses biographes, issu
d'une souche basque sans mélange, il ressortissait donc à
une race humaine qui non seulement n'est pas germanique,
—————
¹) Dans Les Jésuites
du professeur Heinrich Boehmer,
ouvrage
traduit en français, préfacé et annoté par
Gabriel Monod (1910), on lit, p. 17, que « H. S. Chamberlain
fonde
toute son appréciation de la personne comme de l'œuvre d'Ignace
sur le fait qu'il était d'origine basque et non germanique....
»
Le lecteur peut déjà, par ce qui précède,
juger combien cette façon de présenter les choses est
équitable. Il jugera plus loin s'il est vrai que, sur tel point
particulier (l'influence musulmane), « son idée de race a
conduit Chamberlain à l'absurde ». Touchant l'objet ici en
cause
— l'origine basque d'Ignace — l'annotateur français du livre de
Boehmer écrit : « En fait Ignace était né
dans une province basque, mais cela ne prouve pas qu'il fût de
pure race basque, ou même que du sang basque coulât dans
ses veines.... Nous n'avons du reste sur cette question aucun
renseignement précis. » Cependant c'est Boehmer
lui-même
qui nous informe, dans son ouvrage intitulé : Die Bekenntnisse
des Ignatius von Loyola (1902), p. 5, que les Loyola formaient ein
altes baskisches Geschlecht et que la mère d'Ignace,
née
de Balda y de Lincona, était, elle aussi, baskisch. Si le
professeur Boehmer a conçu des doutes sur l'exactitude des
renseignements du dit professeur Boehmer, nous le pouvons rassurer par
l'autorité de Gothein, lequel déclare également
Ignace ein echtes Kind des
Baskenstammes (I. v. L. und
die
Gegenreformation, 1895, p. 209) et renvoie pour tous
détails confirmatifs sur ce point aux plus anciens biographes,
notamment Nolarci (Vita del patriarca
St Ignace, 1678, ch. II), dont le
témoignage est d'autant plus digne de créance qu'il se
double de celui de Polanco.
711 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
mais qui ne présente
aucune espèce de parenté avec
aucun membre du groupe indo-européen ¹). Les
Celtibères
mélangés formaient en Espagne depuis l'invasion celtique
un élément fondamental de la population, mais, dans
certaines régions du Nord, les Basques ibériens sont
restés jusqu'aujourd'hui purs de tout mélange, et Ignace
(proprement Iñigo) fut, comme le marque Gothein, « un fils
authentique de cette race basque énigmatique, renfermée,
énergique et fantasque » ²). Soit dit en passant
(pour
illustrer d'un nouvel exemple l'incomparable importance de la race) il
est bien remarquable que l'homme auquel nous devons imputer en majeure
partie la persistance, pendant des siècles, de l'influence
spécifiquement romaine et antigermanique, n'ait pas
été lui-même un enfant du chaos ethnique, mais bien
un homme de race nette et pure. De là la simplicité et la
force qui vraiment nous émerveillent et nous attirent, quand —
parmi la cohue de la Babel romaine du XVIme
siècle et le tumulte
de mille voix discordantes poussant des cris d'effroi au spectacle de
la conscience germanique ressuscitée (la vraie Renaissance !) —
nous apercevons cet homme qui, seul, à l'écart, sans
bruit, parfaitement indifférent aux décisions et aux
efforts d'autrui (sauf dans la mesure où ils intéressent
ses visées), va son propre chemin et, sans hâte, avec une
entière maîtrise de sa fougue innée, dresse le plan
de campagne, fixe la tactique, exerce les troupes, en vue de l'attaque
la mieux combinée et partant la plus dangereuse qui ait jamais
été dirigée contre l'esprit germanique ou, pour
—————
¹) Race « anaryenne » comme on dit pour marquer
l'impossibilité
de l'inclure dans la famille aryenne, tant au point de vue philologique
(langue agglutinante dont les affinités ne sont pas bien
établies encore) qu'au point de vue anthropologique. Sur son
type physique qui « est tout aussi spécial »
(Deniker : op. cit.
p. 409) voir notamment Collignon : La
race basque (L'Anthropol.
t. V,
1894), et sur les différences irréductibles du Basque
avec l'Indo-Européen, Bastian : Das Beständige in den
Menschenrassen, p. 110; Peschel : Völkerkunde (7e
éd.) p.
539.
²) Voir l'avant-dernière note.
712 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
mieux dire, contre l'esprit
aryen en général. Ceux qui
prétendent que c'est par hasard que l'homme de cette
personnalité fut un Basque; ceux qui prétendent que
c'est par hasard que ce Basque — encore qu'il eût bientôt
recruté clans des nationalités diverses des
collaborateurs capables et entièrement dévoués —
ne fut l'intime, presque l'inséparable, que d'un seul au moment
culminant de son activité, ne se concerta qu'avec lui, ne
transmit que par lui sa volonté — et par hasard que cet unique
fut un Juif pur sang, tardivement converti (Polanco); ceux, dis-je,
qui passent devant des phénomènes de cette sorte sans y
prêter attention, n'ont pas le sentiment de la majesté des
faits ¹). Si l'on pénètre jusqu'en
l'intimité de
la vie spirituelle que vécut cet homme remarquable — et il nous
en a frayé l'accès par ses EXERCITIA SPIRITUALIA,
ouvrage qui joue encore un rôle capital dans la doctrine et la
pédagogie des Jésuites actuels — on a l'impression
d'entrer dans un monde absolument étranger. Il semble, au
premier abord, que l'on respire, dans un décor demeuré
chrétien, une atmosphère mahométane ²) : le
matérialisme crasse
—————
¹) À noter aussi que les deux hommes qui
s'attachèrent les
premiers à Ignace, et qui par suite fondèrent son Ordre
avec lui, n'étaient pas non plus indo-européens —
François Xavier est comme Ignace un Basque authentique;
Lefèvre, un authentique Savoyard, imbu des plus
grossières superstitions. (J'ai déjà
marqué, ch. V, sous la rubrique : « Le Syrien », 2e
note,
l'analogie anthropologique du Savoyard avec l'Homo syriacus).
²) Boehmer (Les
Jésuites, p. 17) dit de l'auteur du
présent ouvrage que « cet apôtre de l'idée de
race considère comme digne d'un examen sérieux la
théorie du français Muller, d'après laquelle
l'ordre des Jésuites aurait été implanté
sur le sol chrétien par des influences musulmanes ». C'est
même sur ce point que « son idée de race l'a conduit
à l'absurde ». En réalité l'auteur ne
mentionne que dans une note Les
origines de la compagnie de
Jésus d'Hermann Müller, pour indiquer que les lignes
qu'on
vient de lire dans le texte furent écrites AVANT
la
publication du livre français, lequel, ajoute-t-il, «
démontre qu'Ignace a étudié à fond
l'organisation des confréries secrètes mahométanes
et qu'en ses Exercices il s'inspire maintes fois de conceptions
mahométanes » À cette démonstration de
Müller,
qui
est venue corroborer mon opinion, mais qui ne l'a point fondée,
Boehmer n'oppose aucun
713 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
de toutes les notions — ce
désir que nos narines s'emplissent de
la puanteur de l'enfer, que nous nous sentions brûlés
de l'ardeur de ses flammes etc., ou bien cette idée que les
péchés sont des infractions à une loi « par
articles », de sorte que l'on peut et que l'on doit en tenir la
comptabilité suivant un certain schéma fixé, et
quantité d'autres choses du même genre — nous
remémore les religions sémitiques; mais l'on se
montrerait fort injuste envers ces dernières si on
prétendait les identifier avec le fétichisme à
peine fardé de Loyola. Sa religion, à lui, a pour
principe fondamental la lutte contre tout symbolisme. On l'a
appelé un mystique, on a cherché à
démontrer l'action d'influences mystiques sur sa
pensée, alors qu'une tête ainsi faite est
congénitalement incapable de concevoir même l'idée
de la mystique au sens indo-européen de ce mot. Car toute
mystique, de Yâjñavalkya jusqu'à Jakob Böhme,
constitue une tentative de rejeter les scories de l'empirisme pour
atteindre directement à une vérité
première, transcendante, non susceptible de
représentation empirique ¹), tandis que l'effort de Loyola
tend
tout entier, en parfaite opposition avec le mysticisme, à
présenter tous les mystères de la religion comme des
réalités concrètes, tombant sous les sens : il
faut que nous les voyions, entendions, goûtions, flairions,
touchions ! Ses Exercitia,
loin de former une introduction à
la contemplation mystique, pourvoient à l'éducation
méthodique des dispositions hystériques qui existent en
chacun de nous. L'élément purement sensuel de
l'imagination est surexcité aux dépens de la raison, aux
dépens du jugement, et poussé à son extrême
capacité de production; de cette manière la nature animale
—————
argument.
Quant à son traducteur, le prof. Gabriel Monod, il
estime (Introd. p. LII) que
Müller soutient « avec
ingéniosité une thèse paradoxale », mais il
ne s'essaye à la réfuter que sur un point d'importance
relativement si faible que l'on n'y touche même pas ici (la
répugnance des Jésuites à imprimer ou à
mettre en vente — distinguo !
— leur Constitution).
¹) Voir ch. IX : « Conception du monde ».
714 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
remporte la victoire sur la
nature intellectuelle, et voilà
désormais la volonté non pas brisée, comme on
l'affirme généralement, mais chargée de
chaînes. Dans l'homme normal, la connaissance forme contrepoids
à la volonté; aussi le système de Loyola vise-t-il
d'abord la connaissance, comme source de la liberté et de
l'impulsion créatrice; Ignace l'exprime de façon concise
dans une de ses dernières manifestations, (son dernier
écrit aux Portugais) en désignant « le renoncement
à la volonté propre et le reniement du jugement
propre » comme « la source des vertus » ¹). De
même, dans les Exercices, la première règle de
l'orthodoxie est « l'annihilation de tout jugement propre
» (voir les Regulae ad
sentiendum vere cum ecclesia, reg. I) ²). Par là, je
le
répète, la volonté
—————
¹) Analysé et cité par Gothein : op. cit. p. 540.
²) Un Jésuite de grande autorité
— celui qui a
été chargé d'entreprendre pour les pays de langue
allemande l'histoire de l'ordre par la mise en œuvre de ses Archives
tenues à l'abri des regards indiscrets (Monod) — le P. Duhr
consacre dans la 4e éd. de ses Jesuiten-Fabeln
une section
à la critique de mes Grundlagen.
La comparaison de
manières de voir opposées étant propre à
stimuler et à éclairer la pensée, je
recommanderais volontiers cette réponse à tous mes
lecteurs, aussi chaleureusement que j'ai saisi toute occasion de
renvoyer à la brochure du théologien catholique Dr Albert
Ehrhard, dirigée contre mon ouvrage (Vorträge der
Leogesellschaft, fascicule 14). Malheureusement je suis
obligé de marquer que mon adversaire jésuite ne craint
pas d'affirmer à l'occasion le contraire de la
vérité, ce qui facilite évidemment sa tâche,
mais
ne contribue pas à accroître son influence sur les
lecteurs capables d'un jugement indépendant. Comme une
réfutation point par point me mènerait beaucoup trop
loin, je me bornerai à deux exemples touchant des objets
d'intérêt général. Le P. Duhr écrit
(Jésuiten-Fabeln p.
936) à propos de ce que je viens de dire
ci-dessus : « NULLE PART dans les Exercices on ne
travaille
à ANNIHILER le jugement propre; au contraire, on
donne une
série d'instructions visant à élargir notre
connaissance et à former sur cette base la rectitude de notre
jugement. Même dans la règle citée par Chamberlain
on veut dire seulement : en METTANT DE COTÉ
notre propre
jugement, nous devons nous tenir prêts à obéir en
tout à la vraie fiancée du Christ, à
l'Église.
» Or cette interprétation déjà
constitue un sophisme, et bien frivole — car si je « mets de
côté » mon jugement pour admettre comme valable
« en
tout » le jugement de l'Église, il est manifeste que je
n'ai plus de
juge-
715 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
n'est pas brisée, au
contraire; elle est seulement
déliée de l'obligation d'obéir à son
maître naturel, l'individu, mais ce qui maintenant la
maîtrise, c'est la férule des Exercitia. Par cette
discipline on obtient,, exactement comme chez les fakirs, mais avec
bien plus de méthode et partant de succès, un
état pathologique de toute l'individualité, état
que des répétitions annuelles, et même plus
fréquentes pour les sujets résistants, affermissent et
renforcent toujours à nouveau, et dont les effets sont
exactement pareils à ceux de toute autre hystérie. La
médecine moderne définit les névroses par ce
trait, commun à toutes, d'être « des troubles des
diverses
—————
ment
propre. Mais voici ce que nous lisons dans la traduction
littérale de l'original espagnol, versio literalis ex
autographo hispanico, éditée par les Jésuites
eux-mêmes : Primo, deposito
omni
judicio
proprio, debemus tenere animum paratum et promptum ad obediendum in
omnibus
verae sponsae Christi Domini nostri, quae est nostra sancta mater
ecclesia
hierarchica, quae romana est. Et dans l'autre passage
invoqué
ci-dessus par moi dans la Lettre de Loyola aux Portugais (§ 21)
nous lisons encore : [vos ego per Christum Dominum nostrum obtestor ut....]
voluntatem dico atque judicium expugnare et subjicere studeatis. Ces paroles
ne sont-elles pas suffisamment explicites ? Le
mot deponere,
précisé par les mots expugnare
et subjicere
du même auteur, veut-il dire réellement « mettre de
côté » ? — Le deuxième cas est encore plus
patent.
Je cite, dans mon chap. VIII, une phrase du Jésuite Jouvancy sur
et contre le fait de s'occuper de la langue maternelle. Bernhard Duhr
répond effrontément : « Jouvancy n'a jamais
émis une
affirmation aussi insensée. » Je le renverrais, si je
supposais qu'il eût le moindre désir d'être
convaincu, à la Bibliothek
der katholischen Pädagogik
fondée avec la collaboration de G. R. Dr L. Kellner, de
l'évêque suffragant Dr Knecht., du conseiller
ecclésiastique Dr Hermann Rolfus, et éditée
par F. X. Kunst. Dans le tome X de cette collection : Der Jesuiten
Sacchini, Juvencius und Kropf Erläuterungsschriften zur
Studienordnung der Gesellschaft Jesu, traduit en allemand par J.
Stier, R. Schwickerath, F. Zorell, membres de la dite
société de Jésus (Fribourg en Brisgau, chez
Herder, 1898) on trouve, p. 209-322, la traduction allemande de la
Lern- und Lehrmethode (De ratione docendi et discendi) de
Jouvancy, et
on lit, p. 229 : « À cette occasion nous devons rendre
attentif
à un écueil, qui est particulièrement dangereux
pour les jeunes professeurs, et qui consiste à lire trop
d'ouvrages dans la langue maternelle, surtout d'ouvrages
poétiques. Non seulement on perd par là beaucoup de
temps, mais l'âme risque ainsi de faire naufrage. »
716 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
fonctions de l'organisme,
caractérisés par l'arrêt
du développement SANS DÉTÉRIORATION DE LA
FONCTION »
¹);
aussi range-t-elle dans le nombre ces états psycho-pathologiques
dont
je parle, sachant fort bien que le malade ne perd pas sa
volonté, mais qu'il perd complètement, dans les limites
du cercle d'idées où on le contraint de se mouvoir, la
LIBRE DISPOSITION de sa volonté ²). Je ne
puis naturellement
pénétrer ici plus avant dans l'étude d'un objet
complexe au plus
haut point, sur lequel les expériences de Charcot et d'autres,
ainsi que la psychologie scientifique, ont fait la lumière en
partie — assez du moins pour nous permettre de concevoir clairement le
problème et de reconnaître quelle puissance effrayante
exerce le physique sur le psychique ³); il me suffit d'avoir
marqué comme premier but de Loyola l'annihilation du fondement
physique de la liberté. Cette attaque directe contre le corps de
l'homme, non pas du tout pour soumettre le corps à l'esprit,
mais au contraire pour s'emparer de l'esprit et le dominer par
l'entremise du corps, témoigne d'une mentalité en
opposition flagrante avec tout ce que nous autres,
Indo-Européens, avons jamais nommé religion. Car le
système de Loyola n'a rien de commun avec l'ascétisme :
il abhorre l'ascétisme, il interdit l'ascétisme — et, de
son point de vue, avec juste raison. L'ascétisme exalte les
—————
¹) Janet : Les Névroses,
p. 390.
²) Aussi forme-t-on, dans le groupe des
névroses, cette
catégorie spéciale qui a nom en allemand Zwangsneurose,
et où l'idée de coercition paralysante s'ajoute à
celle d' « états obsédants ». Soit aussi en
français : « névrose obsessionnelle ».
³) Les articles du Dr Siegmund Freud : Ueber die Aetiologie der
Hysterie et Die
Sexualität in der Aetiologie der Neurosen (dans la
revue clinique de Vienne, 1896 et 1898) comptent parmi les plus
intéressants travaux synthétiques que je connaisse sur
cette question. La littérature spéciale est
déjà considérable, mais requiert le plus souvent
des lecteurs spécialement préparés. Dans ma
conviction, toute stimulation de l'activité extérieure
des sens provenant d'une excitation purement interne a pour effet,
même quand elle ne revêt pas la forme sexuelle, d'exacerber
la vie des sens, dont le siège est dans le cerveau, et implique
un engourdissement correspondant.
717 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
facultés
intellectuelles et, à son apogée, s'il
est pratiqué avec une continuité de fer, assure ne pleine
maîtrise de l'esprit sur les sens; ceux-ci alors peuvent
continuer, par les matériaux qu'ils fournissent à
l'imagination, d'alimenter la piété mystique d'une sainte
Thérèse ou la métaphysique mystique d'un
Chândogya. Ce sont désormais des sens asservis à la
volonté, épurés et sublimés par la
puissance du sentiment ou de la pensée, comme cherche à
l'exprimer le génie religieux de l'Hindou dans ces mots :
«
De son vivant déjà celui qui sait n'a pas de corps
» ¹). Tout à l'inverse, la méthode de Loyola
prescrit
justement, ainsi que je l'ai dit, une gymnastique de la
sensualité au moyen de laquelle, ainsi qu'il l'indique
lui-même comme but, la volonté et le jugement sont
domestiqués. Tandis que le véritable ascétisme
n'est possible qu'à un petit nombre d'élus, car il faut
qu'ici le propos moral forme la base et demeure constamment le principe
directeur, presque tout homme, surtout dans ses jeunes années,
constitue un sujet susceptible d'être impressionné par les
exercices dits « spirituels » de Loyola, lesquels ne
doivent
jamais durer plus de quatre semaines, et qu'il appartient d'ailleurs au
maître d'abréger et de régler selon les
dispositions de chaque élève. La force de suggestion
d'une méthode aussi grossièrement mécanique,
calculée avec un art infini en vue de fouiller et de retourner
l'homme tout entier, est si grande que nul ne peut s'y soustraire tout
entier. À moi aussi, mes sens frémissent, quand je me
plonge
dans ces Exercices; toutefois ce que j'aperçois, ce n'est pas le
cœur de Jésus extrait de sa poitrine par ablation anatomique
(comme si l'appareil musculaire nommé « cœur » avait
quelque chose de commun avec l'amour divin !), non, j'aperçois
l'Ursus spelaeus guettant
avidement sa proie; et quand Loyola, parlant
de la crainte de Dieu, enseigne que la « crainte enfantine
» ne
peut pas nous suffire, mais que nous devons trembler « de cette
autre peur appelée timor
—————
¹) Çankara
: Soutras du
Védânta, I, 1, 4.
718 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
servilis », angoisse
épouvantée d'esclaves sans
défense, alors j'entends rugir ce puissant ours des cavernes et
je sens passer en moi le frisson qui agitait ces pauvres
créatures humaines de l'époque diluvienne, nues,
désarmées, environnées nuit et jour de dangers,
quand retentissait la terrible voix ¹). Toute la conception
intellectuelle de ce Basque nous ramène des milliers et des
milliers d'années en arrière. Du travail culturel de
l'humanité il s'est approprié certains
éléments tout extérieurs afin de les employer
comme matériaux, mais la croissance interne et l'affermissement
de l'être humain, sa grande émancipation de la peur, ce
dépouillement progressif de la tyrannie des sens (qui
était jadis une condition d'existence et retardait le
développement de toute autre faculté), cette accession
« au plein jour de la vie » avec l'éveil de la force
librement créatrice, cette tendance à des idéals
que l'on ne commence pas par déguster ou flairer pour y croire,
mais que l'on « fait devenir réels » parce que
l'homme, grandi à ses dimensions d'être moral, le veut
ainsi, cette doctrine divine qui enseigne que le royaume des cieux ne
s'annonce pas par des signes extérieurs, mais qu'il gît au
dedans de nous comme un trésor caché ²).... tout
cela a
passé sans laisser une trace dans cet homme-là. À
l'écart de tous ces courants d'eau vive et sans cesse
jaillissante qui vont
—————
¹) Regulae ad sentiendum cum
ecclesia, nº 18. C'est un fait bien
digne de remarque, eu égard à cette doctrine fondamentale
d'Ignace (et de tout jésuitisme), que le Père de
l'Église
saint Augustin tient précisément le timor servilis pour
preuve qu'un homme NE CONNAÎT PAS Dieu ! Il dit
en parlant des gens de
cette espèce : « ils craignent Dieu de cette crainte
servile qui
prouve l'absence d'amour, car l'amour parfait ne connaît pas de
crainte » quoniam timent
quidem Deum, sed illo timore servili, qui non est in charitate, quia
perfecta charitas foras mittit timorem (De
civitate Dei XXI, 24). Ce qui devrait être, sous ce
rapport, une
loi sacrée pour tout Germain, Goethe l'a clairement
exprimé dans ses Wanderjahre
(Liv. II, ch. I) : « Aucune
religion qui se fonde sur la peur n'est respectée parmi nous.
» Diderot observe avec beaucoup de finesse : « Il y a des
gens
dont il ne faut pas dire qu'ils craignent Dieu, mais bien qu'ils en ont
peur » (Pensées
philosophiques VIII).
²) Se reporter ch. III à la rubrique : « Le Christ ».
719 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
confluer dans le grand fleuve
de l'Aryanisme, ses ancêtres, depuis
des temps immémoriaux, ont vécu fiers de leur
individualité propre, organiquement incapables de s'assimiler
jamais d'une manière intime quoi que ce soit de cette autre
individualité. Et gardons-nous de croire qu'Ignace de Loyola
constitue sous ce rapport un phénomène isolé !
L'Europe compte des centaines de milliers d'hommes qui, comme nous,
parlent des langues indo-européennes, qui s'habillent comme
nous, qui participent à notre vie, qui sont d'excellentes gens,
mais qui diffèrent autant de nous, Germains, que s'ils
habitaient une autre planète. Il ne s'agit pas ici d'un
abîme comme celui qui, à certains égards, nous
sépare des Juifs, mais par-dessus lequel plus d'une passerelle
conduit d'un bord à l'autre : il s'agit d'une muraille,
proprement infranchissable, qui sépare un pays d'un autre.
L'exceptionnelle importance de Loyola réside dans la grandeur
éminente de son caractère : c'est, grâce à
elle que nous apercevons en un tel homme l'agermanisme et, par une
conséquence nécessaire, l'antigermanisme en traits nets
et
puissants, c'est-à-dire sous une forme vraiment significative,
tandis qu'ailleurs, soit médiocrité apparente des
exemplaires, soit indétermination provenant d'une nature
métissée, ces traits nous échappent ou
défient plus ou moins notre analyse. J'ai dit : « la
grandeur de son caractère », car, en fait, il ne saurait
ici être question d'autre grandeur. Nous ne découvrons
chez Loyola ni pensées philosophiques ni pensées
artistiques, et nous ne remarquons pas davantage de force d'invention
propre; ses Exercices même ont été, dans leur
disposition, empruntés à des pratiques monastiques
antérieures ¹) et simplement «
matérialisées
» par lui, et son grand principe fondamental de
l'obéissance passive n'est que la transposition brutale dans le
domaine spirituel, par un ancien soldat incapable de penser, d'une
vertu mili-
—————
¹) Voir aussi ce que je note ci-dessus touchant l'influence
islamique
sur la composition des Exercitia.
720 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
taire indispensable (faute de
mieux). Dans son activité
d'organisateur et d'agitateur s'atteste la ruse la plus subtile, une
exacte connaissance des hommes de caractère moyen (quant aux
personnalités très significatives ou originales, il les
exclut de l'Ordre par principe), mais nulle part la profondeur. Pour
écarter tout malentendu et prévenir toute fausse
interprétation, je dois ajouter que je ne songe pas à lui
imputer comme INTENTION ce qu'a produit son
activité comme
résultat effectif. Loyola — si du moins nous en croyons les
Jésuites — n'aurait pas même créé son
Ordre dans le but de combattre la Réforme; encore bien moins
aura-t-il attaché au mot « Germain » une notion
définie et conçu pour but de sa vie la guerre contre ce
que représente ce mot. Autant vaudrait presque prétendre
que cette race étrangère des Basques, chassée,
traquée, persécutée toujours davantage par les
Indo-Européens envahisseurs, voulut se venger de ses vainqueurs
par le plus robuste de ses fils ! Dans un livre comme celui-ci,
toutefois, où il ne s'agit précisément pas
d'établir une chronique des faits historiques, mais plutôt
de mettre en lumière ceux auxquels appartient un rôle
fondamental, on aurait bien sujet de souligner la part de
vérité cachée sous des affirmations de ce genre,
si insoutenables soient-elles du point de vue de la chronique
extérieure. Car ce n'est pas dans ce qu'il a VOULU
faire, mais
dans ce qu'il a DU faire que réside la grandeur
de cet homme
extraordinaire. Le Père Bernhard Duhr peut nous assurer du ton
le plus ému ¹) que la fondation de la Société
de
Jésus n'a rien à voir avec la lutte contre le
protestantisme : il n'en reste pas moins que son activité
culmina
dès le début, d'une façon si visible et avec tant
de succès, dans la poursuite de ce but, entre tous, que les
plus anciens biographes d'Ignace lui décernent
déjà le titre d'Anti-Luther. Et qui dit Anti-Luther dit
Anti-Germain — qu'il en soit conscient ou non. Quant à ce qui
concerne la revanche de la race, le fait de la renais-
—————
¹) Jesuitenfabeln, 2e
éd., p. 1-11.
721 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
sance et de la multiplication
de ces Anaryens, presque
exterminés, mais jamais complètement refoulés dans
leurs montagnes, physiquement vigoureux, mais intellectuellement
subordonnés, occupe toujours l'attention sinon des phraseurs, au
moins des naturalistes sérieux ¹).
En Ignace de Loyola je présente donc au
lecteur le type de
l'Anti-Germain; et je crois qu'un tel spectacle nous aide à
définir le Germain, en tenant compte de cette restriction
nécessaire du concept auquel nous avons donné d'abord la
plus large extension possible. Car une définition de cette sorte
ne se conçoit pas, à mon sens, sous les espèces
d'un exposé par paragraphes — nous avons vu qu'on n'arrive
même pas à une formule rigoureuse pour l'homme physique —
mais bien plutôt sous celles d'une représentation vive
qui, une fois perçue, rend capable d'un jugement personnel. Ici
plus encore que partout ailleurs, nous devons nous garder de laisser
le concept se figer dans le mot ²). Des définitions
d'idées dans l'ordre de la vie ne sont pas comme des
définitions mathématiques; il ne suffit pas de dire :
ceci est ainsi et cela est ainsi, mais il y faut encore le
complément négatif : pas ainsi et pas non plus ainsi,
pour que la description prenne son relief et pour que le concept se
dégage du mot.
COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF
La liberté et la fidélité :
telles nous ont apparu
les deux racines de l'être germanique ou, si l'on veut, les deux
ailes qui le portent vers le ciel. Ce n'étaient pas là
des mots vides de
—————
¹) Peut-être aurais-je dû insister ici davantage sur
le
fait que, dès le début, l'activité des
Jésuites se concentra principalement dans l'opposition à
la Réforme. Ainsi, par exemple, deux des élèves et
compagnons d'Ignace, Salmeron et Lainez, surent conquérir les
places prépondérantes au Concile de Trente, l'un comme
orateur ouvrant les débats, l'autre comme orateur les
clôturant. Il n'est pas étonnant que « la
liberté
d'un chrétien », sur quoi Luther avait écrit de si
magnifiques paroles, ait été bâillonnée une
fois pour toutes dans ce Concile. La grande Église catholique
entrait
déjà dans la voie qui devait la ravaler au rang de secte
jésuitique.
²) Cf. Goethe : Geschichte der Farbenlehre, 3e
partie, XVIe
s., au titre « Scaliger ».
722 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
sens, mais chacun d'eux
enfermait un vaste complex de notions et
d'expériences vivantes, ainsi que de faits historiques. Une
pareille simplification ne se pouvait extérieurement justifier
que parce que nous avions indiqué quels beaux dons formaient la
base indispensable de ces qualités : santé et vigueur
corporelles, grande intelligence, imagination florissante, infatigable
besoin de créer. Nous avons vu, d'autre part, la liberté
et la fidélité confluer en un seul courant, ce qui est le
propre des forces authentiques de la nature : la fidélité
spécifiquement germanique se révélant comme
manifestation de la liberté à son degré le plus
pur, et la préservation de la liberté attestant la
fidélité du Germain à son propre être. C'est
ici que luit également le sens qui s'attache, du point de vue
germanique, à l'idée de DEVOIR. Goethe
dit quelque part
(il parle du goût artistique, mais cela est vrai en tous les
domaines) : « Nous maintenir avec courage à la hauteur de
nos avantages de barbares, voilà notre devoir » ¹).
C'est
le conseil de Shakespeare : « Sois fidèle à
toi-même ! » C'est le mot d'ordre de Nelson au matin de
Trafalgar : « La patrie attend que chacun fasse son devoir !
»
Son devoir ? La fidélité de chacun envers soi-même,
la préservation de ses avantages de
barbares — en d'autres termes (comme nous l'apprend Montesquieu) de la
liberté qui lui est innée.
À ce spectacle nous avons opposé celui
d'un
homme qui proclame
pour loi suprême l'annihilation de la liberté —
liberté de vouloir, liberté de penser, liberté de
créer — et qui remplace par l'obéissance la
fidélité (laquelle sans liberté perdrait tout
sens). Pour Loyola — il le dit en propres termes dans les
Constitutions qui
régissent son Ordre — cette obéissance
requiert des hommes se comportant « comme s'il étaient un
CADAVRE qui se laisse tourner de n'importe quel
côté et
traiter de n'importe quelle manière, ou comme le bâton
d'un vieillard, qui, partout et toujours, sert
à n'im-
—————
¹) Dans ses remarques sur Le
neveu de Rameau.
723 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
porte quel offIce que lui
veuille assigner celui qui le manie »
¹). Il serait vraiment impossible de formuler avec plus de
précision qu'en ces mots l'antithèse exacte de toute la
façon aryenne de penser et de sentir : d'un côté la
joie de créer, radieuse, exubérante,
téméraire, des hommes qui saisissent sans peur la main
droite du Dieu qu'ils prient ²); de l'autre un « cadavre
»
auquel on a inculqué comme première règle «
l'annihilation du jugement propre », et pour lequel « la
crainte servile et frémissante » constitue le fondement de
toute religion.
—————
PERSPECTIVE D'AVENIR
J'éprouve parfois quelque regret que le bon
goût interdise de moraliser dans un livre comme celui-ci. Car
lorsqu'on a regardé entrer dans l'histoire ces « Barbares
» magnifiques en la fraîcheur de leur jeunesse,
en la plénitude de leur liberté, aptes encore aux plus
hautes tâches; lorsqu'on a observé comment eux, les
vainqueurs, eux, les véritables hommes « nés libres
» dont parle Aristote, mêlent leur sang pur au sang impur
des hommes « nés esclaves »; lorsqu'on les a vus
obligés de se mettre à l'école chez les indignes
épigones des grandes générations, obligés
de se
frayer, au prix de peines indicibles, une voie qui les conduise de
cette nuit du chaos vers un jour nouveau — il faut reconnaître en
outre que, dès lors, aux anciens ennemis et aux anciens
périls s'en ajoutèrent d'autres heure après heure;
que ces autres, comme les premiers, furent accueillis à bras
ouverts par les Germains; que les dits Germains fermèrent
l'oreille aux voix qui les avertissaient, ou se rirent des
avertissements; qu'enfin, tandis que chaque ennemi de notre race
poursuit ses desseins avec une parfaite conscience et une parfaite
adresse, nous sommes encore et toujours de grands Barbares sans
—————
¹) perinde ac si cadaver
essent, quod quoquoversus ferri, et quacumque ratione tractare se sinit
: vel similiter atque senis baculus, qui ubicumque et quacumque in re
velit eo uti, qui cum manu tenet, ei inservit.
²) Oldenberg : Die Religion des Veda, p. 310,
déjà
cité ch. III.
724 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
malice, tendant toutes nos
facultés vers des idéals
terrestres ou célestes — acquisition de richesses,
découvertes, inventions, fabrication de bière ou de
champagne, art et métaphysique, amour, que sais-je ! mais avec,
chaque fois, une pointe dans l'impossible, dans l'éternellement
inachevable, dans l'au
delà, sans quoi nous eussions préféré
rester couchés sur nos peaux d'ours.... À
considérer,
dis-je, comment nous allons notre chemin sans armes, sans moyens de
défense, sans conscience même d'un danger quelconque,
errant tout le temps comme à plaisir, toujours prêts
à exalter ce qui est étranger, à dénigrer
ce qui nous est propre, les plus savants de tous les hommes, et
pourtant ignorant comme pas un le monde qui nous entoure
immédiatement, faisant les plus grandes découvertes et
frappés néanmoins de cécité chronique —
oui, qui ne se sentirait à ce spectacle en veine de moraliser et
de jeter à toute la race ce cri d'Ulrich de Hutten à sa
patrie : « Ô Allemagne volontairement malheureuse, toi qui
avec
des yeux pour voir ne vois pas, toi qui avec une intelligence pour
comprendre ne comprends pas ! » Mais je n'en ferai rien. D'abord
parce que je ne me crois pas qualifié pour cet office; et puis
aussi, je l'avoue, parce que la superbe insouciance germanique est un
trait si caractéristique que j'en regretterais trop l'absence
s'il manquait au tableau. Le Germain n'est pas pessimiste comme
l'Hindou, et le sens critique n'est pas ce qui le distingue;
comparé aux autres Aryens et pris en général, il
pense, à proprement parler, peu; ses dons le prédisposent
à l'action et au sentiment. Appeler les Allemands un
« peuple de penseurs » est une amère plaisanterie;
un
peuple de soldats et de marchands serait en tous cas plus juste, de
même un peuple de savants et d'artistes — mais de penseurs ? non
!
ces derniers sont fort clairsemés ¹). Aussi Luther
qualifie-t-il
sommairement les Allemands de « gens aveugles ». Les autres
Germains ne le sont pas beaucoup moins : voir,
—————
¹) Herder dit (Journal,
1769, vers la fin) : « Les Allemands
pensent
beaucoup et ne pensent rien. »
725 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
cela suppose la pensée
analytique, et celle-ci à son tour
exige une aptitude spéciale, du temps, de l'exercice. Le Germain
a autre chose à faire. Il est loin d'en avoir fini avec son
« avènement dans l'histoire universelle ». Il faut
d'abord qu'il prenne possession de la terre entière, qu'il
scrute la nature en tous sens et qu'il s'en asservisse les forces; il
faut d'abord qu'il porte à un degré de perfection
insoupçonné, dans toutes les directions, les moyens
d'expression de l'art, et qu'il amasse comme matériaux un
immense
savoir historique : cela fait, peut-être trouvera-t-il le temps
de
se demander ce qui se passe autour de lui et qui le touche
immédiatement. Jusqu'alors il continuera de cheminer au bord de
l'abîme avec la même placidité que sur une prairie
émaillée de fleurs. Et nul n'y changera rien, parce que
cette insouciance fait partie, je le répète, du
caractère du Germain. Les Grecs et les Romains n'étaient
pas sans lui ressembler sous ce rapport. Les uns vivaient
absorbés dans la poésie et la pensée, les autres
dans leur labeur de conquérants infatigables, sans que jamais
(comme les Juifs) ils parvinssent à réfléchir sur
eux-mêmes, sans même qu'ils remarquassent comment le cours
des événements les extirpait de la surface de la
terre. On ne les vit pas, comme d'autres peuples, tomber morts : mais
ils descendirent lentement dans l'Hadès, jusqu'à la fin
pleins de vie, jusqu'à la fin pleins de force, assurés de
la victoire et fiers ¹).
Et ainsi, modeste historien qui n'ai ni le pouvoir
d'agir sur le cours
des événements, ni le don de discerner clairement
l'avenir, je me dois contenter d'avoir servi seulement aux fins de ce
livre en m'efforçant de faire le départ du germanisme et
du non-germanisme. On ne contestera guère que le Germain ait
été et soit encore une des plus grandes puissances,
peut-être la plus grande dans l'histoire de
—————
¹) On pense ici à ce que Goethe appelait « de tous
les
symboles le plus grandiose à jamais » — un soleil
déclinant
sur la mer, avec cette légende : « même en son
déclin il demeure le même » (Unterhaltungen mit dem Kanzler
von Müller, 24 mars 1824).
726 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
l'humanité; mais il
était nécessaire pour
l'intelligence du présent de déterminer avec
précision quelle sorte d'homme a des titres à la
qualification de Germain, quelle sorte d'homme n'en a pas. Au
dix-neuvième siècle comme durant tous les siècles
antérieurs de notre ère, mais — cela va sans dire
— dans un groupement très différent et avec une
répartition sans cesse changeante des forces relatives, ces
trois héritiers du passé se trouvent encore
confrontés en Europe : le chaos des métis provenant, du
premier empire romain (dont la germanisation va rétrogradant) —
les Juifs — enfin les Germains (dont l'abâtardissement par
mixtion avec ces métis et avec des restes de races anaryennes va
s'accentuant). Nul verbiage humanitaire ne saurait supprimer le fait
que cet état de choses implique une lutte, et que cette lutte
est de toutes les heures. Là où elle ne se livre pas
à coups de canon, elle se poursuit sans bruit au cœur
de la société, par des mariages, par la diminution des
distances qui favorise les croisements, par l'opposition des forces de
résistance et de persistance inégales que
présentent les types humains différents, par le
déplacement des fortunes, par l'entrée en scène de
nouvelles influences et la disparition d'anciens facteurs, etc., etc.
Et c'est précisément dans cette lutte muette, plus encore
que dans la lutte retentissante des champs de bataille ou de
l'arène politique, que se joue la vie ou la mort de notre race.
—————
Dernière mise
à
jour : 16 mars 2008