Here
under follows the transcription of chapter 6 of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
627
CHAPITRE VI
L'AVÈNEMENT DES
GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE
—————
Mon devoir est mon Dieu suprême.
Frédéric le Grand.
(Lettre à Voltaire, 12 juin 1740).
628
(Page vide)
629
LE CONCEPT DE
« GERMAIN »
L'avènement du Juif dans l'histoire de
l'Europe
avait signifié, comme l'observe Herder,
l'entrée en scène d'un élément
« étranger » — étranger à cela que
l'Europe avait déjà produit
jusqu'alors, étranger à cela qu'elle était
appelée à produire encore; c'est l'inverse qui a lieu
avec le Germain. Ce Barbare dont le plus grand plaisir consiste
à se jeter tout nu dans la mêlée des combats, ce
sauvage qui surgit soudain des forêts et des marécages
pour se répandre comme une épouvante sur le monde
civilisé qu'il conquiert à la seule force du poing, n'en
est pas moins l'héritier légitime de l'Hellène et
du Romain, sang de leur sang, esprit de leur esprit. Ce qu'il
arrache à des mains étrangères, c'est,
encore qu'il l'ignore, son bien propre. Sans lui, les jours de
l'Indo-Européen étaient comptés. Par le meurtre et
par le guet-apens, l'esclave d'Asie et d'Afrique s'était
glissé jusqu'au trône de l'empire romain, cependant que le
bâtard syriaque s'emparait de l'édifice des lois et que le
Juif rivalisait avec l'Égyptien dans l'effort d'exploiter la
Bibliothèque d'Alexandrie pour ses fins particulières :
celui-là, en prétendant à accommoder la
philosophie grecque à la loi mosaïque; celui-ci, en
s'obstinant à ensevelir dans les pyramides somptueuses de sa
systématique la science à peine éclose et
déjà vivace de la nature, embaumée par ses soins
pour des siècles. Bientôt aussi le Mongol allait fouler
de son pied brutal, et tout dégouttant de sang, ces nobles
fleurs de l'antique aryanisme : la pensée hindoue, la
poésie hindoue; et le Bédouin, saisi de la folie des
déserts, devait réduire en cendres et stériliser
à jamais ce jardin d'Éden où s'était
épanouie durant des
630 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
millénaires, sous
l'inspiration du génie iranien, toute
la symbolique du monde. Depuis longtemps déjà il n'y
avait plus d'art — quelques formules conventionnelles en tenaient lieu
pour les riches; pour les pauvres, les jeux du cirque — et par suite,
selon le mot de Schiller que j'ai rappelé au commencement du
premier chapitre, il n'y avait plus d'hommes, à proprement
parler, mais seulement des créatures. Certes il était
urgent qu'un sauveur parût.
À vrai dire il ne parut pas, sur le
théâtre de l'histoire
universelle, dans le personnage qu'eût imaginé, si on
l'avait consultée, la raison qui combine et construit de toutes
pièces : il ne dressa pas l'image d'un ange sauveur, il ne
surgit pas comme l'astre dispensateur d'une nouvelle aurore pour
l'humanité. Et néanmoins, maintenant qu'il nous suffit
d'un regard rétrospectif sur les siècles pour
acquérir la sagesse à peu de frais, nous ne saurions
regretter qu'une chose : c'est que le Germain n'ait pas
procédé, partout où atteignait son bras vainqueur,
à une extermination plus radicale et que, dès lors, la
« latinisation » — c'est-à-dire en fait la mixtion
avec le chaos ethnique — ait peu à peu soustrait derechef de
vastes domaines à la seule influence capable de les
régénérer, influence du sang pur et de la force
juvénile, ainsi qu'à la domination des mieux
doués. En tous cas il faut une honteuse paresse d'esprit ou un
effronté parti pris de mensonge pour méconnaître
que l'avènement des Germains dans l'histoire universelle fut le
salut de l'humanité agonisante, ainsi arrachée aux
griffes de l'Éternelle Bestialité, et qu'à ce
résultat général tous les efforts particuliers
concoururent.
Si j'emploie ici le mot de « Germain »,
c'est — ainsi qu'il
a été dit plusieurs fois, notamment au début de
cette section sur les Héritiers — par un désir de
simplification; mais du moins la simplification me permet-elle en ce
cas d'exprimer une vérité qui autrement resterait
voilée. Sans doute le concept de « Germain »
paraît au premier abord quelque peu élastique, et,
dès lors, difficilement admissible, soit qu'on en
631 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
étende, soit qu'on en
restreigne l'acception, pour cette raison
entre autres que la conscience d'un « germanisme »
spécifique est, à vrai dire, une
acquisition tardive, tardive du moins chez nous, Germains. Il n'y a
jamais eu un peuple qui, de lui-même, se soit intitulé
« germanique », et jamais, non plus — depuis l'heure qu'ils
parurent sur la scène du monde jusqu'à l'heure où
j'écris — la totalité des Germains ne s'est
opposée
en bloc et d'un commun accord aux Non-Germains : de temps
immémorial, au contraire, ils se querellent et se
déchirent entre eux, plus ardents contre leur propre sang
que contre l'étranger. À l'époque du Christ,
Inguiomer
trahit au profit des Marcomans son plus proche parent, le grand
Arminius, empêchant ainsi les peuples du Nord de former un groupe
homogène et de marcher en masse sur le Romain pour
l'anéantir. Tibère résumait déjà
dans cette recommandation la politique qu'il jugeait la plus sûre
à l'égard des Germains : « Abandonnez-les à
leurs dissensions intestines. » Toutes les grandes guerres des
époques suivantes — les Croisades exceptées — furent des
guerres entre Germains ou du moins entre princes germaniques; et le
dix-neuvième siècle, considéré en ses
lignes principales, nous offre le même spectacle.
L'étranger, en revanche, avait immédiatement reconnu
l'homogénéité de cette forte souche : pour en
désigner d'un mot la puissante ramure aux subdivisions
innombrables — spécifiées par cette infinité de
termes qui font pâlir le souvenir de la Tour de Babel : Cattes,
Chauques, Chérusques, Gambrives, Suèves, Vandales,
Lygiens, Langobards, Saxons, Frisons, Hermundures, etc. — il avait
créé le concept global de « Germains », qui
ramène à l'unité le divers, et cela
précisément parce qu'il avait aperçu du premier
coup d'œil la commune appartenance de ces variétés
multiples d'un seul et même type. Tacite remarque, après
avoir énuméré des noms à perdre haleine :
« Chez tous ces hommes la structure du corps est pareille »
et pose ainsi la vraie base empirique sur laquelle va se fonder ce
jugement intuitif également vrai : « Je me range à
l'opinion de ceux qui estiment que les différents
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HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
groupes de Germains, purs de
tout croisement avec des races
étrangères, ont formé de tout temps un peuple
à part, sans mélange, et qui ne ressemble qu'à
lui-même » (Mœurs des
Germains, 4). Tant il est vrai que
le spectateur éloigné, dont le regard n'est pas retenu ou
ébloui par les détails, discerne parfois plus clairement
l'essentiel enchaînement des phénomènes que celui
qui les observe de tout près et qui se trouve directement
intéressé dans leur explication !
Aujourd'hui, toutefois, ce n'est pas seulement la
multiplicité
des détails aperçus qui nous empêche d'employer le
mot de « Germains » au sens où le prend Tacite,
simplement topographique et phylogénétique. En effet, ces
« différents groupes de Germains » dans lesquels
Tacite ne voit qu'un seul peuple non mélangé et
relativement homogène, ont dès lors, comme jadis les
Hellènes, opéré entre eux des échanges de
sang dans toutes les proportions imaginables; d'ailleurs, il n'y en a
qu'une fraction qui soit demeurée « pure de tout
croisement avec des races étrangères »; à
quoi sont venus s'ajouter, par le fait des grandes migrations, les
influences proprement culturelles résultant de la situation
géographique, des conditions climatiques, du degré de
développement du plus proche voisin, etc. Il n'en fallait certes
pas davantage pour que l'unité se scindât et fît
place à une considérable diversité. Mais la
question apparaît beaucoup plus complexe encore, si nous
complétons les renseignements que nous fournit l'histoire
politique par des enquêtas comparatives plus approfondies dans
les domaines de l'ethnopsychologie, de la philosophie, de l'histoire de
l'art, et si, d'autre part, nous faisons entrer en ligne de compte les
résultats acquis à la préhistoire et à
l'anthropologie par les recherches des cinquante dernières
années. Nous nous convaincrons alors que nous pouvons et devons
donner à ce concept : les « Germains », un sens plus
ÉTENDU que ne lui donne Tacite; mais, en
revanche, nous
apercevrons la nécessité d'y apporter des RESTRICTIONS
auxquelles Tacite ne pouvait songer en l'état plus imparfait du
savoir à son épo-
633 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
que. Pour comprendre notre
histoire passée et présente,
nous devons prendre modèle sur Tacite et, comme lui, nous livrer
à un travail de synthèse et d'élimination, mais
sur la base plus large de notre science moderne. Ce n'est qu'en fixant
exactement une conception nouvelle du « germanisme » que
nous
conférerons une valeur pratique à nos remarques sur
l'avènement des Germains dans l'histoire universelle. Mon but,
dans le présent chapitre, est d'énoncer aussi
brièvement que possible cette sorte de définition
descriptive. Jusqu'où va la parenté de race? Où
rencontrons-nous « ceux qui font partie des amis » (comme
l'entend le sanscrit par le mot Arya)
? Où commence ce qui nous
est étranger et ce que (comme dit Goethe) « nous ne devons
pas tolérer » ?
—————
EXTENSION DU CONCEPT
Je disais que le concept de « Germain »
devait revêtir une acception à la fois plus étendue
et
plus restreinte que celle qu'il prend dans Tacite.
La nécessité de cette extension, comme de cette
restriction, nous est imposée par des considérations tant
historiques qu'anthropologiques.
Le concept s'élargit si l'on constate que le
« Germain
» de Tacite ne se peut distinguer nettement, au point de vue
physique ou intellectuel, soit de son précurseur dans
l'histoire universelle, le « Celte », soit de son
successeur que nous avons accoutumé d'inclure, avec plus
d'audace encore, dans cet autre concept: le « Slave ». Il
n'est pas un naturaliste qui hésitât à
considérer ces trois races, d'après leurs
caractéristiques physiques, comme des variétés
d'un type commun. Les Gaulois qui, l'an 389 avant Jésus-Christ,
prirent Rome, répondent exactement, si l'on en juge par les
descriptions contemporaines, à la peinture que nous donne Tacite
des Germains : « des yeux bleus rayonnants, des cheveux roux, une
haute stature »; et, d'autre part, les ossements exhumés
des sépultures qui remontent aux temps les plus reculés
de l'époque héroïque slave ont
démontré, à l'étonnement du monde savant,
que les Slaves de la migration des
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HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
peuples étaient des
dolichocéphales aussi
prononcés, et d'une taille aussi élevée, que les
anciens Germains et que les plus purs d'entre les Germains actuels
¹).
En outre, les recherches de Virchow sur la couleur des cheveux et des
yeux ont établi que les Slaves étaient originairement
(comme ils le sont encore dans certaines contrées) aussi blonds
que les Germains. Ainsi, tout à fait indépendamment des
théories et hypothèses qui ont conduit à la notion
générale d'un type indo-européen, il semble que,
loin de restreindre davantage ce concept du Germain comme nous l'avons
fait depuis Tacite pour des raisons purement linguistiques, nous ayons
au contraire sujet de l'élargir considérablement ²).
LE CELTO-GERMAIN
Voyons d'abord le Celte.
Sous l'influence trop exclusive de
considérations
philologiques — parce que les langues celtiques sont censées
présenter plus d'affinité avec les langues italiques et
grecques
—————
¹) Pour un exposé
général, voir Ranke : Der
Mensch 2e éd., II, 297. On ne
saurait soutenir qu'il
s'agisse uniquement en l'espèce de Varègues normands, car
les mensurations ont porté sur des matériaux provenant
des lieux les plus divers, et pas seulement de Russie, mais aussi
d'Allemagne.
²) Voilà pourquoi certains
anthropologues emploient le
concept
Homo europaeus (ch. V, sous la
rubrique « Le Syrien
»)
dans un sens beaucoup plus précis que n'eût fait
Linné; mais une nomenclature de cette sorte est beaucoup trop
abstraite pour l'historien, aussi n'en a-t-il guère tenu compte
jusqu'ici. Pour se faire entendre du grand public, il faut utiliser la
terminologie courante et l'adapter aux besoins nouveaux. C'est ce qui a
lieu si l'on donne à la notion du « Germain » une
extension comme celle que j'espère justifier pas à pas
tout le long du présent ouvrage : par là seulement
s'éclaire l'histoire des deux derniers millénaires et,
en particulier, du dix-neuvième siècle. — On peut tenir
aujourd'hui pour entièrement acquis à la
préhistoire et à l'anthropologie ce fait que les Celtes,
les Slaves et les Germains descendent d'une race unique, ayant atteint
des conditions de pureté suffisantes pour constituer un type
humain déterminé (cf., parmi les exposés
récents, celui du Dr G. Beck : Der
Urmensch, Bâle 1899,
p. 46 et suiv.). À cela s'ajoute la pénétration
réciproque, historiquement démontrée, de ces
divers groupes. Ainsi d'Arbois de Jubainville écrit dans son
ouvrage sur Les Celtes (1904)
: « Il y a probablement en
Allemagne plus de sang gaulois qu'en France. »
635 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
qu'avec les langues
germaniques — nous nous sommes accoutumés
à ne pas tenir compte du facteur physique, si décisif, ni
du facteur moral, plus décisif encore ¹). Nous assimilons
le Celte
au Gréco-Italien, alors qu'il n'est manifestement que leur
parent éloigné, et qu'il s'atteste par contre intimement
congénère du Germain. Admettons que le Gaulois tout
à fait romanisé se soit distingué
profondément de son vainqueur, le Burgonde ou le Franc; il n'en
est pas moins vrai que ce Gaulois primitif qui conquiert Rome, ou
même ce Gaulois postérieur fixé depuis des
siècles dans l'Italie du Nord, et que Florus nous peint encore
sous les traits d'un « surhomme » (corpora
plus quam humana erant II, 4), fait paraître la
ressemblance physique du Germain; mais non pas
seulement physique : son humeur voyageuse, son amour de la guerre, qui
le conduira (comme plus tard le Goth) jusqu'en Asie au service de
n'importe quel maître lui offrant l'occasion de se battre, sa
prédilection aussi pour le chant.... ce sont là des
traits essentiels de cette même parenté, tandis qu'on
serait embarrassé de marquer des points de contact avec les
peuples italo-grecs. C'est en compagnie de Celtes, c'est sous la
conduite de Celtes, que les Germains — au sens étroit où
Tacite prend ce mot — entrent dans l'histoire universelle ²);
leur nom
même — ce mot : « Germain » — est celtique ³).
Aujourd'hui encore,
—————
¹) Schleicher, par exemple, dans son arbre
généalogique
fameux et partout réédité des langues
indo-germaniques (cf. Die deutsche
Sprache 1861, p. 82) réunit
les « langues italo-celtiques » en un groupe qui se serait
séparé déjà en des temps immémoriaux
de la « langue-souche nord-européenne. » Même
des
conceptions aussi divergentes que la « théorie des ondes
» de Johannes Schmidt continuent à représenter le
Celte comme étant, de tous les Indo-Européens, le plus
éloigné du Germain.
²) Lors de l'expédition des Cimbres et
des Teutons, en 114
avant
J.-C.
³) Du moins suivant les étymologies
proposées par
divers
celtisants, qui se sont avisés que les Romains avaient connu ce
nom : « Germains », par les Gaulois, et que ceux-ci
l'appliquaient
à des peuplades
636 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
dans le Nord-Ouest de
l'Écosse, dans le Pays de Galles, etc., nous les
rencontrons, ces hommes de haute stature, aux yeux bleus, aux cheveux
roux : ne sont-ils pas plus pareils à des Teutons qu'à
des méridionaux ? Ne voyons-nous pas, aujourd'hui encore, les
Bretons rivaliser avec les anciens Normands par leur folle audace de
marins ? Mais si nous voulons savoir comment, dans bien des cas,
s'« effémina » ce sauvage tempérament
celto-germanique une fois en contact avec la civilisation romaine, ne
consultons nul autre que Jules
César
: il nous en instruit dans le premier paragraphe du premier livre de la
Guerre des Gaules ¹).
—————
qui ne se
désignaient pas elles-mêmes ainsi. De là
l'abandon — jusqu'à nouvel avis — des dérivations
remontant soit au latin germanus,
« frère » (cf. germen,
«
rejeton »), soit à l'allemand Wehr, « défense
», ou Heer, «
armée », et Mann,
« homme ». Mahn
suggère une racine gair
ou ger (irlandais, cymry)
signifiant
« voisin », et man,
« peuple » (cf. le cymry maon
et l'ex.
des Gaulois Cenomani); Grimm
opine pour gairm, «
appel », gairmwyn,
« appeler », allusion possible au retentissant bardit dont
les Germains
décuplaient l'effet en employant leurs boucliers comme
porte-voix pour terrifier les Gaulois (Tacite : Germania, 3, 4),
lesquels d'ailleurs avaient aussi leurs cris de guerre, et même
très spécialisés (César : De bello gallico VIII, 20), qu'ils
se plaisaient à répercuter par des
sonneries de buccins (Polybe II, 29); enfin Zeuss rattache la racine
celtique ger au slave gora (cf. le sanscrit giri) comportant le sens
de « montagne », et il croit qu'elle fournit d'abord une
dénomination pour les habitants des Ardennes. — On remarque,
d'autre part, que les noms Γαλάται et Κελτοί sont employés
indifféremment pour désigner Germains et Gaulois par
divers écrivains anciens, par exemple Dion Cassius, dans le
récit des événements antérieurs au 1er
siècle. Cf. Dottin : Manuel
pour servir à l'étude
de l'antiquité celtique, 1906, p. 12 et p.
242.
¹) Touchant l'identité physique des Celtes et des Germains,
le
professeur Gabriel de Mortillet à réuni des
matériaux si complets, tant sous forme de documents
anthropologiques que de témoignages empruntés aux
anciens écrivains romains, qu'il suffit de renvoyer à sa
Formation de la nation
française (1897), notamment p. 114 et sq.
Voici sa conclusion : « La caractéristique des deux
groupes est
donc exactement la même et s'applique aussi bien au groupe qui
a reçu le nom de Gaulois qu'au groupe qui, depuis les invasions
des Cimbres, a pris celui de Germains. » — Sur la synonymie des
deux
termes « Gaulois » et « Celte », voir le
même ouvrage p. 92.
637 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
Il existe
entre Celtes et Germains une parenté plus frappante
encore, et qui fournit à l'appui de ma thèse un argument
plus décisif : c'est celle des tendances profondes de l'esprit,
celle des beaux traits dans lesquels s'empreint l'individualité.
L'histoire nous en offre de lumineux exemples; j'en choisis un qui
éclaire tout de suite le fond des choses. Croit-on que ce soit
un simple hasard si Paul adresse aux Galates son
épître sur la rédemption par la FOI,
sur
l'évangile de la LIBERTÉ (qu'il oppose au
« joug de
servitude » de la loi mosaïque), sur cette sorte de religion
dont l'importance réside non dans les œuvres, mais dans la
NOUVELLE NAISSANCE, dans le fait d' « être
une nouvelle
créature ».... croit-on, dis-je, que ce soit un simple
hasard si l'apôtre adresse à des « Gallo-Grecs
» d'Asie Mineure, qui sont restés des Celtes presque purs,
cet écrit dans lequel il semble qu'un Martin Luther parle
à des Allemands, comme eux faciles à abuser, mais
doués comme eux du sens des mystères ? ¹) Quant
à
moi, je ne crois pas qu'il y ait place pour le hasard en de pareilles
matières; je le crois d'autant moins ici qu'il m'est aisé
de constater quel langage différent emploie le même homme,
et par quels interminables détours il chemine, dès qu'il
se propose de rendre intelligibles ces mêmes
vérités à une communauté de Juifs ou
d'enfants du chaos ethnique, ainsi qu'il le fait dans l'Épître
aux Romains. Mais d'ailleurs notre jugement ne se fonde pas
seulement
sur une base hypothétique, pas seulement sur l'affinité
entre les anciennes religions mythiques des Celtes et des Germains;
cette affinité, nous l'observons dans leurs aptitudes
intellectuelles en général, sans cesse attestées
par l'histoire de la culture européenne, là du moins
où le Celte conserve la pureté de son sang. Ainsi, par
exemple, on voit surgir des parties de l'Irlande authentiquement
celtiques, durant
—————
¹) Mommsen appelle la Galatie « un îlot celtique parmi
l'océan des peuples orientaux » et marque que le celtique
s'y conserva pendant des siècles comme langue parlée
(Römische Geschichte, 3e
éd. V, 311 et suiv.)
638 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
les cinq cents ans qui
séparent Scot Erigène de Duns Scot
(deux Celtes), toute une série de théologiens
doués de capacités philosophiques remarquables, et que
leur tournure d'esprit indépendante, leur audacieux instinct
d'investigation, exposent aux persécutions de l'Église.
C'est au
cœur de la Bretagne que naît Pierre Abélard, un
réel initiateur, qui fraie à la conscience des voies
nouvelles; mais faisons-y bien attention : ce qui le
caractérise, lui comme eux, ce n'est pas seulement l'autonomie
de sa pensée et le besoin ardent de cette liberté, c'est
encore et surtout le sérieux vraiment sacré de sa vie —
et voilà un trait essentiellement « germanique ».
Pas plus que le marin breton de nos jours, ces anciens
représentants de l'esprit celtique, si exubérants de
force, ne sont uniquement des hommes libres ni uniquement des hommes
pieux, mais ils sont tout ensemble pieux ET libres — et
voilà
par où s'exprime en eux le « germanisme »
spécifique, tel que nous l'observons de Charlemagne et du roi
Alfred à Cromwell et à la reine Louise, des hardis
troubadours antiromains et des Minnesänger si indépendants
en politique jusqu'à Schiller et à Wagner. Et quand, par
exemple, nous entendons Abélard protester contre le trafic des
indulgences au nom d'une profonde conviction religieuse (Theologia
christiana), déclarer en même temps qu'il place les
Grecs
au-dessus des Juifs sous tous les rapports, que la morale de leurs
philosophes est supérieure au légalisme hébreu,
que la conception platonicienne du monde est plus haute que la
conception mosaïque; mais surtout — car il s'élève
à cette intuition (Dialogus
inter philosophum, Judaeum et
Christianum) — quand il indique que la pensée religieuse
manque
de base tant que l'on n'admet pas l'idéalité
transcendantale de la notion de l'espace, faisant ainsi dépendre
la confrontation directe de l'homme avec Dieu non point de son
entrée dans un ciel empirique, mais de sa conversion
intérieure.... ce sont là, certes ! autant d'indices
d'une
intelligence conformée selon le type indo-européen, par
opposition au type sémitique ou au type bas-romain, mais ce
639 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
sont en particulier les
témoignages d'une individualité
qui trahit dans chaque pli de la pensée sa marque
spécifiquement GERMANIQUE. Je dis germanique, je
ne dis pas «
allemande », pas plus que je ne parle d'un homme vivant
aujourd'hui — où le
processus de différenciation a fini par former des
caractères nationaux extérieurement très distincts
— mais d'un homme mort depuis bientôt mille ans; et je soutiens
que ce Breton aurait fort bien pu, quant à la direction
générale de sa pensée et de ses sentiments,
naître au cœur de la Germanie. Celte typique par le génie
sombre et passionné qui l'habite, nouveau Tristan dans sa vie
amoureuse, il n'en est pas moins de la chair et du sang dont est fait
le Teuton; c'est un Germain. Aussi Germain que cette population
réputée « kerndeutsch
» de la Souabe et de
la Forêt Noire, de la patrie de Schiller, de Mozart, de beaucoup
des plus grands « Allemands », qui doit sans aucun doute
son caractère particulier et son exceptionnelle aptitude pour la
poésie à un fort appoint de sang celtique ¹). Ce
même
esprit d'Abélard, nous le voyons à l'œuvre et nous le
reconnaissons partout où existèrent, au témoignage
de la science, des Celtes en grand nombre : ainsi dans la patrie des
malheureux Albigeois, au midi de la France; et partout où l'on
en trouve encore : ainsi dans le Pays de Galles, patrie du
méthodisme. Et ne le reconnaissons-nous pas aussi dans la
Bretagne, encore qu'on la prétende congénitalement
catholique ? C'est que ces mots : catholicisme, protestantisme, ne sont
d'abord que des mots; le sentiment religieux des Bretons est de bon
aloi, mais, à vrai dire, d'une nuance plus « païenne
» que chrétienne; une très archaïque religion
populaire subsiste ici sous le masque assumé du catholicisme. En
outre, l'indéracinable fidélité de ce peuple au
roi (ou au fantôme du roi) n'est-elle pas un trait aussi
communément germanique que la fidélité au drapeau
et l'humeur belliqueuse des Irlandais,
—————
¹) Wilhelm Henke: Der Typus des
germanischen
Menschen (1895). De
même Treitschke: Politik
I, 279.
640 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
qui, ennemis politiques de
l'Angleterre, constituent volontairement les trois
quarts de son armée et meurent dans des pays lointains pour son
roi étranger, qu'ils combattent chez eux ?
Mais c'est dans la POÉSIE
que, sans contredit, les Celtes et les
Germains (au sens étroit de ce mot) manifestent le plus
éloquemment leur parenté. Dès le début, les
poésies franque, allemande et anglaise mêlent intimement
dans leur trame des motifs empruntés à la poésie
celtique, non certes qu'elles ne possèdent une inspiration
propre ! mais ces thèmes celtiques qu'elles accueillent, parce
qu'immémorialement congénères, apparaissent
revêtus d'une certaine teinte étrangère, d'un sens
désormais mystérieux parce qu'à demi
oublié, qui leur confère un charme d'autant plus
attirant, une saveur d'autant plus exquise. La poésie celtique
est d'une profondeur incomparable, elle est d'une inépuisable
richesse en signification symbolique, et l'on ne saurait douter
qu'à son origine la plus lointaine elle n'ait communié
avec ce qui fait l'âme de la poésie germanique, avec la
musique.
Si nous passons en revue les créations suscitées dans
tous les pays germaniques, mais entre tous dans celui des Francs, par
le réveil de l'instinct poétique au tournant du XIIme
et
du XIIIme siècle; si nous
considérons d'une part la Geste
de Charlemagne, la Chanson de
Roland, Berthe aux grands piés,
Ogier le Danois, etc., toutes tentatives où s'atteste en
son
indépendance la force créatrice du Franc, et si d'autre
part nous voyons renaître la poésie celtique dans les
légendes de la Queste du
Graal, de la Table ronde du
roi Arthur, de Tristan et
Yseult, de Perceval,
etc., je ne crois pas
que nous puissions hésiter une minute à reconnaître
de quel côté il faut chercher la source la plus profonde
et la plus pure d'authentique poésie, le don le plus riche et
le plus inépuisable de configuration plastique et d'imagination
symbolique. D'autant que les circonstances sont toutes au
désavantage de cette poésie celtique du XIIIme
siècle : elle ne ressuscite pas en sa forme véritable,
mais amputée des ailes du chant,
641 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
mais délayée en
roman, mais compliquée de notions
féodales, romaines et chrétiennes, en sorte qu'il est
aussi malaisé de retrouver l'essence de son inspiration sous
cette surcharge d'éléments
hétérogènes que de dégager du
Nibelungenlied allemand les
mythes du Nord qui s'y recèlent.
Plus haut nous remontons dans le passé, plus clairement nous
discernons — nonobstant tous les contrastes individuels — l'intime et
originelle affinité des tendances et aptitudes poétiques
chez le Celte et le Germain primitifs; et nous constatons qu'elle va
diminuant par degré à mesure que nous redescendons le
cours du temps. Ainsi par exemple, bien que le Tristan de Gottfried de
Strasbourg soit incontestablement supérieur, en tant qu'œuvre
poétique achevée, aux productions françaises
antérieures sur le même sujet ¹), Gottfried a omis
plusieurs des traits les plus profonds et les plus délicats
où s'exprime proprement l'âme de cette légende
incomparable, à la fois poétique, mythique et symbolique,
traits qui par contre figurent dans le roman vieux-français, et
que Chrestien de Troyes avait tout au moins indiqués ²); de
même pour le Parzival
de Wolfram d'Eschenbach. Et d'ailleurs il
était
réservé au dix-neuvième siècle de
nous apporter la preuve la plus convaincante et la plus
émouvante d'une parenté non seulement ancienne, mais
actuelle, entre des inspirations qu'il nous a présentées
unies dans un seul et même génie : avec Richard Wagner la
musique allemande s'est révélée capable
d'évoquer à une vie nouvelle l'immémoriale
poésie celtique et l'immémoriale poésie
germanique, en nous les restituant dans leur propos et dans leur sens
originels, par où s'avère l'originelle communauté
de ces deux sources.
LE SLAVO-GERMAIN
C'est chose plus malaisée que de donner des
renseignements sur
le Slave authentique, attendu que nous ne savons
—————
¹) Dans lesquelles l'aventure
absorbe tout l'intérêt,
« les ornements tendent à devenir le principal »,
« le roi March tourné au George Dandin » etc. (cf.
Lanson,
op. cit. p. 45 sq., et
notamment 51).
²) Ou dont Marie de France avait exquisement
suggéré
l'émotion dans tel de ses rapides et adorables lais.
642 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
pas trop où nous le
devons chercher. Voici d'abord notre seule
certitude : ce concept de « slave » a varié; il
s'est déplacé, si je peux dire, en ce sens que les signes
qui passent aujourd'hui pour caractéristiques du slavisme —
corps trapu, tête ronde, pommettes saillantes, cheveux
foncés — ne sont assurément pas ceux que faisait
paraître le Slave lors de son avènement dans l'histoire
européenne. Encore aujourd'hui, du reste, le type blond
domine dans le Nord et dans l'Est de la Russie d'Europe, et le Polonais
aussi se distingue des Slaves du Sud par la couleur de la peau
(Virchow). En Bosnie on est frappé par la stature
exceptionnellement élevée des hommes, comme par la
fréquence des cheveux blonds; pendant un voyage de plusieurs
mois à travers ce pays, je n'y ai pas une fois rencontré
le
prétendu « type slave » tirant sur le Mongol, et pas
davantage le « visage de pomme de terre »
caractéristique du paysan tchèque; même observation
en ce qui concerne le
groupe superbe des Monténégrins ¹). Malgré le
préjugé généralement répandu, il y a
donc, aujourd'hui encore, assez d'indices physiques du fait que le
Germain, lorsqu'il entra dans l'histoire, possédait, outre son
frère aîné à l'Occident, un frère
oriental plus jeune, lequel ne laissait pas de lui ressembler. Mais
l'extrême difficulté que l'on éprouve à
démêler les éléments originairement et
proprement slaves tient à ce que cette branche de la famille
germanique fut très tôt presque complètement
absorbée par d'autres races — plus
—————
¹) Par contre la forme du crâne a subi une altération
progressive : chez les habitants actuels de la Bosnie, on ne trouve pas
tout à fait 1½ pour cent de têtes longues, mais en
revanche 84 pour cent de têtes rondes bien prononcées,
tandis que les plus anciennes sépultures montrent 29 pour cent
des premières et seulement 34 pour cent des secondes, et que les
tombes du moyen âge ont livré encore 21 pour cent de
longues (cf. Weisbach : Altbosnische
Schädel, dans les
communications à la Soc. anthrop. de Vienne, 1897). Il est
intéressant de remarquer que la conformation du visage est
restée, malgré cette altération du crâne,
« leptoprosope », c'est-à-dire allongée.
643 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
tôt, plus
complètement et aussi plus
énigmatiquement que les Celtes. Cela ne devrait pas toutefois
nous empêcher de reconnaître et d'apprécier les
traits de
parenté, ou de chercher à les dégager de la masse
étrangère.
Cette fois encore, c'est une incursion dans les
profondeurs de
l'âme qui nous y aidera. Si j'en juge par la seule langue slave
dont j'aie quelque connaissance — le serbe — ou pourrait, ici
aussi, invoquer l'aptitude poétique comme preuve d'une
ressemblance de famille profondément enracinée avec les
Germains et pareillement avec les Celtes. Le cycle héroïque
qui a pour centre la grande bataille de Kossovopolje (1389), mais qui
met en œuvre des motifs poétiques remontant à une
époque beaucoup plus reculée, témoigne d'une MANIÈRE
DE SENTIR — fidélité jusqu'à la mort;
héroïsme; types de femmes héroïques, et la
haute estime en laquelle on les tient; mépris de tous les biens
dès qu'ils entrent en comparaison avec l'honneur personnel — qui
nous remémore sans cesse la poésie lyrique ou
épique des Germains et des Celtes. Maint historien de la
littérature prétend, je le sais bien, que des
poèmes de cette sorte et des figures héroïques comme
celle d'un Marco Kraljevitch sont communs à toutes les
poésies populaires : mais ce n'est pas vrai, mais c'est
l'excès d'érudition qui aveugle les inventeurs de cette
thèse absurde au point qu'ils ne distinguent plus les fines et
profondes empreintes de l'individualité. Rama est un
héros dont la conformation diffère essentiellement de
celle du héros Achille, et la différence n'est pas
moindre entre Achille et Siegfried, tandis que le Tristan celtique
trahit en beaucoup de traits une parenté directe avec le
Siegfried allemand — et je ne parle pas seulement de l'aventure
extérieure du roman chevaleresque (le combat avec le dragon,
etc.) où les analogies peuvent provenir de retouches
ultérieures, mais je parle de ces versions les plus anciennes et
les plus populaires où se dessine l'image d'un Tristan qui est
encore un pâtre et d'un Siegfried qui n'est pas encore un
héros à la cour burgonde : ici précisément
644 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
nous voyons apparaître
en leur netteté — et tout à
fait distincts des attributs héroïques communs à
tous les types de héros : force prodigieuse, magie du courage
invincible; etc. — les IDÉALS DÉTERMINÉS
qui constituent
le fond de cette poésie, à l'exclusion de toute autre; or
c'est dans ceux-ci, et non dans ceux-là, que se reflète
l'originalité propre d'une âme ethnique. Ainsi, par
exemple, pour Tristan et Siegfried : la fidélité comme
base de la notion d'honneur, l'importance de la virginité, la
victoire dans la ruine (en d'autres termes un déplacement de
l'héroïque, transposé du domaine des succès
extérieurs dans celui des réalisations
intérieures). De pareils traits différencient un
Tristan, un Siegfried, un Parsifal, non seulement du Samson
sémitique, dont la force héroïque réside dans
les cheveux, mais également d'Achille, encore qu'il soit leur
parent : la pureté est étrangère aux Grecs; la
fidélité n'est pas pour eux un principe dicté par
l'honneur, mais seulement par l'amour (Patrocle); le héros
hellène peut braver la mort, mais non la vaincre comme les
héros celtes et germains. Ce sont précisément des
traits de cette sorte, indices d'authentique parenté, que je
retrouve dans la poésie des Serbes, nonobstant toutes les
divergences de forme. Combien significatif déjà ce fait
que leur cycle héroïque se constitue à l'occasion
d'une bataille désastreuse — de ce Kossovo qui anéantit
leurs espérances en même temps que leur armée — et
non pas à l'occasion d'une victoire ! Car des victoires, ils en
avaient assez remporté, et sous leur tsar Étienne
Douchan, le
« Charlemagne serbe », dont la cour fut une des plus
brillantes de l'Europe orientale, ils avaient formé un puissant
empire, illustré par des monuments admirables. Mais non : leur
instinct poétique a d'autres exigences, aussi est-ce
l'émotion du désastre qui fait se cristalliser ses
créations éparses. Il s'agit là, sans nul doute,
d'une disposition particulière, et nous pouvons tenir pour
assuré que la magnifique abondance des motifs mis en œuvre, qui
se rapportent tous à la ruine, à la mort, à
l'éternelle séparation des amants, n'a pas
procédé soudain de cette bataille mal-
645 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
heureuse et pas non plus du
régime abêtissant de l'Islam,
mais qu'elle est un antique patrimoine, de même que la
DÉTRESSE des Nibelungen (et non le bonheur des
Nibelungen)
était l'héritage allemand, de même que les
poètes celtes et francs négligèrent cent
vainqueurs fameux pour s'emparer de l'obscur Roland VAINCU
et faire
revivre à son propos d'immémoriaux thèmes
poétiques en un rajeunissement semi-historique. Ces
choses-là sont décisives. Et tout aussi décisive
est l'évocation de la femme par les poètes serbes qui
nous la dépeignent si tendre, si courageuse et si chaste; tout
aussi décisif, le rôle éminemment noble et grand
qu'ils lui attribuent. Par contre, un spécialiste pourrait seul
décider si les deux corbeaux qui prennent leur vol à la
fin de la bataille de Kossovo pour annoncer au peuple serbe sa
destruction, sont parents des corbeaux de Wodan, ou si nous sommes ici
en présence d'un motif indo-germanique courant, d'un souvenir de
quelque mythe naturiste, d'un emprunt, d'un hasard — que sais-je ! Il
en est ainsi de mille détails. Heureusement qu'ici, comme
ailleurs, ce qui est vraiment décisif saute aux yeux de tout
observateur non prévenu. — Dans la poésie russe, on ne
découvre plus guère, paraît-il, de vestiges des
temps anciens, hormis les légendes, les contes et les chansons :
mais c'en est assez pour que se décèle
irrécusablement la parenté germanique, d'une part dans
l'inspiration mélancolique, de l'autre dans l'intime relation
avec la nature et en particulier avec le monde animal ¹).
Je n'ai pas l'intention de pousser plus avant cet
examen : il exigerait plus' d'espace que je ne lui en peux consacrer,
et d'ailleurs
m'entraînerait trop loin de mon objet. C'est affaire à la
critique d'établir, par raisons démonstratives, une
vérité qui se révèle à tout individu
doué de sens poétique par ces raisons plus
péremptoires que la raison ne connaît pas — ou pas tout de
suite. Je dois, en revanche, mentionner encore une deuxième
manifestation de l'être psychique le plus intime,
—————
¹) Cf. par ex. Bodenstedt : Poetische
Ukraine.
646 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
par laquelle
l'élément germanique s'atteste clairement
chez le Slave — je veux dire : la RELIGION.
Où que nous les considérions, il nous
apparaît que
les Slaves se distinguent en matière religieuse par le
sérieux et l'indépendance, notamment dans les temps
anciens. Un des traits les plus saillants de cette religiosité,
c'est qu'elle est pénétrée de sentiments
patriotiques. Au IXme siècle
déjà, alors que le
schisme entre l'Orient et l'Occident n'est pas encore devenu
irrévocable, nous voyons les Bulgares entretenir des rapports
également amicaux avec Rome et avec Constantinople touchant les
questions dogmatiques; ce qu'ils demandent, c'est la reconnaissance de
leur indépendance ecclésiastique; Rome s'y refuse,
Byzance y consent, et ainsi prend naissance dans la première
moitié du Xme siècle la PREMIÈRE
organisation, qui fut
leur œuvre, en vue d'une Église chrétienne autonome
¹). Chacun
aperçoit immédiatement l'énorme importance d'un
pareil événement. Pour Michel de Bulgarie, il ne
s'agissait nullement de désaccords sur tel ou tel article de
foi; il était chrétien et prêt à croire
tout ce que les prêtres proclamaient comme vérité
chrétienne; ce qui était en cause, c'était,
à son sens, uniquement une question constitutionnelle : il
voulait l'Église bulgare administrée en toute
indépendance par son propre patriarche bulgare, sans
intervention d'une autorité ecclésiastique quelconque
à Rome ou à Byzance. Simple question d'ordre
administratif, semble-t-il : mais, en réalité, c'est
l'esprit germanique de libre individualisme qui se révolte
contre la dernière incarnation de l'imperium issu du chaos
ethnique et représentant les intérêts politiques du
principe anti-national, anti-individuaIiste, niveleur.
Je ne saurais ici insister sur ce sujet, qui est du domaine des deux
prochains chapitres; mais comme le même phénomène
se reproduit partout chez les Slaves, on ne peut lui dénier une
signification symptomatique pour la détermination de leur
carac-
—————
¹) Cf. Hergenröther : Photius
II, 614.
647 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
tère originel. Autre
exemple : à peine les Serbes
avaient-ils constitué leur empire qu'ils créèrent
une Église autonome; le grand tsar Étienne Douchan en
défendit le patriarche contre les prétentions de
l'Église byzantine
à la suprématie, et il obtint la reconnaissance de ses
droits. Ici non plus la foi n'a rien à voir dans le
débat, car à cette époque (milieu du XIVme
siècle) le schisme entre Rome et Constantinople était
depuis longtemps un fait accompli, et les Serbes étaient
déjà ce qu'ils sont encore aujourd'hui, des
adhérents fanatiques de l'Église grecque orthodoxe :
néanmoins, tout comme les Bulgares avaient repoussé
l'ingérence de Rome, les Serbes repoussèrent
l'ingérence de Constantinople. Le principe est le même :
préservation de la nationalité. Sans doute,
l'Église russe s'est émancipée beaucoup plus
lentement, elle n'a
conquis sa liberté que longtemps après la destruction de
l'empire byzantin; mais précisément la Russie ne saurait
être dite pays « slave » que dans un sens très
relatif et très peu « germanique », et pourtant, de
toutes les grandes nations de l'Europe elle est seule à
cette heure, avec l'Angleterre, à posséder une
Église
vraiment nationale et autocéphale. Un autre fait très
frappant, dans le même ordre d'idées, c'est qu'entre tous
les chrétiens les Slaves seuls (et à la seule exception
des Tchèques soumis à l'influence allemande) n'ont jamais
permis que le service divin fût célébré
dans une autre langue que la leur. Cyrille et Méthode, les
grands « apôtres des Slaves », se heurtèrent
déjà à ce parti pris, qui leur valut de grandes
souffrances : persécutés par les prélats allemands
qui s'obstinaient dans leur attachement aux « trois langues
sacrées » (grec, latin, hébreu),
dénoncés au pape romain comme hérétiques,
ils réussirent malgré tout à obtenir pour leurs
convertis le droit particulier qui leur tenait tant à cœur;
même les Slaves strictement catholiques-romains eurent leur messe
slave, et Rome n'avait pas encore réussi, dans les
dernières années du dix-neuvième siècle,
à enlever ce privilège aux Dalmates.
Mais je n'ai parlé jusqu'ici que du
côté
extérieur (je ne
648 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
dis pas superficiel) de la
religiosité slave;
considérée dans sa profondeur, elle est encore plus
instructive au point de vue qui nous occupe. En Russie
également, là où la population donne le plus fort
pourcentage d'éléments slaves authentiques (ainsi en
Petite Russie, qui est aussi la patrie des plus beaux poèmes),
on voit se manifester, encore aujourd'hui, par une incessante formation
de sectes, une vie religieuse de sorte aussi intérieure et
d'activité aussi intense qu'en Wurtemberg et en Scandinavie.
L'analogie est frappante. Au contraire, il n'existe pas trace de ce
phénomène dans les pays dits « latins ».
C'est dans
ces choses-là que se reflète la physionomie la plus
intime de l'âme. Et il s'agit ici, une fois de plus, d'une
qualité durable, qui a persisté malgré tous les
mélanges de sang, à travers tous les siècles.
Déjà la peine énorme que coûte la conversion
des Slaves au christianisme nous garantit la profondeur de leur
sentiment religieux : les Italiens et les Gaulois furent les plus
aisés à détourner de la foi de leurs pères;
les Saxons ne cédèrent qu'à l'épée;
quant aux Slaves, d'effroyables cruautés et un long espace de
temps suffirent à peine ¹). Les fameuses chasses aux
païens
furent de mode jusqu'au siècle de Gutenberg !
Particulièrement significative est l'attitude de ces Slaves de
Bosnie et d'Herzégovine dont le type physique, comme je
l'indique plus haut, est demeuré si pur d'altération. De
bonne heure, la classe dirigeante de la nation adopta les doctrines de
Bogumil (apparentées à celles des cathares ou des
patarins); ses chefs rejetèrent tout ce qui est juif dans le
christianisme, ils ne retinrent à côté du Nouveau
Testament que les Prophètes et les Psaumes; ils ne reconnurent
non plus aucun sacrement et ils se refusèrent à instituer
une domination du clergé, de quelque sorte qu'elle fût.
Combattu, opprimé, persécuté sans cesse et
—————
¹) Pour apprendre combien il fut difficile de convertir au
christianisme les Wendes et les Polonais, voir Neander
: Allgemeine Geschichte der
christlichen Religion und Kirche, au
§ 1 du tome VI.
649 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
de deux côtés
à la fois — par les Serbes
orthodoxes et par les Hongrois toujours obéissants au moindre
signe du pape romain — ce petit peuple, devenu ainsi la sanglante
victime d'une double croisade ininterrompue, n'en resta pas
moins obstinément attaché à sa foi pendant
des siècles; les tombeaux de ses héros « bogumiles
» ornent encore à cette heure les sommets des montagnes au
haut desquelles on portait leurs cadavres pour les soustraire à
la profanation; seul le Mahométan finit par avoir raison de
cette secte, grâce à un régime de conversions
forcées. Le même esprit qui animait ici, dans un coin
perdu de la terre, un peuple courageux mais ignorant, produisit
ailleurs des fruits plus riches, par lesquels le rameau slave s'est
attesté aussi vigoureux que les autres branches de la famille
germanique.
LA RÉFORME
L'événement historique le plus important de nos dix-neuf
siècles chrétiens, c'est, sans contredit, celui
qu'on désigne sous ce nom : la « Réforme
». Cette « Réforme » se fonde sur un double
principe : le principe national et le principe religieux, qui tous deux
ont en commun ce propos : secouer le joug étranger,
écarter cette « main morte » de l'Imperium romain
depuis longtemps défunt, qui s'étend encore non seulement
sur la terre et sur l'or, mais sur les pensées, les sentiments,
les croyances et les espoirs des hommes. Nulle part l'unité
organique du slavo-celto-germanisme ne s'atteste de façon aussi
convaincante que dans cette instinctive insurrection contre Rome. Pour
comprendre ce mouvement du point de vue de la psychologie ethnique, il
faut commencer par n'accorder aucune attention aux disputes dogmatiques
sur la foi; ce n'est pas ce que l'on tient pour vrai touchant la nature
de la communion qui est décisif : non ! l'opposition flagrante
est entre deux principes qui s'excluent l'un
l'autre — LIBERTÉ et SERVITUDE.
Le plus grand des
réformateurs, après avoir exposé qu'il ne s'agit
pas pour lui de droits politiques, ajoute : «mais s'agissant de
l'esprit et de la conscience, nous sommes de tous les hommes les plus
libres de toute servitude; là nous ne croyons per-
650 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
sonne, là nous ne
reconnaissons personne, là nous ne
redoutons personne hormis le Christ seul. » Or, ceci constitue
une émancipation tout à la fois de l'individu et de la
nation. Et si nous apprenons à voir dans la «
Réforme » non pas une affaire purement
ecclésiastique, mais une révolte de tout l'être
contre la domination étrangère, mais un
soulèvement de l'âme germanique contre la tyrannie
psychique de l'antigermanisme, alors il nous faudra convenir aussi que
la « Réforme » — au sens littéral de ce mot —
commença dès l'instant où des Germains prirent
conscience d'eux-mêmes par la culture et le loisir, et qu'elle se
poursuit encore aujourd'hui ¹). Scot Erigène, au IXme
siècle, est un réformateur, car il refuse de se soumettre
aux ordres de Rome, et une tradition veut qu'il ait
préféré le poignard d'un assassin au sacrifice de
sa « liberté d'esprit et de conscience »;
Abélard,
au XIme siècle, est un
réformateur, puisque son
orthodoxie ne peut l'induire à se laisser ravir la
liberté de ses conceptions religieuses, et puisque en outre il
attaque l'administration de l'Église romaine, le trafic des
indulgences, etc.; et l'on en peut dire autant de bien des
lumières du catholicisme, tels au dix-neuvième
siècle Döllinger et Reusch : ce sont des
réformateurs; nulle question dogmatique ne les a
séparés de Rome sinon celle-ci : la liberté. Or,
dans le mouvement si gros de conséquences qui m'occupe en ce
moment, la part des Slaves fut considérable, à
côté de celle des Germains (au sens étroit de ce
mot) et des Celtes : preuves en soient déjà les traits
que je rapportais d'eux tout à l'heure, ce parti pris de
n'accepter aucune ingérence étrangère dans
l'administration de leurs Églises, cet attachement â leur
langue maternelle comme à un héritage sacré entre
tous;
car ils désavouaient dans l'un et l'autre cas
—————
¹) L'anthropologue G. Vacher de Lapouge, dans la
définition
qu'il donne de l'Homo europaeus
au strict point de vue des sciences
naturelles, marque ce trait : « en religion il est protestant
» (Dépopulation de la
France, p. 79).
651 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
les principes
nécessaires de Rome. Cependant leurs aspirations
avaient des racines plus profondes : au plus intime de leur cœur il
s'agissait de religion et non seulement de nation.
Aussi, dès que la Réforme eut pris pied solidement — ce
qui eut lieu d'abord dans la lointaine Angleterre — les catholiques
slaves affluèrent à Oxford, attirés si je puis
ainsi dire par une consanguinité manifeste des sentiments les
plus sacrés. Très certainement la Réforme ne
fût pas devenue ce qu'elle devint, sans un Marthin Luther
à l'exclusion de tout autre — car, quoi qu'en disent nos plus
récents historiens, la nature ne connaît pas de plus
grande force qu'un homme puissamment grand; mais d'autre part, si ce
fils de l'Allemagne trouva chez lui un sol préparé
où il put atteindre au plein développement de sa force,
un milieu propice où il respira l'air vivifiant qui le trempait
pour la lutte, ces conditions indispensables furent au premier chef
l'œuvre de la Bohême et de l'Angleterre ¹). Cent ans
déjà avant la naissance de Luther on comptait, en
Angleterre, sur trois habitants un antipapiste ²); et la
traduction de
la Bible par Wyclif était répandue dans tout le pays. La
Bohème ne restait pas en arrière : dès le XIIIme
siècle on lisait le Nouveau Testament en tchèque et, au
commencement du XVme, Hus donna une version
revisée de la
Bible entière dans la langue populaire. Pourtant l'impulsion la
plus vive était partie de Wyclif; c'est grâce
à lui que les Slaves ouvrirent les yeux à la
vérité évangélique, en sorte que
Jérôme de Prague put dire : « Jusqu'alors on n'avait
eu que la coque, Wyclif le premier a mis l'amande à
découvert »
³): On
se
fait une idée
—————
¹) Aussi Luther écrit-il lui-même à Spalatin
(février 1520) : Vide
monstra, quaeso, in quae venimus sine
duce et doctore Bohemico.
²) Fremantle : John Wyclif, dans le volume Prophets of the
Christian Faith, p. 106.
³) Neander : op.
cit. IX, 314. — À propos de la traduction des
Écritures, il est vrai qu'elle n'était pas interdite,
seulement
l'Église exigeait que les versions lui fussent soumises. Il en
existait
déjà une intégrale en français,
rédigée au XIIIme siècle,
et qui circula en Angleterre où elle fut recopiée par des
clercs (P. Meyer : Mss.
français de Cambridge
652 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
extrêmement fausse du
mouvement réformateur slave, si l'on
ne prend en considération que Jean Hus et les guerres hussites,
car dès ce moment la prédominance des combinaisons
politiques, en même temps que l'accentuation de la haine entre
Tchèques et Allemands, troublèrent les esprits et
ternirent la pureté des aspirations si lumineuses et si nobles
au début. Une centaine d'années avant Hus vivait ce
Milič qui, bien qu'il fût lui-même un catholique
strictement orthodoxe et que sa vocation pour la cure d'âmes
pratique le détournât de s'adonner aux subtiles
controverses dogmatiques, inventa l'expression d'Antéchrist
appliquée à l'Église romaine : c'est en prison,
à Rome, qu'il écrivit son traité De Antichristo où il expose
que l'Antéchrist ne
paraîtra pas seulement dans l'avenir, mais qu'il est
déjà là, qu'il accumule des richesses «
spirituelles », qu'il achète des prébendes, qu'il
vend des sacrements. Mathias de Janov reprend après lui et
développe cette pensée, ouvrant alors la voie à la
réformation proprement théologique : sans doute il
brûle encore de zèle pour la « sainte »
Église et la
veut une, mais à condition qu'elle soit réformée
de fond en comble et rebâtie tout de nouveau. « il ne nous
reste d'autre parti que de souhaiter nous-mêmes la RÉFORMATION
par la destruction de l'Antéchrist;
relevons la tête, car voici, la délivrance est proche !
» (1389). Ensuite viennent Stanislas de Znaïm, qui
défend
—————
dans la Romania, 1886, p. 265). Sur la part
revenant
à Wyclif dans son travail indépendant, qui comprit la
totalité des livres sainte et même des livres apocryphes,
voir l'Introd. à l'édition qui en a été
publiée à Oxford en 1850 par Forshall et Madden. Il
semble que Wyclif ait traduit lui-même les Évangiles, et
son
disciple, Nicolas de Hereford, l'Ancien Testament (version de 1382);
puis qu'il entreprit la revision du travail de Nicolas, laquelle ne
s'acheva qu'après sa mort par les soins de John Purvey (version
de 1388). Cf. à ce sujet Jusserand : Histoire littéraire
du peuple anglais tome I, p. 447; et pour les faits, sinon pour
les
jugements relatifs à Wyclif, tout le chapitre qui lui est
consacré dans cet ouvrage (ibidem
p. 434-453). Une preuve
curieuse de l'influence de Wyclif en Bohême, c'est que plusieurs
de ses écrits ne
subsistent que dans des exemplaires tchèques.
653 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
les 45 propositions de Wyclif
devant l'université de Prague; Hus, qui distingue nettement
entre ces deux autorités : l'« apostolique » et la
« papale », se déclarant
résolu d'obéir toujours à la première, mais
à la seconde
seulement lorsqu'elle s'y accorde; Nicolas de Welenowič, qui
dénie aux prêtres la qualité
d'intermédiaires
privilégiés du salut; l'admirable Jérôme,
chevalier et martyr, qui arrache au
secrétaire papal Poggio Bracciolini, un indifférent, un
dilettante, plus occupé de littérature grecque que de
christianisme et fameux surtout comme collectionneur et éditeur
d'anecdotes obscènes, cette exclamation : « quel homme !
et combien digne d'un éternel souvenir.... » J'en pourrais
citer beaucoup d'autres, mais je m'arrête. On voit assez — et
cela me suffit — qu'on n'a point affaire ici à l'action d'un
esprit isolé, peut-être aberré, mais qu'au
contraire c'est
une âme collective qui s'exprime, l'âme d'un peuple, ou
tout ce qui, dans cette âme, était sincère et
noble. Et l'on
sait ce qu'il advint de cette fraction la plus noble du peuple, et
combien radicalement elle fut exterminée aux frais du pape et
des évêques romains, lesquels avaient payé
l'armée internationale de mercenaires qui lui porta le coup
mortel à la Montagne Blanche ¹). Il ne s'agit pas non plus,
en l'espèce, d'une idiosyncrasie tchèque; les autres
slaves catholiques se comportèrent exactement de même.
Ainsi, par exemple, la première presse à imprimer qui
fonctionna en Pologne, imprima les cantiques de Wyclif. Au concile de
Trente la même Pologne délégua des
évêques de
tendance si expressément protestante que le pape les
dénonça au roi
comme hérétiques absolus. Pourtant la diète
polonaise ne se laissa pas intimider : elle réclama du roi une
réorganisation complète de l'Église polonaise sur
le seul et unique fondement des Saintes Écritures; elle demanda
en même temps —
mirabile dictu ! — «
l'égalité des droits pour
toutes les sectes. » La noblesse de Pologne et, avec elle, toute
l'aristo-
—————
¹) Döllinger : Das Haus
Wittelsbach, Akad. Vorträge I, 38.
654 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
cratie intellectuelle
était protestante. Mais les
Jésuites, soutenus par l'Autriche et la France, mirent à
profit les troubles politiques qui survinrent bientôt pour
prendre pied solidement dans le pays. La chose, il est vrai, ne se fit
pas tout à fait de la manière « prompte et
sanglante » qu'avait préconisée Canisius : mais les
protestants
furent en butte à des persécutions de plus en plus dures
et finalement bannis; avec la religion déclina aussi la nation
polonaise ¹).
—————
¹) Je ne saurais trop recommander au lecteur l'ouvrage
extrêmement intéressant du comte Valerian Krasinski :
Geschichte des Ursprungs,
Fortschritts und Verfalls der Reformation
in Polen (Leipzig, 1842). Peut-être ne trouve-t-on nulle
part un
ensemble de documents aussi complets, aussi riches, aussi probants et
péremptoires qu'en Pologne, pour apprendre comment
l'intolérance religieuse et notamment l'influence des
Jésuites précipitent à sa ruine un pays
florissant, qui semblait promis à un brillant avenir dans tous
les domaines de l'activité intellectuelle et industrielle.
L'attitude des Polonais à l'égard de Rome, longtemps
avant Luther, ressort avec évidence du discours prononcé
par Jean Ostrorog dans l'Assemblée des États de l'an
1459,
où il dit entre autres : « Rien ne s'oppose à ce
que l'on
recommande au pape ce royaume comme un pays catholique, mais il ne
convient pas de lui promettre une obéissance sans
réserve. Le roi de Pologne n'est soumis à personne, et il
n'y a que Dieu qui soit placé au-dessus de lui; il n'est pas le
sujet de Rome, etc.; » sur quoi l'orateur flagelle la simonie
éhontée du siège pontifical, le scandaleux trafic
des indulgences, la cupidité des prêtres et des moines
(op. cit. p. 36 et sq). Tout
ce mouvement polonais atteste les
mêmes caractères que le mouvement bohême : on sent
passer le souffle rafraîchissant de la conscience d'une
nationalité autonome, et l'on constate en même temps le
rôle
effacé que jouent les questions dogmatiques (les Polonais
n'étalent pas même utraquistes, c'est-à-dire
partisans de la communion sous les deux espèces). D'autre part,
en Pologne comme en Bohême, ce sont des ALLEMANDS
de naissance
qui combattent POUR Rome contre la liberté
religieuse et
politique, et qui finalement l'emportent. Hosen — le cardinal Hosius —
en est un frappant exemple. Cet homme qui envoie au cardinal de Guise
une lettre pour le féliciter du meurtre de Coligny, qui «
rend grâces au Tout-Puissant pour la grande
bénédiction qu'a reçue la France par la
Saint-Barthélemy » et qui « prie Dieu de jeter sur
la
Pologne un regard aussi miséricordieux », ce même
homme
est à la tête de la réaction antinationale, il
introduit les Jésuites dans le pays, il interdit la lecture de
l'Écriture sainte, il enseigne que le sujet n'a aucun droit
655 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
Comme ces
faits ne sont pas nécessairement présents
à toutes les mémoires, j'ai cru devoir y insister avec
quelque détail — assez, je l'espère, pour inciter le
lecteur à admettre une parenté originelle et intime
entre le vrai Germain, le vrai Celte et le vrai Slave. Il n'y a pas,
à l'instant que ces peuples paraissent dans l'histoire, TROIS
âmes ethniques juxtaposées, il n'y en a qu'une, de
complexion homogène. Même s'il est vrai qu'en beaucoup
d'endroits (mais non partout, nous l'avons noté) les Celtes se
soient physiquement modifiés par addition des
hypothétiques « Préceltes » de Virchow et
d'éléments provenant du chaos ethnique latin, au point
que le mot « celtique » désigne
généralement de nos jours la contre-partie du type celte
primitif; même s'il est vrai qu'un sort pareil ait
affecté, dans une mesure peut-être encore plus
fâcheuse, les grands Slaves blonds comparables aux Northmen —
nous
n'en avons pas moins vu à l'œuvre, persistant de siècle
en
siècle dans son individualité irrécusable et
distinctive, cet esprit que je n'hésite pas à nommer
l'ESPRIT GERMANIQUE parce que l'authentique Germain (au
sens habituel
et restreint du mot) l'a conservé sous la forme la plus pure et,
partant, la plus puissante, malgré tous les métissages
qui ont abâtardi une grande partie de ses fils. Il ne s'agit pas
ici d'une oiseuse chicane de mots, mais d'une vue historique que je
crois de nature à élargir notre conception de la
réalité et des devoirs qui en découlent pour nous.
Il ne me vient pas non plus à la pensée de revendiquer
pour le Germain proprement dit, voire pour l'Allemand, le mérite
d'actions qu'il n'a pas accomplies ou une gloire qui revient à
d'autres. Bien au contraire, je voudrais éveiller le vif
sentiment de la grande fraternité septentrionale, et cela sans
m'inféoder à aucune sorte d'hypothèses
anthropogénétiques ou préhistoriques, mais en
m'appuyant uniquement sur des
—————
vis-à-vis
du prince, etc. Si un tel homme est un GERMAIN,
tandis que les champions de la liberté ne le sont pas, alors ce
terme n'est pas autre chose qu'un qualificatif outrageant.
656 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
faits visibles à tous
les yeux. Je ne vais même pas
jusqu'à postuler la parenté de sang : j'y crois, il est
vrai, à part moi; mais je suis trop conscient de l'énorme
complexité de ce problème, je vois trop clairement que le
vrai progrès de la science en cette matière a
consisté surtout à nous révéler notre
parfaite ignorance et à démolir une à une nos
hypothèses, pour éprouver la moindre envie
d'édifier à mon tour de nouveaux châteaux dans les
nuages, maintenant que tout savant digne de ce nom commence à se
résigner au silence. « Tout est plus simple qu'on ne peut
le
penser, et en même temps plus enchevêtré qu'on ne
peut le concevoir », dit Goethe. En attendant nous avons
constaté la parenté d'esprit, la parenté de
sentiment, la parenté de structure corporelle : cela doit nous
suffire. Nous tenons en main un certain quelque chose, et, comme ce
quelque chose n'est pas une définition mais se compose d'hommes
vivants, je renvoie à ces hommes — aux Celtes, aux Germains et
aux Slaves authentiques — pour que l'on apprenne ce qu'est cela : le
« germanisme ».
LIMITATION DU CONCEPT
M'étant ainsi expliqué sur ce qu'il
faut entendre par
l'extension nécessaire du concept « germain », je
viens
maintenant à notre seconde question : en quoi consiste la
limitation de ce concept que j'ai déclarée non moins
nécessaire ? Ici encore la réponse sera double, visant
d'une part les caractères physiques, de l'autre les
qualités intellectuelles : mais ce ne sont là, en
dernière analyse, que des aspects divers d'un seul et même
objet.
Gardons-nous d'estimer au-dessous de sa valeur le
facteur physique. Peut-être serait-il difficile d'aller
jusqu'à l'estimer trop haut : on en connaît la raison si
l'on a pris la
peine de lire mes considérations sur la race dans
l'avant-dernier
chapitre, mais on la connaît mieux encore, sans le secours
d'aucune démonstration savante, par ce que nous fait
immédiatement éprouver le seul instinct, le plus
ténu de ces fils de soie qui nous relient au tissu de la nature.
Car de même que l'inégalité des individus humains
se lit dans leurs physionomies, de même l'inégalité
des races humaines
657 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
se lit dans leur charpente
osseuse, dans la couleur de leur peau, dans
leur musculature, dans les proportions de leurs crânes;
peut-être n'est-il pas un caractère anatomique de notre
corps sur lequel la race n'ait imprimé son cachet particulier et
distinctif. Le nez, oui, le nez même, cet organe qui chez nous
autres hommes s'est figé en une immobilité tellement
glacée que certains disciples de Darwin le croient
menacé, d'atteindre, par complète ossification, un
degré plus imposant encore dans le monumental, le nez, qui dans
notre vie de citadins contribue plutôt à l'affliction
qu'à la joie et ne constitue plus qu'un appendice encombrant,
le nez, on le sait bien, depuis le berceau jusqu'à la tombe, se
dresse au centre de notre visage comme un témoin de notre race !
Soulignons donc avant tout ce fait que les Européens du Nord
¹) — Celtes, Germains et Slaves — firent paraître un type
d'homme physiquement particularisé entre les
Indo-Européens, nettement différencié des
Européens du Sud par la structure corporelle, et « ne
ressemblant qu'à lui-même »; d'où une
première restriction qui s'impose immédiatement :
quiconque ne possède pas ces caractéristiques physiques,
fût-il né au cœur de la Germanie et parlât-il depuis
l'enfance une langue germanique, se trouve exclu ipso facto du concept
qu'elles définissent; il ne saurait être tenu pour Germain.
L'importance du facteur physique se démontre
plus facilement sur
le peuple et ses grandes manifestations collectives que sur l'individu,
car il peut arriver qu'un individu exceptionnellement doué
s'assimile une culture étrangère et alors,
précisément à cause des traits originaux par
lesquels il en diffère de nature, produise quelque chose de
neuf et de
—————
¹) C'est une opinion toujours plus fortement
accréditée
chez les savants, dans ces derniers temps, que les Germains ne vinrent
pas d'Asie, mais qu'ils ont habité
l'Europe immémorialement (voir entre autres A. Wilser :
Stammbaum der arischen Völker
1889; Schrader :
Sprachvergleichung und Urgeschichte,
2e éd. 1890; Taylor : The
Origin of the Aryans 1890; Beck : Der Urmensch 1899, etc.).
658 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
fécond; par contre, la
valeur propre de la race apparaît
avec évidence dès qu'il s'agit de productions d'ensemble
Henke observe, par exemple, touchant les agents de l'unité
allemande, que « les grands hommes d'État et chefs
d'armée
qui ont illustré avec le plus d'éclat la période
de fondation du nouvel empire sont, en majeure partie, de la plus pure
descendance germanique », exactement comme « les marins
endurcis des bords de la mer du Nord et les hardis chasseurs de
chamois des Alpes ¹) » Ce sont là des faits que l'on
ne
saurait trop méditer, et auprès desquels les lieux
communs sur l'égalité des races humaines, thème
favori de messieurs les naturalistes, orateurs parlementaires, etc.
²),
sonnent tellement creux qu'on a honte d'y avoir même
prêté l'oreille. Ils nous indiquent, de plus, dans quelle
acception rigoureusement bornée se justifie un mot souvent
cité, mais d'ailleurs intraduisible, de Paul de Lagarde. Ce vrai
Germain exprime que le Deutschtum
réside non dans le sang, mais
dans le sentiment, non dans la race, mais dans la mentalité
³).
Chez l'individu, oui, il arrive que le sentiment gouverne le sang et
que l'idée vainque; mais s'agissant d'une foule, d'une grande
foule, jamais ! Et pour mesurer l'importance du physique, en même
temps que le degré de restriction qu'il comporte, ne laissons
pas d'observer que l'« idée germanique » — pour
ainsi parler — est un organisme d'une structure infiniment
délicate, d'une membrure infiniment riche. Il suffit pour s'en
convaincre de lui comparer l'idée juive, cette enfance de l'art,
dont tout le secret consiste à ligoter l'âme humaine comme
les dames chinoises ligotent leurs pieds, sauf qu'après
l'opération ces derniers ne peuvent plus remuer, tandis qu'un
moignon d'âme se porte bien plus facilement et cause bien moins
d'embarras au corps affairé
—————
¹) Der Typus des germanischen
Menschen, p. 33.
²) voir ch.
IV, dès la 2me page; ch. V, au
sous-titre : «
Conscience de la coulpe raciale », dernière note; et
dans
le présent chapitre à la fin de la rubrique : « La
forme du crâne ».
³) Das
Deutschtum liegt nicht im Geblüte, sondern im Gemüte.
659 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
qu'une âme en son plein
développement et toute
chargée de rêves. D'où suit qu'il est relativement
aisé de « devenir Juif », au lieu que «
devenir Germain » est chose presque impossible. Certes, le
germanisme réside dans la manière de sentir et de penser.
Celui qui s'atteste Germain, qu'il descende d'où il voudra, est
Germain : ici, comme partout, trône la puissance de
l'Idée;
mais qu'on se garde de perdre de vue, pour l'amour d'un principe vrai,
la vérité de la nature, la connexité de ses
phénomènes. Plus riche est une mentalité, plus
divers et plus solides sont les liens qui la retiennent attachée
à un substratum racial de type déterminé. Et il
est superflu de démontrer, quant au développement des
facultés humaines, que plus ce développement atteint un
degré considérable d'intensité et
d'originalité, plus aussi doit s'accentuer la
différenciation dans le substratum physique de notre vie
intellectuelle, avec cette conséquence que le tissu en devient
d'autant plus délicat. Nous en avons vu, au chapitre
précédent, un exemple dans la façon dont le noble
Amorrhéen disparut du monde. Par suite de mélanges avec
des races non parentes, sa physionomie s'altéra jusqu'à
s'effacer
complètement, sa gigantesque stature se ratatina, son esprit
s'envola : tout au contraire, le peu complexe Homo syriacus est
aujourd'hui le même qu'il y a des milliers d'années, et
le Sémite métissé a traversé
l'épreuve du croisement pour en sortir cristallisé en
« Juif », à sa durable satisfaction. Il en a
été de même partout. Quel peuple magnifique ne fut
pas le peuple espagnol ! Pendant des siècles il avait
été absolument interdit aux Visigoths de contracter
mariage avec les « Romains » (ainsi qu'on nommait le reste
des
habitants); de là, chez eux, un sentiment de noblesse de race
qui prit une telle force que, plus tard, lorsque la fusion des peuples
fut provoquée avec violence par l'autorité, il y mit
longtemps obstacle; mais peu à peu des brèches
toujours plus profondes furent percées dans la digue, et par
l'effet des mixtions subséquentes avec les Ibères, avec
les déchets du chaos ethnique romain, avec des Africains de
toute prove-
660 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
nance, avec des Arabes et des
Juifs, tout ce qu'avaient apporté
les Germains se perdit : l'aptitude à la guerre, la
fidélité sans réserve (voyez Caldéron !),
le haut idéal religieux, la capacité d'organisation, la
puissance de création artistique; et ce qui demeura, une fois
éliminé le sang germanique, une fois détruit le
substratum physique, nous le voyons aujourd'hui ¹). Ne soyons donc
pas
trop prompts à affirmer que le germanisme ne réside pas
dans la race : il y réside pourtant, non pas de telle sorte que
cette race soit une garantie absolue de mentalité et d'aptitude
germaniques, mais en ce sens qu'elle les rend possibles.
Voilà donc une limitation qui d'emblée
apparaît
très claire : n'est Germain, dans la règle, que celui qui
descend de Germains.
Pourtant, il faut que j'appelle tout de suite
l'attention du lecteur
sur la nécessité qu'il y avait de déterminer
préalablement l'acception la plus étendue du concept,
afin de ne l'employer qu'à bon escient dans son acception la
plus restreinte. Autrement on aboutit à des conséquences
divertissantes, comme celles auxquelles Henke lui-même (dans la
brochure citée plus haut) ne peut échapper : il tient,
par exemple, que Luther n'est pas un authentique Germain, et les Souabes
—————
¹) Cf. Savigny : Geschichte des
römischen Rechtes im Mittelalter t. I, ch. 3 et 5. Cette
persistance de la race
germanique en sa pureté, maintenue durant des siècles au
sein d'une population de valeur moindre, ne s'observe pas qu'en
Espagne. Dans la Haute-Italie aussi vécurent des Germains avec
une organisation juridique propre jusqu'au XIVme
siècle (on y
reviendra ci-dessous et au ch. IX). Au cours d'une critique du
présent ouvrage le prof. Dr Paul Barth écrit (Vierteljahrsschrift für
wissenchaftliche Philosophie,
année 1901, p. 75) : « Chamberlain aurait pu marquer plus
encore
qu'il ne le fait l'action du sang sémitique qui s'atteste chez
les Espagnols. Par l'appoint de ce sang ils sont devenus fanatiques,
ont poussé toute conception jusqu'à l'extrême,
jusqu'au degré où elle perd tout sens raisonnable : la
soumission religieuse jusqu'à l'« obéissance de
cadavre » aux ordres de l'autorité, la politesse
jusqu'à
la pénible étiquette cérémonieuse,
l'honneur jusqu'à la plus extravagante susceptibilité, la
fierté jusqu'à une grandezza ridicule. »
661 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
non plus, qui pourtant passent
dans le monde entier pour
d'éminents représentants du germanisme le moins
adultéré ! Un homme que son extraction et la conformation
de son visage attestent issu d'un mélange entre sangs purement
allemand et purement slave, ainsi que Henke l'établit pour
Luther, cet homme est un authentique Germain, il est le produit du plus
heureux mariage qui se puisse contracter dans cette famille ethnique;
et l'on en doit dire autant du peuple des Souabes, chez qui Henke
encore signale une intime mixtion d'éléments celtes et
allemands, mixtion d'où procéda une sorte
extrêmement riche de génie poétique et une
exceptionnelle fermeté de caractère. J'ai
déjà indiqué les grands avantages des croisements
entre peuples proches parents ¹). Chez les peuples germaniques
cette
loi se vérifie partout : chez les Français, où
des croisements extrêmement variés de types germaniques
concoururent à créer une véritable surabondance
des plus riches talents et où, à cette heure même,
une intense vitalité traduit l'existence de nombreux centres de
production raciale — production diverse comme les
variétés de race pure qu'elle suscite; chez les
Anglais, chez les Saxons, chez les Prussiens, de même. Treitschke
attire l'attention sur ce fait qu'en Allemagne la force «
constructrice de l'État » ²) n'a JAMAIS
résidé dans les
groupes allemands non mélangés : « Les
véritables initiateurs et propagateurs de la culture en
Allemagne, il faut les chercher au moyen âge parmi le peuple
allemand méridional, qui est mêlé
d'éléments celtiques; dans l'histoire moderne, parmi les
Allemands du Nord, qui sont mêlés d'éléments
slaves. » Par ces constatations nous acquérons en
même temps une preuve nouvelle des étroits liens de
parenté qui unissent entre eux les divers représentants
de l'Européen du Nord, lequel fait paraître ce type
d'homme qui a nom Homo Europaeus
dans la terminologie
Linné-de Lapouge, et que
—————
¹) Ch. IV, sous la rubrique : « Les cinq lois
fondamentales
», nº
4.
²) Il dit: « die staatsbildende Kraft
Deutschlands »
(Politik I, 279).
662 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
j'appelle plus simplement le GERMAIN.
— Maintenant, et maintenant
seulement, il nous est possible de distinguer, par rapport à
nous, entre croisement et croisement. Du fait de se croiser entre eux,
les Germains ne subissent aucun dommage dans leur être : par
contre ils le détruisent peu à peu, dès lors
qu'ils se croisent avec d'autres.
LES CHEVEUX BLONDS
Par malheur cette restriction, qui revêt un
sens si clair dans sa
formule générale, il est extrêmement
malaisé d'en poursuivre la définition dans le
détail. Car on demandera : à quelles
caractéristiques physiques reconnaît-on le Germain ?
Est-ce que, par exemple, les cheveux blonds sont réellement un
signe distinctif de tous les Germains ? Contre ce dogme des anciens
historiens, et de beaucoup des plus récents anthropologues,
notamment en Allemagne, je m'avise d'objections qui me paraissent
assez graves. Il y a d'abord un fait sur lequel on ne trouve
naturellement aucune information chez Virchow et ses collègues,
parce que le préjugé politique leur trouble la vue :
c'est la fréquence de la couleur sombre chez les membres de la
plus ancienne et de la plus authentique NOBLESSE
germanique. Elle est
particulièrement frappante en Angleterre. De longs corps
élancés, de longs crânes, de longs visages, le type
« Moltke » au nez considérable et au profil
nettement
découpé (signes qu'en effet Henke tient pour des
caractéristiques « purement germaniques »), avec
cela
des arbres généalogiques qui remontent à
l'époque normande : bref, des Germains du plus indiscutable
aloi, physiquement et historiquement authentifiés — mais des
cheveux noirs. Dans Wellington, ce qui frappe tout de suite Eckermann,
c'est « l'œil brun » ¹). J'ai eu l'occasion de faire
en
Allemagne la même remarque dans des familles appartenant à
la vieille noblesse. Mais de plus, n'est-il pas curieux que les
poètes de l'extrême Nord de l'Allemagne attribuent souvent
des cheveux noirs à leurs personnages, et non seulement aux
nobles, mais aux gens
—————
¹) Gespräche mit Goethe,
16 février 1826.
663 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
du peuple? Ainsi dans le
récit de Theodor Storm, Hans
and Heinz
Kirch, ces deux vigoureux exemplaires du loup de mer germanique,
Hans et Heinz, ont « des boucles brun foncé » et
l'on
nous dit du Hasselfritz, autre gaillard audacieux et non moins
représentatif, qu'il est brun d'yeux et de cheveux :
voilà comment ces Germains pur-sang accusent une ressemblance
avec Achille « à la brune chevelure ». Qui
compterait, dans le Volkslied, les schwarzbraune
Aeugelein ! Burns aussi, le poète rustique
écossais,
s'échauffe pour les belles filles aux cheveux châtains de
sa patrie, qui d'ailleurs brode depuis des siècles
quantité de variations sur le thème ancien de la Nut
brown maid ¹). Et Goethe tient qu'il est bon que le
héros ait
des cheveux et des yeux noirs. Il m'advint, durant un voyage en
Norvège, d'être jeté par hasard sur un groupe
d'îles situées au nord du 70e
parallèle et
où n'abordent presque jamais d'étrangers : à mon
grand étonnement je trouvai parmi la population de
pêcheurs, presque uniformément blonde, quelques individus
répondant exactement au type dont il s'agit ici : des hommes
d'une stature superbe, d'une physionomie noble et imposante, de vrais
Vikings — mais des Vikings coiffés d'une chevelure noire comme
le plumage d'un corbeau ! J'ai rencontré plus tard ce même
type dans le Sud-Est de l'Europe, dans les colonies allemandes de la
Slavonie qui, établies là depuis des siècles, ont
conservé absolument intact leur caractère allemand au
milieu des Slaves : la conformation du corps, le type « Moltke
» (ou, comme disent les Anglais, le type « Wellington
»), et enfin les cheveux noirs distinguent ces gens entre tous
ceux de leur entourage, qui sont blonds pour la plupart et de
physionomie tout à fait insignifiante. D'ailleurs nous n'avons
pas besoin de chercher si loin : ce type prédo-
—————
¹) Témoin le « duo d'amour délicieux,
mélange
de poésie populaire et savante, qui est la plus belle des
« disputoisons » que compte la littérature anglaise
», dit Jusserand (t. I, p. 531), et qui date, sous la forme
où
nous l'avons, de la fin du XVme siècle.
664 LES
HÉRITIERS — LES GERMAINS DANS L'HISTOIRE
UNIVERSELLE
mine, ou peu s'en faut, dans
le Tyrol allemand dont Henke nous assure
que les habitants « présentent le vrai type des
Germains-primitifs actuellement vivants. » Pour expliquer qu'ils
aient généralement les cheveux foncés et qu'ils
les aient souvent tout noirs, le même savant, il est vrai,
recourt au soleil : « le soleil les a brunis ».... «
la couleur est la qualité qui se modifie le plus facilement avec
le temps. » Seulement les recherches de Virchow ont depuis
longtemps prouvé le contraire ¹) et nous pourrions
répondre à cette affirmation par cette question :
pourquoi David était-il blond ? ou : pourquoi les Juifs ne
conservèrent-ils des Amorrhéens qu'une certaine tendance
aux cheveux blonds-roux et rien de plus ? ou encore : quel soleil a
bruni les cheveux de la noblesse anglaise, et surtout ceux des
Norvégiens dans l'extrême Nord, où le soleil ne se
montre pas pendant des mois ? Non. Nous avons certainement affaire ici
à des phénomènes d'un ordre tout différent,
et
qu'il faudra d'abord élucider du point de vue physiologique, ce
qui, à ma connaissance, n'est point encore fait ²). De
même que certaines fleurs rouges poussent bleues dans certains
habitats, ou sous l'influence de certaines conditions qui
échappent à l'observation humaine (parfois il en pousse
de bleues et de rouges sur la même tige), de même que l'on
connaît des espèces animales noires d'où
dérivent des variétés blanches, de même
aussi rien n'empêche de concevoir que le pigment des cheveux,
encore qu'il affecte normalement une coloration claire dans les limites
d'un certain type d'homme, y puisse néanmoins tendre, en de
certaines circonstances, vers l'extrémité opposée
de l'échelle chromatique. Car ce qui est ici décisif,
c'est que nous observons ces cheveux foncés
précisément chez des hommes garantis purs Germains au
sens le plus strict du mot (qui est celui de Tacite),