Here
under follows the transcription of the appendix of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
1381
ANNEXE
I
WAGNER, GOBINEAU,
CHAMBERLAIN
II
DILETTANTISME
RACE, MONOTHÉISME,
ROME
—————
1382
(Page vide)
1383
Les 3e
et 4e éditions allemandes du
présent ouvrage sont
augmentées de préfaces dans lesquelles, tantôt
réfutant une objection spécieuse, tantôt rectifiant
une interprétation erronée, l'auteur complète sur
des points essentiels l'expression de sa pensée. Ces deux
suppléments à La
genèse du dix-neuvième
siècle, qui forment ensemble une brochure de plus de cent
pages ¹), offrent un intérêt fort inégal pour
la
moyenne des lecteurs français. Du premier, intitulé
« Richard Wagner et Chamberlain », on ne présentera
ici qu'un résumé très bref, afin de montrer
comment Chamberlain, en revendiquant son indépendance par
rapport à Wagner, précise sa position à
l'égard de Gobineau. On donnera en revanche le second
intégralement, ou presque, vu l'importance toute
générale des questions qu'il discute sous cette quadruple
rubrique : « Dilettantisme, Race, Monothéisme, Rome.
»
—————
I
Wagner, Gobineau,
Chamberlain.
L'auteur répond à un critique qui
avait cru pouvoir
résumer le sens de son ouvrage en un petit nombre de
thèses, toutes prétenduement empruntées à
Wagner. On ne
—————
¹) Le tirage à part a été publié en
1912
sous ce titre : Wehr und
Gegenwehr chez l'éditeur des
Grundlagen des XIX. Jahrhunderts
(Bruckmann, Munich).
1384 ANNEXE — WAGNER,
GOBINEAU, CHAMBERLAIN
retiendra ici, de sa
démonstration, que deux exemples topiques.
Pour Wagner (Religion und Kunst),
ce qui a perverti la religion
chrétienne, c'est la part prise par le judaïsme à
l'élaboration de ses dogmes, c'est notamment l'identification
violente du divin Crucifié avec le Dieu de colère,
créateur juif du ciel et de la terre. Sur ce point Chamberlain
fait observer que, de Marcion à Renan, en passant par
d'innombrables sectes et par les plus grands des mystiques, il y a
toujours eu des âmes frappées du contre-sens qui tient
dans les mots : « un christianisme juif
».
L'incompatibilité du Christ et d'Iahveh a sans cesse
offusqué les consciences religieuses, de même
qu'apparaissait aux esprits réfléchis
l'incompatibilité de l'arbitraire jéhovique et d'une
conception scientifique du monde. Vingt ans avant que Wagner
composât son opuscule Religion
und Kunst, le plus
judéophile des savants déclarait à la Sorbonne
: « Dans tous les ordres, le progrès pour les peuples
indo-européens consistera à s'éloigner de plus en
plus de l'esprit sémitique. Notre religion deviendra de moins en
moins juive.... nous deviendrons de plus en plus chrétiens
» ¹). Et non seulement cette opinion n'est pas du tout
particulière à Wagner, mais Wagner l'exprime presque
littéralement dans les termes où l'avait soutenue,
soixante ans plus tôt, un des philosophes qui
influencèrent sa pensée, Schopenhauer.
On a vu, d'autre part, que Wagner (après
Schopenhauer) croyait
reconnaître dans l'édifice de la dogmatique
chrétienne l'apport funeste du judaïsme. Or cette «
thèse » est en contradiction flagrante avec celle de
Chamberlain, suivant laquelle les Juifs n'ont pas plus
inventé leur dieu « créateur » — importation
égyptienne — qu'ils n'ont conçu la trinité, ou le
ciel et l'enfer, ou le plan du salut avec la vierge qui enfante un
sauveur, etc. Ce sont les Indo-Aryens et les Iraniens qui furent les
grands dogmaticiens de ce monde; le don du
—————
¹) Renan : De la part des
peuples sémitiques dans
l'histoire de
la civilisation (déjà cité dans le corps de
l'ouvrage).
1385 ANNEXE — WAGNER,
GOBINEAU, CHAMBERLAIN
dogme va de pair avec celui du
mythe ¹), et l'Église
chrétienne
porte précisément témoignage des aptitudes de cet
ordre qui sommeillaient dans l'âme hellénique. Si le
judaïsme a été funeste à notre religion, il
ne l'a pas été en tant que dogmaticien, mais parce
qu'infecté du matérialisme religieux qui lui est propre
il a, tout au contraire, paralysé l'essor de notre dogmatique et
transposé en prétendues réalités
historiques les éléments mythiques par où
s'exprimait notre foi — une foi différente en son essence de ce
que représente ce mot pour l'âme sémitique. Il y a
donc, au fond, antagonisme direct entre le point de vue de Wagner et
celui de Chamberlain; et leurs opinions ne s'accordent à la
surface qu'alors qu'elles n'ont rien de spécifiquement «
wagnérien ».
Sur la question des races — c'est le second exemple
où l'on se
bornera ici — il serait malaisé de parler d'accord ou de
désaccord, pour la raison que Wagner n'a jamais, en sa vie
entière, considéré attentivement cet objet. Le mot
« race » ne figure même pas dans
le Wagner-Lexicon
(Hauptbegriffe der Kunst- und Weltanschauung R. W's)
dressé
par deux familiers du maître et de ses ouvrages, Glasenapp et von
Stein. Vers la fin de sa vie, Wagner lut l'Essai sur
l'inégalité des races humaines de son ami Gobineau
et,
dans un petit écrit rédigé peu de mois avant sa
mort (Heldentum und Christentum),
il résume comme suit ce qu'il
avait retenu de cette lecture : « La plus noble race blanche — la
race
—————
¹) À telles enseignes que le philosophe Secrétan a
presque
défini l'un en définissant l'autre : le dogme, dit-il, «
ne résout pas les questions, il les signale et s'applique sans
grand succès à les circonscrire....; négation
tournée en affirmation, il ne pose rien, il exclut; il marque
les limites à l'intérieur desquelles doit se trouver la
solution vraie d'un problème que la vérité
comprise nous oblige de poser. Impossible ensemble et
nécessaire, le dogme est un mystère qui
s'aperçoit; mais le mystère reste mystère, et plus
le dogme veut éclaircir, plus il veut déterminer, plus il
nous égare. Il est donc dans l'ordre, il convient que le dogme
ne soit qu'un vase où la pensée flotte sans se prendre et
se durcir. » (Théologie
et religion, p. 10.) Qui songerait
à concilier avec cette acception du dogme les tendances de la
mentalité juive ?
1386 ANNEXE — WAGNER,
GOBINEAU, CHAMBERLAIN
aryenne —
dégénère uniquement, mais
infailliblement, parce que, moins nombreuse que les
représentants des races inférieures, elle est
obligée de se mêler avec eux; or, ce qu'elle perd en
s'adultérant n'est pas compensé par ce qu'ils gagnent en
s'ennoblissant. » Après quoi, au rebours des conclusions
pessimistes de Gobineau, il ébauche le rêve d'une
floraison d'art véritablement esthétique, obtenue par
l'action purificatrice de la religion sur la race. Wagner, on le voit,
ne saurait être mis sérieusement en cause dans cette
matière. Reste Gobineau — sur lequel il s'appuie, quitte
à le contredire, la seule fois qu'il parle « race »
— et comme ce thème intéresse plus directement le lecteur
français, on va reproduire textuellement l'auteur.
« J'honore, écrit Chamberlain, ce
Français si
brillamment doué, et je goûte fort la physionomie
originale d'un homme qui sut allier dans sa tête une
érudition livresque de juriste attaché à la lettre
des textes et les rêveries ultrafantaisistes d'un
prophète apocalyptique vaticinant la fin du monde. Toutefois,
en présence du gobinisme tapageur qui sévit depuis
quelques années, j'avoue que la patience m'échappe. Il
est beau, sans doute, et utile et nécessaire que certains hommes
se vouent tout entiers au droit, à l'histoire de l'art, à
la littérature, et l'on admet qu'ils ne trouvent pas le loisir
de s'informer des travaux accomplis dans le champ des sciences
naturelles : mais quand ils associent leurs efforts pour nous persuader
qu'un d'entre eux — qui n'avait pas la plus vague notion d'anatomie, de
zoologie, d'anthropologie, de préhistoire, et qui
écrivait à une époque où l'ère des
découvertes en ce domaine s'ouvrait à peine — condensa
dans son magnum opus la somme
du savoir et de la sagesse sur la
question des races, au point que cet ouvrage constitue un principe
d'impulsion dans le plus récent développement de nos
idées sur cet objet, alors j'ose dire qu'ils abusent de notre
crédulité. Il n'y a, en fait, pas un mot de vrai dans
leurs prétentions. Le livre de Gobineau est intéressant
comme reflet d'une personnalité passionnée, mal
équilibrée,
1387 ANNEXE — WAGNER,
GOBINEAU, CHAMBERLAIN
mais tout à fait noble
et séduisante; ces
personnalités-là ne courent pas les rues, et c'est une
joie d'en rencontrer une. En outre, Gobineau possède cette
érudition de juriste diplomate, qui, pour être
spéciale, n'en a pas moins de prix, et grâce à
laquelle son livre peut rendre des services au naturaliste, au
philologue, à l'historien — donc aux savants seuls
compétents pour prononcer dans la question des races — en leur
signalant quantité de faits et de documents qui leur eussent
aisément échappé. Ce fut donc une entreprise
méritoire que d'appeler l'attention sur l'ingénieux
Essai, qui avait passé
inaperçu, et qui était
demeuré sans influence, à raison même des travers
de son auteur : manque d'esprit scientifique poussé jusqu'au
parti pris, et, dès lors, confusion, chimères, etc.; car
aujourd'hui nous pouvons trouver profit à le lire, sans qu'en
revanche il nous puisse nuire. Mais son importance en matière
de races sera toujours bien indirecte et bien restreinte. Une
théorie de la race, pour être recevable et utile, ne
saurait plus s'échafauder sur la fable de Sem, Kham et Japhet,
même étayée d'intuitions géniales,
même complétée par d'aventureuses
hypothèses; il faut qu'elle prenne pour base des connaissances
approfondies et étendues en sciences naturelles. Un Gobineau ne
pressent même pas l'énorme complexité du
problème qu'il entreprend de résoudre si
ingénument, armé d'une enfantine omniscience.
« Mes propres vues sur la race — chaque
lecteur a pu s'en rendre
compte — sont contenues tout entières dans le cercle
d'idées qui forme le champ et l'atmosphère des sciences
naturelles : voilà leur élément. Très rares
sont les passages où je côtoie Gobineau, où
j'effleure son univers. Ce que je sais de la question, ce que j'en
pense quand ma pensée ébauche une théorie des
faits, tout cela n'est que l'héritage scientifique d'un
siècle de labeur assidu — ce siècle qui s'étend de
Blumenbach à Ujfalvy — et le maître que j'invoque en
première ligne est, on l'a vu, Charles Darwin. Non pas que je
puisse couvrir de ce grand nom ma concep-
1388 ANNEXE — WAGNER,
GOBINEAU, CHAMBERLAIN
tion personnelle de la nature
et du sens des races humaines : mais
c'est Darwin qui m'a enseigné à distinguer entre
« race » et « espèce » (et cela en un temps
où Wagner écrivain m'était encore totalement
inconnu). Cette « race blanche la plus noble » de Gobineau,
qu'il voit courir à sa ruine, n'est pas du tout une race, mais
une species — ou alors les
mots n'ont plus de signification. Et loin de
m'approprier la thèse gobiniste, je la combats partout
où je le peux (voir, par exemple, mon chapitre sur le «
chaos ethnique », notamment p. 358). Si je n'en trouve pas
plus
souvent l'occasion, c'est que Gobineau part de prétendues
« origines », tandis que je tiens ces « origines
» pour inscrutables en l'état actuel de notre savoir et
pour indifférentes, d'ailleurs, au but pratique de mon
entreprise : la seule notion de race qui m'occupe ici est celle qui se
dégage des observations recueillies sur le terrain zoologique
et botanique; de ce point de vue, dont Gobineau ni Wagner ne
soupçonnaient l'existence, la race apparaît telle qu'un
phénomène plastique et mobile, soumis au jeu d'une
perpétuelle fluctuation, susceptible de croissance et de
décroissance (voir ch. IV à la fin de l'exposé de
la 4e
loi fondamentale, et ch. V sous la rubrique : « Qui est le
Juif ? »)
« Les points de départ étant
ainsi radicalement
différents, et radicalement différentes les
méthodes, pas n'est besoin de démontrer qu'il ne saurait
y avoir de rapport génétique entre les inductions
tentées dans l'un et l'autre système, alors même
qu'elles coïncideraient par fortune en quelque détail.
»
Chamberlain passe alors à d'autres
considérations, se
réservant de revenir une fois encore sur le cas de Gobineau
comme on le verra dans la seconde préface, où se
précisent également ses rapports d'idées avec
l'anthropologue français de Lapouge. Et bientôt il se
résume. D'une nature d'esprit qui ferait de lui plutôt le
disciple de Goethe, de Kant, de Cuvier, que de Wagner, il a pu sans
peine établir sa parfaite indépendance à
l'égard de ce dernier, mais il n'a garde de
1389 ANNEXE
— DILETTANTISME
désavouer des
obligations d'autre sorte envers l'artiste
créateur. Et après avoir commenté ce mot de
Diderot : « Le génie laisse bien loin de lui l'esprit qui
le critique avec raison », il conclut :
« Wagner jure aujourd'hui par Feuerbach et
demain par
Schopenhauer; il préconise aujourd'hui la république et,
demain, soutient le droit divin; il explique la
dégénérescence de l'humanité aujourd'hui
par l'alimentation, demain par le mélange des races.... et
néanmoins il est le même en tout temps, et ce qu'il a
mission de dire à l'humanité — sur la nature de l'art,
sur une culture artistique, sur le rapport entre l'art et la religion,
etc. — cela aussi demeure immuable, si divers que soient d'ailleurs les
matériaux dont il charpente la substructure de son
édifice. Les intuitions artistiques sont comme les pyramides
d'Égypte, dont le revêtement se construit de la cime
à la
base; ce qui le supporte par-dessous n'est qu'une armature sommaire qui
peut ensuite tomber en poussière. Il y a, dans Wagner,
un « fait » auquel j'attache une confiance sans
réserve : c'est Wagner lui-même. »
Vienne, septembre 1901.
—————
II
Dilettantisme,
Race, Monothéisme, Rome.
LE DILETTANTISME
Un Goethe, un Schopenhauer ont eu beau faire : il
est constant que le mot « dilettante » ne s'emploie
guère encore par manière de compliment. L'opinion
publique n'admet et n'honore le dilettantisme que dans les choses de
l'art — c'est-à-dire là précisément
où
le vieux maître de Weimar le combattait sans ménagement,
et pour de si justes raisons. Car tout art est en même temps une
technique : or il n'appartient qu'au technicien de prononcer sur les
questions de
1390 ANNEXE
— DILETTANTISME
technique; et tout grand art
est, selon l'expression de Kant, «
art du génie » : or on peut se plaire ou se
déplaire
aux œuvres du génie, mais on ne peut pas en contester la
valeur. Les sciences, par contre, sont ouvertes à chacun; il
arrive que d'éminents savants soient des têtes très
médiocres; il est loisible au premier venu de s'enquérir
des matières qu'étudient la zoologie, la philologie, la
théologie. « L'expérience, écrit Goethe,
atteste que les dilettantes ont beaucoup contribué au
progrès de la science », car l'amateur atteint plus
souvent que le spécialiste « un des sommets d'où
s'aperçoit l'ensemble, sinon en totalité, du moins en
majeure partie » ¹). Et Schopenhauer — qui réussit
comme
peu d'hommes à embrasser du regard le champ entier, ou presque,
de nos productions — se déclare convaincu que « les plus
grandes choses furent toujours dues en dernière analyse »
aux dilettantes, non aux spécialistes rétribués
²).
Je ne mentionne toutefois ces opinions qu'en
passant, pour
établir provisoirement les titres du dilettante sérieux
à figurer en bon rang auprès du spécialiste. Je
ne préconise pas une concurrence entre spécialiste et
dilettante; je doute même qu'il soit désormais possible,
quand on n'est pas muni de connaissances spéciales, d'obtenir en
n'importe quel domaine un résultat scientifique important :
l'amateur à qui pareille fortune advient est simplement un
savant sans situation officielle. Car le temps n'a pas suspendu son
cours. Si le spécialiste d'il y a cent ans était
obligé déjà de se restreindre, cette obligation
est cent fois plus impérieuse aujourd'hui. On se
représente malaisément, si l'on n'a pas fait
soi-même d'études spéciales, combien le champ
d'investigations dévolu à chaque chercheur est
étroitement
—————
¹) Botanische Studien,
éd. de Weimar, 2e série, t.
VI, p.
114.
²) Parerga
II § 249. Schopenhauer rappelle à ce propos le
passage du Neveu de Rameau
où Diderot note que ceux qui
enseignent une science ne sont pas ceux qui la comprennent et qui la
font. Se reporter dans le présent ouvrage, ch. IX, section :
« Découverte », au sous-titre : « La
nature comme
institutrice ».
1391 ANNEXE
— DILETTANTISME
limité, et par quelle
inébranlable muraille de fer ! Il
n'en saurait être autrement sur cette voie-là, mais elle
n'est pas la seule, et Goethe nous en indique une seconde par ce mot
profond : « L'insuffisant est productif », mot dont le sens
apparaît pleinement si on le complète par cet autre :
« Trop de savoir engendre la stérilité »
¹).
Je crois que le véritable dilettante est un besoin de notre
culture actuelle. Ni le savant — pour que sa science soit
vivifiée — ni le profane — pour que sa vie soit
fécondée par le savoir « configurateur » — ne
sauraient suppléer le dilettante, l'intermédiaire naturel
entre la vie et la science. Il nous faut des hommes qui soient aptes
(et disposés) à tenir ce personnage qu'on a défini
: « le savant non-spécialiste, mais rompu aux
méthodes scientifiques », et qui exercent l'action que ce
rôle leur assigne; ou alors le bloc de notre savoir ira se
désagrégeant toujours davantage et ses parcelles
dissociées finiront par former tout au plus une espèce de
mosaïque, mais il ne constituera point un organisme vivant, dont
la vitalité soit pour nous perceptible et utilisable.
Synthétiser et vivifier : voilà la tâche qui, de
nos jours, incombe au dilettante tel que je l'entends. Il n'est de vie
réelle que celle qui procède de la conjonction
d'éléments hétérogènes, on ne la
peut donc concevoir en dedans des bornes de la science
spécialisée. On comprend bien, d'autre part, que le
dilettante dont je parle n'est point du tout un ignorant; s'il
l'était, mieux vaudrait pour lui tourner casaque et s'appliquer
à une étude spéciale, car les dons les plus
modestes trouvent leur emploi dans les sciences, mais non dans le
dilettantisme. Ce n'est pas assez dire. Je veux bien qu'on appelle
dilettante tout individu qui s'occupe d'un objet par amour, par
passion, sans nulle arrière-pensée d'intérêt
égoïste; pourtant
—————
¹) À rapprocher du témoignage de Kant qui estime
que,
moyennant
un degré convenable d'aptitude, « l'inexpérience est
d'autant plus libre de préjugés et, par suite, d'autant
plus habile »
(Lettre
à Bernouilli du 16 nov. 1781).
1392 ANNEXE
— DILETTANTISME
celui-là seul est
entièrement digne du nom, qui se tient
lui-même en bride et de qui la raison gouverne la passion. Libre
au savant d'avoir des marottes, car elles lui sont parfois un moyen de
servir la science : le dilettante ne s'accordera pas cette licence, car
ses dadas l'égareraient, et nous avec lui. Il ne se qualifiera
pour sa mission qu'en satisfaisant aux plus hautes exigences. La
rectitude du jugement et la pénétration; l'acuité
visuelle jointe à la faculté d'embrasser du regard, comme
un chef d'armée, de vastes ensembles; la liberté
intérieure, le zèle infatigable, une absolue
dépréoccupation de soi : nous ne requérons pas
moins de cette sorte d'hommes. Ils auront, naturellement, leurs
limitations particulières; mais je tiens qu'ils méritent
d'occuper une place honorée à côté des
savants spécialistes, des artistes, et des hommes de la vie
pratique. Quant aux ratés du journalisme ou aux infatués
du professorat qui affichent un si beau dédain pour ceux qu'ils
étiquettent « simples dilettantes », puissent-ils
conserver longtemps l'illusion de leur supériorité ! Elle
est extraordinairement divertissante.
Encore une remarque. Toute profession, par
l'exercice constant de
certaines facultés, développe ces facultés
à l'exclusion des autres, qu'elle paralyse : ainsi le veut la
loi naturelle du développement organique. Toute profession
recèle donc ses dangers particuliers. Nous n'avons qu'à
ouvrir les yeux pour observer les « tares professionnelles » de
l'officier, du négociant, du juriste, de
l'ecclésiastique, du médecin, de l'artiste, etc. Or le
savant spécialiste est exposé, de ce chef, à un
péril exceptionnellement grave. Kant, qui s'abreuva toute sa vie
aux sources du savoir et qui fit l'expérience quotidienne de ce
qu'il en coûte, proclame loyalement qu'une grande
érudition est susceptible d'affaiblir le jugement. Cela provient
en partie du surmenage de la mémoire, en partie du fait que la
sphère des intérêts se restreint outre mesure —
à quoi s'ajoute certaine influence démoralisante
qu'exerce, sur les têtes moyennes, l'habitude de pontifier sans
risque de contradiction. Aussi Kant déclare-t-il
1393 ANNEXE
— DILETTANTISME
tout net : « Les
académies fournissent au monde plus de
cervelles insipides que toutes les autres classes de la
communauté »; et ce sage et calme observateur des hommes
constate avec surprise « le préjugé de l'ignorant
en
faveur de l'érudition » ¹). Un tel langage dans la
bouche
d'un savant spécialiste et d'un penseur qui juge de toutes
choses avec mesure, avec douceur, devrait nous faire
réfléchir. Il n'est que trop vrai : notre mandarinat
scientifique, dont les inappréciables mérites sont connus
de chacun, offre des dangers sur lesquels il serait grand temps
d'appeler l'attention. Non moins que les autres institutions de la
société humaine, celle-là requiert un correctif,
un contrepoids. Elle le requiert dans l'intérêt de la
science même. Le savant contracte aisément les
défauts qui tiennent dans ces mots : étroit et
autoritaire; parce qu'il est très informé d'UN
objet, il
se croit volontiers omniscient, et son intolérance monte au
degré du plus authentique fanatisme clérical. De
là vient sans doute que la république des savants est le
théâtre des plus flagrants abus d'autorité; elle
vit sous le régime du terrorisme : une seule
« célébrité » suffit (ce n'est pas
d'ailleurs nécessairement une gloire usurpée) pour faire
échec à toutes les idées neuves, originales et
fécondes émanant de collègues moins notoires, et
pour susciter une génération d'adorateurs hypocrites et
d'orgueilleuses médiocrités. La science connaît
aussi la tyrannie du dogme : quiconque, par exemple, n'admet pas
implicitement que tous les êtres vivants ont «
évolué » par développement d'une seule et
même cellule primitive, doit renoncer à obtenir la parole
dans certains congrès de naturalistes. Et un fait bien
significatif — pour l'Allemagne — c'est que bon nombre de ses
professeurs d'université les plus éminents ont
été nommés par le gouvernement sans le concours —
et même contre la volonté
—————
¹) Cf. Kritik der reinen
Vernunft, 2e éd. p. 174; Versuch
den
Begriff der negativen Grössen in die Weltweisheit einzuführen
III,
4; Logik IX; et bien d'autres
passages encore.
1394 ANNEXE
— RACE
— des facultés :
témoin les Johannes Müller,
les
Leopold von Ranke, les Helmholtz,
les Gräfe, et bien d'autres !
On voit par cet exemple quels services le vrai dilettantisme peut
rendre à la science, malgré les savants; disons mieux
qu'à la science : à la culture. Eh bien, c'est ce
dilettantisme qui doit à l'avenir étendre encore sa
sphère d'action — le dilettantisme qui sait distinguer entre
savants et savants, qui se garde de confondre les cervelles «
insipides » et les autres, qui enfin,
dans un savant vraiment
grand, fait le départ entre l'érudition et l'inconscient
dilettantisme, entre les magnifiques intuitions et les
préjugés bornés. À Dieu ne plaise que le
dilettante se pose en adversaire des savants spécialistes ! Tout
au contraire, il est leur serviteur; il ne serait rien sans eux. Mais
c'est un serviteur qui jouit de sa pleine indépendance, qui pour
remplir sa propre tâche doit suivre sa voie propre. Et si c'est
aux savants qu'il emprunte beaucoup des faits qui constituent ses
matériaux, il les oblige à son tour de mille
manières en les incitant à des vues nouvelles.
Faire fonction d'intermédiaire entre le
savoir et la vie, c'est
un beau rôle, mais difficile à tenir; nul ne devrait s'y
risquer, qui n'a profondément conscience de la
responsabilité assumée.
LA QUESTION DES RACES
Voilà, par exemple, la question des races, si
passionnément débattue aujourd'hui : ne nous fournit-elle
pas du premier coup la preuve que le dilettantisme a son
utilité, et que l'érudition spéciale est parfois
hors d'état de prêter à la vie un concours que
celle-ci réclamait ? Car ce n'est pas l'agitation de quelques
exaltés qui a fait de cette question une question
brûlante, ce sont de réels événements
survenus au cours des derniers siècles : d'une part, les
contacts qui se sont multipliés entre nous — Européens,
rejetons d'Européens — et les autres habitants de la
planète, à quelque type qu'ils appartiennent : contacts
d'où naissent les problèmes les plus difficiles et les
plus menaçants, ainsi qu'il
1395 ANNEXE
— RACE
appert déjà aux
États-Unis et dans tous les empires
coloniaux; d'autre part, l'influence énorme qu'a prise en peu
de temps sur notre culture européenne le petit peuple
international des Juifs, un peuple dont la religion se peut
résumer en cette unique formule : pureté de la race,
solidarité du sang, isolement, et qui, grâce à
cette loi, défie depuis deux mille cinq cents ans tous les
orages de la destinée. Ici de nouveau, ici plus encore que pour
la science, rendons-nous compte que le temps n'est pas demeuré
immobile. Des aventures formidables ont complètement
transformé la face du monde sous le rapport politique, et cette
transformation est grosse de conséquences que l'avenir verra se
dérouler. Il n'est pas un homme capable de réflexion qui
s'imagine qu'un état stable soit déjà
créé; chacun sent que le siècle où nous
venons d'entrer marque un tournant de l'histoire : il décidera
du sort de l'espèce humaine durant de longs âges, car il
lui imprime sa direction; et ce qui est maintenant en jeu, ce n'est
rien de moins que l'existence et l'ultérieur
développement de notre culture nord-européenne, en tout
ce qu'elle a produit de grand, de bon, de beau et de sacré. On
conçoit qu'en ces circonstances la question des races DEVAIT
s'imposer à l'attention, puisqu'elle est une des questions
vitales et décisives dans la périlleuse lutte pour
l'existence qui va requérir nos forces.
Gardons-nous pourtant de croire que cette question
soit nouvelle. Il y
eut indubitablement, de tout temps, des observateurs sans
préjugés qui remarquèrent la différence
entre homme et homme, et nous constatons chez beaucoup de peuples
primitifs l'interdiction des croisements — donc l'affirmation de la
sainteté du sang, conçu dans son acception la plus
étroite, et l'exclusion même des variétés
physiquement analogues ¹); tel est le cas également chez
des
peuples d'une haute culture, comme les Indo-Aryens. L'ins-
—————
¹) Voir l'exemple des Aruntas, etc. dans
la première note
de la
rubrique : « Idéals romains
», ch. II.
1396 ANNEXE
— RACE
tinct de distinguer et
d'exclure est proprement l'instinct originel; le
refus de s'y soumettre est un produit de prétendue civilisation.
L'Hellène voyait béer un abîme entre lui et le «
barbare »; et l'on rencontre parfois encore, dans l'Europe
actuelle, quelque témoignage de la persistance de cet instinct
naturel : ainsi chez certains montagnards du Tyrol, qui ne peuvent
contracter mariage hors de leur vallée sous peine d'expulsion
¹). Chez les penseurs et les observateurs de la nature, hindous,
persans ou grecs, l'exclusivisme instinctif s'était
précisé, avec l'intuition du sens profond qu'il comporte.
Si nous passions à l'époque moderne, il serait
intéressant de marquer comment Voltaire — de qui l'œil de lynx
discernait si souvent quelque vérité parmi les
ténèbres — affirma énergiquement la
différence constitutive des races humaines et, niant leur
descendance d'un seul et unique couple, se tint fondé à
croire « que les poiriers, les sapins, les chênes et les
abricotiers ne viennent pas du même arbre » et «
qu'il en est des hommes comme des arbres » ²). Bornons-nous
à noter que Voltaire postule ici une différence
d'ESPÈCE entre les hommes, c'est-à-dire
qu'il croit
à DES espèces humaines originellement
différentes. Kant, au contraire, qui s'est tant occupé du
même problème, se voit obligé d'admettre pour
raisons théoriques que l'humanité forme une seule
espèce; mais il pense que cette espèce unique dut
commencer très tôt à se scinder en diverses
variétés ou « races », lesquelles se
différencièrent au point que leurs croisements ne donnent
plus naissance qu'à des « bâtards » de valeur
infime. Le sage de Königsberg est sans doute le premier qui ait
formulé la grande loi : « On ne risque pas
d'exagérer si l'on affirme selon toute vraisemblance — et n'en
déplaise à une prétendue philanthropie — que le
mélange
—————
¹) Cf. Schurtz : Altersklassen
und Männerbünde (1902).
²) Traité
de métaphysique, ch. I; voir aussi la
section :
Des différentes races d'hommes
dans l'introduction à
l'Essai sur les mœurs,
l'article Homme du Dictionnaire
philosophique, etc.
1397 ANNEXE
— RACE
des races, qui oblitère
peu à peu les caractères,
n'est pas profitable à l'espèce humaine » ¹).
Goethe,
d'autre part, ce fidèle observateur de la nature, et qui se
pouvait rendre le témoignage d'avoir porté « sa
plus sérieuse attention à la comparaison des races
humaines entre elles », Goethe inclinait à admettre, comme
Voltaire, que l'humanité descend de différents «
pères » ²) et il insiste, contre l'opinion
d'Eckermann,
sur l'idée que l'influence du milieu est secondaire
auprès de l'élément inné de la race »
³). Mais ce temps-là n'était propice ni pour
entendre la
voix des instincts naturels, ni pour étudier la nature sans
parti pris : l'époque de la Révolution, des phrases, de
l'exaltation et des rêves généreux avait
commencé. Rousseau écrit volumes sur volumes touchant
l'humanité, sans faire une seule fois la moindre allusion
à cette inégalité qui apparaît dans le fait
d'une organisation physique diversement conformée; « dans
l'état de nature il y a une égalité de fait
réelle et indestructible » — tel est désormais le
dogme accrédité 4), et Herder
va jusqu'à
déclarer qu'il ne doit plus être permis «
d'articuler ces mots ignobles : les races humaines » 5)
!
Sous l'influence de ces doctrines artificielles —
purs a priori
fabriqués de toutes pièces dans les profondeurs de la
conscience — sous l'influence aussi d'une phraséologie politique
aussi creuse que sonore, nous n'avons plus osé interroger la
nature sur un point qui nous intéressait entre tous, et notre
science a été saisie à cet égard d'une
sorte d'aveuglement, ou de paralysie, dont elle commence à peine
à guérir. Sans doute, l'anthropologie et l'ethnographie
ont
—————
¹) Voir Anthropologie, 2e p. C.
(à la fin), et cf. Von den
verschiedenen Rassen der Menschen, ainsi que : Bestimmung des
Begriffs einer Menschenrasse.
²) Il dit : Urväter
dans le passage des Eckermann's
Gespräche
cité plus haut (ch. V,
à la fin de la première
rubrique).
³) Voir Entwurf
einer vergleichenden Anatomie II et Biedermann VI,
339; VII, 42; etc.
4) Émile IV.
5) Ideen IV, 5.
1398 ANNEXE
— RACE
accumulé depuis
Voltaire et Kant une masse énorme de
matériaux, et les preuves se multiplient sans cesse des
différences physiques visibles entre les hommes et de leur
transmission par hérédité; mais quiconque
s'avisait d'appliquer à la vie ces connaissances était
frappé d'ostracisme; la science semblait n'exister plus que
pour les savants, avec ses éternelles mensurations en long et en
large, avec son éternel petit jeu d'hypothèses, de
systèmes et de nomenclatures ad
majorem professorum
gloriam; quant au laïc curieux du résultat de tant
d'efforts, le peu qu'on daignait lui en révéler se
ramenait toujours à cette proposition : la science apporte une
éclatante confirmation au principe international et
démocratique de l'absolue égalité intellectuelle
et morale de tous les hommes logés sur la planète. On
connaît la position prise par Virchow dans cette question : elle
dicta leur devoir aux anthropologues de l'Allemagne, et dès lors
il n'y eut de carrière universitaire possible que pour celui qui
préconisait « la fusion de tous les hommes
en une unité,
comme but, comme tâche, comme espoir, comme desideratum »
¹). Ainsi la politique — une politique de table de brasserie, la
plus
médiocre du monde — infecta la science, qui cessa d'être
un guide digne de confiance pour l'humanité en
quête de la route à suivre. Par bonheur, une autre
discipline s'était développée entre temps sous de
plus favorables auspices, dans une atmosphère de liberté
: si la question des races a été peu à peu
élucidée en dépit des anthropologues, si les
principaux éléments du problème ont
été l'objet d'investigations qui ont permis tout au moins
de poser ce problème nettement, nous le devons à la
philologie comparée du siècle dernier. Tous les concepts
essentiels qui sont aujourd'hui bien commun, et dont l'anthropologie
anatomique elle-même ne saurait se passer, toutes ces diverses
notions exprimées par les mots : Aryens, Indo-Européens,
Sémites, Khamites, etc., l'idée aussi des migrations, les
connaissances
—————
¹) Voir dans le présent ouvrage au début du ch. IV.
1399 ANNEXE
— RACE
relatives aux états de
culture, etc., nous les devons en
première ligne à la philologie. Elle ne s'enquit pas de
l'être extérieur — de l'ossature — mais, au contraire, de
l'être le plus intime; elle scruta l'âme invisible de ce
qui apparaît à nos yeux sous forme de corps : le langage.
Et en même temps qu'elle établissait un lien d'indubitable
communauté préhistorique entre certains peuples
actuellement éloignés les uns des autres, et qui semblent
au premier regard très différents physiquement, elle
dressait entre homme et homme des murs qu'aucun sophisme n'a le pouvoir
d'abattre. Ainsi — pour ne citer qu'un exemple, mais important — on
doit considérer comme définitivement exclue la
prétendue parenté entre les langues
indo-européennes et sémitiques, qui avait
été postulée a priori pour motifs de religion et
de parti pris philosémite; et avec cette chimère s'est
évanouie aussi celle de « l'homme caucasien »,
père supposé de ces pseudofrères : le
Sémite et l'Aryen ¹). Il va sans dire que la théorie
philologique des races n'a pas laissé de faire souvent fausse
route, mais c'était par l'effet de préjugés
scientifiques et non pas politiques; or cette sorte d'erreurs est
féconde, au lieu que l'autre sorte engendre la
stérilité.
Les choses en étaient là, il y a un
quart de
siècle environ, quand cette situation inquiétante que
j'ai rappelée au début — le péril jaune, le
péril noir, le péril juif, le péril ultramontain
(ou du chaos ethnique) — transforma les conditions du problème :
d'académique, la question des races devint une question vitale.
Mais si la philologie scientifique fournissait des concepts nettement
définis, elle ne pouvait offrir des réponses anatomiques
ou des conseils physiologiques; or l'anthropologie somatique
était un tel monument d'incohérence qu'il faut renoncer
à en donner l'idée à qui n'y est pas
—————
¹) Je renvoie sur ce point à un spécialiste d'une
compétence universellement reconnue, le prof. O. Schrader, qui
l'étudie à fond dans son Reallexikon der indogermanischen
Altertumskunde (1901) p. 891 et sq.
1400 ANNEXE
— RACE
allé voir ! Alors
l'excès du mal créa le
remède; il suscita toute une littérature riche en
intuitions neuves et animée de ce souffle frais qui inspire
les entreprises issues d'un besoin vital, une littérature
où se trahissent d'autre part, en quelque mesure, certains
caractères propres au dilettantisme : Penka publia en 1883 ses
Origines ariacae,
appelées à faire époque; G.
Vacher de Lapouge, en 1899, son Aryen,
substance d'un cours libre
professé dix ans auparavant à Montpellier, où il
avait déjà donné ses Sélections sociales;
entre eux se sérient les Ammon, les Reibmayr et beaucoup
d'autres auteurs qui explorèrent le même champ de
recherches. Dilettantisme, ai-je dit. C'est que non seulement plusieurs
des travailleurs, et non des moindres, n'étaient pas
spécialistes en la matière, mais c'est que le
problème lui-même se posait maintenant de façon que
sa solution par un spécialiste n'était plus concevable.
Bientôt, il est vrai, et fort heureusement, l'enquête
anatomique prit le pas sur les autres, on tendit à une solution
qui fût admissible du point de vue des sciences naturelles; mais
sans philologie, sans préhistoire et sans histoire, on ne
pouvait arriver à aucune certitude sur la question des races
humaines. Chaque collaborateur de l'enquête
générale fut donc, au moins en partie, un dilettante; il
le fut dans tel domaine ou dans tel autre; aussi bien nul homme ne se
flatterait-il, étant donnée l'actuelle
spécialisation du savoir détaillé, de
présenter un exposé rigoureusement scientifique de la
question des races en sa totalité. Pour l'instant, reconnaissons
que les travaux dont je viens de parler ont eu le double avantage
d'inciter à de considérables progrès les sciences
spéciales et d'éclairer tout de même le public,
nonobstant d'innombrables contradictions entre les diverses
manières de voir.
Et néanmoins un défaut capital
dépare, à
mon sens, toute cette littérature. Elle souffre du grand mal de
notre temps, savoir : la chimère historique (laquelle, soit dit
en passant, rend totalement aveugle pour l'histoire). On croit devoir
partout retourner à des « commencements », remon-
1401 ANNEXE
— RACE
ter à des «
origines » : voilà ce que nous a
valu l'évolutionnisme de Herder et son enfant, le darwinisme;
ces conceptions finiront par nous restituer l'état de
naïveté qui se reflète au livre de la Genèse.
Nous sommes déjà parvenus à ce « Protoaryen » qui coulait sa protoexistence
sur le continent englouti d'Arctogée; que ne poussons-nous tout
de suite jusqu'au singe
protoaryen ? et pourquoi, en si beau chemin, n'arriverions-nous pas
jusqu'au poisson préprotoaryen d'où l'autre
procède en dernière analyse ? La manie des origines est
une fâcheuse manie : philosophiquement, l'idée même
d'un commencement est insoutenable; et pratiquement, ces
éternelles disputes touchant des fantômes nous font
oublier la seule chose nécessaire, qui est de projeter quelque
lumière sur aujourd'hui et sur demain, afin d'apprendre comment
nous devons agir. Voilà pourquoi je me suis placé dans ce
livre au simple point de vue de l'homme pratique, de l'homme qui ne
prétend pas apprendre aux savants leur métier, mais qui
ne se laisse pas détourner par eux de la voie qu'il juge bonne,
de l'homme qui honore la science et qui l'utilise, mais qui a
conscience qu'il existe des choses de plus de conséquence qu'un
tournoi académique. J'ai donc écarté une fois pour
toutes la question des origines; j'ai déclaré
expressément que je ne savais pas si les mots «
Aryen » et « Sémite » traduisaient en aucune
façon des faits concrets de descendance, ou s'ils exprimaient
des concepts artificiels commodes, embrassant chacun certain groupe
d'hommes qui s'apparentent seulement par la nature de leur être
¹); je ne me suis prononcé ni pour l'hypothèse de
Voltaire, de Goethe, de G. V. de Lapouge, qui font descendre
l'humanité de plusieurs ESPÈCES
congénitalement
différentes (au sens scientifique du terme species), et sans
nulle parenté originelle de sang, ni pour l'opinion de Kant, de
Quatrefages, de Virchow, qui n'admettent qu'une différenciation
graduelle formant des variétés au sein d'un seul
—————
¹) Voir ch. V au sous-titre : « Qui est le Juif ? »
1402 ANNEXE
— RACE
et unique type. Comment en
saurais-je si long ? De quel droit
formulerais-je des jugements apodictiques sur un objet chaudement
débattu par les spécialistes les plus autorisés ?
Ce serait là du dilettantisme tel qu'on ne le doit pas
tolérer : ce dilettantisme, justement, qui rend si
malaisée la réhabilitation des véritables
dilettantes. Aussi le mot RACE, sous lequel la
moitié des
anthropologues désignent avec Voltaire une espèce
distincte, l'autre moitié avec Kant une simple
variété (d'où la première et
déplorable confusion déjà signalée), ne
revêt-il ici ni l'une ni l'autre de ces acceptions. J'ai
abandonné à la décision des spécialistes
toutes les questions litigieuses, ainsi qu'il seyait que je le fisse
tant pour moi que pour mon livre; et guidé par Darwin
lui-même vers les hommes de la vie pratique, les éleveurs
d'animaux et de plantes, j'ai, d'accord avec eux, appelé «
race » cette intensification de certains caractères
essentiels, cet accroissement de la capacité
générale de production, cet ennoblissement de tout
l'être en quelque sorte haussé d'un cran, soit autant de
phénomènes qui ne s'obtiennent que sous des conditions
rigoureusement déterminées (sélection,
croisements, endogénie), mais qui, ces conditions étant
données, s'obtiennent sans exception, c'est-à-dire avec
la sûreté d'une loi de la nature. Comparé aux
savants qui étudient cette question, j'ose dire que je la prends
par l'autre bout. Je ne me mets pas en quête de haches
chelléennes ou de transformations phonétiques, pour
découvrir une bonne fois s'il y a quelque chose qui puisse
être dénommé « race », et quelle est
cette chose. J'accompagne le grand naturaliste anglais dans une
écurie, dans une basse-cour, chez l'horticulteur, et là
m'apparaît ce qui confère au mot « race » son
contenu : une réalité indiscutable, manifeste à
tout homme. Mais alors — pénétré de la
vérité de cette grande loi centrale de toute
expérience et de toute science qui se peut formuler ainsi : il
n'y a qu'une nature, et qui partout agit de même — je
considère autour de moi les hommes, puis j'interroge le
passé historique sur lequel nous possédons tant
1403 ANNEXE
— RACE
d'informations sûres, et
voici : partout où un peuple
s'atteste extraordinairement créateur, partout m'apparaît
ce phénomène, observé chez les animaux et les
plantes, des caractères individuels intensifiés, et de la
capacité de production accrue; et je constate, dans un cas comme
dans l'autre, que chaque fois que les conditions d'ennoblissement de la
race commencent à faire défaut, ou sont détruites,
voire combattues par des conditions différentes, la race (dans
le sens que lui donne l'éleveur) périclite et peu
à peu s'efface. Je remarque en outre qu'il y a parmi les hommes,
tout de même que parmi les animaux et les plantes, des
matériaux de sorte diverse, c'est-à-dire que certaines
variétés se montrent dès l'abord éminemment
propres à former des races, mais d'autres pas du tout. Ces
variétés favorisées sous le rapport de la
plasticité (comme le furent jadis les Hellènes, comme le
sont aujourd'hui les Slavo-Celto-Germains) ont-elles été
suscitées elles-mêmes par une discipline raciale analogue
à celle que pratique en petit l'élevage (c'est l'opinion
qui me semble la plus admissible), ou constituent-elles une
création particulière, de tout temps distincte des
autres, et incarnant un type supérieur (c'est le dogme
gobiniste) ? Je me garde d'avancer sur ce point aucune
hypothèse; il me suffit de dégager de l'observation des
faits et de distinguer l'un de l'autre ces deux concepts de la race,
qui la définissent nettement : d'une part, comme un produit
d'élevage encore mobile aujourd'hui; d'autre part, comme un
matériel humain plus ou moins homogène et
particulièrement apte à s'ennoblir par discipline raciale.
Je crois n'exprimer là rien qui ne soit
clairement intelligible,
empiriquement palpable, et d'une irréfutable évidence.
Chacun peut se convaincre de la chose par ses propres yeux; nul ne peut
nier que la « race » — quelque autre sens qu'on attache
encore à ce terme — est d'un contenu fort riche dans l'acception
que je lui donne, et, ainsi entendue, d'une haute valeur pour la vie
des nations. La science académique ne saurait se passer
d'hypothèses audacieuses, lesquelles lui
1404 ANNEXE
— RACE
servent d'instrument pour
atteindre à de nouvelles
connaissances. La vie pratique, par contre, a besoin de faits avant
tout, de faits certains et susceptibles d'une ordonnance bien
apparente, dont elle dégage les directrices et dont elle tire
des enseignements précis. Pour agir avec une force convaincante,
il faut toujours aussi prendre pour point de départ les faits
les plus rapprochés. L'« Allemand », l'«
Anglais », le « Français », voilà
autant
de notions qui nous sont familières par l'effet d'une
expérience quotidienne; le « Germain » est
déjà un concept dont le sens exact ne se laisse
déduire que d'un exposé historique; avec le «
Protogermain » et l'« Aryen », nous entrons dans le
champ des constructions hypothétiques. Une fois attirée
l'attention du profane sur le fait de la race, parce qu'on le lui aura
montré dans la sphère des objets voisins qui en
révèlent le plus immédiatement la signification,
son intérêt s'éveillera de lui-même pour les
démonstrations de plus vaste envergure qui replaceront ce
même fait dans l'ample contexte de la planète. Je suis
bien loin, au demeurant, de vouloir inciter le lecteur à
dénigrer la préhistoire ou l'anthropologie
théorique; je voue personnellement à ces études un
intérêt passionné, et j'ai essayé, dans le
présent ouvrage, de présenter sous son vrai jour le grand
fait du germanisme, produit d'une discipline raciale. Mais le but que
je poursuis exigeait que mon regard se fixât davantage sur le
présent et sur l'avenir que sur le passé. Dût-on
réellement apprendre, d'ici quelques siècles, où
habitèrent les plus anciens des Aryens, et comment ils vivaient,
et ce qu'ils étaient, cette découverte serait de
médiocre importance pour la vie pratique. Nous ne pouvons
redevenir des Proto-Indo-Germains, pas plus que nous ne pouvons — ni ne
devons — devenir des Indo-Aryens, ou des Perses, ou des
Hellènes, ou des Romains. Quoi que nous soyons aujourd'hui, nous
voulons nous comprendre nous-mêmes, comprendre ce que nous sommes
et ce que nous devenons, comprendre aussi l'avenir dont nous avons
charge. Voilà pourquoi nous avons besoin d'une notion
concrète
1405 ANNEXE
— RACE
de la race, d'une notion qui
contienne la réponse à ces
questions : qu'est-ce que la race ? que signifie-t-elle ? serait-elle
soumise en quelque mesure à la puissance de notre volonté
humaine ?
Sur ce
terrain où se bornait mon effort, beaucoup de lecteurs
ont bien voulu me suivre, qui n'entretenaient pas d'opinions
préconçues touchant la race, et avec eux
d'éminents spécialistes, qui m'ont encouragé par
les marques de leur approbation. Je n'en ai pas moins subi le feu
croisé de deux sortes d'adversaires : ceux qui ont la toquade de
la race et ceux qui en ont la phobie. Les plus subtils se sont
avisés d'un ingénieux moyen pour discréditer mes
idées : ils les ont identifiées avec celles du comte
Gobineau. On me permettra d'ajouter quelques précisions encore
aux remarques que j'ai déjà présentées sur
cet objet, afin de prévenir toute nouvelle équivoque — de
la part au moins des esprits sincères. Si Gobineau a raison,
s'il n'existe qu'une seule race noble parmi celles que Dieu est
censé avoir créées à l'origine des temps,
si cette seule race noble a dégénéré sans
remède par son mélange avec les autres races
originellement et incurablement ignobles, si dès lors l'avenir
inéluctable du genre humain doit consister dans la dissolution
de toute culture et dans le retour au chaos.... j'estime, si cela est,
que nous ne saurions mieux faire que de nous tirer chacun une balle
dans la tête. Or, comme cette solution prompte et digne n'est
certainement pas de notre goût, sachons prendre notre parti de
tourner
le dos pour jamais à l'oiseuse question des « origines
». La doctrine gobiniste exclut toute application pratique des
considérations de race : c'est précisément
pourquoi elle est remise aujourd'hui en honneur par des gens qui ne
veulent pas entendre parler de ces considérations; et c'est
pourquoi aussi ces gens m'étiquettent « disciple de
Gobineau », « apôtre de Gobineau », ou bien
encore, s'ils présument beaucoup de la crédulité
de leur public, « copiste » et « démarqueur
» du célèbre Essai....
Il n'y a, de fait, entre
Gobineau et moi, communauté ni du point de départ ni du
1406 ANNEXE
— RACE
but; et si nous nous
rencontrons, par exemple, dans
l'appréciation des Germains, cet accord est plus apparent que
réel, vu la différence des objets que nous
désignons sous ce terme. N'importe ! On vient plus
aisément à bout du génial, mais ultrafantaisiste
Français, que d'un empiriste terre à terre qui n'avance
pas un fait dont chacun ne puisse contrôler l'exactitude, et qui
fixe la signification concrète et immédiate du mot
« race » non pas en la dérivant de visions
extatiques, mais en la fondant (grâce à Darwin) sur des
réalités palpables — palpables au point que mes lecteurs
ne sauraient hésiter à reconnaître en quel sens et
en quelle mesure le Juif avisé Benjamin Disraéli a le
droit de dire : « La race est tout, et toute race doit
périr qui se montre insoucieuse de préserver son sang des
mélanges » ¹). Dans l'impossibilité de me
réfuter, ou plutôt de réfuter la nature — car je
n'invente rien, je ne crée pas avec la liberté souveraine
du génie, j'en appelle simplement à la nature comme tous
le pourraient faire — on m'identifie avec Gobineau pour se
débarrasser à la fois du rêveur audacieux qui
emploie sa documentation inépuisable et ses justes
pressentiments à instaurer une chimère, et du
fâcheux « dilettante » qui s'est mis à
l'école des faits sous un maître incomparable en cette
matière, Charles Darwin, et qui a déduit de ses
leçons l'interprétation du mot « race » la
plus prochaine, mais aussi la plus rigoureuse, une
interprétation si claire que le premier venu la saisirait
²).
Ai-je besoin de le dire ? Maint journaliste qui me
note de gobinisme
n'a jamais lu ni Gobineau, ni moi : aussi me contenterai-je d'avoir
indiqué le sens de cette ingénieuse tactique. Je
désire, en revanche, me défendre de deux reproches qui
m'ont été adressés par des savants de deux camps
—————
¹) Voir ch. IV au sous-titre : « Ce que signifie la race
».
²) Voir encore, touchant Gobineau, la 1re
partie de cette Annexe
et,
dans le corps de l'ouvrage, le ch. IX, A. au sous-titre : « La
prétendue humanité ».
1407 ANNEXE
— RACE
opposés et qui se
contredisent l'un l'autre
diamétralement, mais dont chacun, envisagé en
lui-même, paraît assez plausible pour impressionner le
lecteur. Je les présenterai dans la forme que leur ont
donnée des critiques sur lesquels j'ai un avantage — celui de
goûter leurs travaux plus qu'ils ne goûtent le mien.
C'est d'abord l'anthropologue Wilser, si justement
réputé
par ses recherches relatives à l'origine des peuples aryens. Il
tient que mon exposé sur la race est un tissu de « phrases
» et qu'« il ne répond en rien aux questions
soulevées » ¹). Mais Wilser est proprement un
dogmaticien.
De l'origine des vertébrés jusqu'à la naissance de
l'homme, de la naissance de l'homme jusqu'à la formation de la
race aryenne achevée après divers bouleversements
planétaires, il n'ignore rien, ou presque rien : il nous conte
cette aventure dans tous ses détails comme s'il y avait
assisté en personne, comme s'il n'habitait parmi nous, tard
venus, qu'en vertu d'une heureuse métempsycose. Et ici, c'est
lui qui, sans nul doute, a l'avantage sur moi, car je ne sais
absolument rien de ces choses lointaines, et j'oserais tout au plus
hasarder quant à elles quelques hypothèses d'une
extrême prudence. Or telle est, je crois, la lacune que
présente mon ouvrage aux yeux de Wilser : il n'y trouve pas une
connaissance exacte d'objets touchant lesquels nul ne peut, en
réalité, « savoir » quoi que ce soit. Et puis il
n'y trouve pas de DÉFINITIONS. Voilà bien
l'authentique
dada de la sagesse d'école ! Je ne donne nulle part au concept
de race une rigueur abusive, mais je laisse le lecteur inférer
peu à peu de l'exposé des faits la juste acception du
mot. Les caractéristiques « s'effacent » ? Eh ! oui,
et je vais si loin que j'introduis dans le débat ce facteur bien
indigne de la docte attention des savants : « notre propre
conscience », l'expérience quotidienne et banale de
l'individu — alors qu'un anthropologue qui se respecte ne se croit le
droit de méditer que sur des os exhu-
—————
¹) Politisch- Anthropologische
Revue, août 1902.
1408 ANNEXE
— RACE
més tout à point
pour solliciter ses réflexions.
Comment donc ne se scandaliserait-il pas de mon procédé ?
Pourtant, si ses études spéciales lui avaient
laissé le loisir de faire un peu de philosophie — c'est une
occupation trop dédaignée des naturalistes — il aurait
appris de Kant, et même déjà de Descartes, que les
seuls objets qui se laissent définir sont ceux de l'ordre
idéel et non ceux de l'ordre réel. Tous les sages du
monde, explique Descartes, ne sauraient définir la couleur
blanche; mais je n'ai qu'à ouvrir les yeux pour voir du blanc.
Et il en va de même de la « race », dès que ce
mot ne désigne pas un produit de la pensée, mais un
phénomène de la réalité suscité par
la nature ou par l'homme sous de certaines conditions. La race, — au
sens de l'éleveur — est un plus ou un moins, une quantité
relative et tout à fait plastique, une manière
d'être qui peut s'acquérir très vite en des
circonstances propices et s'abolir encore plus vite en des
circonstances défavorables. Le connaisseur discerne
immédiatement si un cheval a « de la race », et il
jugera bientôt du « degré » de race que ce
cheval possède, mais le phénomène demeure
indéfinissable, quelque expérience qu'on ait des
procédés par lesquels on l'obtient : croisements,
discipline endogénique, alimentation, dressage, etc. Observer ce
phénomène, déchiffrer ce FAIT de
la race, en
déterminer d'aussi près que possible les conditions de
genèse et d'existence, voilà donc ce qui importe
uniquement, et voilà uniquement ce que j'ai tenté; pour
nous, profanes, pour la pratique de la vie, les théories,
quelles qu'elles fussent, offraient beaucoup moins
d'intérêt : je les ai laissées hors de cause. Non
pas, certes ! que je conteste l'utilité des entreprises visant
à remonter le cours du développement qu'ont suivi les
diverses races humaines, à distinguer des éléments
les moins nobles ceux qui ont paru dès l'abord les plus
susceptibles d'ennoblissement, etc.; mais la pratique de la vie n'a que
faire d'hypothèses, elle requiert ce qui seul est
présentement démontré et irréfutable. De
là ma réserve.
Après Wilser, Steinmetz. Ce second critique,
au rebours
1409 ANNEXE
— RACE
du premier, estime que j'en ai
beaucoup trop dit, et avec beaucoup trop
de précision, sur des points où la vraie science exige la
plus grande circonspection : elle ne progressera dans ce domaine que «
par l'application la plus stricte des méthodes les mieux
conçues, en travaillant lentement et loyalement » ¹).
Steinmetz préférerait même, quant à lui,
qu'il ne fût plus du tout question de race chez les hommes
jusqu'à ce que l'on eût établi par de minutieuses
enquêtes s'il existe réellement quelque chose
répondant à cette notion : un caractère de race
héréditaire; mais, pour cela, il faudrait d'abord
éliminer « par de rigoureuses analyses comparatives
» tous les autres facteurs tels que « climat, situation,
tradition, etc. »; puis la « psychologie
différentielle » devrait apprendre à faire le
départ entre les traits de caractère primaires et
secondaires, afin de ne nous présenter que la substance «
élémentaire » etc., etc. Tout cela est bel et bon,
et pourra donner de l'occupation à quelques douzaines de
professeurs pendant deux siècles; mais la vie elle-même —
qui ne cesse de manifester à nos yeux ce fait : la race, et de
l'imposer à notre attention comme un phénomène
d'importance capitale pour tous les êtres organisés — la
vie n'attendra pas jusqu'à ce que ces messieurs aient vu clair
dans leur psychologie différentielle. Quand le savant professeur
a lu mon livre, il ne s'est pas avisé suffisamment de la
différence entre science et vie. C'est pourquoi il m'a plus
d'une fois mal entendu et, par suite, mal interprété
à ses lecteurs. Ainsi, quand je parle de Sémites, il
applique tout uniment mes propos aux Juifs, comme si « Juif
» et « Sémite » étaient des termes
interchangeables; et nul n'imaginerait, à le lire, que ma
caractéristique de l'Homo
arabicus a été
puisée chez les premiers orientalistes et les voyageurs les plus
dignes de
—————
¹) Vierteljahrsschrift für
wissenschaftliche Philosophie und
Soziologie de Paul Barth, 1902, premier fascicule. Je ne peux
que
recommander chaudement la lecture de cet article où Steinmetz
procède à un examen sérieux et
détaillé de plusieurs de mes idées.
1410 ANNEXE
— RACE
foi. Mais l'effort principal
de sa critique porte sur de
prétendues contradictions qui existeraient entre mon
exposé du caractère indo-germanique et l'image qu'en
trace (dans son volume L'Aryen,
1899) l'anthropologue français
G. Vacher de Lapouge. Steinmetz prend texte de ce lamentable
désaccord pour fulminer contre le dilettantisme qui bâtit
sur le sable, et qu'il déclare « le pire ennemi de notre
jeune science ». Mais, à vrai dire, si la science est en
péril de mort dès que des hommes se contredisent, il ne
doit pas y avoir beaucoup de science dans le monde. L'anthropologie est
une arène où d'intransigeants spécialistes
s'affrontent continuellement, et dans toutes les autres sciences on ne
cesse de rompre des lances, parmi le choc des thèses
inconciliables qui s'entre-heurtent violemment. Souhaitant me former
une opinion sur la question des tarifs douaniers, je lus
récemment, le même jour, un écrit de Lujo Brentano
et un autre écrit d'Adolf Wagner. Qu'arriva-t-il ? Ceci,
hélas! qu'après la première lecture j'étais
un libre-échangiste enthousiaste, et après la seconde un
agrarien résolu : car les deux savants avaient construit sur la
base des mêmes matériaux concrets, des mêmes
documents, des mêmes chiffres, deux doctrines qui s'opposaient
l'une à l'autre dans tous les
détails. Est-ce que par
hasard on conclura de là que l'économie politique n'est
pas une science ? et prétendra-t-on que Brentano et Wagner sont
des dilettantes ? Pourquoi, dès lors, Lapouge et moi
n'aurions-nous pas le droit de nous représenter
différemment le caractère des Indo-Germains ? Seulement
quiconque prendra la peine d'y aller voir, constatera, s'il n'a pas
chaussé les lunettes du préjugé professoral, que
Steinmetz s'abuse. En effet, quand je souligne la prédominance
du vouloir chez les Sémites et celle de l'intellect chez les
Indo-Européens, c'est que je les compare entre eux et que je
marque dans chaque cas le trait distinctif, tandis que Lapouge
décrit l'Aryen en lui-même et non par voie de comparaison.
Mais, de plus, il suffit de lire dans L'Aryen
(p. 370 et suiv.) ce que
Lapouge y énonce sous cette rubrique : « Carac-
1411 ANNEXE
— RACE
tères
généraux de l'Aryen moderne », pour
apercevoir l'exacte et parfaite concordance de son « Aryen
moderne » et de mon « Germain ». Car nombreux sont
les
passages où j'établis que la volonté est
énorme chez l'Indo-Européen et s'atteste telle dans les
voies à elle prescrites par l'intellect prédominant; et
il ne me viendrait pas plus à l'esprit de la nier que de nier
l'intelligence si aiguë du Sémite, et surtout de son
demi-fils, le Juif, sous prétexte que ceux-ci possèdent
un vouloir extraordinairement puissant. Au demeurant, si les images
respectivement tracées par Lapouge et par moi, loin de se
contredire, coïncident, on n'inférera pas, je pense, de
cette coïncidence quelque mystérieux don de divination qui
nous serait propre. Tout homme de sens, exempt d'opinions
préconçues, ne saurait dans ce cas juger autrement que
nous ne l'avons fait. Je crains décidément que l'on doive
renoncer, malgré ses grands mérites, à
élire Steinmetz membre de la commission de « psychologie
ethnique différentielle » !
Les deux exemples de Wilser et de Steinmetz, choisis
entre beaucoup
d'autres, pourront servir à préserver le lecteur de ce
« préjugé en faveur de l'érudition »
que dénonce Kant. Resterait une dernière catégorie
d'adversaires, qu'il est malheureusement difficile de prendre au
sérieux : je veux dire certains savants et journalistes juifs
d'une bonne foi indiscutable (les autres n'entrent pas en ligne de
compte), mais d'un singulier illogisme. Voilà des hommes dont
l'existence particularisée et jalouse de sa particularité
résulte, comme tout leur être moral et intellectuel, du
plus rigoureux exclusivisme racial; des hommes qui non seulement
proclament la loi de la race en théorie, dans la religion qui
leur est propre et les confine en leur isolement, mais qui affirment
quotidiennement cette loi par une solidarité admirable que
n'arrêtent ni montagnes, ni océans, ni différences
de langue, ni différences de mœurs : et ce sont ces mêmes
hommes qui prétendent nous prouver, par raisons historiques, que
la race ne signifie rien, et ce sont eux qui protestent avec le plus
1412 ANNEXE
— RACE
d'indignation contre ce qu'ils
appellent « une doctrine
dangereuse pour la communauté » ! Comment, je le
répète, les prendrions-nous au sérieux ? Le plus
sage est, je crois, de passer silencieusement à l'ordre du jour.
Il y a encore une objection que je ne voudrais pas
laisser sans
réponse. On entend dire, de côté et d'autre,
qu'effectivement « la race est bien un des grands faits de la
nature », et qu'il est impossible de la nier « sans
infliger un démenti aux sciences naturelles et à
l'histoire »; mais — car il y a un mais — « à quoi
servent ces leçons de l'histoire ou des sciences naturelles ?
Seul le destin, ou Dieu, peut ici nous venir en aide; la
société est impuissante. » À proprement
parler, cet
argument soulève des questions qui dépassent le cadre du
présent ouvrage; j'avais à indiquer sur quels fondements
s'est érigé le dix-neuvième siècle, mais
non pas à suggérer les applications de ces principes au
présent et à l'avenir. Je crois, toutefois, que la
diffusion des notions sur la race déjà acquises à
la science serait de grande importance pour la conservation et le
développement des grands États germaniques. Sans doute
certains
monomanes — et même un anthropologue aussi riche en intuitions et
en connaissances que G. V. de Lapouge — ont présenté des
projets inexécutables, qui ont exposé une bonne cause au
discrédit du ridicule; mais un naturaliste éminemment
terre à terre, Francis Galton, le beau-frère de Darwin,
a soumis à l'Institut anthropologique de Londres, composé
d'hommes pratiques, non moins épris que lui de précision,
un travail « sur la possibilité d'améliorer la race
humaine » (29 octobre 1901), travail dans lequel il recommande la
protection légale des intérêts de race et cite en
exemple la discipline raciale des Indo-Aryens et des Juifs ¹). On
sait
qu'aux États-Unis
—————
¹) Il s'est fondé à Londres une
société
d'éducation « eugénique
», qui a tenu
récemment son premier congrès pour discuter les
applications pratiques des principes de Galton et qui compte parmi ses
membres d'éminents savants. Ce n'est pas ici le lieu
d'apprécier ses efforts. Notons seulement que l'«
eugénique », telle que la définit Galton, a
1413 ANNEXE
— MONOTHÉISME
des efforts de ce genre sont
tentés depuis longtemps : or, ce
qui ne représente ici qu'une manière d'exutoire servant
aux fins du plus bas empirisme, et qui manque de toute base historique,
pourquoi ne le concevrions-nous pas d'un point de vue plus
élevé, nous appliquant à distinguer non seulement
entre les « meilleurs » et les « pires » physiquement
parlant, comme fait Galton dans le travail que je viens d'indiquer,
mais entre ceux qui sont physiquement et moralement « Germains
» et ceux qui ne le sont pas ? Pourquoi n'agirions-nous pas —
avant qu'il soit trop tard — de façon à conserver ce qui
nous est le plus cher et le plus sacré, et cela veut dire en
préservant les fondements physiques sans lesquels ce
trésor de vie n'eût pas existé, sans lesquels il ne
saurait subsister ? La loi pourrait exercer dans ce domaine une action
considérable : mais plus puissante que la loi — parce que
dictant ses lois à la loi-même — serait la conscience vive
et publique de la signification de la race pour l'histoire des nations
et de la signification du germanisme pour l'histoire de la culture
actuelle.
LE
MONOTHÉISME
On peut se rendre compte de l'action configuratrice
qu'exerce la
race dans le for le plus intime de l'âme, en observant les
différentes conceptions de la religion chez les
différents peuples. Mon livre traite à plusieurs reprises
de l'influence du judaïsme et — par cet intermédiaire — du
sémitisme au sens le plus vaste de ce terme, sur les instincts
religieux innés des Slavo-Celto-Germains. Ce n'est pas qu'un nid
de guêpes sur quoi j'ai cette fois imprudemment porté la
main, c'en est toute une colonie ! Car il s'est trouvé qu'en
exposant mes idées à ce sujet, je heurtais des
préjugés catholiques, protestants, juifs, et aussi
antireligieux, pré-
—————
pour but de
déterminer les facteurs qui, dans l'organisation de
nos sociétés, peuvent favoriser ou enrayer le
développement des qualités de race des
générations futures, tant au point de vue physique qu'au
point de vue mental.
1414 ANNEXE
— MONOTHÉISME
jugés d'autant plus
difficiles à vaincre s'il arrive, par
exemple, que le protestant soit en même temps un Juif, ou le Juif
un ennemi de la religion. J'essayerais en vain de dissiper tous les
malentendus qui se sont produits dans les critiques dont le
présent ouvrage a été l'objet; les arguments que
l'on m'a opposés s'entre-détruisent d'ailleurs assez
généralement. Mais il importe d'appeler l'attention des
lecteurs sur le fond même du débat, qui est aussi le point
essentiel de cette question si controversée et si mal comprise
que l'on appelle « la question juive » ¹). Les
remarques qui
suivent viseront donc à compléter celles qui,
éparses en divers passages de mon livre, ont pour objet le
rapport — et le conflit — entre la conception indo-germanique et la
conception sémitique de la religion.
En 1847, Bismarck demanda au Landtag de Prusse que
les chrétiens
fussent « émancipés » des Juifs; c'est
leur émancipation religieuse qui s'imposerait seule à
titre définitif. Libre aux Juifs de rivaliser avec nous dans
tous les domaines : qui voudrait, qui pourrait les en empêcher ?
La volte-face nécessaire doit se faire en nous-mêmes.
C'est
là, au plus profond de notre âme, que nous portons le
joug, et ce joug pèse sur toute notre vie parce que c'est un
joug étranger, un principe que nous ne réussirons jamais
à nous assimiler tout de bon, si humblement que nous nous
prosternions devant lui, que nous mortifiions notre chair et que nous
violentions notre cœur : il contredit, en effet, au génie de
tous les peuples de la communauté indo-germanique, et suscite
continuellement d'insolubles conflits entre notre religion et
notre conception du monde. S'il nous advenait d'éliminer de
notre vie religieuse l'infusion sémitique, nous serions en
vérité des nouveau-nés, et au même instant
le Juif apparaîtrait à nos yeux dans la juste perspective,
avec le recul nécessaire pour qu'il nous soit aisé de le
juger en toute
—————
¹) Voir ch. IX, dans la section « Conception du monde et
Religion », la 3e note incluse sous la
rubrique « Science et
religion ».
1415 ANNEXE
— MONOTHÉISME
équité et
bienveillance. Telle est la thèse que je
soutiens dans le présent ouvrage ¹).
Eh bien, alors que nous mettons beaucoup de temps,
nous Germains,
à comprendre la valeur des intuitions nouvelles (c'est une
habitude de la race), plusieurs de nos adversaires ont prévu
d'emblée, et très justement, les conséquences
formidables qui résulteraient de notre changement d'attitude,
si, renonçant à la manie stupide de tracasser le Juif,
nous laissions s'accomplir dans nos âmes le processus tout
intérieur d'élimination des éléments
sémitiques; et déjà ils préparent leurs
contre-mines. Il s'en faut que ce soient seulement des Juifs qui
mènent cette campagne — encore qu'il y ait parmi nos
théologiens et nos orientalistes protestants ou catholiques bien
plus de Juifs et de descendants de Juifs que ne se l'imagine un public
naïf, ce qui d'ailleurs n'autorise nullement à suspecter le
sérieux et la probité de leurs travaux, mais restreint
leur liberté et diminue leur importance pour la vie psychique
des Indo-Germains. Non. La tendance d'esprit sémitique compte au
nombre de ses meilleurs alliés maint orthodoxe de pure
extraction germanique, qui croit ne pouvoir mieux plaire à Dieu
qu'en embouchant de temps en temps la trompette sémitique; et
souvent, on le devine, cette aberration causée par un ensemble
de préjugés inculqués est entretenue, en outre,
par des considérations d'ordre ecclésiastique. Or voici,
en deux mots, la plus récente manœuvre dont on s'est
avisé dans ce camp : les plus avancés et les plus
clairvoyants conviennent que le prestige religieux du judaïsme ne
subsistera pas intact; c'est chose impossible; nous en savons trop long
aujourd'hui sur l'histoire et la genèse du judaïsme et de
l'Ancien Testament;
—————
¹) J'ai découvert depuis lors un allié assez
inattendu;
car Moses Mendelssohn (si Kant rapporte bien ses propos) enseigna ce
qui suit : « Chrétiens, commencez par extirper de VOTRE
propre foi le judaïsme, alors nous nous départirons aussi
du nôtre ! » (Streit der
Fakultäten, dans la remarque
générale intitulée Von Religionssekten,
éd. Hartenstein 1868, VII, p. 370).
1416 ANNEXE
— MONOTHÉISME
alors ils prennent d'avance
leurs mesures pour transférer du
petit peuple syro-sémite des Juifs aux représentants de
la race sémitique dans sa plus vaste acception ce nimbe de
gloire promis aux initiateurs et législateurs religieux qui sont
censés avoir frayé la voie à toute
l'humanité. À cet effet, on remodèle violemment
l'histoire; et l'on va jusqu'à reprendre aux Juifs, puisqu'ils
n'ont pas su garder l'auréole, ce qui est à eux
authentiquement, ce qui les caractérise en propre et constitue
leur réelle gloire. Nous avons donc d'autant plus de raisons de
protester énergiquement pendant qu'il en est temps. Pas n'est
besoin pour cela de cette haine du Juif que plusieurs m'ont
imputée bien à tort : l'amour y suffit, — un conscient
amour de la race à laquelle on appartient; et cet amour rend
équitable envers les autres races aussi. Voilà pourquoi
il est nécessaire d'accentuer fortement le point de vue
indo-germanique et d'y insister, s'il le faut, sans ménagement.
Nul doute, s'il faisait plus clair dans nos propres têtes, que la
complexe et menaçante « question juive » ne
fût
résolue eo ipso; mais,
en l'état, nos âmes
ressemblent à des navires sans boussole; notre protection du
Juif et notre défense contre le Juif sont l'une et l'autre des
demi-mesures, conçues sans netteté,
exécutées sans liberté. Dans de telles
conditions, c'est la tendance d'esprit sémitique qui DOIT
vaincre : ce n'est pas le Juif qui sera assimilé, c'est nous qui
serons définitivement sémitisés. « Ô
toi,
pauvre chrétien, quel triste sort sera le tien quand le Juif
aura jeté son filet sur tes petites ailes bourdonnantes
! » — ainsi s'exprime Goethe dans une lettre à Jacobi,
qu'il
met en garde contre les « finauderies juives » de
Moïse Mendelssohn ¹). Et pourtant Mendelssohn était un
homme sans dol ni fraude. Il n'y avait pas ici de tromperie, il y avait
l'inévitable réaction de la race. Nous sommes tous de
« pauvres chrétiens », et à quelque place que
nous déchirions le filet qui nous enserre, quelque main
aussitôt s'empresse de le retisser.
—————
¹) Goethes Briefe,
éd. de Weimar VII, 131.
1417 ANNEXE
— MONOTHÉISME
Un seul
exemple fera voir à la fois comment s'accomplit cet
enserrement de nos « petites ailes » et comment des hommes
très estimables s'abaissent aux pires sophismes, aux
interprétations les plus forcées, dès lors qu'ils
ont choisi de servir parmi nous les tyranniques intérêts
des idéals sémitiques. Les lecteurs de mon livre y
trouveront d'ailleurs l'occasion de compléter en plusieurs
directions quelques-uns des renseignements qui leur ont
été fournis sous une forme très sommaire.
Peut-être n'ont-ils pas oublié que
l'illustre assyriologue
Friedrich Delitzsch prononça jadis à Berlin (le 13
janvier 1902) un discours dont le retentissement fut universel; c'est
ce discours qu'il publia ensuite sous le titre Babel und Bibel en une
brochure admirablement illustrée, laquelle n'obtint pas moins de
succès. L'auteur traitait un sujet captivant, qu'il exposait
avec un magnifique talent. Il résumait un demi-siècle de
découvertes, accomplies par la collaboration de nations diverses
sur l'emplacement de la vieille Babylone. Rien de plus légitime
et, en apparence, de, plus inoffensif. On verra néanmoins que,
d'un bout à l'autre de son écrit, Delitzsch — en toute
inconscience, sans nul doute — travaille à tisser ce filet qui
nous doit emprisonner; et son but véritable est de paralyser ces
« petites ailes » qui commençaient à
frémir d'impatience. Pour faire le filet plus résistant,
il recourt même à des moyens si singuliers que Goethe, qui
parlait des « finauderies » de Mendelssohn, aurait dû
forger dans ce cas un vocable plus expressif encore. Et ce cas est
d'autant plus intéressant que, d'abord, Delitzsch ne nourrit
aucune espèce de parti pris antilibéral, et qu'ensuite sa
compétence indiscutable de spécialiste ne permet pas de
supposer qu'il pèche par ignorance : c'est donc uniquement le
MIRAGE SÉMITIQUE qui abuse le jugement de ce
savant, comme la
fata morgana trompe l'œil du
voyageur dans les déserts de
l'Arabie et lui présente sous l'aspect d'objets réels de
purs fantômes de l'air. Sur la valeur scientifique de Babel und
Bibel il n'y a eu qu'une voix parmi les spécialistes,
1418 ANNEXE
— MONOTHÉISME
quelle que fût leur
tendance; certains d'entre eux, et des
meilleurs, ont entrepris aussitôt de réfuter les
affirmations les plus hasardées de l'assyriologue :
malheureusement ils ne disposaient pas comme lui d'un prestigieux
talent d'exposition et, d'ailleurs, occupés à discuter
des questions techniques, ils ne visaient pas le point précis
qui nous intéresse particulièrement. C'est ce point que
j'aurai constamment en vue dans l'examen auquel j'invite le lecteur
¹).
Et comme ma Genèse du XIXme
siècle m'a valu, outre
quelques solides inimitiés, l'avantage compensateur de nouer
d'amicales relations précisément avec des
spécialistes de toutes les facultés, j'ai pu m'informer
auprès d'assyriologues et de sémitisants éminents
sur les questions qui n'étaient pas de ma compétence,
interroger aussi des philologues et des historiens dont l'opinion
â d'autant plus de prix qu'ils sont plus
désintéressés en cette matière. Au
demeurant, et bien que nous devions effleurer mainte question
scientifique, c'est un profane qui parlera à des profanes, et
mon but n'est pas de prononcer sur des détails techniques,
encore moins de soutenir des opinions qui seraient de seconde main; il
est situé hors des atteintes auxquelles je l'exposerais en
l'abaissant : là, veux-je dire, où pour nous tous — en
tant qu'hommes, simplement — les intérêts deviennent
communs et la différence entre « savant » et
« amateur » perd sa signification.
Dès la première affirmation de
Delitzsch, on est
fixé quant à l'esprit dans lequel il va reconstituer
l'histoire. Car il déclare que toutes les fouilles du bassin de
l'Euphrate ont été entreprises presque uniquement
à cause de la Bible. Si cela était vrai, si la science
avait ici d'autre objet que la
—————
¹) Heureux serais-je si je pouvais compter qu'il a lu Delitzsch
lui-même; et je le référerais d'autre part, pour
une
appréciation générale de Babel und Bibel à
Bibel und Babel par le
professeur Eduard König (Berlin, Warneck
éd.) Le professeur Jensen qui a traité ailleurs des
questions techniques d'assyriologie en cause dans ce débat, et
qui est un des spécialistes les plus compétents en la
matière, qualifie comme il convient « les hypothèses mal
fondées et impossibles » de Delitzsch.
1419 ANNEXE
— MONOTHÉISME
science même, ne voit-on
pas que la sincérité de
son enquête serait dès l'abord compromise par le parti
pris ? Mais cela n'est pas vrai. Il se peut bien que la fraction bigote
du public subventionnant, en Angleterre et en Amérique, soit mue
surtout par l'espoir d'élucider quelque détail des
récits bibliques — un arabisant anglais se plaignait
dernièrement, dans une lettre qui a passé sous mes yeux,
de la difficulté de procéder à ses recherches avec
l'obligation de satisfaire les curiosités de ce genre, tant
juives que protestantes — mais, en Allemagne et en France, c'est la
préoccupation purement scientifique qui domine sans nul doute :
et, par exemple, les neuf dixièmes des membres de
l'Orientgesellschaft sont gens
assez cultivés et
libéraux pour juger plus importante la connaissance des grands
empires dont nos exhumations évoquent l'image que tous les
commentaires qu'on en peut déduire pour éclairer tel
passage obscur de la Thora. Arriver à pénétrer
plus avant dans le mystère de cette race humaine qui a
créé la culture dite « babylonienne et assyrienne
», voilà, certes ! un but assez intéressant en soi,
car il est aujourd'hui définitivement établi que cette
culture prétendûment sémitique ne fut pas une
création des Sémites, mais qu'au contraire elle fut leur
proie — et Delitzsch lui-même en convient expressément.
Ces grandes productions décisives, et qui ont posé en
tant de domaines les fondements sur lesquels nous bâtissons
encore à cette heure : interprétation mythique de la
nature, astronomie, numération, division de l'année, des
mois, des jours, des heures, définition de concepts juridiques,
etc., tout cela est l'œuvre d'un peuple que submergèrent des
ondes sémitiques affluant d'Arabie sans interruption, puis
encore, plus tard, l'invasion d'une race différente, la
marée syrienne : sous ces flots qui l'engloutissaient, sa voix
s'éteignit, et il disparut si complètement que nul ne
soupçonna — jusqu'à ces derniers temps — qu'il eût
même existé ¹). S'il lutta pour survivre, sa
résistance ne semble
—————
¹) J'ai indiqué les sources récentes de nos
renseignements sur les
1420 ANNEXE
— MONOTHÉISME
pas — du moins en
l'état actuel de nos informations — avoir
été générale; on dirait qu'il s'abolit sans
laisser de trace, tel le peuple des Romains, et qu'il s'effaça
de l'histoire du monde quand il eut ouvert ses portes aux
éléments syro-sémites : et c'est ainsi que nous
avons déjà presque à moitié cessé
d'être, nous Germains, et que nous aurons bientôt
cessé tout à fait, si nous ne reconnaissons pas la
signification de la race pour notre culture. En présence des
révélations que nous apportent les fouilles de
Chaldée touchant cette culture « babylonienne et
assyrienne », ou « sémitique », touchant son
art, ses mythes, ses conceptions religieuses, etc., n'oublions donc pas
un instant que ce sont là autant de reflets d'un monde qui
avait disparu entre temps, d'un monde tel que les cerveaux
sémitiques ou syriens n'en conçurent jamais. Dire qu'en
passant dans ces cerveaux tous les éléments de mythe et
d'idéal furent travestis forcément, et à
l'extrême, ce n'est rien apprendre au lecteur qui m'a suivi avec
quelque attention (notamment dans le chapitre
V du présent
ouvrage) et qui a enregistré les témoignages concordants
des orientalistes et des voyageurs les plus considérables (de
Renan et de Burckhardt à Wellhausen et à Burton).
—————
Suméro-Akkadiens
dans une longue note, p. 538
et suiv. et l'on
trouvera là un résumé des connaissances que nous
possédons actuellement à ce sujet. Je n'y reviens donc
pas ici. Voir aussi ch. IX, B, au sous-titre : « Analyses comparatives
».
¹) Je pourrais y joindre le témoignage
qui vient de nous
être offert sous ce titre : L'œuvre
française en
Algérie par Raymond Aynard (1912) et l'invoquer en plus
d'un
sens à l'appui de ma caractéristique du Sémite.
L'auteur, il est vrai, considère quelques-uns des traits qu'il
souligne comme les produits d'une certaine culture historique
plutôt que comme d'irréductibles caractères de
race, et cela pour la raison qu'ils sont communs à tous les
peuples de l'Islam. Mais qui ne voit que l'Islam est un effet autant
qu'une cause, et que ses dominantes sont celles d'une âme partout
semblable à elle-même ? Un de ces traits (pour nous borner
au point qui nous occupe ici), c'est « le travail faible et
intermittent, l'irrégularité du rythme vital » :
énergie passionnée, certes ! mais discontinue, qui se
manifeste dans le domaine intellectuel — suivant les termes du
résumé fidèle de cet ouvrage qu'a donné au
1421 ANNEXE
— MONOTHÉISME
« L'épouvantable
simplicité de l'esprit
sémitique rétrécit le cerveau humain, le ferme
à toute idée délicate, à tout sentiment
fin, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d'une
éternelle tautologie : Dieu est Dieu » — ainsi parle
Renan, et il note à une autre place, traitant du
monothéisme sémitique : « Il s'en faut que ce soit
le produit d'une race qui a des idées exaltées en fait de
religion; c'est en réalité le fruit d'une race qui a PEU
DE BESOINS RELIGIEUX »
¹).
Il convient donc que nous n'acceptions pas sans
d'expresses
réserves les choses fort intéressantes que nous
débite le professeur Delitzsch au sujet des croyances et des
mythes babyloniens, car ces mythes et ces croyances ne sauraient en
aucune manière nous donner l'idée de leurs prototypes
beaucoup plus nobles, mais presque complètement effacés
—————
Temps André Chevrillon — « par le désordre,
l'imprécision et la paresse d'esprit, par l'inaptitude aux
recherches disciplinées de la science, aux combinaisons
méthodiques d'idées. » Et plus loin, après
avoir
parlé de cette conception de la famille dans laquelle « la
répudiation, bien plutôt que la polygamie » est la
norme des mœurs, le même écrivain poursuit ainsi son
commentaire : « Quelle détente du
ressort qui dans nos
sociétés commande l'effort du père et du mari !
Besognera-t-il beaucoup pour lui-même, celui que la
facilité de ses amours licites amollit et détourne de
tant d'objets nobles ou futiles dont le désir aiguillonne le
civilisé au travail ? » Et voilà l'occasion de
marquer une fois encore que les Sémites ne firent
réellement en Chaldée pas plus le travail manuel que le
travail intellectuel (cf. déjà Sayce : Assyria p. 24 et
quantité d'écrits récents).
¹) Passages déjà cités
dans le corps de l'ouvrage
et respectivement extraits des deux écrits suivants : De la part
des peuples sémitiques dans l'histoire de la civilisation,
et
Nouvelles considérations sur
les caractères
généraux des peuples sémitiques. Je cite
Renan
parce que chacun le connaît et sait que ce savant
judéophile est exempt de tout parti pris en pareille
matière. Aynard insiste de même sur le fait que l'Islam,
dont il vient d'observer les manifestations, ne propose point de
mystère métaphysique et n'éxcite pas à
penser, mais réduit le dogme à l'affirmation du Dieu
unique et, par les gestes de soumission qu'impose sa règle au
corps cinq fois par jour, « maintient continuellement le
fidèle dans la pensée de sa vocation à Dieu » — ce
Dieu qui n'est ni Amour ni Justice, mais uniquement (voir l'article de
Chevrillon) « la Puissance qui veut, décide de chaque
moment du monde et de la vie ».
1422 ANNEXE
— MONOTHÉISME
dans la nuit des âges
hier encore « préhistoriques ».
La culture sumérienne débute à une époque
inconnue, mais apparaît déjà
développée au milieu du quatrième
millénaire avant le Christ, encore que ses plus anciens
documents écrits en notre possession ne remontent pas au
delà de l'an 3400 environ, date où l'écriture
cunéiforme — une des plus notables inventions des
Sumériens — s'était substituée à la
pictographie. Maintenant calculons le nombre des siècles
révolus depuis le point le plus ancien qu'atteigne notre
enquête (approximativement 4500) jusqu'au moment où se
produit — après une longue série d'irruptions
sémitiques modifiant déjà profondément
l'état de choses antérieur — cette grande «
invasion
cananéenne » qui submerge les pays de l'Euphrate sous un
flot de population syrienne, mais fortement sémitisée
aussi, laquelle apporte ses dieux et rites propres : nous trouvons un
laps de deux mille ans — plus que l'intervalle qui nous sépare
de la naissance du Christ ! C'est probablement (?) à ces
immigrants qu'appartenait le fameux Hammourabi, qui joue un rôle
si ambigu dans l'opuscule de Delitzsch et qui fonda la grande monarchie
babylonienne. Hammourabi, dans le bas-relief qui nous le montre
recevant d'un dieu ses lois, ne présente pas le type syrien ni
sémite, et il a adopté, peut-être dans une
intention symbolique, le manteau sumérien frangé de
volants; mais ce qui est certain, c'est que le code qui porte son nom,
et qui influera si fortement (quelque huit ou dix siècles plus
tard) sur le code mosaïque, constitue un recueil de
législation purement sumérienne et très
antérieure, alors codifiée et remise en vigueur par le
nouveau souverain ¹). Et après
—————
¹) Cette certitude est absolue pour la raison qu'Hammourabi a un
précurseur dans son propos de restituer la tradition
législative : savoir Ouroukagina, roi de Lagash, lequel
mentionne, en rendant compte de ses réformes, des lois toutes
pareilles dans la forme à celles qu'énonce le code
d'Hammourabi (Cf. King : Op. cit.
p. 184; et sur l'impossibilité
d'admettre l'origine sémitique de ces lois suivant une
hypothèse qui interprétait à faux le mot
galâbu, voir Meyer : Sum. und Sem
1423 ANNEXE
— MONOTHÉISME
Hammourabi, deux mille ans
se passent encore jusqu'à
l'envahissement de la région entière par ces
Chaldéens venus du Sud, et purement sémitiques selon
toute vraisemblance, auxquels appartient la dynastie de Nabopolassar et
de Nabucodonosor et dont les monuments et inscriptions fournissent
matière aux études du professeur Delitzsch. On comprend
quelle difficulté il y a, dans ces circonstances, à
percer jusqu'au véritable noyau de la grande civilisation et
culture créatrice, exploitée pendant trois ou quatre
mille ans par les Syriens et les Sémites qui se nourrirent de
ses restes. Cette magnificence tout extérieure, ce colossal, ce
massif, qui sont ici leur signalement documentaire, ne se peuvent
ajuster au caractère d'un peuple sévère, rigoureux
observateur de la nature, qui atteste son instinct d'ordre et de
configuration partout où s'empreint la trace de son anonyme
existence. Et comme il est prouvé que ni Sémites ni
Syriens ne possèdent cette sorte de mentalité d'où
procèdent la métaphysique, et la mythologie, et la
science, nous devons tenir pour assuré que ce qu'on nous
présente aujourd'hui sous le nom de « religion
babylonienne » est un produit de
dégénérescence, un tissu de malentendus, quelque
chose comme la réminiscence de grandes et saintes pensées
évoquées dans un rêve fébrile par un cerveau
tout à fait médiocre, ou, comme dit Renan, «
macérées pendant des siècles dans des
mémoires sans précision et des imaginations comprimantes.
»
—————
p. 24, nº 3).
— Il est à peine besoin de rappeler que le code
d'Hammourabi (en 282 articles) est gravé sur un bloc de diorite
noire, haut de 2 m. 25 cm., que possède aujourd'hui le Louvre.
Cette stèle a été retrouvée en 1901
à Suse par M. de Morgan. Brisée en trois morceaux, mais
assez aisément reconstituée, elle porte au recto seize
colonnes et au verso vingt-huit colonnes d'une inscription en
caractères cunéiformes que le P. Scheil a
déchiffrés, traduits et enfin publiés chez
l'éd. Leroux, à Paris, dans les Mémoires de la
Délégation de Perse. La partie supérieure de la
stèle est occupée au recto par le bas-relief auquel on
fait allusion ci-dessus; sur la même face, cinq colonnes ont
été effacées par le roi élamite qui fit
transporter à Suse ce monument épigraphique et qui y
inscrivit son propre panégyrique.
1424 ANNEXE
— MONOTHÉISME
Se frayer la voie à
travers ces fantômes pour rejoindre
dans le lointain des âges les vivantes et bienfaisantes
réalités — c'est le plus pressant — et ensuite
élucider définitivement la question des processus
historiques, des mélanges de race, etc., voilà un but
bien digne du dévouement de nos plus énergiques «
fouilleurs » dans la vallée de l'Euphrate. But purement
scientifique et purement culturel : on aura d'autant plus de chances de
l'atteindre que l'on s'encombrera moins d'opinions
préconçues.
Il se peut bien que l'enquête
chaldéenne ait pour effet de
modifier profondément notre façon d'entendre l'Ancien
Testament et qu'elle prépare ainsi un événement
culturel vraiment libérateur; mais cela, c'est une autre
affaire. J'y reviendrai. Je note pour l'instant que les gens dont
l'horizon est borné par des intérêts d'orthodoxie
biblique sont justement ceux qui prévoient le moins cette
occurrence, et le professeur Delitzsch n'en trahit pas le pressentiment
par un seul mot. Mais d'ailleurs, s'agissant du sens que revêt
l'Ancien Testament pour le judaïsme et le christianisme
orthodoxes, je répète une fois de plus que les
éléments mythiques qui y interviennent n'y sont
conçus jamais que dans une acception historique et
éthique; or Kant nous a depuis longtemps enseigné quelle
attitude convenait par rapport à l'histoire et à
l'éthique contenues dans l'Ancien Testament : leur valeur ne
consiste pas « dans ce qu'on en tire au moyen
d'exégèses philologiques, qui ne sont souvent que des
conjectures mort-nées, mais dans ce que l'on y met grâce
à une mentalité de sorte morale, c'est-à-dire
selon l'esprit de Dieu » ¹).
J'en ai fini avec la première remarque de
Delitzsch. Si ma glose
a pris des proportions un peu étendues, on verra par la suite
que certaines précisions n'étaient pas inutiles.
—————
¹) Streit der Fakultäten,
I. Appendice sur les questions
d'histoire biblique.
1425 ANNEXE
— MONOTHÉISME
Mais, avant de venir au point
essentiel, deux observations
préliminaires s'imposent encore.
Dès la seconde page de son opuscule,
Delitzsch émet
derechef une affirmation que l'on souhaiterait vivement pouvoir imputer
à l'étourderie de son imprimeur. Mais il faut se rendre
à l'évidence. L'honnête typographe a
fidèlement reproduit le propos du savant et voici, noir sur
blanc, ce que le savant déclare : « À notre
époque,
précisément, se marque le besoin d'une conception du
monde satisfaisant tout ensemble le cœur et la raison, et ce besoin
conduit toujours et toujours de nouveau les esprits à la Bible,
en première ligne à l'Ancien Testament. » N'est-ce
pas stupéfiant ? J'ignore à quelle époque ne se
marque PAS le besoin d'une conception du monde
satisfaisant le cœur et
la raison, mais je sais que, de ma vie entière, je n'ai
rencontré un homme « conduit » par ce besoin
à l'Ancien Testament; le Juif même, quand par hasard il
l'éprouve, se détourne de sa Thora, tel Spinoza, tel
Mendelssohn. Peut-être un jour viendra-t-il où nous serons
en état d'établir une certaine harmonie entre la
conception germanique du monde et la dite Thora : mais cela n'est
encore jamais advenu. Les idées de nos maîtres spirituels
ne nous offrent-elles pas l'image agrandie des intuitions que le peuple
cherche à exprimer ? Eh bien, que l'on me nomme un seul de ces
maîtres, authentiques interprètes de l'âme
indo-européenne, qui dans son effort de concevoir le monde ait
recouru à l'Ancien Testament ! Dès le début de ce
XIIme siècle où nous nous
éveillons à la
pensée, j'entends Abélard — un prêtre — soutenir
que le Timée de Platon
est supérieur à la
Genèse de Moïse et que les Hellènes nous guident
mieux que les Israélites sur la voie de la vie
éternelle ¹). Et le même instinct ira s'accusant tout
le
long de notre histoire jusqu'au jour où notre plus grand
penseur, exposant sans ménagement l'irréductible conflit
des conceptions antagonistes, proclamera : choisissez entre
—————
¹) Adolf Hausrath : Peter
Abälard (1893) p. 52.
1426 ANNEXE
— MONOTHÉISME
Iahveh et la Nature, car il
n'y a pas de place pour tous les deux ¹).
Et depuis Kant jusqu'à l'heure où j'écris, quel
Germain capable de réflexion — à quelque tendance qu'il
appartienne — n'infirme par son exemple le témoignage de
Delitzsch ? Schleiermacher
même, un croyant s'il en fut,
enseigne que « les écrits du Nouveau Testament suffisent
comme norme pour la doctrine chrétienne » et conteste
l'inspiration divine de l'Ancien Testament ²). Avec le Christ, ah
!
certes, beaucoup de nos penseurs — je ne dis pas tous, il s'en faut —
ont cherché et trouvé l'accord; mais Jésus est en
dehors de l'histoire autant que cela se peut humainement faire : preuve
en soit que les philosophes qui, avec Hartmann, le considèrent
comme une nécessité purement historique, se gardent de le
prétendre expliquer par le milieu immédiat ou par
l'Ancien Testament.
Le professeur Delitzsch a donc cédé
tout simplement aux
suggestions d'une sémitomanie qui, dans ce cas particulier,
atteint au monstrueux. Mais il nous réserve mieux encore.
Après nous avoir informés que nos
contemporains en
quête d'une conception du monde s'orientent tous vers l'Ancien
Testament, il nous entretient du nombre « presque incalculable
» de savants chrétiens qui s'évertuent
à « explorer en tous sens » ce recueil
d'écrits juifs; leurs enquêtes n'intéressent pour
l'instant qu'un public restreint, mais le jour viendra où
« la somme des nouvelles connaissances acquises débordera
sur la vie » et alors — ici prêtons l'oreille avec autant
d'attention que si les trompettes de Jéricho, surgies du
sépulcre, se mettaient à sonner le hosanna — alors
« la vie des hommes et des peuples sera stimulée plus
profondément et incitée à de plus
considérables progrès que par
—————
¹) Voir ch. IX, dans la section intitulée : «
Conception du
monde et Religion », la fin de la rubrique qui traite du «
Problème métaphysique ».
²) Der
christliche Glaube §§ 131 et 132.
1427 ANNEXE
— MONOTHÉISME
toutes les découvertes
modernes des sciences naturelles
ensemble. » Sur quoi Delitzsch renforce d'une assurance cette
déclaration : « Voilà, dit-il, qui est dès
maintenant certain »; et l'on en doit sans doute inférer
que ce sera encore plus beau qu'il ne dit ! — Quand le lecteur aura
repris ses sens, il se félicitera comme moi de ce que Delitzsch
soit un professeur éminent, pourvu d'une chaire universitaire;
car un simple mortel qui tiendrait le même langage risquerait
fort d'être soumis à un examen médical. Quoi !
toute l'armature de notre vie et de notre savoir, tout cela qui a nom
civilisation, ne procède-t-il pas des conquêtes
effectuées par les sciences naturelles durant les quatre
derniers siècles ? Réfléchissons : la
possibilité d'explorer et de peupler notre planète, d'en
embrasser l'unité sous ce concept du « tout terrestre
» peu à peu acquis à la géographie, et de
faire de cette figure une réalité; la faculté de
plonger nos regards dans le royaume longtemps impressenti de la vie
organique, dans l'ambiance multiforme que notre aveuglement ne
soupçonnait pas, dans le monde des infiniment petits non
perceptibles à nos yeux; la révélation des races
immémorialement disparues, l'exhumation des vestiges de leur
existence enfouis dans les entrailles du globe, et ainsi la
confrontation du présent avec le passé le plus lointain;
la graduelle découverte du plan structural des êtres
vivants et des formes inanimées, la connaissance du cosmos et la
preuve de son homogénéité matérielle;
l'astronomie, de Copernic à Kirchhoff; la physique, de
Galilée à Hertz; la chimie, de Boyle à van't Hoff;
la médecine, de Paracelse à Lister et Pasteur.... et puis
encore, outre la science pure, la science appliquée :
l'électricité victorieuse de l'espace, et par laquelle
nos sens deviennent comparables à des antennes qui enserreraient
toute la terre (et qui bientôt peut-être, puisque
l'éther remplit l'espace, s'étendront jusqu'aux autres
astres); la vapeur, qui a transformé complètement les
conditions d'existence de la société et dont la force
utilisable est impliquée dans presque tout ce qui nous entoure;
les presses à imprimer,
1428 ANNEXE
— MONOTHÉISME
dont la mise en œuvre est due
aux progrès de la chimie, de la
physique et de la mécanique; la chirurgie, avec ses prodiges
qui furent réalisables grâce à la chimie encore,
à la physique et à l'anatomie; la médecine avec
son hygiène de la vie quotidienne, sa
sérumthérapie issue d'études physiologiques et de
l'observation microscopique pratiquée par les botanistes et les
zoologues.... mais il y en aurait ainsi de quoi remplir vingt pages !
Songeons, d'autre part, à l'incommensurable influence qu'ont
exercée sur la culture proprement dite ces découvertes
accomplies dans le champ de la civilisation et ces transformations
profondes qui en ont résulté dans notre vie : influence
sur les rapports d'homme à homme, sur la législation et
sur les notions historiques; sur la possibilité d'une
enquête scientifique (philologique et archéologique aussi)
scrutant le passé de notre race; sur la pensée, le
goût, les aspirations, la modalité même de chaque
jour que nous vivons depuis notre lever jusqu'à notre coucher;
avant tout, sur les bases et les traits capitaux de n'importe quelle
conception du monde, car c'est un fait — et les Églises
s'efforceraient
en vain de nous le dissimuler — que notre philosophie germanique tout
entière a pour fondement les sciences de la nature, c'est un
fait qu'à la conception totalement nouvelle du cosmos ne se
peuvent ajuster que des conceptions métaphysiques et religieuses
elles aussi totalement nouvelles ¹). Or voici venir un
théologien
et assyriologue studieux, qui d'un grand sang-froid nous déclare
: tout cela — toute cette production spécifiquement germanique
qui différencie absolument notre civilisation et notre culture
de toutes les autres, passées ou contemporaines, et qu'on peut
appeler en bloc : la science naturelle — tout cela ne mérite
aucune considération. « Toutes les découvertes
modernes des sciences naturelles ensemble » — on lit bien :
« toutes ensemble » — sont de moindre
conséquence que les
travaux d'une douzaine d'exégètes passant leur vie
—————
¹) Voir tout le ch. IX du
présent ouvrage.
1429 ANNEXE
— MONOTHÉISME
à ressasser, dans la
poussière des bibliothèques,
les écrits où dort une sagesse enfermée là
depuis des milliers d'années par des hommes qui ne savaient ni
ne pouvaient savoir quantité de choses connues aujourd'hui du
premier gamin venu — par exemple que la terre tourne autour du soleil —
et qui, adonnés aux plus grossières superstitions,
confinés entre les limites d'un horizon étroitement
borné dans le temps comme dans l'espace, hasardèrent des
explications du monde auxquelles s'attache tout au plus un
intérêt historique ! Les conquêtes des sciences
naturelles « stimulent moins profondément la vie des
peuples » que les théories qu'échafaudent ces
vénérables théologiens et orientalistes (et qu'ils
démolissent le lendemain) touchant la source «
élohiste » et la source « iahviste » de
l'Hexateuque, dont se distingue ou ne se distingue pas la source
« jéhoviste », touchant le « Code sacerdotal
», le « Dernier Rédacteur » et le reste !
Enfin les sciences naturelles — toutes ensemble — ne nous fraient pas
la voie à « de nouvelles connaissances » autant que
le déchiffrage des tablettes d'argile où d'orgueilleux
monarques sémitiques d'il y a quelques millénaires firent
graver l'éloge mensonger de leurs prétendus exploits !
Oui, vraiment, nous attendions, nous Germains, l'effigie d'Hammourabi
ou le récit du déluge de Sardanapale pour nous sentir
« incités à de plus considérables
progrès » !
Nos naturalistes n'ont pas cru devoir relever ces
énormités, tenant avec raison qu'ils avaient mieux
à faire. Nous aurions volontiers imité leur silence, et
passé outre avec un sourire, s'il ne nous avait paru
désirable que le lecteur, au moment d'aborder l'examen d'un
objet scientifique particulier, pût apprécier la
capacité de jugement du spécialiste Delitzsch dans une
question toute générale. Il sait maintenant que ce savant
n'est point indemne de la maladie signalée par Kant comme la
plus dangereuse de celles qui menacent les érudits, et ce
diagnostic lui sera utile pour estimer à sa juste valeur la
thèse du monothéisme originel des Sémites,
soutenue dans Babel und Bibel.
Nous allons
1430 ANNEXE
— MONOTHÉISME
revenir à cet opuscule,
pour ne le plus quitter. J'ajoute
seulement que j'ai saisi avec plaisir l'occasion d'illustrer d'un
exemple frappant cette désastreuse influence qu'exerce sur
beaucoup d'entre nous — sur nous tous, à proprement parler —
l'incorporation à notre religion d'éléments
hétérogènes : histoire juive, chimères
sémitiques. Il FAUT que nous nous
émancipions de ce joug,
je le répète une fois de plus et j'y insisterai encore
dans la suite.
On permettra que j'omette maints détails qui
ont exposé
Delitzsch à la critique de ses collègues les plus
compétents. Nous prétendons, certes, encore que
profanes, n'être pas traités en enfants, et nous n'aimons
pas qu'on nous
présente comme faits acquis des hypothèses fantaisistes
ou des contes bleus. J'inclinerais toutefois à défendre
le professeur berlinois contre certains reproches qui fleurent un
léger parfum de pédantisme. Delitzsch prononça son
discours au profit des fouilles, et c'est à bon droit qu'il
s'efforça de le faire impressionnant. Dans les choses
accessoires, peut-être sied-il que nous reconnaissions une petite
part de vérité à la maxime : la fin justifie les
moyens. Delitzsch, par malheur, s'en est inspiré outre mesure,
ainsi qu'on va voir en considérant l'objet essentiel de Babel
und Bibel, qui se résume dans l'affirmation que les
Sémites furent de tout temps monothéistes et dans la
tentative de démontrer ce fait — tentative qui, à vrai
dire, n'en est pas une, car son auteur supplée aux preuves
absentes par des propositions apodictiques formulées ex cathedra.
La thèse de Delitzsch comporte d'abord un
théorème
général, de vaste acception scientifique, et ensuite,
pour vérification du théorème in concreto, un
exemple documentaire emprunté à l'histoire.
Négligeant pour l'instant les points secondaires, non inclus
dans la thèse centrale, tenons-nous en à celle-ci. Voici
le théorème : tous les Sémites sont
monothéistes dès l'origine, car du mot qui chez eux
signifie Dieu se déduit immédiatement la foi au Dieu un
et unique. Voici l'exemple : par les textes cunéiformes du temps
1431 ANNEXE
— MONOTHÉISME
d'Hammourabi (quelque 2500 ans
avant le Christ) on peut établir
qu'effectivement les Sémites venus de l'Ouest qui envahirent
alors la Mésopotamie étaient monothéistes, et
même que leur Dieu s'appelait Iahveh.
Pour prévenir tout malentendu, je ferai
remarquer ici que
Delitzsch ne formule pas dès l'abord son théorème
en des termes aussi généraux; il ne dit pas « tous
les Sémites », il ne parle que des « tribus de
Cananéens sémitiques », qui auraient «
frappé » pour leur usage («
frappé », dans le
sens où l'on frappe une monnaie) le mot désignant Dieu.
Mais plus tard il généralise, et il nous parle d'un
« mot paléosémitique », lequel en effet (dans
la forme radicale la plus simple : il,
chez les Babyloniens : ilu,
chez
les Hébreux : el, chez
les Arabes : îl)
apparaît commun
à toutes les branches de cette famille linguistique et partout
signifie « Dieu »; ce mot n'a pas du tout
été
« frappé » spécialement par les
Cananéens — il y a là une contre-vérité qui
a dû échapper à l'orateur dans la chaleur de
l'improvisation, et qu'un hasard malheureux a sans doute
empêché l'écrivain de rectifier sur les
épreuves de sa brochure — d'où il suit que l'argument
tiré par Delitzsch du mot el
= Dieu vaut pour tous les
Sémites ou ne vaut pour aucun. On peut juger assez mesquin le
procédé qui consiste à ne nous entretenir d'abord
que de Cananéens, crainte de nous effrayer, et à nous
présenter le chameau quand nous avons
avalé le moucheron,
dans l'espoir que le petit falsum
fera passer le grand. Mais il demeure
indifférent pour la démonstration du
théorème que tous les Sémites ou seulement
quelques-uns aient employé le mot; et cela est également
sans conséquence pour la démonstration du contraire.
Commençons par le théorème;
l'exemple viendra
ensuite. Le théorème implique lui-même un double
argument : d'abord d'ordre philologique, puis d'ordre philosophique. Il
s'agit de savoir en premier lieu ce que signifiait originairement le
mot employé par les Sémites pour « Dieu »; sa
signification étant établie, il faut montrer en second
lieu par
1432 ANNEXE
— MONOTHÉISME
quelle nécessité
logique s'en déduit
rigoureusement une religion monothéiste chez les hommes qui
désignaient Dieu sous ce vocable. C'est la marche que suit
Delitzsch, et nous nous attacherons à ses pas.
La forme la plus ancienne du mot, qui a varié
naturellement d'un
idiome à l'autre, est il
ou ilu; il se prononce el en
hébreu. J'ai déjà noté qu'il était
commun à toutes les principales langues sémitiques et
qu'il exprimait dans toutes le concept de « divinité
». Ici une première question se pose : derrière ce
sens passé dans l'usage général, est-il possible
de découvrir un sens plus ancien du mot, ou une
dérivation étymologique qui le relierait à quelque
autre ordre d'idées ? Delitzsch répond laconiquement
: « Ce mot paléosémitique signifie LE BUT.
»
Pas une syllabe de plus. Le profane doit croire que c'est là un
fait acquis à la science et qui n'admet pas le moindre doute.
Quelle n'est pas sa surprise en apprenant que cette attribution du sens
« but » au mot el,
proposée en 1880 par un
philologue de talent, mais réputé pour ses bizarreries et
sujet aux emballements, n'a aucunement rallié les suffrages des
spécialistes, et qu'à cette heure les plus
éminents d'entre eux inclinent — ce n'est qu'une
probabilité — à dériver el d'un mot signifiant
« le fort », « le puissant » ! Son
étonnement
croîtra encore quand il aura constaté que le professeur
Friedrich Delitzsch lui-même — autorité universellement
reconnue en matière de grammaire et de lexicologie assyriennes —
n'a pas jugé digne de figurer dans son propre dictionnaire
(Assyrisches Handwörterbuch,
1896) l'hypothèse fantaisiste
émise seize ans auparavant avec un si
éclatant insuccès ! Elle semble ne lui être revenue
en mémoire que ce fameux soir du 13 janvier 1902 où,
volant à la rescousse du
sémitisme menacé dans sa
prépondérance religieuse, et faisant flèche de
tout bois, il annonça soudain : « Ce mot
paléosémitique signifie le but » ¹) ! Il n'en
dit
pas davantage alors, mais, quand il
—————
¹) Dans son dictionnaire, Delitzsch ne propose aucune
étymologie
1433 ANNEXE
— MONOTHÉISME
publia en brochure sa
conférence, il inséra sous le texte
de ce passage une note pour nous informer que « l'explication du
mot El, « Dieu »,
par le sens « But », fut
proposée pour la première fois par le théologien
et orientaliste de Gœttingue, Paul de Lagarde
», laissant ainsi
au dit Lagarde l'onus probandi.
Or, si l'on prend la peine d'y aller
voir (c'est une recherche que ne nous facilite pas Delitzsch, lequel
omet d'indiquer sa source exactement), on s'assure que l'admirable
Lagarde, si fertile en combinaisons de toute sorte et
particulièrement de sorte aventureuse, s'est gardé dans
ce cas de rien affirmer : il avance une conjecture, « rien
qu'une conjecture », et, loin de déclarer fausse
l'interprétation du mot el
par dérivation d'une racine
signifiant « le fort », il note simplement qu'elle ne lui
paraît « pas nécessaire » ¹). Nul doute,
d'ailleurs, pour qui a lu Lagarde et goûte comme moi ses
écrits, que ce savant n'eût désavoué
l'emploi sensationnel fait par Delitzsch de son hypothèse en
faveur d'une cause qu'il ne cesse de combattre : soulignant par exemple
l'infériorité des instincts religieux sémitiques
et leur action nuisible sur la religion chrétienne,
préconisant même l'exclusion pure et simple de l'Ancien
Testament « sous l'influence duquel l'Évangile a
été écrasé dans la mesure du possible
» ²). Si j'ajoute que son étymologie du mot el date
de
l'année même où, vieillard, il mit à sa
belle édition des Opere
italiane de Giordano Bruno une
préface pleine de triviales remarques et d'attaques
injustifiées, on accordera que ce noble esprit dut payer comme
—————
du mot ilu, estimant à bon droit,
comme beaucoup de
spécialistes actuels, que cette chasse aux racines et aux sens
primitifs n'est la plupart du temps qu'une vaine amusette, et que l'on
ne gagne rien à jongler avec des conjectures qui ne seront
jamais susceptibles de vérification.
¹) Dans un article publié en 1888 sous
ce titre : Uebersicht
über die im Aramäischen, Arabischen und Hebräischen
übliche Bildung der Nomina, article qui renvoie
lui-même
à Symmicta, 1880 (II
p. 101-103), où Lagarde
suggère pour la première fois son explication.
²) Deutsche
Schriften, 2e éd. p. 57.
1434 ANNEXE
— MONOTHÉISME
tant d'autres, et
précisément alors, l'inexorable tribut
de l'âge. Aussi Jensen n'hésite-t-il pas à
qualifier de « mort-née, » l'étymologie que
Delitzsch a ressuscitée sans en oser assumer la trop
embarrassante paternité, et il montre qu'au surplus,
fût-elle viable, le mot auquel se réfère Lagarde
n'aurait pas le sens de « but » qu'il lui attache ! La
cause, je pense, est entendue.
Ainsi s'effondre l'argument philologique sur lequel
Delitzsch a
échafaudé son théorème; reste l'argument
philosophique, qu'il nous importe de scruter pour le cas où
Delitzsch, arguant de l'incertitude des inductions philologiques,
maintiendrait contre l'opinion des sémitisants les plus
compétents, et beaucoup plus affirmativement que Lagarde
lui-même, cette équation : el = but. À supposer
donc que
le mot sémitique désignant « Dieu » tire
réellement son origine d'un autre mot signifiant «
but », ou susceptible de revêtir cette acception, suit-il
de
là, et en quelle mesure, que nous devions conclure au
monothéisme originel des Sémites ?
Delitzsch paraît se plaire à
procéder par
abréviations. Car de même qu'il avait posé en fait
:
« Le mot El signifie le but », sans ajouter une
syllabe, il
formule une seconde proposition non moins apodictique en disant :
« Ce but, naturellement, ce ne peut être qu'un seul
but » — rien de plus, et le tour est joué, et le
monothéisme est là. Par les remarques des critiques de
Babel und Bibel on voit
qu'à ce passage plus d'un a
pressé convulsivement sa tête entre ses mains. Et, en
effet, si les hommes se comprennent entre eux dans une certaine mesure,
c'est grâce à la possession commune de quelques principes
logiques qui ne sont pas affaire d'opinion, qui traduisent une loi de
l'esprit humain. Quand, par exemple, j'entends soutenir que deux fois
deux font cinq, je présume que l'auteur de cette
découverte a subi quelque lésion cérébrale.
Mais est-il plus raisonnable de prétendre que «
naturellement » l'homme n'a qu'un seul but ? Cet homme-là
serait un monomaniaque mûr pour le cabanon !
1435 ANNEXE
— MONOTHÉISME
Conçoit-on un homme
d'État qui ne se proposerait qu'un seul but
? Il aurait trouvé le sûr moyen de n'atteindre ni ce
but-là ni aucun autre. Même le plus pur Sémite, ce
Bédouin dont l'esprit apparaît à Burckhardt presque
aussi vide que le désert d'Arabie, mais dont tous les ressorts
se tendent soudain — les sens, les muscles, le cœur — dans l'effort de
concentration vers un seul et unique but, même lui, s'il n'a
chaque fois qu'un but, change de but chaque jour : et c'est tour
à tour le pillage ou l'amour, la guerre ou la vengeance, que
sais-je ! comme autant d'accès de fièvre rompant la
monotonie de l'état léthargique habituel. Sans doute,
plus primitive est la vie, moins nombreux sont les buts qui sollicitent
l'homme, mais il y a toujours une multiplicité de buts
impliquée par les traits de nature communs à tous les
hommes, et cela est si évident que M. de LaPalisse renoncerait
à le démontrer. Delitzsch répondra-t-il qu'il a
mis l'accent non sur le mot « but », mais sur le mot
« ce », voulant dire que CE but — savoir,
cet
au-delà vers quoi s'élève le cœur humain — ne
peut naturellement être entendu que d'une manière ? Mais
alors il aurait commis une pétition de principe si criante qu'on
ne la passerait pas à un écolier, et doublée d'un
cercle vicieux qui figurerait avec honneur dans nos futurs
traités de logique comme typique exemple de l'«
hysteron-proteron ». Car d'abord il déduirait du mot
« but » (pris pour désigner Dieu) que les
Sémites ne crurent qu'à un Dieu; et ensuite, du fait
qu'à son avis ce divin ne peut naturellement être qu'un,
il inférerait l'unité du but ! On admettra difficilement
qu'il ait raisonné de la sorte.
Mais, en vérité, peu importe pour
nous. Car si maintenant
nous envisageons la seconde partie de la thèse — l'exemple
emprunté à l'histoire — nous serons forcés de lui
opposer une fin de non recevoir en découvrant les preuves
irréfutables des deux faits suivants : d'abord que le mot el —
quelle qu'ait pu être sa signification originaire — constitue,
dans tous les dialectes où il revêt le sens usuel « Dieu
»
1436 ANNEXE
— MONOTHÉISME
un pluriel ¹); ensuite,
que tous les Sémites et
demi-Sémites dont l'histoire nous entretient furent,
jusqu'à l'avènement de Mahomet, des polythéistes.
Si cette dernière affirmation comportait une réserve, ce
serait pour la raison que les Sémites les plus purs
demeurèrent parfois à un niveau si bas de
démonisme et de fétichisme qu'il paraît difficile
de leur imputer une foi en Dieu proprement dite, si j'en crois le
témoignage d'un professeur d'université qui a voué
sa vie à l'étude documentaire de ces questions. J'ai
déjà indiqué à plusieurs reprises ²)
combien cette race est pauvre en instincts religieux : voilà un
fait qu'il nous faut consentir à admettre nonobstant les
préjugés qui nous ont été inculqués.
Seul fait exception à cette règle le petit peuple des
Juifs, mais l'anthropologie, d'accord avec l'étude de l'Ancien
Testament, nous a dénoncé chez les Juifs la
prépondérance de l'élément syrien, à
quoi s'ajoute, il est vrai, un fort appoint de sang sémitique,
avec aussi quelque infusion de sang indo-germanique ³). Appeler
sommairement un peuple ainsi composé : « peuple
sémitique », assimiler purement et simplement les Juifs
aux autres Sémites, c'est le comble de l'irréflexion; ce
peuple ne ressemble qu'à lui-même; ce qu'il
présente d'assurément admirable en son
développement religieux, ce qui nous y apparaît unique
dans l'histoire du monde est son bien propre et lui appartient à
l'exclusion de n'importe quels Sémites.
Pour nous administrer sa preuve in concreto, Delitzsch divise la
seconde partie de sa thèse, comme la première, en deux
propositions : il établit d'abord que ces Sémites venus
—————
¹) Notons tout de suite à ce sujet que Delitzsch
lui-même
donne dans son dictionnaire assyrien une série de passages
où ilu forme un
pluriel; Gesenius fait de même, dans son
vocabulaire hébraïque, pour il qui signifie tantôt
« les héros », tantôt « les dieux » :
ainsi la plus haute divinité est dite, Daniel XI, 36, el
elîm ou « Dieu des dieux ».
²) Par exemple ch. III, sous la rubrique : « Religion ».
³) Voir ch. V mon exposé de cet objet,
et notamment à la
fin de la rubrique : «
Évaluations comparatives ».
1437 ANNEXE
— MONOTHÉISME
de l'Ouest, qui envahirent la
Babylonie 2500 ans avant le Christ,
possédaient des noms propres composés avec le mot el (=
Dieu), noms qui à l'analyse donnent des sens comme ceux-ci
: « Dieu avec moi », « Dieu a donné »,
etc., et qui nous sont présentés comme une sûre
garantie de monothéisme; il s'efforce ensuite de
démontrer par la lecture des inscriptions que ce dieu un
s'appelait Iahveh.
Touchant le premier argument, on se demande de
nouveau quelle
idée se fait cet érudit du bon sens d'un profane. Il est
impossible que ses lecteurs allemands ne pensent pas
immédiatement aux noms Oswald, ou Oskar, sans parler d'Oswin,
d'Osbert, etc., qui sont plus rares, noms composés avec
l'anglo-saxon ós =
Dieu, et signifiant quelque chose comme
Force-de-Dieu, Ami-de-Dieu, Gloire-de-Dieu, Champion-de-Dieu, etc.
¹);
car ce vocable très anciennement usité pour « Dieu
» n'ayant pas survécu au christianisme, on peut
présumer que les noms composés avec ós sont tous
d'origine antérieure. Et lorsque je recourus à un
germaniste compétent, il confirma cette présomption, et
il m'apprit que les noms composés avec ós (ou áss et
ans dans les formes
respectivement nordique et allemande du même
mot) furent en grande faveur dès les âges les plus
reculés qu'atteigne notre enquête. Ainsi, par exemple,
A(n)sugisalas,
Caution-de-Dieu, nom fourni par l'inscription en
caractères runiques gravée sur la hampe de lance de
Kragehul en Danemark ²); ou Ansiulf
(gothique), Anshelm (ancien
haut-allemand), Asmundr
(vieil-islandais), tous fréquents dans
les temps préchrétiens. Plus frappant encore, pour nous
ignorants, est
—————
¹) Le sens exact de la syllabe wald
(ou kar, etc.) ne se laisse
pas
toujours déterminer avec sûreté; ce qui est
certain,
c'est qu'elle n'était pas un suffixe, mais un mot
indépendant qui entrait en composition comme second
élément de noms propres. Wald
(généralement : « forêt ») donne en
français la finale aud
(Reinwald : Raynaud; Grimwald : Grimaud;
Gerwald : Giraud, etc.) Cf.
Albert Dauzat : La philosophie du
langage (1912) p. 104.
²) Cf. Noreen : Altnordische
Grammatik (1892) p. 260.
1438 ANNEXE
— MONOTHÉISME
le fait que l'honnête
« Gottfried », si
répandu dans l'Allemagne actuelle, date également des
temps préchrétiens, témoin sa forme nordique, Gudhrödhr, ou, plus antique, Gudhfrödhr ¹). Mais que
sont
ces exemples auprès de ceux que nous offre la Grèce
(où la barbarie judéo-chrétienne n'a pas tout
effacé) ! Est-ce qu'un poète appelé
Théocrite,
Élude-Dieu, ne vécut pas quelques
siècles avant le Christ ? Et le successeur d'Aristote ne
porta-t-il pas ce surnom : Théophraste,
hommage au parleur
« inspiré de Dieu » ? Et un célèbre
historien, contemporain d'Alexandre, ne signa-t-il pas ses ouvrages
Théopompe, ce qui veut
dire Envoyé-de-Dieu ? Je cite au
hasard les premiers mots qui me viennent à l'esprit : un savant
n'en finirait pas. Dans l'Inde des anciens Aryens, nous trouvons des
formations toutes pareilles à celle que cite Delitzsch pour ses
Cananéens : Devadatta
(Dieu-a-donné) est très
répandu, Devâpi
(Ami-de-Dieu) et Devavâta
(Agréable-à-Dieu) figurent déjà comme noms
propres dans le Rigvéda; et toutes les époques
amènent leur contingent de composés analogues à
nos Dieudonné, à nos Théophile; à nos
Théodore, etc. Or prenons-y garde : il n'est pas un de ces noms
germains, grecs ou hindous, qui, si fort qu'on le presse et qu'on le
torde, autorise l'attribution de la pluralité au mot qui
signifie « Dieu » : c'est toujours «
Dieu » au singulier, qu'on est obligé de lire, et non pas
« les dieux », à moins que le mot soit réduit
à sa racine et que dès lors la question ne se pose pas,
tout comme dans le cas des noms cananéens et babyloniens
invoqués par Delitzsch ²). Cette première
observation
nous donne à réfléchir, car les Indo-Aryens, les
Grecs, les anciens Germains n'étaient pas mono-
—————
¹) Zeuss : Die Deutschen und
Nachbarstämme (1837) p. 534 et
sq.
nous entretient d'un chef d'armée «, Gottfried »,
qui ne
fut baptisé que tardivement.
²) Il est vrai que quelques lexicologues, dans leurs
interprétations de certains noms sanscrits, tel Devavâta,
traduisent: « les Dieux »; mais ce pluriel n'est pas
nécessairement impliqué dans la forme deva; en beaucoup
d'autres cas il est exclu.
1439 ANNEXE
— MONOTHÉISME
théistes — du moins pas
au sens qu'entend Delitzsch. Consultons,
d'autre part, le premier sémitisant venu, il nous certifiera que
les noms de ce genre, composé avec el, interviennent
fréquemment dans les diverses langues sémitiques et
qu'ils ne sont point du tout particulièrement
caractéristiques des Cananéens de Delitzsch. Dans toute
l'Arabie d'avant Mahomet — dans celle donc où régnait
sans conteste le polythéisme, aggravé du démonisme
— un des noms les plus répandus était Abd-îl
(Abd-al et Abd-allah en sont des formes
également
immémoriales), nom signifiant Serviteur-de-Dieu, comme
l'allemand
Gottschalk et comme le Dévadâsa des
Indo-Aryens; Auf-îl,
Favorisé-de-Dieu, jouissait d'un crédit à peine
moindre, ainsi que Schakr-îl,
Louange-de-Dieu, et bien d'autres
encore, tous composés du même mot el, en arabe il, en
babylonien ilu, dont
Delitzsch fait état. Si donc l'argument de
Delitzsch valait quelque chose, nous en devrions inférer que,
premièrement, tous les Sémites et, secondement, tous les
Indo-Germains sans exception furent de tout temps monothéistes.
Ce savant s'est mis dans une situation inextricable pour avoir
péché, comme disait l'ancienne logique, par
hétérozétèse
: il croit avoir prouvé
autre chose que ce qu'il a prouvé en réalité; et
la chose qu'il a prouvée ou plutôt qu'il aurait
prouvée — si ses prémisses avaient été
justes — au moyen d'inductions fondées sur des noms propres,
cette chose est manifestement et matériellement fausse. En
d'autres termes, le premier argument historique de Delitzsch
s'écroule comme s'étaient écroulés son
premier, puis son deuxième argument théorique : ne
laissant que le souvenir d'une aberration probablement sans exemple
dans les annales de la science, tant par la méconnaissance
incroyable des lois logiques les plus élémentaires que
par le stupéfiant dédain des faits les plus notoires et
les plus sûrs.
Mais nous voici arrivés au finale à
effet qui couronne
brillamment l'ouvrage, à la grande découverte qui
eût sans nul doute fait époque si elle avait
été réelle. Par malheur
1440 ANNEXE
— MONOTHÉISME
elle n'était qu'une
fiction de plus, destituée elle aussi
de toute espèce de vérité.
Ce n'était pas assez que les
conquérants de Babylone
crussent à un Dieu unique — comme l'avaient établi une
série de preuves toutes également controuvées —
non, ces clients de Delitzsch nous réservaient encore la
surprise d'adorer leur Dieu unique sous le nom de IAHVEH
! Ici
recommence le petit jeu des noms propres, lesquels cette fois doivent
contenir, outre le mot « Dieu », le mot « Iahveh
», et dans une liaison telle que nous soyons
obligés de lire : « Iahveh est Dieu ». Et pas plus
qu'auparavant Delitzsch ne nous laisse soupçonner qu'il s'agit
uniquement d'une hypothèse possible — ou, pour ne rien
exagérer, concevable — mais il déclare simplement : ces
noms signifient « Iahveh est Dieu », et il poursuit
aussitôt en ces termes : « Ainsi Iahveh, celui qui est,
celui qui demeure, un immémorial patrimoine, etc. » Ce
savant nous conduit, nous ignorants, comme on conduit le bétail
à l'abattoir, les yeux bandés. Nous voudrions bien tout
de même y voir clair : informons-nous donc si les deux noms sur
quoi s'appuie Delitzsch, Ia-ah-veh-ilu
et Ia-hu-um-ilu, sont
correctement transcrits des textes cunéiformes; et
tâchons, dans ce cas, de nous instruire de leur sens.
Les documents choisis par Delitzsch sont deux
tablettes d'argile du
British Museum; à l'instant de les commenter, il
s'écrie : « Qu'y a-t-il à voir, dira-t-on, dans ces
débris? De l'argile cassable et cassée, avec des signes
incisés d'une lecture difficile ! » Je pense donc qu'on
fera bien d'opérer d'autant plus prudemment avec ces
débris et leurs signes difficiles à lire, crainte qu'en
déchiffrant le texte incisé sur l'argile cassable on n'en
tire une version forcée qui, elle aussi, tomberait en
poussière au moindre choc. Pour se faire une idée du
problème souvent insoluble que pose à l'épigraphe
chaque mot babylonien, le lecteur pourra consulter, par exemple,
l'écrit de König cité plus haut en note ¹) et
relatif
—————
¹) Particulièrement ses pages 38-45.
1441 ANNEXE
— MONOTHÉISME
au cas particulier qui nous
occupe; il trouvera naturellement les
indications d'ordre général chez de nombreux auteurs
¹).
Par l'heureuse fortune d'une vieille amitié, j'ai eu, quant
à moi, l'assistance d'un assyriologue éminent qui m'a
déduit, pièces en mains, les motifs pour lesquels il
qualifiait de « folle chimère » la prétention
de lire Ia-ah-veh-ilu sur la
tablette du British Museum. Deux
circonstances, en effet, rendent absolument impossible
l'interprétation d'un mot écrit en caractères
cunéiformes, du moment qu'il ne s'insère pas dans un
texte développé et que sa nature ne se précise pas
graduellement par sa répétition fréquente dans des
rapports de construction variée : il y a la difficulté de
déchiffrer avec toute certitude les caractères fort
pareils entre eux (ces paquets de clous horizontaux, verticaux ou
tordus en crochets) et dont les uns sont encore de véritables
idéogrammes, tandis que le plus grand nombre expriment des
syllabes, soit simples, soit composées; il y a ensuite et
surtout la difficulté provenant de la « polyphonie »
de ces signes, qui oblige, après qu'on les a
déchiffrés, à choisir entre leurs possibles
valeurs phonétiques, puisque chacun est
généralement susceptible d'exprimer plusieurs sons
différents. Dans les textes développés et
cohérents, l'assyriologue expérimenté se peut du
moins fonder sur certaines règles et sur des
probabilités; mais s'agissant de noms propres, surtout
isolés, ces points d'appui lui font presque entièrement
défaut.
Chez Delitzsch, il est vrai, les caractères
cunéiformes
paraissent d'une clarté merveilleuse, mais c'est Delitzsch qui
la leur prête; ils sont en réalité si peu
clairs que le savant doit passer des heures, la loupe à la main,
penché sur un seul mot, avant de se hasarder à quelque
tentative d'explication, qui souvent demeure conjecturale. Il est si
malaisé de tomber juste que le premier groupe de signes de la
pre-
—————
¹) Ainsi dans le chapitre sur « les écritures du
monde
oriental » qui clôt le manuel de Maspero intitulé : Histoire
ancienne de l'Orient, et accessible à tout le monde.
1442 ANNEXE
— MONOTHÉISME
mière ligne
citée dans la publication de Delitzsch (le Ia
du prétendu mot Ia-ah-veh)
est déjà rendu
inexactement, comme l'établit König par comparaison avec la
publication originale; mais cette publication même — Cuneiform
texts from Babylonian tablets — ne restitue pas
fidèlement le
texte documentaire, car le directeur du département babylonien
du British Museum a informé König que le second groupe de
cunéiformes de la dite première ligne (celui où
Delitzsch prétend lire le ah
de Ia-ah-veh) se
présente
sur l'argile tout autrement qu'il n'est figuré dans le livre
¹)
: à telles enseignes que l'on se demande s'il n'y faudrait pas
voir une variation simplifiée d'un troisième groupe !
Retenons donc que ce second groupe constitue encore une énigme
pour les spécialistes, et que l'on bâtit ici sur un
terrain singulièrement mouvant. Mais je viens de le dire : une
fois un caractère déchiffré, sa « polyphonie
» exige que nous choisissions entre les différentes
valeurs phonétiques qu'il est susceptible de revêtir et
c'est là, comme le souligne Maspero, « une des grandes
difficultés du déchiffrement »; pour
déterminer le son qu'il convient de lui attribuer, on est
guidé la plupart du temps par le contexte, ou bien l'on applique
des règles de probabilité linguistique, mais ces
critères perdent beaucoup de leur valeur quand il s'agit de noms
propres. Ainsi, par exemple, dans cette inscription de quatre syllabes
dont le déchiffrement est sujet à caution en ce qui
concerne les deux premiers groupes de signes, le troisième
groupe, que Delitzsch traduit par le veh
du mot Iah-ah-veh,
s'accommode
des lectures pi, meh, ma, a, tu
et tal — c'est un vrai
paradis pour les
philologues et les historiens qui ont le goût de la
spéculation ! Mais nul bonheur n'est complet, et voici : de tant
de sons possibles, il y en a un que ne saurait — tout au moins
directement — exprimer ce groupe, et c'est précisément le
veh proposé, ou
plutôt imposé, par Delitzsch. Seul
—————
¹) König donne dans son écrit un facsimilé
authentique,
p. 44 sous le nº 7.
1443 ANNEXE
— MONOTHÉISME
le fait qu'en certains
dialectes le m se prononce
parfois v
autoriserait à conjecturer que meh
et ma ont PU
tenir la place
de veh et va. Si donc on devait
réellement lire ici meh
— et non
pas ma, ni va, ni pi, ni tu, ni a, ni tal — alors il serait concevable
que ce meh se
prononçât non pas meh,
mais veh. Et si, en
outre, le second groupe de signes (fort problématique, on l'a
vu) a été correctement rendu par ah — encore qu'il
souffre aussi les lectures ih
et uh, de même que ha, hi et hu ¹);
si de plus, dans le nombre des combinaisons praticables entre la
seconde et la troisième syllabe — il y en a exactement
trente-six, — on retient uniquement et définitivement cette
combinaison ah-veh; s'il se
démontre enfin que la
première syllabe, ia,
a été bien
déchiffrée quant aux signes cunéiformes et bien
interprétée quant à la valeur phonétique :
alors — oui, alors ! — le mot cherché se trouve être le
mot
ia-ah-veh ²). En
vérité, ce Iahveh
babylonien me
—————
¹) Il n'y a pas en réalité d'h; cette lettre n'est
qu'une
manière d'indiquer la position de l'esprit doux après ou
avant a, i et u. Mais comme Delitzsch a cru bon
d'insérer un h
dans sa transcription — tour d'adresse qui facilite merveilleusement la
lecture Iah-veh — j'ai cru
pouvoir suivre l'exemple d'un
spécialiste si distingué, à seule fin d'être
clair. Quant à l'h qui
suit l'e dans les syllabes veh, meh,
etc., on n'y recourt dans le texte français (à la
différence du texte allemand où il ne figure pas) qu'en
vue d'indiquer que l'e n'est
pas muet, et de se conformer à
l'orthographe de plus en plus admise du mot Iahveh. C'est pour cette
dernière raison encore qu'on substitue ici un i au j dans ia.
²) Ces lignes étaient écrites quand a paru la 2e
partie
de l'ouvrage d'Eberhard Schrader : Die
Keilinschriften und das Alte
Testament, en une nouvelle édition revisée par le
professeur Heinrich Zimmern. Ce savant considéré comme un
des premiers assyriologues de notre temps, lit sur la tablette du
British Museum ia-pi-ilu (ou,
suivant le mode de transcription
adopté par Delitzsch, ia-ah-pi-ilu);
il juge indigne d'une
discussion la lecture ia-veh.
Je tiens de la même source qu'en outre des huit
possibilités d'interprétation applicables
à la seconde syllabe de l'inscription et citées par
König d'après le dictionnaire de Delitzsch — savoir : pi,
meh, ma, a, tu, tal, weh, wah, — il y en a trois autres non
moins
admissibles — savoir : wi, wu
et u — ce qui porte le total
à
onze. J'insiste sur cette incertitude du déchiffrement, parce
que beaucoup de gens s'imaginent, sur la foi de certains critiques
1444 ANNEXE
— MONOTHÉISME
peine, car sa divinité
repose sur des pieds d'argile
extrêmement « cassables » ! Mais nous ne sommes pas
au
bout, il s'en faut. Car c'est maintenant qu'entre en ligne de compte
une particularité commune à toutes les langues
sémitiques; elle accroît considérablement notre
embarras, dès que nous nous mettons en devoir de fixer la nature
et le sens du nom retenu, quel que soit ce nom, et d'Ia-ah-veh-ilu, si
c'est Ia-ah-veh-ilu qu'on
retient. La distinction entre le verbe et le
substantif ne se fait pas, dans les langues sémitiques, de la
même manière que dans nos langues indo-germaniques. Le mot
« Iahveh », si
« Iahveh » il y
a, pourrait
être un verbe aussi bien qu'un substantif, et toutes les
présomptions tirées de ses rapports avec les autres
éléments du nom, dans le cas qui nous occupe, sont,
paraît-il, en faveur de la première explication. Je dis :
« paraît-il », quoique l'on m'assure que pas un
sémitisant ne s'y tromperait, et que tous concluraient
immédiatement dans ce sens. S'il en était ainsi, le nom
Ia-ah-veh-ilu signifierait
à peu près : « Dieu vit
» ou « Dieu donne la vie » — quelque chose dans le
genre du Gottsleben allemand
ou du Dieulefit
français — et
s'accorderait ainsi le mieux du monde avec les dénominations
babyloniennes si usuelles, que traduisent exactement nos
Dieudonné et nos Gottlieb ¹). Or, entre tous
les
témoignages recueil-
—————
optimistes, que « les textes assyriens se
lisent à cette heure
avec la même sûreté que se déchiffrent des
inscriptions grecques ou latines » (Christliche Welt). On voit qu'il
n'en est rien. Les spécialistes les plus compétents
s'accordent principalement sur un point : c'est à convenir
qu'ils ne s'accordent guère sur l'interprétation d'un mot
isolé, et que celle-ci demeure toujours douteuse.
¹) P. 468 de l'ouvrage indiqué dans la
note
précédente, Zimmern exprime l'opinion qu'effectivement le
ia-pi (lu par Delitzsch ia-veh), et aussi le ia-u-um de la
deuxième inscription, ne signifient pas des noms de Dieu,
étant verbes ou adjectifs. P. 354, le même auteur expose
que l'ilu des Sémites
cananéens et araméens, qui
entre comme élément composant dans des noms propres du
temps d'Hammourabi, n'eut pas le sens appellatif général
de « Dieu », mais que ce fut le
nom d'un dieu spécial entre
d'autres dieux — ce qui achève de démolir le premier
argument historique de Delitzsch !
1445 ANNEXE
— MONOTHÉISME
lis par la science, il n'en
est pas un qui prête la moindre
vraisemblance à l'hypothèse qu'Hammourabi et ses gens
adorèrent Iahveh; de nombreux documents établissent en
revanche, avec une certitude rigoureusement scientifique,
qu'Hammourabi, de même que ses contemporains dans le pays
où nous relevons sa trace, adorait le dieu du soleil (Shamash),
le dieu de la lune (Sin), le
dieu de l'étoile du matin et du
soir (Ishtar), les divers
dieux de la cité, de nombreux dieux
animaux, etc. — c'est ainsi que son père s'appelait Sin-mubalit
: « La lune (ou le dieu lunaire) donne la vie »; et son
fils, Shamshuiluna : «
le soleil est notre dieu »; de cette
double constatation on a donc lieu d'inférer que le sens
attribué par Delitzsch au mot Ia-ah-veh-ilu,
lui-même
infiniment hypothétique et forgé grâce à de
véritables tours d'adresse, n'est recevable en aucune
manière, encore que le savant professeur nous le donne pour un
fait acquis.
S'il était besoin de confirmer
l'évidence d'une telle
conclusion, le second nom invoqué par Delitzsch y pourvoirait.
Son Ia-hu-um-ilu provient
d'une inscription qui présente
beaucoup moins d'obscurités; elle est connue depuis longtemps,
témoin les travaux bien antérieurs de Sayce, de Hommel,
de bien d'autres. Seulement — si nous pouvons nous fier à la
version de Hommel, contrôlée par König qui a
vérifié sur l'original — Delitzsch s'est permis une
petite correction, moyennant quoi il lit Ia-hu quand le texte indique Iâ-u, d'où suit non
pas Ia-hu-um-ilu, mais
Iâ-u-m-ilu, signifiant
non pas : « Iahveh est Dieu », mais
:
LA LUNE EST DIEU
!
Il va de soi que la lecture et
l'interprétation de ce second nom
demeurent, elles aussi, très problématiques pour les
motifs ci-dessus indiqués; seulement il y a au moins, en
l'espèce, quantité de présomptions favorables, et
entre autres le fait que le nom retenu existe en Arabie ¹).
—————
¹) D'après Zimmern — voir la note précédente
— la
version de
1446 ANNEXE
— MONOTHÉISME
Ainsi
s'écroule tout entier l'échafaudage dressé
avec autant d'assurance que de légèreté, vraie
tour de Babel, mais en papier. Au lieu du spectacle si pompeusement
annoncé — cette « perspective s'ouvrant à
l'improviste » sur l'atelier du monothéisme en formation —
nous n'avons eu que celui, à la vérité fort
inattendu, d'un atelier de philologie inconsistante et d'une fabrique
d'histoire fantaisiste.
Mais je ne peux pas m'en tenir là. Ce qui
précède
prouve que l'érudition et le jugement même font naufrage,
dès que l'esprit s'abandonne à l'idée fixe
d'exalter le Sémite; or il n'a pas suffi à Delitzsch
d'exalter le Sémite, mais sa sémitomanie l'a induit
encore à rabaisser l'Indo-Germain : ce qui est proprement, de sa
part, une mauvaise action, quelque excuse que l'on y puisse trouver
dans la chimère dont il apparaît victime.
Il prélude dans les termes suivants à
ses
considérations sur le prétendu monothéisme et la
foi iahviste qu'il impute aux Sémites préabrahamides :
« Chose étrange ! Nul ne saurait dire avec
précision ce que signifie originairement notre mot allemand Gott
(« Dieu »). Les linguistes hésitent entre des sens
divers, où flottent ces concepts : « Suscitation de
crainte
» et « Enchantement magique ». Au contraire, le mot
que tous les groupes cananéens sémitiques se sont «
frappé » pour désigner Dieu, ce mot est non
seulement clair, mais la notion de divinité qu'il fixe est
conçue si haute et si profonde que, etc., etc. » (suit
tout le conte bleu qui a pour sujets el
= but, Hammourabi le grand
monothéiste, etc.). L'auditeur ou le lecteur naïf, ainsi
renseigné par un savant notoire, ne soupçonne pas
l'inconsciente perfidie ni la matérielle fausseté du
renseignement. Il s'en va navré, oppressé par le
sentiment que nous sommes à un niveau spirituel
—————
Hommel
pécherait probablement en ceci que les trois
premières syllabes ne forment pas un nom, mais un adjectif ou un
verbe. Jensen n'est d'accord ni avec l'un ni avec l'autre. Autant
d'assyriologues, autant d'interprétations.
1447 ANNEXE
— MONOTHÉISME
terriblement inférieur,
nous Germains, et qu'il nous est tout
juste permis d'élever un regard respectueux vers l'auguste
Hammourabi — je n'ose pas dire : jusqu'à un prophète
juif. Regarde tout de même, pauvre Germain, regarde sans crainte
! Et permets-moi, pour contribuer à te rendre le repos de
l'esprit, de t'inviter à un dernier examen des méthodes
en usage chez tes adversaires.
Nous savons ce qui en est de la
téméraire équation
el = but. Et nous savons que
les linguistes «
hésitent » et « flottent » autant que faire se
peut dans leurs attributions d'une « signification originaire
» au mot el. Il est
vraisemblable que l'on n'arrivera jamais
à une certitude sur ce point. Mais avec le mot Gott («
Dieu ») les chances sont meilleures. Beaucoup s'accordent
aujourd'hui à y attacher ce sens : « l'Invoqué
», celui vers qui « montent » prières et
sacrifices. La dérivation proposée par Osthoff ¹),
et
dont Delitzsch prend texte, n'oblige aucunement de postuler en outre
une idée de magie et de conjuration; la racine à laquelle
elle remonte signifie « appeler », « invoquer
»,
et c'est en vertu d'une théorie préconçue qu'on la
surcharge d'une notion accessoire. J'ai déjà noté
le fait le plus intéressant à retenir : savoir, que Gott
est dans l'origine un neutre exprimant le « divin », non le
dieu conçu comme une personne, tout de même que le grec
θειον et le sanscrit « brahman » ²).
Mais n'importe ! Quelque chose que puisse signifier
le mot Gott,
admettons par hypothèse qu'il ait inclus ces concepts : «
Suscitation de crainte » ou « Enchantement magique »,
et que Delitzsch en prenne texte à bon droit. Delitzsch sait
comme moi, et même beaucoup mieux, que l'opposition entre el et
Gott est une entreprise aussi
raisonnable que celle qui opposerait,
dans un but de comparaison, l'empire de Russie et la principauté
de Lippe-Detmold, non point la
—————
¹) Beiträge zur Kunde der
indogermanischen Sprachen XXIV, 177
et
sq. (d'après O. Schrader).
²) Voir ch. III, au sous-titre : « Religion », p. 307, en note.
1448 ANNEXE
— MONOTHÉISME
Russie et l'Allemagne. El est le véhicule de
l'idée de
Dieu commun à toutes les langues sémitiques, et ces
langues n'en possèdent pas d'autre. Le seul vocable qui
pût entrer en ligne de compte, hormis celui-là, serait
Elohim, qui
intervient par exemple dans le premier verset de la
Genèse et que les
traducteurs ont accoutumé de rendre par
« Dieu ». Mais Elohim
est un pluriel, comportant
probablement ce sens propre : « Les Horreurs », et
certainement ce sens dérivé : « les Démons
»; el (ou il, ilu, etc., suivant les diverses
formes dialectales)
est donc bien le seul et unique terme sémitique pour Dieu
¹).
Les langues indo-germaniques, par contre, répondant à des
instincts religieux infiniment plus complexes, ont pour la
divinité toute une série de noms qui diffèrent
entre eux radicalement. O. Schrader en compte sept ²); et s'il se
peut
qu'en un cas la distinction établie laisse place au doute,
encore restera-t-il un minimum irréductible de cinq ou six
termes affectés à l'objet en cause, et
—————
¹) Loisy — qui n'est pas suspect ici de parti pris, puisqu'il ne
voit
pas dans le pluriel Elohim
« une preuve directe du
polythéisme comme si le mot exprimait naturellement une
multiplicité d'individus » et qu'il admet la
possibilité
d'un « pluriel d'intensité » à défaut
du « pluriel de majesté » abandonné par les
plus orthodoxes — Loisy marque dans sa Religion d'Israël que ce
pluriel « ne PEUT PAS être originairement
un nom
d'unité » et que le singulier Eloh, qui figure en d'autres
langues sémitiques, ne se rencontre en hébreu qu'au sens
d'Elohim, jamais pour
désigner « un dieu ». Il tient que
le pluriel a eu en hébreu la priorité sur le singulier,
«
celui-ci étant plutôt, quant à l'usage,
dérivé de celui-là, et l'emploi du singulier
étant relativement récent, limité et artificiel
» (limité notamment au seul langage poétique).
Loisy croit d'ailleurs que le sens étymologique d'Elohim
s'apparente à celui d'el
qui signifia probablement un
« être fort » dans la même acception (comme nom
propre) qu'un baal est un
« seigneur ». Il juge absolument
invraisemblable l'étymologie d'el
empruntée à
l'idée de direction (de « but », comme dit
Delitzsch) : « celui à qui on va par le désir
» ou
« près de qui on cherche protection »; et cette
étymologie, fût-elle aussi certaine, qu'elle est
invraisemblable, « n'impliquerait pas l'unité de
l'être » (p. 76, 77).
²) Dans son Reallexikon der
indogermanischen Altertumskunde
(1901).
1449 ANNEXE
— MONOTHÉISME
indépendants l'un
dé l'autre par leurs racines
mêmes. Deux de ces dénominations ont joué, dans
l'indo-germanisme, un rôle analogue à celui de l'el sur le
terrain sémitique : ce sont, d'une part, deiwos, en vieux
nordique : tyr, qui constitue
encore un élément vivant de
nos langues sous les formes : deus,
dieu, dio, divine, etc.; et,
d'autre part, bhaga, en
persique : bagha, qui survit
également
dans toutes les langues slaves sous la forme : bogù. À
cela
s'ajoute cet ós
déjà mentionné (= ans, ass, etc.;
cf. les Ases de la mythologie
scandinave) qui fut employé
surtout dans le Nord, et qui est né d'une racine commune aux
peuples germains; puis encore le numen,
plus usuel dans la
sphère des idiomes gréco-latins, et bien d'autres
vocables moins répandus. Que signifient ces mots, quand on se
reporte à leur étymologie ? Nous sommes mieux en
état de répondre à cette question que nous ne le
sommes dans le cas des langues sémitiques, où il est rare
qu'on réussisse à découvrir les racines. Deiwos
signifie « le Rayonnant », « le Brillant »,
« le Prince du Ciel ». Noble mot, en vérité,
et digne d'une race de héros ! Bhaga
éclaire une autre
face de l'être divin, savoir : « le bienveillant
Dispensateur », « Celui qui répartit ses dons
miséricordieusement ». Avec l'ansuz germanique, il y a
moins de certitude : les uns le rattachent à l'hindou
àsu, qui enferme la
notion d'« esprit », et
l'appliquent à l'esprit s'envolant du corps mort ¹); les
autres
le dérivent de l'indo-germain an,
« souffle »
d'où « respiration » « âme », (cf.
le grec anemos, le latin animus, etc.), ou bien encore ils
croient
à une parenté avec ansts,
« grâce ». En
tous cas, mot plein de pressentiments, qui recèle comme une
promesse d'au delà. Ainsi les plus répandus des noms
indo-germaniques désignant la divinité évoquent la
beauté rayonnante de la nature, la souveraine bonté du
cœur, ou quelque royaume transcendant pressenti dans une
envolée de l'esprit, et chacun d'eux peut, je pense, supporter
la com-
—————
¹) Schrader : op. cit.,
p. 302.
²) Kluge : Etymologisches
Wörterbuch, 6e éd., p. 149.
1450 ANNEXE
— MONOTHÉISME
paraison avec le mot el, ce mot signifiât-il
« le but
», ou « le fort », comme on préférera.
Mais de tout cela le professeur Delitzsch ne souffle pas une syllabe;
entre tant de dénominations il a choisi la plus récente,
celle qui n'appartient qu'à un nombre de langues restreint, et
il s'en tient à Gott.
Or si Gott s'est
substitué comme
nom exclusif de la divinité à tyr et ass, jadis si
répandus, puis disparus sans presque laisser de traces, c'est
par l'effet d'un acte de violence imputable au christianisme et
historiquement démontré. Le bon Ulfilas avait eu
déjà bien du mal ¹) pour rendre intelligibles et
plausibles à nos aïeux les notions étrangères
de l'Église chrétienne syro-sémite; il avait fait
de son
mieux, comme disciple d'Arius, pour souligner dans le christianisme
l'élément purement humain par opposition au dogme
inconcevable de la trinité; il dut en outre s'efforcer
d'accentuer dès l'abord et de marquer nettement dans un nom la
différence entre le nouveau « Dieu » — Gott — et
l'ancien « divin » — das
Göttliche — qui
revêtait mille figures étincelantes. Et ainsi
l'évêque arien s'avisa des avantages qu'offrait le mot
Gott, parce que ce mot
était l'un des moins employés et
conséquemment l'un des moins sujets au malentendu, et il
l'estampilla comme seul nom valable pour désigner ce «
Père » auquel Jésus nous avait instruits d'adresser
nos prières; le rayonnant tyr
et l'ass chargé de
pressentiments profonds n'incarnèrent plus désormais,
pour l'imagination des Visigoths, que la part spécifiquement
« païenne » de l'idée de Dieu, et ces termes
finirent par s'effacer peu à peu de leur mémoire.
Là où la culture avait déjà reçu des
formes
définies (à l'Ouest et au Sud) et là où la
pénétration du christianisme fut retardée
jusqu'à l'établissement de conditions politiques plus
stables (à l'Est), les anciennes dénominations
indo-germaniques pour Gott —
savoir : Dieu et Bog —
—————
¹) Voir par
exemple ch. VII, sous la rubrique : « Instincts de race en
matière de religion », l'embarras d'Ulfilas pour
traduire
le mot « diable », etc.
1451 ANNEXE
— MONOTHÉISME
se maintinrent; dans les pays
à idiomes germaniques elles
disparurent — perdues à jamais pour la langue.
On voit ce qu'il faut penser de l'opposition
tentée par le
professeur Delitzsch entre el
et Gott. Peut-être
tolérables comme tours d'adresse avocassière — car c'est
par de tels procédés qu'à la barre le
défenseur d'une mauvaise cause la représente excellente
aux yeux d'ignorants jurés — ces moyens de conviction paraissent
peu dignes de la science sérieuse; et envers nous, profanes, qui
dépendons du savant pour notre instruction, ils constituent un
abus de confiance ¹).
Le professeur Delitzsch fait à mes Grundlagen l'honneur de les
citer dans Babel und Bibel;
il tient que la fable du Sémite
pauvre en instincts religieux « ne supporte pas le choc de ce
seul mot : el », et on
a l'impression que la lecture de mon livre
l'a mis dans un état d'esprit passablement babylonien : «
Loué celui qui prend les jeunes enfants et qui les écrase
contre une pierre ! » Mais c'est la science, mais c'est la
vérité qui ne se laissent pas écraser comme des
petits enfants; et quelque insuffisant qu'ait été cette
fois leur avocat, le plaidoyer n'est pas demeuré stérile
parce que la vérité ne saurait se faire jour sans que, du
même coup, se dissipe comme un cauchemar le mensonge des
siècles. Je n'y ai personnellement pas le moindre mérite,
sauf pour m'être efforcé de choisir entre les sources
d'information et pour avoir préféré les
résultats positifs de la science la plus sûre aux
chimériques fantaisies de la demi-érudition. Quand j'ai
exposé
—————
¹) Ici l'éditeur allemand insère la note suivante :
« Comme le professeur Delitzsch, au lieu de réfuter la
démonstration de ses erreurs tentée par Chamberlain, a
préféré le railler du haut de son érudition
dans des écrits subséquents, nous croyons utile
d'informer le lecteur que le Dr Budge, qui dirige le département
assyrien du British Museum et qui passe pour la première
autorité en ces matières, s'est déclaré
entièrement d'accord avec l'exposé qui
précède et a expressément autorisé la
publicité donnée à son opinion par Lord Redesdale
dans la préface à l'édition anglaise des
Grundlagen (The foundations of the nineteenth century,
Londres 1910). »
1452 ANNEXE
— MONOTHÉISME
le dénuement religieux
du Sémite (en comparaison de
l'Indo-Germain) j'ai invoqué exclusivement le témoignage
des savants et des observateurs les plus autorisés. Un
Robertson Smith, qui apporte pourtant dans son enquête tous les
préjugés sémitophiles d'un théologien
chrétien, convient lui-même que les purs Sémites
sont very deficient in religion in
the ordinary sense of the word ¹). J'ai, de plus,
consulté l'histoire et la littérature universelles avec
la liberté
d'un homme exempt de tout préjugé théologique, et,
interrogeant tour à tour les livres sacrés de l'Inde,
l'histoire de nos Églises chrétiennes, la conception du
monde de
nos plus grands penseurs, j'ai reçu partout la même
réponse. Réponse bien faite pour nous inciter à
rejeter définitivement le joug de la religion sacerdotale
syro-sémitique, qui refrène l'essor de nos «
petites ailes », et à émanciper du
monothéisme étroit et matérialiste la notion de
Dieu qui fut nôtre immémorialement, mais qui a
été si longtemps opprimée et violentée dans
l'intérêt de nos lévites.
À ce sujet, une dernière remarque. Car
il s'agit
maintenant de
défendre contre Delitzsch l'Ancien Testament, car il s'agit de
montrer que la Providence nous a livré dans la Bible même
les armes requises pour effectuer notre émancipation
religieuse. Et c'est en cela que s'attestera la vraie signification des
découvertes babyloniennes pour notre vie spirituelle.
Encore que Delitzsch nous gratifie parfois d'un
couplet enthousiaste
sur l'Ancien Testament, l'Ancien Testament, au sortir de son
exposé, nous apparaît en fait
absolument superflu, car sur la voie où voudrait nous
entraîner l'éminent professeur — d'accord ici avec maints
théologiens « libéraux » et les plus modernes
apologètes juifs — le christianisme se dissout en une
manière d'islamisme avant la lettre. Pourquoi nous
occuperions-nous de l'histoire légendaire si compliquée
et souvent si indéchiffrable des Israéli-
—————
¹) Lectures on the religion of
the Semites (1894) p. 47.
1453 ANNEXE
— MONOTHÉISME
tes, s'il est vrai que le
digne Hammourabi et ses gens crurent à
Iahveh 2500 ans avant le Christ, tandis qu'Abraham et sa
postérité adorèrent longtemps après lui,
l'el-shaddaj, l'el-eljon, l'el-olam, l'el-ro'i et quantité
d'autres dieux locaux, comme la Bible en fait foi dans cinquante
passages ? Delitzsch soutient que « ce qui confère
à la Bible une importance pour l'histoire universelle, c'est le
monothéisme », sur quoi il se donne toute
la peine du monde pour
démontrer que ce monothéisme est « un
immémorial patrimoine » des Sémites non
israélites : mais alors cette importance de la Bible
s'évanouit par l'effet des découvertes actuelles,
puisqu'elle tenait à l'ignorance où nous étions'
jusqu'ici de l'état de choses antérieur. Eh bien,
j'estime
que Delitzsch commet cette fois encore une lourde erreur de jugement.
Le fait que la Bible enseigna la foi en Iahveh (l'enseigna, veux-je
dire, dans sa rédaction la plus tardive) n'a d'importance que
pour les Juifs, lesquels reçurent par là ce que Mahomet
donna ultérieurement — dans une conception beaucoup plus
grandiose — aux Arabes. Nous, par contre, nous avons dès l'abord
— dès le premier siècle chrétien —
écarté ce Dieu israélite et instauré
à sa place la Trinité ¹). Ce monothéisme
sacerdotal
que j'ai appelé un « matérialisme abstrait »,
et dont nous savons aujourd'hui exactement qu'il se forma au contact
direct du parti hiérarchique et antiétatiste à
Babylone ²), ce n'est donc pas lui qui constitue pour
—————
¹) Dans son ouvrage intitulé : Die Mission und Ausbreitung
des
Christentums in den ersten drei Jahrhunderten (1902), Adolf
Harnack
attire notre attention sur les points suivants : 1° que l'on ne saurait
appeler sommairement « monothéisme » le christianisme tel qu'il
fut annoncé (p. 18), et 2° que dans l'empire romain, bien
avant le commencement de la prédication chrétienne,
« toute la tendance de la pensée était au fond
monothéiste »
(p.
23). Nous n'avons pas eu besoin de l'Ancien
Testament pour devenir monothéistes et, d'autre part, l'Ancien
Testament n'a pas eu le pouvoir de nous inculquer le monothéisme
au sens sémitique de ce mot. On ne saurait pousser l'obstination
jusqu'à nier des faits historiques pour sauver coûte que
coûte une fable.
²) Cf. par exemple l'ouvrage d'Eberhard
Schrader cité un
peu plus
1454 ANNEXE
— MONOTHÉISME
nous la signification de
l'Ancien Testament; il en constitue au
contraire l'étroitesse et la tare, l'élément
néfaste qui n'a cessé de nous nuire. Non. L'incomparable
charme de ce livre réside bien plutôt dans une
qualité que Goethe signale en notant ce qui suit : « Ces
écrits s'ajustent si heureusement entre eux qu'on a l'illusion
d'un tout, encore qu'ils se composent des éléments les
plus hétérogènes » ¹). C'est l'œuvre
en
tant qu'œuvre — non pas cela qu'elle ENSEIGNE, mais
cela qu'elle EST —
qui possède une impérissable valeur. Cette œuvre est une
des plus grandes œuvres d'art que l'humanité ait produites. Et
peu importe qu'avec les âmes pieuses on interprète ce
miracle comme l'« œuvre de Dieu » ou qu'avec les esprits
critiques on démêle ces milliers de fils historiques qui
s'entrelacent dans les récits bibliques — on n'«
expliquera » jamais l'Ancien Testament ni d'une manière ni
de l'autre : inexpliqué il demeurera, tout de même que les
autres miracles dont nous vivons entourés. Le point
décisif est de nous rendre compte que nous possédons
là quelque chose d'incomparable, et de ne pas tomber dans
l'erreur cléricale qui consiste à ne retenir que les
idées falotes et comprimantes exploitées par des
générations tardives au profit de leurs théories
ou de leurs ambitions, et à perdre de vue la vie qui jaillit
inépuisablement de la source même, avec une force et une
naïveté géniales. Goethe n'exagère
—————
haut : Die Keilinschriften und das Alte Testament,
dans sa
première partie revisée par H. Winckler, p. 281. On ne
saurait trop recommander la lecture de cet ouvrage à qui
souhaite connaître les rapports entre Juda et Babylone, comme
aussi l'histoire réelle d'Israël et de Juda. Winckler a mis
au point les indications historiques et géographiques, comme
Zimmern les considérations touchant la religion et la langue.
Sur la base posée par Schrader ils ont érigé un
vrai monument de la science allemande. J'ai constaté avec
satisfaction qu'ils confirmaient de tous points (p. 421 sq. et surtout
426 sq.) une thèse soutenue par moi : savoir, que la formation
du judaïsme proprement dit présuppose des gens
déracinés du sol natal; l'absence de patrie explique
seule un si anormal produit d'arbitraire sacerdotal.
¹) Voir dans le présent ouvrage, ch. V,
au sous-titre : «
La Thora ».
1455 ANNEXE
— MONOTHÉISME
rien : ce flot mêle les
éléments « les plus
hétérogènes ». Le « Juif »
proprement
dit est à peine parent par le sang de ces Israélites du
Nord auxquels nous devons l'essentiel de la Genèse; plusieurs
des prophètes que l'on cite le plus souvent pour marquer la
sublimité de la religion juive — un Amos, un Osée par
exemple — n'ont absolument rien à faire avec la Judée; et
quand on invoque un Isaïe, un Jérémie, sans doute
oublie-t-on que le judaïsme proprement dit s'est fondé
APRÈS les prophètes et CONTRE
les prophètes. Mais
c'est précisément en raison de cette surabondante
richesse d'éléments hétérogènes que
l'Ancien Testament est ce qu'il est. N'omettons pas, d'autre part, de
considérer l'extraordinaire mixture de races d'où
procédèrent Israélites et Juifs; dans l'histoire
de ces peuples, il y a un courant persistant de révolte CONTRE
le sémitisme, et cela s'applique surtout à la
période brillante ¹); le sémitisme l'emporta
finalement —
grâce à la destruction de Jérusalem et à
l'appui prêté par Babylone à Juda — mais les livres
saints des disparus n'en présentent pas moins à nos yeux
l'image enchevêtrée des influences diverses qui y ont
laissé leur empreinte. Les hommes qui fondèrent le
judaïsme après la captivité de Babylone ont fait
tout ce qui était humainement possible pour déformer la
Bible et la rendre incompréhensible; mais l'histoire avait, si
je peux ainsi dire, tissé ici du divin, et ce divin
transparaît encore sous les broderies superposées. Par les
annales ultérieures de la Judée, nous voyons quelle
action desséchante exerce le monothéisme sémitique
sur la vie intellectuelle d'un peuple, dès lors tarie
jusqu'à sa source, et l'islamisme nous offre l'exemple du
même phénomène,
—————
¹) Un témoin non suspect, le célèbre
orientaliste
juif James Darmesteter, écrit dans ses Prophètes
d'Israël (1892), p. 270 : « Le judaïsme
(Darmesteter
entend par là, fort arbitrairement d'ailleurs, le
prophétisme) est né dans un milieu sémitique, mais
il est la réaction la plus absolue qu'il soit possible
d'imaginer contre la religion, les mœurs, les traditions qui
régnaient dans ce milieu. » Seulement cette
réaction,
bientôt vaincue, a été étouffée peur
jamais.
1456 ANNEXE
— MONOTHÉISME
mais un exemple plus complet
parce qu'il est le fait d'un
sémitisme plus pur, tandis que le Juif est Syrien pour une part
(la part majeure) et porte en outre dans ses veines un peu de sang
amorrhéen. Mais ce qui, surtout, préserva le Juif de
choir au niveau du Mahométan, c'est qu'il avait sa Thora, et
dans sa Thora une plus grande abondance de notions non
monothéistes, associées à des souvenirs non juifs.
Sans doute, cette Thora, on la put tordre et mutiler, interpoler,
gloser, fausser, pour l'adapter aux fins de la nouvelle
Hiérarchie instituée dans Jérusalem; mais le
vrai ne se laisse pas extirper tout entier, il « supporte le
choc » de ce mot el et
même de ce nom : Iahveh.
La valeur impérissable de l'Ancien Testament
réside pour
nous en ceci qu'il témoigne aussi bien contre le
néomahométisme du professeur Delitzsch que contre les
dogmes de la Synagogue passés dans le christianisme. Nous ne
saurions imaginer de nouveaux « livres sacrés »; mais le
livre dans lequel nos aïeux et les aïeux de nos aïeux
ont porté l'effort de leur foi en quête de
vérité, ce livre doit nous révéler une
vérité nouvelle. L'opportunisme a sa place en religion
comme en politique. L'ordre nouveau, quand il est viable, ne
procède jamais de la destruction de l'ancien, mais toujours de
sa transformation. L'importance des enquêtes bibliques et
babyloniennes comparées, c'est, au point de vue religieux (je ne
m'occupe pas dans l'instant de l'intérêt scientifique qui
s'y attache), de nous apprendre peu à peu à lire mieux
l'Ancien Testament, à le lire dans un esprit tout ensemble plus
libre et plus équitable. Elles préparent ainsi une de ces
nouveautés viables, une véritable délivrance pour
notre religion. Nos yeux s'ouvrent, notre horizon s'élargit.
Bien loin que le livre grandiose y doive perdre, je suis convaincu
qu'il y gagnera. Cette œuvre d'art unique en son genre n'a rien
à redouter des comparaisons; nous ne trouverons jamais la
pareille; la nature n'en produira pas deux fois une semblable. Mais
aussi n'est-ce que d'aujourd'hui que nous commençons à
entendre la Bible même, et
1457 ANNEXE
— MONOTHÉISME
sur ce point encore il ne
dépendra pas du professeur Delitzsch
que nous arrivions à voir clair, car le professeur Delitzsch a
réussi à dire une fois de plus l'exact contraire —
mathématiquement exact — de ce qu'il y avait à dire. Si
les recherches de la science nous font apparaître dans la Bible
bien des éléments imputables à des influences
étrangères, nous arriverons, déclare-t-il,
d'autant plus vite à « éliminer les notions
purement humaines » et ainsi « la vraie religion....
deviendra d'autant plus vraie ». Éliminer de la religion
ce
qu'elle contient de purement humain : voilà un beau programme !
C'est la pure et simple copie de celui que mirent en œuvre
Ézéchiel, Esdras et la troupe entière de leurs
zélateurs fanatisés. Ce qu'ils entreprirent et
poussèrent à de si tristes conséquences, on
prétend que nous l'achevions maintenant, en éliminant ces
« notions purement humaines » qui se sont conservées
comme par miracle dans l'Ancien Testament : avais-je tort d'affirmer
qu'on nous acheminait en droite ligne sur cette voie à une
réédition du mahométisme ? Le fait que la religion
à laquelle se rattache la nôtre — fût-ce par un lien
tout extérieur — est « devenue » historique, ce fait
nous la rend plus proche; il se peut que l'arrogance sacerdotale juive
pâtisse de la révélation de la
vérité, mais la valeur des livres israélites n'en
sera pas affectée; et la découverte dans ces livres de
tant d'éléments « purement humains » —
éléments beaucoup plus nombreux que nous ne l'avions
soupçonné, et tout autrement conformés et tout
autrement interprétables que ne l'avait prévu notre
aveuglement séculaire — cette découverte nous rend la
Bible plus chère qu'elle ne nous fut jamais. Verset après
verset, chapitre après chapitre, les déplorables
rédacteurs sacerdotaux, puis les scribes et docteurs de la
« grande synagogue », puis encore des
générations de nos théologiens chrétiens,
avaient travesti l'Ancien Testament au point de le changer en son
contraire et l'avaient faussé de manière à nous en
fermer l'accès : mais voici venue l'enquête babylonienne
à laquelle le professeur Delitzsch — car nous voulons lui
1458 ANNEXE
— MONOTHÉISME
reconnaître ce qui lui
est dû — prend une part si
brillante, et grâce à elle les écailles nous
tombent des yeux et nous constatons que ce livre contient encore bien
plus d'« éléments hétérogènes
» que Goethe même n'en rêvait, avec beaucoup de
« purement humain » et de « non sémitique
» dans le nombre.
Je soumettrai au lecteur un seul exemple à
l'appui de ce que
j'avance, tenant qu'il m'excusera de ne pas regarder à une ou
deux pages de plus ou de moins dans une question si importante.
J'ouvre ma Bible et je lis le premier verset du
premier chapitre :
« Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. »
Tout théologien tant soit peu philologue, sait naturellement
aujourd'hui, et pouvait savoir déjà hier, qu'il n'y a pas
un mot de tout cela dans le texte. Il n'y a pas au « commencement
», il n'y a pas « Dieu », il n'y a pas «
créa », il n'y a pas (du moins au sens que nous donnons
à ces mots) « le ciel et la terre ». Mais parmi les
laïcs, en est-il beaucoup qui le sachent ? Nul dogme, on peut
l'affirmer, n'est plus fermement implanté dans le cerveau de
chaque croyant que celui de la creatio
ex nihilo. Une quantité
d'écrits suscités dans le camp strictement
ecclésiastique par l'opuscule de Delitzsch s'accordent à
marquer combien grande est la différence entre le mythe
babylonien, où Dieu sépare de la mer primitive
l'atmosphère et la terre, et le récit de l'Ancien
Testament, où « le Dieu Créateur, conçu au
sens rigoureusement monothéiste, évoque à
l'existence par un ordre de sa toute-puissance le ciel et la terre
», etc. « Voilà, certifie un des auteurs, ce que
nous dit la première page de la Bible » ¹). À NOUS,
oui,
c'est bien là ce qu'elle dit, mais elle ne le dit que parce que
l'exégèse des prêtres juifs — ces tordeurs de texte
les plus intrépides qu'il y ait eu jamais — l'a voulu ainsi;
elle ne le dit que parce que l'étroit cerveau sémitique,
—————
¹) Le professeur Dr S. Orelli : Der
Kampf um Babel und Bibel, p. 9
et
17.
1459 ANNEXE
— MONOTHÉISME
exclusivement
matérialiste et parfaitement incapable d'aucune
spéculation, l'a pensé ainsi, persuadé d'avoir
ainsi dit quelque chose, voire même « expliqué
» l'existence du monde, en énonçant le contresens
manifeste d'une naissance de la matière issue de rien; elle ne
le dit, enfin, que parce que les docteurs chrétiens
acceptèrent cette interprétation comme une tradition
sanctifiée et se mirent à leur tour à bâtir
dessus. Or c'est ici précisément, c'est dans
l'interprétation usuelle de ces premiers mots de la
Genèse, que l'on peut
saisir à sa racine le fait typique
qui oblige Renan à cet aveu : « Le monothéisme
sémitique est l'ennemi de la science », et Kant à
cette déclaration : « Vous devez choisir entre Iahveh, le
deus ex machina, et Dieu, le deus ex anima, il n'y a pas place
pour les
deux à la fois »; c'est ici qu'en dernière analyse
se noue le conflit irréductible entre notre religion et notre
conception du monde. Rien pourtant de plus injustifié : car le
texte de ce livre que nous avons accoutumé d'appeler «
saint » ne dit pas ce qu'on lui fait
dire, et il ignore l'invention
sémitique d'une creatio ex
nihilo. Et alors, m'adressant
à n'importe quel homme pieux dont la foi s'attache à la
lettre des textes — je ne suis pas moi-même un de ces hommes,
mais
je les respecte, et je m'assure que leur sincérité ne
recourt pas aux artifices mensongers de la sophistique — je pose la
question que voici : dois-je admettre que le Saint-Esprit n'a pas su ce
qu'il voulait dire ? et que le remanieur juif de l'époque
postexilique l'a mieux compris que lui-même ? et qu'ainsi le
second mérite plus de créance que le premier ?
Qu'est-ce donc qu'il y a dans le premier verset de
la Genèse ?
On éprouve un grand embarras pour en rendre compte avec
exactitude, tant l'esprit des langues est différent; mais du
moins peut-on aisément déterminer ce qu'il n'y a pas.
Et d'abord, ainsi que nous l'apprend n'importe quel
commentaire
scientifique un peu détaillé, il n'y a pas : « au
commencement », dans le sens absolu du terme, car pour
1460 ANNEXE
— MONOTHÉISME
rendre ce sens absolu —
c'est-à-dire l'idée de «
principe » sans antécédent et d'origine
première — l'hébreu emploie un autre mot que celui qui
figure ici. Bereschith
signifie, plutôt que : « au
commencement », quelque chose comme : « dans les
commencements », et conserve une acception toute relative,
impliquant le postulat d'une période de temps déjà
écoulée antérieurement, tel à peu
près le : « il y avait une fois.... » des contes
où nous évoquons la figure d'une aïeule qui fit ceci
ou cela « au moment que » commence l'histoire. Et en effet,
quand examinant la construction de la phrase nous verrons qu'elle forme
une proposition subordonnée, ce caractère relatif de
bereschith se précisera
de la façon que j'indique ¹). —
Puis vient le mot que nous traduisons par « Dieu » et qui
ne
veut pas dire « Dieu », ni au titre de Iahveh, ni au titre
de el, mais qui est un
pluriel d'emploi fréquent : Elohim,
comportant — je l'ai marqué — ce sens propre : « les
Horreurs », et ce sens dérivé : « les
Démons ». Si les Juifs se sont avisés tardivement
qu'il seyait de lire « Dieu » partout où leurs
livres saints parlent des « Démons », nous ne
pouvons que les en louer; ce n'est pas une raison pour que nous
ignorions toute notre vie, nous laïcs, que le premier verset de la
Bible ne mentionne pas « Dieu » — la pensée
monothéiste — mais « les Démons ». — Le
troisième mot, barâ
(ou berô, suivant une
version
plus rarement admise), n'a jamais eu le sens du mot «
créer ». Il signifie (dans les autres langues
sémitiques non moins qu'on hébreu) « tailler
», puis « détacher », «
démêler », « dissocier » etc.; il
inclurait, par exemple, dans son concept l'opération chimique de
l'analyse, qui « décompose » un corps en ses
éléments. Je n'ai trouvé nulle part de mot unique
qui s'ajus-
—————
¹) Reuss pense même que bereschith
est suivi ici, comme il
l'est
en général, d'un complément qui en
détermine la portée; et tirant analogie du second morceau
du même auteur (Genèse
V) qui commence par une phrase
absolument pareille, il lit berô
(« de l'acte
créateur ») au lieu de barâ (« il créa »), ce
qui donne à peu près ce sens, doublement relatif :
«
Lorsqu'au début du processus de création.... »
1461 ANNEXE
— MONOTHÉISME
tât parfaitement
à l'idée qu'il s'agit d'exprimer
en fonction du contexte : mais cette idée est par
elle-même suffisamment claire; et de même que bereschith
présuppose un temps antécédent, barâ
présuppose une matière préexistante. — « Le
ciel et la terre » traduisent fort improprement ce qui suit : car
nous nous représentons, par cette « terre », notre
planète, alors que l'hébreu erez s'entend de la «
terre ferme » (du « sec », ainsi que dit le verset
10); et par ce « ciel » nous concevons le firmament
étoilé, tandis que l'hébreu schamâyîm
désigne (au témoignage des versets suivants) l'«
étendue aérienne » formant une manière de
coupole au-dessus de la terre ¹). — Et notre version classique
contient
encore une erreur qui, légère en apparence, n'est
cependant pas négligeable. Après ces mots : « Au
commencement Dieu créa le ciel et la terre », nous mettons
un point, comme si la phrase était finie, comme si le premier et
le plus important acte créateur était achevé, bien
que la suite eût dû nous montrer quelle violence nous
faisions ainsi au sens réel du texte. Celui-ci en effet, dans
son verset 1, ne fait qu'annoncer l'événement dont
traiteront en détail les versets suivants; il le résume
dans une sorte de tête de chapitre, selon l'usage si souvent
pratiqué par les conteurs naïfs. Aussi la phrase,
régulièrement construite, accuse-t-elle au verset 1 une
proposition subordonnée dont la principale — après la
parenthèse du v. 2 — est formée par le v. 3, ce qui lui
donne grosso modo ce tour-ci
: « Lorsqu'au début (de cette
histoire) les Démons dégagèrent (de la « mer
primitive », ainsi qu'on l'a expliqué) l'étendue
terrestre et l'étendue aérienne — la terre étant
alors déserte et vide, etc. — les Démons dirent....
» Sur quoi le récit continue comme on sait. Les
ténèbres qui couvraient la « mer primitive »
ou chaos (donc une matière préexistante non encore
débrouillée) s'éclaircissent au fiat
—————
¹) Dans la Völuspâ,
qui est le premier chant des plus
anciens Eddas, on lit de
même qu'il y eut un temps où « ni
la terre n'existait encore, ni le ciel de dessus (Ueberhimmel). »
1462 ANNEXE
— MONOTHÉISME
lux, et l'on voit se
dérouler les phases du
phénomène sommairement indiqué dans la formule
préliminaire : une « voûte solide » divisant
les eaux d'en dessous et les eaux d'en dessus (c'est l'étendue
aérienne imaginée comme une coupole), puis encore un
second élément solide, le « sec » (ou la
terre
ferme), se séparent de la « mer primitive »
où ils étaient inclus, en se dégageant d'elle et
en se dissociant l'un de l'autre.
Nous tenons ainsi, je crois, le sens exact et
réel du premier
verset de la Genèse.
Faut-il que pour complaire à des
rabbins et à d'ignorants Pères de l'Église je
m'applique
à détorquer ce texte innocent, mot après
mot ? Mais s'il est certain que nous sommes aujourd'hui plus capables
qu'hier, et que nous serons demain plus capables qu'aujourd'hui,
d'interpréter l'Ancien Testament comme il le mérite, d'y
voir
autre chose qu'une construction historique artificiellement
érigée par des prêtres en l'honneur du petit peuple
de Iahveh, d'en extraire enfin la riche substance purement humaine, il
est certain aussi que nous devons ces avantages en première
ligne aux investigateurs qui ont porté leur effort dans le
domaine de l'histoire et de la langue. L'Ancien Testament recèle
beaucoup plus de mythes qu'on ne l'imaginait; presque chaque mot, dans
les premiers versets de la Genèse,
contient une allusion
à quelque représentation mythique, mais ce n'est que
depuis peu que nous apprenons à saisir beaucoup de ces allusions
: car le Juif lui-même ne portait aucun intérêt aux
choses du mythe ou de la métaphysique ¹), en sorte qu'elles
ont
pénétré dans ses livres sacrés contre sa
volonté, pour ainsi dire, et à son insu, et qu'elles
y proviennent toutes d'une source étrangère. Il est
néanmoins probable que le récit de la création, le
récit du déluge, et beaucoup d'autres mythes encore, se
présentent ici sous une forme plus pure que dans les fragments
babylo-
—————
¹) Voir les considérations sur le matérialisme juif,
ch. V, au sous-titre : « Considération sur la
religion chez les
Sémites ».
1463 ANNEXE
— MONOTHÉISME
niens recueillis
jusqu'à ce jour, et cela par une raison
très simple. Tous les indices font présumer que la
tradition sur laquelle se fondent ces récits est une tradition
extrêmement antique, qu'Israël (non pas Juda !) apprit
à connaître en Canaan, et il se pourrait en outre que
certains traits datassent d'un précédent contact des
Hébreux avec la Babylonie, donc du temps d'Hammourabi ¹).
Ce
qui, au contraire, nous vient directement de Babylonie — par exemple
la version du déluge souvent citée, et qu'invoque
notamment Delitzsch — ne remonte qu'à Assourbanipal
(Sardanapale), soit environ à l'an 650 avant le Christ, et n'est
dès lors antérieur que de quelques années à
la captivité de Babylone, tandis que la tradition
conservée — sous maints travestissements, certes ! — dans
l'Ancien Testament est d'au moins deux millénaires plus
ancienne. N'oublions point, quand nous comparons les documents, cette
circonstance importante d'où résultent sans doute
l'ingénuité et la pureté si supérieures des
traits fixés dans la Bible. Il nous est même permis
d'espérer que, plus nous reculerons dans le passé, plus
nous nous rapprocherons du prototype authentique et non
sémitique de tous ces mythes qui étaient
étiquetés « babyloniens » lorsqu'ils nous
parvinrent, et rien ne nous aidera mieux à atteindre ce but que
l'Ancien Testament, tel que nous commençons de l'entendre. Le
fait même que les prêtres juifs n'avaient pas la moindre
compréhension du mythe est cause que, tout en mutilant et en
éliminant autant que possible les immémoriales traditions
populaires, ils ne les bouleversèrent pas de fond en comble en
les exploitant comme fit assurément le docte clergé
babylonien pendant les quatre mille ans que dura son
hégémonie — et c'est cette exploitation qui falsifie le
mythe jusqu'à le rendre méconnaissable, tandis que les
deux premiers chapitres de la Genèse
nous restituent presque
à chaque pas quelque ves-
—————
¹) Cf. notamment Gunkel : Genesis
übersetzt und erklärt
(1901) p. XLI et 118.
1464 ANNEXE
— MONOTHÉISME
tige d'anciennes
représentations propres à des peuples
non sémitiques.
« Rien de plus nuisible à une
vérité
nouvelle qu'une vieille erreur » : retenons cet avertissement de
Goethe. Et puis considérons en outre un facteur de grande
conséquence dans le cas qui nous occupe : sans compter
l'énorme proportion de Juifs de race qu'il occupe aussi, notons
qu'une grande partie de nos sémitisants ou assyriologues
et probablement tous nos investigateurs scientifiques de la Bible sont
des théologiens; or on sait que la tonsure se regarnit
difficilement au point de ne laisser aucune trace. Même chez nos
exégètes les plus libéraux, on rencontre à
chaque instant des opinions ou des préjugés de clercs.
Mais patience ! L'amour, le respect de la Bible que nous avons
hérité et sucé avec le lait, voilà
précisément qui est bien fait pour nous inciter à
accueillir avec enthousiasme la révélation du sens
nouveau que revêt pour nous l'Ancien Testament, et c'est par
là que s'opérera d'un jour à l'autre une profonde
transformation : notre émancipation de la stérile loi
sacerdotale juive, qui paralyse science et philosophie, sera
effectuée PAR LA BIBLE MÊME. Sans doute
nous nous
garderons, après comme avant, de chercher avec Delitzsch dans
l'Ancien
Testament les bases de notre conception du monde; mais si vraiment la
perspective s'ouvrait à nous d'obtenir pour la religion de nos
pères une base plus solide et plus large, mieux accordée
à la nature par ses intuitions plus vastes, et sur laquelle
nous réussirions enfin à ériger une conception du
monde harmonieuse où le savoir et la foi
réconciliés formeraient une seule unité — alors
quel est l'homme capable de réflexion qui contesterait la valeur
d'un avantage proprement inestimable ?
Plus d'une âme pieuse a déploré
que j'eusse
appelé la religion des Juifs un « matérialisme
abstrait » ¹) et leur Iahveh
—————
¹) Pour l'intelligence de ces termes, dans l'acception
précise
que j'ai entendu leur donner, se reporter au ch. III sous les rubriques
: « Le
1465 ANNEXE
— MONOTHÉISME
« une idole transposée
dans l'ordre de la pensée.
» Mais voici qu'un prêtre catholique romain, l'abbé
Hébert, qui fut directeur du Collège Fénelon
à Paris, a intitulé dès lors un essai : La
dernière idole; et qui est cette idole ? Iahveh ¹).
L'ecclésiastique soutient même sa thèse par des
arguments plus durs que ceux qui avaient suffi au laïc. Car il
n'aborde pas la question du dehors, pas du point de vue de l'histoire
universelle, et par suite il n'aperçoit pas que ce
monothéisme sémitique à nous imposé est
chose entièrement étrangère à notre esprit,
mais il part du dedans, il part de la doctrine de l'Église
chrétienne, et il démontre avec une logique inexorable
que le Dieu qu'elle enseigne est « une idole anthropomorphique
». Et quand le savant abbé, ayant dénoncé
l'intolérable étroitesse de cette notion de Dieu, demande
que soit enseigné désormais « le Divin au lieu de
Dieu », je tiens qu'ici encore son horizon est malheureusement
restreint dans un sens clérical, ce qui lui donne l'apparence
d'un destructeur révolutionnaire, tandis qu'un coup d'œil sur
l'histoire générale, une vue d'ensemble comme j'ai
tenté de l'offrir aux lecteurs du présent ouvrage, lui
eût appris ce qu'il veut réellement : non pas telle
distinction subtile entre « Dieu » et « le Divin
», mais simplement notre monothéisme aryen par opposition
au monothéisme sémitique et en particulier au
monothéisme juif.
Le lecteur de ce livre sait que nous avons à
distinguer entre un
monothéisme par surabondance d'intuition et un
monothéisme par indigence d'intuition. Considérés
à la surface, ces deux monothéismes se ressemblent assez;
ils diffèrent au fond totalement. La plus auguste incarnation du
premier, ce fut, jusqu'ici, la représentation du brahman; la
plus pure incarnation du second, l'Allah de Mahomet. Per-
—————
Christ dans son opposition au
judaïsme », et : « La
volonté chez les Sémites »; voir aussi ch. V,
au
début de la «
Considération sur la religion chez
les Sémites »; et ch. IX, section: « Conception
du
monde et Religion », au sous-titre : « Le second dilemme ».
¹) Revue de
Métaphysique et de Morale (juillet 1902).
1466 ANNEXE
— MONOTHÉISME
sonne ne déniera la
grandeur à Mahomet et à sa
notion de Dieu; quiconque s'est un peu informé de l'histoire de
l'Arabie avouera que le prophète, par un miracle de sa puissance
de volonté, a donné aux incorrigibles adorateurs d'idoles
et de fétiches ce « minimum de religion » qu'ils
étaient capables d'assimiler. C'est que le Sémite n'est
guère doué de discernement, il vole sans cesse d'un
extrême à l'autre; si Dieu n'est pas un « un »
mathématique, une personne localisée en un lieu
déterminé (« à Salem est sa tente et sa
demeure est à Sion »), aussitôt les Elohim rentrent
dans la place et les Démons règnent. Chez tous les
Indo-Germains par contre, et en tout temps, se marque le penchant ou,
si l'on veut, l'instinct de rapporter à un principe commun les
impressions infiniment diverses qui leur viennent de ce monde pour eux
si riche du Divin, et d'en concevoir l'essence unique sous la
multiplicité des modes. Mais telle est la finesse où
atteint dans leur cerveau, comparé au cerveau sémitique,
le tissu de la pensée, qu'ils ne peuvent construire le Dieu un
qu'au moyen de beaucoup de dieux, c'est-à-dire organiquement,
tandis que la réduction de tous les dieux à un seul par
élimination des autres, comme elle s'effectue dans l'Ancien
Testament et chez Mahomet, n'a aucune espèce de sens au regard
de la mentalité supérieure. Car les nombres — Kant nous
l'enseigna plus tard, mais nous n'avions jamais laissé d'en
avoir conscience — les nombres n'ont trait qu'aux objets de l'ordre
sensible, et pas plus que tout autre nombre l'unité ne saurait
être prise « pour mesure » de Dieu ¹). Dans
l'allégorie célèbre du Timée, Platon fait se
résorber tous les dieux en cette unité : le «
Père » (πατηρ, 37 C); c'est l'Allvater des Germains;
si nous le reconnaissons, l'allégorie platonicienne pourrait
servir à figurer tant bien que mal ce que j'entends. C'est le
Divin qui se manifeste dans le cosmos sous des milliers de formes — non
pas le Dieu qui chuchote à l'oreille des
prophètes ses prédic-
—————
¹) Cf. la lettre à Johann Schultz du 25 nov. 1788.
1467 ANNEXE
— MONOTHÉISME
tions politiques; c'est le
Divin dont la justice gît incluse dans
l'éternité des lois de la nature — non le Dieu gouverneur
de l'histoire, qui donne à un peuple ce qu'avait produit un
autre peuple; c'est le Divin, c'est l'inscrutable Dieu, de qui l'on ne
peut parler que par similitudes — non le Dieu qu'il est défendu
d'honorer dans aucune ressemblance. L'el sémitique, le Iahveh
des Juifs, est le Dieu d'une sorte d'hommes aveugles sur la nature et
dépourvus d'imagination; nous, au contraire, nous sommes d'une
race créatrice qu'enivre la nature, et pour dégager de
cette nature l'essence unique du Divin, pour étreindre ce Divin
de toute la force de notre conviction, il faut que nos yeux et notre
esprit le cherchent sur toutes les voies qui s'ouvrent devant nous, il
faut que nous le saisissions dans l'innombrable variété
de ses aspects, il faut enfin que nous honorions son image par nous
conçue et configurée. Le monothéisme
sémitique est la doctrine du Dieu réduit à
l'unité, parce que retranché du monde comme un
détenu qu'on met au régime cellulaire; le
monothéisme indo-germanique est la doctrine qui obtient
l'unité par la multiplicité, qui inclut le Tout et
l'intégralité des successions temporelles dans l'actus
purus de la divinité hors du temps et de l'espace (ainsi
que
l'exprime Duns Scot) — la doctrine de l'unitas ineffabilis.
Prêtre catholique ou laïc protestant, nous aspirons, on le
voit, à une seule et même chose : nous émanciper du
sémitisme religieux; entrer par cet acte libérateur en
possession de notre propre religion. Mais il est un point sur lequel
mon vénéré compagnon de lutte m'a
déçu : il parle de Dieu et ne nomme pas le Christ. Magis nobis manifestatur de Deo quid non
est
quam quid est, « ce que Dieu n'est pas nous apparaît
plus
clairement que ce qu'il est », dit Thomas d'Aquin et redit
l'abbé Hébert. Oui, si le Christ n'avait pas vécu
! Ici encore je redoute cet « enserrement de nos petites ailes
» dont nous parle Goethe, péril que nous avons
déjà constaté bien réel en observant les
tendances du professeur Delitzsch. On est en train, tout simplement,
tout doucement, de nous
1468 ANNEXE
— MONOTHÉISME
supprimer le Christ.
Après Hammourabi, qui est censé nous
avoir enseigné le seul vrai monothéisme, le
monothéisme sémitique hors duquel il n'est pas de salut,
viennent ces « hommes formidables » : les prophètes,
« ces chantres inspirés de Dieu » : les psalmistes,
qui d'étape en étape « conduisent à la
prédication du Christ » — si du moins j'en crois la
brochure Babel
und Bibel, que je cite une dernière fois parce qu'elle me
tombe
sous la main. Mahomet se fait du Christ la même idée : un
prophète entre des prophètes ¹). Idée
entièrement fausse ou, si l'on préfère,
idée sémitique. Car d'abord le Christ n'était pas
un Juif — j'en ai indiqué les raisons d'ordre historique qui me
semblent irréfutables; et pour qui préfère,
négligeant le point de vue historique, s'en tenir aux arbres
généalogiques de Matthieu
et de Luc, la
réfutation
de ma thèse ne sera pas plus aisée, puisque ces
généalogies ramènent toutes deux à Joseph,
et que Joseph n'est pas le père de Jésus dans l'opinion
des croyants. Mais, de plus, toute la signification du Christ tient
dans ce fait qu'en lui le divin devint homme; car des hommes ne
sauraient par eux-mêmes nous « conduire » à
Dieu, et, moins que tout autre, des hommes aussi humains que David et
les prophètes. Le Christ est situé en dehors de
l'histoire, parce que Dieu est situé en dehors du temps. C'est
un blasphème de le mettre sur la même ligne que des
adultères et des assassins couronnés, ou que ces
agitateurs politiques et sacerdotaux sur lesquels les fouilles
babyloniennes commencent à nous éclairer ²). Quant
au
prétendu « lien indissoluble » entre le Nouveau
Testament et l'Ancien, j'invoquerai simplement l'autorité de
Paul de Lagarde, à qui Delitzsch emprunta avec tant de
succès une fantaisie philologique, mais qui, dans une heure plus
sérieuse vouée à la théologie, qualifia de
—————
¹) Voir par exemple la 42e sourate du
Coran.
²) Cf. Winckler, dans son édition de
l'ouvrage de Schrader
déjà cité, p. 171 sq.; et dans son propre ouvrage
:
Die politische Entwickelung
Babyloniens und Assyriens (1901), p. 17
sq.
1469 ANNEXE
— MONOTHÉISME
« fétichisme
» cette conception historique ¹).
Après l'idole, le fétiche !
Eh bien, si c'est là — touchant l'Ancien
Testament — que nous
nous émancipons du sémitisme, en acquérant des
clartés sur l'histoire qui nous vaudront de concevoir ce livre
sous un aspect toujours plus grand, plus libre, plus purement humain,
nous nous libérons également ici — touchant le Nouveau
Testament — en réduisant à sa juste mesure, qui
équivaut presque au néant, l'élément de
liaison historique, et en apprenant à chercher uniquement le
sens intégral de l'Évangile dans l'apparition du divin
sur la
terre. « Toutes les formules de religion qui obsèdent la
conscience nous viennent de l'histoire » ²), affirme Kant :
ce
n'est pas le dogme mythique qui pèse comme un poids mort — il
est au contraire léger comme une plume — c'est le dogme
historique, qui étouffe la vraie religion. Ces mots : «
religion historique », sont une contradictio
in adjecto.
Le Christ est Dieu : cet article de foi des
Églises devrait à
lui seul nous convaincre qu'il n'y a pas de place chez nous pour la foi
au Iahveh historique des Juifs. Mais ce dogme ne deviendra
réellement intelligible et directement lumineux, il ne
revêtira son acception purement humaine et non sacerdotale, que
si nous apprenons à le saisir aussi dans l'interversion de ses
termes : Dieu est le Christ. Car, s'agissant de Dieu, un Thomas d'Aquin
même convient que nous ne saurions dire quid est; quand donc je
dis : « le Christ est Dieu », je définis le connu
par
l'inconnu. « Il est bien plus difficile de
parler de Dieu que de
l'homme », remarque le grand Frédéric. Nous ne
possédons pas d'organe pour appréhender le transcendant;
l'humain, par contre, est chose que nous pouvons assimiler. Mais voici
que Dieu est
—————
¹) Voir son admirable essai Ueber
das Verhältnis des
deutschen
Staates zur Theologie, Kirche und Religion, ein Versuch
Nicht-Theologen zu orientieren.
²) Lettres I, 325.
1470 ANNEXE
— ROME
devenu homme; nous savons donc
maintenant quid est ¹).
Seul le
rationaliste l'ignore; seul l'esprit asservi à la chimère
sémitique d'Iahveh, créateur du monde, demeure en proie
aux contradictions de toute sorte et désespère de
rétablir l'accord entre sa foi et sa pensée — à
moins qu'il ne se fasse violence ou ne se mente à
lui-même. Mais le Germain qui s'est éveillé de ce
cauchemar possède maintenant le mythe et possède aussi
l'expérience : le mythe de la Nature et du divin Architecte,
l'expérience de Dieu et de l'Homme; Dieu comme
multiplicité et Dieu comme unité; il possède,
en d'autres termes, le temporel sub
specie aeternitatis et
l'éternel sub specie oculorum,
l'un et l'autre associés
et formant ensemble une authentique religion, telle que son cœur la
désire et que son esprit la requiert ²).
« CATHOLIQUE » ET
« ROMAIN »
Sur le dernier point que vise cette préface,
je ne
m'étendrai pas longtemps. Il s'agit de savoir si la distinction
que j'ai établie entre ces mots : « catholique » et
« romain », est justifiée. Des hommes dignes de
toute estime, et dont le jugement a pour moi le plus grand prix, ont
soutenu qu'elle n'était fondée sur aucun fait positif; et
comme les adversaires que j'ai rencontrés dans ce camp se sont
montrés en général loyaux et courtois, parfois
même sympathiques à une part de mon effort, c'est d'autant
plus soigneusement que j'ai pesé leurs raisons et remis les
miennes en examen. Mais encore que j'aie saisi toute occasion de causer
de cet objet avec des catholiques, ma première opinion n'a fait
que se confirmer : je répète donc — et j'y vais insister
— qu'il y a lieu de distinguer nettement entre
« catholique » et « romain »,
—————
¹) J'ai déjà cité ailleurs cette
pensée de Goethe : « Puisque Dieu est devenu homme afin
que nous, pauvres
créatures charnelles, le pussions saisir et comprendre, ne nous
gardons de rien autant que de le refaire Dieu » (Brief des Pastors zu
*** an den neuen Pastor zu ***).
²) Sur les rapports entre le mythe et
l'expérience, voir
ch. IX,
sous la section: « Art », au sous-titre : « Art et
Religion ».
1471 ANNEXE
— ROME
et que même cette
distinction s'impose aujourd'hui plus que jamais ¹).
Pour en saisir tout de suite la portée,
considérons la
forme classique du « catholique » non « romain
» dans l'immortel Pascal. Voilà un homme qui, non
seulement, est religieux au sens le plus intime du mot, mais qui est
catholique de toute son âme, qui croit à tous les dogmes
de l'Église, qui oblige sa haute science à capituler
devant
n'importe quel trivial « miracle » qu'il plaît
à l'autorité ecclésiastique de certifier, car :
« C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. » Mais ce
même homme déclare: « Il y a deux fléaux de
la vérité, l'Inquisition et la Société (les
Jésuites) »; et quand Rome condamne ses Lettres
provinciales, il s'écrie : « Mieux vaut
obéir
à Dieu qu'aux hommes. Ad
tuum, Domine Jesu, tribunal appello !
» Pourtant c'est le même homme encore qui exprime cette
conviction : « L'histoire de l'Église doit être
proprement
appelée l'histoire de la vérité » ²).
Quel
exemple illustrerait mieux la distinction dont je parle ? Or il n'est
pas un catholique de ma connaissance chez qui elle n'apparaisse
à quelque degré. Ici, plus que partout ailleurs,
l'abîme se creuse entre la pratique et la théorie; il y a
conflit entre les articles de foi que la curie voudrait imposer et les
réelles croyances des peuples catholiques, conflit aussi entre
la politique suivie par Rome et la politique approuvée par la
majorité des catholiques. Nous l'avons constaté tout
à l'heure dans le cas de cet abbé qui, catholique et
prêtre, soutenait des thèses religieuses nettement
—————
¹) J'ai traité ce thème avec plus de
développement
dans un écrit sur les Universités catholiques,
publié en brochure à Vienne (1902) dans la collection
dite Die Fackel. Le lecteur
curieux de plus de détails peut s'y
reporter. — Je fais observer, d'autre part, que les remarques qui
suivent datent d'avant la crise aiguë du « modernisme
»; elle m'aurait fourni maints arguments d'une actualité
plus piquante, mais qui n'eussent modifié en rien des
conclusions qu'elle confirme — ai-je besoin de le dire ? — avec une
singulière éloquence.
²) Pensées
IX, 19; XXIV, 62 et 28.
1472 ANNEXE
— ROME
antiromaines. Mais le
même cas se présente sous mille
formes plus frappantes dans la vie pratique de chaque jour : ainsi
quand de hauts prélats catholiques accueillent l'empereur
d'Allemagne par des discours débordants d'enthousiasme national
et de loyalisme monarchique, lesquels prélats répudient
d'autre part — du moins théoriquement — tous les principes sur
lesquels est fondée l'existence d'un État ordonné,
professent qu'il appartient au pape, dans la plénitude de sa
puissance, de déposer princes, roi, empereur, « si la
protection de l'Église exige ces mesures » ¹),
revendiquent
pour
le dit pape le droit « de délier cas échéant
—————
¹) Cf. la 1re édition du Staatslexikon catholique romain
qu'édite la Görres-Gesellschaft
(société
fondée en 1878 pour honorer la mémoire de
l'écrivain ultramontain J. J. von Görres, en continuant
son œuvre par le moyen de publications qui comprennent un annuaire
historique, un annuaire philosophique, etc. et notamment l'officieux
Staatslexikon). On lira avec
profit, tome IV, l'article « Pape
» du chanoine capitulaire Bellesheim, et l'on ne
s'étonnera pas, si l'on connaît les procédés
dialectiques de la logique romaine, de trouver le digne prélat
fort réservé sur le point que j'indique. Mais il expose
les « théories » des docteurs de l'Église qui
toutes
concourent, en dernière analyse, à statuer le pouvoir du
pape sur les princes. Le pape, il est vrai, n'a pas qualité pour
déposer les princes, « mais il peut y venir indirectement,
au cas où la protection de la foi chrétienne et de
l'Église, qui lui est confiée, exigerait cette mesure
» (colonne 168). On ne nous dit pas expressément comment
se
doit concevoir cette déposition « indirecte » d'un
monarque par le prêtre qui la juge « exigible ». Mais nous
n'avons pas besoin de chercher bien loin, car dans la colonne suivante
on enseigne, à propos d'un autre objet, que le pape peut «
abroger » toute loi qu'il estime hostile à l'Église
et
« la déclarer nulle et non avenue ». Le passage
suivant, inséré au même endroit, ne mérite
pas moins d'attention : « On ne saurait — sans dissoudre
l'Église
— refuser au pape le droit de délier en certains cas les sujets
de leur serment de fidélité. Car comment admettre que le
serment pût devenir un lien de péché ! Toutes les
autres obligations contractées doivent céder devant cette
considération du but à atteindre. » En d'autres termes,
l'État — d'après la théorie romaine — est
livré
sans réserve au bon plaisir de chaque pape, tandis que
l'Église
— ainsi qu'il appert de chaque page du Staatslexikon — ne saurait
tolérer aucune ingérence de l'État, sous quelque
forme
que ce soit, car (2e édition III, 452)
« l'Église est une
société complète, indépendante de
l'État
» (von Scherer).
1473 ANNEXE
— ROME
de leur serment de
fidélité les sujets du prince
» (droit qu'il s'est effectivement et solennellement
arrogé
en plus d'une occurrence) ¹) etc., etc. Mettrons-nous en doute le
patriotisme de ces hommes ? Suspecterons-nous la
sincérité de leur loyalisme ? À Dieu ne plaise !
Mais
n'est-il pas dès lors manifeste que la ligne de
démarcation entre le fait « catholique » et le fait
« romain » passe par leur propre âme ? Ou bien
encore,
voici un évêque allemand qui, s'adressant à des
auditeurs français, affirme que le catholicisme ne connaît
pas de frontières, tous ses adhérents étant au
même titre les fils soumis du Pontife romain. J'ignore si la
circonstance inverse s'est produite, mais celle que je mentionne
était d'autant plus frappante qu'un évêque
français avait prononcé, quinze jours auparavant, presque
au même endroit, des paroles empreintes du plus ardent
nationalisme. On voit combien sont loin de s'accorder la religion
« catholique », d'une part, et, de l'autre, la doctrine et
la politique « romaines » ²).
—————
¹) Ni la bulle par laquelle les Anglais furent
déliés de
leur serment de fidélité envers le monarque
légitime (1535, pontificat de Paul III), ni la menace
ultérieure d'excommunier quiconque obéirait à la
reine Elisabeth (1569, pontificat de Pie V), ne produisit d'ailleurs
l'effet attendu. De l'avis des historiens (voir ch. VIII du
présent ouvrage sous la rubrique : « La lutte par rapport
à l'État ») la fidélité au
souverain
l'emporta, chez presque tous les catholiques d'Angleterre, sur
l'obéissance au pape. Je dis presque : on sait que Felton eut le
triste courage d'afficher l'outrageante bulle aux portes du palais
épiscopal de Londres; or le même Felton a
été béatifié par le « pacifique
» Léon XIII. Voilà, me semble-t-il, un fait, qui ne
laisse rien à désirer sous le rapport de la clarté.
²) Cette politique romaine étant
immuable en son principe,
les
observations que l'on en peut faire demeurent toujours actuelles; et,
de même, les questions qu'elle soulève se posant sous tous
les régimes, il importe de distinguer entre « romain » et
« catholique » sous la république autant que sous la
monarchie. Commentant la « Semaine sociale de France »
organisée pendant l'été 1912 par de jeunes
catholiques, le Temps
s'exprimait récemment ainsi (4 août
1912) : « Les catholiques de la Semaine sociale se
déclarent des citoyens loyalistes. Cela veut dire qu'ils ne sont
pas anti-républicains. Soit ! Nous ne voulons pas mettre
1474 ANNEXE
— ROME
Eh bien,
cette distinction n'a pas, je le répète, de
portée qu'en théorie; cette incompatibilité est un
fait réel — encore que souvent inconscient — parmi les faits qui
constituent la vie psychique de millions de catholiques, un fait si
important pour notre intelligence du passé et plus encore pour
notre préparation de l'avenir qu'il se doit
nécessairement ranger au nombre des « facteurs
fondamentaux » qui font l'objet du présent ouvrage. On
comprend que Rome et ses champions tiennent essentiellement à
nous entretenir sous ce rapport — ou à nous replonger — dans une
inconscience dont ils sentent le prix : et cela en particulier dans
l'instant qua l'effort « romain » de pure politique
travaille tout le monde civilisé sous couleur de défendre
les intérêts purement religieux des «
catholiques », et propage à travers tous les pays et
toutes
les classes un état de malaise inquiet. On veut nous faire
croire, on pose en axiome, que « romain » et «
catholique » sont termes synonymes,
interchangeables à
volonté; mais nous n'en croyons rien, sachant que ce n'est pas
vrai et qu'on nous jette de la poudre aux yeux.
Un obstacle capital à la réalisation
de l'idéal
romain est précisément l'Église elle-même,
l'Église
catholique : et nous
—————
une seule minute
en doute leur parole. Mais comment concilient-ils dans
leur esprit cette déclaration avec cette autre, à savoir
qu'ils sont catholiques romains avant tout ? Que feraient-ils si Rome
leur enjoignait de combattre la République ?... Romains avant
tout,
obéiraient-ils ? Mais alors où serait leur loyalisme P
Loyalistes, ils n'obéiraient pas ? Mais alors ils ne seraient
plus Romains avant tout. Est-ce que la seule pensée de cette
alternative ne devrait pas les mettre en garde contre des formules
aussi catégoriques d'ultramontanisme outrancier... ? » Sur quoi
le Temps déplore cette
ostentation d'« une
obéissance qui ressemble à de l'idolâtrie, et que
les catholiques de l'ancienne Église de France, prélats
comme
laïcs, eussent répudiée de toute leur
énergie.
» Il conclut en ces termes : « Nous voulons encore croire
que dans des circonstances qui intéresseraient la vie nationale,
des catholiques se trouveraient qui, entre le mot d'ordre romain et le
devoir du loyalisme, n'hésiteraient pas à remplir
celui-ci. » N'est-ce pas dire, en
d'autres termes, que le devoir
national sans doute compatible avec une religion « catholique » pourrait ne l'être pas
avec une
politique « romaine » ?
1475 ANNEXE
— ROME
accordons beaucoup trop peu
d'attention à ce
phénomène. Combien souvent, durant les siècles
passés, les évêques n'ont-ils pas marché
contre Rome l'épée à la main ! Peu à peu,
et avec la complicité des forces de l'État que sa propre
myopie
tourna contre lui-même, cette indépendance de la Crosse
à l'égard d'un Sceptre usurpé, cette autonomie
« catholique » défiant la tyrannie « romaine
», fut étouffée. En 1870, la majorité des
évêques allemands votèrent « catholiquement
» contre le programme romain ¹). Pourtant ils se soumirent.
Mais
l'armée des prêtres non politiques, de ceux qui, sortis du
peuple, partagent sa vie et ses souffrances, de ceux qui aiment leur
patrie par-dessus tout et qui ne pourraient consentir à la
livrer jamais aux entreprises d'une autre puissance — ce
clergé-là répugna toujours à se faire
l'agent aveuglément docile de la force centrale, laquelle n'est
jamais arrivée à le soumettre aussi complètement
que l'épiscopat. Les lecteurs sauront bien ce que je veux dire,
qui, habitant en pays catholique, y entretiennent avec des
prêtres un commerce amical et parfois causent avec eux à
cœur ouvert; ils sauront que la religion « catholique »
s'affirme encore vivante par opposition à la « romaine
» dans beaucoup de cures; ils sauront aussi comment est
interprété dans la hiérarchie ce dernier reste de
nationalisme et de tolérance toute chrétienne. On dirait
que deux religions absolument différentes ont été
conjointes sous un seul et même nom ²). Mais, comme Goethe
nous
le fait observer : « Le Siège
—————
¹) Il n'y eut d'abord que QUATRE
évêques allemands
qui
votèrent pour le dogme de l'Infaillibilité, et il fallut
l'application de la torture morale pour déterminer les autres.
²) Est-il besoin de recommander aux lecteurs
français
l'étude du document si impressionnant publié en 1912 sous
ce titre : Ce que l'on a tait de
l'Église, et sans autre nom d'auteurs
que ce chiffre : XXXXX ? De ses rédacteurs anonymes nous savons
seulement qu'ils sont des prêtres, qui n'ont pas voulu s'offrir,
« cible vivante », aux « mauvais archers » de cette
Église à laquelle ils resteront fidèles « en
dépit du régime de terreur et de suspicion »
institué pour sa prétendue défense. Dans l'«
humble supplique à Sa Sainteté le Pape Pie X » par
où ils débu-
1476 ANNEXE
— ROME
Pontifical a des
intérêts auxquels nous ne songeons pas,
et il a, pour parvenir à ses fins, des moyens dont nous ne nous
—————
tent, ils
revendiquent le droit — forts des « sympathies silencieuses
qui les entourent », convaincus que « leur
acte sera pour
beaucoup un soulagement et une consolation » — de jeter un cri non de
révolte, mais d'alarme; et leur réquisitoire sera aussi
une prière. Pour l'heure, ils se disent « las de voir....
l'Église réduite au rôle de bureaucratie jalouse
des
pouvoirs qui lui restent et avide de reconquérir ceux qu'elle
n'a plus. » Après ces
déclarations de principe, ils
entrent dans le vif de leur sujet. Ils démontent les rouages
compliqués de cette hiérarchie ecclésiastique qui
se concentre dans la curie et qui, « revenant par un détour
» au
rêve romain de domination universelle, a établi sur
l'Église un « pouvoir illimité ». Citons :
« Rien n'a plus de raison d'être en
dehors de Rome. Les
vieilles constitutions et les usages primitifs comme les traditions
authentiques se sont fondues dans cette unique volonté.... Du
cerveau du Christ, l'Évangile rayonnant et illuminant la surface
du
globe avait allumé partout mille foyers, mais voilà, que,
suivant une loi mystérieuse de tardive réfraction, tous
ces rayonnements sont revenus s'abîmer dans un centre unique.
Seule source permanente de véritable vie, Rome en est encore
l'unique réservoir et le Vatican ouvre et ferme le
réservoir à son gré. Rome définit, Rome
commande, Rome crée, Rome veut, Rome parle, Rome condamne, Rome
tue, Rome absout, l'Église se tait ou chante : Amen ».... Les
évêques n'ont presque plus un seul de leurs droits, dont
les a dépouillés le pouvoir central, c'est-à-dire « quelques hommes
dévoués à l'idée romaine »; Rome, en effet, « veut faire de l'Église
un immense empire — on dit
au pape un immense diocèse — dans lequel toute autorité,
toute initiative viendront du centre, où a
médiocrité et l'ambition des fonctionnaires
répondront de leur obéissance et de leur aveugle
dévouement. » Aussi ne tolère-t-on en haut que
« les intransigeants, qui sont aussi les dociles et parfois les
intrigants », et l'absolutisme est le
même à
l'égard du clergé, dont on écarte tous les esprits
suspects d'indépendance en les accusant tantôt de
kantisme, de subjectivisme, tantôt de protestantisme, de
modernisme. Quant aux laïcs, ils sont le « troupeau » ! Et
tous, évêques, prêtres, laïcs, n'ont
qu'à s'incliner, et ils s'inclinent avec «
servilité » sous la menace de la «
délation » qui a
été mise à l'ordre du jour par les «
comités de vigilance ». Et, naturellement, usages,
costumes,
coutumes, ornements, cérémonies, liturgies, tout est mis
au romain. « Que de prêtres
souffrent au plus profond de leur
être, parce que leur pensée est enchaînée,
leur élan réprimé, leur loyauté mise
à l'épreuve ! » Mais « la répression
est d'une telle vigueur lorsque quelqu'un ose lever la tête, que
les autres se terrent épouvantés. » Suivent des exemples.
1477 ANNEXE
— ROME
faisons aucune idée
» ¹). Le moyen dont dispose Rome
en
l'espèce, et que nous lui voyons appliquer aujourd'hui par-
—————
Puis les XXXXX discutent la validité des prescriptions romaines,
ils
signalent les contradictions entre les ordres d'hier et ceux
d'aujourd'hui, ils nous renseignent sur le Saint-Office, sur l'Index,
etc. Et finalement ils se demandent si « la décadence
n'est pas irrémédiable » et s'il ne vaudrait pas
mieux, « laissant les morts enterrer les vivants »,
abandonner sans retour cette Église déchue. Alors ils
répondent : « Non ! » parce qu'ils tiennent qu'elle
n'est
pas vraiment l'Église, mais sa contrefaçon. «
Demain ou
dans un an, dans dix ans, la date importe peu, d'autres le rediront....
il finira bien par y avoir quelque chose de changé dans les
contingences de l'Église de Dieu. Les pouvoirs
développés
jusqu'à l'usurpation, les idées imposées
jusqu'à l'oppression, la poussière humaine foulée
jusqu'à l'abjection, tout reviendra à sa place. »
A-t-on
jamais plus noblement aspiré au bienfait d'un
catholicisme qui ne fût pas romain ? et dénoncé
plus fortement le péril que court la religion catholique du fait
de la doctrine romaine ?
Quelques circonstances que le hasard a fait
coïncider de
près avec cette émouvante protestation, contribueraient,
s'il était possible, à la rendre plus significative
encore. Pour ne pas corriger le hasard, je me borne à les
rappeler au lecteur sans y mettre aucun ordre, lui laissant le soin
d'établir entre elles tels rapprochements que suggère
leur coïncidence. C'est presque au moment où parut le
volume des XXXXX que mourait le « Père Hyacinthe », lequel
avait élevé en 1869 sa protestation de chrétien et
de prêtre « contre les doctrines et les pratiques qui se
nomment romaines, mais qui ne sont pas chrétiennes »; et
il ajoutait : « Ma conviction la plus
profonde est que si la France
actuelle est livrée à l'anarchie sociale, morale et
religieuse, la cause principale en est non pas dans le catholicisme
lui-même, mais dans la manière dont le catholicisme est
depuis longtemps compris et pratiqué. » C'est presque au
même moment que les catholiques de France laissèrent
à ceux de Belgique le soin de célébrer le
centenaire de Montalembert, lequel avait rêvé l'alliance
de la liberté politique avec la foi catholique et, menacé
du désaveu de Pie IX, s'était écrié :
« Le bâillon enfoncé dans la bouche de quiconque
parle pour sa foi, je le sens entre mes lèvres, et j'en
frémis de douleur ! » C'est presque au
même moment que la
Congrégation de l'Index condamna, sur la dénonciation des
Jésuites, l'Histoire ancienne
de l'Église qui avait valu
à Mgr. Duchesne, son auteur, les félicitations du pape
fondées sur une connaissance personnelle de l'ouvrage — avec,
par surcroît, l'avis de se défendre contre ses
détracteurs — et dont le texte original français avait
été visé par le magistrat ecclésiastique
compétent, non moins que la version ita-
¹) Conversation avec Eckermann du 3 avril 1829.
1478 ANNEXE
— ROME
tout où l'État
la laisse faire, consiste à submerger le
monde sous un flot de Congrégations et d'Ordres religieux.
Naturellement, l'influence du clergé séculier baisse
d'autant; il est pour ainsi dire démonétisé peu
à peu au profit des moines et des réguliers de tout genre
: ce sont eux qui, de plus en plus, prêchent et confessent, eux
qui tiennent les écoles, eux qui font la politique; dans les
villes, leurs églises ne négligent rien pour attirer les
croyants et les détourner des églises concurrentes, et
déjà ils tendent à occuper les cures. Plusieurs
Ordres sont dès maintenant expressément soustraits
à la juridiction, épiscopale et placés sous la
dépendance directe de la curie; l'église nationale
rattachée en quelque manière à l'État et
responsable envers lui ne possède par conséquent nul
moyen d'exercer un contrôle sur ces Ordres ou de se renseigner
exactement sur leur activité ¹). Rome a
—————
lienne, celle-ci
approuvée en outre par un censeur
spécial. Singulier mélange de souvenirs et
d'actualités concourant à illustrer la distinction qui
s'impose entre « catholique » et « romain ».
¹) Dans le Staatslexikon
catholique romain, déjà
cité plus haut, le jésuite Lehmkuhl nous assure (tome IV
de la 1re édition) que le fait
d'« exempter » de la
puissance épiscopale (nous dirions : de lui soustraire) les
Ordres religieux est « vu la plus grande centralisation du
pouvoir au sein de l'Ordre et la plus grande activité de ce
pouvoir à l'extérieur.... une nécessité » (colonne 99). En ce peu de
mots tient tout un programme, si l'on sait
lire. Et ce programme est complété par une indication que
nous donne le révérend Père dans la colonne
suivante : « Touchant la position de l'État par rapport
à
l'Ordre, l'Église n'a pas plus besoin ici qu'ailleurs de
l'État pour
subsister et se développer; mais elle a coutume, pour autant
qu'elle le juge praticable, de satisfaire aux vœux des gouvernements.
» Voilà pour le coup un Jésuite bien imprudent —
chose rare ! — et qui nous trahit les pensées de derrière
la tête : aussi la « rédaction » du Staatslexikon,
prise d'épouvante, a-t-elle dépensé une adresse
infinie pour nous donner le change et rempli à cet effet toute
une colonne d'explications atténuatives entre crochets. La 2e
édition revisée de ce tome IV n'a pas paru encore dans le
moment où j'écris; il sera intéressant de voir
dans quelle direction se continuera ce mouvement; pour autant qu'on
peut l'inférer d'autres articles, ce sera dans le sens du
Jésuite et non de la « rédaction »; j'estime que
nous devrons nous en féliciter, car il est certes plus
agréable
1479 ANNEXE
— ROME
le temps, elle ne laissera pas
de garotter bien plus étroitement
encore le clergé séculier national, ou de l'extirper
graduellement. Par là, j'en conviens, s'identifieront de plus en
plus ces deux concepts : « catholique » et « romain
». Car chaque membre d'un Ordre est un soldat de Rome; la patrie
du régulier est l'Église exclusivement, il n'en peut ni
n'en
doit connaître d'autre; chaque établissement
congréganiste est une agence politique instituée contre
l'État qui lui accorde l'hospitalité — puisque en effet
la
coexistence de deux puissances également souveraines ne se
conçoit pas plus que la possibilité d'ériger une
maison en un lieu occupé par une autre, à moins que cette
autre ne soit préalablement démolie. Nous avions lu dans
l'Évangile : « Donnez à César ce qui est
à
César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Mais
si Dieu descend sur la terre et assume lui-même le gouvernement,
César n'a plus rien à réclamer : qu'il abdique !
Et ainsi, ce qui se déroule sous nos yeux, ce n'est pas
seulement une lutte de Rome contre le protestantisme, c'est encore — et
peut-être à un plus haut degré — la continuation
directe de cette lutte de Rome contre le catholicisme, qui
commença dès que les Jésuites se furent
emparés du pouvoir ¹).
Pourtant — sans méconnaître, certes !
la formidable
puissance de Rome et le danger qu'elle présente,
là particulièrement où l'État s'abandonne
à
une tolérante insouciance comme dans l'Angleterre protestante
d'aujourd'hui — nous sommes fondés à croire qu'il se
passera encore bien du temps avant que soient définitivement
étouffées toutes velléités
libérales; et ceux qui, prenant leurs désirs pour des
réalités, veulent m'empêcher de distinguer entre ce
qui est « romain » et ce qui est « catholique
»,
ceux-là devancent de quelques siècles la
réalité espérée. D'ici là,
efforçons-nous
—————
d'avoir affaire
à Boniface VIII et à Lehmkuhl qu'aux gens
de demi-mesures et de beaucoup de mots comme Bellesheim et consorts.
¹) Voir dans le présent ouvrage, ch. IX,
section : «
Politique et Église », au sous-titre : « La Révolution
française ».
1480 ANNEXE
— ROME
donc de faire cette
distinction qui est non seulement légitime,
mais nécessaire, et de la faire aussi nette que possible, afin
de savoir exactement qui et quoi nous combattons dans le catholicisme,
qui et quoi nous ne combattons pas.
Ce serait folie, par exemple, que de nous en prendre
à ce
complex de religion qui est dit « catholique »; nonobstant
tous ses dogmes, il dénote une largeur d'inspiration qui le
rend indispensable à quantité d'âmes, et sa
souplesse est telle qu'il satisfait à des besoins très
divers; beaucoup moins étroit, beaucoup plus élastique,
beaucoup mieux adaptable aux circonstances que la confession
luthérienne, ce serait, je le répète, folie que de
le vouloir combattre ou même que de prétendre lui assigner
un rang subordonné par rapport au protestantisme. Le
catholicisme, qui me paraît représenter un idéal
moins haut en fait de morale, est en revanche beaucoup moins
judaïsé; plus proche de la nature — et, par là, de
la vérité vivante — il est dès lors aussi moins
fermé que le protestantisme orthodoxe à l'intelligence du
mythique. On démontrerait aisément par des exemples
combien il est faux que le catholique pense ou s'enquière avec
moins de liberté que le protestant; cette thèse ne se
pourrait soutenir qu'à condition de supposer un croyant
strictement orthodoxe, un fils aveuglément obéissant de
Rome, ce qui n'est le cas que d'une minorité sans cesse
décroissante chez les catholiques cultivés. D'Alembert —
témoin non suspect de parti pris, puisqu'il défendit les
Jésuites quand il les crut persécutés — remarque
au milieu du XVIIIme siècle qu'entre
telle université
catholique et telle université protestante de l'Allemagne la
différence est si grande qu'on pourrait croire « en une
heure avoir fait quatre cents lieues ou vécu quatre cents ans,
avoir passé de Salamanque à Cambridge ou du siècle
de Scot à celui de Newton »; toutefois, ajoute-t-il, « on
ne doit point sans doute attribuer cette différence de
lumières et de savoir dans les différentes régions
de l'Allemagne à la différence de religion », mais
« à la tyrannie des inquisiteurs subalternes »
là où ceux-ci sont libres de
1481 ANNEXE
— ROME
l'exercer ¹). Nous ne
saurions donc mieux faire, si nous sommes
protestants, que d'entretenir dans nos cœurs le respect et l'amour de
ce qui est catholique. Et, au rebours des forces
intéressées à nous diviser, à nous opposer
en deux camps hostiles, nous — je veux dire par ce « nous »
l'immense majorité des laïcs non politiciens et les
meilleurs des ecclésiastiques — nous devrions travailler
à établir entre nous une entente complète. Il est
absurde de se faire la guerre au vingtième siècle pour
cause de divergences religieuses; il serait plus opportun d'associer
nos énergies et de chercher en commun une expression plus pure
pour nos besoins religieux, une expression mieux assortie aussi
à notre époque culturelle. Par rapport à l'esprit
sémitique j'ai éprouvé une répugnance
d'ordre tout intime, mais avec le besoin d'autant plus conscient et
résolu de m'en détourner, et je tiens que dans ce cas une
franche rupture serait une délivrance non seulement pour nous,
mais pour tous les Juifs qui pensent noblement; s'agissant des
protestants et des catholiques, j'estime que, loin de se
détourner les uns des autres, ils ne sauraient au contraire trop
tôt et trop sincèrement se rejoindre. Lessing fait quelque
part cette remarque : « Si l'on veut empêcher
l'Église
évangélique d'agir encore sur
—————
¹) De l'abus de la critique en
matière de religion § 29.
D'Alembert excepte le pape personnellement, car, dit-il, «
en France où la doctrine catholique est suivie et
respectée, les sciences n'en sont pas cultivées avec
moins de succès; en Italie même elles ne sont pas
négligées, sans doute parce que les souverains pontifes,
pour la plupart éclairés et sages, et connaissant les
abus qui résultent de l'ignorance, sont plus à
portée en Italie de réprimer, quand il est
nécessaire, la tyrannie des inquisiteurs subalternes »,
espèce d'hommes « méprisable et lâche »
à qui tout sert de
prétexte « pour arrêter
les progrès de l'esprit ». Rien de plus justifié
que
l'exception statuée par d'Alembert, puisque le pape est aussi
impuissant que n'importe quel autre prêtre contre le pouvoir
anonyme de la hiérarchie. Nous l'avons vu de nos yeux dans le
cas du « libéral » Pie IX, comme dans le cas du
«
pacifique » Léon XIII, et
l'aventure de Mgr. Duchesne nous en
fournit un exemple tout récent. Sur l'impuissance du pape, cf.
les Gedanken und Erinnerungen
(« Pensées et Souvenirs
») de Bismarck, II, 124-127.
1482 ANNEXE
— ROME
elle-même et
d'éliminer toute la matière
hétérogène, elle se trouvera un beau jour aussi en
arrière du papisme qu'elle avait été jadis en
avant » ¹). Je n'ai toutefois, personnellement, pas
l'impression
que le protestantisme fût en état de tirer de lui seul les
éléments d'une rénovation religieuse. Le
protestantisme a quelque chose de particulièrement viril, de
viril presque exclusivement, et c'est par là qu'il
mérite notre respect et notre affection; mais enfanter est le
propre du féminin : et, féminin, qui nierait que le
catholicisme le soit ?
« Rome» nous offre une image toute
différente
: elle est l'imperium romanum
dans son dernier avatar et sous sa forme
la plus fâcheuse; l'esprit du grand empire sans son corps; une
puissance exclusivement politique et — à y bien regarder —
totalement irréligieuse, ou qui n'exalte la chimère
religieuse que pour l'utiliser à ses fins. Il n'est pas
seulement admissible qu'ayant à définir une telle
puissance par son caractère distinctif on l'étiquette
sommairement « politique » — il est nécessaire que
l'on aperçoive bien qu'elle a proprement traduit en existence la
quintessence même de toute politique. Or voilà
précisément ce qui la rend si dangereuse. Partout
ailleurs, la politique n'est qu'un système de compromis sans
cesse renouvelables entre les besoins de certains groupes d'hommes
vivants et travaillants et les besoins d'autres groupes d'hommes tout
pareils; partout et toujours la politique est un moyen, non un but, un
éternel à peu près, jamais une doctrine. Seule
Rome — la Rome actuelle — présente le type de la politique
abstraite et absolue, de la politique qui a ses fins en
elle-même. La Civitas Dei
avec, pour chef, le pape souverain dont
rien ne limite la puissance, est une pure idéologie : cet
idéal n'a pas surgi des circonstances de fait données
dans la pratique, mais au contraire on le leur impose d'en haut; bref,
ce n'est point là de la vie, mais de la doctrine, et qui dit :
Civitas Dei, dit
—————
¹) Dans le fragment Ueber die
itzigen Religionsbewegungen.
1483 ANNEXE
— ROME
encore : POLITIQUE
ABSOLUE ¹). De besoin, positifs auxquels cette politique
serait censée servir il ne peut être
question.
—————
¹) Les lecteurs français n'auront pas manqué, s'ils
suivirent les comptes rendus de cette « Semaine sociale de France
» dont on parlait tout à
l'heure, de méditer le cours de
catholicisme internationaliste — ou mieux : de politique romaine —
qu'offrit à ses auditeurs l'abbé Sertillanges, ancien
dominicain, sous ce titre : « La morale chrétienne et les
relations internationales » (2e
journée; voir le
résumé du Temps,
1er août 1912). Le
conférencier prétend partir de l'état de fait,
savoir : l'égoïsme des nations qui, déplore-t-il,
« vivent sous le régime de chacun pour soi », et le
désordre anarchique qui règne dans leurs rapports entre
elles « sous prétexte d'autonomie ». Or, « la
société internationale est le cas le plus
élevé de la sociabilité et elle en doit subir les
exigences »; mais ces exigences se
trouvent fondées sur «
l'unité morale des hommes », laquelle « appelle une
organisation juridique » — et nos tentatives d'arbitrage
sont nulles
pour la raison suivante : « Ce que portent les conventions ne
mérite pas le nom de droit au sens strict du mot »; le
véritable droit international, forme juridique nécessaire
de « la loi morale internationale », n'existera proprement que
«
lorsqu'un consensus moral
permettra d'établir ou de
reconnaître une autorité juridique compétente en
matière de rapports mondiaux. » Où trouver cette
juridiction qui, incarnant la « justice éternelle »,
départagerait les adversaires dans chaque conflit et leur
dirait : « Voici le droit » ? Elle est toute
trouvée, et les
papes s'en sont avisés depuis longtemps; c'est l'Église,
dont le
rôle se conçoit de la manière suivante : « On
créerait un droit international basé sur
l'Évangile (!)
L'arbitrage sagement organisé, avec le pape comme suprême
modérateur, y tiendrait une large place. Enfin la sanction en
serait, au spirituel, dans les faveurs ou les peines spirituelles de
l'Église.... et, au temporel, dans la contrainte
organisée sous
l'influence du même pouvoir ecclésiastique, et sur
l'initiative politique des gouvernants » — initiative qu'il est
légitime d'escompter dans la Civitas
Dei où toutes les
nations sont supposées catholiques, et d'autant que César
et Dieu se confondent étroitement dans « l'Évangile
» sur
quoi se fonde ce droit international obtenu par substitution du :
chacun pour Rome, au : chacun pour soi. L'abbé Sertillanges
admet que cette « organisation idéale » est «
loin des réalités présentes, des
possibilités prochaines »; mais il ne se
désespère
pas pour si peu : « Je ne puis m'empêcher de dire,
regardant
de haut l'Histoire et de près la réalité
chrétienne, que le principe même qui a créé
les patries et qui préside aux confédérations en
ce qu'elles ont d'utile doit un jour mettre fin à notre
humanité inorganique »; puis il conclut par
cette franche
déclaration : « L'unité religieuse des hommes, qui
doit avoir dès maintenant ses conséquences morales, devra
avoir en son
1484 ANNEXE
— ROME
Les hommes qui la font
renoncent — plus ou moins — à toute
communauté ethnique et ils rompent même, dans la mesure du
possible, tous liens de famille; en d'autres termes, ils se
séparent de la société humaine, et,
conséquemment, la politique indispensable des besoins pratiques
n'existe plus pour eux. Ils ont en revanche pleine liberté de
saisir l'instrument propre de toute politique : la puissance —
instrument dont l'emploi est ailleurs sujet de tous côtés
à des restrictions; et, faisant de ce moyen un but, de consacrer
sans partage leurs forces à ce but : l'omnipotence. Plus une
politique de cette sorte absolue est pure et
désintéressée —
désintéressée, veux-je dire, par rapport aux
jouissances temporelles — plus elle est redoutable pour les
États. La
justification de toute politique pratique, son excuse pour les actes de
contrainte auxquels elle doit souvent recourir, est
précisément dans les avantages matériels qui se
trouvent en jeu, dans le fait que les peuples pas plus que les
individus ne sauraient se passer d'une base matérielle : c'est
à d'autres sources qu'il leur faut puiser
l'élément idéal de la vie, tandis que la politique
ne saurait être trop exclusivement réaliste. Or une
politique comme celle de Rome pénètre, au contraire,
d'autant plus profondément dans la vie des peuples qu'elle est
plus abstraite et plus pure; la logique repré-
—————
temps ses
conséquences juridiques effectives; et pour cela, le
pouvoir juridique au sens strict étant un attribut du pouvoir
politique, l'unité religieuse des hommes devra avoir un jour ses
conséquences politiques. » Quod erat demonstrandum. Ces
conséquences « juridiques », et dès lors
« politiques » de l'unité « morale » et dès
lors « religieuse » (ou « religieuse
» et dès
lors « morale » ?) des hommes, sous quelle
forme se
produiront-elles exactement ? « Je ne sais, nul ne
sait », nous
assure l'abbé Sertillanges. Oh ! que si, nous le savons : le
tableau brossé par les auteurs de Ce que l'on a fait de l'Église
nous en offre une image anticipée, et par là même
bien modeste encore. L'idéologie de l'humanité abstraite,
la chimère apriorique de l'universalisme, le
postulat et le parti pris de l'absolutisme : on vient de voir par
quelle série d'artifices ingénieusement
emboîtés, Rome, la grande Politique, érige de
degré en degré la fiction de son Droit et prépare
la réalité de son omnipotence.
1485 ANNEXE
— ROME
sente ici ce que
représentent les canons dans les États; plus
les directeurs de la politique romaine sont dénués
d'égoïsme personnel et moralement dignes d'estime, plus ils
agiront en fanatiques et s'attesteront conscients du but auxquels ils
doivent tendre uniquement. Un pape qui entretient des maîtresses
et qui occupe des artistes est inoffensif en comparaison du noble et
doux vieillard siégeant actuellement (1902) sur le trône
pontifical. Il va de soi qu'un pouvoir politique tel que
celui-là travaille sans répit à affaiblir tout
organisme d'État, puisqu'il vise l'anéantissement
définitif de l'État; les meilleures intentions du monde —
quand
par hasard elles existent — ne servent ici de rien, car la logique de
la situation est plus forte que la volonté des individus. Aussi
n'est-il pas étonnant que l'on envisage, de ce point de vue, la
formation des États nationaux de l'Europe comme une «
décadence de la chrétienté » ¹).
Treitschke
note que « l'Église catholique prend toujours parti pour
la
langue de la moindre culture » ²). Est-ce à dire
qu'en
favorisant la survivance du polonais en Prusse et du breton en France,
en inondant de prêtres tchèques les parties allemandes de
la Bohème et en vitupérant du haut des chaires
irlandaises l'anglais, « langue du démon »,
l'Église
entende rendre hommage à la beauté d'une idée qui
fut nationale ou d'un particularisme qui perpétue le sentiment
de la race ? Mais on sait assez, d'autre part, le sens qu'elle attribue
à son latin niveleur et le soin qu'elle prend de l'uniformiser
à la romaine ³), on a trop d'exemples de la rigueur avec
laquelle les Jésuites arrachent chaque élève
à sa langue maternelle et du parti pris qu'ils
—————
¹) C'est l'expression qu'emploie le Staatslexikon déjà
cité (III, 1265). Et l'abbé Sertillanges, ci-dessus
nommé, conclut du « chacun pour soi » où
s'obstinent nos nations que : « la chrétienté
n'est plus
qu'un souvenir assoupi. »
²) Politik I, 287.
³) Jusque dans le détail de la
prononciation, ainsi qu'en
témoignent de tout récents efforts, si vivement
discutés en France.
1486 ANNEXE
— ROME
marquent de rompre ce dernier
lien avec le sol natal ¹). Non ! Par
son
méthodique encouragement aux « langues de la moindre
culture », Rome poursuit le même dessein qui inspire ses
actes dans tous les autres domaines de la vie, sans exception : elle
encourage et favorise ce qui affaiblit l'État comme tel, et
c'est
proprement pour cet objet que Rome existe; là est sa raison
d'être. Si elle abandonnait demain son idéal politique,
elle disparaîtrait après-demain; car la religion n'a, de
sa nature, nul besoin de pareils déploiements de puissance, au
contraire.
Une hiérarchie comme la hiérarchie
romaine n'est pas,
d'ailleurs, un phénomène nouveau dans l'histoire. Nous
avons Memphis et nous avons Babylone. Babylone, en particulier,
commence à dérouler sous nos yeux le spectacle
d'expériences historiques dont nos hommes d'État
pourraient
tirer plus d'un enseignement. « Babylone et Rome » serait
un
thème aussi intéressant à traiter que Babel und
Bibel, et plus riche en applications pratiques. Constatons sans
surprise qu'à Babylone aussi les prêtres fondaient leurs
prétentions sur l'institution divine et croyaient que Dieu
transmettait par leur intermédiaire ses décrets
infaillibles : car étant donné qu'une hiérarchie
universaliste ²) n'a pas ses racines dans un peuple et dans les
besoins de ce peuple, d'où tirerait-elle ses lettres de
créance, sinon du bon Dieu ? Il est par contre important
d'observer comment les intérêts d'une telle corporation
s'opposent constamment, et nécessairement, à
l'intérêt du peuple et des États. L'influence du
clergé est si grande en Babylonie qu'un prince n'y est sûr
ni
—————
¹) Voir notamment le ch. VIII du présent ouvrage, au
sous-titre : « La limitation comme principe », texte et note. Cf. ch. VI,
sous la
rubrique : « Ignace de Loyola », p. 715, note.
²) Le clergé babylonien n'est aucunement
national, il est
international au possible: il fait prévaloir sa politique propre
par ses propres armes dans tous les pays à lui accessibles et ne
se soucie du changement des peuples et des dynasties qu'autant que les
intérêts de la hiérarchie en sont affectés.
1487 ANNEXE
— ROME
de sa vie, ni de
l'obéissance de ses sujets, s'il n'entretient
pas de bons rapports avec l'Église; mais, dans ce cas,
l'Église
accapare peu à peu toutes les richesses du pays, elle devient
propriétaire de la majeure partie des biens et du sol, elle
bénéficie en même temps d'une exemption
d'impôts et monopolise en fin de compte le commerce et la
finance. Alors il se produit de deux choses l'une : ou bien cette
situation intolérable détermine une révolution, un
homme d'État capable — Tiglath-Phalazar, par exemple — monte sur
le
trône et son premier acte consiste à supprimer, ou du
moins à restreindre autant que possible, la « main morte
», et son second acte consiste à évoquer à
la vie une classe de bourgeois entreprenants, une classe de paysans et
de guerriers vigoureux; ou bien surgit un peuple étranger, non
encore asservi, qui jette bas l'empire affaibli. Mais quelque solution
qui intervienne, et soit que le conquérant étranger —
c'est le cas, par exemple, des Perses — ait fait secrètement
alliance avec la hiérarchie (laquelle est toujours la
première à trahir les princes nationaux quand elle y voit
un avantage pour la « religion »), soit qu'il opère
sans la hiérarchie et contre elle, cela revient au même en
définitive : au bout de peu de temps la hiérarchie, dont
les agents sont partout à l'œuvre, a de nouveau la haute main
dans les affaires et recommence à conduire l'État
à sa
ruine morale aussi bien qu'économique. Je dis : morale et
économique, et en effet l'une ne va pas sans l'autre : car chez
les grands, l'Église de Babylone attise la cupidité,
entretient
la superstition, pousse aux folles dépenses — dotations
d'églises, constructions d'églises, projets de domination
religieuse universelle, etc. — et quant au peuple, elle ne
néglige rien pour qu'il s'abêtisse et s'effémine,
elle le réduit à une abjecte servilité et d'autre
part, quand ses plans exigent qu'il lui prête un concours actif,
elle le transforme d'un coup de baguette magique en une horde
fanatisée, qu'elle ameute contre le roi et lance à
l'assaut de l'État. À un Tiglath-Phalazar,
antihiérarchiste
résolu qui inaugure une courte période de politique
1488 ANNEXE
— ROME
réaliste vraiment
brillante, succède un Sargon qui
rétablit tous les privilèges de la hiérarchie au
détriment de l'agriculture, du commerce, de l'énergie
utilisable pour la défense nationale; puis c'est un
Sennachérib qui, derechef, secoue le joug des prêtres,
renforce l'armée, et qui eût sans doute valu à
l'État un nouvel épanouissement : mais il est
assassiné
dans le temple et, quelques années plus tard, la race des
souverains assyriens disparaît de l'histoire à jamais. Le
même phénomène s'observe sous chaque dynastie, car
les rois et les peuples passent, mais la hiérarchie demeure;
elle survit aux millénaires et — quand s'évanouit
Babylone — lègue ses traditions à Rome. Aussi bien,
comment pourrait-il en être autrement ? Ne sommes-nous pas — je
le répète, on ne le répétera jamais trop —
dominés et entraînés comme des aveugles, nous
hommes, par les situations que nous avons créées ? Quand
un État consent à traiter avec une hiérarchie
sacerdotale
extérieure à l'État, il advient
nécessairement
qu'avec le temps cet État périt par l'effet de ce
traité,
de ce concordat, de cette convention, n'importe ! quelque inoffensives
qu'en puissent être les clauses. Outre la politique opportuniste
du moment, il nous faudrait encore une science de la politique
mathématique, qui nous indiquerait exactement où conduit
chaque chemin.
Passer inattentif, indifférent, sceptique —
tels des millions de
protestants et de catholiques qui n'éprouvent à ce
spectacle ni antipathie ni sympathie prononcées — devant le
phénomène puissamment significatif de la
hiérarchie romaine, c'est s'avouer aveugle ou faible d'esprit.
Mais pour celui qui se rend compte que l'avenir de l'humanité
entière, et, au premier chef, l'avenir du germanisme tout
entier est ici en jeu, il n'y a qu'une alternative : servir Rome ou
combattre Rome. Se tenir à l'écart est déshonorant.
Voilà aussi pourquoi il est si important de
comprendre que l'on
peut — comme j'ai tenté de l'expliquer nettement dans le
présent ouvrage — combattre Rome, puissance politique et qu'il
s'agit d'atteindre sur le seul terrain politique,
1489 ANNEXE
— ROME
sans combattre en même
temps la religion catholique; car au
contraire, soit qu'on pratique soi-même cette religion, soit
qu'on éprouve pour elle et qu'on lui marque une sympathie
sincère, on sait et l'on atteste que le monde,
privé d'elle, serait infiniment plus misérable
aujourd'hui, et plus pauvre en espérances pour l'avenir. Ici,
pas plus qu'alors qu'il s'agissait du dilettantisme, ou de la race, ou
du monothéisme, nous n'avons cure des mots; ce sont les choses
qui nous importent. Et sans souci des théories sur ce qui
devrait être, nous considérons les faits tels qu'ils sont.
Suivant les doctrines de la hiérarchie, « romain »
et « catholique » sont termes synonymes; or ils ne le sont
pas, or ces concepts traduisent des réalités
différentes; donc nous les distinguons.
Je ne saurais mieux terminer que par ces paroles de
Kant, bien souvent
citées, jamais trop : « Le règne de Dieu sur la
terre, voilà l'ultime destination de l'homme, celle où
tendent ses vœux. Que ton règne vienne ! Le Christ nous en a
rapprochés; mais on ne l'a pas compris et l'on a institué
le règne des prêtres, non le règne de Dieu en nous.
Dans le grand Tout, mille ans sont comme un jour. Travaillons
patiemment à cette entreprise, et attendons. »
Vienne, octobre 1902.
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1490
(Page vide)
Dernière mise
à
jour : 2 août 2008