Here
under follows the transcription of the appendix of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
1381
ANNEXE
I
WAGNER, GOBINEAU,
CHAMBERLAIN
II
DILETTANTISME
RACE, MONOTHÉISME,
ROME
—————
1382
(Page vide)
1383
Les 3e
et 4e éditions allemandes du
présent ouvrage sont
augmentées de préfaces dans lesquelles, tantôt
réfutant une objection spécieuse, tantôt rectifiant
une interprétation erronée, l'auteur complète sur
des points essentiels l'expression de sa pensée. Ces deux
suppléments à La
genèse du dix-neuvième
siècle, qui forment ensemble une brochure de plus de cent
pages ¹), offrent un intérêt fort inégal pour
la
moyenne des lecteurs français. Du premier, intitulé
« Richard Wagner et Chamberlain », on ne présentera
ici qu'un résumé très bref, afin de montrer
comment Chamberlain, en revendiquant son indépendance par
rapport à Wagner, précise sa position à
l'égard de Gobineau. On donnera en revanche le second
intégralement, ou presque, vu l'importance toute
générale des questions qu'il discute sous cette quadruple
rubrique : « Dilettantisme, Race, Monothéisme, Rome.
»
—————
I
Wagner, Gobineau,
Chamberlain.
L'auteur répond à un critique qui
avait cru pouvoir
résumer le sens de son ouvrage en un petit nombre de
thèses, toutes prétenduement empruntées à
Wagner. On ne
—————
¹) Le tirage à part a été publié en
1912
sous ce titre : Wehr und
Gegenwehr chez l'éditeur des
Grundlagen des XIX. Jahrhunderts
(Bruckmann, Munich).
1384 ANNEXE — WAGNER,
GOBINEAU, CHAMBERLAIN
retiendra ici, de sa
démonstration, que deux exemples topiques.
Pour Wagner (Religion und Kunst),
ce qui a perverti la religion
chrétienne, c'est la part prise par le judaïsme à
l'élaboration de ses dogmes, c'est notamment l'identification
violente du divin Crucifié avec le Dieu de colère,
créateur juif du ciel et de la terre. Sur ce point Chamberlain
fait observer que, de Marcion à Renan, en passant par
d'innombrables sectes et par les plus grands des mystiques, il y a
toujours eu des âmes frappées du contre-sens qui tient
dans les mots : « un christianisme juif
».
L'incompatibilité du Christ et d'Iahveh a sans cesse
offusqué les consciences religieuses, de même
qu'apparaissait aux esprits réfléchis
l'incompatibilité de l'arbitraire jéhovique et d'une
conception scientifique du monde. Vingt ans avant que Wagner
composât son opuscule Religion
und Kunst, le plus
judéophile des savants déclarait à la Sorbonne
: « Dans tous les ordres, le progrès pour les peuples
indo-européens consistera à s'éloigner de plus en
plus de l'esprit sémitique. Notre religion deviendra de moins en
moins juive.... nous deviendrons de plus en plus chrétiens
» ¹). Et non seulement cette opinion n'est pas du tout
particulière à Wagner, mais Wagner l'exprime presque
littéralement dans les termes où l'avait soutenue,
soixante ans plus tôt, un des philosophes qui
influencèrent sa pensée, Schopenhauer.
On a vu, d'autre part, que Wagner (après
Schopenhauer) croyait
reconnaître dans l'édifice de la dogmatique
chrétienne l'apport funeste du judaïsme. Or cette «
thèse » est en contradiction flagrante avec celle de
Chamberlain, suivant laquelle les Juifs n'ont pas plus
inventé leur dieu « créateur » — importation
égyptienne — qu'ils n'ont conçu la trinité, ou le
ciel et l'enfer, ou le plan du salut avec la vierge qui enfante un
sauveur, etc. Ce sont les Indo-Aryens et les Iraniens qui furent les
grands dogmaticiens de ce monde; le don du
—————
¹) Renan : De la part des
peuples sémitiques dans
l'histoire de
la civilisation (déjà cité dans le corps de
l'ouvrage).
1385 ANNEXE — WAGNER,
GOBINEAU, CHAMBERLAIN
dogme va de pair avec celui du
mythe ¹), et l'Église
chrétienne
porte précisément témoignage des aptitudes de cet
ordre qui sommeillaient dans l'âme hellénique. Si le
judaïsme a été funeste à notre religion, il
ne l'a pas été en tant que dogmaticien, mais parce
qu'infecté du matérialisme religieux qui lui est propre
il a, tout au contraire, paralysé l'essor de notre dogmatique et
transposé en prétendues réalités
historiques les éléments mythiques par où
s'exprimait notre foi — une foi différente en son essence de ce
que représente ce mot pour l'âme sémitique. Il y a
donc, au fond, antagonisme direct entre le point de vue de Wagner et
celui de Chamberlain; et leurs opinions ne s'accordent à la
surface qu'alors qu'elles n'ont rien de spécifiquement «
wagnérien ».
Sur la question des races — c'est le second exemple
où l'on se
bornera ici — il serait malaisé de parler d'accord ou de
désaccord, pour la raison que Wagner n'a jamais, en sa vie
entière, considéré attentivement cet objet. Le mot
« race » ne figure même pas dans
le Wagner-Lexicon
(Hauptbegriffe der Kunst- und Weltanschauung R. W's)
dressé
par deux familiers du maître et de ses ouvrages, Glasenapp et von
Stein. Vers la fin de sa vie, Wagner lut l'Essai sur
l'inégalité des races humaines de son ami Gobineau
et,
dans un petit écrit rédigé peu de mois avant sa
mort (Heldentum und Christentum),
il résume comme suit ce qu'il
avait retenu de cette lecture : « La plus noble race blanche — la
race
—————
¹) À telles enseignes que le philosophe Secrétan a
presque
défini l'un en définissant l'autre : le dogme, dit-il, «
ne résout pas les questions, il les signale et s'applique sans
grand succès à les circonscrire....; négation
tournée en affirmation, il ne pose rien, il exclut; il marque
les limites à l'intérieur desquelles doit se trouver la
solution vraie d'un problème que la vérité
comprise nous oblige de poser. Impossible ensemble et
nécessaire, le dogme est un mystère qui
s'aperçoit; mais le mystère reste mystère, et plus
le dogme veut éclaircir, plus il veut déterminer, plus il
nous égare. Il est donc dans l'ordre, il convient que le dogme
ne soit qu'un vase où la pensée flotte sans se prendre et
se durcir. » (Théologie
et religion, p. 10.) Qui songerait
à concilier avec cette acception du dogme les tendances de la
mentalité juive ?
1386 ANNEXE — WAGNER,
GOBINEAU, CHAMBERLAIN
aryenne —
dégénère uniquement, mais
infailliblement, parce que, moins nombreuse que les
représentants des races inférieures, elle est
obligée de se mêler avec eux; or, ce qu'elle perd en
s'adultérant n'est pas compensé par ce qu'ils gagnent en
s'ennoblissant. » Après quoi, au rebours des conclusions
pessimistes de Gobineau, il ébauche le rêve d'une
floraison d'art véritablement esthétique, obtenue par
l'action purificatrice de la religion sur la race. Wagner, on le voit,
ne saurait être mis sérieusement en cause dans cette
matière. Reste Gobineau — sur lequel il s'appuie, quitte
à le contredire, la seule fois qu'il parle « race »
— et comme ce thème intéresse plus directement le lecteur
français, on va reproduire textuellement l'auteur.
« J'honore, écrit Chamberlain, ce
Français si
brillamment doué, et je goûte fort la physionomie
originale d'un homme qui sut allier dans sa tête une
érudition livresque de juriste attaché à la lettre
des textes et les rêveries ultrafantaisistes d'un
prophète apocalyptique vaticinant la fin du monde. Toutefois,
en présence du gobinisme tapageur qui sévit depuis
quelques années, j'avoue que la patience m'échappe. Il
est beau, sans doute, et utile et nécessaire que certains hommes
se vouent tout entiers au droit, à l'histoire de l'art, à
la littérature, et l'on admet qu'ils ne trouvent pas le loisir
de s'informer des travaux accomplis dans le champ des sciences
naturelles : mais quand ils associent leurs efforts pour nous persuader
qu'un d'entre eux — qui n'avait pas la plus vague notion d'anatomie, de
zoologie, d'anthropologie, de préhistoire, et qui
écrivait à une époque où l'ère des
découvertes en ce domaine s'ouvrait à peine — condensa
dans son magnum opus la somme
du savoir et de la sagesse sur la
question des races, au point que cet ouvrage constitue un principe
d'impulsion dans le plus récent développement de nos
idées sur cet objet, alors j'ose dire qu'ils abusent de notre
crédulité. Il n'y a, en fait, pas un mot de vrai dans
leurs prétentions. Le livre de Gobineau est intéressant
comme reflet d'une personnalité passionnée, mal
équilibrée,
1387 ANNEXE — WAGNER,
GOBINEAU, CHAMBERLAIN
mais tout à fait noble
et séduisante; ces
personnalités-là ne courent pas les rues, et c'est une
joie d'en rencontrer une. En outre, Gobineau possède cette
érudition de juriste diplomate, qui, pour être
spéciale, n'en a pas moins de prix, et grâce à
laquelle son livre peut rendre des services au naturaliste, au
philologue, à l'historien — donc aux savants seuls
compétents pour prononcer dans la question des races — en leur
signalant quantité de faits et de documents qui leur eussent
aisément échappé. Ce fut donc une entreprise
méritoire que d'appeler l'attention sur l'ingénieux
Essai, qui avait passé
inaperçu, et qui était
demeuré sans influence, à raison même des travers
de son auteur : manque d'esprit scientifique poussé jusqu'au
parti pris, et, dès lors, confusion, chimères, etc.; car
aujourd'hui nous pouvons trouver profit à le lire, sans qu'en
revanche il nous puisse nuire. Mais son importance en matière
de races sera toujours bien indirecte et bien restreinte. Une
théorie de la race, pour être recevable et utile, ne
saurait plus s'échafauder sur la fable de Sem, Kham et Japhet,
même étayée d'intuitions géniales,
même complétée par d'aventureuses
hypothèses; il faut qu'elle prenne pour base des connaissances
approfondies et étendues en sciences naturelles. Un Gobineau ne
pressent même pas l'énorme complexité du
problème qu'il entreprend de résoudre si
ingénument, armé d'une enfantine omniscience.
« Mes propres vues sur la race — chaque
lecteur a pu s'en rendre
compte — sont contenues tout entières dans le cercle
d'idées qui forme le champ et l'atmosphère des sciences
naturelles : voilà leur élément. Très rares
sont les passages où je côtoie Gobineau, où
j'effleure son univers. Ce que je sais de la question, ce que j'en
pense quand ma pensée ébauche une théorie des
faits, tout cela n'est que l'héritage scientifique d'un
siècle de labeur assidu — ce siècle qui s'étend de
Blumenbach à Ujfalvy — et le maître que j'invoque en
première ligne est, on l'a vu, Charles Darwin. Non pas que je
puisse couvrir de ce grand nom ma concep-
1388 ANNEXE — WAGNER,
GOBINEAU, CHAMBERLAIN
tion personnelle de la nature
et du sens des races humaines : mais
c'est Darwin qui m'a enseigné à distinguer entre
« race » et « espèce » (et cela en un temps
où Wagner écrivain m'était encore totalement
inconnu). Cette « race blanche la plus noble » de Gobineau,
qu'il voit courir à sa ruine, n'est pas du tout une race, mais
une species — ou alors les
mots n'ont plus de signification. Et loin de
m'approprier la thèse gobiniste, je la combats partout
où je le peux (voir, par exemple, mon chapitre sur le «
chaos ethnique », notamment p. 358). Si je n'en trouve pas
plus
souvent l'occasion, c'est que Gobineau part de prétendues
« origines », tandis que je tiens ces « origines
» pour inscrutables en l'état actuel de notre savoir et
pour indifférentes, d'ailleurs, au but pratique de mon
entreprise : la seule notion de race qui m'occupe ici est celle qui se
dégage des observations recueillies sur le terrain zoologique
et botanique; de ce point de vue, dont Gobineau ni Wagner ne
soupçonnaient l'existence, la race apparaît telle qu'un
phénomène plastique et mobile, soumis au jeu d'une
perpétuelle fluctuation, susceptible de croissance et de
décroissance (voir ch. IV à la fin de l'exposé de
la 4e
loi fondamentale, et ch. V sous la rubrique : « Qui est le
Juif ? »)
« Les points de départ étant
ainsi radicalement
différents, et radicalement différentes les
méthodes, pas n'est besoin de démontrer qu'il ne saurait
y avoir de rapport génétique entre les inductions
tentées dans l'un et l'autre système, alors même
qu'elles coïncideraient par fortune en quelque détail.
»
Chamberlain passe alors à d'autres
considérations, se
réservant de revenir une fois encore sur le cas de Gobineau
comme on le verra dans la seconde préface, où se
précisent également ses rapports d'idées avec
l'anthropologue français de Lapouge. Et bientôt il se
résume. D'une nature d'esprit qui ferait de lui plutôt le
disciple de Goethe, de Kant, de Cuvier, que de Wagner, il a pu sans
peine établir sa parfaite indépendance à
l'égard de ce dernier, mais il n'a garde de
1389 ANNEXE
— DILETTANTISME
désavouer des
obligations d'autre sorte envers l'artiste
créateur. Et après avoir commenté ce mot de
Diderot : « Le génie laisse bien loin de lui l'esprit qui
le critique avec raison », il conclut :
« Wagner jure aujourd'hui par Feuerbach et
demain par
Schopenhauer; il préconise aujourd'hui la république et,
demain, soutient le droit divin; il explique la
dégénérescence de l'humanité aujourd'hui
par l'alimentation, demain par le mélange des races.... et
néanmoins il est le même en tout temps, et ce qu'il a
mission de dire à l'humanité — sur la nature de l'art,
sur une culture artistique, sur le rapport entre l'art et la religion,
etc. — cela aussi demeure immuable, si divers que soient d'ailleurs les
matériaux dont il charpente la substructure de son
édifice. Les intuitions artistiques sont comme les pyramides
d'Égypte, dont le revêtement se construit de la cime
à la
base; ce qui le supporte par-dessous n'est qu'une armature sommaire qui
peut ensuite tomber en poussière. Il y a, dans Wagner,
un « fait » auquel j'attache une confiance sans
réserve : c'est Wagner lui-même. »
Vienne, septembre 1901.
—————
II
Dilettantisme,
Race, Monothéisme, Rome.
LE DILETTANTISME
Un Goethe, un Schopenhauer ont eu beau faire : il
est constant que le mot « dilettante » ne s'emploie
guère encore par manière de compliment. L'opinion
publique n'admet et n'honore le dilettantisme que dans les choses de
l'art — c'est-à-dire là précisément
où
le vieux maître de Weimar le combattait sans ménagement,
et pour de si justes raisons. Car tout art est en même temps une
technique : or il n'appartient qu'au technicien de prononcer sur les
questions de
1390 ANNEXE
— DILETTANTISME
technique; et tout grand art
est, selon l'expression de Kant, «
art du génie » : or on peut se plaire ou se
déplaire
aux œuvres du génie, mais on ne peut pas en contester la
valeur. Les sciences, par contre, sont ouvertes à chacun; il
arrive que d'éminents savants soient des têtes très
médiocres; il est loisible au premier venu de s'enquérir
des matières qu'étudient la zoologie, la philologie, la
théologie. « L'expérience, écrit Goethe,
atteste que les dilettantes ont beaucoup contribué au
progrès de la science », car l'amateur atteint plus
souvent que le spécialiste « un des sommets d'où
s'aperçoit l'ensemble, sinon en totalité, du moins en
majeure partie » ¹). Et Schopenhauer — qui réussit
comme
peu d'hommes à embrasser du regard le champ entier, ou presque,
de nos productions — se déclare convaincu que « les plus
grandes choses furent toujours dues en dernière analyse »
aux dilettantes, non aux spécialistes rétribués
²).
Je ne mentionne toutefois ces opinions qu'en
passant, pour
établir provisoirement les titres du dilettante sérieux
à figurer en bon rang auprès du spécialiste. Je
ne préconise pas une concurrence entre spécialiste et
dilettante; je doute même qu'il soit désormais possible,
quand on n'est pas muni de connaissances spéciales, d'obtenir en
n'importe quel domaine un résultat scientifique important :
l'amateur à qui pareille fortune advient est simplement un
savant sans situation officielle. Car le temps n'a pas suspendu son
cours. Si le spécialiste d'il y a cent ans était
obligé déjà de se restreindre, cette obligation
est cent fois plus impérieuse aujourd'hui. On se
représente malaisément, si l'on n'a pas fait
soi-même d'études spéciales, combien le champ
d'investigations dévolu à chaque chercheur est
étroitement
—————
¹) Botanische Studien,
éd. de Weimar, 2e série, t.
VI, p.
114.
²) Parerga
II § 249. Schopenhauer rappelle à ce propos le
passage du Neveu de Rameau
où Diderot note que ceux qui
enseignent une science ne sont pas ceux qui la comprennent et qui la
font. Se reporter dans le présent ouvrage, ch. IX, section :
« Découverte », au sous-titre : « La
nature comme
institutrice ».
1391 ANNEXE
— DILETTANTISME
limité, et par quelle
inébranlable muraille de fer ! Il
n'en saurait être autrement sur cette voie-là, mais elle
n'est pas la seule, et Goethe nous en indique une seconde par ce mot
profond : « L'insuffisant est productif », mot dont le sens
apparaît pleinement si on le complète par cet autre :
« Trop de savoir engendre la stérilité »
¹).
Je crois que le véritable dilettante est un besoin de notre
culture actuelle. Ni le savant — pour que sa science soit
vivifiée — ni le profane — pour que sa vie soit
fécondée par le savoir « configurateur » — ne
sauraient suppléer le dilettante, l'intermédiaire naturel
entre la vie et la science. Il nous faut des hommes qui soient aptes
(et disposés) à tenir ce personnage qu'on a défini
: « le savant non-spécialiste, mais rompu aux
méthodes scientifiques », et qui exercent l'action que ce
rôle leur assigne; ou alors le bloc de notre savoir ira se
désagrégeant toujours davantage et ses parcelles
dissociées finiront par former tout au plus une espèce de
mosaïque, mais il ne constituera point un organisme vivant, dont
la vitalité soit pour nous perceptible et utilisable.
Synthétiser et vivifier : voilà la tâche qui, de
nos jours, incombe au dilettante tel que je l'entends. Il n'est de vie
réelle que celle qui procède de la conjonction
d'éléments hétérogènes, on ne la
peut donc concevoir en dedans des bornes de la science
spécialisée. On comprend bien, d'autre part, que le
dilettante dont je parle n'est point du tout un ignorant; s'il
l'était, mieux vaudrait pour lui tourner casaque et s'appliquer
à une étude spéciale, car les dons les plus
modestes trouvent leur emploi dans les sciences, mais non dans le
dilettantisme. Ce n'est pas assez dire. Je veux bien qu'on appelle
dilettante tout individu qui s'occupe d'un objet par amour, par
passion, sans nulle arrière-pensée d'intérêt
égoïste; pourtant
—————
¹) À rapprocher du témoignage de Kant qui estime
que,
moyennant
un degré convenable d'aptitude, « l'inexpérience est
d'autant plus libre de préjugés et, par suite, d'autant
plus habile »
(Lettre
à Bernouilli du 16 nov. 1781).
1392 ANNEXE
— DILETTANTISME
celui-là seul est
entièrement digne du nom, qui se tient
lui-même en bride et de qui la raison gouverne la passion. Libre
au savant d'avoir des marottes, car elles lui sont parfois un moyen de
servir la science : le dilettante ne s'accordera pas cette licence, car
ses dadas l'égareraient, et nous avec lui. Il ne se qualifiera
pour sa mission qu'en satisfaisant aux plus hautes exigences. La
rectitude du jugement et la pénétration; l'acuité
visuelle jointe à la faculté d'embrasser du regard, comme
un chef d'armée, de vastes ensembles; la liberté
intérieure, le zèle infatigable, une absolue
dépréoccupation de soi : nous ne requérons pas
moins de cette sorte d'hommes. Ils auront, naturellement, leurs
limitations particulières; mais je tiens qu'ils méritent
d'occuper une place honorée à côté des
savants spécialistes, des artistes, et des hommes de la vie
pratique. Quant aux ratés du journalisme ou aux infatués
du professorat qui affichent un si beau dédain pour ceux qu'ils
étiquettent « simples dilettantes », puissent-ils
conserver longtemps l'illusion de leur supériorité ! Elle
est extraordinairement divertissante.
Encore une remarque. Toute profession, par
l'exercice constant de
certaines facultés, développe ces facultés
à l'exclusion des autres, qu'elle paralyse : ainsi le veut la
loi naturelle du développement organique. Toute profession
recèle donc ses dangers particuliers. Nous n'avons qu'à
ouvrir les yeux pour observer les « tares professionnelles » de
l'officier, du négociant, du juriste, de
l'ecclésiastique, du médecin, de l'artiste, etc. Or le
savant spécialiste est exposé, de ce chef, à un
péril exceptionnellement grave. Kant, qui s'abreuva toute sa vie
aux sources du savoir et qui fit l'expérience quotidienne de ce
qu'il en coûte, proclame loyalement qu'une grande
érudition est susceptible d'affaiblir le jugement. Cela provient
en partie du surmenage de la mémoire, en partie du fait que la
sphère des intérêts se restreint outre mesure —
à quoi s'ajoute certaine influence démoralisante
qu'exerce, sur les têtes moyennes, l'habitude de pontifier sans
risque de contradiction. Aussi Kant déclare-t-il
1393 ANNEXE
— DILETTANTISME
tout net : « Les
académies fournissent au monde plus de
cervelles insipides que toutes les autres classes de la
communauté »; et ce sage et calme observateur des hommes
constate avec surprise « le préjugé de l'ignorant
en
faveur de l'érudition » ¹). Un tel langage dans la
bouche
d'un savant spécialiste et d'un penseur qui juge de toutes
choses avec mesure, avec douceur, devrait nous faire
réfléchir. Il n'est que trop vrai : notre mandarinat
scientifique, dont les inappréciables mérites sont connus
de chacun, offre des dangers sur lesquels il serait grand temps
d'appeler l'attention. Non moins que les autres institutions de la
société humaine, celle-là requiert un correctif,
un contrepoids. Elle le requiert dans l'intérêt de la
science même. Le savant contracte aisément les
défauts qui tiennent dans ces mots : étroit et
autoritaire; parce qu'il est très informé d'UN
objet, il
se croit volontiers omniscient, et son intolérance monte au
degré du plus authentique fanatisme clérical. De
là vient sans doute que la république des savants est le
théâtre des plus flagrants abus d'autorité; elle
vit sous le régime du terrorisme : une seule
« célébrité » suffit (ce n'est pas
d'ailleurs nécessairement une gloire usurpée) pour faire
échec à toutes les idées neuves, originales et
fécondes émanant de collègues moins notoires, et
pour susciter une génération d'adorateurs hypocrites et
d'orgueilleuses médiocrités. La science connaît
aussi la tyrannie du dogme : quiconque, par exemple, n'admet pas
implicitement que tous les êtres vivants ont «
évolué » par développement d'une seule et
même cellule primitive, doit renoncer à obtenir la parole
dans certains congrès de naturalistes. Et un fait bien
significatif — pour l'Allemagne — c'est que bon nombre de ses
professeurs d'université les plus éminents ont
été nommés par le gouvernement sans le concours —
et même contre la volonté
—————
¹) Cf. Kritik der reinen
Vernunft, 2e éd. p. 174; Versuch
den
Begriff der negativen Grössen in die Weltweisheit einzuführen
III,
4; Logik IX; et bien d'autres
passages encore.
1394 ANNEXE
— RACE
— des facultés :
témoin les Johannes Müller,
les
Leopold von Ranke, les Helmholtz, les Gräfe, et bien d'autres !
On voit par cet exemple quels services le vrai dilettantisme peut
rendre à la science, malgré les savants; disons mieux
qu'à la science : à la culture. Eh bien, c'est ce
dilettantisme qui doit à l'avenir étendre encore sa
sphère d'action — le dilettantisme qui sait distinguer entre
savants et savants, qui se garde de confondre les cervelles «
insipides » et les autres, qui enfin,
dans un savant vraiment
grand, fait le départ entre l'érudition et l'inconscient
dilettantisme, entre les magnifiques intuitions et les
préjugés bornés. À Dieu ne plaise que le
dilettante se pose en adversaire des savants spécialistes ! Tout
au contraire, il est leur serviteur; il ne serait rien sans eux. Mais
c'est un serviteur qui jouit de sa pleine indépendance, qui pour
remplir sa propre tâche doit suivre sa voie propre. Et si c'est
aux savants qu'il emprunte beaucoup des faits qui constituent ses
matériaux, il les oblige à son tour de mille
manières en les incitant à des vues nouvelles.
Faire fonction d'intermédiaire entre le
savoir et la vie, c'est
un beau rôle, mais difficile à tenir; nul ne devrait s'y
risquer, qui n'a profondément conscience de la
responsabilité assumée.
LA QUESTION DES RACES
Voilà, par exemple, la question des races, si
passionnément débattue aujourd'hui : ne nous fournit-elle
pas du premier coup la preuve que le dilettantisme a son
utilité, et que l'érudition spéciale est parfois
hors d'état de prêter à la vie un concours que
celle-ci réclamait ? Car ce n'est pas l'agitation de quelques
exaltés qui a fait de cette question une question
brûlante, ce sont de réels événements
survenus au cours des derniers siècles : d'une part, les
contacts qui se sont multipliés entre nous — Européens,
rejetons d'Européens — et les autres habitants de la
planète, à quelque type qu'ils appartiennent : contacts
d'où naissent les problèmes les plus difficiles et les
plus menaçants, ainsi qu'il
1395 ANNEXE
— RACE
appert déjà aux
États-Unis et dans tous les empires
coloniaux; d'autre part, l'influence énorme qu'a prise en peu
de temps sur notre culture européenne le petit peuple
international des Juifs, un peuple dont la religion se peut
résumer en cette unique formule : pureté de la race,
solidarité du sang, isolement, et qui, grâce à
cette loi, défie depuis deux mille cinq cents ans tous les
orages de la destinée. Ici de nouveau, ici plus encore que pour
la science, rendons-nous compte que le temps n'est pas demeuré
immobile. Des aventures formidables ont complètement
transformé la face du monde sous le rapport politique, et cette
transformation est grosse de conséquences que l'avenir verra se
dérouler. Il n'est pas un homme capable de réflexion qui
s'imagine qu'un état stable soit déjà
créé; chacun sent que le siècle où nous
venons d'entrer marque un tournant de l'histoire : il décidera
du sort de l'espèce humaine durant de longs âges, car il
lui imprime sa direction; et ce qui est maintenant en jeu, ce n'est
rien de moins que l'existence et l'ultérieur
développement de notre culture nord-européenne, en tout
ce qu'elle a produit de grand, de bon, de beau et de sacré. On
conçoit qu'en ces circonstances la question des races DEVAIT
s'imposer à l'attention, puisqu'elle est une des questions
vitales et décisives dans la périlleuse lutte pour
l'existence qui va requérir nos forces.
Gardons-nous pourtant de croire que cette question
soit nouvelle. Il y
eut indubitablement, de tout temps, des observateurs sans
préjugés qui remarquèrent la différence
entre homme et homme, et nous constatons chez beaucoup de peuples
primitifs l'interdiction des croisements — donc l'affirmation de la
sainteté du sang, conçu dans son acception la plus
étroite, et l'exclusion même des variétés
physiquement analogues ¹); tel est le cas également chez
des
peuples d'une haute culture, comme les Indo-Aryens. L'ins-
—————
¹) Voir l'exemple des Aruntas, etc. dans
la première note
de la
rubrique : « Idéals romains
», ch. II.
1396 ANNEXE
— RACE
tinct de distinguer et
d'exclure est proprement l'instinct originel; le
refus de s'y soumettre est un produit de prétendue civilisation.
L'Hellène voyait béer un abîme entre lui et le «
barbare »; et l'on rencontre parfois encore, dans l'Europe
actuelle, quelque témoignage de la persistance de cet instinct
naturel : ainsi chez certains montagnards du Tyrol, qui ne peuvent
contracter mariage hors de leur vallée sous peine d'expulsion
¹). Chez les penseurs et les observateurs de la nature, hindous,
persans ou grecs, l'exclusivisme instinctif s'était
précisé, avec l'intuition du sens profond qu'il comporte.
Si nous passions à l'époque moderne, il serait
intéressant de marquer comment Voltaire — de qui l'œil de lynx
discernait si souvent quelque vérité parmi les
ténèbres — affirma énergiquement la
différence constitutive des races humaines et, niant leur
descendance d'un seul et unique couple, se tint fondé à
croire « que les poiriers, les sapins, les chênes et les
abricotiers ne viennent pas du même arbre » et «
qu'il en est des hommes comme des arbres » ²). Bornons-nous
à noter que Voltaire postule ici une différence
d'ESPÈCE entre les hommes, c'est-à-dire
qu'il croit
à DES espèces humaines originellement
différentes. Kant, au contraire, qui s'est tant occupé du
même problème, se voit obligé d'admettre pour
raisons théoriques que l'humanité forme une seule
espèce; mais il pense que cette espèce unique dut
commencer très tôt à se scinder en diverses
variétés ou « races », lesquelles se
différencièrent au point que leurs croisements ne donnent
plus naissance qu'à des « bâtards » de valeur
infime. Le sage de Königsberg est sans doute le premier qui ait
formulé la grande loi : « On ne risque pas
d'exagérer si l'on affirme selon toute vraisemblance — et n'en
déplaise à une prétendue philanthropie — que le
mélange
—————
¹) Cf. Schurtz : Altersklassen
und Männerbünde (1902).
²) Traité
de métaphysique, ch. I; voir aussi la
section :
Des différentes races d'hommes
dans l'introduction à
l'Essai sur les mœurs,
l'article Homme du Dictionnaire
philosophique, etc.
1397 ANNEXE
— RACE
des races, qui oblitère
peu à peu les caractères,
n'est pas profitable à l'espèce humaine » ¹).
Goethe,
d'autre part, ce fidèle observateur de la nature, et qui se
pouvait rendre le témoignage d'avoir porté « sa
plus sérieuse attention à la comparaison des races
humaines entre elles », Goethe inclinait à admettre, comme
Voltaire, que l'humanité descend de différents «
pères » ²) et il insiste, contre l'opinion
d'Eckermann,
sur l'idée que l'influence du milieu est secondaire
auprès de l'élément inné de la race »
³). Mais ce temps-là n'était propice ni pour
entendre la
voix des instincts naturels, ni pour étudier la nature sans
parti pris : l'époque de la Révolution, des phrases, de
l'exaltation et des rêves généreux avait
commencé. Rousseau écrit volumes sur volumes touchant
l'humanité, sans faire une seule fois la moindre allusion
à cette inégalité qui apparaît dans le fait
d'une organisation physique diversement conformée; « dans
l'état de nature il y a une égalité de fait
réelle et indestructible » — tel est désormais le
dogme accrédité 4), et Herder
va jusqu'à
déclarer qu'il ne doit plus être permis «
d'articuler ces mots ignobles : les races humaines » 5)
!
Sous l'influence de ces doctrines artificielles —
purs a priori
fabriqués de toutes pièces dans les profondeurs de la
conscience — sous l'influence aussi d'une phraséologie politique
aussi creuse que sonore, nous n'avons plus osé interroger la
nature sur un point qui nous intéressait entre tous, et notre
science a été saisie à cet égard d'une
sorte d'aveuglement, ou de paralysie, dont elle commence à peine
à guérir. Sans doute, l'anthropologie et l'ethnographie
ont
—————
¹) Voir Anthropologie, 2e p. C.
(à la fin), et cf. Von den
verschiedenen Rassen der Menschen, ainsi que : Bestimmung des
Begriffs einer Menschenrasse.
²) Il dit : Urväter
dans le passage des Eckermann's
Gespräche
cité plus haut (ch. V,
à la fin de la première
rubrique).
³) Voir Entwurf
einer vergleichenden Anatomie II et Biedermann VI,
339; VII, 42; etc.
4) Émile IV.
5) Ideen IV, 5.
1398 ANNEXE
— RACE
accumulé depuis
Voltaire et Kant une masse énorme de
matériaux, et les preuves se multiplient sans cesse des
différences physiques visibles entre les hommes et de leur
transmission par hérédité; mais quiconque
s'avisait d'appliquer à la vie ces connaissances était
frappé d'ostracisme; la science semblait n'exister plus que
pour les savants, avec ses éternelles mensurations en long et en
large, avec son éternel petit jeu d'hypothèses, de
systèmes et de nomenclatures ad
majorem professorum
gloriam; quant au laïc curieux du résultat de tant
d'efforts, le peu qu'on daignait lui en révéler se
ramenait toujours à cette proposition : la science apporte une
éclatante confirmation au principe international et
démocratique de l'absolue égalité intellectuelle
et morale de tous les hommes logés sur la planète. On
connaît la position prise par Virchow dans cette question : elle
dicta leur devoir aux anthropologues de l'Allemagne, et dès lors
il n'y eut de carrière universitaire possible que pour celui qui
préconisait « la fusion de tous les hommes
en une unité,
comme but, comme tâche, comme espoir, comme desideratum »
¹). Ainsi la politique — une politique de table de brasserie, la
plus
médiocre du monde — infecta la science, qui cessa d'être
un guide digne de confiance pour l'humanité en
quête de la route à suivre. Par bonheur, une autre
discipline s'était développée entre temps sous de
plus favorables auspices, dans une atmosphère de liberté
: si la question des races a été peu à peu
élucidée en dépit des anthropologues, si les
principaux éléments du problème ont
été l'objet d'investigations qui ont permis tout au moins
de poser ce problème nettement, nous le devons à la
philologie comparée du siècle dernier. Tous les concepts
essentiels qui sont aujourd'hui bien commun, et dont l'anthropologie
anatomique elle-même ne saurait se passer, toutes ces diverses
notions exprimées par les mots : Aryens, Indo-Européens,
Sémites, Khamites, etc., l'idée aussi des migrations, les
connaissances
—————
¹) Voir dans le présent ouvrage au début du ch. IV.
1399 ANNEXE
— RACE
relatives aux états de
culture, etc., nous les devons en
première ligne à la philologie. Elle ne s'enquit pas de
l'être extérieur — de l'ossature — mais, au contraire, de
l'être le plus intime; elle scruta l'âme invisible de ce
qui apparaît à nos yeux sous forme de corps : le langage.
Et en même temps qu'elle établissait un lien d'indubitable
communauté préhistorique entre certains peuples
actuellement éloignés les uns des autres, et qui semblent
au premier regard très différents physiquement, elle
dressait entre homme et homme des murs qu'aucun sophisme n'a le pouvoir
d'abattre. Ainsi — pour ne citer qu'un exemple, mais important — on
doit considérer comme définitivement exclue la
prétendue parenté entre les langues
indo-européennes et sémitiques, qui avait
été postulée a priori pour motifs de religion et
de parti pris philosémite; et avec cette chimère s'est
évanouie aussi celle de « l'homme caucasien »,
père supposé de ces pseudofrères : le
Sémite et l'Aryen ¹). Il va sans dire que la théorie
philologique des races n'a pas laissé de faire souvent fausse
route, mais c'était par l'effet de préjugés
scientifiques et non pas politiques; or cette sorte d'erreurs est
féconde, au lieu que l'autre sorte engendre la
stérilité.
Les choses en étaient là, il y a un
quart de
siècle environ, quand cette situation inquiétante que
j'ai rappelée au début — le péril jaune, le
péril noir, le péril juif, le péril ultramontain
(ou du chaos ethnique) — transforma les conditions du problème :
d'académique, la question des races devint une question vitale.
Mais si la philologie scientifique fournissait des concepts nettement
définis, elle ne pouvait offrir des réponses anatomiques
ou des conseils physiologiques; or l'anthropologie somatique
était un tel monument d'incohérence qu'il faut renoncer
à en donner l'idée à qui n'y est pas
—————
¹) Je renvoie sur ce point à un spécialiste d'une
compétence universellement reconnue, le prof. O. Schrader, qui
l'étudie à fond dans son Reallexikon der indogermanischen
Altertumskunde (1901) p. 891 et sq.
1400 ANNEXE
— RACE
allé voir ! Alors
l'excès du mal créa le
remède; il suscita toute une littérature riche en
intuitions neuves et animée de ce souffle frais qui inspire
les entreprises issues d'un besoin vital, une littérature
où se trahissent d'autre part, en quelque mesure, certains
caractères propres au dilettantisme : Penka publia en 1883 ses
Origines ariacae,
appelées à faire époque; G.
Vacher de Lapouge, en 1899, son Aryen,
substance d'un cours libre
professé dix ans auparavant à Montpellier, où il
avait déjà donné ses Sélections sociales;
entre eux se sérient les Ammon, les Reibmayr et beaucoup
d'autres auteurs qui explorèrent le même champ de
recherches. Dilettantisme, ai-je dit. C'est que non seulement plusieurs
des travailleurs, et non des moindres, n'étaient pas
spécialistes en la matière, mais c'est que le
problème lui-même se posait maintenant de façon que
sa solution par un spécialiste n'était plus concevable.
Bientôt, il est vrai, et fort heureusement, l'enquête
anatomique prit le pas sur les autres, on tendit à une solution
qui fût admissible du point de vue des sciences naturelles; mais
sans philologie, sans préhistoire et sans histoire, on ne
pouvait arriver à aucune certitude sur la question des races
humaines. Chaque collaborateur de l'enquête
générale fut donc, au moins en partie, un dilettante; il
le fut dans tel domaine ou dans tel autre; aussi bien nul homme ne se
flatterait-il, étant donnée l'actuelle
spécialisation du savoir détaillé, de
présenter un exposé rigoureusement scientifique de la
question des races en sa totalité. Pour l'instant, reconnaissons
que les travaux dont je viens de parler ont eu le double avantage
d'inciter à de considérables progrès les sciences
spéciales et d'éclairer tout de même le public,
nonobstant d'innombrables contradictions entre les diverses
manières de voir.
Et néanmoins un défaut capital
dépare, à
mon sens, toute cette littérature. Elle souffre du grand mal de
notre temps, savoir : la chimère historique (laquelle, soit dit
en passant, rend totalement aveugle pour l'histoire). On croit devoir
partout retourner à des « commencements », remon-
1401 ANNEXE
— RACE
ter à des «
origines » : voilà ce que nous a
valu l'évolutionnisme de Herder et son enfant, le darwinisme;
ces conceptions finiront par nous restituer l'état de
naïveté qui se reflète au livre de la Genèse.
Nous sommes déjà parvenus à ce « Protoaryen » qui coulait sa protoexistence
sur le continent englouti d'Arctogée; que ne poussons-nous tout
de suite jusqu'au singe
protoaryen ? et pourquoi, en si beau chemin, n'arriverions-nous pas
jusqu'au poisson préprotoaryen d'où l'autre
procède en dernière analyse ? La manie des origines est
une fâcheuse manie : philosophiquement, l'idée même
d'un commencement est insoutenable; et pratiquement, ces
éternelles disputes touchant des fantômes nous font
oublier la seule chose nécessaire, qui est de projeter quelque
lumière sur aujourd'hui et sur demain, afin d'apprendre comment
nous devons agir. Voilà pourquoi je me suis placé dans ce
livre au simple point de vue de l'homme pratique, de l'homme qui ne
prétend pas apprendre aux savants leur métier, mais qui
ne se laisse pas détourner par eux de la voie qu'il juge bonne,
de l'homme qui honore la science et qui l'utilise, mais qui a
conscience qu'il existe des choses de plus de conséquence qu'un
tournoi académique. J'ai donc écarté une fois pour
toutes la question des origines; j'ai déclaré
expressément que je ne savais pas si les mots «
Aryen » et « Sémite » traduisaient en aucune
façon des faits concrets de descendance, ou s'ils exprimaient
des concepts artificiels commodes, embrassant chacun certain groupe
d'hommes qui s'apparentent seulement par la nature de leur être
¹); je ne me suis prononcé ni pour l'hypothèse de
Voltaire, de Goethe, de G. V. de Lapouge, qui font descendre
l'humanité de plusieurs ESPÈCES
congénitalement
différentes (au sens scientifique du terme species), et sans
nulle parenté originelle de sang, ni pour l'opinion de Kant, de
Quatrefages, de Virchow, qui n'admettent qu'une différenciation
graduelle formant des variétés au sein d'un seul
—————
¹) Voir ch. V au sous-titre : « Qui est le Juif ? »
1402 ANNEXE
— RACE
et unique type. Comment en
saurais-je si long ? De quel droit
formulerais-je des jugements apodictiques sur un objet chaudement
débattu par les spécialistes les plus autorisés ?
Ce serait là du dilettantisme tel qu'on ne le doit pas
tolérer : ce dilettantisme, justement, qui rend si
malaisée la réhabilitation des véritables
dilettantes. Aussi le mot RACE, sous lequel la
moitié des
anthropologues désignent avec Voltaire une espèce
distincte, l'autre moitié avec Kant une simple
variété (d'où la première et
déplorable confusion déjà signalée), ne
revêt-il ici ni l'une ni l'autre de ces acceptions. J'ai
abandonné à la décision des spécialistes
toutes les questions litigieuses, ainsi qu'il seyait que je le fisse
tant pour moi que pour mon livre; et guidé par Darwin
lui-même vers les hommes de la vie pratique, les éleveurs
d'animaux et de plantes, j'ai, d'accord avec eux, appelé «
race » cette intensification de certains caractères
essentiels, cet accroissement de la capacité
générale de production, cet ennoblissement de tout
l'être en quelque sorte haussé d'un cran, soit autant de
phénomènes qui ne s'obtiennent que sous des conditions
rigoureusement déterminées (sélection,
croisements, endogénie), mais qui, ces conditions étant
données, s'obtiennent sans exception, c'est-à-dire avec
la sûreté d'une loi de la nature. Comparé aux
savants qui étudient cette question, j'ose dire que je la prends
par l'autre bout. Je ne me mets pas en quête de haches
chelléennes ou de transformations phonétiques, pour
découvrir une bonne fois s'il y a quelque chose qui puisse
être dénommé « race », et quelle est
cette chose. J'accompagne le grand naturaliste anglais dans une
écurie, dans une basse-cour, chez l'horticulteur, et là
m'apparaît ce qui confère au mot « race » son
contenu : une réalité indiscutable, manifeste à
tout homme. Mais alors — pénétré de la
vérité de cette grande loi centrale de toute
expérience et de toute science qui se peut formuler ainsi : il
n'y a qu'une nature, et qui partout agit de même — je
considère autour de moi les hommes, puis j'interroge le
passé historique sur lequel nous possédons tant
1403 ANNEXE
— RACE
d'informations sûres, et
voici : partout où un peuple
s'atteste extraordinairement créateur, partout m'apparaît
ce phénomène, observé chez les animaux et les
plantes, des caractères individuels intensifiés, et de la
capacité de production accrue; et je constate, dans un cas comme
dans l'autre, que chaque fois que les conditions d'ennoblissement de la
race commencent à faire défaut, ou sont détruites,
voire combattues par des conditions différentes, la race (dans
le sens que lui donne l'éleveur) périclite et peu
à peu s'efface. Je remarque en outre qu'il y a parmi les hommes,
tout de même que parmi les animaux et les plantes, des
matériaux de sorte diverse, c'est-à-dire que certaines
variétés se montrent dès l'abord éminemment
propres à former des races, mais d'autres pas du tout. Ces
variétés favorisées sous le rapport de la
plasticité (comme le furent jadis les Hellènes, comme le
sont aujourd'hui les Slavo-Celto-Germains) ont-elles été
suscitées elles-mêmes par une discipline raciale analogue
à celle que pratique en petit l'élevage (c'est l'opinion
qui me semble la plus admissible), ou constituent-elles une
création particulière, de tout temps distincte des
autres, et incarnant un type supérieur (c'est le dogme
gobiniste) ? Je me garde d'avancer sur ce point aucune
hypothèse; il me suffit de dégager de l'observation des
faits et de distinguer l'un de l'autre ces deux concepts de la race,
qui la définissent nettement : d'une part, comme un produit
d'élevage encore mobile aujourd'hui; d'autre part, comme un
matériel humain plus ou moins homogène et
particulièrement apte à s'ennoblir par discipline raciale.
Je crois n'exprimer là rien qui ne soit
clairement intelligible,
empiriquement palpable, et d'une irréfutable évidence.
Chacun peut se convaincre de la chose par ses propres yeux; nul ne peut
nier que la « race » — quelque autre sens qu'on attache
encore à ce terme — est d'un contenu fort riche dans l'acception
que je lui donne, et, ainsi entendue, d'une haute valeur pour la vie
des nations. La science académique ne saurait se passer
d'hypothèses audacieuses, lesquelles lui
1404 ANNEXE
— RACE
servent d'instrument pour
atteindre à de nouvelles
connaissances. La vie pratique, par contre, a besoin de faits avant
tout, de faits certains et susceptibles d'une ordonnance bien
apparente, dont elle dégage les directrices et dont elle tire
des enseignements précis. Pour agir avec une force convaincante,
il faut toujours aussi prendre pour point de départ les faits
les plus rapprochés. L'« Allemand », l'«
Anglais », le « Français », voilà
autant
de notions qui nous sont familières par l'effet d'une
expérience quotidienne; le « Germain » est
déjà un concept dont le sens exact ne se laisse
déduire que d'un exposé historique; avec le «
Protogermain » et l'« Aryen », nous entrons dans le
champ des constructions hypothétiques. Une fois attirée
l'attention du profane sur le fait de la race, parce qu'on le lui aura
montré dans la sphère des objets voisins qui en
révèlent le plus immédiatement la signification,
son intérêt s'éveillera de lui-même pour les
démonstrations de plus vaste envergure qui replaceront ce
même fait dans l'ample contexte de la planète. Je suis
bien loin, au demeurant, de vouloir inciter le lecteur à
dénigrer la préhistoire ou l'anthropologie
théorique; je voue personnellement à ces études un
intérêt passionné, et j'ai essayé, dans le
présent ouvrage, de présenter sous son vrai jour le grand
fait du germanisme, produit d'une discipline raciale. Mais le but que
je poursuis exigeait que mon regard se fixât davantage sur le
présent et sur l'avenir que sur le passé. Dût-on
réellement apprendre, d'ici quelques siècles, où
habitèrent les plus anciens des Aryens, et comment ils vivaient,
et ce qu'ils étaient, cette découverte serait de
médiocre importance pour la vie pratique. Nous ne pouvons
redevenir des Proto-Indo-Germains, pas plus que nous ne pouvons — ni ne
devons — devenir des Indo-Aryens, ou des Perses, ou des
Hellènes, ou des Romains. Quoi que nous soyons aujourd'hui, nous
voulons nous comprendre nous-mêmes, comprendre ce que nous sommes
et ce que nous devenons, comprendre aussi l'avenir dont nous avons
charge. Voilà pourquoi nous avons besoin d'une notion
concrète
1405 ANNEXE
— RACE
de la race, d'une notion qui
contienne la réponse à ces
questions : qu'est-ce que la race ? que signifie-t-elle ? serait-elle
soumise en quelque mesure à la puissance de notre volonté
humaine ?
Sur ce
terrain où se bornait mon effort, beaucoup de lecteurs
ont bien voulu me suivre, qui n'entretenaient pas d'opinions
préconçues touchant la race, et avec eux
d'éminents spécialistes, qui m'ont encouragé par
les marques de leur approbation. Je n'en ai pas moins subi le feu
croisé de deux sortes d'adversaires : ceux qui ont la toquade de
la race et ceux qui en ont la phobie. Les plus subtils se sont
avisés d'un ingénieux moyen pour discréditer mes
idées : ils les ont identifiées avec celles du comte
Gobineau. On me permettra d'ajouter quelques précisions encore
aux remarques que j'ai déjà présentées sur
cet objet, afin de prévenir toute nouvelle équivoque — de
la part au moins des esprits sincères. Si Gobineau a raison,
s'il n'existe qu'une seule race noble parmi celles que Dieu est
censé avoir créées à l'origine des temps,
si cette seule race noble a dégénéré sans
remède par son mélange avec les autres races
originellement et incurablement ignobles, si dès lors l'avenir
inéluctable du genre humain doit consister dans la dissolution
de toute culture et dans le retour au chaos.... j'estime, si cela est,
que nous ne saurions mieux faire que de nous tirer chacun une balle
dans la tête. Or, comme cette solution prompte et digne n'est
certainement pas de notre goût, sachons prendre notre parti de
tourner
le dos pour jamais à l'oiseuse question des « origines
». La doctrine gobiniste exclut toute application pratique des
considérations de race : c'est précisément
pourquoi elle est remise aujourd'hui en honneur par des gens qui ne
veulent pas entendre parler de ces considérations; et c'est
pourquoi aussi ces gens m'étiquettent « disciple de
Gobineau », « apôtre de Gobineau », ou bien
encore, s'ils présument beaucoup de la crédulité
de leur public, « copiste » et « démarqueur
» du célèbre Essai....
Il n'y a, de fait, entre
Gobineau et moi, communauté ni du point de départ ni du
1406 ANNEXE
— RACE
but; et si nous nous
rencontrons, par exemple, dans
l'appréciation des Germains, cet accord est plus apparent que
réel, vu la différence des objets que nous
désignons sous ce terme. N'importe ! On vient plus
aisément à bout du génial, mais ultrafantaisiste
Français, que d'un empiriste terre à terre qui n'avance
pas un fait dont chacun ne puisse contrôler l'exactitude, et qui
fixe la signification concrète et immédiate du mot
« race » non pas en la dérivant de visions
extatiques, mais en la fondant (grâce à Darwin) sur des
réalités palpables — palpables au point que mes lecteurs
ne sauraient hésiter à reconnaître en quel sens et
en quelle mesure le Juif avisé Benjamin Disraéli a le
droit de dire : « La race est tout, et toute race doit
périr qui se montre insoucieuse de préserver son sang des
mélanges » ¹). Dans l'impossibilité de me
réfuter, ou plutôt de réfuter la nature — car je
n'invente rien, je ne crée pas avec la liberté souveraine
du génie, j'en appelle simplement à la nature comme tous
le pourraient faire — on m'identifie avec Gobineau pour se
débarrasser à la fois du rêveur audacieux qui
emploie sa documentation inépuisable et ses justes
pressentiments à instaurer une chimère, et du
fâcheux « dilettante » qui s'est mis à
l'école des faits sous un maître incomparable en cette
matière, Charles Darwin, et qui a déduit de ses
leçons l'interprétation du mot « race » la
plus prochaine, mais aussi la plus rigoureuse, une
interprétation si claire que le premier venu la saisirait
²).
Ai-je besoin de le dire ? Maint journaliste qui me
note de gobinisme
n'a jamais lu ni Gobineau, ni moi : aussi me contenterai-je d'avoir
indiqué le sens de cette ingénieuse tactique. Je
désire, en revanche, me défendre de deux reproches qui
m'ont été adressés par des savants de deux camps
—————
¹) Voir ch. IV au sous-titre : « Ce que signifie la race
».
²) Voir encore, touchant Gobineau, la 1re
partie de cette Annexe
et,
dans le corps de l'ouvrage, le ch. IX, A. au sous-titre : « La
prétendue humanité ».
1407 ANNEXE
— RACE
opposés et qui se
contredisent l'un l'autre
diamétralement, mais dont chacun, envisagé en
lui-même, paraît assez plausible pour impressionner le
lecteur. Je les présenterai dans la forme que leur ont
donnée des critiques sur lesquels j'ai un avantage — celui de
goûter leurs travaux plus qu'ils ne goûtent le mien.
C'est d'abord l'anthropologue Wilser, si justement
réputé
par ses recherches relatives à l'origine des peuples aryens. Il
tient que mon exposé sur la race est un tissu de « phrases
» et qu'« il ne répond en rien aux questions
soulevées » ¹). Mais Wilser est proprement un
dogmaticien.
De l'origine des vertébrés jusqu'à la naissance de
l'homme, de la naissance de l'homme jusqu'à la formation de la
race aryenne achevée après divers bouleversements
planétaires, il n'ignore rien, ou presque rien : il nous conte
cette aventure dans tous ses détails comme s'il y avait
assisté en personne, comme s'il n'habitait parmi nous, tard
venus, qu'en vertu d'une heureuse métempsycose. Et ici, c'est
lui qui, sans nul doute, a l'avantage sur moi, car je ne sais
absolument rien de ces choses lointaines, et j'oserais tout au plus
hasarder quant à elles quelques hypothèses d'une
extrême prudence. Or telle est, je crois, la lacune que
présente mon ouvrage aux yeux de Wilser : il n'y trouve pas une
connaissance exacte d'objets touchant lesquels nul ne peut, en
réalité, « savoir » quoi que ce soit. Et puis il
n'y trouve pas de DÉFINITIONS. Voilà bien
l'authentique
dada de la sagesse d'école ! Je ne donne nulle part au concept
de race une rigueur abusive, mais je laisse le lecteur inférer
peu à peu de l'exposé des faits la juste acception du
mot. Les caractéristiques « s'effacent » ? Eh ! oui,
et je vais si loin que j'introduis dans le débat ce facteur bien
indigne de la docte attention des savants : « notre propre
conscience », l'expérience quotidienne et banale de
l'individu — alors qu'un anthropologue qui se respecte ne se croit le
droit de méditer que sur des os exhu-
—————
¹) Politisch- Anthropologische
Revue, août 1902.
1408 ANNEXE
— RACE
més tout à point
pour solliciter ses réflexions.
Comment donc ne se scandaliserait-il pas de mon procédé ?
Pourtant, si ses études spéciales lui avaient
laissé le loisir de faire un peu de philosophie — c'est une
occupation trop dédaignée des naturalistes — il aurait
appris de Kant, et même déjà de Descartes, que les
seuls objets qui se laissent définir sont ceux de l'ordre
idéel et non ceux de l'ordre réel. Tous les sages du
monde, explique Descartes, ne sauraient définir la couleur
blanche; mais je n'ai qu'à ouvrir les yeux pour voir du blanc.
Et il en va de même de la « race », dès que ce
mot ne désigne pas un produit de la pensée, mais un
phénomène de la réalité suscité par
la nature ou par l'homme sous de certaines conditions. La race, — au
sens de l'éleveur — est un plus ou un moins, une quantité
relative et tout à fait plastique, une manière
d'être qui peut s'acquérir très vite en des
circonstances propices et s'abolir encore plus vite en des
circonstances défavorables. Le connaisseur discerne
immédiatement si un cheval a « de la race », et il
jugera bientôt du « degré » de race que ce
cheval possède, mais le phénomène demeure
indéfinissable, quelque expérience qu'on ait des
procédés par lesquels on l'obtient : croisements,
discipline endogénique, alimentation, dressage, etc. Observer ce
phénomène, déchiffrer ce FAIT de
la race, en
déterminer d'aussi près que possible les conditions de
genèse et d'existence, voilà donc ce qui importe
uniquement, et voilà uniquement ce que j'ai tenté; pour
nous, profanes, pour la pratique de la vie, les théories,
quelles qu'elles fussent, offraient beaucoup moins
d'intérêt : je les ai laissées hors de cause. Non
pas, certes ! que je conteste l'utilité des entreprises visant
à remonter le cours du développement qu'ont suivi les
diverses races humaines, à distinguer des éléments
les moins nobles ceux qui ont paru dès l'abord les plus
susceptibles d'ennoblissement, etc.; mais la pratique de la vie n'a que
faire d'hypothèses, elle requiert ce qui seul est
présentement démontré et irréfutable. De
là ma réserve.
Après Wilser, Steinmetz. Ce second critique,
au rebours
1409 ANNEXE
— RACE
du premier, estime que j'en ai
beaucoup trop dit, et avec beaucoup trop
de précision, sur des points où la vraie science exige la
plus grande circonspection : elle ne progressera dans ce domaine que «
par l'application la plus stricte des méthodes les mieux
conçues, en travaillant lentement et loyalement » ¹).
Steinmetz préférerait même, quant à lui,
qu'il ne fût plus du tout question de race chez les hommes
jusqu'à ce que l'on eût établi par de minutieuses
enquêtes s'il existe réellement quelque chose
répondant à cette notion : un caractère de race
héréditaire; mais, pour cela, il faudrait d'abord
éliminer « par de rigoureuses analyses comparatives
» tous les autres facteurs tels que « climat, situation,
tradition, etc. »; puis la « psychologie
différentielle » devrait apprendre à faire le
départ entre les traits de caractère primaires et
secondaires, afin de ne nous présenter que la substance «
élémentaire » etc., etc. Tout cela est bel et bon,
et pourra donner de l'occupation à quelques douzaines de
professeurs pendant deux siècles; mais la vie elle-même —
qui ne cesse de manifester à nos yeux ce fait : la race, et de
l'imposer à notre attention comme un phénomène
d'importance capitale pour tous les êtres organisés — la
vie n'attendra pas jusqu'à ce que ces messieurs aient vu clair
dans leur psychologie différentielle. Quand le savant professeur
a lu mon livre, il ne s'est pas avisé suffisamment de la
différence entre science et vie. C'est pourquoi il m'a plus
d'une fois mal entendu et, par suite, mal interprété
à ses lecteurs. Ainsi, quand je parle de Sémites, il
applique tout uniment mes propos aux Juifs, comme si « Juif
» et « Sémite » étaient des termes
interchangeables; et nul n'imaginerait, à le lire, que ma
caractéristique de l'Homo
arabicus a été
puisée chez les premiers orientalistes et les voyageurs les plus
dignes de
—————
¹) Vierteljahrsschrift für
wissenschaftliche Philosophie und
Soziologie de Paul Barth, 1902, premier fascicule. Je ne peux
que
recommander chaudement la lecture de cet article où Steinmetz
procède à un examen sérieux et
détaillé de plusieurs de mes idées.
1410 ANNEXE
— RACE
foi. Mais l'effort principal
de sa critique porte sur de
prétendues contradictions qui existeraient entre mon
exposé du caractère indo-germanique et l'image qu'en
trace (dans son volume L'Aryen,
1899) l'anthropologue français
G. Vacher de Lapouge. Steinmetz prend texte de ce lamentable
désaccord pour fulminer contre le dilettantisme qui bâtit
sur le sable, et qu'il déclare « le pire ennemi de notre
jeune science ». Mais, à vrai dire, si la science est en
péril de mort dès que des hommes se contredisent, il ne
doit pas y avoir beaucoup de science dans le monde. L'anthropologie est
une arène où d'intransigeants spécialistes
s'affrontent continuellement, et dans toutes les autres sciences on ne
cesse de rompre des lances, parmi le choc des thèses
inconciliables qui s'entre-heurtent violemment. Souhaitant me former
une opinion sur la question des tarifs douaniers, je lus
récemment, le même jour, un écrit de Lujo Brentano
et un autre écrit d'Adolf Wagner. Qu'arriva-t-il ? Ceci,
hélas! qu'après la première lecture j'étais
un libre-échangiste enthousiaste, et après la seconde un
agrarien résolu : car les deux savants avaient construit sur la
base des mêmes matériaux concrets, des mêmes
documents, des mêmes chiffres, deux doctrines qui s'opposaient
l'une à l'autre dans tous les
détails. Est-ce que par
hasard on conclura de là que l'économie politique n'est
pas une science ? et prétendra-t-on que Brentano et Wagner sont
des dilettantes ? Pourquoi, dès lors, Lapouge et moi
n'aurions-nous pas le droit de nous représenter
différemment le caractère des Indo-Germains ? Seulement
quiconque prendra la peine d'y aller voir, constatera, s'il n'a pas
chaussé les lunettes du préjugé professoral, que
Steinmetz s'abuse. En effet, quand je souligne la prédominance
du vouloir chez les Sémites et celle de l'intellect chez les
Indo-Européens, c'est que je les compare entre eux et que je
marque dans chaque cas le trait distinctif, tandis que Lapouge
décrit l'Aryen en lui-même et non par voie de comparaison.
Mais, de plus, il suffit de lire dans L'Aryen
(p. 370 et suiv.) ce que
Lapouge y énonce sous cette rubrique : « Carac-
1411 ANNEXE
— RACE
tères
généraux de l'Aryen moderne », pour
apercevoir l'exacte et parfaite concordance de son « Aryen
moderne » et de mon « Germain ». Car nombreux sont
les
passages où j'établis que la volonté est
énorme chez l'Indo-Européen et s'atteste telle dans les
voies à elle prescrites par l'intellect prédominant; et
il ne me viendrait pas plus à l'esprit de la nier que de nier
l'intelligence si aiguë du Sémite, et surtout de son
demi-fils, le Juif, sous prétexte que ceux-ci possèdent
un vouloir extraordinairement puissant. Au demeurant, si les images
respectivement tracées par Lapouge et par moi, loin de se
contredire, coïncident, on n'inférera pas, je pense, de
cette coïncidence quelque mystérieux don de divination qui
nous serait propre. Tout homme de sens, exempt d'opinions
préconçues, ne saurait dans ce cas juger autrement que
nous ne l'avons fait. Je crains décidément que l'on doive
renoncer, malgré ses grands mérites, à
élire Steinmetz membre de la commission de « psychologie
ethnique différentielle » !
Les deux exemples de Wilser et de Steinmetz, choisis
entre beaucoup
d'autres, pourront servir à préserver le lecteur de ce
« préjugé en faveur de l'érudition »
que dénonce Kant. Resterait une dernière catégorie
d'adversaires, qu'il est malheureusement difficile de prendre au
sérieux : je veux dire certains savants et journalistes juifs
d'une bonne foi indiscutable (les autres n'entrent pas en ligne de
compte), mais d'un singulier illogisme. Voilà des hommes dont
l'existence particularisée et jalouse de sa particularité
résulte, comme tout leur être moral et intellectuel, du
plus rigoureux exclusivisme racial; des hommes qui non seulement
proclament la loi de la race en théorie, dans la religion qui
leur est propre et les confine en leur isolement, mais qui affirment
quotidiennement cette loi par une solidarité admirable que
n'arrêtent ni montagnes, ni océans, ni différences
de langue, ni différences de mœurs : et ce sont ces mêmes
hommes qui prétendent nous prouver, par raisons historiques, que
la race ne signifie rien, et ce sont eux qui protestent avec le plus
1412 ANNEXE
— RACE
d'indignation contre ce qu'ils
appellent « une doctrine
dangereuse pour la communauté » ! Comment, je le
répète, les prendrions-nous au sérieux ? Le plus
sage est, je crois, de passer silencieusement à l'ordre du jour.
Il y a encore une objection que je ne voudrais pas
laisser sans
réponse. On entend dire, de côté et d'autre,
qu'effectivement « la race est bien un des grands faits de la
nature », et qu'il est impossible de la nier « sans
infliger un démenti aux sciences naturelles et à
l'histoire »; mais — car il y a un mais — « à quoi
servent ces leçons de l'histoire ou des sciences naturelles ?
Seul le destin, ou Dieu, peut ici nous venir en aide; la
société est impuissante. » À proprement
parler, cet
argument soulève des questions qui dépassent le cadre du
présent ouvrage; j'avais à indiquer sur quels fondements
s'est érigé le dix-neuvième siècle, mais
non pas à suggérer les applications de ces principes au
présent et à l'avenir. Je crois, toutefois, que la
diffusion des notions sur la race déjà acquises à
la science serait de grande importance pour la conservation et le
développement des grands États germaniques. Sans doute
certains
monomanes — et même un anthropologue aussi riche en intuitions et
en connaissances que G. V. de Lapouge — ont présenté des
projets inexécutables, qui ont exposé une bonne cause au
discrédit du ridicule; mais un naturaliste éminemment
terre à terre, Francis Galton, le beau-frère de Darwin,
a soumis à l'Institut anthropologique de Londres, composé
d'hommes pratiques, non moins épris que lui de précision,
un travail « sur la possibilité d'améliorer la race
humaine » (29 octobre 1901), travail dans lequel il recommande la
protection légale des intérêts de race et cite en
exemple la discipline raciale des Indo-Aryens et des Juifs ¹). On
sait
qu'aux États-Unis
—————
¹) Il s'est fondé à Londres une
société
d'éducation « eugénique
», qui a tenu
récemment son premier congrès pour discuter les
applications pratiques des principes de Galton et qui compte parmi ses
membres d'éminents savants. Ce n'est pas ici le lieu
d'apprécier ses efforts. Notons seulement que l'«
eugénique », telle que la définit Galton, a
1413 ANNEXE
— MONOTHÉISME
des efforts de ce genre sont
tentés depuis longtemps : or, ce
qui ne représente ici qu'une manière d'exutoire servant
aux fins du plus bas empirisme, et qui manque de toute base historique,
pourquoi ne le concevrions-nous pas d'un point de vue plus
élevé, nous appliquant à distinguer non seulement
entre les « meilleurs » et les « pires » physiquement
parlant, comme fait Galton dans le travail que je viens d'indiquer,
mais entre ceux qui sont physiquement et moralement « Germains
» et ceux qui ne le sont pas ? Pourquoi n'agirions-nous pas —
avant qu'il soit trop tard — de façon à conserver ce qui
nous est le plus cher et le plus sacré, et cela veut dire en
préservant les fondements physiques sans lesquels ce
trésor de vie n'eût pas existé, sans lesquels il ne
saurait subsister ? La loi pourrait exercer dans ce domaine une action
considérable : mais plus puissante que la loi — parce que
dictant ses lois à la loi-même — serait la conscience vive
et publique de la signification de la race pour l'histoire des nations
et de la signification du germanisme pour l'histoire de la culture
actuelle.
LE
MONOTHÉISME
On peut se rendre compte de l'action configuratrice
qu'exerce la
race dans le for le plus intime de l'âme, en observant les
différentes conceptions de la religion chez les
différents peuples. Mon livre traite à plusieurs reprises
de l'influence du judaïsme et — par cet intermédiaire — du
sémitisme au sens le plus vaste de ce terme, sur les instincts
religieux innés des Slavo-Celto-Germains. Ce n'est pas qu'un nid
de guêpes sur quoi j'ai cette fois imprudemment porté la
main, c'en est toute une colonie ! Car il s'est trouvé qu'en
exposant mes idées à ce sujet, je heurtais des
préjugés catholiques, protestants, juifs, et aussi
antireligieux, pré-
—————
pour but de
déterminer les facteurs qui, dans l'organisation de
nos sociétés, peuvent favoriser ou enrayer le
développement des qualités de race des
générations futures, tant au point de vue physique qu'au
point de vue mental.
1414 ANNEXE
— MONOTHÉISME
jugés d'autant plus
difficiles à vaincre s'il arrive, par
exemple, que le protestant soit en même temps un Juif, ou le Juif
un ennemi de la religion. J'essayerais en vain de dissiper tous les
malentendus qui se sont produits dans les critiques dont le
présent ouvrage a été l'objet; les arguments que
l'on m'a opposés s'entre-détruisent d'ailleurs assez
généralement. Mais il importe d'appeler l'attention des
lecteurs sur le fond même du débat, qui est aussi le point
essentiel de cette question si controversée et si mal comprise
que l'on appelle « la question juive » ¹). Les
remarques qui
suivent viseront donc à compléter celles qui,
éparses en divers passages de mon livre, ont pour objet le
rapport — et le conflit — entre la conception indo-germanique et la
conception sémitique de la religion.
En 1847, Bismarck demanda au Landtag de Prusse que
les chrétiens
fussent « émancipés » des Juifs; c'est
leur émancipation religieuse qui s'imposerait seule à
titre définitif. Libre aux Juifs de rivaliser avec nous dans
tous les domaines : qui voudrait, qui pourrait les en empêcher ?
La volte-face nécessaire doit se faire en nous-mêmes.
C'est
là, au plus profond de notre âme, que nous portons le
joug, et ce joug pèse sur toute notre vie parce que c'est un
joug étranger, un principe que nous ne réussirons jamais
à nous assimiler tout de bon, si humblement que nous nous
prosternions devant lui, que nous mortifiions notre chair et que nous
violentions notre cœur : il contredit, en effet, au génie de
tous les peuples de la communauté indo-germanique, et suscite
continuellement d'insolubles conflits entre notre religion et
notre conception du monde. S'il nous advenait d'éliminer de
notre vie religieuse l'infusion sémitique, nous serions en
vérité des nouveau-nés, et au même instant
le Juif apparaîtrait à nos yeux dans la juste perspective,
avec le recul nécessaire pour qu'il nous soit aisé de le
juger en toute
—————
¹) Voir ch. IX, dans la section « Conception du monde et
Religion », la 3e note incluse sous la
rubrique « Science et
religion ».
1415 ANNEXE
— MONOTHÉISME
équité et
bienveillance. Telle est la thèse que je
soutiens dans le présent ouvrage ¹).
Eh bien, alors que nous mettons beaucoup de temps,
nous Germains,
à comprendre la valeur des intuitions nouvelles (c'est une
habitude de la race), plusieurs de nos adversaires ont prévu
d'emblée, et très justement, les conséquences
formidables qui résulteraient de notre changement d'attitude,
si, renonçant à la manie stupide de tracasser le Juif,
nous laissions s'accomplir dans nos âmes le processus tout
intérieur d'élimination des éléments
sémitiques; et déjà ils préparent leurs
contre-mines. Il s'en faut que ce soient seulement des Juifs qui
mènent cette campagne — encore qu'il y ait parmi nos
théologiens et nos orientalistes protestants ou catholiques bien
plus de Juifs et de descendants de Juifs que ne se l'imagine un public
naïf, ce qui d'ailleurs n'autorise nullement à suspecter le
sérieux et la probité de leurs travaux, mais restreint
leur liberté et diminue leur importance pour la vie psychique
des Indo-Germains. Non. La tendance d'esprit sémitique compte au
nombre de ses meilleurs alliés maint orthodoxe de pure
extraction germanique, qui croit ne pouvoir mieux plaire à Dieu
qu'en embouchant de temps en temps la trompette sémitique; et
souvent, on le devine, cette aberration causée par un ensemble
de préjugés inculqués est entretenue, en outre,
par des considérations d'ordre ecclésiastique. Or voici,
en deux mots, la plus récente manœuvre dont on s'est
avisé dans ce camp : les plus avancés et les plus
clairvoyants conviennent que le prestige religieux du judaïsme ne
subsistera pas intact; c'est chose impossible; nous en savons trop long
aujourd'hui sur l'histoire et la genèse du judaïsme et de
l'Ancien Testament;
—————
¹) J'ai découvert depuis lors un allié assez
inattendu;
car Moses Mendelssohn (si Kant rapporte bien ses propos) enseigna ce
qui suit : « Chrétiens, commencez par extirper de VOTRE
propre foi le judaïsme, alors nous nous départirons aussi
du nôtre ! » (Streit der
Fakultäten, dans la remarque
générale intitulée Von Religionssekten,
éd. Hartenstein 1868, VII, p. 370).
1416 ANNEXE
— MONOTHÉISME
alors ils prennent d'avance
leurs mesures pour transférer du
petit peuple syro-sémite des Juifs aux représentants de
la race sémitique dans sa plus vaste acception ce nimbe de
gloire promis aux initiateurs et législateurs religieux qui sont
censés avoir frayé la voie à toute
l'humanité. À cet effet, on remodèle violemment
l'histoire; et l'on va jusqu'à reprendre aux Juifs, puisqu'ils
n'ont pas su garder l'auréole, ce qui est à eux
authentiquement, ce qui les caractérise en propre et constitue
leur réelle gloire. Nous avons donc d'autant plus de raisons de
protester énergiquement pendant qu'il en est temps. Pas n'est
besoin pour cela de cette haine du Juif que plusieurs m'ont
imputée bien à tort : l'amour y suffit, — un conscient
amour de la race à laquelle on appartient; et cet amour rend
équitable envers les autres races aussi. Voilà pourquoi
il est nécessaire d'accentuer fortement le point de vue
indo-germanique et d'y insister, s'il le faut, sans ménagement.
Nul doute, s'il faisait plus clair dans nos propres têtes, que la
complexe et menaçante « question juive » ne
fût
résolue eo ipso; mais,
en l'état, nos âmes
ressemblent à des navires sans boussole; notre protection du
Juif et notre défense contre le Juif sont l'une et l'autre des
demi-mesures, conçues sans netteté,
exécutées sans liberté. Dans de telles
conditions, c'est la tendance d'esprit sémitique qui DOIT
vaincre : ce n'est pas le Juif qui sera assimilé, c'est nous qui
serons définitivement sémitisés. « Ô
toi,
pauvre chrétien, quel triste sort sera le tien quand le Juif
aura jeté son filet sur tes petites ailes bourdonnantes
! » — ainsi s'exprime Goethe dans une lettre à Jacobi,
qu'il
met en garde contre les « finauderies juives » de
Moïse Mendelssohn ¹). Et pourtant Mendelssohn était un
homme sans dol ni fraude. Il n'y avait pas ici de tromperie, il y avait
l'inévitable réaction de la race. Nous sommes tous de
« pauvres chrétiens », et à quelque place que
nous déchirions le filet qui nous enserre, quelque main
aussitôt s'empresse de le retisser.
—————
¹) Goethes Briefe,
éd. de Weimar VII, 131.
1417 ANNEXE
— MONOTHÉISME
Un seul
exemple fera voir à la fois comment s'accomplit cet
enserrement de nos « petites ailes » et comment des hommes
très estimables s'abaissent aux pires sophismes, aux
interprétations les plus forcées, dès lors qu'ils
ont choisi de servir parmi nous les tyranniques intérêts
des idéals sémitiques. Les lecteurs de mon livre y
trouveront d'ailleurs l'occasion de compléter en plusieurs
directions quelques-uns des renseignements qui leur ont
été fournis sous une forme très sommaire.
Peut-être n'ont-ils pas oublié que
l'illustre assyriologue
Friedrich Delitzsch prononça jadis à Berlin (le 13
janvier 1902) un discours dont le retentissement fut universel; c'est
ce discours qu'il publia ensuite sous le titre Babel und Bibel en une
brochure admirablement illustrée, laquelle n'obtint pas moins de
succès. L'auteur traitait un sujet captivant, qu'il exposait
avec un magnifique talent. Il résumait un demi-siècle de
découvertes, accomplies par la collaboration de nations diverses
sur l'emplacement de la vieille Babylone. Rien de plus légitime
et, en apparence, de, plus inoffensif. On verra néanmoins que,
d'un bout à l'autre de son écrit, Delitzsch — en toute
inconscience, sans nul doute — travaille à tisser ce filet qui
nous doit emprisonner; et son but véritable est de paralyser ces
« petites ailes » qui commençaient à
frémir d'impatience. Pour faire le filet plus résistant,
il recourt même à des moyens si singuliers que Goethe, qui
parlait des « finauderies » de Mendelssohn, aurait dû
forger dans ce cas un vocable plus expressif encore. Et ce cas est
d'autant plus intéressant que, d'abord, Delitzsch ne nourrit
aucune espèce de parti pris antilibéral, et qu'ensuite sa
compétence indiscutable de spécialiste ne permet pas de
supposer qu'il pèche par ignorance : c'est donc uniquement le
MIRAGE SÉMITIQUE qui abuse le jugement de ce
savant, comme la
fata morgana trompe l'œil du
voyageur dans les déserts de
l'Arabie et lui présente sous l'aspect d'objets réels de
purs fantômes de l'air. Sur la valeur scientifique de Babel und
Bibel il n'y a eu qu'une voix parmi les spécialistes,
1418 ANNEXE
— MONOTHÉISME
quelle que fût leur
tendance; certains d'entre eux, et des
meilleurs, ont entrepris aussitôt de réfuter les
affirmations les plus hasardées de l'assyriologue :
malheureusement ils ne disposaient pas comme lui d'un prestigieux
talent d'exposition et, d'ailleurs, occupés à discuter
des questions techniques, ils ne visaient pas le point précis
qui nous intéresse particulièrement. C'est ce point que
j'aurai constamment en vue dans l'examen auquel j'invite le lecteur
¹).
Et comme ma Genèse du XIXme
siècle m'a valu, outre
quelques solides inimitiés, l'avantage compensateur de nouer
d'amicales relations précisément avec des
spécialistes de toutes les facultés, j'ai pu m'informer
auprès d'assyriologues et de sémitisants éminents
sur les questions qui n'étaient pas de ma compétence,
interroger aussi des philologues et des historiens dont l'opinion
â d'autant plus de prix qu'ils sont plus
désintéressés en cette matière. Au
demeurant, et bien que nous devions effleurer mainte question
scientifique, c'est un profane qui parlera à des profanes, et
mon but n'est pas de prononcer sur des détails techniques,
encore moins de soutenir des opinions qui seraient de seconde main; il
est situé hors des atteintes auxquelles je l'exposerais en
l'abaissant : là, veux-je dire, où pour nous tous — en
tant qu'hommes, simplement — les intérêts deviennent
communs et la différence entre « savant » et
« amateur » perd sa signification.
Dès la première affirmation de
Delitzsch, on est