Here under follows the transcription of chapter 7 of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.

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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ETAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Economie sociale
5. Politique et Eglise
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX


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CHAPITRE VII

RELIGION

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Concevez bien l'essor de la religion, faites ce
qui dépend de vous pour accélérer sa marche en
avant et cherchez à remplir par là votre devoir.

Zoroastre.


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(Page vide)

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LE CHRIST ET LE CHRISTIANISME

    J'ai déjà eu lieu, en traitant de la vie terrestre de Jésus-Christ ¹), d'exprimer ma conviction que c'était elle qui constituait le principe et la source, la vertu et — en dernière analyse — le contenu même de tout ce qui a jamais pu s'appeler religion chrétienne. Crainte de fatiguer le lecteur par des redites, je le renvoie, une fois pour toutes, au chapitre sur le Christ. Jésus y était considéré en lui-même, à l'exclusion du christianisme de formation historique dont je l'avais à dessein détaché; maintenant, pour compléter ma tâche, je suivrai la voie inverse, étudiant l'origine et la genèse de la religion chrétienne, m'efforçant de dégager et de souligner les idées fondamentales et les directrices, sans même effleurer l'inviolable figure du Crucifié. Il est non seulement possible, il est nécessaire qu'elle demeure hors des atteintes de notre enquête : car les étranges édifices qu'érigea sur le roc de cette personnalité unique l'esprit humain, soit que — parmi l'incessant tapage des langues querelleuses, le cliquetis des épées, le pétillement des bûchers — ils le dénotent pénétrant, sagace, clairvoyant, myope, confus ou borné, soit qu'ils s'inspirent de la tradition et de la piété ou de la superstition, de la malignité, de la sottise, de la routine, soit qu'ils procèdent de la spéculation philosophique ou du recueillement mystique — ce serait en vérité une offense au sens critique, et une offense blasphématoire, que de les identifier avec le roc qui leur sert de fondement. Toute la superstructure des églises chrétiennes créées jusqu'à ce jour s'atteste, si l'on peut ainsi parler, exté-
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    ¹) Se reporter notamment à la dernière page du chap. III.

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rieure à la personnalité de Jésus. C'est le vouloir juif, accouplé à la pensée mythique aryenne, qui a fourni les matériaux essentiels, mais ils s'accrurent par des apports de Syrie, d'Égypte, d'ailleurs encore. L'apparition du Christ sur la terre n'eut d'abord pour effet que de provoquer à cette entreprise de construction religieuse : elle fut la cause occasionnelle, elle donna l'impulsion déterminante. Ainsi, quand l'éclair traverse les nuages et que la pluie aussitôt s'épanche de leur sein; ou quand soudain tombe un rayon de soleil sur des substances qui, sans lui, ne se fussent pas combinées entre elles, et qu'alors, modifiées intérieurement par la lumière, rompant les barrières qui les isolaient dans l'espace, elles s'unissent pour former, par un chassé-croisé de leurs molécules, un nouveau corps chimique. Est-ce par leurs effets catalytiques que l'éclair et le rayon de soleil se laissent mesurer ou nous révèlent leur être propre ? Tous ceux qui ont bâti sur le Christ, nous les voulons honorer à ce titre; après quoi nous prendrons soin que rien ne trouble notre regard ou n'obnubile notre jugement. Il n'y a pas seulement un passé et un présent, il y a un avenir en vue duquel nous devons conserver notre pleine liberté. Je doute, au reste, qu'il soit jamais possible d'apprécier équitablement le passé dans sa relation avec le présent, si l'esprit n'est soutenu par un vif pressentiment de l'avenir. Sur le terrain du seul présent, le regard glisse trop à fleur de terre pour pouvoir embrasser les rapports. C'est un chrétien, et même un chrétien favorablement disposé pour l'Église catholique, qui écrivait, à l'aube du dix-neuvième siècle: « Le Nouveau Testament est encore pour nous un livre scellé de sept sceaux. Il y a dans le christianisme de quoi étudier pendant des éternités. Les Évangiles nous tiennent en réserve les éléments essentiels d'évangiles futurs » ¹).
    Si l'on considère avec attention l'histoire du christianisme, on le voit toujours et partout en mouvement, toujours
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    ¹) Novalis, dans ses Fragments.

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et partout travaillé par un conflit intérieur. S'imaginer qu'il a revêtu ses divers aspects possibles et que l'on connaît désormais sa forme définitive, c'est oublier que l'Église romaine elle-même, qui passe pour conservatrice entre toutes, enfanta de nouveaux dogmes au cours de chaque siècle, tandis que des dogmes anciens (moins bruyamment, il est vrai) étaient portés en terre; c'est oublier que précisément cette Église, dont les fondements sont si solides, fut plus que toute autre, et même au dix-neuvième siècle, en proie aux luttes intestines, aux agitations et aux schismes. Mais voilà : on pose en fait que le processus évolutif a atteint son terme, d'où il suit que l'on tient maintenant en mains le « total » du christianisme; et, partant de cette conviction illusoire, beaucoup construisent, dans la piété de leur cœur, non seulement le présent et l'avenir, mais encore le passé. Bien plus chimérique et plus extravagante encore est la thèse qui représente le christianisme comme une chose usée et finie, laquelle ne peut désormais que s'acheminer, en vertu de la loi d'inertie, à une disparition prochaine; nous n'en avons pas moins vu, ces dernières années, plus d'un pontife de quelque moderne « Éthique » célébrer le trépas du christianisme, rédiger sa nécrologie, établir par démonstration analytique quel dut être le début, quel le milieu et quelle la fin de cette expérience historique actuellement close. À la base de ces deux opinions opposées il y a, on le voit, une seule et même erreur de jugement; aussi conduit-elle, dans les deux cas, à des conclusions également fausses. Pour s'en préserver, il suffit de ne point confondre l'apparition du Christ, cette source éternellement jaillissante, éternellement pareille à elle-même, de la vie religieuse la plus haute, avec les abris provisoires et les constructions de fortune qu'élevèrent pour servir de temple et de norme à leur dévotion des hommes divers par leurs besoins religieux, divers par leurs exigences intellectuelles, divers surtout essentiellement — ceci est bien plus décisif encore — par le tempérament et la mentalité de leurs races respectives.

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LE DÉLIRE RELIGIEUX

    La religion chrétienne a pris naissance à une époque très particulière, sous les conditions les moins favorables qui se puissent concevoir pour l'érection d'un monument harmonieux, digne et solide. Dans les contrées précisément où nous cherchons son berceau — à l'extrême occident de l'Asie, à l'extrême orient de l'Europe, à l'extrême nord de l'Afrique — s'était produit par pénétration réciproque un amalgame étrange des superstitions, des mythes, des mystères et des doctrines philosophiques les plus diverses, et il va sans dire qu'en se mélangeant à d'autres chacun de ses éléments avait perdu le meilleur de son originalité et de sa valeur propres. Il faut essayer de se représenter d'abord l'état politique et social des lieux. Rome y avait consommé l'œuvre ébauchée par Alexandre. L'internationalisme qui régnait dans cette partie du monde était d'une sorte telle que nous avons peine à le concevoir aujourd'hui. Les populations des villes importantes de la Méditerranée et de l'Asie-Mineure ne présentaient plus la moindre unité de race : Grecs, Syriens, Juifs, Sémites, Arméniens, Égyptiens, Persans, colons militaires romains, Gaulois, etc. etc., formaient des groupes cohabitant pêle-mêle et enveloppés d'innombrables demi-sang dans les veines desquels toutes les caractéristiques individuelles s'étaient confondues au point de produire une totale absence de caractère. Le sentiment patriotique s'était entièrement aboli, faute d'une signification concrète : il n'y avait plus, en fait, ni nation ni race; Rome représentait pour ces hommes à peu près ce que représente la police pour la populace d'aujourd'hui. C'est cet état de choses que j'ai désigné sous le nom de chaos ethnique et dont j'ai entretenu le lecteur au chapitre IV du présent ouvrage. Or, ce chaos impliquait la débauche mentale et morale non moins que physique, par l'échange sans frein et sans pudeur des idées et des usages : n'y ayant plus de déterminations dans les mœurs ou les manières d'être, l'homme cherchait fébrilement une compensation à la perte de tout idéal particulier et pensait la trouver dans une mixture arbitraire des coutu-

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mes et conceptions étrangères. De foi réelle on ne trouvait presque plus trace. Même chez le Juif — qui formait à d'autres égards une si honorable exception dans ce sabbat infernal — elle oscillait entre des sectes divergentes, au péril de s'énerver. Et pourtant, jamais le monde ne fut en proie à une effervescence religieuse plus générale que celle qui se propagea alors des rives de l'Euphrate jusqu'à la capitale de l'empire. Le mysticisme hindou, parvenu à travers mille déformations jusqu'en Asie Mineure, l'astrologie chaldéenne, le culte zoroastrique d'Ormuzd, l'adoration du feu pratiquée par les Mages, l'ascétisme égyptien avec la doctrine de l'immortalité, les cérémonies orgiaques syro-phéniciennes avec la chimère de leurs initiations sacramentelles, les mystères de Samothrace, d'Eleusis et quantité d'autres mystères helléniques, des décoctions — mais combien adultérées ! — de la métaphysique de Pythagore, d'Empédocle ou de Platon, la propagande mosaïque, l'éthique stoïcienne — tout cela circulait et tourbillonnait pêle-mêle. Ce qu'est proprement la religion, les hommes ne le savaient plus, mais ils essayaient de la retrouver dans tout ce qui leur tombait sous la main, poussés par l'obscure conscience d'avoir été dépouillés d'une chose précieuse, d'une chose qui est aussi nécessaire à l'homme que le soleil à la terre ¹). C'est dans ce monde que tomba la parole du Christ; c'est par ces hommes fiévreux et malades que fut élevé tout d'abord l'édifice visible de la religion chrétienne. Nul, jusqu'à cette heure, n'a réussi à en effacer complètement les vestiges du délire.

LES DEUX PILIERS

    Aussi l'histoire des origines de la théologie chrétienne est-elle une des plus embrouillées et des plus difficiles qui
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    ¹) Sur l'homme, tel qu'il fut à cette époque et dans ce monde du chaos, Herder écrit : « Il n'avait plus de force pour rien d'autre que pour CROIRE. Inquiet de sa vie misérable, tremblant devant l'avenir et devant d'invisibles puissances, sans courage et sans capacités pour observer le cours de la nature, il se faisait conter des histoires, prophétiser, inspirer, initier, flatter, tromper » (Sämtl. Werke, éd. Suphan, XIX, 290).

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soient. Celui qui l'aborde avec sérieux et courage, en pleine liberté d'esprit, retirera de cette étude maint enseignement suggestif, mais il devra convenir que beaucoup de choses paraissent encore obscures et incertaines, dès lors que l'on renonce à bâtir des théories pour chercher à remonter, par la voie de l'histoire, au point de départ réel d'une idée. Une histoire définitive, non pas du développement des opinions professées au sein du christanisme, mais bien de l'incorporation au christianisme d'articles de foi, d'images, de conceptions, de règles de vie qui, provenant des sources les plus diverses, y acquirent droit de cité, cette histoire ne peut encore être écrite. Ce qui a été fait dans ce domaine suffit cependant pour que l'on puisse déjà se rendre compte qu'il s'est produit un alliage (comme diraient les chimistes) de métaux extrêmement différents. Le but du présent ouvrage ne me permet pas de soumettre cet objet compliqué à une exacte analyse : elle exigerait d'ailleurs une compétence qui me manque ¹). Je me contenterai pour l'instant de considérer
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    ¹) Il ne m'appartient guère de citer des titres d'ouvrages; la littérature du sujet, même dans ses parties accessibles à nous autres profanes, est considérable; l'essentiel est de puiser à des sources diverses et de ne pas se contenter d'une connaissance des généralités. Ainsi les courts et substantiels traités de Harnack, Müller, Holtzmann, etc. dans le Grundriss der theologischen Wissenschaft (Fribourg, Mohr éd.) sont inestimables, et je les ai soigneusement utilisés; mais les profanes précisément apprendront davantage dans les œuvres plus développées, comme la Kirchengeschichte de Neander, les Origines du Christianisme de Renan, etc. Les travaux des spécialistes sont plus instructifs encore, parce que donnant des choses une vue plus concrète; ainsi Ramsay : The Church in the Roman Empire before A. D. 170 (1895); Hatch : The influence of Greek ideas and usages upon the Christian Church (éd. 1897); le grand ouvrage de Hergenröther : Photius, sein Leben, seine Schriften und das griechische Schisma, qui commence avec la fondation de Constantinople et qui expose ainsi en détail le développement de l'Église grecque depuis ses débuts; Hefele : Konziliengeschichte — etc. à l'infini ! Nous ne pouvons naturellement faire connaissance complète qu'avec une petite partie de cette littérature immense; mais, je le répète, c'est seulement par les descriptions détaillées et non pas les coups d'œil généraux qu'on peut se faire de la réalité une image vive et

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les deux souches principales — la judaïque et l'indo-européenne — qui fournirent presque toute la charpente de l'édifice et notamment ses deux maîtres piliers, en sorte que leur assemblage a conféré dès l'abord et confère encore un caractère hybride à la religion chrétienne. Sans doute, beaucoup d'éléments judaïques ou indo-européens ont été modifiés postérieurement, jusqu'à en devenir méconnaissables, par l'influence du chaos ethnique et surtout de l'Égypte : ainsi, par l'introduction du culte d'Isis (la mère de Dieu) et par la transsubstantiation magique; mais il n'est que plus indispensable d'être fixé sur la nature des matériaux dont se compose essentiellement l'édifice. Tout le reste n'a qu'une importance secondaire : ainsi — pour ne citer qu'un exemple — la naturalisation officielle dans le christianisme pratique des doctrines stoïciennes sur la vertu et la félicité qu'y introduit Ambroise, lequel démarque dans son De Officiis ministrorum le De officiis de Cicéron, qui lui-même avait copié le Grec Panaetius ¹). Des faits de ce genre ne sont certes pas négligeables : Hatch montre, notamment, dans son travail « Sur l'éthique grecque et l'éthique chrétienne », que la morale en cours dans notre vie pratique actuelle renferme bien plus d'éléments stoïciens que d'éléments chrétiens ²). Mais nous avons vu déjà que la religion et la morale demeurent rela-
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en pénétrer le sens véritable. Pour l'information scientifique la plus récente, consulter, de Harnack, Mission und Ausbreitung des Christentums in den ersten drei Jahrhunderten, dont la 2e éd. a paru en 1906.
    ¹) Ambroise le reconnaît d'ailleurs implicitement, voir I, 24; plusieurs passages sont une répétition presque littérale. Combien plus remarquables sont, au reste, les ouvrages qu'il tire de son propre fond, telle son oraison funèbre de Théodose avec le beau refrain Dilexi ! « Je l'ai aimé ! »
    ²) The influence of Greek ideas, etc., p. 139-170. Parlant du traité d'Ambroise que je viens de citer, Hatch le dit purement stoïcien non seulement par la conception générale, mais jusque dans les détails; l'élément chrétien s'y est naturellement introduit partout, mais comme une simple adjonction; les notions fondamentales de sagesse, de vertu, d'équité, de modération sont, selon Hatch, des doctrines franchement gréco-romaines datant de l'époque préchrétienne.


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tivement indépendantes l'une de- l'autre ¹), partout du moins où ne s'est pas produite cette « conversion » enseignée par Jésus-Christ; et s'il est divertissant de voir un Père de l'Église offrir en modèle aux prêtres de son diocèse la morale très pratiquement mondaine (pour ne pas dire avocassière) d'un Cicéron; il n'y a rien là qui soit de nature à réagir jusqu'au fond même de l'organisme religieux; et l'on en peut dire autant de maint autre apport étranger dont nous aurons à nous occuper par la suite.
    Les deux maîtres piliers de la nouvelle religion qu'édifièrent les théologiens chrétiens des premiers siècles, ce sont, provenant de la souche juive, une foi de nature historico-annaliste et, empruntée à la souche indo-européenne, une mythologie symbolique et métaphysique. Il s'agit ici — j'y ai déjà insisté — de deux conceptions du monde foncièrement différentes ²) : c'est alors qu'on les amalgame tant bien que mal. Des Indo-Européens, des hommes tout au moins nourris de poésie et de philosophie helléniques, transfigurent la religion « historique » juive suivant les besoins de leur esprit imaginatif, assoiffé d'idées; de leur côté, des Juifs s'emparent (dès avant la formation du christianisme) de la mythologie et de la métaphysique des Grecs; les imprègnent des superstitions historiques de leur peuple, et fabriquent avec le tout un tissu dogmatique abstrait, aussi insaisissable que les plus sublimes spéculations d'un Platon, mais qui, en même temps, matérialise tout le transcendantal suggéré par voie d'allégorie, en le réduisant à des données et des formes empiriques : c'est, on le voit, dans les deux cas, le règne du malentendu et de l'incompréhension — malentendu sans remède, incompréhension inévitable pour des esprits violemment détournés de leur voie normale. La fusion, ou plutôt la soudure, de ces éléments hétérogènes
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    ¹) Se reporter à la section du chap. III intitulée « Religion » et, dans le chap. V, à celle du « Judaïsme ».
    ²) Voir chap. III, au sous-titre « Religion », et chap. V, « Considérations sur la religion chez les Sémites ».


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dans le christianisme fut l'œuvre des premiers siècles, et naturellement une telle œuvre ne se pouvait accomplir qu'au prix d'une lutte incessante. Réduite à sa plus simple expression, cette lutte est un duel pour la prééminence entre les instincts religieux indo-européens et les instincts religieux juifs. Elle éclate aussitôt après la mort du Christ entre les judéo-chrétiens et les chrétiens d'origine païenne, se déchaîne furieusement pendant des siècles entre la gnose et l'antignose, entre les Ariens et les Athanasiens, renaît avec la Réformation et se poursuit aujourd'hui tout aussi âpre — non plus, il est vrai, dans les nuages de l'abstraction ou sur les champs de bataille, mais souterrainement. Une comparaison évoquerait assez exactement la sorte d'aventure que j'essaie d'indiquer. Supposons deux arbres de familles différentes dont on tranche la cime, puis que l'on rapproche en les courbant — mais sans les déraciner — et qu'alors on lie de telle façon que chacun devienne la greffe de l'autre : qu'arriverait-il ? tous deux seraient dans l'impossibilité de croître en hauteur, et loin que leur réunion dût les ennoblir, elle les étiolerait, car en pareil cas — tout botaniste le sait — il ne saurait être question de fusion organique; chacun des deux arbres (s'il survivait à l'opération) continuerait de porter ses propres feuilles et ses propres fleurs, et dans le fouillis de cette frondaison deux végétations étrangères entre elles se juxtaposeraient ¹). C'est ainsi qu'il en est allé dans l'édifice hybride de la religion chrétienne. À la chronique religieuse juive, à la foi messianique juive, se juxtapose sans transition la mythologie mystique de la décadence hellénique. Non seulement elles ne se fondent pas, mais elles se contredisent sur les points les plus
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    ¹) Cette comparaison, je l'ai su plus tard, s'était présentée à l'esprit de Hamann (un champion de « l'individuel » ou, comme il dit, de l'Eigensinnige, qui ne fut pas sans action sur l'esprit de Herder et surtout de Goethe), car il indique les signes trahissant, dans n'importe quelle communauté de chrétiens, que ce sont là « des rameaux païens entés, CONTRE L'ORDRE DE LA NATURE, sur une souche juive » (cf. Ep. aux Romains XI, 24).

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essentiels. Soit, par exemple, la conception de la divinité : on a d'un côté Iahveh; de l'autre, l'antique trinité aryenne. Ou bien la conception du messie : ici, l'attente d'un héros sorti de la souche de David, qui doit conquérir aux Juifs l'empire du monde; là le Verbe fait Chair, ce Logos déjà préfiguré dans des spéculations métaphysiques qui occupaient les philosophes grecs 500 ans avant la naissance du Christ ¹). Quant au Christ même, quant à l'indéniable personnalité historique, on l'introduit de force dans les deux systèmes : dans le mythe historique juif il tient le rôle du messie, encore que nul ne s'y prête moins; dans le mythe néoplatonicien il signifie la fugitive et insaisissable visibilité d'un schéma intellectuel abstrait — lui, le génie moral à sa plus haute puissance, la plus imposante individualité religieuse qui ait jamais vécu sur la terre.
    Et pourtant, si l'on aperçoit bien ce qu'il y a de nécessairement instable et insuffisant dans un être hybride de cette sorte, on n'imagine guère comment, du sein du chaos ethnique, aurait pu surgir une religion universelle sans la collaboration de ces deux éléments. Si le Christ avait prêché à des Hindous ou à des Germains, sans doute sa parole eût-elle exercé une bien autre action. Il n'y eut jamais d'époque moins chrétienne — soit dit sans paradoxe — que les siècles où se forma l'Église chrétienne. Il ne pouvait être question alors d'une compréhension réelle des paroles du Christ. Mais une fois qu'elles eurent déposé dans cette humanité chaotique et déchue le germe de sa résurrection religieuse, comment eût-il été possible d'ériger le sanctuaire approprié à ces hommes misérables sans le fonder sur la chronique juive et sans en conformer le caractère à la mentalité juive qui conçoit toutes choses dans un sens concrètement historique ? À ces âmes d'esclaves, qui ne trouvaient
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    ¹) Te dis 500 ans pour des raisons dont on peut s'instruire en consultant Harnack (Dogmengeschichte § 22) sur l'identité du λόγος et du νους.

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de point d'appui ni en elles-mêmes ni dans la vie collective d'une véritable nation, rien que d'entièrement palpable et matériel, rien que de dogmatiquement certain ne pouvait être utile. Elles avaient besoin d'une LOI religieuse au lieu de considérations philosophiques sur le devoir et la vertu; et c'est pourquoi un grand nombre avaient déjà passé au judaïsme. Seulement le judaïsme — inestimable en tant que puissance de volonté — ne possède qu'une aptitude très médiocre et restreinte — en un mot, sémitique — à configurer. Il fallait donc chercher ailleurs l'architecte. Sans la richesse de formes, sans le don de configuration plastique qui appartiennent au génie grec — disons simplement sans Homère, Platon et Aristote, et sans la Perse et l'Inde à l'arrière-plan — jamais l'édifice cosmogonique et mythologique de l'Église chrétienne n'aurait pu devenir le temple d'une confession qui embrasserait le monde. Les plus anciens théologiens bâtissent tous sur Platon; leurs successeurs y ajoutent Aristote. On peut se faire une idée, par les diverses histoires de l'Église, de la vaste culture littéraire, poétique et philosophique des premiers Pères, en particulier des Pères grecs, et l'on apprend ainsi à estimer à sa valeur l'influence de cette culture dans la formation des dogmes fondamentaux du christianisme. Maniée sous des auspices aussi étrangers à sa nature, la mythologie indo-européenne ne pouvait évidemment pas conserver sa couleur et sa vie, et c'est bien plus tard que l'art chrétien vint ici, dans la mesure du possible, combler une lacune; mais du moins l'influence du sens visuel hellénique suffit-elle pour que cette mythologie revêtît encore une forme géométrique et, par là, distinctement visible : c'est l'immémoriale représentation aryenne de la Trinité qui fournit le plan du temple cosmique, aux lignes artistiquement proportionnées, où se dressèrent les autels d'une religion entièrement nouvelle.
    Il est indispensable, maintenant, que nous distinguions avec une parfaite clarté ces deux éléments entre tous constitutifs de la religion chrétienne, sans quoi nous n'enten-

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drions rien à la lutte infiniment embrouillée que suscitèrent les articles de son credo et qui, particulièrement acharnée pendant les premiers siècles, dure encore à cette heure. Dans les divers esprits représentatifs de l'une ou de l'autre tendance, se combinent sous les proportions les plus différentes les instincts, notions et doctrines les plus contradictoires provenant tant de l'élément juif que de l'élément indo-européen. Envisageons d'abord l'action qu'exerce ce dernier, comme facteur de configuration mythologique, par une conception du monde qui influe sur la religion en voie de formation; puis nous considérerons l'impulsion puissante que reçut cette religion de l'esprit positif et matérialiste du judaïsme.

MYTHOLOGIE ARYENNE

    J'ai déjà établi — et amplement motivé — une différence entre deux sortes de religions que j'ai appelées, l'une historique, l'autre mythique; je présume ici, chez le lecteur, la connaissance de cet objet traité au chapitre V ¹). La mythologie est une conception métaphysique du monde sub specie oculorum. Son caractère distinctif, sa particularité — et aussi sa limitation — consiste en ceci qu'elle ramène l'invisible au visible. Le mythe n'explique rien, il ne donne de rien la raison, il ne représente nullement une recherche des origines ou des fins; il n'est pas davantage une doctrine morale; mais surtout le mythe n'est jamais, il n'est en aucun sens, de l'histoire. Cela compris, on aperçoit aussitôt que la mythologie de l'Église chrétienne n'a par elle-même rien à voir avec la chronologie de l'Ancien Testament ni avec l'apparition historique du Christ; elle est un antique héritage aryen, transformé et déformé de mille façons par des mains étrangères, et adapté tant bien que mal à de nouveaux besoins ²). Pour arriver à une vue nette des éléments mythologiques du
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    ¹) Dans la section qui porte ce sous-titre: « Considération sur la religion chez les Sémites ».
    ²) On comprend comment le pieux Tertullien, élevé dans le paganisme, put dire des conceptions des poètes et des philosophes grecs qu'elles sont tam consimilia (!) aux conceptions chrétiennes (Apol. XLVII).


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christianisme, nous ferons bien de distinguer entre une mythologie externe et une mythologie interne, c'est-à-dire entre la figuration mythologique de l'expérience externe et la figuration mythologique de l'expérience interne. Phébus conduisant son char à travers le ciel, c'est l'expression plastique d'un phénomène de la nature; les Erinnyes poursuivant le criminel, c'est une image qui rend sensible aux yeux un événement de la conscience. Dans ces deux domaines la symbolique mythologique chrétienne a creusé profondément; comme le dit un écrivain très proche du catholicisme, Wolfgang Menzel, « la symbolique n'est pas seulement le miroir, elle est aussi LA SOURCE DU DOGME » ¹). La symbolique, en tant que SOURCE du dogme, est manifestement identique avec la mythologie.

MYTHOLOGIE EXTERNE

    Un excellent exemple de mythologie s'employant à figurer l'expérience externe, c'est la conception de la Trinité. Grâce à l'influence de la mentalité hellénique, l'Église chrétienne, dans son élaboration dogmatique, a réussi (malgré la véhémente opposition des judéo-chrétiens) à tourner heureusement le dangereux écueil du monothéisme sémitique; elle a sauvé, en l'incorporant à sa notion de la divinité si fâcheusement « enjuivée » par ailleurs, la triade sacrée des Aryens ²). Chacun sait que le nombre Trois revient à tout propos chez les Indo-Européens ³). Nous le trouvons dans les trois groupes des dieux hindous et plus tard (mais encore
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    ¹) Christliche Symbolik (1854) I, p. VIII.
    ²) À l'encontre d'une erreur populaire très répandue, j'ai déjà insisté plus haut sur le fait que les Indo-Européens sont également — si l'on va au fond des choses — des monothéistes (voir chap. III, au sous-titre « Religion », particulièrement la première note; et de même chap. V, avec plus de développements dans la « Considération sur la religion chez les Sémites »). Je recommande à ce sujet la préface mise par Grimm à sa Deutsche Mythologie, p. XLIV-XLV, et Max Müller : Science du langage (II, 385 de l'éd. allemande). Toutefois la nature de ce monothéisme implique une intuition qui diffère radicalement de la conception sémitique.
    ³) Die ewig unveraltete,
       Dreinamig-Dreigestaltete, comme dit Goethe.


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bien des siècles avant le Christ) dans la doctrine trinitaire explicitement formulée de la Trimourti : « Celui qui est Vichnou, est aussi Civa; et celui qui est Civa, est aussi Brahma : un être, mais trois dieux. » Du lointain Orient on peut suivre les traces de cette conception jusqu'aux rives de l'Atlantique, où Patrice découvrit dans le trèfle des Druides un symbole de la Trinité. Chez les peuples doués de sens poétique et métaphysique, l'importance du nombre trois DEVAIT s'imposer de bonne heure à l'attention, car ce nombre précisément — et ce nombre seul — n'est ni choisi au hasard (comme le Cinq ou le Dix emprunté au nombre des doigts) ni déduit d'un calcul chimérique (comme le Sept fondé sur l'hypothèse des sept planètes), mais il exprime un phénomène tellement constant et capital qu'on pourrait presque appeler la conception d'une trinité une expérience plutôt qu'un symbole. Déjà les auteurs des Oupanichads avaient reconnu que toute connaissance humaine repose sur trois formes fondamentales — le Temps, l'Espace et la Causalité — et, de plus, qu'il s'ensuit non une « triplicité », mais (pour parler le langage de Kant) une « unité d'aperception »; l'espace et le temps, quoique unités indivisibles, ont néanmoins trois dimensions. Bref, le triple formant unité nous entoure de toutes parts, constitue un phénomène primordial de l'expérience et se reflète jusque dans le détail. Ainsi, par exemple, la science la plus récente a démontré que tous les éléments chimiques, sans exception, peuvent revêtir trois états, mais aussi pas plus que trois : le solide, le liquide et le gazeux — par quoi l'on ne fait que préciser ce que le peuple avait observé depuis longtemps, à savoir que notre planète se compose de terre, d'eau et d'air. Comme dit Homère : « toute chose se divise en trois. » Il va sans dire qu'en pareille matière la recherche préméditée des analogies dégénère bientôt, comme chez Hegel, en un jeu d'esprit tout à fait arbitraire ¹). Mais ce n'est point un jeu que la figuration intui-
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    ¹) C'est le cas de la succession soi-disant nécessaire de la thèse, de

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tive et spontanée d'une expérience cosmique générale, à la fois physique et métaphysique, que l'on résume en un mythe plutôt que de la décomposer analytiquement. De cet exemple résulte pour nous une certitude consolante : jusque dans le dogme chrétien, le génie indo-européen ne laissa pas de se montrer fidèle en quelque mesure à sa propre essence, car sa religion créatrice de mythes demeura ce qu'elle avait toujours été chez les Indo-Iraniens et chez les Slavo-Celto-Germains : UNE SYMBOLIQUE DE LA NATURE.
    Sans doute, cette symbolique se fait ici excessivement subtile : on sait assez que les premiers siècles chrétiens, faute de forces pour la création artistique, se complurent dans l'abstraction philosophique ¹). Remarquons d'ailleurs que le mythe de la Trinité ne fut pas tenu pour symbole par la grande masse des chrétiens; mais il n'en allait pas autrement des Hindous et des Germains avec leurs dieux de la lumière, des airs et des eaux. De fait, ce mythe n'est pas seulement symbole; la nature entière nous atteste la vérité intérieure et transcendante d'un pareil dogme et sa vivante capacité de développement ²).
    De cette mythologie externe ou, si l'on préfère, cosmique, l'édifice dogmatique chrétien renferme quantité d'éléments. Et d'abord, il y a presque tout ce qui, dans la doctrine relative à Dieu, complète la représentation de la Trinité :
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l'antithèse et de la synthèse; ou encore, toujours dans le système hégelien, de ce qui s'y appelle « l'être en soi » de l'Absolu comme Père, son « être différent de soi » comme Fils et son « retour à soi » comme Esprit.
    ¹) Voir toute la conclusion du chap. I.
    ²) Pour ce qui est des triades égyptiennes, on leur a certainement attribué jadis plus d'influence qu'elles n'en exercèrent en réalité sur la formation du dogme chrétien. Sans doute la conception du Dieu-Fils dans son rapport avec le Dieu-Père (le Fils n'étant « ni fait, ni créé, mais engendré », littéralement comme dans le symbole d'Athanase) paraît spécifiquement égyptienne; nous la retrouvons dans tous les systèmes théogoniques des Égyptiens; mais la troisième personne de la triade est la déesse. (Cf. Maspero : Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique I, 151 et Budge : The Book of the Dead, p. XCVI).


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l'incarnation du Logos, le Paraclet (ou Saint-Esprit), etc. Il y a notamment le mythe du dieu fait homme, qui est un antique patrimoine hindou : inclus dans l'idée d'Unité qui s'affirme dès le premier livre du Rigvéda, il réapparaît sous une forme modifiée et philosophique dans la doctrine de l'identité de l'atman avec le brahman, et se fixe en une image plastique aux traits définitivement arrêtés dans la figure du dieu-homme Krichna, touchant laquelle le poète du Bhagavadgîtâ prête à Dieu cette explication : « Toujours de nouveau et toujours de nouveau, quand se relâche la vertu et que le mal triomphe, je m'engendre moi-même (en forme d'homme). Pour la protection des bons, pour la ruine des méchants, pour affermir la vertu, je suis enfanté sur la terre » ¹). La conception dogmatique de l'être, chez le Bouddha, n'est qu'une modification de ce mythe. L'idée aussi que le dieu fait homme ne peut être enfanté que par le corps d'une vierge est un vieux trait mythique et rentre assurément dans la catégorie des symboles naturistes. Ces scolastiques tant raillées n'avaient pas si tort, qui prétendaient trouver non seulement le Ciel et l'Enfer, mais encore la Trinité, l'incarnation et la parthénogenèse sous forme d'allusions dans Homère, et expressément formulées dans Aristote. L'autel et la conception de la Sainte-Cène chez les premiers chrétiens procèdent de même bien plus directement des pratiques, communes à tous les Aryens, d'un culte symbolique de la nature, que du sacrifice propitiatoire offert par les Juifs à leur dieu irrité (j'y reviendrai à la fin de ce chapitre). Bref, pas un trait de la mythologie chrétienne ne peut prétendre à l'originalité. Toutes ces représentations revêtirent, il est vrai, dans la dogmatique chrétienne, un sens qui s'éloignait beaucoup de leur sens primitif : ce n'est pas, pourtant, qu'elle en modifiât essentiellement l'arrière-fond mythique, mais c'est que désormais la personnalité historique de Jésus occupait le premier plan et c'est, en ce second lieu, que la méta-
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    ¹) Bhagavadgîtâ, liv. IV § 7 et 8.

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physique et la mythologie des Indo-Européens, en passant par les mains des créatures du chaos ethnique, subissaient un travestissement qui les rendait méconnaissables. On a tenté, au dix-neuvième siècle, de faire de l'apparition du Christ un mythe, pour s'en débarrasser par cette explication ¹). C'est exactement le contraire qui est la vérité : dans le christianisme, il n'y a proprement que le Christ qui ne soit pas mythique; et c'est par lui, c'est par la grandeur cosmique de cette apparition (à quoi vint s'ajouter l'influence de la pensée juive qui tend à tout matérialiser en faits historiques) que le mythe est, en quelque sorte, devenu de l'histoire.

DÉFIGURATION DES MYTHES

    Avant de passer à la mythologie « interne », il faut que je traite brièvement de ces influences étrangères, déformantes, qui se sont exercées sur le corps visible de la religion et par lesquelles tant de représentations mythiques qui constituaient notre bien héréditaire furent positivement falsifiées.
    Je viens d'affirmer la haute antiquité de la conception qui fait naître du corps d'une vierge le dieu devenu homme. C'est néanmoins par l'intermédiaire de l'Égypte que s'introduisit dans le christianisme le culte d'une « Mère de Dieu »; elle s'était approprié cette idée quelque trois cents ans avant Jésus-Christ, et l'avait incorporée avec empressement à son riche panthéon, si plastiquement mobile, si accueillant à toute recrue étrangère, mais en la réduisant — selon l'inspiration matérialiste que dénote tout ce qui est égyptien — à une donnée purement empirique. Or le culte d'Isis ne parvint que tard à forcer l'entrée de la religion chrétienne; en l'an 430, Nestorius qualifie d'INNOVATION impie la dénomination de « Mère de Dieu », preuve que celle-ci venait à peine de pénétrer dans l'Église. Rien, assurément, dans l'histoire de la dogmatique mythologique, n'est aussi clairement démontrable que le rap-
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    ¹) Voir au chap. III, dans « La Religion de l'expérience », les remarques sur Strauss, etc.

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port direct et génétique qui relie l'adoration chrétienne de la « Mère de Dieu » à l'adoration d'Isis. La religion du chaos ethnique en Égypte s'était, dans les derniers temps, restreinte de plus en plus au culte du « Fils de Dieu » Horus et de sa mère Isis. Flinders Petrie, le célèbre égyptologue, écrit à ce sujet : « Cet usage religieux exerça une puissante influence sur la genèse du christianisme. Sans les Égyptiens — ce n'est pas s'avancer trop que de l'affirmer — notre religion n'aurait pas connu de Madone. Le culte d'Isis, extrêmement répandu déjà sous les premiers empereurs, était devenu, pour ainsi dire, une mode dans tout l'empire romain. Aussi, quand se produisit sa fusion avec un autre grand mouvement religieux, dans lequel la mode trouvait pour alliées de profondes convictions, la victoire lui était désormais assurée; et c'est ainsi que, jusqu'à ce jour, la déesse-mère resta la figure dominante dans la religion de l'Italie » ¹). Le même auteur montre aussi comment l'adoration d'Horus sous la forme d'un ENFANT divin passa dans les représentations de l'Église romaine, de telle sorte qu'au type consacré par les plus anciennes effigies, qui évoquent un Christ d'âge mûr, d'aspect viril, au visage grave, au front chargé de pensées — l'Annonciateur du Salut — se substitua le pétulant bambino de l'imagerie italienne ²).
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    ¹) Religion and Conscience in ancient Egypt, éd. 1898, p. 46. On découvre chaque année, dans les parties les plus diverses de l'Europe, de nouvelles preuves de la diffusion du culte d'Isis : il s'était propagé partout où atteignait l'influence du chaos ethnique de l'empire romain. La croyance à la résurrection du corps et la communication dans un sacrement d'une substance conférant l'immortalité étaient déjà des éléments constitutifs de ces mystères longtemps avant la naissance du Christ. Les témoignages documentaires les plus nombreux se trouvent au musée Guimet : on sait que la Gaule fut (avec l'Italie) le principal centre du culte d'Isis. — Depuis la première édition allemande de cet ouvrage, Flinders Petrie a rendu compte à la British Association (1904) de découvertes nouvelles qu'il a faites, en particulier à Ehnasya : elles permettent de suivre pas à pas la transformation du culte d'Isis et d'Horus en culte soi-disant « chrétien » de la Madone.
    ²) Autre constatation intéressante à cet égard : Flinders Petrie éta-


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    On le voit. Ici s'atteste l'œuvre du chaos ethnique contribuant pour sa part — indépendamment des éléments judaïques et indo-européens — à l'érection de l'édifice ecclésiastique chrétien. Nous discernons également sa marque dans les conceptions du Ciel et de l'Enfer, de la Résurrection, des Anges et des Démons, etc., et nous constatons en même temps que la valeur mythologique de ces conceptions va diminuant jusqu'à ce qu'il n'en reste presque rien — rien que des superstitions d'esclaves célébrant, devant les ongles plus ou moins authentiques de quelque Saint, les rites d'une idolâtrie fétichiste. J'ai essayé plus haut de préciser la différence qui existe entre la superstition et la religion; de montrer aussi comment les plus grossières chimères imaginées par la populace s'allièrent à la philosophie la plus raffinée pour battre en brèche la religion véritable, dès que la force poétique de l'hellénisme déclina. Je ne reviens pas sur ces considérations, mais j'y renvoie le lecteur parce qu'elles trouveraient ici leur application ¹). Plusieurs siècles déjà avant Jésus-Christ s'étaient introduits en Grèce ce qu'on appelait les MYSTÈRES, auxquels on était initié par une purification (baptême) pour devenir ensuite — par l'absorption en commun de la chair et du sang divins (en grec « mysterion », en latin « sacramentum ») — participant de l'essence divine et de l'immortalité. Mais ces doctrines chimériques ne trouvaient crédit, en Grèce, qu'auprès « des étrangers et des esclaves », elles n'excitaient que mépris et dégoût chez tous les véritables Hellènes ²). Or, à mesure que baissait la conscience reli-
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khi-rhoblit que le monogramme chrétien bien connu, qui figure fréquemment sur les anciens monuments et qui trouve encore parfois son emploi aujourd'hui (soi-disant le khi et le ro de l'alphabet grec), n'est ni plus ni moins que le symbole du dieu Horus usité en Égypte.
    ¹) Voir chap. I, au sous-titre : « Déclin de la Religion ».
    ²) Ce dont témoigne Démosthène dans son illustre Discours sur la couronne. Les faits dont il s'agit ici sont bien résumés dans Jevons : Introduction to the history of religion (1896), ch. 23. Otto Pfleiderer : Christusbild, p. 84, montre comment l'institution de la Cène remonte


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gieuse créatrice, le chaos ethnique s'enhardissait à ses folies morbides. L'unité de la domination romaine favorisa la fusion des superstitions les plus diverses; aussi, lorsqu'à la fin du IVme siècle Constance II eut proclamé la religion chrétienne religion d'État et, par là, introduit de force dans la communauté des chrétiens la multitude de ceux qui n'étaient pas chrétiens intérieurement, toutes les imaginations chaotiques du « paganisme » profondément dégénéré s'y précipitèrent du même coup et y formèrent désormais — au moins pour la grande majorité des esprits — un élément essentiel du dogme. Voilà, dans la genèse du christianisme, le moment critique, LE TOURNANT DÉCISIF.
    Les plus nobles d'entre les chrétiens, des Pères grecs notamment, luttèrent avec l'énergie du désespoir pour préserver dans sa simplicité et sa pureté leur foi parodiée et travestie de mille manières. Cette lutte trouva son expression la plus violente — c'est aussi la plus fameuse, sinon la plus importante — dans la longue « querelle des iconoclastes ». Ici déjà nous voyons Rome, déterminée par des raisons de race, de culture et de tradition, prendre le parti du chaos ethnique. À La fin du IVme siècle le grand Vigilance, un Goth, élève sa voix pour protester contre le panthéon pseudomythologique des anges gardiens et des martyrs, contre le trafic scandaleux des reliques, contre le monachisme importé du culte égyptien de Sérapis dans le christianisme ¹); mais
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par ses origines jusqu'à l'ancienne Babylone; il marque son rapport avec d'autres Mystères anciens dans Entstehung des Christentums (1905), p. 154. Un ouvrage capital sur ces questions est celui d'Alb. Dieterich : Eine Mithrasliturgie (1903); cf. en français, Cumont : Mystères de Mithra, 2 vol. (1890-1896; paru aussi en abrégé, 1902). Tertullien appelle « sacrements » les cérémonies d'initiation mithriaque, qui comportaient, avec un baptême et une purification, l'usage de pain et de vin consacrés.
    ¹) J'ai déjà noté que Pakhôme, le fondateur du monachisme proprement dit (car il donna une règle à la vie monastique conçue par l'« ermite » Antoine sous une forme tout individuelle, créa la congrégation des « cénobites » de Tabenna et aussi le premier couvent de

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il est vaincu par Jérôme, un produit de la culture romaine, qui enrichit le monde et le calendrier de nouveaux saints de son invention. Car la « fraude pieuse » était déjà à l'œuvre ¹).

MYTHOLOGIE INTERNE

    Il suffit pour donner une idée des altérations qu'a subies, du fait du chaos ethnique, la mythologie « externe » empruntée par le christianisme au patrimoine indo-européen. Si maintenant nous tournons notre attention vers cette autre sorte de mythologie que j'ai appelée « interne » parce qu'elle figure plutôt les phénomènes de la conscience, nous constaterons que le trésor héréditaire du génie aryen s'y est conservé sous une forme plus pure.
    Dans la religion chrétienne le point central et vital, le foyer où convergent tous les rayons, c'est l'idée que l'homme a besoin d'être sauvé, l'idée d'une DÉLIVRANCE. Elle fut de tout temps, elle est encore aujourd'hui complètement étrangère aux Juifs : toutes leurs notions de religion s'opposent à ce qu'ils y voient autre chose qu'une absurdité ²), car il ne s'agit pas là d'un fait historique et visible, mais d'une expérience intime et informulable. Par contre, cette idée marque le centre de toutes les intuitions religieuses des Indo-Européens; toutes, elles gravitent autour du désir de la délivrance, autour de l'espoir de la délivrance. Chez les Grecs, la même pensée se traduit dans les mystères, elle apparaît à l'arrière-plan de nombreux mythes; elle est très distinctement reconnaissable chez Platon (par exemple au
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« nonnes », dont sa sœur fut l'abbesse), était Égyptien comme Antoine lui-même, et Égyptien de la Haute-Égypte, où il avait appris, en sa qualité de « desservant du culte national égyptien de Sérapis », les pratiques qu'il transporta telles quelles dans le christianisme (cf. Zöckler : Askese und Mönchtum, 2e éd., p. 193 et suiv.)
    ¹) Voir au chap. IV les lignes qui précèdent ce sous-titre : « La chimère ascétique ». Sur l'« absorption du paganisme » consulter Müller : op. cit. p. 204 et suiv.
    ²) J'en ai donné des exemples au chap. V, sous les rubriques « Le peuple étranger » (notamment l'opinion du prof. Graetz sur la nouvelle naissance, la croix, etc.) et « Considération sur la religion chez les Sémites » (ainsi le témoignage du Dr Philippson sur la nature de la foi juive).


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Livre VII de la République), bien qu'à vrai dire les Grecs de la belle époque — pour une raison indiquée dans mon premier chapitre — ne missent pas volontiers en lumière le côté intérieur, moral et, comme nous dirions aujourd'hui, pessimiste, de pareils mythes. Pour eux, le centre de gravité était ailleurs :

    « De quel prix me sont les trésors auprès de la VIE ? »

Et pourtant, alors qu'ils exaltent la vie comme le plus magnifique de tous les biens, comment célèbrent-ils le jeune guerrier qui expire, fauché dans sa fleur par l'airain aigu ?

    « Quoique mort, tout cela n'est pas moins beau qui subsiste de lui » ¹).

    Or quiconque a le moindre soupçon des dessous tragiques de la « sérénité grecque » inclinera à reconnaître une étroite parenté entre cette délivrance trouvée dans « le phénomène de beauté » — et les autres façons de concevoir la délivrance; c'est le même thème dans un autre mode, majeur au lieu de mineur.
    La notion de la délivrance — ou, pour mieux dire, la représentation mythique de la délivrance ²) — en renferme deux autres : celle d'une imperfection actuelle, et puis celle d'un perfectionnement possible par l'effet de quelque événement non empirique, c'est-à-dire, en un certain sens, surnaturel, ou proprement transcendant. La première de ces idées est figurée par le mythe de la DÉGÉNÉRESCENCE; la seconde est rendue sensible par le mythe de la GRÂCE SECOURABLE que dispense un être supérieur. Le mythe de la dégénérescence prend un relief extraordinairement suggestif quand il se présente sous la forme de la « chute » et comporte le sentiment du « péché »
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    ¹) Iliade IX, 401 et XXII, 73.
    ²) Homère emploie le mot μυθος au sens du vocable postérieur λόγος, indiquant par là, en quelque sorte, qu'il tient tout discours pour une création poétique (ce qui est d'ailleurs conforme à la réalité) : voilà un de ces cas dans lesquels le langage nous ouvre de profondes perspectives sur notre organisation mentale.


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 — aussi est-ce là la page la plus belle et la plus impérissable de la mythologie chrétienne, tandis que l'intuition correspondante de la Grâce empiète à tel point sur le domaine métaphysique qu'elle ne saurait guère revêtir une image qui l'exprime directement. Le récit de la Chute est une fable par laquelle notre attention se trouve attirée sur un fait capital et primordial de la vie humaine éveillée à la conscience d'elle-même; elle SUSCITE une connaissance. La Grâce, au contraire, est une représentation qui implique une connaissance préalable et qui, dès lors, ne se peut acquérir que par une EXPÉRIENCE personnelle. De là une différence considérable et très intéressante dans la structure des religions authentiques (c'est-à-dire non sémitiques) selon la prédominance de telle ou telle faculté chez les divers peuples. Ceux que caractérisent l'imagination plastique et le don de configurer — les Iraniens, les Européens et aussi, semble-t-il, les Suméro-Akkadiens — symbolisent la dégénérescence dans la Chute, lui conférant ainsi l'aspect le plus net et le plus frappant qu'elle puisse revêtir, et la Chute devient le centre de cet ensemble de mythes internes qui se groupent autour de l'idée de délivrance ¹); en revanche, les peuples autrement doués — tels les Aryens de l'Inde qui n'ont pas
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    ¹) Le mythe de la dégénérescence occupe, on le sait, une place de première importance dans le cercle des représentations conçues par le génie grec, dont nous sommes un peu las d'entendre célébrer la « sérénité » :

Ah! que ne suis-je mort plus tôt ou, sinon, que ne suis-je né plus tard !
Car maintenant vit cette race : les hommes de l'âge de fer; et tant que dure le jour,
Jamais de la misère ils ne sont affranchis, ni de l'affliction; mais tant que dure la nuit,
Le tourment aussi les harcèle : et le fardeau de cette peine est le présent des dieux !

Ainsi chante la « sérénité » d'Hésiode (Les Travaux et les Jours, 175 et suiv.) Et il nous peint un « âge d'or », depuis longtemps révolu, auquel nous sommes censés redevables du peu qui ait conservé quelque valeur dans notre état de dégénérescence, car les grands hommes de ce passé errent encore parmi nous — comme ombres. Cf. ch. I, sous la rubrique « Théologie », un autre passage d'Hésiode cité en note.


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d'égal pour le génie métaphysique, mais qui, comme artistes, sont plus riches d'imagination qu'aptes à créer des formes — n'atteignent nulle part à une expression tout à fait claire et saillante du mythe de la dégénérescence, et n'en offrent que des ébauches contradictoires. Pour la Grâce, c'est l'inverse. Elle est chez nous le point faible de la vie religieuse; elle est pour l'immense majorité des chrétiens un simple mot, ou un mot dépourvu de sens précis; elle est le soleil rayonnant de la foi hindoue — non seulement un ardent espoir, mais une constante et victorieuse expérience des hommes pieux. Elle occupe une place tellement éminente dans toutes leurs pensées et leurs sentiments religieux que les commentaires des sages hindous sur cet objet (notamment sur le rapport de la grâce avec les bonnes œuvres) font paraître par comparaison presque enfantines et même (si l'on excepte un apôtre Paul ou un Luther) singulièrement inintelligentes la plupart des discussions qui ont si violemment agité sur ce point l'Église chrétienne depuis ses débuts jusqu'à nos jours.
    Si quelqu'un doutait qu'il y ait ici figuration mythique d'expériences intérieures d'une sorte inexprimable, je le renverrais simplement, en ce qui concerne la Grâce, à l'entretien de Jésus avec Nicodème, dans lequel le mot de « nouvelle naissance » serait aussi dénué de sens que le serait, dans la Genèse, le récit de la chute du premier homme par l'absorption d'une pomme, s'il ne s'agissait, dans les deux cas, de rendre sensible par une image un phénomène certes réel et toujours actuel, mais invisible et par là inaccessible d'emblée à l'intellect. Et, en ce qui concerne la Chute, je renvoie à Luther, qui écrit : « Le péché originel est la chute de toute la nature », et encore : « La terre est en vérité bien innocente et porterait de préférence les meilleurs fruits; mais elle en est empêchée par la malédiction qui est tombée sur l'homme en raison du péché. » Par cette parole Luther postule, comme on voit, une parenté d'essence entre l'homme, dans son activité la plus intime, et l'ensemble de la nature qui l'entoure : c'est là de la religion mythique

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indo-européenne en plein épanouissement ¹), laquelle religion (soit dit en passant), du moment qu'elle se projette sur le plan de la connaissance rationnelle (comme par exemple chez Schopenhauer), constitue une métaphysique spécifiquement indo-européenne ²).
    Ces considérations nous ouvrent des perspectives profondes sur un objet important : elles nous font pressentir que c'est toute notre conception indo-européenne du « péché » qui est mythique ou (cela revient au même) qui plonge dans un au-delà. J'ai déjà indiqué que la conception juive en diffère du tout au tout, à telles enseignes que le même mot désigne pour les Juifs et pour nous deux quantités incommensurables entre elles ³). J'ai d'ailleurs consulté bien des ouvrages modernes contenant l'exposé, par des Juifs, des doctrines religieuses juives, sans y découvrir nulle part un commentaire de la notion de « péché » : celui qui ne transgresse pas la « loi », est juste. Par contre, le dogme du PÉCHÉ ORIGINEL, tiré de l'Ancien Testament par les chrétiens, est rejeté expressément et avec la plus grande énergie par les théologiens juifs 4). En réfléchissant à cette attitude des Juifs — que justifient parfaitement, au reste, leur histoire et leur religion — nous nous convaincrons bientôt que, de notre point de vue extrêmement divergent, « péché » et « péché originel » sont des termes synonymes. Il s'agit, en effet, d'un état proprement inhérent à toute vie. Concevoir cette condition pécheresse de l'être, c'est notre premier pas vers l'intuition d'un ordre de choses transcendantal,
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    ¹) Voir ch. III, le 2e paragraphe de la rubrique « Religion »; et ch. V, les deux premières pages de la « Considération sur la religion chez les Sémites ».
    ²) On trouve cette pensée de Luther, sous forme d'ébauche assez indistincte, au ch. V de l'Épître aux Romains; amplement développée, par contre, dans les écrits de Scot Erigène, qu'il tenait en particulière estime.
    ³) Ch. V, sous la rubrique: « Conscience de la coulpe raciale. »
    4) Voir, par ex., Philippson : Israelitische Religionslehre II, 89.


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c'est le début de notre EXPÉRIENCE personnelle et directe de cet ordre de choses, expérience qui, complète et achevée, trouve son expression dans ces mots du Christ : « Le royaume des cieux est au dedans de vous » ¹). La définition de saint Augustin : Peccatum est dictum vel factum vel concupitum contra legem aeternam, n'est qu'une amplification superficielle des conceptions juives, tandis que saint Paul va droit au fond du sujet quand il appelle le péché lui-même une « loi » — une loi de la chair ou, comme nous dirions aujourd'hui, une loi empirique de la nature — et quand, dans un passage fameux (Romains VIII) souvent jugé obscur et fort diversement commenté, mais en réalité parfaitement clair, il montre que la Loi de l'Église, cette prétendue lex aeterna d'Augustin, n'a pas le moindre empire sur le péché, loi de la nature, et que seule ici l'intervention de la Grâce est efficace ²). C'est l'exacte reproduction de l'antique pensée hindoue ! Déjà le poète védique « s'enquiert avidement de son péché » et il ne le découvre pas dans sa volonté, mais dans la conformation même de son être, qui, jusqu'en ses rêves, lui suggère un mirage du mal; et il se tourne finalement vers le dieu qui éclaire les simples, « le dieu de la Grâce » ³). Et de même que plus tard Origène, Scot Erigène ou Luther, la Çârîraka-Mîmânsâ discerne « en tout ce qui vit le besoin de la délivrance, en l'homme seul la capacité d'y parvenir » 4). Le péché conçu comme ÉTAT, comme inhérent à l'être, non comme transgression d'une loi : c'est de cette intuition seule-
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    ¹) Voir au ch. III ce qui suit le sous-titre : « Le Christ ».
    ²) Cf. entre autres Pfleiderer : der Paulinismus, 2e éd., p. 50 et suiv. Cet exposé de pure théologie scientifique diffère naturellement du mien, mais il le confirme en démontrant d'abord (p. 59) que saint Paul admettait l'existence d'un penchant au mal dès AVANT la Chute — ce qui, de toute évidence, revient à situer le mythe en dehors des limites historiques arbitraires — ensuite (p. 60) que ce même saint Paul, à l'encontre de la dogmatique augustinienne, reconnaissait dans la chair la source unique et toujours pareille du fait de péché.
    ³) Rigvéda VII, 86.
    4) Çankara : Die Sûtra's des Vedanta I, 3-25.


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ment que procèdent celle du besoin de délivrance et celle de la Grâce. Il s'agit là des expériences les plus intimes de l'âme individuelle, qui sont, jusqu'à un certain degré, rendues visibles et communicables par leur traduction en images mythiques.

LA LUTTE PAR RAPPORT À LA MYTHOLOGIE

    Il suffit d'avoir reconnu que des représentations de cet ordre contredisent directement les notions religieuses juives pour comprendre à quel point la lutte était inévitable dans tout ce domaine d'élaboration mythique. Où trouve-t-on, dans les livres sacrés des Hébreux, la plus légère allusion à un Dieu en trois personnes ? Nulle part. Il faut remarquer encore avec quel génial instinct les premiers interprètes de la pensée chrétienne prirent soin que le « Rédempteur » (car la délivrance est ici une rédemption) ne pût être en aucune façon incorporé au peuple juif. Une éternelle durée avait été promise par les prêtres à la maison de David (II Samuel XXII, 5) : de là l'attente d'un roi issu de cette souche; mais le Christ ne descend pas de la maison de David ¹). Il n'est
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    ¹) On ne conteste plus guère le caractère fictif des deux généalogies de Jésus que contiennent les Évangiles. Elles ne concordent ni par les noms ni par l'intention que dénote le choix de ces noms; mais surtout l'une et l'autre liste aboutissent à Joseph et non pas à Marie, ce qui est le point décisif. Celle de Matthieu (I, 2 et suiv.) produit d'Abraham à Jésus 42 noms (14 + 14 + 14 générations), notamment la série des rois de Juda depuis David jusqu'à Zorobabel; celle de Luc (III, 23 et suiv.) remonte avec 56 noms de Jésus à Abraham, d'où elle continue jusqu'à Adam, et, plus modeste que l'autre, elle n'indique que des noms inconnus entre Nathan (un des fils de David, d'après II Samuel V, 14) et Joseph (de qui le père est appelé Éli, au lieu de Jacob dans Matthieu). — L'historien Josèphe raconte (Contra Ap. I, 7) qu'il était d'usage, au moins pour les familles sacerdotales, de dresser des arbres généalogiques officiellement accrédités; il se vante, en tête de son autobiographie (Vita, 1), d'appartenir lui-même à un sang royal et il revendique plusieurs générations de notables ancêtres. « C'est de ce besoin évidemment un peu mesquin du judaïsme d'alors qu'il faut faire la part dans les généalogies de Jésus », écrit le théologien orthodoxe Barth (Die Hauptprobleme des Lebens Jesu, 1899, p. 248) et il rappelle que, d'après Julien l'Africain, ces généalogies auraient été confectionnées sur des renseignements tirés de sources fort diverses : rapports

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pas non plus un fils de Iahveh, le Dieu des Juifs; il est le fils du DIEU COSMIQUE, de cet « esprit saint » qui, sous différents noms, est familier à tous les Aryens — de ce « Souffle du souffle », comme l'appelle la Brihadâranyaka, ou encore, pour parler avec les Pères grecs de l'Église chrétienne, du poiètès et du plastèr du monde, « auteur de l'ŒUVRE D'ART sublime de la Création » ¹). Les Juifs ne conçurent, d'autre part, en aucun temps le besoin, pour l'homme, d'une délivrance; et nécessairement l'idée de la dégénérescence et celle de la grâce leur demeurent aussi étrangères que celle de la rédemption. Nous en avons la preuve la plus frappante dans ce fait qu'encore qu'ils racontent eux-mêmes le mythe de la Chute au début de leurs livres sacrés, ils n'ont jamais rien su du péché originel ! J'ai déjà eu l'occasion d'appeler l'attention sur ce point et nous savons, d'ailleurs, que tous les éléments mythiques inclus dans la Bible sont des richesses empruntées qui, aux mains des auteurs de l'Ancien Testament, ont perdu leur caractère de féconde ambiguïté mythologique pour revêtir l'étroite signification d'une chronique historique ²). Aussi le cycle des mythes touchant la délivrance donna-t-il lieu à un conflit qui fit rage pendant des siècles au sein de l'Église chrétienne; et dont l'issue est une question de vie ou de mort pour la religion : car il n'est pas encore apaisé et il ne pourra jamais l'être, tant que deux conceptions du monde contradictoires seront obligées, par suite d'une inintelligence obstinée de leur incompatibilité, de subsis-
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de personnes se disant apparentées à Jésus, tradition orale, recueils de chroniques. — Si l'on n'avait résolu de laisser la personne du Christ en dehors de ce chapitre sur la genèse de la religion chrétienne, on signalerait ici à l'attention du lecteur le curieux passage Matthieu XXII, 41 et suiv., dans lequel Jésus demande aux pharisiens comment il se peut que le Christ soit le fils de David s'il est vrai que David, étant inspiré, appela d'avance le Christ son Seigneur.
    ¹) Voir Hergenröther : Photius III, 428. — On sait que Rabelais a fait de ce plastèr son « souverain plasmateur ».
    ²) Voir ch. III, sous la rubrique « Religion historique », puis ch. V dans la « Considération sur la religion chez les Sémites » p. 535 et 556.


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ter côte à côte sous le manteau d'une seule et même religion. Comme nous en informait James Darmesteter dans un passage déjà cité de ses considérations sur le peuple juif, « les histoires de la pomme et du serpent, sur lesquelles tant de générations chrétiennes ont pâli, n'ont jamais bien inquiété l'imagination de ses docteurs » ¹). C'est que précisément cette imagination « comprimante », et qui « aplatit les vieilles fables », ainsi que dit Renan, n'était pas de taille à découvrir un sens dans ces « histoires » ¹); pour le Grec, au contraire, et plus tard pour le Germain, la vieille fable de la pomme et du serpent fournit immédiatement le point de départ de toute la mythologie morale de la nature humaine déposée dans la Genèse : voilà pourquoi ils ne purent faire autrement que de « pâlir » là-dessus pendant des générations. Si, à l'exemple des Juifs, ils rejetaient entièrement le récit de la chute, ils détruisaient du même coup la foi en la grâce divine et, avec elle, disparaissait l'idée de rédemption; bref, la religion — au sens que nous, Indo-Européens, donnons à ce mot — était détruite, et il ne restait plus que le rationalisme juif, mais privé de la force et de l'élément idéal qu'il puise dans la communauté du sang et la tradition nationale juives. C'est là ce que saint Augustin a clairement reconnu. Mais, d'autre part : si l'on prenait cette fable suméro-akkadienne de la Chute, que j'ai dite propre à SUSCITER la connaissance, pour la connaissance elle-même; si l'on croyait devoir l'interpréter dans cet esprit juif qui confère à toute donnée mythique le sens d'une chronique historique matériellement exacte — il s'ensuivait une doctrine absurde et révoltante ou, pour employer les termes de l'évêque Julien d'Eclanum (commencement du Vme siècle) : « un dogme stupide et impie ». C'est là ce qui détermina l'attitude du pieux Breton PÉLAGE et auparavant déjà, semble-t-il, celle de tout
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    ¹) Les Prophètes d'Israël, p. 194.
    ²) Le prof. Graetz (op. cit. I, 650) ne tient-il la doctrine du péché originel pour une « doctrine nouvelle » inventée par saint Paul !


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le christianisme hellénique. J'ai compulsé pas mal d'histoires de l'Église et de sa dogmatique sans y trouver nulle part, même vaguement indiquée, l'explication pourtant bien simple que je donne ici de l'inévitable conflit provoqué par l'hérésie pélagienne. Harnack, par exemple, s'exprime ainsi dans son Histoire des Dogmes, sur la doctrine augustinienne du péché et de la grâce. « Comme expression d'une expérience de psychologie religieuse, elle est vraie; mais projetée dans l'histoire elle est fausse », et un peu plus loin : « L'influence de la lettre biblique a produit ici la confusion. » Deux fois il effleure l'explication, mais sans l'apercevoir; aussi tout l'exposé qui suit se maintient-il sur le terrain de la théologie abstraite, et nous n'en tirons aucune clarté touchant la vraie nature du débat. Si j'osais me servir de cette comparaison familière, je dirais qu'on se trouve ici dans la situation du joueur de marelle, quand il a formé avec ses pions un « double moulin ». En rejetant avec horreur l'interprétation concrètement historique et grossièrement matérialiste de la chute d'Adam, Pélage atteste la profondeur de son sentiment religieux, qui s'affirme de la façon la plus irrécusable dans sa révolte contre la platitude sémitique; en même temps, quand par exemple il démontre que la mort, phénomène naturel d'un caractère général et nécessaire, n'a rien à faire avec le péché, Pélage combat pour la vérité contre la superstition, pour la science contre l'obscurantisme. Mais, d'autre part, l'aristotélisme et l'hébraïsme ont tellement oblitéré en lui (ainsi qu'en tous les esprits de sa sorte) le sens de la poésie et du mythe, qu'il est devenu lui-même (tels beaucoup d'antisémites d'aujourd'hui) un demi-juif et rejette, comme on dît, le grain avec la balle : il ne veut plus entendre parler, mais plus du tout, de la chute de l'homme; il écarte résolument l'antique et sainte image qui nous indique la voie par où nous pénétrons le plus profondément dans la connaissance de notre propre être; mais du même coup la Grâce s'effondre, elle se réduit à un mot vide de toute substance, et il ne demeure de la rédemption qu'un

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fantôme d'idée insaisissable — à telles enseignes qu'un disciple de Pélage disserte sur ce thème : « l'homme s'émancipant de Dieu par la volonté libre ! » Nul doute qu'une fois engagé dans ce chemin on ne fût revenu grand train au stoïcisme et à une philosophie platement rationaliste, complétée — comme de juste — par les pratiques grossièrement sensuelles des Mystères et des superstitions qui en sont l'accompagnement obligé : on peut observer l'analogue dans les sociétés éthiques et théosophiques du dix-neuvième siècle. Nul doute non plus, et par conséquent, que saint Augustin n'ait sauvé la religion dans cette lutte fameuse au début de laquelle il eut contre lui la plus grande partie, et la plus éminente, de l'épiscopat, et plus d'une fois le pape lui-même. Il sauva le religion comme telle, parce qu'il défendait le mythe. Mais aussi, à quel prix ? Quel fut le seul moyen dont il s'avisa ? Ce fut d'emprisonner les créations magnifiques d'une sagesse intuitive, faite de pressentiments du ciel et d'aspirations vers le ciel, dans la tunique de Nessus d'une conception étroite et mesquine, produit de l'industrie juive; ce fut de transposer des symboles suméro-akkadiens en dogmes chrétiens, désormais réputés vrais d'une vérité historique à laquelle chacun était tenu de croire sous peine de mort ¹).
    Je n'écris pas une histoire de la théologie et je ne puis m'attarder davantage à l'examen de ce point de controverse; j'espère avoir donné, par ces quelques indications fragmentaires, une idée suffisamment nette de cette lutte provoquée par la question de la Chute, et l'avoir caractérisée dans son essence. Aucun homme cultivé n'ignore que le conflit pélagien dure encore à cette heure. En accentuant l'importance des œuvres par opposition à la foi, l'Église catholique ne pouvait éviter de diminuer d'autant l'impor-
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    ¹) Ce n'est probablement pas d'un cœur léger que saint Augustin se résolut à en venir là, lui qui avait protesté jadis, au chapitre 27 du XVe livre de sa Cité de Dieu, qu'il fallait se garder « d'interpréter comme une vérité historique et nullement allégorique » le livre de la Genèse.

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tance de la Grâce : nul sophisme ne saurait avoir raison de ce fait, lequel d'ailleurs n'a pas manqué d'influer, par ses innombrables répercussions, sur les pensées et les actes de millions d'hommes. Or la Chute et la Grâce sont deux parties si étroitement solidaires d'un seul et même organisme que toucher à l'une — si légèrement qu'on l'effleure — c'est agir sur l'autre : aussi la véritable signification du mythe de la Chute s'est-elle peu à peu affaiblie à tel point qu'aujourd'hui on qualifie généralement de SEMIPÉLAGIENS les Jésuites, et qu'eux-mêmes appellent leur doctrine une scientia media ¹). Dès qu'on porte atteinte au mythe, on tombe dans le judaïsme.
    Il est clair que la lutte devait, dès le début, se déchaîner plus violemment encore sur la question de la Grâce; car du moins le mythe de la Chute se trouvait-il contenu dans les livres sacrés des Israélites, si incompris qu'il y apparaisse d'ailleurs en tant que mythe, au lieu que la Grâce ne s'y rencontre nulle part, ayant toujours été et étant encore entièrement dénuée de sens au regard de leur conception religieuse. La querelle, tout de suite, divisa les apôtres; et cette querelle non plus n'est pas encore vidée aujourd'hui. Loi ou Grâce : les deux choses ne peuvent pas davantage subsister côte à côte, que l'homme ne peut servir à la fois Dieu et Mammon. « Je ne rejette pas la Grâce de Dieu; car si la justice s'obtient par la loi, Christ est donc MORT EN VAIN », dit saint Paul (Galates II, 21). Un seul passage comme celui-là est décisif, et c'est un jeu puéril que de prétendre lui opposer d'autres textes « canoniques » (tirés par exemple de l'Épître de Jacques II, 14, 24) : il ne s'agit pas ici, en vérité, d'un objet fait pour servir de thème à des tours de force exégétiques; il s'agit d'un des grands faits d'expérience dont se compose la vie intérieure pour nous,
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    ¹) Je n'invoquerai qu'un seul témoin, modéré et sûr, Sainte-Beuve. Il écrit (Port-Royal liv. IV, ch. 1) : « Les Jésuites n'attestent pas moins par leur méthode d'éducation qu'ils sont semi-pélagiens tendant au pélagianisme pur, que par leur doctrine directe. »

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Indo-Européens. « Celui-là seul qu'élit la délivrance, celui-là seul la reçoit », lit-on dans la Kâtha-Oupanichad. Et quel est ce don qu'il peut nous advenir — selon ce mythe métaphysique — de recevoir par grâce ? Pour les Indo-Iraniens, c'est la connaissance; pour les Européens chrétiens, c'est la foi : toutes deux garantissant une « nouvelle naissance », l'éveil de l'homme à la conscience d'un ordre de choses qui est d'autre sorte que celui où il se mouvait jusqu'alors ¹). J'invoquerai une fois de plus ici — on ne saurait trop le faire — ces paroles du Christ : « Le royaume des cieux est AU DEDANS de vous. » C'est là une connaissance ou une foi, acquise par grâce divine. Délivrance par la connaissance, délivrance par la foi : deux conceptions qui ne s'écartent pas autant l'une de l'autre qu'on l'a voulu croire. L'Hindou (y compris même le Bouddha) met l'accent sur l'intellect; le Gréco-Germain, instruit par Jésus-Christ, sur la volonté : deux interprétations du même événement intérieur. Pourtant la seconde est d'une portée plus considérable en un sens, car l'exemple de l'Inde nous montre que le salut par la connaissance aboutit à une négation pure et simple et ne recèle plus, en fin de compte, aucun principe positif, aucune vertu créatrice, tandis que le salut par la foi atteint l'être humain dans ses racines les plus cachées et, l'appréhendant tout entier, lui imprime une direction déterminée, lui arrache une énergique affirmation :

C'est un rempart que notre Dieu !

    Les deux conceptions sont également étrangères à la religion juive.

CHRONIQUE JUDAÏQUE DU MONDE

    En cherchant à nous orienter parmi la diversité des composants mythologiques de la religion chrétienne, nous venons de reconnaître ceux qui n'étaient certainement pas de provenance juive, ou du moins, parmi eux, ceux dont
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    ¹) Aux passages relatifs à cet objet qu'on a déjà trouvés dans les ch. III et V (p. 277 et 561) s'ajoutera toute la section du ch. IX intitulée « Conception du monde ».

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il nous importait de déterminer la nature. L'édifice, on l'a vu, est essentiellement indo-européen; ce n'est nullement un temple élevé en l'honneur de la seule religion juive. Il a plus d'un support, et ces supports ont plus d'une assise, où le judaïsme n'entre pour rien. Mais le judaïsme n'en est pas moins, je l'ai dit, un de ses deux piliers principaux. Il nous reste à considérer l'impulsion donnée par l'esprit juif à la religion chrétienne; nous verrons en même temps se préciser le sens de la lutte qui se livre au sein de cette religion.
    Rien de plus faux que de représenter le judaïsme, dans sa collaboration à l'édifice religieux du christianisme, uniquement comme un facteur de négation, de destruction, de perversion. Il suffit de se placer au point de vue sémitique (ce que chacun peut faire aisément à l'aide de n'importe quel ouvrage théologique juif) pour que la question change de face et qu'au contraire ce soit l'élément helléno-aryen qui apparaisse comme l'agent de dissolution et de destruction, comme l'élément hostile à la religion, ainsi que nous l'avons remarqué à propos de Pélage. Mais, sans même abandonner le point de vue qui nous est naturel, il suffit d'un examen sincère et impartial pour reconnaître combien éminente et, à beaucoup d'égards, indispensable, fut, en l'espèce, la contribution du judaïsme. On pourrait dire que, dans ce mariage, l'esprit juif fut le principe mâle et fécondant : il représenta la volonté. Rien n'autorise à supposer que la spéculation hellénique, l'ascétisme égyptien, la mystique internationale, eussent doté le monde d'un nouvel idéal religieux et, en même temps, d'une nouvelle force de vie, sans l'ardeur de la foi juive, cette « volonté de croire ». Ce ne sont pas les stoïciens romains, avec leur doctrine morale noble mais froide, et surtout impotente, ce n'est pas cette mystique et stérile « auto-destruction » qu'enseignait une théologie importée de l'Inde en Asie Mineure, ce n'est pas non plus la solution inverse du problème préconisée dans le néo-platonisme du juif Philon, où la foi juive se travestit en une symbolique mystique et où l'esprit grec, caricature sénile de lui-

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même, se trouve obligé d'étreindre cette fille cadette d'Israël bizarrement parée (tel le vieux David la jeune Abisag).... ce n'est rien de tout cela, nous l'apercevons clairement, qui pouvait conduire au but les fils égarés du chaos. Sinon, comment expliquer qu'au temps précisément de la naissance du Christ le judaïsme, si exclusif par nature, si hostile à tout contact étranger, si sévère et si destitué de joie comme de beauté, eût commencé de se propager en quelque sorte malgré lui et que, d'emblée, il eût remporté dans cette voie un succès vraiment triomphal ? La religion juive répugne à tout prosélytisme; cependant, des hommes qui n'avaient rien de commun avec elle, poussés par la nostalgie de la foi, y adhéraient en masse, et cela, notons-le, bien que le Juif fût un objet de haine. On parle de l'antisémitisme moderne. « L'antisémitisme, remarque Renan, n'est pas une invention