Here
under follows the transcription of chapter 7 of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES
MATIÈRES
|
739
CHAPITRE VII
RELIGION
—————
Concevez bien l'essor de la
religion, faites ce
qui dépend de vous pour accélérer sa marche en
avant et cherchez à remplir par là votre devoir.
Zoroastre.
740
(Page vide)
741
LE CHRIST ET LE CHRISTIANISME
J'ai déjà eu lieu, en traitant de la
vie terrestre de
Jésus-Christ ¹), d'exprimer ma conviction que
c'était elle qui constituait le principe et la
source, la vertu et — en dernière analyse — le contenu
même de tout ce qui a jamais pu s'appeler religion
chrétienne. Crainte de fatiguer le lecteur par des redites, je
le renvoie, une fois pour toutes, au chapitre
sur le Christ.
Jésus y était considéré en lui-même,
à l'exclusion du christianisme de formation historique dont je
l'avais à dessein détaché; maintenant, pour
compléter ma tâche, je suivrai la voie inverse,
étudiant l'origine et la genèse de la religion
chrétienne, m'efforçant de dégager et de souligner
les idées fondamentales et les directrices, sans même
effleurer l'inviolable figure du Crucifié. Il est non seulement
possible, il est nécessaire qu'elle demeure hors des atteintes
de notre enquête : car les étranges édifices
qu'érigea sur le roc de cette personnalité unique
l'esprit humain, soit que — parmi l'incessant tapage des langues
querelleuses, le cliquetis des épées, le
pétillement des bûchers — ils le dénotent
pénétrant, sagace, clairvoyant, myope, confus ou
borné, soit qu'ils s'inspirent de la tradition et de la
piété ou de la superstition, de la malignité, de
la sottise, de la routine, soit qu'ils procèdent de la
spéculation philosophique ou du recueillement mystique — ce
serait en vérité une offense au sens critique, et une
offense blasphématoire, que de les identifier avec le roc qui
leur sert de fondement. Toute la superstructure des églises
chrétiennes créées jusqu'à ce jour
s'atteste, si l'on peut ainsi parler, exté-
—————
¹) Se reporter notamment à la
dernière page du chap. III.
742 LA LUTTE
— RELIGION
rieure à la
personnalité de Jésus. C'est le
vouloir juif, accouplé à la pensée mythique
aryenne, qui a fourni les matériaux essentiels, mais ils
s'accrurent par des apports de Syrie, d'Égypte, d'ailleurs
encore.
L'apparition du Christ sur la terre n'eut d'abord pour effet que de
provoquer à cette entreprise de construction religieuse :
elle fut la cause occasionnelle, elle donna l'impulsion
déterminante. Ainsi, quand l'éclair traverse les nuages
et que la pluie aussitôt s'épanche de leur sein; ou
quand soudain tombe un rayon de soleil sur des substances qui, sans
lui, ne se fussent pas combinées entre elles, et qu'alors,
modifiées intérieurement par la lumière, rompant
les barrières qui les isolaient dans l'espace, elles s'unissent
pour former, par un chassé-croisé de leurs
molécules, un nouveau corps chimique. Est-ce par leurs effets
catalytiques que l'éclair et le rayon de soleil se laissent
mesurer ou nous révèlent leur être propre ? Tous
ceux qui ont bâti sur le Christ, nous les voulons honorer
à ce titre; après quoi nous prendrons soin que rien ne
trouble notre regard ou n'obnubile notre jugement. Il n'y a pas
seulement un passé et un présent, il y a un avenir en vue
duquel nous devons conserver notre pleine liberté. Je doute, au
reste, qu'il soit jamais possible d'apprécier
équitablement le passé dans sa relation avec le
présent, si l'esprit n'est soutenu par un vif pressentiment de
l'avenir. Sur le terrain du seul présent, le regard glisse trop
à fleur de terre pour pouvoir embrasser les rapports. C'est un
chrétien, et même un chrétien favorablement
disposé pour l'Église catholique, qui écrivait,
à
l'aube du dix-neuvième siècle: « Le Nouveau
Testament est encore pour nous un livre scellé de sept sceaux.
Il y a dans le christianisme de quoi étudier pendant des
éternités. Les Évangiles nous tiennent en
réserve
les éléments essentiels d'évangiles futurs »
¹).
Si l'on considère avec attention l'histoire
du christianisme, on
le voit toujours et partout en mouvement, toujours
—————
¹) Novalis, dans ses Fragments.
743 LA LUTTE
— RELIGION
et partout travaillé
par un conflit intérieur. S'imaginer
qu'il a revêtu ses divers aspects possibles et que l'on
connaît désormais sa forme définitive, c'est
oublier que l'Église romaine elle-même, qui passe pour
conservatrice entre toutes, enfanta de nouveaux dogmes au cours de
chaque siècle, tandis que des dogmes anciens (moins bruyamment,
il est vrai) étaient portés en terre; c'est oublier que
précisément cette Église, dont les fondements sont
si
solides, fut plus que toute autre, et même au dix-neuvième
siècle, en proie aux luttes intestines, aux agitations et aux
schismes. Mais voilà : on pose en fait que le processus
évolutif a atteint son terme, d'où il suit que l'on tient
maintenant en mains le « total » du christianisme; et,
partant de cette conviction illusoire, beaucoup construisent, dans la
piété de leur cœur, non seulement le présent et
l'avenir, mais encore le passé. Bien plus chimérique et
plus extravagante encore est la thèse qui représente le
christianisme comme une chose usée et finie, laquelle ne peut
désormais que s'acheminer, en vertu de la loi d'inertie,
à une disparition prochaine; nous n'en avons pas moins vu, ces
dernières années, plus d'un pontife de quelque moderne
« Éthique » célébrer le trépas
du
christianisme, rédiger sa nécrologie, établir par
démonstration analytique quel dut être le début,
quel le milieu et quelle la fin de cette expérience historique
actuellement close. À la base de ces deux opinions
opposées il y
a, on le voit, une seule et même erreur de jugement; aussi
conduit-elle, dans les deux cas, à des conclusions
également fausses. Pour s'en préserver, il suffit de ne
point confondre l'apparition du Christ, cette source
éternellement jaillissante, éternellement pareille
à elle-même, de la vie religieuse la plus haute, avec les
abris provisoires et les constructions de fortune
qu'élevèrent pour servir de temple et de norme à
leur dévotion des hommes divers par leurs besoins religieux,
divers par leurs exigences intellectuelles, divers surtout
essentiellement — ceci est bien plus décisif encore — par le
tempérament et la mentalité de leurs races respectives.
744 LA LUTTE — RELIGION
LE DÉLIRE
RELIGIEUX
La religion chrétienne a pris naissance
à une
époque très particulière, sous les conditions les
moins favorables qui se puissent concevoir pour l'érection
d'un monument harmonieux, digne et solide. Dans les
contrées précisément où nous cherchons son
berceau — à l'extrême occident de l'Asie, à
l'extrême orient de l'Europe, à l'extrême nord de
l'Afrique — s'était produit par pénétration
réciproque un amalgame étrange des superstitions, des
mythes, des mystères et des doctrines philosophiques les plus
diverses, et il va sans dire qu'en se mélangeant à
d'autres chacun de ses éléments avait perdu le meilleur
de son originalité et de sa valeur propres. Il faut essayer de
se représenter d'abord l'état politique et social des
lieux. Rome y avait consommé l'œuvre ébauchée par
Alexandre. L'internationalisme qui régnait dans cette partie du
monde était d'une sorte telle que nous avons peine à le
concevoir aujourd'hui. Les populations des villes importantes de la
Méditerranée et de l'Asie-Mineure ne présentaient
plus la moindre unité de race : Grecs, Syriens, Juifs,
Sémites, Arméniens, Égyptiens, Persans, colons
militaires
romains, Gaulois, etc. etc., formaient des groupes cohabitant
pêle-mêle et enveloppés d'innombrables demi-sang
dans les veines desquels toutes les caractéristiques
individuelles s'étaient confondues au point de produire une
totale absence de caractère. Le sentiment patriotique
s'était entièrement aboli, faute d'une signification
concrète : il n'y avait plus, en fait, ni nation ni race; Rome
représentait pour ces hommes à peu près ce que
représente la police pour la populace d'aujourd'hui. C'est cet
état de choses que j'ai désigné sous le nom de
chaos ethnique et dont j'ai entretenu le lecteur au chapitre IV du
présent ouvrage. Or, ce chaos impliquait la débauche
mentale et morale non moins que physique, par l'échange sans
frein et sans pudeur des idées et des usages : n'y ayant plus de
déterminations dans les mœurs ou les manières
d'être, l'homme cherchait fébrilement une compensation
à la perte de tout idéal particulier et pensait la
trouver dans une mixture arbitraire des coutu-
745 LA LUTTE
— RELIGION
mes et conceptions
étrangères. De foi réelle on ne
trouvait presque plus trace. Même chez le Juif — qui formait
à d'autres égards une si honorable exception dans ce
sabbat infernal — elle oscillait entre des sectes divergentes, au
péril de s'énerver. Et pourtant, jamais le monde ne fut
en proie à une effervescence religieuse plus
générale que celle qui se propagea alors des rives de
l'Euphrate jusqu'à la capitale de l'empire. Le mysticisme
hindou, parvenu à travers mille déformations jusqu'en
Asie Mineure, l'astrologie chaldéenne, le culte zoroastrique
d'Ormuzd, l'adoration du feu pratiquée par les Mages,
l'ascétisme égyptien avec la doctrine de
l'immortalité, les cérémonies orgiaques
syro-phéniciennes avec la chimère de leurs initiations
sacramentelles, les mystères de Samothrace, d'Eleusis et
quantité d'autres mystères helléniques, des
décoctions — mais combien adultérées ! — de la
métaphysique de Pythagore, d'Empédocle ou de Platon, la
propagande mosaïque, l'éthique stoïcienne — tout cela
circulait et tourbillonnait pêle-mêle. Ce qu'est proprement
la religion, les hommes ne le savaient plus, mais ils essayaient de la
retrouver dans tout ce qui leur tombait sous la main, poussés
par l'obscure conscience d'avoir été
dépouillés d'une chose précieuse, d'une chose qui
est aussi nécessaire à l'homme que le soleil à la
terre ¹). C'est dans ce monde que tomba la parole du Christ; c'est
par
ces hommes fiévreux et malades que fut élevé tout
d'abord l'édifice visible de la religion chrétienne. Nul,
jusqu'à cette heure, n'a réussi à en effacer
complètement les vestiges du délire.
LES DEUX PILIERS
Aussi l'histoire des origines de la théologie
chrétienne est-elle une des plus embrouillées et des plus
difficiles qui
—————
¹) Sur l'homme, tel qu'il fut à
cette
époque et dans
ce
monde du chaos, Herder écrit : « Il n'avait plus de force
pour rien d'autre que pour CROIRE. Inquiet de sa vie
misérable,
tremblant devant l'avenir et devant d'invisibles puissances, sans
courage et sans capacités pour observer le cours de la nature,
il se faisait conter des histoires, prophétiser, inspirer,
initier, flatter, tromper » (Sämtl.
Werke, éd.
Suphan, XIX, 290).
746 LA LUTTE
— RELIGION
soient. Celui qui l'aborde
avec sérieux et courage, en pleine
liberté d'esprit, retirera de cette étude maint
enseignement suggestif, mais il devra convenir que beaucoup de choses
paraissent encore obscures et incertaines, dès lors que l'on
renonce à bâtir des théories pour chercher à
remonter, par la voie de l'histoire, au point de départ
réel d'une idée. Une histoire définitive, non pas
du développement des opinions professées au sein du
christanisme, mais bien de l'incorporation au christianisme d'articles
de foi, d'images, de conceptions, de règles de vie qui,
provenant des sources les plus diverses, y acquirent droit de
cité, cette histoire ne peut encore être écrite. Ce
qui a été fait dans ce domaine suffit cependant pour que
l'on puisse déjà se rendre compte qu'il s'est produit un
alliage (comme diraient les chimistes) de métaux
extrêmement différents. Le but du présent ouvrage
ne me permet pas de soumettre cet objet compliqué à une
exacte analyse : elle exigerait d'ailleurs une compétence qui me
manque ¹). Je me contenterai pour l'instant de considérer
—————
¹) Il ne m'appartient guère de citer des titres d'ouvrages;
la
littérature du sujet, même dans ses parties accessibles
à nous autres profanes, est considérable; l'essentiel est
de puiser à des sources diverses et de ne pas se contenter d'une
connaissance des généralités. Ainsi les courts et
substantiels traités de Harnack, Müller, Holtzmann, etc.
dans le Grundriss der theologischen
Wissenschaft (Fribourg, Mohr
éd.) sont inestimables, et je les ai soigneusement
utilisés; mais les profanes précisément
apprendront davantage dans les œuvres plus développées,
comme la Kirchengeschichte de
Neander, les Origines du
Christianisme de
Renan, etc. Les travaux des spécialistes sont plus instructifs
encore, parce que donnant des choses une vue plus concrète;
ainsi Ramsay : The Church in the
Roman Empire before A. D. 170 (1895);
Hatch : The influence of Greek ideas
and usages upon the Christian
Church (éd. 1897); le grand ouvrage de Hergenröther
: Photius,
sein Leben, seine Schriften und das griechische Schisma, qui
commence
avec la fondation de Constantinople et qui expose ainsi en
détail le développement de l'Église grecque depuis
ses
débuts; Hefele : Konziliengeschichte
— etc. à l'infini !
Nous ne pouvons naturellement faire connaissance complète
qu'avec une petite partie de cette littérature immense; mais, je
le répète, c'est seulement par les descriptions
détaillées et non pas les coups d'œil
généraux qu'on peut se faire de la réalité
une image vive et
747 LA LUTTE
— RELIGION
les deux souches principales —
la judaïque et
l'indo-européenne — qui fournirent presque toute la charpente de
l'édifice et notamment ses deux maîtres piliers, en sorte
que leur assemblage a conféré dès l'abord et
confère encore un caractère hybride à la religion
chrétienne. Sans doute, beaucoup d'éléments
judaïques ou indo-européens ont été
modifiés postérieurement, jusqu'à en devenir
méconnaissables, par l'influence du chaos ethnique et surtout de
l'Égypte : ainsi, par l'introduction du culte d'Isis (la
mère de
Dieu) et par la transsubstantiation magique; mais il n'est que plus
indispensable d'être fixé sur la nature des
matériaux dont se compose essentiellement l'édifice. Tout
le reste n'a qu'une importance secondaire : ainsi — pour ne citer qu'un
exemple — la naturalisation officielle dans le christianisme pratique
des doctrines stoïciennes sur la vertu et la
félicité qu'y introduit Ambroise, lequel démarque
dans son De Officiis ministrorum
le De officiis de
Cicéron, qui lui-même avait copié le Grec Panaetius
¹). Des faits de ce genre ne sont certes pas négligeables :
Hatch montre, notamment, dans son travail « Sur l'éthique
grecque et l'éthique chrétienne », que la morale en
cours dans notre vie pratique actuelle renferme bien plus
d'éléments stoïciens que d'éléments
chrétiens ²). Mais nous avons vu déjà que la
religion et la morale demeurent rela-
—————
en
pénétrer le sens véritable. Pour l'information
scientifique la plus récente, consulter, de Harnack, Mission und
Ausbreitung des Christentums in den ersten drei Jahrhunderten,
dont la
2e éd. a paru en 1906.
¹) Ambroise le reconnaît d'ailleurs
implicitement, voir I,
24;
plusieurs passages sont une répétition presque
littérale. Combien plus remarquables sont, au reste, les
ouvrages qu'il tire de son propre fond, telle son oraison
funèbre de Théodose avec le beau refrain Dilexi ! «
Je
l'ai aimé ! »
²) The
influence of Greek ideas, etc., p. 139-170. Parlant du
traité d'Ambroise que je viens de citer, Hatch le dit purement
stoïcien non seulement par la conception générale,
mais jusque dans les détails; l'élément
chrétien s'y est naturellement introduit partout, mais comme une
simple adjonction; les notions fondamentales de sagesse, de vertu,
d'équité, de modération sont, selon Hatch, des
doctrines franchement gréco-romaines datant de l'époque
préchrétienne.
748 LA LUTTE
— RELIGION
tivement indépendantes
l'une de- l'autre ¹), partout du
moins
où ne s'est pas produite cette « conversion »
enseignée par Jésus-Christ; et s'il est divertissant de
voir un Père de l'Église offrir en modèle aux
prêtres de son diocèse la morale très pratiquement
mondaine (pour ne pas dire avocassière) d'un Cicéron; il
n'y a rien là qui soit de nature à réagir jusqu'au
fond même de l'organisme religieux; et l'on en peut dire autant
de maint autre apport étranger dont nous aurons à nous
occuper par la suite.
Les deux maîtres piliers de la nouvelle
religion
qu'édifièrent les théologiens chrétiens des
premiers siècles, ce sont, provenant de la souche juive, une foi
de nature historico-annaliste et, empruntée à la souche
indo-européenne, une mythologie symbolique et
métaphysique. Il s'agit ici — j'y ai déjà
insisté — de deux conceptions du monde foncièrement
différentes ²) : c'est alors qu'on les amalgame tant bien
que
mal. Des Indo-Européens, des hommes tout au moins nourris de
poésie et de philosophie helléniques, transfigurent la
religion « historique » juive suivant les besoins de leur
esprit imaginatif, assoiffé d'idées; de leur
côté, des Juifs s'emparent (dès avant la formation
du christianisme) de la mythologie et de la métaphysique
des Grecs; les imprègnent des superstitions historiques de leur
peuple, et fabriquent avec le tout un tissu dogmatique abstrait,
aussi insaisissable que les plus sublimes spéculations d'un
Platon, mais qui, en même temps, matérialise tout le
transcendantal suggéré par voie d'allégorie, en le
réduisant à des données et des formes empiriques :
c'est, on le voit, dans les deux cas, le règne du malentendu et
de l'incompréhension — malentendu sans remède,
incompréhension inévitable pour des esprits violemment
détournés de leur voie normale. La fusion, ou
plutôt la soudure, de ces éléments
hétérogènes
—————
¹) Se reporter à la section du chap. III intitulée
« Religion » et,
dans le chap. V, à celle du «
Judaïsme ».
²) Voir chap. III, au sous-titre « Religion », et
chap. V,
« Considérations
sur la religion chez les Sémites ».
749 LA LUTTE
— RELIGION
dans le christianisme fut
l'œuvre des premiers siècles, et
naturellement une telle œuvre ne se pouvait accomplir qu'au prix d'une
lutte incessante. Réduite à sa plus simple expression,
cette lutte est un duel pour la prééminence entre les
instincts religieux indo-européens et les instincts religieux
juifs. Elle éclate aussitôt après la mort du Christ
entre les judéo-chrétiens et les chrétiens
d'origine païenne, se déchaîne furieusement pendant
des siècles entre la gnose et l'antignose, entre les Ariens et
les Athanasiens, renaît avec la Réformation et se poursuit
aujourd'hui tout aussi âpre — non plus, il est vrai, dans les
nuages de l'abstraction ou sur les champs de bataille, mais
souterrainement. Une comparaison évoquerait assez exactement la
sorte d'aventure que j'essaie d'indiquer. Supposons deux arbres de
familles différentes dont on tranche la cime, puis que l'on
rapproche en les courbant — mais sans les déraciner — et
qu'alors on lie de telle façon que chacun devienne la greffe de
l'autre : qu'arriverait-il ? tous deux seraient dans
l'impossibilité de croître en hauteur, et loin que leur
réunion dût les ennoblir, elle les étiolerait, car
en pareil cas — tout botaniste le sait — il ne saurait être
question de fusion organique; chacun des deux arbres (s'il survivait
à l'opération) continuerait de porter ses propres
feuilles et ses propres fleurs, et dans le fouillis de cette frondaison
deux végétations étrangères entre elles se
juxtaposeraient ¹). C'est ainsi qu'il en est allé dans
l'édifice hybride de la religion chrétienne. À la
chronique religieuse juive, à la foi messianique juive, se
juxtapose sans transition la mythologie mystique de la décadence
hellénique. Non seulement elles ne se fondent pas, mais elles se
contredisent sur les points les plus
—————
¹) Cette comparaison, je l'ai su plus tard, s'était
présentée à l'esprit de Hamann (un champion de
« l'individuel » ou, comme il dit, de l'Eigensinnige, qui ne fut
pas sans action sur l'esprit de Herder et surtout de Goethe), car il
indique les signes trahissant, dans n'importe quelle communauté
de chrétiens, que ce sont là « des rameaux
païens entés, CONTRE L'ORDRE DE LA NATURE,
sur une souche
juive » (cf. Ep. aux Romains
XI, 24).
750 LA LUTTE
— RELIGION
essentiels. Soit, par exemple,
la conception de la divinité : on
a d'un côté Iahveh; de l'autre, l'antique trinité
aryenne. Ou bien la conception du messie : ici, l'attente d'un
héros sorti de la souche de David, qui doit conquérir aux
Juifs l'empire du monde; là le Verbe fait Chair, ce Logos
déjà préfiguré dans des spéculations
métaphysiques qui occupaient les philosophes grecs 500 ans
avant la naissance du Christ ¹). Quant au Christ même, quant
à l'indéniable personnalité historique, on
l'introduit de force dans les deux systèmes : dans le mythe
historique juif il tient le rôle du messie, encore que nul ne s'y
prête moins; dans le mythe néoplatonicien il signifie la
fugitive et insaisissable visibilité d'un schéma
intellectuel abstrait — lui, le génie moral à sa plus
haute puissance, la plus imposante individualité religieuse qui
ait jamais vécu sur la terre.
Et pourtant, si l'on aperçoit bien ce qu'il y
a de
nécessairement instable et insuffisant dans un être
hybride de cette sorte, on n'imagine guère comment, du sein du
chaos ethnique, aurait pu surgir une religion universelle sans la
collaboration de ces deux éléments. Si le Christ avait
prêché à des Hindous ou à des Germains, sans
doute sa parole eût-elle exercé une bien autre action. Il
n'y eut jamais d'époque moins chrétienne — soit dit sans
paradoxe — que les siècles où se forma l'Église
chrétienne. Il ne pouvait être question alors d'une
compréhension réelle des paroles du Christ. Mais une fois
qu'elles eurent déposé dans cette humanité
chaotique et déchue le germe de sa résurrection
religieuse, comment eût-il été possible
d'ériger le sanctuaire approprié à ces hommes
misérables sans le fonder sur la chronique juive et sans en
conformer le caractère à la mentalité juive qui
conçoit toutes choses dans un sens concrètement
historique ? À ces âmes d'esclaves, qui ne trouvaient
—————
¹) Te dis 500 ans pour des raisons dont on peut s'instruire en
consultant Harnack (Dogmengeschichte
§ 22) sur
l'identité
du λόγος et du νους.
751 LA LUTTE
— RELIGION
de point d'appui ni en
elles-mêmes ni dans la vie collective
d'une véritable nation, rien que d'entièrement palpable
et matériel, rien que de dogmatiquement certain ne pouvait
être utile. Elles avaient besoin d'une LOI
religieuse au lieu de
considérations philosophiques sur le devoir et la vertu; et
c'est pourquoi un grand nombre avaient déjà passé
au judaïsme. Seulement le judaïsme — inestimable en tant que
puissance de volonté — ne possède qu'une aptitude
très médiocre et restreinte — en un mot, sémitique
— à configurer. Il fallait donc chercher ailleurs l'architecte.
Sans la richesse de formes, sans le don de configuration plastique qui
appartiennent au génie grec — disons simplement sans
Homère, Platon et Aristote, et sans la Perse et l'Inde à
l'arrière-plan — jamais l'édifice cosmogonique et
mythologique de l'Église chrétienne n'aurait pu devenir
le
temple d'une confession qui embrasserait le monde. Les plus anciens
théologiens bâtissent tous sur Platon; leurs successeurs y
ajoutent Aristote. On peut se faire une idée, par les diverses
histoires de l'Église, de la vaste culture littéraire,
poétique et philosophique des premiers Pères, en
particulier des Pères grecs, et l'on apprend ainsi à
estimer à sa valeur l'influence de cette culture dans la
formation des dogmes fondamentaux du christianisme. Maniée sous
des auspices aussi étrangers à sa nature, la mythologie
indo-européenne ne pouvait évidemment pas conserver sa
couleur et sa vie, et c'est bien plus tard que l'art chrétien
vint ici, dans la mesure du possible, combler une lacune; mais du moins
l'influence du sens visuel hellénique suffit-elle pour que cette
mythologie revêtît encore une forme
géométrique et, par là, distinctement visible :
c'est l'immémoriale représentation aryenne de la
Trinité qui fournit le plan du temple cosmique, aux lignes
artistiquement proportionnées, où se dressèrent
les autels d'une religion entièrement nouvelle.
Il est indispensable, maintenant, que nous
distinguions avec une
parfaite clarté ces deux éléments entre tous
constitutifs de la religion chrétienne, sans quoi nous n'enten-
752 LA LUTTE
— RELIGION
drions rien à la lutte
infiniment embrouillée que
suscitèrent les articles de son credo et qui,
particulièrement acharnée pendant les premiers
siècles, dure encore à cette heure. Dans les divers
esprits représentatifs de l'une ou de l'autre tendance, se
combinent sous les proportions les plus différentes les
instincts, notions et doctrines les plus contradictoires provenant tant
de l'élément juif que de l'élément
indo-européen. Envisageons d'abord l'action qu'exerce ce
dernier, comme facteur de configuration mythologique, par une
conception du monde qui influe sur la religion en voie de formation;
puis nous considérerons l'impulsion puissante que reçut
cette religion de l'esprit positif et matérialiste du
judaïsme.
MYTHOLOGIE ARYENNE
J'ai déjà établi — et
amplement motivé — une différence entre deux sortes de
religions que
j'ai appelées, l'une historique, l'autre mythique; je
présume ici, chez le
lecteur, la connaissance de cet objet traité au chapitre V
¹). La
mythologie est une conception métaphysique du monde sub specie
oculorum. Son caractère distinctif, sa
particularité — et
aussi sa limitation — consiste en ceci qu'elle ramène
l'invisible au visible. Le mythe n'explique rien, il ne donne de rien
la
raison, il ne représente nullement une recherche des origines ou
des fins; il n'est pas davantage une doctrine morale; mais surtout le
mythe n'est jamais, il n'est en aucun sens, de l'histoire. Cela
compris, on aperçoit aussitôt que la mythologie de
l'Église chrétienne n'a par elle-même rien à
voir
avec la chronologie de l'Ancien Testament ni avec l'apparition
historique du Christ; elle est un antique héritage aryen,
transformé et déformé de mille façons par
des mains étrangères, et adapté tant bien que mal
à de nouveaux besoins ²). Pour arriver à une vue
nette
des éléments mythologiques du
—————
¹) Dans la section qui porte ce sous-titre: «
Considération sur la religion chez les Sémites ».
²) On comprend comment le pieux Tertullien,
élevé dans le
paganisme, put dire des conceptions des poètes et des
philosophes grecs qu'elles sont tam
consimilia (!) aux conceptions
chrétiennes (Apol.
XLVII).
753 LA LUTTE
— RELIGION
christianisme, nous ferons
bien de distinguer entre une mythologie
externe et une mythologie interne, c'est-à-dire entre la
figuration mythologique de l'expérience externe et la figuration
mythologique de l'expérience interne. Phébus conduisant
son char à travers le ciel, c'est l'expression plastique d'un
phénomène de la nature; les Erinnyes poursuivant le
criminel, c'est une image qui rend sensible aux yeux un
événement de la conscience. Dans ces deux domaines la
symbolique mythologique chrétienne a creusé
profondément; comme le dit un écrivain très
proche du catholicisme, Wolfgang Menzel, « la symbolique n'est
pas
seulement le miroir, elle est aussi LA SOURCE DU DOGME
» ¹). La symbolique,
en tant que SOURCE du dogme, est manifestement
identique avec la
mythologie.
MYTHOLOGIE EXTERNE
Un excellent exemple de mythologie s'employant
à figurer l'expérience externe, c'est la conception de la
Trinité.
Grâce à l'influence de la mentalité
hellénique, l'Église chrétienne, dans son
élaboration dogmatique, a réussi (malgré la
véhémente opposition des judéo-chrétiens)
à tourner heureusement le dangereux écueil du
monothéisme sémitique; elle a sauvé, en
l'incorporant à sa notion de la divinité si
fâcheusement « enjuivée » par ailleurs, la
triade sacrée des Aryens ²). Chacun sait que le nombre
Trois
revient à tout propos chez les Indo-Européens ³).
Nous le
trouvons dans les trois groupes des dieux hindous et plus tard (mais
encore
—————
¹) Christliche Symbolik
(1854) I, p. VIII.
²) À l'encontre d'une erreur populaire
très
répandue,
j'ai déjà insisté plus haut sur le fait que les
Indo-Européens sont également — si l'on va au fond des
choses — des monothéistes (voir chap. III, au sous-titre «
Religion », particulièrement la première note;
et de
même chap. V, avec plus de développements dans la «
Considération sur la religion chez les Sémites »).
Je
recommande à ce sujet la préface mise par Grimm à
sa Deutsche Mythologie, p.
XLIV-XLV, et Max Müller : Science
du
langage (II, 385 de l'éd. allemande). Toutefois la nature
de ce
monothéisme implique une intuition qui diffère
radicalement de la conception sémitique.
³) Die ewig
unveraltete,
Dreinamig-Dreigestaltete, comme dit Goethe.
754 LA LUTTE
— RELIGION
bien des siècles avant
le Christ) dans la doctrine trinitaire
explicitement formulée de la Trimourti : « Celui qui est
Vichnou, est aussi Civa; et celui qui est Civa, est aussi Brahma : un
être, mais trois dieux. » Du lointain Orient on peut suivre
les traces de cette conception jusqu'aux rives de l'Atlantique,
où Patrice découvrit dans le trèfle des Druides un
symbole de la Trinité. Chez les peuples doués de sens
poétique et métaphysique, l'importance du nombre trois
DEVAIT s'imposer de bonne heure à l'attention,
car ce nombre
précisément — et ce nombre seul — n'est ni choisi au
hasard (comme le Cinq ou le Dix emprunté au nombre des doigts)
ni déduit d'un calcul chimérique (comme le Sept
fondé sur l'hypothèse des sept planètes), mais il
exprime un phénomène tellement constant et capital qu'on
pourrait presque appeler la conception d'une trinité une
expérience plutôt qu'un symbole. Déjà les
auteurs des Oupanichads avaient reconnu que toute connaissance humaine
repose sur trois formes fondamentales — le Temps, l'Espace et la
Causalité — et, de plus, qu'il s'ensuit non une «
triplicité », mais (pour parler le langage de Kant) une
« unité d'aperception »; l'espace et le temps,
quoique unités indivisibles, ont néanmoins trois
dimensions. Bref, le triple formant unité nous entoure de toutes
parts, constitue un phénomène primordial de
l'expérience et se reflète jusque dans le détail.
Ainsi, par exemple, la science la plus récente a
démontré que tous les éléments chimiques,
sans exception, peuvent revêtir trois états, mais aussi
pas plus que trois : le solide, le liquide et le gazeux — par quoi l'on
ne fait que préciser ce que le peuple avait observé
depuis longtemps, à savoir que notre planète se compose
de terre, d'eau et d'air. Comme dit Homère : « toute chose
se
divise en trois. » Il va sans dire qu'en pareille matière
la recherche préméditée des analogies
dégénère bientôt, comme chez Hegel, en un
jeu d'esprit tout à fait arbitraire ¹). Mais ce n'est point
un
jeu que la figuration intui-
—————
¹) C'est le cas de la succession soi-disant nécessaire de
la
thèse, de
755 LA LUTTE
— RELIGION
tive et spontanée d'une
expérience cosmique
générale, à la fois physique et
métaphysique, que l'on résume en un mythe plutôt
que de la décomposer analytiquement. De cet exemple
résulte pour nous une certitude consolante : jusque dans le
dogme chrétien, le génie indo-européen ne laissa
pas de se montrer fidèle en quelque mesure à sa propre
essence, car sa religion créatrice de mythes demeura ce qu'elle
avait toujours été chez les Indo-Iraniens et chez les
Slavo-Celto-Germains : UNE SYMBOLIQUE DE LA NATURE.
Sans doute, cette symbolique se fait ici
excessivement subtile : on
sait assez que les premiers siècles chrétiens, faute de
forces pour la création artistique, se complurent dans
l'abstraction philosophique ¹). Remarquons d'ailleurs que le mythe
de la
Trinité ne fut pas tenu pour symbole par la grande masse des
chrétiens; mais il n'en allait pas autrement des Hindous et des
Germains avec leurs dieux de la lumière, des airs et des eaux.
De fait, ce mythe n'est pas seulement symbole; la nature entière
nous atteste la vérité intérieure et transcendante
d'un pareil dogme et sa vivante capacité de développement
²).
De cette mythologie externe ou, si l'on
préfère,
cosmique, l'édifice dogmatique chrétien renferme
quantité d'éléments. Et d'abord, il y a presque
tout ce qui, dans la doctrine relative à Dieu, complète
la représentation de la Trinité :
—————
l'antithèse
et de la synthèse; ou encore, toujours dans
le système hégelien, de ce qui s'y appelle «
l'être en soi » de l'Absolu comme Père, son «
être différent de soi » comme Fils et son «
retour à soi » comme Esprit.
¹) Voir toute la conclusion du chap. I.
²) Pour ce qui est des triades
égyptiennes, on leur a
certainement attribué jadis plus d'influence qu'elles n'en
exercèrent en réalité sur la formation du dogme
chrétien. Sans doute la conception du Dieu-Fils dans son rapport
avec le Dieu-Père (le Fils n'étant « ni fait, ni
créé, mais engendré », littéralement
comme
dans le symbole d'Athanase) paraît spécifiquement
égyptienne; nous la retrouvons dans tous les systèmes
théogoniques des Égyptiens; mais la troisième
personne de
la triade est la déesse. (Cf. Maspero : Histoire ancienne des
peuples de l'Orient classique I, 151 et Budge : The Book of the Dead,
p. XCVI).
756 LA LUTTE
— RELIGION
l'incarnation du Logos, le
Paraclet (ou Saint-Esprit), etc. Il y a
notamment le mythe du dieu fait homme, qui est un antique patrimoine
hindou : inclus dans l'idée d'Unité qui s'affirme
dès le premier livre du Rigvéda, il
réapparaît sous une forme modifiée et philosophique
dans la doctrine de l'identité de l'atman avec le brahman, et
se fixe en une image plastique aux traits définitivement
arrêtés dans la figure du dieu-homme Krichna, touchant
laquelle le poète du Bhagavadgîtâ prête
à Dieu cette explication : « Toujours de nouveau et
toujours de nouveau, quand se relâche la vertu et que le mal
triomphe, je m'engendre moi-même (en forme d'homme). Pour la
protection des bons, pour la ruine des méchants, pour affermir
la vertu, je suis enfanté sur la terre » ¹). La
conception
dogmatique de l'être, chez le Bouddha, n'est qu'une modification
de ce mythe. L'idée aussi que le dieu fait homme ne peut
être enfanté que par le corps d'une vierge est un vieux
trait mythique et rentre assurément dans la catégorie des
symboles naturistes. Ces scolastiques tant raillées n'avaient
pas si tort, qui prétendaient trouver non seulement le Ciel et
l'Enfer, mais encore la Trinité, l'incarnation et la
parthénogenèse sous forme d'allusions dans Homère,
et expressément formulées dans Aristote. L'autel et la
conception de la Sainte-Cène chez les premiers chrétiens
procèdent de même bien plus directement des pratiques,
communes à tous les Aryens, d'un culte symbolique de la nature,
que du sacrifice propitiatoire offert par les Juifs à leur dieu
irrité (j'y reviendrai à la fin de ce chapitre). Bref,
pas un trait de la mythologie chrétienne ne peut
prétendre à l'originalité. Toutes ces
représentations revêtirent, il est vrai, dans la
dogmatique chrétienne, un sens qui s'éloignait beaucoup
de leur sens primitif : ce n'est pas, pourtant, qu'elle en
modifiât essentiellement l'arrière-fond mythique, mais
c'est que désormais la personnalité historique de
Jésus occupait le premier plan et c'est, en ce second lieu, que
la méta-
—————
¹) Bhagavadgîtâ,
liv. IV § 7 et 8.
757 LA LUTTE
— RELIGION
physique et la mythologie des
Indo-Européens, en passant par les
mains des créatures du chaos ethnique, subissaient un
travestissement qui les rendait méconnaissables. On a
tenté, au dix-neuvième siècle, de faire de
l'apparition du Christ un mythe, pour s'en débarrasser par cette
explication ¹). C'est exactement le contraire qui est la
vérité : dans le christianisme, il n'y a proprement que
le Christ qui ne soit pas mythique; et c'est par lui, c'est par la
grandeur cosmique de cette apparition (à quoi vint s'ajouter
l'influence de la pensée juive qui tend à tout
matérialiser en faits historiques) que le mythe est, en quelque
sorte, devenu de l'histoire.
DÉFIGURATION DES MYTHES
Avant de passer à la mythologie «
interne », il faut
que je traite brièvement de ces influences
étrangères, déformantes, qui se sont
exercées sur le corps visible de la religion et par
lesquelles tant de représentations mythiques qui constituaient
notre bien héréditaire furent positivement
falsifiées.
Je viens d'affirmer la haute antiquité de la
conception qui fait
naître du corps d'une vierge le dieu devenu homme. C'est
néanmoins par l'intermédiaire de l'Égypte que
s'introduisit dans le christianisme le culte d'une « Mère
de Dieu »; elle s'était approprié cette idée
quelque trois cents ans avant Jésus-Christ, et l'avait
incorporée avec empressement à son riche panthéon,
si plastiquement mobile, si accueillant à toute recrue
étrangère, mais en la réduisant — selon
l'inspiration matérialiste que dénote tout ce qui est
égyptien — à une donnée purement empirique. Or le
culte d'Isis ne parvint que tard à forcer l'entrée de la
religion chrétienne; en l'an 430, Nestorius qualifie
d'INNOVATION impie la dénomination de «
Mère de Dieu
», preuve que celle-ci venait à peine de
pénétrer dans l'Église. Rien, assurément,
dans
l'histoire de la dogmatique mythologique, n'est aussi clairement
démontrable que le rap-
—————
¹) Voir au chap. III, dans «
La Religion de l'expérience », les remarques sur
Strauss, etc.
758 LA LUTTE
— RELIGION
port direct et
génétique qui relie l'adoration
chrétienne de la « Mère de Dieu » à
l'adoration d'Isis. La religion du chaos ethnique en Égypte
s'était, dans les derniers temps, restreinte de plus en plus au
culte du « Fils de Dieu » Horus et de sa mère Isis.
Flinders Petrie, le célèbre égyptologue,
écrit à ce sujet : « Cet usage religieux
exerça une puissante influence sur la genèse du
christianisme. Sans les Égyptiens — ce n'est pas s'avancer trop
que de
l'affirmer — notre religion n'aurait pas connu de Madone. Le culte
d'Isis, extrêmement répandu déjà sous les
premiers empereurs, était devenu, pour ainsi dire, une mode dans
tout l'empire romain. Aussi, quand se produisit sa fusion avec un autre
grand mouvement religieux, dans lequel la mode trouvait pour
alliées de profondes convictions, la victoire lui était
désormais assurée; et c'est ainsi que, jusqu'à ce
jour, la déesse-mère resta la figure dominante dans la
religion de l'Italie » ¹). Le même auteur montre aussi
comment l'adoration d'Horus sous la forme d'un ENFANT
divin passa dans
les représentations de l'Église romaine, de telle sorte
qu'au
type consacré par les plus anciennes effigies, qui
évoquent un Christ d'âge mûr, d'aspect viril, au
visage grave, au front chargé de pensées — l'Annonciateur
du Salut — se substitua le pétulant bambino de l'imagerie
italienne ²).
—————
¹) Religion and Conscience in
ancient Egypt, éd. 1898, p. 46. On
découvre chaque année, dans les parties les plus diverses
de l'Europe, de nouvelles preuves de la diffusion du culte d'Isis : il
s'était propagé partout où atteignait l'influence
du chaos ethnique de l'empire romain. La croyance à la
résurrection du corps et la communication dans un sacrement
d'une substance conférant l'immortalité étaient
déjà des éléments constitutifs de ces
mystères longtemps avant la naissance du Christ. Les
témoignages documentaires les plus nombreux se trouvent au
musée Guimet : on sait que la Gaule fut (avec l'Italie) le
principal centre du culte d'Isis. — Depuis la première
édition allemande de cet ouvrage, Flinders Petrie a rendu compte
à la British Association
(1904) de découvertes nouvelles
qu'il a faites, en particulier à Ehnasya : elles permettent de
suivre pas à pas la transformation du culte d'Isis et d'Horus en
culte soi-disant « chrétien » de la Madone.
²) Autre constatation intéressante
à cet égard :
Flinders Petrie éta-
759 LA LUTTE
— RELIGION
On le voit.
Ici s'atteste l'œuvre du chaos ethnique contribuant pour
sa part — indépendamment des éléments
judaïques et indo-européens — à l'érection de
l'édifice ecclésiastique chrétien. Nous discernons
également sa marque dans les conceptions du Ciel et de l'Enfer,
de la Résurrection, des Anges et des Démons, etc., et
nous constatons en même temps que la valeur mythologique de ces
conceptions va diminuant jusqu'à ce qu'il n'en reste presque
rien — rien que des superstitions d'esclaves célébrant,
devant les ongles plus ou moins authentiques de quelque Saint, les
rites d'une idolâtrie fétichiste. J'ai essayé plus
haut de préciser la différence qui existe entre la
superstition et la religion; de montrer aussi comment les plus
grossières chimères imaginées par la populace
s'allièrent à la philosophie la plus raffinée pour
battre en brèche la religion véritable, dès que la
force poétique de l'hellénisme déclina. Je ne
reviens pas sur ces considérations, mais j'y renvoie le lecteur
parce qu'elles trouveraient ici leur application ¹). Plusieurs
siècles déjà avant Jésus-Christ
s'étaient introduits en Grèce ce qu'on appelait les
MYSTÈRES, auxquels on était initié par une
purification (baptême) pour devenir ensuite — par l'absorption en
commun de la chair et du sang divins (en grec « mysterion
», en latin « sacramentum ») — participant de
l'essence divine et de l'immortalité. Mais ces doctrines
chimériques ne trouvaient crédit, en Grèce,
qu'auprès « des étrangers et des esclaves »,
elles n'excitaient que mépris et dégoût chez tous
les véritables Hellènes ²). Or, à mesure que
baissait la conscience reli-
—————
blit que le monogramme chrétien bien connu,
qui figure
fréquemment sur les anciens monuments et qui trouve encore
parfois son emploi aujourd'hui (soi-disant le khi et le ro de
l'alphabet grec), n'est ni plus ni moins que le symbole du dieu Horus
usité en Égypte.
¹) Voir chap. I, au sous-titre : « Déclin de la
Religion
».
²) Ce dont témoigne
Démosthène dans son
illustre
Discours sur la couronne. Les
faits dont il s'agit ici sont bien
résumés dans Jevons : Introduction
to the history of
religion (1896), ch. 23. Otto Pfleiderer : Christusbild, p. 84, montre
comment l'institution de la Cène remonte
760 LA LUTTE
— RELIGION
gieuse créatrice, le
chaos ethnique s'enhardissait à ses
folies morbides. L'unité de la domination romaine favorisa la
fusion des superstitions les plus diverses; aussi, lorsqu'à la
fin du IVme siècle Constance II eut
proclamé la religion
chrétienne religion d'État et, par là, introduit
de force
dans la communauté des chrétiens la multitude de ceux qui
n'étaient pas chrétiens intérieurement, toutes les
imaginations chaotiques du « paganisme »
profondément
dégénéré s'y précipitèrent du
même coup et y formèrent désormais — au moins pour
la grande majorité des esprits — un élément
essentiel du dogme. Voilà, dans la genèse du
christianisme, le moment critique, LE TOURNANT DÉCISIF.
Les plus nobles d'entre les chrétiens, des
Pères grecs
notamment, luttèrent avec l'énergie du désespoir
pour préserver dans sa simplicité et sa pureté
leur foi parodiée et travestie de mille manières. Cette
lutte trouva son expression la plus violente — c'est aussi la plus
fameuse, sinon la plus importante — dans la longue « querelle des
iconoclastes ». Ici déjà nous voyons Rome,
déterminée par des raisons de race, de culture et de
tradition, prendre le parti du chaos ethnique. À La fin du IVme
siècle le grand Vigilance, un Goth, élève sa voix
pour protester contre le panthéon pseudomythologique des anges
gardiens et des martyrs, contre le trafic scandaleux des reliques,
contre le monachisme importé du culte égyptien de
Sérapis dans le christianisme ¹); mais
—————
par ses origines
jusqu'à l'ancienne Babylone; il marque son
rapport avec d'autres Mystères anciens dans Entstehung des
Christentums (1905), p. 154. Un ouvrage capital sur ces
questions est
celui d'Alb. Dieterich : Eine
Mithrasliturgie (1903); cf. en
français, Cumont : Mystères
de Mithra, 2 vol.
(1890-1896; paru aussi en abrégé, 1902). Tertullien
appelle « sacrements » les cérémonies
d'initiation
mithriaque, qui comportaient, avec un baptême et une
purification, l'usage de pain et de vin consacrés.
¹) J'ai déjà noté que Pakhôme, le
fondateur
du monachisme proprement dit (car il donna une règle à la
vie monastique conçue par l'« ermite » Antoine sous
une
forme tout individuelle, créa la congrégation des «
cénobites » de Tabenna et aussi le premier couvent de
761 LA LUTTE
— RELIGION
il est vaincu par
Jérôme, un produit de la culture
romaine, qui enrichit le monde et le calendrier de nouveaux saints de
son invention. Car la « fraude pieuse » était
déjà à l'œuvre ¹).
MYTHOLOGIE INTERNE
Il suffit pour donner une idée des
altérations qu'a
subies, du fait du chaos ethnique, la mythologie « externe
» empruntée par le christianisme
au patrimoine indo-européen. Si maintenant nous tournons
notre attention vers cette autre sorte de mythologie que j'ai
appelée « interne » parce qu'elle figure
plutôt les phénomènes de la conscience, nous
constaterons que le trésor héréditaire du
génie aryen s'y est conservé sous une forme plus pure.
Dans la religion chrétienne le point central
et vital, le foyer
où convergent tous les rayons, c'est l'idée que l'homme a
besoin d'être sauvé, l'idée d'une
DÉLIVRANCE. Elle fut de tout temps, elle est
encore aujourd'hui
complètement étrangère aux Juifs : toutes leurs
notions de religion s'opposent à ce qu'ils y voient autre chose
qu'une absurdité ²), car il ne s'agit pas là d'un
fait
historique et visible, mais d'une expérience intime et
informulable. Par contre, cette idée marque le centre de toutes
les intuitions religieuses des Indo-Européens; toutes, elles
gravitent autour du désir de la délivrance, autour de
l'espoir de la délivrance. Chez les Grecs, la même
pensée se traduit dans les mystères, elle apparaît
à l'arrière-plan de nombreux mythes; elle est
très distinctement reconnaissable chez Platon (par exemple au
—————
« nonnes
», dont sa sœur fut l'abbesse), était Égyptien
comme Antoine lui-même, et Égyptien de la
Haute-Égypte, où
il avait appris, en sa qualité de « desservant du culte
national égyptien de Sérapis », les pratiques qu'il
transporta telles quelles dans le christianisme (cf. Zöckler : Askese
und Mönchtum, 2e éd., p. 193 et suiv.)
¹) Voir au chap. IV les lignes qui
précèdent ce
sous-titre : « La
chimère ascétique ». Sur l'«
absorption du paganisme » consulter Müller : op. cit. p. 204
et suiv.
²) J'en ai donné des exemples au chap.
V, sous les
rubriques
« Le peuple
étranger » (notamment l'opinion du prof. Graetz
sur la nouvelle naissance, la croix, etc.) et «
Considération sur la religion chez les Sémites »
(ainsi le
témoignage du Dr Philippson sur la nature de la foi juive).
762 LA LUTTE
— RELIGION
Livre VII de la République), bien
qu'à vrai dire les Grecs
de la belle époque — pour une raison indiquée dans mon
premier chapitre — ne missent pas volontiers en lumière le
côté intérieur, moral et, comme nous dirions
aujourd'hui, pessimiste, de pareils mythes. Pour eux, le centre de
gravité était ailleurs :
« De quel prix me sont les trésors
auprès de la VIE
? »
Et pourtant, alors qu'ils exaltent la vie comme le plus magnifique de
tous les biens, comment célèbrent-ils le jeune guerrier
qui expire, fauché dans sa fleur par l'airain aigu ?
« Quoique mort, tout cela n'est pas moins beau
qui subsiste de lui
» ¹).
Or quiconque a le moindre soupçon des dessous
tragiques de la
« sérénité grecque » inclinera
à reconnaître une étroite parenté entre
cette délivrance trouvée dans « le
phénomène de beauté » — et les autres
façons
de concevoir la délivrance; c'est le même thème
dans un autre mode, majeur au lieu de mineur.
La notion de la délivrance — ou, pour mieux
dire, la
représentation mythique de la délivrance ²) — en
renferme deux autres : celle d'une imperfection actuelle, et puis celle
d'un
perfectionnement possible par l'effet de quelque
événement non empirique, c'est-à-dire, en un
certain sens,
surnaturel, ou proprement transcendant. La première de ces
idées est figurée par le mythe de la DÉGÉNÉRESCENCE;
la seconde est rendue sensible par le mythe de la GRÂCE
SECOURABLE
que dispense un être supérieur. Le mythe de la
dégénérescence prend un relief extraordinairement
suggestif quand il se présente sous la forme de la « chute
» et comporte le sentiment du « péché »
—————
¹) Iliade IX, 401 et
XXII, 73.
²) Homère emploie le mot μυθος au sens
du
vocable
postérieur λόγος, indiquant par là, en quelque
sorte, qu'il tient tout discours pour une création
poétique (ce qui est d'ailleurs conforme à la
réalité) : voilà un de ces cas dans lesquels le
langage nous ouvre de profondes perspectives sur notre organisation
mentale.
763 LA LUTTE
— RELIGION
— aussi est-ce là
la page la plus belle et la plus
impérissable de la mythologie chrétienne, tandis que
l'intuition correspondante de la Grâce empiète à
tel point sur le domaine métaphysique qu'elle ne saurait
guère revêtir une image qui l'exprime directement. Le
récit de la Chute est une fable par laquelle notre attention se
trouve attirée sur un fait capital et primordial de la vie
humaine éveillée à la conscience
d'elle-même; elle SUSCITE une connaissance. La
Grâce, au
contraire, est une représentation qui implique une connaissance
préalable et qui, dès lors, ne se peut acquérir
que par une EXPÉRIENCE personnelle. De là
une
différence considérable et très
intéressante dans la structure des religions authentiques
(c'est-à-dire non sémitiques) selon la
prédominance de telle ou telle faculté chez les divers
peuples. Ceux que caractérisent l'imagination plastique et le
don de configurer — les Iraniens, les Européens et aussi,
semble-t-il, les Suméro-Akkadiens — symbolisent la
dégénérescence dans la Chute, lui conférant
ainsi l'aspect le plus net et le plus frappant qu'elle puisse
revêtir, et la Chute devient le centre de cet ensemble de mythes
internes qui se groupent autour de l'idée de
délivrance ¹); en revanche, les peuples autrement
doués — tels les Aryens de l'Inde qui n'ont pas
—————
¹) Le mythe de la dégénérescence occupe, on
le
sait, une place de première importance dans le cercle des
représentations conçues par le génie grec, dont
nous sommes un peu las d'entendre célébrer la «
sérénité » :
Ah! que ne suis-je mort plus
tôt ou, sinon, que ne suis-je
né plus tard !
Car maintenant vit cette
race : les hommes de l'âge de fer; et
tant que dure le jour,
Jamais de la
misère ils ne sont
affranchis, ni de l'affliction; mais tant que dure la nuit,
Le tourment aussi les
harcèle : et le fardeau de cette peine est
le présent des dieux !
Ainsi chante la « sérénité »
d'Hésiode (Les Travaux et les
Jours, 175 et suiv.) Et il nous
peint un « âge d'or », depuis longtemps
révolu, auquel nous sommes censés redevables du peu qui
ait conservé quelque valeur dans notre état de
dégénérescence, car les grands hommes de ce
passé errent encore parmi nous — comme ombres. Cf. ch. I, sous
la rubrique «
Théologie », un autre passage
d'Hésiode cité en note.
764 LA LUTTE
— RELIGION
d'égal pour le
génie métaphysique, mais qui, comme
artistes, sont plus riches d'imagination qu'aptes à créer
des formes — n'atteignent nulle part à une expression tout
à fait claire et saillante du mythe de la
dégénérescence, et n'en offrent que des
ébauches contradictoires. Pour la Grâce, c'est l'inverse.
Elle est chez nous le point faible de la vie religieuse; elle est pour
l'immense majorité des chrétiens un simple mot, ou un mot
dépourvu de sens précis; elle est le soleil rayonnant de
la foi hindoue — non seulement un ardent espoir, mais une constante et
victorieuse expérience des hommes pieux. Elle occupe une place
tellement éminente dans toutes leurs pensées et leurs
sentiments religieux que les commentaires des sages hindous sur cet
objet (notamment sur le rapport de la grâce avec les bonnes
œuvres) font paraître par comparaison presque enfantines et
même (si l'on excepte un apôtre Paul ou un Luther)
singulièrement inintelligentes la plupart des discussions qui
ont si violemment agité sur ce point l'Église
chrétienne
depuis ses débuts jusqu'à nos jours.
Si quelqu'un doutait qu'il y ait ici figuration
mythique
d'expériences intérieures d'une sorte inexprimable, je le
renverrais simplement, en ce qui concerne la Grâce, à
l'entretien de Jésus avec Nicodème, dans lequel le mot de
« nouvelle naissance » serait aussi dénué de
sens que le serait, dans la Genèse,
le récit de la chute
du premier homme par l'absorption d'une pomme, s'il ne s'agissait, dans
les deux cas, de rendre sensible par une image un
phénomène certes réel et toujours actuel, mais
invisible et par là inaccessible d'emblée à
l'intellect. Et, en ce qui concerne la Chute, je renvoie à
Luther, qui écrit : « Le péché originel est
la chute de toute la nature », et encore : « La terre est
en vérité bien innocente et porterait de
préférence les meilleurs fruits; mais elle en est
empêchée par la malédiction qui est tombée
sur l'homme en raison du péché. » Par cette parole
Luther postule, comme on voit, une parenté d'essence entre
l'homme, dans son activité la plus intime, et l'ensemble de la
nature qui l'entoure : c'est là de la religion mythique
765 LA LUTTE
— RELIGION
indo-européenne en
plein épanouissement ¹), laquelle
religion (soit dit en passant), du moment qu'elle se projette sur le
plan de la connaissance rationnelle (comme par exemple chez
Schopenhauer), constitue une métaphysique spécifiquement
indo-européenne ²).
Ces considérations nous ouvrent des
perspectives profondes sur
un objet important : elles nous font pressentir que c'est toute notre
conception indo-européenne du « péché
» qui est mythique ou (cela revient au même) qui plonge
dans un au-delà. J'ai déjà indiqué que la
conception juive en diffère du tout au tout, à telles
enseignes que le même mot désigne pour les Juifs et pour
nous deux quantités incommensurables entre elles ³). J'ai
d'ailleurs consulté bien des ouvrages modernes contenant
l'exposé, par des Juifs, des doctrines religieuses juives, sans
y découvrir nulle part un commentaire de la notion de «
péché » : celui qui ne transgresse pas la «
loi », est juste. Par contre, le dogme du PÉCHÉ
ORIGINEL, tiré de l'Ancien Testament par les
chrétiens,
est rejeté expressément et avec la plus grande
énergie par les théologiens juifs 4).
En
réfléchissant à cette attitude des Juifs — que
justifient parfaitement, au reste, leur histoire et leur religion —
nous nous convaincrons bientôt que, de notre point de vue
extrêmement divergent, « péché » et
«
péché originel » sont des termes synonymes. Il
s'agit, en effet, d'un état proprement inhérent à
toute vie. Concevoir cette condition pécheresse de l'être,
c'est notre premier pas vers l'intuition d'un ordre de choses
transcendantal,
—————
¹) Voir ch. III, le 2e paragraphe de la
rubrique « Religion
»;
et
ch. V, les deux premières pages de la «
Considération sur la religion chez les Sémites ».
²) On trouve cette pensée de Luther,
sous forme
d'ébauche
assez indistincte, au ch. V de l'Épître aux Romains;
amplement
développée, par contre, dans les écrits de Scot
Erigène, qu'il tenait en particulière estime.
³) Ch. V, sous la rubrique: « Conscience de la coulpe
raciale. »
4) Voir, par ex.,
Philippson : Israelitische
Religionslehre II, 89.
766 LA LUTTE
— RELIGION
c'est le début de notre
EXPÉRIENCE personnelle et directe
de cet ordre de choses, expérience qui, complète et
achevée, trouve son expression dans ces mots du Christ : «
Le royaume des cieux est au dedans de vous » ¹). La
définition
de saint Augustin : Peccatum est
dictum vel factum vel concupitum contra legem
aeternam, n'est qu'une amplification superficielle des
conceptions juives, tandis que saint Paul va droit au fond du sujet
quand il appelle le péché lui-même une «
loi » — une loi de la chair ou, comme nous dirions aujourd'hui,
une loi empirique de la nature — et quand, dans un passage fameux
(Romains VIII) souvent
jugé obscur et fort diversement
commenté, mais en réalité parfaitement clair, il
montre que la Loi de l'Église, cette prétendue lex aeterna
d'Augustin, n'a pas le moindre empire sur le péché, loi
de la nature, et que seule ici l'intervention de la Grâce est
efficace ²). C'est l'exacte reproduction de l'antique
pensée
hindoue ! Déjà le poète védique «
s'enquiert avidement de son péché » et il ne le
découvre pas dans sa volonté, mais dans la conformation
même de son être, qui, jusqu'en ses rêves, lui
suggère un mirage du mal; et il se tourne finalement vers le
dieu qui éclaire les simples, « le dieu de la Grâce
» ³). Et de même que plus tard Origène, Scot
Erigène ou Luther, la
Çârîraka-Mîmânsâ discerne «
en tout ce qui vit le besoin de la délivrance, en l'homme seul
la capacité d'y parvenir » 4).
Le péché
conçu comme ÉTAT, comme inhérent
à
l'être, non comme transgression d'une loi : c'est de cette
intuition seule-
—————
¹) Voir au ch. III ce qui suit le sous-titre : « Le Christ ».
²) Cf. entre autres Pfleiderer : der Paulinismus, 2e éd., p.
50
et suiv. Cet exposé de pure théologie scientifique
diffère naturellement du mien, mais il le confirme en
démontrant d'abord (p. 59) que saint Paul admettait l'existence
d'un penchant au mal dès AVANT la Chute — ce
qui, de toute
évidence, revient à situer le mythe en dehors des limites
historiques arbitraires — ensuite (p. 60) que ce même saint Paul,
à l'encontre de la dogmatique augustinienne, reconnaissait dans
la chair la source unique et toujours pareille du fait de
péché.
³) Rigvéda
VII, 86.
4) Çankara : Die Sûtra's des Vedanta I,
3-25.
767 LA LUTTE
— RELIGION
ment que procèdent
celle du besoin de délivrance et celle
de la Grâce. Il s'agit là des expériences les plus
intimes de l'âme individuelle, qui sont, jusqu'à un
certain degré, rendues visibles et communicables par leur
traduction en images mythiques.
LA LUTTE
PAR RAPPORT À LA MYTHOLOGIE
Il suffit d'avoir reconnu que des
représentations de cet ordre
contredisent directement les notions religieuses juives pour comprendre
à quel point la lutte était inévitable dans tout
ce domaine d'élaboration mythique. Où trouve-t-on, dans
les livres sacrés des Hébreux, la plus
légère allusion à un Dieu en trois personnes ?
Nulle part. Il faut remarquer encore avec quel génial instinct
les premiers interprètes de la pensée chrétienne
prirent soin que le « Rédempteur » (car la
délivrance
est ici une rédemption) ne pût être en aucune
façon incorporé au peuple juif. Une éternelle
durée avait été promise par les prêtres
à la maison de David (II Samuel
XXII, 5) : de là
l'attente d'un roi issu de cette souche; mais le Christ ne descend pas
de la maison de David ¹). Il n'est
—————
¹) On ne conteste plus guère le caractère fictif des
deux
généalogies de Jésus que contiennent les
Évangiles. Elles ne concordent ni par les noms ni par
l'intention que
dénote le choix de ces noms; mais surtout l'une et l'autre liste
aboutissent à Joseph et non pas à Marie, ce qui est le
point décisif. Celle de Matthieu
(I, 2 et suiv.) produit
d'Abraham à Jésus 42 noms (14 + 14 + 14
générations), notamment la série des rois de Juda
depuis David jusqu'à Zorobabel; celle de Luc (III, 23 et suiv.)
remonte avec 56 noms de Jésus à Abraham, d'où elle
continue jusqu'à Adam, et, plus modeste que l'autre, elle
n'indique que des noms inconnus entre Nathan (un des fils de David,
d'après II Samuel V,
14) et Joseph (de qui le père est
appelé Éli, au lieu de Jacob dans Matthieu). —
L'historien
Josèphe raconte (Contra Ap.
I, 7) qu'il était d'usage,
au
moins pour les familles sacerdotales, de dresser des arbres
généalogiques officiellement accrédités; il
se vante, en tête de son autobiographie (Vita, 1),
d'appartenir
lui-même à un sang royal et il revendique plusieurs
générations de notables ancêtres. « C'est de
ce
besoin évidemment un peu mesquin du judaïsme d'alors qu'il
faut faire la part dans les généalogies de Jésus
», écrit le théologien orthodoxe Barth (Die
Hauptprobleme des Lebens Jesu, 1899, p. 248) et il rappelle que,
d'après Julien l'Africain, ces généalogies
auraient été confectionnées sur des renseignements
tirés de sources fort diverses : rapports
768 LA LUTTE
— RELIGION
pas non plus un fils de
Iahveh, le Dieu des Juifs; il est le fils du DIEU COSMIQUE,
de cet « esprit saint » qui, sous
différents noms, est familier à tous les Aryens — de ce
« Souffle du souffle », comme l'appelle la
Brihadâranyaka, ou encore,
pour parler avec les Pères grecs de l'Église
chrétienne,
du poiètès et
du plastèr du monde,
« auteur
de l'ŒUVRE D'ART sublime de la Création »
¹). Les Juifs
ne
conçurent, d'autre part, en aucun temps le besoin, pour l'homme,
d'une délivrance; et
nécessairement l'idée de la
dégénérescence et celle de la grâce leur
demeurent aussi étrangères que celle de la
rédemption. Nous en avons la preuve la plus frappante dans ce
fait qu'encore qu'ils racontent eux-mêmes le mythe de la Chute au
début de leurs livres sacrés, ils n'ont jamais rien su du
péché originel ! J'ai déjà eu l'occasion
d'appeler l'attention sur ce point et nous savons, d'ailleurs, que tous
les éléments mythiques inclus dans la Bible sont des
richesses empruntées qui, aux mains des auteurs de l'Ancien
Testament, ont perdu leur caractère de féconde
ambiguïté mythologique pour revêtir l'étroite
signification d'une chronique historique ²). Aussi le cycle des
mythes
touchant la délivrance donna-t-il lieu à un conflit qui
fit rage pendant des siècles au sein de l'Église
chrétienne; et dont l'issue est une question de vie ou de mort
pour la religion : car il n'est pas encore apaisé et il ne
pourra jamais l'être, tant que deux conceptions du monde
contradictoires seront obligées, par suite d'une inintelligence
obstinée de leur incompatibilité, de subsis-
—————
de personnes se
disant apparentées à Jésus,
tradition orale, recueils de chroniques. — Si l'on n'avait
résolu de laisser la personne du Christ en dehors de ce chapitre
sur la genèse de la religion chrétienne, on signalerait
ici à l'attention du lecteur le curieux passage Matthieu XXII, 41
et suiv., dans lequel Jésus demande aux pharisiens comment il se
peut que le Christ soit le fils de David s'il est vrai que David,
étant inspiré, appela d'avance le Christ son Seigneur.
¹) Voir Hergenröther : Photius III, 428. — On sait que
Rabelais a
fait de
ce plastèr son «
souverain plasmateur ».
²) Voir ch. III, sous la rubrique « Religion historique
», puis
ch. V
dans la « Considération sur la religion chez les
Sémites
» p. 535 et 556.
769 LA LUTTE
— RELIGION
ter côte à
côte sous le manteau d'une seule et
même religion. Comme nous en informait James Darmesteter dans un
passage déjà cité de ses considérations sur
le peuple juif, « les histoires de la pomme et du serpent, sur
lesquelles tant de générations chrétiennes ont
pâli, n'ont jamais bien inquiété l'imagination de
ses docteurs » ¹). C'est que précisément cette
imagination « comprimante », et qui « aplatit les
vieilles fables », ainsi que dit Renan, n'était pas de
taille à découvrir un sens dans ces
« histoires » ¹); pour le Grec, au contraire, et plus
tard
pour le Germain, la vieille fable de la pomme et du serpent fournit
immédiatement le point de départ de toute la mythologie
morale de la nature humaine déposée dans la Genèse
: voilà pourquoi ils ne purent faire autrement que de «
pâlir » là-dessus pendant des
générations. Si, à l'exemple des Juifs, ils
rejetaient entièrement le récit de la chute, ils
détruisaient du même coup la foi en la grâce divine
et, avec elle, disparaissait l'idée de rédemption; bref,
la religion — au sens que nous, Indo-Européens, donnons à
ce mot — était détruite, et il ne restait plus que le
rationalisme juif, mais privé de la force et de
l'élément idéal qu'il puise dans la
communauté du sang et la tradition nationale juives. C'est
là ce que saint Augustin a clairement reconnu. Mais, d'autre
part : si l'on prenait cette fable suméro-akkadienne de la
Chute, que j'ai dite propre à SUSCITER la
connaissance, pour la
connaissance elle-même; si l'on croyait devoir
l'interpréter dans cet esprit juif qui confère à
toute donnée mythique le sens d'une chronique historique
matériellement exacte — il s'ensuivait une doctrine absurde et
révoltante ou, pour employer les termes de l'évêque
Julien d'Eclanum (commencement du Vme
siècle) : « un dogme
stupide et impie ». C'est là ce qui détermina
l'attitude du pieux Breton PÉLAGE et auparavant
déjà, semble-t-il, celle de tout
—————
¹) Les Prophètes
d'Israël, p. 194.
²) Le prof. Graetz (op. cit. I, 650) ne tient-il la
doctrine du
péché originel pour une « doctrine nouvelle »
inventée par saint Paul !
770 LA LUTTE
— RELIGION
le christianisme
hellénique. J'ai compulsé pas mal
d'histoires de l'Église et de sa dogmatique sans y trouver nulle
part,
même vaguement indiquée, l'explication pourtant bien
simple que je donne ici de l'inévitable conflit provoqué
par l'hérésie pélagienne. Harnack, par exemple,
s'exprime ainsi dans son Histoire
des Dogmes, sur la doctrine
augustinienne du péché et de la grâce. «
Comme expression d'une expérience de psychologie religieuse,
elle est vraie; mais projetée dans l'histoire elle est fausse
», et un peu plus loin : « L'influence de la lettre
biblique a produit ici la confusion. » Deux fois il effleure
l'explication, mais sans l'apercevoir; aussi tout l'exposé qui
suit se maintient-il sur le terrain de la théologie abstraite,
et nous n'en tirons aucune clarté touchant la vraie nature du
débat. Si j'osais me servir de cette comparaison
familière, je dirais qu'on se trouve ici dans la situation du
joueur de marelle, quand il a formé avec ses pions un «
double moulin ». En rejetant avec horreur l'interprétation
concrètement historique et grossièrement
matérialiste de la chute d'Adam, Pélage atteste la
profondeur de son sentiment religieux, qui s'affirme de la façon
la plus irrécusable dans sa révolte contre la platitude
sémitique; en même temps, quand par exemple il
démontre que la mort, phénomène naturel d'un
caractère général et nécessaire, n'a rien
à faire avec le péché, Pélage combat pour
la vérité contre la superstition, pour la science contre
l'obscurantisme. Mais, d'autre part, l'aristotélisme et
l'hébraïsme ont tellement oblitéré en lui
(ainsi qu'en tous les esprits de sa sorte) le sens de la poésie
et du mythe, qu'il est devenu lui-même (tels beaucoup
d'antisémites d'aujourd'hui) un demi-juif et rejette, comme on
dît, le grain avec la balle : il ne veut plus entendre parler,
mais plus du tout, de la chute de l'homme; il écarte
résolument l'antique et sainte image qui nous indique la voie
par où nous pénétrons le plus profondément
dans la connaissance de notre propre être; mais du même
coup la Grâce s'effondre, elle se réduit à un mot
vide de toute substance, et il ne demeure de la rédemption qu'un
771 LA LUTTE
— RELIGION
fantôme d'idée
insaisissable — à telles enseignes
qu'un disciple de Pélage disserte sur ce thème : «
l'homme s'émancipant de Dieu par la volonté libre !
» Nul
doute qu'une fois engagé dans ce chemin on ne fût revenu
grand train au stoïcisme et à une philosophie platement
rationaliste, complétée — comme de juste — par les
pratiques grossièrement sensuelles des Mystères et des
superstitions qui en sont l'accompagnement obligé : on peut
observer l'analogue dans les sociétés éthiques et
théosophiques du dix-neuvième siècle. Nul doute
non plus, et par conséquent, que saint Augustin n'ait
sauvé la religion dans cette lutte fameuse au début de
laquelle il eut contre lui la plus grande partie, et la plus
éminente, de l'épiscopat, et plus d'une fois le pape
lui-même. Il sauva le religion comme telle, parce qu'il
défendait le mythe. Mais aussi, à quel prix ? Quel fut le
seul moyen dont il s'avisa ? Ce fut d'emprisonner les créations
magnifiques d'une sagesse intuitive, faite de pressentiments du ciel et
d'aspirations vers le ciel, dans la tunique de Nessus d'une conception
étroite et mesquine, produit de l'industrie juive; ce fut de
transposer des symboles suméro-akkadiens en dogmes
chrétiens, désormais réputés vrais d'une
vérité historique à laquelle chacun était
tenu de croire sous peine de mort ¹).
Je n'écris pas une histoire de la
théologie et je ne puis
m'attarder davantage à l'examen de ce point de controverse;
j'espère avoir donné, par ces quelques indications
fragmentaires, une idée suffisamment nette de cette lutte
provoquée par la question de la Chute, et l'avoir
caractérisée dans son essence. Aucun homme cultivé
n'ignore que le conflit pélagien dure encore à cette
heure. En accentuant l'importance des œuvres par opposition à
la foi, l'Église catholique ne pouvait éviter de diminuer
d'autant l'impor-
—————
¹) Ce n'est probablement pas d'un cœur léger que saint
Augustin
se résolut à en venir là, lui qui avait
protesté jadis, au chapitre 27 du XVe
livre de sa Cité de
Dieu, qu'il fallait se garder « d'interpréter comme
une
vérité historique et nullement allégorique »
le
livre de la Genèse.
772 LA LUTTE
— RELIGION
tance de la Grâce : nul
sophisme ne saurait avoir raison de ce
fait, lequel d'ailleurs n'a pas manqué d'influer, par ses
innombrables répercussions, sur les pensées et les actes
de millions d'hommes. Or la Chute et la Grâce sont deux parties
si étroitement solidaires d'un seul et même organisme que
toucher à l'une — si légèrement qu'on l'effleure —
c'est agir sur l'autre : aussi la véritable signification du
mythe de la Chute s'est-elle peu à peu affaiblie à tel
point qu'aujourd'hui on qualifie généralement de SEMIPÉLAGIENS
les Jésuites, et qu'eux-mêmes
appellent leur doctrine une scientia
media ¹). Dès qu'on
porte
atteinte au mythe, on tombe dans le judaïsme.
Il est clair que la lutte devait, dès le
début, se
déchaîner plus violemment encore sur la question de la
Grâce; car du moins le mythe de la Chute se trouvait-il contenu
dans les livres sacrés des Israélites, si incompris qu'il
y apparaisse d'ailleurs en tant que mythe, au lieu que la Grâce
ne s'y rencontre nulle part, ayant toujours été et
étant encore entièrement dénuée de sens au
regard de leur conception religieuse. La querelle, tout de suite,
divisa les apôtres; et cette querelle non plus n'est pas encore
vidée aujourd'hui. Loi ou Grâce : les deux choses ne
peuvent pas davantage subsister côte à côte, que
l'homme ne peut servir à la fois Dieu et Mammon. « Je ne
rejette pas la Grâce de Dieu; car si la justice s'obtient par la
loi, Christ est donc MORT EN VAIN », dit saint
Paul (Galates II,
21). Un seul passage comme celui-là est décisif, et
c'est
un jeu puéril que de prétendre lui opposer d'autres
textes « canoniques » (tirés par exemple de
l'Épître de Jacques
II, 14, 24) : il ne s'agit pas ici, en
vérité, d'un objet fait pour servir de thème
à des tours de force exégétiques; il s'agit d'un
des grands faits d'expérience dont se compose la vie
intérieure pour nous,
—————
¹) Je n'invoquerai qu'un seul témoin, modéré
et
sûr, Sainte-Beuve. Il écrit (Port-Royal liv. IV, ch. 1) :
«
Les
Jésuites n'attestent pas moins par leur méthode
d'éducation qu'ils sont semi-pélagiens tendant au
pélagianisme pur, que par leur doctrine directe. »
773 LA LUTTE
— RELIGION
Indo-Européens. «
Celui-là seul qu'élit la
délivrance, celui-là seul la reçoit »,
lit-on
dans la Kâtha-Oupanichad. Et quel est ce don qu'il peut nous
advenir — selon ce mythe métaphysique — de recevoir par
grâce ? Pour les Indo-Iraniens, c'est la connaissance; pour les
Européens chrétiens, c'est la foi : toutes deux
garantissant une « nouvelle naissance », l'éveil de
l'homme à la conscience d'un ordre de choses qui est d'autre
sorte que celui où il se mouvait jusqu'alors ¹).
J'invoquerai une
fois de plus ici — on ne saurait trop le faire — ces paroles du Christ
:
« Le royaume des cieux est AU DEDANS de vous.
» C'est
là une connaissance ou une foi, acquise par grâce divine.
Délivrance par la connaissance, délivrance par la foi :
deux conceptions qui ne s'écartent pas autant l'une de l'autre
qu'on l'a voulu croire. L'Hindou (y compris même le Bouddha) met
l'accent sur l'intellect; le Gréco-Germain, instruit par
Jésus-Christ, sur la volonté : deux
interprétations du même événement
intérieur. Pourtant la seconde est d'une portée plus
considérable en un sens, car l'exemple de l'Inde nous montre que
le salut par la connaissance aboutit à une négation pure
et simple et ne recèle plus, en fin de compte, aucun principe
positif, aucune vertu créatrice, tandis que le salut par la foi
atteint l'être humain dans ses racines les plus cachées
et, l'appréhendant tout entier, lui imprime une direction
déterminée, lui arrache une énergique affirmation :
C'est un rempart que notre
Dieu !
Les deux conceptions sont également
étrangères
à la religion juive.
CHRONIQUE
JUDAÏQUE DU MONDE
En cherchant à nous orienter parmi la
diversité des composants mythologiques de la religion
chrétienne, nous venons de reconnaître ceux
qui n'étaient certainement pas de provenance juive, ou du
moins, parmi eux, ceux dont
—————
¹) Aux passages relatifs à cet objet qu'on a
déjà
trouvés dans les ch. III et V (p. 277 et 561) s'ajoutera
toute la
section du ch. IX intitulée «
Conception du monde ».
774 LA LUTTE
— RELIGION
il nous importait de
déterminer la nature. L'édifice, on
l'a vu, est essentiellement indo-européen; ce n'est nullement un
temple élevé en l'honneur de la seule religion juive. Il
a plus d'un support, et ces supports ont plus d'une assise, où
le judaïsme n'entre pour rien. Mais le judaïsme n'en est pas
moins, je l'ai dit, un de ses deux piliers principaux. Il nous reste
à considérer l'impulsion donnée par l'esprit juif
à la religion chrétienne; nous verrons en même
temps se préciser le sens de la lutte qui se livre au sein de
cette religion.
Rien de plus faux que de représenter le
judaïsme, dans sa
collaboration à l'édifice religieux du christianisme,
uniquement comme un facteur de négation, de destruction, de
perversion. Il suffit de se placer au point de vue sémitique (ce
que chacun peut faire aisément à l'aide de n'importe quel
ouvrage théologique juif) pour que la question change de face et
qu'au contraire ce soit l'élément helléno-aryen
qui apparaisse comme l'agent de dissolution et de destruction, comme
l'élément hostile à la religion, ainsi que nous
l'avons remarqué à propos de Pélage. Mais, sans
même abandonner le point de vue qui nous est naturel, il suffit
d'un examen sincère et impartial pour reconnaître combien
éminente et, à beaucoup d'égards, indispensable,
fut, en l'espèce, la contribution du judaïsme. On pourrait
dire que, dans ce mariage, l'esprit juif fut le principe mâle et
fécondant : il représenta la volonté. Rien
n'autorise à supposer que la spéculation
hellénique, l'ascétisme égyptien, la mystique
internationale, eussent doté le monde d'un nouvel idéal
religieux et, en même temps, d'une nouvelle force de vie, sans
l'ardeur de la foi juive, cette « volonté de
croire ». Ce ne sont pas les stoïciens romains, avec leur
doctrine morale noble mais froide, et surtout impotente, ce n'est pas
cette mystique et stérile « auto-destruction »
qu'enseignait une théologie importée de l'Inde en Asie
Mineure, ce n'est pas non plus la solution inverse du problème
préconisée dans le néo-platonisme du juif Philon,
où la foi juive se travestit en une symbolique mystique et
où l'esprit grec, caricature sénile de lui-
775 LA LUTTE
— RELIGION
même, se trouve
obligé d'étreindre cette fille
cadette d'Israël bizarrement parée (tel le vieux David la
jeune Abisag).... ce n'est rien de tout cela, nous l'apercevons
clairement, qui pouvait conduire au but les fils égarés
du chaos. Sinon, comment expliquer qu'au temps
précisément de la naissance du Christ le judaïsme,
si exclusif par nature, si hostile à tout contact
étranger, si sévère et si destitué de joie
comme de beauté, eût commencé de se propager en
quelque sorte malgré lui et que, d'emblée, il eût
remporté dans cette voie un succès vraiment triomphal ?
La religion juive répugne à tout prosélytisme;
cependant, des hommes qui n'avaient rien de commun avec elle,
poussés par la nostalgie de la foi, y adhéraient en
masse, et cela, notons-le, bien que le Juif fût un objet de
haine.
On parle de l'antisémitisme moderne.
« L'antisémitisme, remarque Renan, n'est pas une invention
de nos jours; jamais il ne fut plus brûlant que dans le
siècle qui précède notre ère »
¹).
Qu'est-ce donc qui constitue alors la secrète force d'attraction
du judaïsme ? Son « vouloir » — ce vouloir qui,
déchaîné dans le domaine religieux, y engendre la
foi aveugle et absolue. Poésie, philosophie, science, mystique,
mythologie...., toutes ces sortes d'activité
mentale, dans la même mesure qu'elles marquent l'essor de
l'esprit, paralysent le vouloir; elles témoignent d'un
état d'âme idéaliste, spéculatif,
détaché du monde, propre à susciter chez les
êtres les plus nobles ce fier dédain de la vie qui
confère au sage hindou la force de se coucher vivant dans son
tombeau, qui assure à l'Achille d'Homère sa grandeur
inimitable, qui imprime au Siegfried allemand des traits grâce
auxquels celui-ci nous évoque le type du héros sans peur,
et qui, au dix-neuvième siècle, a
trouvé son expression monumentale dans la doctrine de
Schopenhauer résumée en cette formule : « la
négation du
—————
¹) Histoire du peuple
d'Israël V, 227. Renan ajoute : «
Et
certes, quand un fait se produit ainsi partout et à toutes les
époques, c'est qu'il a des causes profondes qui valent la peine
d'être étudiées. »
776 LA LUTTE
— RELIGION
vouloir-vivre. » Ces
divers exemples nous font voir, si l'on peut
ainsi dire, la volonté dirigée vers l'intérieur.
Il en va tout autrement chez le Juif. De tout temps son vouloir s'est
tendu et projeté au dehors : c'est le « vouloir-vivre
» sans restrictions. Or ce « vouloir-vivre » fut le
premier présent du judaïsme au christianisme : de là
cette contradiction — énigme insoluble, à cette heure
même, pour tant d'esprits — entre une doctrine qui comporte la
conversion intérieure, la résignation, la
miséricorde, et une religion, qui vit d'une exclusive
affirmation de soi et pousse l'intolérance au fanatisme.
Cette direction générale du vouloir,
dont le
christianisme est redevable au judaïsme, s'accorde avec la
tendance de l'esprit juif à concevoir sa foi sous une forme
purement historique. L'une implique l'autre. Je présume connues
du lecteur les considérations que je lui ai déjà
soumises sur le rapport qui existe entre cette foi de sorte volontaire
et la doctrine du Christ, sur son rapport aussi avec la
religion ¹). Je
voudrais ici le rendre attentif à l'influence décisive
que devait exercer la foi juive, en tant que certitude
matérielle et conviction inébranlable,
précisément à cette heure de l'histoire où
naquit le christianisme. « Ce qui profita le plus aux jeunes
communautés chrétiennes, écrit Hatch, ce fut la
réaction contre la spéculation purement philosophique, ce
fut LE BESOIN PASSIONNÉ DE CERTITUDE. La grande
majorité des hommes étaient excédés de
théories; ils
réclamaient une certitude, et c'est elle que leur promettait
l'enseignement des missionnaires chrétiens. Cet enseignement se
référait à des événements
historiques précis, en appelait aux témoins oculaires de
ces événements. La simple tradition de la vie, de la
mort et de la résurrection du Christ répondait aux
besoins de l'humanité d'alors et les satisfaisait »
²).
C'était là
—————
¹) Au chap. III, sous cette rubrique : « La volonté
chez les
Sémites »; au chap. V, dès la troisième
page
de la «
Considération sur la religion chez les Sémites
».
²) Greek
ideas, etc., 6e éd. p. 312.
777 LA LUTTE
— RELIGION
un commencement. Un seul
spectacle attira d'abord tous les regards et
les concentra sur lui : Jésus-Christ. Les écrits
sacrés des Juifs passaient pour des documents très
suspects. Luther parle avec indignation du médiocre prestige
dont jouissait l'Ancien Testament aux yeux d'un homme comme
Origène et même encore (assure-t-il) aux yeux d'un saint
Jérôme; la plupart des gnostiques le rejetaient
entièrement; Marcion le déclarait sans ambages œuvre du
diable ! Mais dès qu'une petite parcelle de la religion
historique juive eut trouvé accès parmi les conceptions
chrétiennes, il devenait inévitable que le morceau tout
entier s'y incorporât peu à peu. Dans le conflit entre les
judéo-chrétiens et les chrétiens d'origine
païenne, on représente généralement ceux-ci
comme ayant remporté la victoire avec saint Paul. Cela n'est que
très relativement et très partiellement vrai.
Extérieurement, oui : la Loi juive, avec son « signe de
l'Alliance », disparut sans laisser de traces;
extérieurement aussi, l'Indo-Européen prévalut
avec sa Trinité et d'autres éléments de sa
mythologie et de sa métaphysique; mais, intérieurement,
ce qui finit par former, en s'affermissant au cours des premiers
siècles, l'axe et comme l'épine dorsale du christianisme,
ce fut l'histoire juive — cette histoire remodelée par les soins
de prêtres fanatiques qui la voulaient conforme à leurs
théories théocratiques; génialement, mais
arbitrairement élaborée et complétée;
historiquement fausse du tout au tout ¹). Aux regards des
misérables hommes du chaos ethnique, l'apparition de
Jésus-Christ, sur laquelle ils possédaient des
témoignages dignes de foi, avait semblé lumineuse comme
un flambeau qui perce soudain les ténèbres d'une nuit
obscure : c'était une apparition historique. Sans doute,
quelques esprits de haut vol conçurent un temple symbolique pour
y dresser l'image de cette personnalité historique; mais le
peuple, qu'avait-il à faire du Logos, du Démiurge, des
Émanations du principe divin, etc. ? Son plus sûr instinct
—
—————
¹) Chap. V, passim.
778 LA LUTTE
— RELIGION
un besoin de santé
morale — l'incitait à chercher un
point d'appui solide, et c'est dans l'histoire juive qu'il le trouvait.
L'idée du Messie — encore qu'elle ne jouât nullement dans
le judaïsme le rôle que nous, chrétiens, nous
imaginons ¹) — fournit ici le chaînon intermédiaire
indispensable, et désormais l'humanité posséda,
non plus seulement ce maître qui l'avait dotée de la plus
sublime religion, non plus seulement cette figure divine du
Crucifié, mais le plan universel du Créateur dans son
intégralité, depuis l'instant où il créa le
ciel et la terre jusqu'à celui où il viendra juger les
vivants et les morts, « ce qui doit arriver sous peu ».
L'ardent désir de certitude matérielle, qu'on nous
représente comme le trait caractéristique de cette
époque, n'avait, on le voit, pas connu de repos qu'il
n'eût détruit jusqu'à la dernière trace
d'incertitude. Reconnaissons là un triomphe de la conception
juive (ou, en dernière analyse et plus
généralement sémitique) du monde et de la
religion. Et voici un phénomène étroitement
connexe : l'apparition de l'intolérance religieuse.
L'intolérance est naturelle au Sémite;
en elle se
manifeste un trait essentiel de son caractère. Pour le Juif, en
particulier, la foi inébranlable à l'histoire et à
la destination de son peuple avait une importance vitale : cette foi
était la seule arme dont il disposât dans la lutte pour
l'existence où se jouait le sort de sa nation; elle constituait
l'expression propre et durable de son aptitude spécifique; bref,
il s'agissait là d'une quantité donnée par
l'histoire et par le caractère du peuple. Même les
qualités négatives si saillantes des Juifs, par exemple
l'indifférence et l'incrédulité si
fréquentes chez eux depuis les temps les plus anciens
jusqu'à nos jours, avaient contribué pour leur part
à accentuer la contrainte en matière de foi. Or voici que
ce formidable parti pris de rigorisme religieux s'introduisait mainte-
—————
¹) Voir chap. III, sous la rubrique « Religion historique
»,
la longue note relative au messianisme.
779 LA LUTTE
— RELIGION
nant dans un monde tout
autrement conformé : un monde où
il n'y avait ni peuple, ni nation, ni tradition; un monde auquel
faisait totalement défaut ce facteur moral d'une terrible
épreuve nationale, qui confère un caractère
sacré à l'étroite et dure Loi juive. La contrainte
en matière de foi introduite dans le chaos ethnique (et
dès lors chez les Germains), c'était là, en
quelque sorte, un effet sans cause — autant dire : l'avènement
de l'arbitraire. Ce qui, chez les Juifs, avait constitué un
résultat objectif, devenait ici un ordre subjectif. Ce qui, chez
les Juifs, s'était contenu dans le domaine limité d'une
tradition et d'une loi religieuse nationales, se donna ici
carrière dans tous les domaines et régna sans frein. Une
alliance néfaste se conclut entre ces deux mentalités :
l'aryenne, toujours en travail de construction dogmatique; la juive,
toujours appliquée à réduire la vie aux
proportions d'une chronique et, avec cela, intolérante d'une
intolérance congénitale qui se fait systématique.
D'où la furieuse lutte pour s'emparer du pouvoir de proclamer
des dogmes, qui remplit les premiers siècles de notre
ère. Les hommes doux, comme Irénée,
restèrent presque sans influence; plus il se montra
intolérant, plus l'évêque chrétien fut
puissant. Mais cette intolérance chrétienne se distingue
de l'intolérance juive comme le dogme chrétien se
distingue du dogme juif : au dogme juif et à
l'intolérance juive, bornés de toutes parts,
étaient assignées des voies déterminées et
inflexibles, tandis qu'au dogme chrétien et à
l'intolérance chrétienne s'ouvraient toutes les provinces
de l'esprit humain; en outre, la foi et l'intolérance juives
n'ont jamais disposé d'un pouvoir qui s'étendît au
loin, tandis qu'avec Rome les chrétiens bientôt
dominèrent le monde. Et c'est ainsi que nous assistons à
des spectacles absurdes comme celui d'un empereur païen
(Aurélien, en 272) imposant à la
chrétienté
la primauté de l'évêque romain, comme celui d'un
empereur chrétien (Théodose) décrétant, par
mesure purement politique, la foi chrétienne obligatoire sous
peine de mort. Passons ici bien d'autres insanités — même
780 LA LUTTE
— RELIGION
usage de faire trancher
à la majorité des suffrages,
par des évêques dont beaucoup ne savaient ni lire ni
écrire, des questions comme la nature de Dieu, le rapport du
Père au Fils, l'éternité des peines de l'Enfer
(etc. à l'infini !), en sorte que tous les hommes fussent
liés à partir d'un certain jour par le vote
épiscopal, de même qu'ils sont tenus aujourd'hui de payer
des impôts établis dans leurs Parlements à la
pluralité des voix. — Et malgré tout, et bien que l'on ne
se puisse défendre de hocher la tête en observant ce
monstrueux développement d'une idée juive sur un sol
étranger, force nous est pourtant d'avouer que l'Église
chrétienne n'eût jamais atteint à la
plénitude de son épanouissement sans dogme et sans
intolérance. Ici encore, nous sommes donc redevables au
judaïsme d'un élément de force et de
persistance.
Mais ce n'est pas seulement sa colonne
vertébrale, c'est toute
son ossature intérieure que l'Église naissante a
empruntée au judaïsme. Il y aurait, sous ce rapport,
à considérer en toute première ligne les principes
que le christianisme ecclésiastique a donnés pour
fondements à la foi et à la vertu. Ils sont de nature
absolument judaïque, car ces bases de la foi et de la vertu, ce
sont la crainte et l'espérance : d'une part,
récompense éternelle; de l'autre, châtiment
éternel. Sur cet objet aussi, je peux me contenter de renvoyer
le lecteur à des développements antérieurs, par
où j'ai marqué la différence fondamentale d'une
religion qui s'adresse aux mobiles purement égoïstes
du cœur, à la crainte et à la convoitise, et d'une
religion qui, comme la brahmanique, tient « le renoncement
à la jouissance de toute récompense ici-bas et au
delà » pour le premier degré de l'initiation
à la vraie piété ¹). Mais, sans me
répéter, je voudrais pénétrer plus avant
dans cet ordre de considérations, et je crois être
maintenant en état de le faire. Il faut effectivement une vue
plus profonde
—————
¹) Voir chap. V, la «
Considération sur la religion
chez
les Sémites »; et comparer les développements
sur
la conception germanique du monde dans la section du chap. IX
consacrée à cet objet.
781 LA LUTTE
— RELIGION
que celle où nous nous
étions arrêtés pour
se rendre compte de ce qu'il y eut d'inévitable, et aussi de ce
qu'il y aura toujours d'irréductible, dans le conflit
résultant de cette soudure violemment opérée entre
deux conceptions du monde qui s'excluent. La moindre réflexion,
certes, suffit à nous convaincre que l'intuition de la
délivrance et de la conversion — sous les multiples aspects
qu'en avaient fait paraître les Indo-Européens et sous la
forme éternelle qu'elle revêt dans l'enseignement du
Sauveur — diffère entièrement de toutes les conceptions
qui attachent à la conduite terrestre de l'homme la sanction
d'une récompense ou d'un châtiment posthumes ¹). Il
ne
s'agit pas là d'un léger écart; nous voyons se
dresser côte à côte deux organismes étrangers
entre eux, étrangers depuis leurs racines jusqu'à leurs
fruits. Si fortement qu'on les rapproche, qu'on les lie, qu'on les
greffe l'un sur l'autre, les deux arbres ne peuvent ni ne pourront
jamais se fondre en un seul. Et pourtant c'est à cette fusion,
précisément, que s'efforça le christianisme des
premiers siècles; et cette tâche impossible continue
d'être
—————
¹) Ces conceptions revêtent leur forme la plus
systématique chez les anciens Égyptiens, suivant lesquels
le
cœur du mort est mis dans une balance et son poids comparé
à celui de la justice et de la véracité
idéales; l'idée d'une conversion de l'homme
intérieur opérée par la grâce divine leur
était complètement étrangère. Les Juifs ne
se sont jamais élevés jusqu'à la hauteur de
l'intuition égyptienne. À l'origine, la récompense
consistait pour eux simplement en une très longue vie de
l'individu et en la domination future universelle de la nation; le
châtiment était la mort et, pour les
générations à venir, la misère.
Postérieurement, ils adoptèrent en outre des
superstitions de toutes mains, d'où ils tirèrent la
notion d'un royaume de Dieu conçu tout à fait à
l'image du monde terrestre, et, comme pendant, la notion d'un enfer non
moins terrestre en ses traits (voir chap. V la seconde partie de la
section « Messianisme
»). Ce sont ces représentations,
surgies des bas-fonds de la superstition et de la déraison
humaines, qui servirent plus tard à forger l'enfer
chrétien (dont un Origène ne savait rien, sinon sous la
forme de tourments de conscience), tandis que le néoplatonisme,
la poésie grecque et les représentations
égyptiennes es « Champs des Bienheureux » (voir les
figures dans Budge : The book of the
dead) fournissaient le ciel
chrétien — sans que jamais, d'ailleurs, celui-ci atteignit au
degré de précision de l'enfer.
782 LA LUTTE
— RELIGION
aujourd'hui le rocher de
Sisyphe des âmes croyantes. Tout au
début, sans doute, — avant que fût introduite de force
dans le christianisme la masse entière du chaos ethnique (IVme,
siècle), y compris ses conceptions religieuses, — les choses
n'en étaient pas encore là. Dans les plus anciens
écrits on ne constate presque nulle part la menace de
châtiments futurs, et le ciel même n'est rien de plus que
l'assurance d'un bonheur ineffable ¹), acquis par la mort du
Christ.
Là où prédomine l'influence juive, on trouve
encore, dans ces tout premiers temps du christianisme, le «
chiliasme » ou « millénarisme »,
c'est-à-dire la croyance à l'avènement très
proche d'un règne de Dieu sur la terre qui durera mille ans (et
ce « règne de mille ans » n'est qu'une forme entre
beaucoup de l'empire théocratique rêvé par les
Juifs). Là où, par contre, prévaut un moment la
mentalité philosophique, ainsi chez Origène, on voit
apparaître des conceptions qui se distinguent à peine de
la migration des âmes telle que l'enseignent les Hindous et
Platon ²) : les esprits des hommes sont conçus comme
créés de toute éternité; selon la valeur
des actes qui leur sont imputables, ils montent et descendent tour
à tour; tous seront finalement glorifiés, sans en
excepter les démons ³). Il est clair que, dans un pareil
système, ni la vie individuelle, ni la promesse d'une
récompense ou la menace d'un châtiment, n'est susceptible
de revêtir un sens qui s'ajuste en quoi que ce soit
à la notion judéo-chrétienne 4).
—————
¹) À propos de quoi beaucoup se réfèrent
à un
passage d'Isaïe (XLIV, 4)
évidemment détourné de
son sens.
²) Sur le rapport de leurs doctrines, voir au ch. I la rubrique
«
Platon » et la
dernière page de la section «
Métaphysique ».
³) Je renvoie notamment au ch. 29 de l'écrit
d'Origène
Sur la Prière. En
commentant le ne nos inducas in
tentationem de
l'oraison dominicale, ce grand homme développe des vues purement
hindoues sur la signification du péché comme moyen de
salut.
4) Origène a d'ailleurs reconnu
expressément dans le
christianisme l'élément mythique. Seulement il estimait
que le christianisme était « la seule religion qui
fût vraie également dans la forme mythique » (cf.
Harnack
: Dogmengeschichte, 2e
éd. de l'abrégé, p. 113).
783 LA LUTTE
— RELIGION
Mais, sur ce point aussi,
l'esprit juif ne tarda pas à
l'emporter, et de la même manière que nous avons
observée pour le dogme et pour l'intolérance : par un
développement de ses principes qui n'avait pas été
pressenti sur le sol borné de la Judée. Peines de
l'enfer, félicité du ciel, la crainte de ces
châtiments, l'espoir de cette récompense : tels furent
désormais pour toute la chrétienté les seuls
ressorts, les seuls mobiles efficaces. Personne, ou presque, ne sait
bientôt plus ce qu'est la « délivrance »,
puisque les prédicateurs eux-mêmes l'entendirent (et
l'entendent encore aujourd'hui, pour la plupart) au sens d'une
délivrance des peines éternelles ¹). De fait, les
hommes
du chaos ethnique n'étaient pas accessibles à d'autres
arguments; déjà un contemporain d'Origène,
l'Africain Tertullien, déclare tout franc qu'une seule chose
peut améliorer les hommes : « la crainte d'un
châtiment éternel et l'espoir d'une éternelle
récompense » (Apol.
49). Naturellement, quelques esprits
d'élite ne cessèrent de s'élever contre cette
matérialisation et cette judaïfication de la religion :
ainsi, par exemple, on pourrait résumer d'un mot le sens et le
rôle de la mystique chrétienne en la disant
antimatérialiste ou antijudaïque, car elle rejeta tous ces
éléments de contrainte extérieure pour tendre
uniquement à la conversion de l'homme intérieur — ce qui
veut dire : à la délivrance. Jamais pourtant, au grand
jamais, les deux conceptions ne se purent concilier, et c'est
précisément cette impossibilité que l'on exigea du
chrétien croyant. En effet, de deux choses l'une : ou bien la
foi doit, comme dit Tertullien, « améliorer » les
hommes, ou bien elle doit les transformer radicalement par une
conversion de toute la vie psychique, comme l'Évangile l'avait
enseigné; ou bien ce monde est un établissement
pénitentiaire qu'il nous faut haïr (ainsi
—————
¹) Il faut lire, par ex., dans le Handbuch für katholischen
Religionsunterricht du chanoine Arthur König le chapitre
sur la
rédemption. Nicodème n'eût pas
éprouvé la moindre difficulté à comprendre
cette doctrine.
784 LA
LUTTE
— RELIGION
que nous y incite dès
le IIme siècle Clément de
Rome ¹) et, après lui, toute l'Église officielle),
ou bien ce
monde est le champ béni où gît le royaume des cieux
tel qu'un trésor caché — ce qui est la doctrine de
Jésus. Une affirmation exclut l'autre.
CONFLIT SANS SOLUTION
J'aurai à revenir, dans la suite de ce
chapitre, sur les
contradictions indiquées ici, mais il m'importait de faire
sentir d'emblée au lecteur quelle réelle et
foncière incompatibilité elles dénotent dans leur
principe même, et aussi combien victorieusement prévalut
le judaïsme, avec tous les caractères d'une puissance
agissante de sorte éminemment positive. Origène, avec
cette fière conscience de soi qui est le propre du
véritable aristocrate indo-européen, avait
déclaré : « Ce n'est qu'à l'homme vulgaire
qu'il peut suffire de savoir que le pécheur sera puni »;
mais, précisément, TOUS ces hommes issus
du chaos
ethnique étaient des hommes « vulgaires »; seules la
race et la nation confèrent à l'individu la
décision, l'intrépidité, le netteté de
l'attitude; la noblesse du type humain est un concept collectif
²);
à l'état isolé, l'individu le plus noble — un
Augustin, par exemple, — reste empêtré dans les
manières de voir et de sentir du vulgaire; jamais il ne
réussit à conquérir sa liberté. Or,
à ces hommes « vulgaires » il fallait un
maître
qui leur parlât comme à des domestiques, voire à
des esclaves, selon le modèle du Iahveh juif : l'Église,
investie de l'omnipotence impériale romaine, assuma ce
rôle. L'art, la mythologie et la métaphysique, dans leur
signification créatrice, étaient devenus pour les hommes
d'alors un langage complètement inintelligible : d'où il
suivait que la religion devait être ravalée, en son
principe, au niveau où elle s'était tenue en
Judée. Il fallait aux enfants du chaos une religion purement
historique et matériellement démontrable, qui ne
laissât ni dans le passé, ni dans l'avenir, ni surtout
dans le pré-
—————
¹) Voir sa 2e lettre § 6.
²) Se reporter, ch. IV, à la rubrique : « Sainteté
de la race pure ».
785 LA LUTTE
— RELIGION
sent, place au moindre doute,
à la moindre obscurité : la
Bible des Juifs remplissait seule ces conditions. Les mobiles,
naturellement, devaient être empruntés au monde des sens :
seule, la menace des souffrances corporelles pouvait détourner
ces hommes de commettre des crimes; seule, la promesse d'un insoucieux
bien-être les inciter aux bonnes œuvres — c'était bien la
méthode religieuse de la théocratie juive ¹).
Désormais l'autorité de l'Église — suivant un
système également en faveur dans le judaïsme, mais
qui prit un développement nouveau — décida souverainement
sur toutes choses, qu'il s'agît de mystères inconcevables
ou de palpables événements, sans parler des mensonges
historiques. L'intolérance, dont le judaïsme avait
institué la pratique, mais sans arriver à lui faire
produire tous les effets qu'il rêvait ²), devint le principe
fondamental du régime chrétien, et cela, d'ailleurs, par
une conséquence rigoureusement logique des prémisses
posées. Si, en effet, la religion est une chronique du monde, si
son principe moral est de sorte juridico-historique, s'il existe une
instance compétente, en vertu d'un droit historiquement
fondé, pour résoudre tous les doutes et trancher toutes
les questions, alors il est manifeste qu'en s'écartant, si peu
que ce soit, de l'enseignement ecclésiastique, on l'incrimine,
au moins tacitement, de mensonge, on ment soi-même et l'on
compromet doublement de ce chef le salut des hommes, conçu
(comme la foi) sous une forme purement matérielle : c'est
pourquoi la justice de l'Église intervient et supprime
l'incrédule ou l'hérétique, tout de même que
les Juifs avaient coutume de lapider ceux des leurs qui ne se
montraient pas strictement orthodoxes.
Ces indications suffiront, j'espère, pour
représenter
vivement à l'esprit du lecteur la complexité de notre
objet et pour le convaincre que le christianisme repose, en fait, sur
—————
¹) Voir chap. V, au sous-titre �« La genèse du Juif
», la
fin du § 2.
²) Ce rêve a trouvé son expression
la plus complète
dans le roman d'Esther.
786 LA LUTTE
— RELIGION
deux conceptions du monde
radicalement différentes et, dans la
plupart des cas, directement antagonistes : la foi juive historique et
matérialiste, d'une part; de l'autre, la mythologie
indo-européenne symbolique et métaphysique. Il nous faut
maintenant tourner notre attention sur la lutte qui résulta, et
devait nécessairement résulter, de ce mariage contre
nature. Ici encore je me bornerai à des indications. Certes,
l'histoire digne de ce nom n'atteint à la vérité
que dans la mesure où elle s'astreint à l'étude
minutieuse des cas particuliers. Mais là où ce
procédé n'est pas applicable, on ne saurait, au
contraire, prendre des choses un aperçu assez
général; c'est ainsi seulement que l'on arrive à
saisir une vérité d'ordre supérieur, l'image d'un
organisme vivant, non pas inerte et mutilé : les pires ennemis
de la connaissance historique, ce sont les abrégés. Dans
le cas particulier, d'ailleurs, l'intelligence des
phénomènes et de leurs rapports nous est facilitée
par le fait qu'il s'agit de choses qui ont encore force de vie dans
notre cœur. Le cœur de chaque chrétien recèle — presque
toujours inconsciemment, il est vrai — cet antagonisme dont il est ici
question. Si, extérieurement, la lutte a sévi plus
violente qu'aujourd'hui durant les premiers siècles du
christianisme, jamais pourtant il n'y eut de trêve
complète; dans la deuxième moitié du
dix-neuvième siècle, justement, le conflit a repris une
relative acuité, tant se posèrent avec insistance les
questions qui en forment la matière — et cela principalement par
un effet de cette activité que déploie sans relâche
l'Église romaine, éternellement affairée, jamais
lasse de
la lutte. Aussi ne saurait-on concevoir pour notre culture en
état de croissance une véritable maturité, tant
qu'elle ne se pourra éclairer au soleil sans nuages d'une
religion constituée dans sa pureté et son unité :
alors seulement elle sortirait du « moyen âge ».
Si l'on aperçoit tout de suite
l'utilité qu'il y a, pour
comprendre notre propre temps, à pénétrer le sens
de ce premier âge de l'Église où la lutte se
livrait au grand jour et sans ménagement, on ne contestera pas
non plus qu'à l'inverse
787 LA LUTTE
— RELIGION
l'esprit de notre
époque nous aide à interpréter
cette toute première période d'un christianisme de libre
et loyale recherche. La toute première période, je le
répète — celle-là seule sur laquelle nous
trouverons des clartés dans les expériences de notre
cœur : car la lutte devient ensuite toujours moins
véritablement religieuse, toujours plus exclusivement
ecclésiastique et politique. Lorsque la papauté eut
atteint le faîte de sa puissance (au XIIme
siècle, sous
Innocent III), l'impulsion proprement religieuse (encore si
énergique peu auparavant, témoin Grégoire VII)
cessa d'agir; l'Église fut désormais, pour ainsi dire,
sécularisée. Il ne saurait davantage être question
de considérer et de juger la Réforme comme un mouvement
purement religieux, puis-qu'elle est en fait, au moins pour
moitié, un mouvement politique. Dans de telles conditions, ce
sont les affaires, le pragmatisme, qui absorbent bientôt tout
l'intérêt; l'élément purement humain se
réduit à un minimum. Au dix-neuvième
siècle, en revanche, par suite de la séparation presque
totale de l'État et de la Religion dans la plupart des pays
(phénomène dont la signification de principe n'est en
rien modifiée par le maintien d'une ou de plusieurs
Églises
d'État), par suite aussi des bouleversements qui n'ont
laissé
à la papauté, dépouillée de sa puissance
extérieure, qu'une situation morale, l'intérêt
religieux s'est ranimé d'une façon très sensible,
et l'on a vu se multiplier les formes, tant superstitieuses
qu'authentiques, de la religiosité. Un indice de cette
fermentation, c'est l'abondant pullulement de sectes parmi nous. En
Angleterre, par exemple, plus de cent associations se réclamant
du christianisme sous des noms divers possèdent chacune leurs
églises ou lieux de réunion, officiellement
enregistrées, pour le service divin; et à ce propos on ne
laissera pas de remarquer — la chose en vaut la peine — que les
catholiques forment en Angleterre cinq Églises
différentes, dont
une seule représente la stricte orthodoxie romaine. Parmi les
Juifs, également, la vie religieuse s'est intensifiée
: trois sectes différentes ont à Londres des lieux de
788 LA
LUTTE
— RELIGION
culte, et l'on y compte en
outre deux groupes de
judéo-chrétiens. À considérer ces faits, le
souvenir s'évoque des siècles qui
précédèrent la décadence religieuse :
à la fin du IIme, par exemple,
Irénée mentionne
plus de 32 sectes; Épiphane, au IVme,
en cite
plus de 80. Aussi sommes-nous en droit d'espérer
que plus nous remonterons en arrière dans l'histoire, plus nous
comprendrons la lutte qui se livre dans l'âme des vrais
chrétiens.
SAINT PAUL ET SAINT AUGUSTIN
Pour concevoir vivement cette
ambiguïté, cette hybridité, qui dès le
début caractérise
le christianisme, je ne sais pas de meilleur moyen que d'en
observer les effets dans des
individualités hors de pair, un saint Paul, par exemple, et un
saint Augustin. Chez Paul tout est plus grand, plus clair, plus
héroïque, parce que spontané et libre; mais
combien Augustin, soit qu'il éveille la pitié ou commande
l'admiration, nous demeure sympathique et vénérable ! Mis
en parallèle uniquement avec le victorieux apôtre — avec
le plus grand homme peut-être du christianisme — il ne
soutiendrait pas un instant la comparaison; mais si on le place en
regard de son propre entourage, quel émouvant contraste
n'éclate pas de sa lumière et de cette ombre ! Augustin
nous présente l'exacte contre-partie de cet autre enfant du
chaos, Lucien, que j'ai évoqué dans mon quatrième
chapitre comme un exemple typique : là, c'était la
frivolité d'une civilisation courant à sa perte et qui,
chemin faisant, se divertit du spectacle de sa corruption — ici, c'est
le regard de douleur qui se lève vers Dieu du milieu des
décombres; c'étaient l'argent et le succès pris
pour buts de la vie, le sarcasme et la bouffonnerie pour moyens — c'est
la sagesse et la vertu, l'ascétisme et le recueillement d'un
labeur fervent, presque solennel; c'était le plaisir
imbécile et bas de démolir d'illustres ruines — c'est le
rude et pénible effort d'élever à la foi une
solide demeure, fût-ce au prix des convictions personnelles qui
n'y sauraient trouver place, et dût l'architecture en
paraître bien grossière auprès des splendeurs
entrevues dans le profond pressentiment de l'architecte.... n'importe !
pourvu que
789 LA
LUTTE
— RELIGION
la pauvre humanité
chaotique trouve un abri sûr et stable,
pourvu que les brebis égarées trouvent un bercail.
L'essence hybride du christianisme se manifeste
naturellement de
façon fort diverse en deux personnalités aussi
dissemblables que Paul et Augustin. Chez Paul, rien que de positif et
d'affirmatif; nulle « théologie » ¹)
théorique fixe et immuable; contemporain de Jésus-Christ,
la divine présence l'habite et le consume, mais les flammes de
ce foyer lui sont flammes de vie. Aussi longtemps qu'il était
contre le Christ, il ne voulait point s'accorder de repos qu'il
n'eût anéanti le dernier disciple du Christ; dès
qu'il eut reconnu en lui le Rédempteur, sa vie fut
entièrement et uniquement consacrée à
répandre la « bonne nouvelle » dans tous les lieux
du monde qu'il lui serait possible d'atteindre — elle ne comporte aucun
intervalle de tâtonnement, d'enquête, d'indécision.
Lui faut-il disputer ? il ébauche en quelques coups de pinceau,
sur cette toile de fond : le ciel, quelques thèses visibles de
loin à tous les regards. Lui faut-il réfuter des
contradicteurs ? c'est l'affaire d'un coup de massue ou deux, mais
aussitôt l'amour flamboie de nouveau en lui et le revoilà,
suivant sa propre expression qui pourrait lui tenir lieu de devise,
« tout à tous », sans nul souci des modifications
que
doit subir son langage selon qu'il s'adresse aux Juifs, aux Grecs ou
aux Celtes, pourvu qu'il en « gagne quelques-uns » ¹).
Dans
les
—————
¹) J'entends bien les objections; mais tout ce que je veux dire,
c'est
que Paul emploie ses idées systématiques comme armes
dialectiques pour convaincre ses auditeurs, plutôt qu'il ne
semble préoccupé d'élever un édifice
théologique nouveau, cohérent, seul valable. Même
Edouard Reuss, qui dans son impérissable Histoire de la
Théologie chrétienne au siècle apostolique
(3e
éd.) revendique pour l'apôtre un système tout
à fait déterminé et homogène, convient en
fin de compte (II, 580) que la théologie proprement dite forme
précisément chez Paul (et POUR Paul) un
élément secondaire; et il établit (p. 73) que les
visées de l'apôtre se concentrent à tel point sur
l'action populaire et pratique, qu'il s'empresse d'abandonner le
terrain de la métaphysique pour passer à celui de la
morale, dès qu'une question menace
de l'entraîner à débattre un problème de
théologie purement théorique.
²) Il faut lire tout le passage I Corinthiens IX, 19 et suiv. pour
s'as-
790 LA
LUTTE
— RELIGION
paroles de cet apôtre —
encore qu'il soit
précisément celui qui porte la lumière parmi les
régions les plus profondes et les plus obscures du cœur humain
— on ne découvre pas trace de construction laborieuse ni de
subtile ratiocination, mais au contraire ce qu'il dit est vécu
et jaillit spontanément du cœur. À le lire, il semble
que l'on sente frémir dans sa main la plume trop lente à
suivre sa pensée : « non que je croie avoir atteint le
but,
mais j'y cours.... oubliant ce qui est en arrière pour me porter
tout entier vers ce qui est en avant » ¹). À tout
instant
surgissent contradictions sur contradictions; il ne les dissimule ni
ne s'y attarde : qu'importe, si seulement beaucoup croient au Christ
Rédempteur !
Il en est tout autrement de saint Augustin. Sa
jeunesse n'a pas
goûté, comme celle de Paul, l'abri sûr d'une
religion nationale; atome parmi des atomes, il a flotté sur
l'océan sans rivages du chaos ethnique en voie de dissolution.
Où qu'il pose le pied, il ne rencontre que le sable ou la vase;
il ne connaît point, ainsi que Paul, cette heure décisive
où émerge à l'horizon, tel un astre
éblouissant, la figure du héros, mais c'est dans un
ennuyeux écrit de l'avocat Cicéron que l'infortuné
est réduit à chercher l'impulsion qui le fait
naître à la vie morale, et c'est dans les sermons du digne
Ambroise qu'il lui faut apprendre à déchiffrer la
signification du christianisme. Sa vie entière n'est qu'une
lutte, et combien pénible ! Lutte, d'abord, avec soi et
contre soi, jusqu'à ce qu'il ait surmonté les diverses
phases de l'incrédulité et adopté finalement,
après avoir tâté de plusieurs doctrines, la
doctrine d'Ambroise; lutte, dès lors, contre ce qu'il avait cru
auparavant et, de plus, contre les nombreux chrétiens qui ne pen-
—————
surer du flagrant
démenti qu'inflige par avance l'apôtre
à cette formule : extra
ecclesiam nulla salus. Cf. aussi Ép. aux
Philippiens I, 18 : « Pourvu que le Christ soit
annoncé de
quelque manière que ce soit, ne fût-ce qu'avec un
zèle apparent ou fût-ce en toute sincérité,
je me réjouis du fait et je continuerai de m'en réjouir.
»
¹) Ép.
aux Philippiens III, 13 et 14.
791 LA
LUTTE
— RELIGION
saient pas de même
façon que lui. Car ne l'oublions point
: si, au temps de l'apôtre Paul, la religion s'imprégnait
toute du vivant souvenir de la personnalité du Christ et en
reflétait les rayons, désormais la superstition du dogme
tient lieu de ce souvenir. Paul avait pu se vanter de n'être pas
de ces lutteurs qui s'escriment contre le néant; Augustin
dépense à cet exercice une bonne partie de sa vie. Aussi
la contradiction, qu'il s'efforce de dissimuler à son propre
regard et à tous les regards, va-t-elle chez lui beaucoup plus
profond; elle déchire l'être intérieur; elle
mêle toujours de nouveau l'ivraie au bon grain; elle conduit cet
homme, dont l'intention était de fonder une inébranlable
orthodoxie, à élever un édifice doctrinal si
incohérent et si précaire, étayé de tant de
superstitions et, sous bien des rapports, si franchement barbare,
qu'à supposer qu'un jour vienne où s'effondrera comme une
masse le christianisme du chaos, c'est à saint Augustin plus
qu'à tout autre que l'on en sera redevable.
Nous allons considérer de plus près
ces deux
individualités, en lesquelles se résume diversement
l'intime et irréductible conflit des tendances qui ont concouru
à former le christianisme historique. Nous commençons par
saint Paul, afin de dégager quelques idées fondamentales
et de mettre ainsi à nu ce qui — nous le présumons
déjà — constitue le germe du développement
ultérieur.
SAINT PAUL
Il demeure douteux, malgré toutes les
affirmations contraires, que Paul fût un Juif de race pure;
j'incline
plutôt à croire que la double nature de cet homme
étonnant pourrait bien avoir pour cause, au moins en partie, la
composition hétérogène de son sang. Les preuves
font défaut. Nous savons une seule chose : c'est que Paul ne
naquit pas en Judée ni en Phénicie, mais hors du cercle
sémitique, en Cilicie, dans cette ville de Tarse qui
était tout à fait grecque et qui devait sa fondation
à une colonie dorienne. Or si nous considérons, d'une
part, combien les Juifs de ce temps-là (hormis ceux de
Judée) s'étaient relâchés de leur rigueur
touchant les maria-
792 LA
LUTTE
— RELIGION
ges mixtes ¹); d'autre
part, quelle active propagande menaient les
Juifs de la Diaspora (ceux donc au milieu desquels naquit Paul) et avec
quel succès notamment auprès des femmes ²) — il n'y
a
rien d'invraisemblable à conjecturer que l'apôtre, s'il
eut pour père un Juif de la tribu de Benjamin (comme il nous
l'apprend lui-même Romains
XI, 1; Philippiens III, 5),
put avoir
en revanche une mère grecque convertie au judaïsme.
Là où manquent les preuves historiques, la psychologie
scientifique a bien le droit de dire son mot : or l'hypothèse
que nous hasardons rendrait compte de ce phénomène, sans
elle inexplicable, d'un caractère complètement juif
(ténacité, souplesse, fanatisme, confiance en soi)
allié à un intellect qui n'a absolument rien de juif
³).
Quoi qu'il en soit de cela, il est certain que Paul ne grandit pas,
comme les autres apôtres, sur sol juif, mais dans un centre
très actif de science hellénique, où florissaient
aussi des écoles d'éloquence et de philosophie.
Dès sa jeunesse, Paul parla et écrivit le grec; tandis
qu'au dire de plusieurs sa connais-
—————
¹) Voir, par ex., Actes des
Apôtres XVI, 1, le
renseignement sur la famille de Timothée.
²) Se reporter chap. II, à la longue
note sur la Diaspora,
la
dernière de la section intitulée : « La lutte contre
les Sémites. »
³) Ce que nous savons des lois de
l'hérédité
viendrait à l'appui de cette hypothèse d'un père
juif et d'une mère grecque. Il est vrai que l'équation
autrefois admise : un homme hérite le caractère de son
père et l'intellect de sa mère, s'est
révélée beaucoup trop dogmatique. Quand on voit
que des frères siamois, pourvus d'une seule paire de jambes,
peuvent manifester des caractères totalement différents
(cf. Höffding : Psychologie,
2e éd. p. 480), on conçoit
la nécessité de se méfier de ces sortes de
généralisations. Et cependant l'humanité nous
offre, précisément parmi les hommes hors pair, un si
grand nombre d'exemples éclatants (je ne ferai que rappeler
Goethe et Schopenhauer) que, dans le cas de saint Paul, chez qui le
désaccord flagrant de deux natures nous pose un problème
insoluble, nous sommes en droit d'émettre, à titre
d'explication, et jusqu'à plus ample informé, cette
hypothèse tout à fait plausible historiquement. — Depuis
la première édition de mon ouvrage, j'ai appris par celui
de Harnack intitulé Mission,
etc. (p. 40) que, dès
l'époque la plus ancienne, on supposait à Paul des
parents grecs.
793 LA
LUTTE
— RELIGION
sance de l'hébreu
laissait fort à désirer ¹).
Élevé sans doute dans la stricte piété
juive, il
n'en respira pas moins, durant que se formait sa personnalité,
une atmosphère qui n'était pas l'atmosphère
congénère du judaïsme, mais celle, combien plus
vive, plus stimulante, plus riche, plus libre intellectuellement, d'un
milieu grec : circonstance notable, étant donné d'autre
part que, plus un homme est génial, plus profonde est l'action
des impressions qu'il reçoit. Et c'est ainsi que dans la suite
de son existence, après une courte période d'aberration
passionnément pharisaïque, nous voyons Paul se tenir le
plus possible à l'écart des véritables
Hébreux. Le fait qu'après sa conversion il évita
pendant quatorze ans la ville de Jérusalem, où pourtant
il aurait pu rencontrer les disciples personnels de Jésus, et
qu'il n'y séjourna plus tard que par force et pour peu de temps,
en réduisant ses relations au strict nécessaire, a
suscité toute une bibliothèque de commentaires et de
discussions : comme si la vie entière de Paul ne montrait pas
clairement que Jérusalem, les Jérusalémites et
leur mentalité lui étaient tout simplement insupportables
! Son premier acte d'apôtre est la suppression du « signe
de
l'Alliance », symbole sacré pour tous les Hébreux.
Dès le début il entre en lutte avec les
judéo-chrétiens. Quand il entreprend avec eux des
missions apostoliques, bientôt une contestation éclate et
chacun tire de son côté ²). Aucun de ses amis
personnels,
d'ailleurs peu nombreux, n'est un
—————
¹) Graetz affirme (Volkstümliche
Geschichte der Juden I, 646) que
« Paul n'avait qu'une connaissance très imparfaite des
écrits juifs et qu'il ne connaissait l'Écriture sainte
que par
la traduction grecque. » En revanche ses citations
d'Épiménide, d'Euripide et d'Aratus attestent sa
familiarité avec la littérature hellénique.
²) Voir, par ex., les deux épisodes Actes des Apôtres XIII,
13 et XV, 38, 39 où Jean surnommé Marc, ne s'accordant
pas avec Paul, retourne à Jérusalem, et où Paul,
ne voulant pas le reprendre, se sépare de Barnabas plutôt
que de l'avoir pour compagnon, et choisit Silas, « homme — il est
vrai — considéré parmi les frères » (XV, 22)
mais
(Biblisches Handwörterbüch
de Zeller, p. 835) « dont le nom
fait présumer un hellénisant, et le séjour
à Antioche une attitude favorable aux Gentils. »
794 LA
LUTTE
— RELIGION
vrai Juif palestinien :
Barnabas sort, comme lui-même, de la
Diaspora, et il est si antijuif de tendance qu'il nie —
précurseur de Marcion — l'Ancienne Alliance, c'est-à-dire
la position privilégiée du peuple d'Israël; Luc, que
Paul appelle « bien-aimé », n'est pas juif du tout
(Colossiens IV, 11-14); Tite,
son seul intime, son « compagnon et
collaborateur » (II Corinthiens
VIII, 23), est un Grec de sorte
authentiquement hellénique. Dans son activité
missionnaire, Paul, de même, est attiré uniquement vers
les « Gentils » et tout particulièrement là
où fleurit la culture grecque. À cet égard, les
recherches les plus récentes nous ont apporté de
précieuses lumières : on se faisait une image très
imparfaite de l'Asie Mineure du premier siècle, tant
géographique qu'économique; on croyait que Paul
s'était mis en quête des contrées les moins
civilisées (notamment dans son premier voyage) et qu'il avait
évité avec soin les grandes villes — or la
fausseté de cette opinion est aujourd'hui
démontrée ¹). Paul, bien au contraire, a
prêché presque uniquement dans les grands centres de la
civilisation gréco-romaine, et avec prédilection
là où les communautés juives étaient peu
considérables. Des villes comme Lystre et Derbe,
représentées jusqu'ici dans les commentaires
théologiques comme des localités insignifiantes et
à peine civilisées, formaient en réalité
des centres de culture grecque et de vie romaine. À cette
découverte s'en rattache une autre très importante : le
christianisme ne s'est pas répandu tout d'abord — ainsi qu'on
l'admettait naguère encore — chez les pauvres et les incultes,
mais bien au contraire parmi les classes cultivées et
aisées. « C'est là où l'organisation romaine
et la pensée grecque s'étaient frayé leur voie
que Paul dirigea son activité », nous apprend Ramsay
²);
et Karl Müller nous assure en
—————
¹) En particulier par les ouvrages de W. M. Ramsay : Historical
Geography of Asia Minor — The Church
in the Roman Empire before A. D. 170 — St. Paul the Traveller and the
Roman Citizen.
²) The
Church, etc., 4e éd., p. 57.
795 LA
LUTTE
— RELIGION
outre ¹) « que les
milieux gagnés par Paul [à
l'Évangile] n'avaient, pour l'essentiel, jamais
été
juifs. » — Et néanmoins, et nonobstant toutes ces
considérations, cet homme EST un Juif; il est
fier de son
extraction ²), il est comme imprégné de notions
judaïques, il manie en maître la dialectique des rabbins, et
c'est lui, plus que tout autre, qui a fait des traditions de l'Ancien
Testament un élément constitutif et durable du
christianisme; c'est lui, plus que tout autre, qui a marqué
notre religion de cette empreinte juive : la mentalité
« historique » en matière de conception religieuse
³).
Me voici ramené à ce qui est
proprement mon objet dans
cette étude : la religion. En accentuant d'abord chez Paul les
facteurs plutôt extérieurs, je n'ai pas agi sans
intention; c'est le devoir du laïc, quand il aborde un domaine
appartenant à la théologie, de s'armer de la plus grande
prudence et d'observer la plus grande réserve. Ah ! certes, il
me plairait maintenant de noter simplement, phrase après phrase,
sans autre garant que ma conviction, ce que j'ai dans l'esprit de dire
sur saint Paul. Mais tout peut dépendre du sens d'un seul mot,
sens sur lequel les meilleurs exégètes s'accordent mal,
mot dont la lecture elle-même prête au doute. Je tiens donc
que le plus sûr, pour nous profanes, est de creuser le plus
profondément que nous pourrons afin d'atteindre, sous les mots,
la réalité dont ils émanent. C'est de là
que la voix de saint Paul lui-même nous jette cet encouragement
: « Pour moi, selon la grâce de Dieu qui m'a
été donnée, j'ai posé le fondement comme
fait un sage architecte...; que chacun maintenant prenne garde comment
il bâtira dessus ! » (I Corinthiens
III, 10.) Et en effet, si,
ainsi avertis, nous ne laissons pas à d'autres le soin de
« prendre garde » à
—————
¹) Kirchengeschichte
(1892) I, 26.
²) Voir notamment Galates II, 15: « Pour nous,
qui sommes
Juifs de
naissance, et non pécheurs d'entre les Gentils.... » — et
on pourrait
citer bien d'autres passages.
³) Harnack : op.
cit., p. 15.
796 LA
LUTTE
— RELIGION
notre place, nous
découvrirons par nous-mêmes, et sans
nous mêler en rien aux débats des savants, que le
fondement donné par Paul à la religion chrétienne
n'est pas uniquement « Jésus-Christ » (V. 11),
mais
qu'il se compose d'éléments disparates. Au plus intime de
son être, par sa conception du sens de la RELIGION
dans la vie
humaine, Paul est si peu juif qu'il mérite presque
l'épithète d'antijuif; l'élément juif, chez
lui, n'est en grande partie qu'une écorce, il traduit au dehors
les habitudes inextirpables du mécanisme intellectuel. De cœur,
Paul est un mystique, non un rationaliste. La mystique, c'est de la
mythologie réinterprétée : au mode des images
symboliques elle substitue par une nouvelle transposition
l'expérience intérieure de l'ineffable, mais cette
expérience s'est faite entre temps plus intense, elle est
devenue plus clairement consciente de son intériorité. La
vraie religion de Paul n'est pas celle qui consiste à tenir pour
exacte une prétendue chronique de l'histoire universelle, elle
est une connaissance mythico-métaphysique. La façon dont
il distingue entre l'homme extérieur et l'homme
intérieur, entre la Chair et l'Esprit : « misérable
que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? », les
nombreuses expressions comme celle-ci : « nous sommes tous un
seul
corps en Christ », etc., voilà, entre cent autres, les
signes irrécusables d'une intuition transcendante. Mais la
tournure d'esprit indo-européenne se décèle plus
clairement encore si l'on considère en saint Paul les grandes
convictions, bases de sa foi. Comme point central et vital, nous
trouvons la notion de la DÉLIVRANCE ¹)
(ici, la
rédemption); le besoin de cette délivrance est
suscité par l'ÉTAT DE PÉCHÉ,
état
inné et d'une universalité sans restriction, nullement
par la transgression d'un commandement suivie d'un sentiment de
culpabilité; l'agent de cette délivrance, c'est la GRÂCE
divine par le don qu'elle nous fait de la foi, ce ne sont pas des
œuvres et une sainte vie. Et qu'est elle-même cette
délivrance ? Une « nouvelle
—————
¹) Se reporter, dans ce chap. VII, à la rubrique :
« Mythologie interne ».
797 LA
LUTTE
— RELIGION
naissance » ou, comme
s'exprime le Christ, la « conversion
» ¹). L'on ne saurait définir une intuition
religieuse qui
forme un contraste plus tranché avec toute religion
sémitique et spécialement juive. Cela est si vrai que non
seulement Paul encourut de son vivant l'hostilité des
judéo-chrétiens, mais que cette substance essentielle de
sa religion, au lieu de former le noyau du christianisme, y demeura
ensevelie pendant quinze cents ans sous l'envahissante broussaille du
rationalisme juif et le foisonnement des superstitions — sans autre
effet que de susciter l'anathème quand elle reparaissait au jour
en de grandes âmes comme celle d'Origène — et honnie
même
—————
¹) Quelques citations justificatives ne paraîtront pas
inutiles
à ceux des lecteurs qui ne seraient pas versés dans la
connaissance des Écritures. La rédemption forme le
thème
de toutes les épîtres pauliniennes. Le caractère
universel du péché y est implicitement admis, vu
l'invocation du mythe de la Chute, et l'interprétation
(nullement juive) qu'en donne Paul; mais on trouve en outre des
passages comme Romains XI, 32
: « Car Dieu a renfermé tous
les hommes dans la rébellion » ou Éphésiens II, 3,
qui est plus caractéristique encore : « Nous sommes tous
par nature enfants de colère. » Sur la Grâce, voici
peut-être la parole la plus décisive : « Car c'est
Dieu qui produit en vous et la volonté et l'exécution,
selon son bon plaisir » (Philippiens
II, 13). Sur la
signification de
la foi par opposition au mérite des bonnes œuvres, on n'a que
l'embarras du choix, car c'est là le pilier de la religion de
saint Paul; sur ce point — et peut-être sur ce point seulement —
on ne relève pas l'ombre d'une contradiction; l'apôtre
enseigne la pure doctrine hindoue. Voir notamment Romains III, 27-28;
V, 1; les chap. IX et X en entier, et de même toute l'Ép. aux
Galates, etc. Quelques exemples : « Car nous tenons que
l'homme
est justifié non par les œuvres de la loi, mais UNIQUEMENT
PAR LA FOI. » (Rom.
III, 27). « Nous savons que l'homme
n'est pas
justifié par les œuvres de la loi, mais par la foi en
Jésus-Christ. » (Gal.
II, 16). Mais la grâce et la foi
ne sont que deux phases, deux modes — le divin et l'humain — du
même phénomène; c'est pourquoi, dans le passage
capital que voici, la foi doit être conçue comme
impliquée dans la grâce : « Mais si c'est par la
grâce, ce n'est point par le mérite des œuvres; autrement
la grâce ne serait plus une grâce. Mais si c'est par le
mérite des œuvres, la grâce n'est donc rien; autrement le
mérite des œuvres ne serait plus un mérite » (Rom. XI,
6). — De la nouvelle naissance il est parlé dans l'Ép. à
Tite (III, 5) sous le nom de « palingénésie
»,
en un sens très voisin de la conception indo-platonicienne.
798 LA
LUTTE
— RELIGION
dans l'image caricaturale
qu'en présente un Augustin, homme
profondément religieux, certes ! et paulinien de cœur, mais qui
se laisse entraîner par le courant opposé. Il fallait
qu'ici des Germains intervinssent; aujourd'hui encore il n'existe pas,
en dehors d'eux, de disciples authentiques de Paul — et voilà un
fait dont on apprécie pleinement la signification quand on sait
que les Jésuites se concertèrent, il y a quelque deux
cents ans, sur les moyens d'exclure de l'Écriture sainte les
épîtres de Paul ou de les corriger ¹).
Mais l'antipaulinisme eut pour instigateur — Paul
lui-même. C'est
l'apôtre qui commença de réagir contre son propre
ouvrage en construisant autour de ce noyau, si manifestement
sécrété par une âme indo-européenne,
une enveloppe non moins manifestement juive — une manière
de grillage qui n'empêche pas l'œil congénère
d'apercevoir par ses interstices ce qu'il renferme, mais qui, pour le
christianisme en voie de formation au sein du néfaste chaos
ethnique, devint la chose essentielle, à tel point qu'on
n'exagère pas en disant que le noyau demeura purement et
simplement inaperçu du plus grand nombre. D'autre part, cette
superstructure ne pouvait naturellement présenter le
caractère de rigoureuse conséquence propre aux
systèmes que nous constatons purs de tout élément
hétérogène, comme le juif ou l'hindou. En
contradiction, de par sa nature même, avec l'inspiration
religieuse créatrice qui s'y trouve contenue et
dissimulée, ce tissu théologique pseudojuif, à
mesure qu'il s'élabora, suscita de nouvelles et inextricables
contra-
—————
¹) Dictionnaire de
Pierre Bayle. Voir la remarque par où
s'achève la notice consacrée au jésuite Jean Adam,
qui causa quelque scandale en 1650 en attaquant publiquement, du haut
de la chaire, saint Augustin. On peut admettre avec pleine confiance le
fait rapporté par Bayle, attendu que celui-ci était
parfaitement bien disposé pour les Jésuites, avec
lesquels il entretint jusqu'à sa mort des relations personnelles
amicales. Le célèbre Père de La Chaise, lui
aussi, déclare que « saint Augustin ne doit être lu
qu'avec prudence, » ce qui vise naturellement les
éléments pauliniens de sa religion. (Cf. Sainte-Beuve
: Port-Royal, 4e
éd. II, 134 et IV, 436).
799 LA
LUTTE
— RELIGION
dictions, nées de
l'effort d'assembler en un tout
cohérent, et d'une logique convaincante, des
éléments disparates. Or ce fut précisément
saint Paul qui, je l'ai indiqué, marqua le constant souci
d'établir un lien organique entre l'Ancien Testament et la
doctrine nouvelle du salut. Il s'y appliqua notamment dans la plus
juive de ses épîtres, l'Épître aux Romains.
En
opposition à d'autres passages touchant cet objet, il
présente ici (V, 12) la chute de l'homme comme un
événement historique, qui conditionne à son tour
logiquement un autre événement non moins historique, la
naissance du deuxième Adam « formé de la semence de
David selon la chair » (I, 3). Toute l'histoire du monde se
déroule dès lors conformément à un PLAN
divin qui se laisse embrasser d'un regard, un plan humainement
intelligible et, pour ainsi dire, « empirique ». Sans
doute,
c'est un plan de salut universel qui se substitue à
l'étroite conception juive, mais le principe reste le
même. C'est exactement le même Iahveh que nous voyons ici
créer, commander, défendre, s'irriter, punir ou
récompenser; Israël demeure le peuple élu, le
« bon olivier » sur la racine duquel vont être
désormais entées quelques branches de l'olivier sauvage
du paganisme, afin qu'elles participent à sa sève (XI, 17
et suiv.); d'ailleurs, cette extension du judaïsme, Paul n'y
arrive de même que par une interprétation spéciale
de la doctrine messianique « selon la forme qu'elle avait
revêtue dans l'apocalyptique juive contemporaine » ¹).
Ainsi les choses s'arrangent à la satisfaction du logicien et du
rationaliste, tout cadre le mieux du monde dans cette chronique : la
création, la chute fortuite, la punition, le choix d'un certain
peuple — peuple de prêtres — du sein duquel doit sortir le
Messie, la mort de ce Messie comme victime expiatoire (exactement au
sens de la vieille notion juive), le jugement dernier qui
établira le bilan des actions humaines et distribuera, selon le
résultat de cette comptabilité, la peine ou la
récompense. On ne saurait en vérité être
—————
¹) Pfleiderer : op. cit.,
p. 113.
800 LA
LUTTE
— RELIGION
plus juif : une LOI
arbitraire détermine ce qui est
sainteté et ce qui est péché; la transgression de
cette loi est PUNIE, mais la peine peut être RACHETÉE
par
l'offrande d'un sacrifice EXPIATOIRE de valeur
correspondante. Il
n'est plus question ici d'un besoin de délivrance inné
à toutes les créatures, de « délivrance
» au sens hindou de ce mot; il n'y a plus de place pour la
« nouvelle naissance » telle que Jésus l'avait
enseignée avec tant d'insistance à ses disciples; enfin
l'intuition de la grâce ne conserve plus aucun sens, et pas
davantage celle de la foi, telle que Paul lui-même la
conçoit ailleurs ¹).
—————
¹) Obligé de me renfermer ici dans d'étroites
limites, je
ne puis mieux faire que de prier le lecteur de s'éclairer
complètement sur cet important objet en recourant aux
lumières des spécialistes. Le double courant de
pensée que je signale chez Paul apparaît le plus
clairement, dans son irréductible antinomie, si l'on ne perd pas
de vue l'aboutissement de son « plan » divin — le Jugement.
Sur
ce point particulier on lira avec grand profit la monographie d'Ernst
Teichmann : Die paulinischen
Vorstellungen von Auferstehung und
Gericht und ihre Beziehungen zur jüdischen Apokalyptik,
1896
(où l'on trouvera, de plus, tous les renvois désirables
à la bibliographie du sujet). Très exactement
informé de la littérature juive d'alors, Teichmann montre
comment, à la lettre, toutes les représentations du
jugement dernier que nous offrent le Nouveau Testament et en
particulier l'œuvre de Paul, sont empruntées point par point
aux doctrines apocalyptiques, produits tardifs du judaïsme. Il est
vrai que ces doctrines ne sont pas elles-mêmes d'origine
hébraïque, mais proviennent d'emprunts faits à
l'Égypte et à l'Asie et sont en outre
imprégnées
d'idées grecques (op. cit.
p. 2 et suiv., 32 etc.) : on voit
ainsi à quel chaudron de sorcières puisa l'apôtre,
mais cela ne change rien à la question, puisque le robuste
génie national des Juifs « judaïfiait » tout ce
dont
il s'emparait. Ce qui est décisif, en revanche, c'est la
démonstration du fait suivant, fortement établi par
Teichmann : à d'autres endroits, là notamment où
sa religion véritable se fait jour, Paul rejette
expressément la notion du jugement dernier et la détruit.
Voir notamment la section intitulée Die Aufhebung der
Gerichtsvorstellung, p. 100 et suiv., où Teichmann
écrit :
« La justification par la foi était
précisément une intuition qui S'OPPOSAIT
DIAMÉTRALEMENT à toutes les conceptions
antérieures. Juifs et païens n'avaient pas là-dessus
d'autre idée que celle par laquelle ils s'accordaient à
considérer que les actions, les œuvres de l'homme
décident de son sort après la mort. Mais ici, c'est
l'attitude religieuse qui se substitue à l'attitude purement
801 LA
LUTTE
— RELIGION
Entre les
deux conceptions religieuses de saint Paul il n'y a pas
seulement une opposition organique, comme en présente (et en
requiert) toute chose vivante, il y a une contradiction logique,
c'est-à-dire mathématique, mécanique, proprement
insoluble. Une contradiction de cette nature engendre
nécessairement la lutte : non pas, toutefois,
nécessairement dans le cœur de celui qui l'accrédite,
car notre esprit d'hommes est riche en appareils d'adaptation
fonctionnant automatiquement. De même exactement que le
cristallin de notre œil s'adapte aux différentes distances, en
sorte qu'un objet que nous perçûmes une fois avec
précision nous apparaît une autre fois indistinct et
presque effacé, de même l'image intérieure change
avec le point de vue et il peut advenir qu'aux différents plans
de notre conception
—————
éthique.
» À la p. 118, l'auteur résume ainsi son
exposé : « L'apôtre, par contre, est pleinement
indépendant là où, par le développement
logique de sa doctrine du Pneuma, il élimine purement et
simplement la représentation du Jugement. Sur le fondement de la
foi, en vertu de la grâce, réception du πνεύμα
(Luther traduit Geist, mais
le mot signifie chez Paul : Esprit
céleste, né de nouveau, divin — témoin par exemple
le passage II Cor. III, 17 :
ο κύριος το πνευμά εστιν, « le Seigneur est le Pneuma »);
par le πνεύμα, union mystique avec le
Christ; en elle,
participation à la mort du Christ et, par suite, à sa
δικαιοσυνη (justice) et à sa résurrection; mais par
là aussi obtention de la υιοθεσία (adoption) : telles sont les
étapes de cette progression d'idées. C'est dans la
doctrine ainsi configurée du πνεύμα, que nous trouvons ce
qui constitue en propre la création chrétienne de
l'apôtre. » — Teichmann paraît ignorer, comme la
plupart des
théologiens chrétiens, que la doctrine du Pneuma est
aussi vieille que la pensée aryenne et que, longtemps avant la
naissance de Paul, elle avait déjà, sous le nom de
Pranâ, revêtu toutes les formes imaginables, depuis la
conception d'un esprit pur jusqu'à celle d'une fine
matière éthérée (cf. p. 42 et suiv. les
différentes opinions sur le Pneuma de saint Paul); il ignore
pareillement que la conception de la religion comme connaissance (foi)
et nouvelle naissance, par opposition au matérialisme
éthique, est un antique héritage
indo-européen et tient à une disposition organique
de l'esprit. Son témoignage n'en a que plus de prix. Il en
ressort que la plus minutieuse recherche de détail, faite du
point de vue strictement limité de la théologie
chrétienne scientifique, conduit exactement aux mêmes
résultats que la plus hardie généralisation.
802 LA
LUTTE
— RELIGION
du monde figurent des choses
qui ne s'harmonisent nullement entre
elles, sans que jamais nous nous en soyons rendu compte : car
aussitôt que nous considérons l'une, les contours de
l'autre disparaissent, et inversement. Il faut donc nous garder
d'identifier les contradictions logiques où persiste par
contrainte un esprit torturé, pleinement conscient de soutenir
l'insoutenable — tel Augustin, qui oscille perpétuellement entre
ses convictions propres et son orthodoxie apprise, entre son intuition
et son désir de servir l'Église pour des fins pratiques —
et les
contradictions inconscientes d'un esprit entièrement
sincère et naïf, comme Paul. Mais cette distinction, utile
pour identifier l'espèce particulière d'une
personnalité, n'a pas d'autre objet : la contradiction, comme
telle, demeure. Paul, il est vrai, avoue lui-même qu'il se fait
« tout à tous », et cela explique bien quelques
variations, mais il faut chercher plus profondément la racine de
son dualisme. On peut lui appliquer l'expression de Faust : deux
âmes habitent dans cette poitrine — une âme juive et une
âme non juive; mieux vaudrait dire encore : une âme non
juive, qui a des ailes, enchaînée à un
mécanisme intellectuel juif. Tant que vécut la grande
personnalité, elle constitua le principe unifiant par
l'harmonie, la cohérence dans les actes, et par la
capacité de modulation dans le discours. Mais ensuite il ne
resta que la « lettre » : la lettre, qui a cette fatale
propriété de tout ramener à un seul et même
niveau; la lettre, qui supprime tous les reliefs et toutes les nuances
de la perspective; la lettre qui ne connaît qu'un plan — la
superficie ! Du point de vue de la lettre, la doctrine paulinienne
juxtaposait des notions contradictoires, et cela non pas à la
manière des couleurs de l'arc-en-ciel, qui passent l'une dans
l'autre par des transitions insensibles, mais comme la lumière
et les ténèbres, qui s'excluent mutuellement. La lutte
était inévitable.
Extérieurement, elle s'attesta dès le
début dans
l'élaboration des dogmes et la formation des sectes.
Nulle part elle ne revêtit un aspect aussi imposant que dans la
grande réfor-
803 LA
LUTTE
— RELIGION
mation qui commença au
XIIIme siècle et qui,
entièrement inspirée de l'esprit de saint Paul, aurait pu
prendre pour devise ces paroles de l'Épître
aux Galates (V, 1)
: « Maintenant donc demeurez fermes dans la liberté et ne
consentez pas à vous replacer sous le joug de la servitude
»; actuellement, il suffit d'avoir les yeux ouverts pour voir
chaque jour aux prises la religion juive et la religion non juive que
Paul souda l'une à l'autre. Plus grave peut-être et plus
inquiétant encore est le combat intérieur qui se livra,
qui continue de se livrer, dans la conscience de chaque chrétien
: on peut le suivre d'Origène à Luther et, dès
lors, on le pourrait observer chez n'importe quel adhérent
convaincu d'une Église chrétienne jusqu'à l'heure
où j'écris. Paul lui-même n'était encore
gêné dans ses mouvements par aucune sorte de dogme. On a
pu démontrer qu'il savait fort peu de chose de la vie du
Christ ¹); il se vante expressément (Gal. I et II) de
n'avoir cherché des conseils et des renseignements auprès
de
personne, fût-ce auprès des disciples du Sauveur et de
ceux-là même « qui sont regardés comme des
colonnes »; il n'a pas la moindre idée de la mythologie
cosmique de la Trinité, il ne songe pas davantage à
l'hypostase métaphysique du Logos ²), et il ne se trouve
jamais
dans la pénible obligation d'ajuster sa doctrine aux formules
d'autres chrétiens.
Devant maintes superstitions alors répandues
dans le monde entier, et qui devaient être plus tard
transformées en
dogmes chrétiens, il passe en souriant, comme quand, parlant des
anges, il laisse entendre qu'on n'en a jamais vu (Col. II, 18) et nous
invite à ne pas nous laisser détourner du but par de
celles imaginations; il fait d'ailleurs cet aveu hardi (I Cor. XIII, 9, 12) : « Notre
savoir est fragmentaire.... présentement
nous ne voyons, comme dans un miroir, qu'une image énigmatique.
» Aussi ne lui vient-il pas à l'esprit d'enfermer sa
foi
—————
¹) Voir notamment Pfleiderer : op.
cit. p. III et suiv.
²) Ce point est traité d'une
façon approfondie et
remarquablement précise par Reuss : op. cit. liv. V, ch. 8.
804 LA
LUTTE
— RELIGION
vivante dans une pièce
de dogmatique « fragmentaire » :
bref, Paul est encore un homme libre. Il n'y en eut plus après
lui. Par le fait qu'il avait lui-même rattaché sa religion
à l'Ancien Testament, un Nouveau Testament avait surgi :
l'Ancien était vérité
révélée, le Nouveau l'était donc
également; l'Ancien constituait une chronique historique
garantie par de sûrs témoins, le Nouveau devait en offrir
autant. Mais tandis que les textes de l'Ancien avaient
été groupés et rédigés tardivement,
selon un plan et dans un dessein bien déterminés, ce
n'était pas le cas du Nouveau : ici des auteurs et des points de
vue fort divers voisinaient sans transition. Alors par exemple que
Paul, énergiquement attaché au principe fondamental de
toute religion idéaliste, enseigne partout que nous sommes
sauvés non par les œuvres, mais par la foi, on n'a qu'à
tourner quelques pages pour apprendre comment Jacques, le Juif pur
sang, formule le dogme fondamental de toute religion
matérialiste : ce n'est pas la foi, ce sont les œuvres qui
sauvent. Les deux choses se trouvent dans le Nouveau Testament, l'une
comme l'autre est par conséquent vérité
révélée. Et combien ce dualisme s'aggrave de la
contradiction flagrante qui est celle de Paul lui-même ! Toutes
les habiletés des exégètes (et il nous faut cette
fois ranger Martin Luther parmi ces habiles) n'y changeront rien :
voilà des nœuds gordiens (car il y en a plusieurs) qui ne se
laissent pas dénouer, mais seulement trancher. Ou bien l'on est
pour Paul, ou bien l'on est contre lui; disons mieux : ou bien l'on est
pour la théologie pharisaïque et dogmatiquement
« historique » du Paul juif, ou bien l'on croit avec
l'autre Paul à une vérité transcendante par
delà le « mirage énigmatique » de l'apparence
empirique. C'est dans ce dernier cas seulement que s'entend le langage
de l'apôtre, quand il nous entretient (comme le Christ) du
« mystère » — non pas d'une justification (comme les
Juifs), mais du mystère de la « transmutation » (I
Cor. XV, 51). Et l'on
conçoit dès lors aussi cette «
transmutation » (Jésus dit : cette « conversion
»)
non comme future, mais comme située
805 LA
LUTTE
— RELIGION
hors du temps,
c'est-à-dire actuelle : « vous ÊTES
sauvés.... il nous A convivifiés au
Christ »
(Eph. II, 5, 6). Sommes-nous
amenés à parler de ces
choses
« humainement, à cause de la faiblesse de la chair »
(Rom. VI, 19), à parler
avec des mots de ce mystère
qu'aucun mot n'atteint, que nous pouvons bien contempler en
Jésus-Christ, mais que nous ne pouvons penser ni par suite
énoncer — eh bien, c'est alors que nous disons :
péché originel, grâce, rédemption, nouvelle
naissance, et nous embrassons tout cela, avec Paul, sous le nom de foi.
On le voit : même si nous laissons de
côté les
enseignements divergents de tel autre apôtre et si — faisant
abstraction de tous les éléments de mythologie, de
métaphysique ou de superstition dont s'est augmentée
postérieurement la doctrine de l'Église — nous nous en
tenons au
seul saint Paul, même alors nous déchaînons dans
notre propre cœur une lutte inapaisable, dès l'instant que nous
voulons nous contraindre d'accepter, comme également valables,
les deux conceptions religieuses de cet apôtre.
Voilà le conflit dans lequel le christianisme
se trouva
dès le premier jour impliqué; voilà la
tragédie du christianisme, en regard de laquelle la divine et
vivante figure de Jésus-Christ — source unique de tout ce qui
dans le christianisme mérita jamais de s'appeler religion —
passa bientôt à l'arrière-plan. Si j'ai
nommé en particulier saint Paul, je suis bien
éloigné de prétendre — on a pu s'en rendre compte
à diverses remarques — que toute la théologie
chrétienne procède de lui; une bonne partie de ses
éléments sont d'origine postérieure, et de grandes
luttes religieuses qui ont agité le monde entier, comme celle
des Ariens et des Athanasiens, se sont déroulées presque
entièrement hors du champ des idées pauliniennes ¹).
Mais, dans un livre comme celui-ci,
—————
¹) Encore que les Ariens se réclament — je n'ai garde de
l'oublier — d'un passage assez obscur de l'Ép. aux Philippiens
(II, 6),
passage dont l'authenticité est d'ailleurs mise en doute, pour
des raisons qui paraissent très fortes.
806 LA
LUTTE
— RELIGION
l'abondance même des
matériaux m'oblige à une
extrême simplification, crainte que les arbres, comme on dit,
n'empêchent de voir la forêt. Or Paul est indiscutablement
le plus puissant « architecte » du christianisme (ainsi
qu'il s'intitule lui-même) et il m'importait de montrer :
d'abord, qu'en introduisant dans le christianisme le point de vue juif
annaliste et matérialiste, il a, du même coup,
fondé le dogmatisme intolérant et suscité par
là des maux sans nombre; ensuite, que même si nous
remontons au paulinisme pur et authentique, nous nous heurtons à
des contradictions insolubles — contradictions qui, dans l'âme de
cet individu déterminé, sont faciles à expliquer
historiquement, mais qui, estampillées articles de foi et
désormais imposées comme telles à tous les hommes,
devaient nécessairement semer entre eux la discorde et propager
le conflit dans le cœur de chaque chrétien. Aussi ce
néfaste dualisme constitue-t-il dès le début un
caractère distinctif du christianisme. Tout ce qu'il y a de
contradictoire et d'inintelligible dans les interminables disputes des
premiers siècles — durant lesquels, si maladroitement, si
laborieusement, avec tant de peine et si peu de logique, avec si peu de
dignité même (quelques grandes personnalités
exceptées), fut érigé pierre à pierre le
nouvel édifice religieux; mais, de plus, ces errements de
l'esprit humain dans le formalisme et la subtilité scolastiques,
ces sanglantes guerres confessionnelles, cette
désespérante confusion de l'époque actuelle avec
sa Babel de credos antagonistes que le bras séculier
empêche seul de se combattre ouvertement, et, dominant ce
tumulte, la voix stridente du blasphème — tandis que beaucoup
d'entre les plus nobles se bouchent les deux oreilles,
préférant ne recevoir aucun mes sage de salut
plutôt que d'en ouïr un à ce point cacophonique —
tout cela trouve en dernière analyse sa cause dans
l'hybridité foncière du christianisme.
Du jour qu'éclata (environ dix-huit ans
après la mort du
Christ) une dispute entre les communautés d'Antioche et de
Jérusalem sur la question de savoir si les disciples de
807 LA
LUTTE
— RELIGION
Jésus devaient ou ne
devaient pas se faire circoncire, de ce
jour-là jusqu'au jour où j'écris, et où
l'opposition entre saint Pierre et saint Paul est plus tranchée
que jamais (voyez Galates II,
14) ¹), le christianisme porte la
tare de
son origine ambiguë. Il en a d'autant plus souffert que, de saint
Paul à Pie IX, nul ne paraît s'être rendu compte du
rôle que joue en l'espèce une circonstance bien simple et
qui saute aux yeux : j'entends, l'antagonisme de race — avec ce fait
corrélatif de la juxtaposition de deux idéals religieux
éternellement inconciliables, éternellement exclusifs
l'un de l'autre. Et voilà comment il advint que la
révélation divine d'une religion d'amour conduisit
à une religion de haine, telle que le monde n'en avait jamais
connu. Les successeurs de l'homme qui, sans opposer de
résistance, s'était laissé saisir et clouer sur la
croix, massacrèrent de sang-froid, au titre d'« œuvres
pies », plus de millions d'hommes en quelques siècles que
n'en fauchèrent les guerres de l'antiquité tout
entière ²). Les prêtres consacrés de cette
religion
devinrent des bourreaux professionnels. Quiconque n'adhéra pas
sous la foi du serment à n'importe quel concept vide de
substance ou de sens intelligible, mais estampillé dogme,
à n'importe quelle formule inventée un jour de loisir par
l'acrobate intellectuel Aristote ou le jongleur d'idées Plotin,
mais contresignée par l'Église; quiconque marqua
simplement une
hésitation, un scrupule — s'attestant ainsi mieux doué ou
plus probe que les autres et faisant acte d'homme libre — dut mourir
dans les pires supplices. En lieu et place de la doctrine qui nous
enseigne à chercher la vérité de la religion non
dans le mot, mais seulement dans l'esprit, le MOT
fêta son
avènement et, pour la première fois dans l'histoire du
monde, instaura cette tyrannie exécrable qui pèse encore
d'un poids de cauchemar sur les aspirations
—————
¹) « Si toi, qui es Juif, vis comme les Gentils et non pas
comme
les Juifs, pourquoi obliges-tu les Gentils à judaïser ?
»
²) Voir ch. V, sous la rubrique « La Loi », une
note
touchant le calcul de Voltaire qui, avec ses dix millions, reste fort
au-dessous de la vérité.
807 LA
LUTTE
— RELIGION
de notre pauvre « moyen
âge ». Mais il suffit. Chacun
me
comprend; chacun connaît la sanglante histoire du christianisme,
l'histoire du délire religieux. Et qu'y a-t-il au fond de cette
histoire ? serait-ce par hasard la figure de Jésus-Christ ? Non,
vraiment non ! Il y a l'accouplement de l'esprit aryen avec
l'esprit juif, et de tous les deux avec l'être informe,
frénétique et dément que constitue un chaos de
peuples sans nation et sans foi. Jamais l'esprit juif, s'il avait
été transmis dans sa pureté, n'eût
causé tant de mal; car, en ce cas,
l'homogénéité dogmatique aurait eu pour fondement
un principe tout à fait intelligible, et c'est
précisément l'Église qui serait devenue
l'adversaire de
la superstition; mais ce qui se produisit en fait, ce fut, pour ainsi
parler, un épanchement de l'esprit juif dans le monde auguste de
la symbolique indo-européenne, dans ce monde configuré
par une imagination mobile et librement créatrice qui en
modifie sans cesse les aspects ¹); comme une flèche
indienne
paralyse par l'infusion de son poison le corps où elle
pénètre, ainsi l'esprit juif paralyse un organisme qui ne
possède vie et beauté qu'en l'incessant renouvellement de
ses formes. Le dogmatisme ²), le culte de la lettre,
l'étroitesse effroyablement bornée des
représentations religieuses, l'intolérance, le fanatisme,
la présomption démesurée.... tout cela
résulte de la conception « historique » et du
rattachement à l'Ancien Testament : et telle est proprement
l'œuvre de ce « vouloir » dont j'ai dit plus haut qu'il
était le présent du judaïsme au christianisme
naissant — un vouloir aveugle, brûlant, dur, cruel, le même
qui autrefois, quand le peuple élu s'emparait d'une ville
étrangère, commandait d'écraser contre des pierres
les têtes des nouveaux-nés. En même temps cet esprit
dogmatique recruta au service de la religion les plus absurdes ou
—————
¹) Se reporter, chap. III, à la rubrique « Religion
»,
notamment p. 303.
²) J'ai exposé au chap. V, dans la
seconde partie de la
«
Considération sur la religion chez les Sémites »,
quelle
signification les Juifs attribuent au dogme et combien elle
diffère de l'idée que nous nous en faisons.
809 LA
LUTTE
— RELIGION
les plus répugnantes
superstitions que pussent nourrir de
pauvres âmes d'esclaves, et les incorpora comme articles de foi
immuables dans son credo. Ce qui jadis était bon tout au plus
pour l'« homme vulgaire » (comme parle Origène) ou
pour « les esclaves » (comme raille
Démosthène), les princes de l'esprit furent
désormais tenus d'y croire afin d'assurer le salut de leur
âme. J'ai déjà rappelé au lecteur les
puériles superstitions d'un Augustin ¹); Paul n'aurait pas
une
minute admis qu'un homme pût être changé en
âne (nous avons vu tout à l'heure comment il parle des
anges), mais Augustin trouve la chose parfaitement plausible. Ainsi,
à mesure que dégénéraient les plus sublimes
intuitions religieuses et qu'elles se ravalaient à leur
caricature, de grossières chimères telles qu'en
conçoivent les sauvages les plus voisins de l'homme primitif —
magie, sorcellerie, etc. — et que l'on aurait pu croire depuis
longtemps abandonnées, obtenaient droit de cité, sous
garantie officielle, in praecinctu
ecclesiae.
SAINT AUGUSTIN
Je ne connais pas d'homme qui nous offre au
même
degré que saint Augustin le noble, mais poignant exemple du
déchirement qu'un christianisme ainsi constitué devait
produire dans les cœurs. Il n'est pas un de ses écrits qui,
dès les premières pages, ne nous
émeuve par l'ardeur brûlante de la sensibilité, et
qui ne nous retienne par la sainte gravité de la pensée;
il n'en est pas un non plus dont on puisse poursuivre longtemps la
lecture sans déplorer qu'un tel esprit, véritablement
élu pour être un disciple du Christ vivant,
créé comme peu l'ont été pour continuer
l'œuvre de Paul et assurer, au moment décisif, la victoire de
la vraie religion paulinienne, n'ait pas réussi néanmoins
à s'affirmer contre les forces du chaos ethnique dont
lui-même — sans patrie, sans race, sans religion — était
issu, en sorte qu'il se vit réduit finalement à
étreindre, dans une sorte de frénétique
désespoir, ce seul et unique idéal : aider à
organiser sous les espèces de
—————
¹) Sous la rubrique qui
lui est consacrée au chap. IV.
810 LA
LUTTE
— RELIGION
l'Église romaine — et
dût-il lui en coûter la meilleure
partie de sa propre religion — une puissance de salut, d'ordre,
d'unification, de domination universelle. Mais si l'on évoque le
spectacle de l'Europe au commencement du Vme
siècle
(Augustin mourut en 430), si l'on se remémore les renseignements
que nous livre dans ses Confessions
ce Père de l'Église sur
l'état social et moral de ses contemporains soi-disant «
civilisés » et sur toute la sinistre époque
où il vécut; si l'on se représente que ce «
professeur de rhétorique » — élevé par ses
parents dans la spes litterarum
(Confessions II, 3),
exercé
à la politesse cicéronienne et aux subtilités du
néoplatonisme — dut voir les rudes et farouches Goths,
truculentissimae et saevissimae mentes
(Cité de Dieu I, 7),
s'emparer de Rome et les sauvages Vandales saccager sa ville natale
africaine; si l'on songe, en un mot, aux terrifiantes impressions qui
assaillirent de toute part ce haut et noble esprit dans un pareil
milieu — on cessera de s'étonner qu'un homme qui se fût
dressé en tout autre temps comme le champion de la
liberté et de la vérité contre un système
de tyrannie et de corruption des consciences, ait jeté alors le
poids de sa personnalité dans la balance, du côté
de l'autorité et de l'absolu despotisme hiérocratique. Un
observateur averti distingue aussi aisément chez Augustin que
chez Paul la vraie religion intérieure et la religion
adoptée sous la contrainte des circonstances; seulement, avec
l'évolution du christianisme, ce dualisme est devenu plus
tragique, car l'homme a perdu l'ingénuité naïve,
l'indépendance, le désintéressement parfait qui
constituaient proprement sa grandeur. Ce n'est pas en toute franchise,
ni librement, ni avec insouciance, qu'Augustin se contredit; il est
asservi d'avance, et la contradiction lui est imposée par des
mains étrangères. Chez lui, il ne s'agit pas seulement,
comme chez Paul, de deux conceptions du monde coexistant côte
à côte — ou même de ce nouveau facteur de
désordre intervenu depuis lors : les mystères, sacrements
et rites cérémoniels issus du chaos ethnique. Il y a plus
: Augustin DOIT affirmer aujourd'hui le con-
811 LA
LUTTE
— RELIGION
traire de ce qu'il disait
hier; il le doit, afin de pouvoir agir sur
des hommes qui autrement ne le comprendraient pas; il le doit, parce
qu'il a offert en holocauste, sur le seuil de l'Église romaine,
son
propre et autonome jugement; il le doit, au risque de se trouver
à court de subtilités dialectiques et de sophismes
persuasifs dans ses disputes avec les prétendus sectaires et les
fauteurs de schismes. Tragique spectacle !
Nul, par exemple, n'avait aperçu plus
clairement qu'Augustin
quelles suites fâcheuses entraînait, pour le christianisme
même, l'adhésion forcée au christianisme; de son
temps déjà, l'Église comptait (notamment en
Italie) une
grande majorité de membres nominaux que rien ne rattachait
intérieurement à la religion officielle et qui avaient
adopté les nouveaux mystères en lieu et place des anciens
pour la seule raison que l'État l'exigeait ainsi. Celui-ci se
fait
chrétien, au rapport d'Augustin, parce que son employeur
l'ordonne; celui-là, parce qu'il espère gagner un
procès avec l'appui de l'évêque ¹); un
troisième, pour s'assurer une charge; un quatrième, pour
obtenir une femme riche. Augustin est le témoin navré de
ces abus, qui devinrent effectivement le poison rongeur du
christianisme, et il met en garde avec insistance (tel jadis
Chrysostome) contre l'habituelle « conversion en masse » :
et pourtant c'est ce même Augustin qui proclame la doctrine du
compelle intrare in ecclesiam;
c'est lui qui, par des arguments
sophistiques, cherche à établir ce principe si lourd de
conséquences : qu'il faut tâcher de sauver les «
mauvais serviteurs » par « la verge des souffrances
temporelles »; c'est lui qui réclame la peine de mort pour
l'incrédulité et l'intervention du bras séculier
contre l'hérésie ! L'homme qui avait dit de la religion
ces belles paroles : « c'est par l'amour que l'on s'achemine
au-devant d'elle, c'est par l'amour qu'on la cherche, c'est l'amour qui
frappe
—————
¹) Sur les évêques fonctionnant comme juges dans les
procès civils, voir plus bas.
812 LA
LUTTE
— RELIGION
à sa porte, c'est
l'amour qui nous affermit dans sa
vérité une fois révélée » — ce
même homme n'en porte pas moins la responsabilité morale
des tribunaux d'Inquisition ! Sans doute il n'a inventé ni la
persécution ni le meurtre pour cause de religion, car le
christianisme s'était approprié ces
procédés dès l'instant que Rome l'avait
décrété religion d'État; mais Augustin les
confirma, les consacra de son autorité : c'est lui le premier
qui, dans l'intolérance, montra un devoir non seulement
politique, mais religieux. — Encore un exemple, entre beaucoup. Rien ne
caractérise mieux le véritable, le libre Augustin, que la
façon énergique dont il repousse, en la déclarant
même insane et blasphématoire, la thèse qui
applique à la personne de l'apôtre Pierre ces paroles du
Christ : « Sur cette pierre je bâtirai mon Église
»,
attendu que le Christ a manifestement voulu dire : sur le roc de cette
« foi », et non pas de cet homme; aussi Augustin y
trouvet-il l'occasion de distinguer nettement entre l'Église
visible,
qui repose en partie sur le sable, et l'Église véritable
¹).
Et
pourtant, et de nouveau, c'est lui encore qui, plus que tout autre,
contribue à fonder la puissance de cette Église visible
se
réclamant de Pierre : l'Église romaine; c'est lui qui
célèbre en elle une institution directement
établie de Dieu ab apostolica
sede per successiones episcoporum
²); c'est lui qui complète cette prétention
purement
religieuse à la suprématie par la revendication, bien
plus décisive, de la continuité politique :
l'Église
romaine héritière légitime de l'Empire romain. Son
ouvrage principal, De civitate Dei,
est inspiré autant de
l'idée romaine de l'Imperium que de l'Apocalypse de
Jean.
Bien plus cruel encore et plus funeste nous
apparaît le
—————
¹) Dans ses écrits, Augustin emploie simplement le titre de
« frère » pour s'adresser à
l'évêque de Rome. L'expression « ta sainteté
», qui revient aussi sous sa plume, ne s'applique pas à ce
seul
évêque; il en use à l'égard de tous les
prêtres, même quand
ils ne sont pas évêques; tout chrétien appartenait
en effet, selon le langage d'alors, à la «
communauté des saints ».
²) Ep. 93 à Vincent (d'après
Neander).
813 LA
LUTTE
— RELIGION
destin de cet homme assujetti
à une contradiction consciente,
l'effort de cet architecte bâtissant sa cité avec les
ruines de son cœur, dès que nous considérons la vie
intérieure et la religion intérieure d'Augustin. Il est,
par nature, un mystique. Qui ne connaît ses Confessions ? Qui n'a
lu et relu ce passage magnifique (le dixième chapitre du
septième livre) où il décrit comment il trouva
Dieu alors seulement qu'il le chercha dans son propre cœur ? ¹)
Qui
n'a présent à la mémoire cet entretien avec
Monique, sa mère mourante, merveilleuse fleur de mystique qui
pourrait être cueillie dans la Brihadâranyaka-Oupanichad :
« Que se tût le tumulte des sens, que se tussent ces
fantômes de la terre, de l'eau et de l'air, que se tût la
voûte des cieux, que l'âme aussi se tût envers
elle-même afin que, sans penser à soi, elle
s'élançât hors de soi, que se tussent
également les rêves et les révélations
imaginaires, que se tût toute langue et tout signe, que se
tût tout ce qui passe et meurt, que se tût l'univers.... et
que Lui seul parlât, non point par aucune des choses
créées, mais par Lui-même, et que nous
entendissions ses paroles, non point transmises par une langue de
chair, ou par la voix des anges, ou dans le bruit du tonnerre, ou dans
—————
¹) « Ayant tiré (de ces livres) un avertissement
salutaire
de revenir en moi-même, je pénétrai, conduit par
vous, dans les plus profondes retraites de mon cœur; je le pus, parce
que vous m'y aidâtes. J'entrai. Si faible que fût mon œil,
je perçus pourtant distinctement — bien plus haut que cet œil
de mon âme, bien plus haut que ma raison — la lumière
immuable. Non cette lumière accoutumée, familière
aux sens, ni telle autre de même nature qui ne s'en distinguerait
que par une plus vive intensité, comme si la lumière du
jour s'était faite toujours plus claire et plus claire encore,
jusqu'à ce qu'elle eût rempli tout l'espace. Non, ce
n'était pas cette lumière-là, mais une autre, une
tout autre. Elle n'était pas au-dessus de ma raison comme
l'huile flotte sur l'eau ou comme le ciel domine la terre, mais elle
était au-dessus de moi comme m'ayant créé, et
j'étais au-dessous d'elle comme sa créature. Qui
connaît la vérité connaît cette
lumière; et qui connaît cette lumière,
connaît l'éternité. L'amour la connaît.
Ô
éternelle vérité, ô véritable amour,
ô chère éternité ! C'est vous qui êtes
mon Dieu ! c'est pour vous que je soupire jour et nuit ! »
814 LA
LUTTE
— RELIGION
l'énigme des
similitudes.... et que cet Unique qui est Tout
ravît son contemplateur et l'absorbât entièrement et
l'engloutît dans la félicité mystique (interiora
gaudia) : la vie éternelle ne ressemblerait-elle pas
à ce
ravissement de l'esprit que nous connûmes durant le bref instant
qu'appelèrent nos soupirs ? » (IX, 10). Mais Augustin
n'est
pas seulement un mystique du sentiment (comme le christianisme en a
beaucoup connu) : il est un génie religieux qui aspire à
cette « conversion » intérieure enseignée par
le Christ et qui devient, grâce aux épîtres de
Paul, participant de cette « nouvelle naissance ». Il nous
raconte comment c'est précisément Paul, et Paul seul, qui
fit pénétrer d'un coup la lumière, la paix et la
félicité dans son âme déchirée par
les passions et tombée, après des années de luttes
intimes et de stériles études, au plus complet
désespoir (Confessions
VIII, 12). Il s'approprie avec une
pleine
conviction, avec une compréhension profonde, la doctrine
fondamentale de la GRÂCE — de la gratia indeclinabilis, comme il la
nomme; elle forme à tel point la base de sa religion qu'il se
refuse à l'appeler une « doctrine » (De gratia
Christi § 14); et en authentique disciple de
l'apôtre, il
montre que le mérite des œuvres est exclu par la notion de la
grâce. Sa conception du sens de la rédemption, ainsi
que du péché originel, est plus hésitante et ne
soutient pas la comparaison avec les intuitions religieuses hindoues,
car ici la chronique juive trouble son jugement : mais cela est en
somme d'une importance secondaire, puisque, d'autre part,
l'idée de la nouvelle naissance demeure pour lui l'axe
inébranlable du christianisme ¹). Oui, seulement le
même
Augustin en vient ailleurs
—————
¹) Notamment dans le De peccato
originali. Sur la grâce,
Augustin
s'exprima en termes particulièrement nets dans sa lettre
à Paulin § 6, où il polémise contre
Pélage : « La Grâce n'est pas un fruit des œuvres;
si elle l'était, elle ne serait plus la Grâce : car en
échange des œuvres on donne ce qu'elles valent; mais la
Grâce est donnée sans mérite. » Sur ce point,
Augustin avait eu un bon maître en Ambroise, car celui-ci
enseignait : « Ce n'est pas par les œuvres, mais par la foi, que
l'homme est
815 LA
LUTTE
— RELIGION
à renier presque toutes
ses convictions les plus intimes ! Lui
qui nous a dit comment il avait découvert Dieu au plus profond
de son âme et comment Paul l'avait conduit à la religion,
il écrit, dans le feu de la polémique contre les
manichéens : « Je ne croirais pas à
l'Évangile si
l'autorité de l'Église catholique ne m'obligeait d'y
croire
» ¹). Ici donc Augustin place l'Église — qui, selon
son
propre
témoignage, renfermait peu de vrais chrétiens — au-dessus
de l'Évangile : en d'autres termes, c'est l'Église qui
est la religion.
À l'encontre de Paul qui s'était écrié :
«
que chacun voie comment il bâtira sur le fondement qui est Christ
», Augustin déclare : ce n'est pas à l'âme,
c'est à l'évêque qu'il appartient de
déterminer la foi; il refuse aux chrétiens les plus
sérieux ce que, par la suite, presque tous les papes leur
accorderont, c'est-à-dire simplement de s'enquérir des
doctrines divergentes : « Dès l'instant, dit-il, qu'ont
parlé les évêques, il n'y a plus lieu de
s'enquérir de rien, et il appartient à l'autorité
de réprimer l'hérésie PAR LA FORCE
» ²). Pour s'instruire
de la
manière dont il abandonna peu à peu la pure doctrine de
la grâce,
il faut suivre le détail de cette évolution dans les
ouvrages spéciaux sur l'histoire des dogmes. Jamais Augustin ne
se résigna à la rejeter complètement; mais il
insista si abondamment sur les œuvres que, bien qu'il les
conçût comme « don de Dieu » et, à ce
titre, comme parties intégrantes et manifestations visibles de
la grâce, c'est précisément cette relation que la
masse des chrétiens perdit de vue. Ainsi la porte était
ouverte au matérialisme toujours en éveil. Du moment que
saint Augustin mit l'accent sur cette proposition : sans le
mérite des œuvres, pas de rédemption — on
—————
justifié
» (voir le beau Discours sur
la mort de l'empereur
Théodose § 9 : Abraham y est invoqué comme
exemple).
¹) Contra
epistolam Manichaei § 6 (d'après Neander).
²) L'Église s'est réclamée
plus tard de cette
doctrine
(témoin, par ex., le synode romain de l'an 680) pour exiger du
pouvoir civil qu'il mit sa force au service de l'orthodoxie «
afin de
la rendre omnipotente et d'extirper les mauvaises herbes »
(Hefele : op. cit. III, 258).
816 LA
LUTTE
— RELIGION
eut tôt fait d'oublier
la proposition antécédente :
la capacité d'accomplir les œuvres est un don de la grâce,
en sorte qu'il les faut tenir pour des fleurs de cet arbre qui a nom la
foi. Augustin lui-même va si loin qu'il en arrive à parler
de la valeur comparative des diverses sortes d'œuvres — bien pis :
à considérer de ce point de vue la mort du Christ, qui
devient ainsi une quantité calculable ! ¹) C'est là
du
judaïsme substitué au christianisme. Et naturellement ces
fluctuations et ces incertitudes, qui ébranlent les intuitions
fondamentales, se font sentir par contre-coup dans toutes les questions
accessoires. Je reviendrai plus loin sur celle de la Sainte
Cène, qui commençait alors à se poser, et je
terminerai cette rapide esquisse par une dernière indication —
un simple exemple des conséquences lointaines que devaient
produire au cours des siècles les contradictions internes de
l'Église en voie de formation.
Augustin développe en maints endroits de son
œuvre, avec une
singulière acuité dialectique, une idée que le
langage philosophique moderne formule dans ce terme : la
transcendantalité de la notion de temps. Il ne trouve pas de mot
pour son idée, ce qui l'oblige, par exemple, de clore une longue
discussion de cet objet (au livre XI, chapitre 14
—————
¹) On trouvera tous les détails sur la doctrine
augustinienne de
la grâce dans la grande Histoire
des Dogmes de Harnack;
l'abrégé est trop court pour permettre l'étude
d'une question si extraordinairement compliquée. Mais, si
compliquée qu'elle soit dans les nuances, elle est et elle
restera parfaitement simple dans le principe — et c'est ce que le
profane ne doit pas perdre de vue. La complication résulte
uniquement de la subtilité des controverses qui se sont
engagées sur ce thème, et, s'il apparaît sous de
très multiples aspects, cette multiplicité est
déterminée par la quantité possible des
combinaisons logiques : on entre ici dans le domaine de la
mécanique intellectuelle. Par contre, entre la religion de la
Grâce et la religion de la Loi et du mérite on peut
établir ce rapport élémentaire : la
première est à la seconde comme + est à -. Tout le
monde n'est pas en état d'extraire une notion précise des
subtilités où se jouent les mathématiciens, et
moins encore de celles où se complaisent les théologiens.
Mais chacun devrait pouvoir distinguer entre « plus » et
«
moins ».
817 LA
LUTTE
— RELIGION
des Confessions) sur cet aveu : «
Qu'est-ce que le temps ? quand
personne ne me le demande, je le sais fort bien; s'agit-il de
l'expliquer à qui le demande, je ne le sais plus. » Mais
nous, nous comprenons parfaitement Augustin. Il veut faire voir que
pour Dieu, c'est-à-dire pour une intuition qui n'est plus
limitée empiriquement, le temps n'existe pas au sens que
revêt ce mot dans notre concept; et il souhaite prouver ainsi
l'inanité des discussions sans cesse renaissantes sur
l'éternité passée ou future. Il saisit là,
on le voit, la substance même de toute religion authentique, car
sa démonstration conduit à reconnaître, sans
échappatoire possible, que toute chronique du passé et
toute prophétie de l'avenir ne possèdent qu'une
signification purement figurée, ce qui ôte du coup toute
valeur aux notions de récompense et de châtiment. Or c'est
le même homme qui, plus tard, ne peut assez se dépenser en
efforts pour établir comme vérité indubitable,
fondamentale et concrète l'absolue et littérale
éternité des PEINES INFERNALES, et pour
nous inculquer,
nous enfoncer dans l'esprit cette conviction ! Si donc on est
parfaitement fondé à voir en Augustin un
précurseur de Luther, on ne saurait contester qu'il ait, d'autre
part, effectivement et puissamment contribué à frayer la
voie à cette tendance antipaulinienne qui devait trouver son
expression la moins déguisée dans Ignace de Loyola,
l'Ordre des Jésuites et leur religion de l'Enfer ¹).
—————
¹) Se reporter ch. VI aux dernières pages de la rubrique
«
Ignace de Loyola ». — Le trafic des indulgences, né
quelques
siècles plus tard, pourrait également se réclamer
de saint Augustin, en ce sens que c'est bien de l'évaluation
comparative des œuvres — notamment la mort du Christ — que
découla l'idée des opera
supererogationis (des œuvres dépassant la mesure
nécessaire),
c'est-à-dire d'un fonds de réserve des mérites,
lesquels pouvaient être attribués par le ministère
de l'Église à qui en payait le prix. — Toute notre
imagerie de l'enfer
et de ses tourments est empruntée, chacun le sait, à la
religion de l'ancienne Égypte; l'Inferno dantesque est exactement
figuré sur les plus antiques monuments égyptiens. Fait
plus
intéressant encore, la conception des opera supererogationis, du
trésor de grâces par lequel les âmes peuvent
être rache-
818 LA
LUTTE
— RELIGION
Harnack
résume le chapitre qu'il consacre à saint
Augustin en disant que, par lui, « la doctrine de l'Église
devint PLUS INCERTAINE, et de contenu, et
d'étendue »....
« Autour de l'ancien dogme, qui dans une forme figée
maintenait immuablement son empire, se forma un grand cercle
imprécis de doctrines dans lequel vivaient les intuitions les
plus importantes de la foi, et que pourtant nul ne pouvait embrasser du
regard ni consolider. » Bien qu'Augustin,
précisément, ait plus que tout autre travaillé
d'un zèle infatigable à l'unité de
l'Église, il
laissa derrière lui, comme on voit, plus de matière
à conflits et de sujets de discorde qu'il n'en avait
trouvé. C'est que la lutte qui se livrait dans son propre cœur
avait continué, même après son entrée dans
l'Église, même à son insu peut-être, bien
souvent,
à s'y déchaîner jusqu'au dernier jour de sa vie :
non plus, il est vrai, sous la forme d'un combat entre les
appétits sensuels et les nobles aspirations à la
pureté, mais sous celle d'un duel entre un credo
ecclésiastique superstitieux et grossièrement
matérialiste et l'idéalisme audacieux de la religion
véritable.
LES TROIS TENDANCES PRINCIPALES
Pas plus que je n'ai entrepris
d'écrire dans mon second chapitre une histoire du droit, je ne
m'enhardirai à
esquisser ici une histoire de la religion. S'il m'advenait de
caractériser dans ses traits essentiels ce grand conflit que
nous a légué le passé, de susciter une image vive
en même temps qu'une idée juste de cette lutte
d'idéals religieux pour la prééminence, mon but
serait atteint. L'essentiel, c'est avant tout de se rendre compte que
le christianisme histo-
—————
tées du
Purgatoire (aussi un héritage égyptien !),
appartient de même à l'Égypte des temps les plus
reculés. Les messes des morts et les prières pour les
trépassés, qui jouent aujourd'hui un si grand rôle
dans l'Église romaine, existaient déjà sous une
forme
identique d'innombrables siècles avant Jésus-Christ. Et
l'on pouvait lire alors comme aujourd'hui sur les pierres tombales
: « Ô vous qui vivez sur la terre, quand vous passerez
auprès de ce tombeau dites une prière pieuse pour
l'âme du défunt N. N. » (Cf. l'ouvrage du prof. Leo
Reinisch : Ursprung und Entwickelung
des Aegyptischen Priestertums.)
819 LA
LUTTE
— RELIGION
rique — organisme hybride
dès le début — a allumé
la guerre dans le sein de l'individu. J'ai essayé de mettre ce
point en lumière, autant que me le permettait un espace
strictement mesuré, en évoquant les deux grandes figures
de Paul et d'Augustin. Or il n'en faut pas davantage pour que nous
ayons les éléments principaux de la lutte
extérieure, c'est-à-dire de la lutte dans l'Église
: ils
nous sont donnés du même coup. « Le véritable
FOND, c'est le cœur de l'homme », dit Luther. Je
vais donc
maintenant me hâter vers ma conclusion, en extrayant de la masse
vraiment incommensurable des faits qui constituent « la lutte par
rapport à la religion », un petit nombre d'entre eux, mais
particulièrement propres à éclairer notre objet.
Je me bornerai à ce qui est absolument indispensable pour
compléter les indications qui précèdent. De cette
façon nous pourrons, j'espère, embrasser d'un rapide coup
d'œil la période qui s'étend jusqu'au seuil du XIIIme
siècle, moment où, il est vrai, la lutte
extérieure ne fait que commencer, mais où
l'intérieure est passablement apaisée : dès lors,
en effet, s'opposeront des conceptions, des principes, des forces
antagonistes et avant tout des races nettement tranchées, mais
chacun de ces facteurs sera relativement d'accord avec lui-même
et saura ce qu'il veut.
Envisagée en ses grandes lignes et du point
de vue le plus
général, la lutte qui se livre dans l'Église
durant le
premier millénaire met aux prises d'abord l'Orient et
l'Occident, ensuite le Sud et le Nord. Naturellement, il ne faut pas
prendre ces termes dans un sens purement géographique :
l'« Orient », c'est ici une dernière flambée
de l'esprit et de la culture helléniques; le « Nord
», c'est l'âme germanique à son éveil. Aucune
de ces deux forces n'a son LIEU déterminé
ni son centre
précis : le Germain pouvait être un moine italien, le Grec
un presbytre africain. Pour tous deux Rome était l'adversaire.
Ses bras s'étendaient jusqu'au plus lointain Orient et jusqu'au
Nord le plus reculé : en ce sens le terme de Rome, lui non plus,
ne doit pas être pris uniquement dans son acception locale;
toutefois un point central
820 LA
LUTTE
— RELIGION
existait ici, immuable — la
Ville antique et sainte. Il n'y avait pas
de culture spécifiquement romaine que l'on pût opposer
à la grecque, puisqu'à Rome toute culture avait
été grecque dès l'origine et l'était
demeurée; quant à une âme romaine pourvue de
quelque caractère individuel et tant soit peu comparable
à l'âme germanique, il en pouvait moins encore être
question, puisque l'authentique peuple romain avait disparu depuis
longtemps de la surface de la terre et que Rome n'était plus que
le centre administratif d'un amalgame de populations sans
nationalité : qui dit Rome dit le chaos ethnique. Malgré
cela, Rome s'attesta non comme le plus faible, mais, au contraire,
comme le plus fort des combattants. Elle ne l'emporta
complètement ni en Orient, ni dans le Nord, d'où ces
trois tendances qui s'opposent encore aujourd'hui l'une à
l'autre, et bien plus visiblement qu'il y a mille ans. Mais
l'Église
grecque du Schisme n'en est pas moins, sous le rapport de
l'idéal religieux, essentiellement catholique romaine, elle ne
procède ni du grand Origène ni des Gnostiques; et, de
même, la Réformation du Nord n'a rejeté qu'en
partie l'élément romain spécifique; en outre, elle
a enfanté si tardivement son Martin Luther que de
considérables portions de l'Europe qui lui auraient appartenu
quelques siècles plus tôt, alors que ce « Nord
» s'étendait jusqu'au cœur de l'Espagne et jusqu'aux
portes de Rome, étaient désormais — parce que
romanisées sans retour — entièrement perdues pour elle.
Il nous suffira de considérer un instant ces
trois «
directions » dans lesquelles a été tentée
une organisation du christianisme, pour distinguer nettement le
caractère de la lutte qui nous est échue en
héritage.
L'« ORIENT »
La prime floraison du christianisme, si
séduisante, est grecque. Étienne, le premier martyr, est
un
Grec; Paul, qui incite si énergiquement ses lecteurs à
« rejeter les fables des Juifs et leurs contes de vieilles femmes
» ¹), est un esprit
—————
¹) I Tim. IV, 7 et Tite I, 14. Il est vrai que
l'attribution
à
Paul des
821 LA
LUTTE
— RELIGION
imprégné de
pensée grecque et, manifestement, il
ne se sent tout à fait lui-même que quand il parle
à des gens de culture hellénique. Toutefois, au
sérieux socratique et à la profondeur platonicienne des
conceptions, qui frappent en cette période de début, vint
s'ajouter de bonne heure un autre trait non moins authentiquement grec
: le goût de l'abstraction. C'est lui qui a créé
les fondements de la dogmatique chrétienne, et non pas les
fondements seuls, mais, en toutes ces matières composant ce que
j'ai appelé plus haut la « mythologie externe » —
doctrine de la Trinité, rapport du Père et du Fils, du
Logos et de l'Incarnation, etc., — le dogme tout entier. Le
néoplatonisme, et cela qu'on aurait le droit d'appeler le
néoaristotélisme, étaient alors en grande faveur.
Tout homme teinté de culture hellénique, à quelque
nationalité qu'il appartînt d'ailleurs, se livrait
à des spéculations pseudométaphysiques. Paul, il
est vrai, se montre très prudent dans l'emploi des arguments
philosophiques; il n'en use qu'en manière d'arme, pour
convaincre ou pour réfuter; en revanche, l'auteur de
l'Évangile
de Jean n'hésite pas à combiner l'une avec l'autre la vie
de Jésus-Christ et la métaphysique mythique de
l'hellénisme tardif. Dès lors, et pendant deux
siècles, l'histoire de la pensée chrétienne et de
la formation des dogmes est exclusivement grecque; puis il fallut
près de deux siècles encore pour qu'avec la condamnation
rétrospective du plus grand chrétien grec,
Origène, prononcée par le synode constantinopolitain de
543 (et réitérée, suivant une tradition, par le
concile de 553), fût réduite au silence la
théologie hellénique. Les sectes judaïsantes de
cette époque — Nazaréens, Ebionites, etc. — n'eurent
aucune importance durable. Quant à Rome, centre de l'empire et
de tous ses échanges, il était naturel et
nécessaire qu'elle fournît d'emblée à la
secte des chrétiens, comme à tout ce qui composait
—————
«
Épîtres pastorales » est contestée, mais
l'esprit
qui les anime est tellement celui de l'apôtre que plusieurs,
parmi ceux qui les contestent, y voient de simples remaniements de
lettres authentiques.
822 LA
LUTTE
— RELIGION
le monde romain, son foyer
d'organisation; mais il est
caractéristique qu'il ne soit sorti d'elle aucune pensée
théologique; lorsqu'enfin, au commencement du IIIme
siècle, prit naissance une « théologie latine
», ce fut en Afrique et non pas en Italie — théologie
d'ailleurs, et église, fort incommodes et récalcitrantes,
qui donnèrent beaucoup de mal à Rome jusqu'à ce
que les Vandales, puis les Arabes, y eussent mis un terme. En fin de
compte, et malgré tout, l'action des Africains s'exerça
pourtant au profit de Rome, de même que celle de tous les Grecs
qui — comme Irénée — en vinrent à graviter dans le
cercle d'attraction de la force la plus puissante. Non seulement ils
considéraient la prééminence de Rome comme une
chose allant de soi, mais encore ils combattaient toutes ces
conceptions helléniques que Rome — étant donné ses
visées uniquement politiques et administratives — devait
nécessairement juger nuisibles : et par conséquent, au
premier chef, l'esprit grec dans son originalité même,
lequel se montrait hostile à tout processus de cristallisation
et continuait d'aspirer à une liberté illimitée
dans la recherche, dans la spéculation, dans la création
de nouvelles formes.
Au fond, il s'agit ici d'une lutte entre la Rome
impériale
maintenant totalement destituée d'âme, mais arrivée
à la suprême virtuosité en matière
administrative, et l'antique esprit de l'hellénisme
créateur jetant ses dernières clartés — esprit
imprégné, il est vrai, et obscurci
d'éléments hétérogènes jusqu'au
point d'en paraître souvent méconnaissable, esprit
dépourvu d'une grande part de sa force et de sa beauté
d'autrefois. Cette lutte fut opiniâtre et sans ménagement.
On ne se battit pas seulement à coups d'arguments, on y employa
toutes les armes de la violence et de la ruse, de la corruption et de
l'ignorance, sans négliger, naturellement l'adroite utilisation
de toutes les conjonctures politiques. Il est clair que, dans une lutte
de cette sorte, Rome devait vaincre : et cela notamment parce que
l'empereur, en ces premiers temps (jusqu'à la mort de
Théodose), était de fait
823 LA
LUTTE
— RELIGION
le chef suprême de
l'Église, même dans les questions
dogmatiques; or les empereurs — malgré l'influence
passagère qu'exercèrent sur eux quelques grands et saints
métropolitains à Byzance — reconnurent toujours, avec
l'infaillible instinct de politiques expérimentés, que
Rome seule était capable d'établir l'unité,
l'organisation et la discipline. Comment la spéculation
métaphysique ou le recueillement mystique auraient-ils pu
l'emporter contre l'application d'une politique réaliste et
méthodique ? Ainsi, par exemple, ce fut Constantin Ier
—
l'assassin, non encore baptisé, de sa femme et de ses enfants,
le même homme qui consolida par des décrets
spéciaux la situation des augures païens dans l'empire — ce
fut Constantin qui convoqua le premier Concile œcuménique
(à Nicée, en 325) et qui, contre la majorité
écrasante des évêques, fit prévaloir sa
volonté, c'est-à-dire les doctrines de son
protégé égyptien Athanase ¹). Telles sont les
origines historiques de ce qu'on appelle le Symbole de Nicée :
d'un côté, le calcul avisé d'un politique conscient
de son but, exempt de scrupules, tout à fait étranger au
christianisme, et qui ne se pose qu'une question, à savoir
comment il asservira le plus complètement ses sujets; de
l'autre, la couarde déloyauté de prélats
intimidés qui ratifient de leur signature une formule qu'ils
tiennent pour fausse et qui, à peine rentrés dans leurs
diocèses, font de l'agitation afin de lui susciter des
adversaires. Pour nous, laïcs, ce qui est de beaucoup le plus
intéressant dans ce premier et capital concile, c'est le fait
que la majorité des évêques, en vrais disciples
d'Origène, s'étaient montrés en principe
absolument opposés à l'emprisonnement de la cons-
—————
¹) Pour se rendre compte à quel point les
considérations
qui déterminèrent Constantin furent d'ordre exclusivement
politique, et pas du tout religieux, voir notamment Bernouilli : Das Konzil von Nicäa.
Prévenu par son entourage en faveur d'Arius,
l'empereur embrassa cependant le parti opposé dès qu'il
eut constaté que celui-ci, offrant de plus fortes garanties
d'organisation solide, lui assurait de meilleures
chances de stabilité politique.
824 LA
LUTTE
— RELIGION
cience dans ces sortes de
camisoles de force spirituelles, et
qu'ils avaient réclamé une formule de la foi assez large
pour laisser libre jeu à l'esprit dans les choses qui
dépassent l'entendement humain et pour garantir le droit
à l'existence de la théologie et de la cosmologie
scientifiques ¹). Ainsi les efforts de ces Pères grecs
visaient
à constituer au sein de l'orthodoxie un état
de liberté comparable à celui qui avait
régné dans l'Inde. Mais c'est là
précisément ce que Rome et l'empereur voulaient
empêcher : il ne devait plus subsister nulle part d'incertitude
d'aucune sorte; la souveraine uniformité serait
désormais de règle en religion comme en tous les autres
domaines, d'un bout à l'autre de l'empire romain. Un seul fait
peut suffire à montrer combien était insupportable
à l'esprit hellénique de haute culture ce dogmatisme
borné et « borneur » : Grégoire de Naziance,
un homme que l'Église romaine a rangé au nombre des
saints
à cause de son orthodoxie, pouvait encore écrire en l'an
380 (longtemps donc après le concile de Nicée) : «
Quelques-uns de nos théologiens tiennent le Saint-Esprit pour un
certain mode d'action de Dieu, d'autres pour une créature de
Dieu, d'autres pour Dieu lui-même. D'autres encore disent qu'ils
ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils doivent admettre, par respect
de l'Écriture Sainte qui ne s'explique pas clairement
là-dessus
²). » Mais le principe impérial romain ne pouvait
abdiquer
devant l'Écriture Sainte; un atome de liberté de
pensée,
et c'en était fait de son autorité absolue. Aussi le
Symbole de Nicée fut-il complété dans le second
synode général tenu à Constantinople en 381, avec
le dessein de combler les dernières lacunes, et au
troisième synode général, tenu à
Éphèse en 431, on résolut expressément
« que
—————
¹) Karl Müller : Kirchengeschichte
I, 181.
²) Suivant Neander : Kirchengeschichte IV, 109.
D'après
Hefele
: Konziliengeschichte II, 8,
il semblerait que Grégoire de
Naziance n'eût pas pris part à la discussion du Symbole
complété de Constantinople (en 381) et ne l'eût pas
signé.
825 LA
LUTTE
— RELIGION
rien ne pourrait plus
être ajouté ni retranché
à cette profession de foi sous peine d'excommunication »
¹).
C'est ainsi que le mouvement intellectuel de
l'hellénisme
mourant, qui avait duré plus de trois siècles, fut
définitivement arrêté. Si l'on veut un
aperçu détaillé de la lutte qui aboutit à
ce résultat, il faut le chercher dans les ouvrages historiques
spéciaux; on n'usera qu'avec prudence de ceux que
composèrent les théologiens (à quelque
Église
qu'ils appartiennent), car un sentiment de honte fort naturel les
induit à glisser le plus rapidement possible sur les
circonstances qui ont accompagné chacun des conciles où
fut fixé — soi-disant « pour l'éternité des
temps » — le credo dogmatique du christianisme ²). Il y en
eut un
qui se passa de telle façon qu'on le désigne, même
dans les ouvrages catholiques-romains, sous le nom de « synode de
brigands »; mais en vérité il n'est point
aisé, pour un observateur impartial, de dire lequel
mérite le mieux ce titre d'honneur ! Comme absence de tout
sentiment de dignité, on ne voit rien de comparable au
troisième et fameux concile œcuménique tenu à
Éphèse, et mentionné tout à l'heure,
où le
parti de ceux qui s'appelaient les Orthodoxes, c'est-à-dire de
ceux qui voulaient bâillonner la pensée à jamais,
amena une horde de paysans, d'esclaves et de moines armés pour
intimider, conspuer et au besoin assassiner les évêques du
parti opposé. C'était là, évidemment, une
manière de faire de la théologie et de la cosmologie
toute différente de la manière grecque ! C'était
peut-être la bonne pour cette époque lamentable et ces
hommes misérables. À cette considération,
toutefois, s'en
ajoute une autre fort importante. Je crois pour ma part,
—————
¹) Hefele : Konziliengeschichte
II, 11 et sq., 372.
²) Si considérable que soit la
littérature
récente
sur ce sujet, je crois pouvoir recommander toujours aux profanes le ch.
47 du Roman Empire de Gibbon,
qui n'a pas, que je sache,
été surpassé en tant qu'aperçu
général et provisoire. — L'ouvrage de Hefele souvent
cité ici a été traduit en français par
l'abbé Delarc sous ce titre : Histoire
des Conciles (Paris
1869-1876).
826 LA
LUTTE
— RELIGION
et malgré mon aversion
pour ce chaos ethnique incarné en
Rome, que Rome a rendu un service à la religion en accentuant le
concret par opposition à l'abstrait, et qu'elle l'a
sauvée ainsi du danger de s'émietter et de se volatiliser
complètement. Il n'en serait pas moins ridicule
d'éprouver une particulière admiration pour des
caractères bornés et vulgaires comme Cyrille, le
meurtrier de la noble Hypatie, ou un particulier respect pour des
conciles comme celui d'Éphèse, qu'il présida et
que
l'empereur lui-même (Théodose le Jeune) dut dissoudre de
sa propre autorité (il le qualifia d'« assemblée
honteuse et néfaste ») afin de mettre un terme aux
injures et aux violences réciproques des saints bergers.
Dès ce concile œcuménique
d'Éphèse, la mystique
mythologique, qui est le thème proprement grec, n'apparaît
plus au premier plan : l'élaboration spécifiquement
romaine des dogmes avait, en effet, déjà commencé,
et cela avec l'introduction du culte de Marie et du culte de l'enfant
Jésus. J'ai déjà fait remarquer plus haut que
c'était là une importation égyptienne
acclimatée depuis bien longtemps dans tout l'empire romain, mais
tout particulièrement en Italie ¹). Quand, au début
du Vme siècle seulement,
l'épithète de «
Mère de Dieu » (au lieu de Mère du Christ)
s'était introduite dans la langue du christianisme, le noble
Nestorius — orthodoxe d'ailleurs presque fanatique — avait
protesté contre cet usage : il y voyait, non sans raison,
un indice de la renaissance du paganisme. Et ce furent, comme il
était logique, les évêques d'Égypte et les
moines
égyptiens, donc les héritiers immédiats du culte
d'Isis et d'Horus, qui prirent parti avec rage et acharnement, soutenus
par la populace et les femmes, pour ces coutumes d'une
immémoriale antiquité; Rome se joignit au parti
égyptien; l'empereur, qui aimait Nestorius, fut peu à peu
monté contre lui. Mais ici, on le
—————
¹) Se reporter dans le présent chapitre, à la
rubrique « Défiguration des mythes
».
827 LA
LUTTE
— RELIGION
voit, ce n'est plus proprement
l'hellénisme qui est en cause;
nous touchons au début d'une nouvelle période : celle de
l'introduction des mystères païens dans l'Église
chrétienne. Les combattre était l'affaire du « Nord
», car désormais il s'agissait moins de
métaphysique que de conscience et de moralité;
voilà pourquoi aussi on inclinerait à accorder
créance aux assertions fréquemment
répétées qui font de Nestorius (né dans la
colonie militaire romaine de Germanicopolis) un Germain de race; en
tous cas, c'était un protestant.
Un mot encore sur l'Orient avant de passer au Nord.
À l'époque de sa floraison — je l'ai
déjà
marqué — la théologie hellénique gravitait
principalement autour de ces questions qui flottent à la limite
de la mythologie, de la métaphysique et de la mystique. Aussi
est-il presque impossible, dans un ouvrage populaire, d'entrer
là-dessus dans des détails. En traitant de notre
héritage hellénique, j'ai dit combien était
considérable cette part de spéculation abstraite
d'origine grecque, qui — fort défigurée, d'ailleurs, en
général — avait passé dans notre conception
religieuse ¹). Pendant tout le temps que l'instinct
spéculatif
conserva sa vitalité, comme c'était le cas dans la
Grèce préchrétienne où l'homme épris
de savoir n'avait qu'à traverser la rue pour passer d'une
« hérésie » — c'est-à-dire d'une
« école » — à une autre, ces abstractions
formaient un complément
précieux de la vie intellectuelle : un complément
d'autant plus salutaire, peut-être, que la vie grecque tendait
d'autre part à s'absorber plus entièrement dans la vision
artistique et dans la préoccupation scientifique du monde
sensible. L'aptitude métaphysique de l'homme prenait sa revanche
en créant des formes insubstantielles d'une audace et d'une
fantaisie extrêmes. Mais, si l'on se reporte à la vie et
aux paroles du Christ, on ne peut se défendre de l'impression
qu'en présence d'une telle réalité ces
fières spécula-
—————
¹) Ch. I, sous la rubrique : « Déclin de la
religion
».
828 LA
LUTTE
— RELIGION
tions perdent toute
consistance et se dissolvent en néant. C'est
qu'au fond la métaphysique n'est toujours encore qu'une
physique; le Christ, par contre, c'est la religion. L'appeler Logos,
Nous, Démiurge, enseigner avec Sabellius que le
Crucifié n'est qu'un « mode hypostatique transitoire du
Verbe » ou au contraire, avec Paul de Samosate, qu'il est «
peu à peu devenu Dieu », tout cela revient à
transformer une personnalité vivante en une allégorie,
et même en une allégorie de la pire espèce, une
allégorie abstraite ¹). Si maintenant, par surcroit, cette
allégorie abstraite est insérée de force dans une
chronique juive, produit du désert sémite, puis
amalgamée à des mystères d'un matérialisme
grossier, et enfin figée en un dogme hors duquel il n'est pas
de salut, on a tout lieu de se réjouir de ce qu'après
trois siècles d'une pareille élaboration des hommes
pratiques aient dit : en voilà assez, défense de rien
ajouter ! Et comme on comprend bien Ignace d'Antioche, qui,
interrogé sur l'authenticité de tel ou tel passage
scripturaire, répondit qu'il avait pour documents non
falsifiés la vie et la mort du Christ ! ²) Force nous est
d'avouer
que la théologie grecque, qui s'atteste dans son
interprétation de l'Écriture si large de cœur, si
clairvoyante
d'esprit, si éloignée de la mentalité servile des
théologiens occidentaux, inclinait pour
—————
¹) Alors même qu'un penseur aussi pénétrant et
aussi puissamment intuitif que Schopenhauer voit dans le christianisme
« une allégorie qui exprime sous forme d'image une
pensée vraie », sachons repousser énergiquement une
erreur si manifeste. On pourrait jeter par-dessus bord tout ce qui est
allégorique dans l'Église chrétienne, et la
religion
chrétienne subsisterait intégralement. Car la vie du
Christ aussi bien que la conversion du vouloir, qu'il enseigne, sont
des réalités, non des images. De ce que la raison est
incapable d'en donner la formule, et l'entendement d'en trouver
l'interprétation, il ne suit pas que ces réalités
soient moins réelles. En dernier ressort la raison et
l'entendement seront obligés de recourir à des
allégories,
mais la religion n'est rien si elle n'est une expérience
immédiate.
¹) Lettre
aux Philadelphiens § 8. Il est vrai qu'Ignace
s'était encore assis aux pieds de l'apôtre Jean; et que
même, suivant une tradition, il avait vu dans son enfance le
Sauveur.
829 LA
LUTTE
— RELIGION
nt à perdre de vue ces
« documents non falsifiés
» que constitue l'apparition effective de Jésus-Christ.
Mais à côté de la critique il y
a place pour
l'admiration, et en
même temps pour de profonds regrets, quand nous
voyons Rome
rejeter précisément ce qu'avait produit de plus grand et
de plus vrai cette dernière floraison de l'esprit
hellénique. Je ne veux pas, pour en fournir la preuve du
lecteur,
abuser outre mesure de sa patience et m'aventurer avec lui sur le
terrain théologique. Je préfère lui soumettre une
seule proposition d'Origène, qui suffit à donner une
idée de ce que perdit la religion chrétienne à
cette victoire de l'Occident sur l'Orient ¹).
Au chapitre 29 de son beau livre De la Prière, Origène
parle du mythe de la chute et remarque à ce propos : «
Nous ne pouvons nous dissimuler que la crédulité et
l'inconstance d'Eve ne datent pas de l'instant qu'Eve méprisa la
parole de Dieu et prêta l'oreille aux propos du serpent, mais
qu'évidemment ces traits existaient DÉJA
AUPARAVANT,
puisque le serpent s'adressa à elle par la raison
précisément que, dans sa ruse, il avait DÉJA
OBSERVÉ la faiblesse d'Eve. » Cette seule phrase
suffit
pour que le mythe — comprimé par les Juifs, comme le remarque si
justement Renan ²), en un stérile et mesquin fait
historique — renaisse à la vie, à la plénitude de
sa vie. Et
avec le mythe, la nature aussi reprend ses droits. Ce que l'homme,
dès lors qu'il aspire à une vie supérieure, est
bien fondé à appeler « péché »,
cela fait partie de son être, comme dit Paul, « par nature
»; avec les chaînes de la chronique nous rejetons aussi les
chaînes
—————
¹) Pour les détails je renvoie le lecteur, avant tout, au
petit
ouvrage déjà cité de Hatch : The influence of
Greek ideas and usages upon the christian church. Ce livre est
une
chose unique; foncièrement savant, à telles enseignes
qu'il fait autorité parmi les spécialistes, il peut
être lu néanmoins par toute personne cultivée,
même sans aucune préparation théologique.
²) J'ai déjà donné,
notamment ch. V, sous la
rubrique consacrée à la religion chez les Sémites,
plusieurs citations dans ce sens, empruntées à l'Histoire
du Peuple d'Israël.
830 LA
LUTTE
— RELIGION
de la crédulité
superstitieuse; nous ne nous opposons pas
à l'ensemble de la nature comme quelque chose d'étranger
né plus haut et tombé plus bas; bien au contraire, nous
lui appartenons et nous projetons sur elle en retour la lumière
de
la grâce, qui est descendue dans notre cœur humain.
Origène, en prolongeant comme on voit l'intuition paulinienne,
avait à la fois libéré la science et
renversé la barrière qui fermait aux âmes
l'accès de la religion véritable et immédiate.
Voilà ce qu'était cette
théologie
hellénique qui succomba dans la lutte ¹).
LE « NORD »
Si nous considérons maintenant le second
courant anti-romain dont la caractéristique se résume,
comme je l'ai
dit plus haut, dans le mot « Nord », nous apercevons
immédiatement qu'il procède d'un genre d'esprit tout
autrement constitué et qu'il eut à se frayer sa voie dans
des conditions de temps toutes différentes. Dans
l'hellénisme, Rome avait combattu une culture plus vieille que
la sienne et supérieure à elle; avec le « Nord
», par contre, il ne s'agissait pas en première ligne de
doctrines spéculatives, mais d'une manière de penser et
de sentir, et les représentants de cette mentalité
accusaient pour la plupart un degré de culture bien
inférieur à celui des représentants de
l'idée romaine ²). Il fallut des siècles pour que
cette
inégalité disparût. Mais nous devons tenir compte
encore d'un autre fait. Tandis qu'en ses premières luttes
l'Église romaine embryonnaire avait
—————
¹) J'ai indiqué plus haut brièvement — et j'y
reviendrai,
notamment au ch. IX — que cette théologie ressuscita au IXme
siècle en la personne du grand Scot Erigène,
l'authentique précurseur d'une religion vraiment
chrétienne.
²) Un barbare du Nord pouvait naturellement se distinguer par des
dons
individuels hors de pair; et, d'autre part, l'habitant de l'Imperium
était en général un être fort grossier. Mais
le mot de « culture » désigne une notion collective
— nous
avons vu cela notamment à propos de la Grèce (ch. I, sous
la rubrique « Culture artistique ») — et dans ce sens on
peut affirmer sans contredit qu'il n'y eut guère de culture
réelle en pays germaniques avant le XIIIme
siècle.
831 LA
LUTTE
— RELIGION
besoin pour vaincre de gagner
à sa cause l'autorité de
l'empereur, elle se dressait maintenant comme une hiérarchie
puissante et complètement organisée, dont nul ne pouvait,
sans y risquer sa vie, révoquer en doute l'autorité
absolue. En un mot, le combat dès lors est autre, et il se
poursuivra en d'autres conditions. Je dis « est », je dis
« se poursuivra » : c'est qu'effectivement, si la lutte
entre l'Orient et l'Occident a pris fin voici déjà mille
ans, étouffée par Mahomet, en sorte que le schisme ne
subsiste que comme un cénotaphe et non comme le monument d'une
nouvelle évolution de vie — la lutte entre le Nord et le Sud
continue par contre à sévir au milieu de nous et projette
des ombres menaçantes sur notre prochain avenir.
J'ai déjà eu l'occasion de marquer, au
moins à
grands traits, ce que représente cette révolte du Nord
¹). Il suffira ici de compléter brièvement ces
indications.
Une remarque préliminaire s'impose. J'ai
employé
l'expression « Nord » parce que le mot «
germanisme » ne correspondrait pas aux faits ou qu'il
impliquerait, dans le cas le plus favorable, une hypothèse
excessivement audacieuse. Nous trouvons partout, et à toutes les
époques, des adversaires de l'idéal politique et
ecclésiastique qui s'est incarné en Rome; si ce mouvement
de révolte ne s'atteste puissant qu'à partir du moment
où l'impulsion vient du Nord, c'est qu'ici, dans le complex
slavo-celto-germanique, des nations entières pensaient et
sentaient d'une façon homogène, tandis qu'au midi, dans
l'empire du chaos, l'individu qui venait au monde avec l'amour de la
liberté et l'instinct de la religion intérieure formait
une exception isolée, due au hasard de la naissance. Il n'en est
pas moins vrai que l'on trouve des exemplaires de mentalité
« protestante » dès l'origine du christianisme.
N'est-ce point là l'atmosphère que respirent à
chaque ligne les récits évangéliques ? Se
repré-
—————
¹) Dans les dernières pages du ch. IV; au ch. VI sous les
rubriques : « La
Réforme » et : «
Germain et
Anti-Germain
».
832 LA
LUTTE
— RELIGION
sente-t-on l'apôtre de
la liberté, l'auteur de
l'Epître aux, Galates, courbant la tête parce qu'un
pontifex maximus aurait, du
haut de sa chaise curule, promulgué
quelque décision dogmatique ? Ne lisons-nous pas, dans cette
lettre justement fameuse de l'Anonyme à Diognète, qui
date des temps les plus reculés du christianisme : «
INVISIBLE EST LA RELIGION DES CHRÉTIENS » ?
¹) Renan
dit : « Les
chrétiens primitifs sont les moins superstitieux des hommes....
Chez eux, pas
d'amulettes, pas d'images saintes, pas d'objet de culte »
²). À
ce caractère s'allie une grande liberté religieuse.
Celse, au IIme siècle, rapporte que
les chrétiens
divergeaient entre eux par leurs interprétations et leurs
théories, mais que cette profession de foi les unissait tous
: « par Jésus-Christ je suis crucifié au monde et
le
monde en moi ! » ³) Religion essentiellement
intérieure,
simplification extrême de ses manifestations extérieures,
liberté de la foi individuelle : tels sont les traits
distinctifs du christianisme à ses débuts; ils ne
proviennent aucunement d'une transfiguration ultérieure,
conçue par les Germains. Cette liberté était si
grande que même en Occident, où cependant Rome
exerça dès le commencement la suprématie, chaque
pays, voire chaque ville, posséda pendant des siècles,
avec sa juridiction diocésaine autonome, sa confession de foi
particulière 4). Pour nous, hommes du
Nord, nous étions
beaucoup trop portés par tempérament à l'action
pratique dans les choses de ce monde, beaucoup trop occupés
d'organisation politique, d'intérêts commerciaux et de
science, pour jamais revenir à ce protestantisme, le plus pur et
le plus authentique, de l'époque préromaine. Au surplus,
ces premiers chrétiens se trouvaient placés dans des
conditions meilleures
—————
¹) § 26.
²) Origines
du Christianisme, 7e éd., VII,
629.
³) Cf. Origène : Contra Celsum V, 64.
4) Cf. Harnack : Das apostolische Glaubensbekenntnis,
27e
éd.,
p. 9. Les divergences ne sont nullement insignifiantes. L'actuel
« Symbole des apôtres » n'entra en usage qu'au IXme
siècle.
833 LA
LUTTE
— RELIGION
que nous : le spectre de
l'idée impériale romaine
transmuée en idéal théocratique ne les opprimait
pas encore. C'est, par contre, un caractère néfaste du
mouvement qui a son point de départ au Nord qu'il ait dû
toujours s'affirmer d'abord comme réaction, toujours renverser
avant de pouvoir songer à construire. D'autre part, c'est
précisément ce caractère négatif qui permet
d'embrasser une quantité réellement incommensurable de
faits historiques très divers dans
l'unité d'une seule et même notion : LA
RÉVOLUTION
CONTRE ROME. Depuis la protestation de Vigilance au IVme siècle
(contre les méfaits du monachisme menaçant la
prospérité des peuples) jusqu'à la lutte de
Bismarck contre les Jésuites, un trait de parenté unit
entre eux tous ces mouvements; car, pour différents que
puissent être les motifs incitant à la révolte
contre Rome, Rome elle-même représente une idée si
homogène, si implacablement logique, et si solidement
constituée, que toute opposition qu'elle soulève en
acquiert un certain aspect déterminé, à peu
près identique dans tous les cas.
Retenons donc, à l'effet d'obtenir un clair
aperçu
synthétique du sujet, cette notion de la « révolte
contre Rome ». Mais il faut, dans les limites de ce concept,
établir une distinction importante. Sous l'apparence
extérieure de l'homogénéité, l'idée
de « Rome » enferme, en effet, deux tendances
foncièrement différentes : l'une procède d'une
source chrétienne, l'autre d'une source païenne; l'une
vise un idéal ecclésiastique, l'autre un idéal
politique. Rome est, comme dit Byron, an
hermaphrodite of empire ¹). Ici
encore nous apparaît cette hybridité funeste que j'ai
signalée dans le christianisme et que nous y retrouvons à
chaque pas ! Et il n'y a pas seulement coexistence de deux sortes
d'idéals, l'un politique et l'autre ecclésiastique : mais
l'idéal politique de Rome, judéo-païen dans ses
fondements et sa structure, recèle un rêve social si
grandiose qu'en tous temps de puis-
—————
¹) The Deformed transformed
I, 2.
834 LA
LUTTE
— RELIGION
sants esprits en ont
été fascinés, tandis que son
idéal proprement religieux, pour pénétré
qu'il puisse être de la présence du Christ (au point que
beaucoup de nobles âmes n'aperçoivent que Lui dans cette
Église), a introduit et développé dans le
christianisme
des conceptions et des doctrines directement antichrétiennes.
Voilà pourquoi, dans l'opinion d'excellents juges,
l'idéal politique de Rome serait, en fait, plus religieux que
son idéal ecclésiastique. Si donc la révolte
contre Rome doit son caractère d'uniformité relative au
fait que, dans les deux domaines (politique et religieux), Rome a pour
principe fondamental l'absolu despotisme, en sorte que toute
contradiction implique rébellion, on comprend d'autre part
aisément qu'en réalité les mobiles incitant
à la révolte aient différé, selon que
différaient les hommes qui se révoltaient. Ainsi les
princes germaniques de la période initiale adoptèrent en
général sans difficulté la doctrine religieuse de
Rome, telle que Rome la prêchait, et ils ne se montrèrent
point curieux de savoir si elle était chrétienne ou non;
mais en même temps ils soutinrent avec ardeur leurs droits
politiques contre l'idéal qui fait le fond de toute religion
romaine — idéal recélant ce rêve grandiose de la
« Cité de Dieu » sur la terre — et ils
n'abandonnèrent qu'à la dernière
extrémité quelque parcelle de leurs prétentions
nationales. Au contraire, l'empereur byzantin Léon
n'était menacé dans aucun de ses droits politiques, et
c'est par pure conviction religieuse et chrétienne, dans
l'espoir de mettre un terme à l'envahissement des superstitions
païennes, qu'il entreprit la lutte contre le culte des images et,
par là-même, contre Rome ¹). Mais combien à
eux
seuls
—————
¹) Il faut lire dans la Konziliengeschichte
de
l'évêque
Hefele (tome III) l'exposé détaillé et
agressivement partial de la querelle des Iconoclastes. On y verra que
Léon l'Isaurien et ses conseillers n'ont fait autre chose que de
chercher à s'opposer à la rapide décadence de la
conscience religieuse, déterminée par l'introduction de
coutumes superstitieuses et antichrétiennes. Il n'y a pas en
cette affaire de querelle dogmatique, et aucun intérêt
politique n'y est en cause. Au contraire, par sa
835 LA
LUTTE
— RELIGION
ces deux exemples sont
déjà compliqués, quand on
les envisage attentivement ! Car les princes germaniques, s'ils com-
—————
conduite
courageuse l'empereur soulève contre lui tout son
peuple, mené par une armée innombrable de moines
ignorants, et l'explication psychologique de Hefele, suivant laquelle
Léon III aurait manqué de sens esthétique, est par
trop puérilement naïve pour mériter une
réfutation. D'autre part, on constate chaque jour davantage
à quel point Léon avait raison d'affirmer que le culte
des images marquait un retour au paganisme. En Asie Mineure, les
découvertes archéologiques nous permettent de suivre de
lieu en lieu la transformation d'anciens dieux en membres du
Panthéon chrétien, lesquels dieux, après comme
avant, conservèrent leur rôle de divinités locales,
lesquelles divinités, après comme avant,
continuèrent — et continuent aujourd'hui ! — d'être
honorées par des pèlerinages. Ainsi, par exemple, de
l'Athéna de Séleucie, tueuse du Géant, on fit une
« sainte Thékla de Séleucie »; les autels de
la vierge Artémis furent simplement rebaptisés autels de
la « Vierge Mère de Dieu »; le dieu de Colosse passa
désormais pour l'archange Michel, etc. Pour les populations, la
différence était à peine sensible (voir Ramsay :
The Church in the Roman Empire,
p. 466 et sq.). Or tout ce qui
constituait le culte des images était étroitement
lié à ces superstitions populaires immémorialement
anciennes et parfaitement étrangères — ou contraires — au
christianisme; l'Église avait beau introduire ici tous les distinguo
possibles : l'image n'en restait pas moins ce qu'elle avait
été, ce qu'est la pierre de la Mecque, un objet
matériel censément doué de vertus magiques. En
présence de pareils faits, auxquels il faut attribuer la
conservation jusqu'à ce jour dans toute l'Europe (aussi loin
qu'atteint l'influence romaine) de la croyance à des
divinités locales faiseuses de miracles (cf. Renan :
Marc-Aurèle, ch. 34),
les « PREUVES » que cite
Grégoire II, dans ses lettres à Léon, en faveur du
culte des images, font un effet très comique. Il y en a deux
notamment que le pape tient pour accablantes. La femme guérie
par le Christ (Matth. IX, 20)
aurait élevé à
l'endroit du miracle une statue de Jésus-Christ, et Dieu, bien
loin de s'en irriter, aurait fait pousser au pied du socle une herbe
salutaire jusqu'alors inconnue ! Voilà la première
preuve, la seconde est encore plus belle. Abgar, prince
d'Édesse, un
contemporain du Sauveur, aurait adressé une lettre au Christ, et
le Christ lui aurait envoyé son portrait en manière de
remerciement ! ! (Hefele : op. cit.
p. 383 et 395). — Détail
très remarquable et très instructif comme
élément d'appréciation du point de vue romain : le
pape reproche à l'empereur (Hefele, p. 400) d'avoir
dérobé aux hommes les images et de leur avoir
donné en échange « d'absurdes discours et des
farces musicales ». Par où il faut entendre que
Léon,
comme fera Charlemagne quelques années plus tard, avait
réintroduit la PRÉDICATION dans
836 LA
LUTTE
— RELIGION
battaient les
prétentions temporelles du pape et la notion
ecclésiastique de la Civitas
Dei, n'en utilisaient pas moins
l'autorité papale dès qu'ils en pouvaient tirer avantage;
et, d'autre part, des hommes de l'espèce de Vigilance ou de
Léon l'Isaurien, qui s'attaquaient dans un intérêt
purement religieux à des abus qu'ils jugeaient indignes du
christianisme, tombaient également dans une grave
inconséquence puisqu'ils ne contestaient pas en principe
l'autorité de Rome et que, dès lors, ils auraient
dû logiquement s'y soumettre. La confusion que je ne fais
qu'indiquer ici en passant apparaît toujours plus grande à
mesure qu'on examine les choses de plus près. Celui qui,
disposant d'un savoir très étendu, s'appliquerait
à l'exposé de ce seul thème : la révolte
contre Rome (du IXme siècle environ
jusqu'au XIXme), arriverait
à dégager cette conclusion remarquable : que Rome eut, en
fait, tout le monde contre elle, et qu'elle doit son incomparable
puissance uniquement à la force irrésistible d'une
idée inexorablement logique. Personne n'a jamais
procédé logiquement contre Rome, tandis que Rome s'est
montrée toujours strictement conséquente avec
elle-même : par là, par cette logique de fer, elle
réussit à vaincre aussi bien la résistance ouverte
que les nombreux efforts tentés dans son sein pour lui imprimer
une autre direction. Ce n'est pas l'Isaurien seulement, l'attaquant du
dehors, qui échoua; François
—————
l'Église et
pourvu par la MUSIQUE à l'édification du
sentiment : deux choses que le moine romain juge aussi superflues qu'il
estime indispensable le culte des images. Si l'on songe maintenant que
Germanicia, la patrie de Léon, à la frontière de
l'Isaurie, était une de ces colonies de vétérans
fondées dans les derniers temps par les empereurs (Mommsen :
Römische Geschichte, 3e
éd. V, 310); si l'on songe encore
que de nombreux Germains servaient dans l'armée et qu'en outre
Léon l'Isaurien, homme sorti du peuple, ne devait pas à
sa culture, mais à son caractère, la
supériorité par laquelle il se distingue des hommes de
l'Asie Mineure au point de haïr précisément ce
qu'ils aimaient — on a bien sujet de se demander si cet assaut
livré au matérialisme romano-païen, encore que ce
fut en pays méridional, n'eut pas son point de départ
dans une âme nordique ? Il y a beaucoup d'hypothèses plus
fragiles.
837 LA
LUTTE
— RELIGION
d'Assise n'échoua pas
moins dans son propos de réformer
du dedans l'ecclesia carnalis,
comme il l'appelait ¹). Et l'on vit
de
même échouer Arnaud de Brescia, cette âme ardente
d'apôtre, quand il conçut le rêve chimérique
de détourner l'Église de ses fins temporelles;
échouer
les Romains dans leurs révoltes répétées et
désespérées contre la tyrannie des papes;
échouer Abélard, un fanatique de l'idéal religieux
romain, dans son essai d'y allier une philosophie plus haute et plus
rationnelle; échouer l'ennemi d'Abélard, saint Bernard,
réformateur du monachisme, qui eût volontiers
imposé au pape et à l'Église tout entière
sa
conception mystique de la religion et fermé la bouche aux
« incomparables docteurs de la Raison » (comme il les
appelle ironiquement); échouer le pieux abbé Joachim dans
sa lutte contre la « divinisation de l'Église romaine
» et
contre les « représentations charnelles » des
sacrements; échouer l'Espagne qui, malgré sa ferveur
catholique, n'admettait pas les décisions du concile de Trente;
échouer la dévote maison d'Autriche et pareillement celle
de Bavière, lesquelles luttèrent jusqu'au XVIIme
siècle pour obtenir, en récompense d'une soumission qui
—————
¹) S'il est exact que le développement spirituel de cet
homme
admirable se soit accompli sous l'influence directe des Vaudois, on
aperçoit, sans que j'y insiste, l'intérêt du fait;
sur sa très grande probabilité voir Thode : Franz von
Assisi (1885), p. 31 et sq.; et cf. dans Paul Sabatier : Vie de saint
François d'Assise (39e
éd.), les passages suivants :
«
Les analogies d'inspiration entre Pierre Valdo et saint François
sont si nombreuses qu'on pourrait être tenté de croire
à une sorte d'imitation.... » (p. 42) « Au reste, il
paraît fort probable que par son père François aura
été mis au courant des tentatives des Pauvres de Lyon
» (p. 43). Et, p. 52 : « J'ai tâché de montrer
plus haut combien l'initiative de François présente
d'analogie avec celle des Pauvres de
Lyon. Sa pensée mûrit
dans un milieu tout imprégné de leurs idées,
où elles purent le pénétrer à son insu.
»
Le soin que prennent de récents biographes catholiques du saint,
par ex. Joergensen, d'opposer autant que possible ses conceptions
doctrinales et les hérésies vaudoise ou cathare, est
superflu — car ces différences sautent aux yeux — mais
significatif : car il traduit assez le pressentiment, sous ces
différences, d'analogies plus profondes.
838 LA
LUTTE
— RELIGION
était une
manière d'abdication, le maintien de la
communion sous les deux espèces et du mariage des prêtres
dans leurs Etats ¹); échouer la Pologne dans ses
audacieuses
tentatives de réformation ²); échouer la France,
malgré toute sa ténacité, dans l'effort de
conserver au moins l'ombre d'une Eglise gallicane.... mais surtout et
toujours on vit échouer, de saint Augustin à
Jansénius, quiconque tenta d'introduire dans le système
romain la doctrine apostolique non adultérée de la Foi et
de la Grâce; échouer aussi, du Dante à Lamennais et
à Döllinger ³), quiconque réclama la
séparation de l'Etat et de l'Eglisé et la liberté
religieuse de l'individu. Tous ces hommes et tous ces mouvements — et
leur nombre est légion au cours de chaque siècle —
procédèrent, je le répète, d'une
façon illogique et inconséquente; car ou bien ils
voulaient réformer l'idée qui est le fondement même
de l'intuition romaine, ou bien ils voulaient se réserver dans
les limites de cette idée une certaine mesure de liberté,
soit personnelle, soit nationale : deux choses aussi manifestement
absurdes l'une que l'autre. En effet, le principe fondamental de Rome
(et pas seulement depuis 1870, mais de tous temps), c'est son
institution divine et l'infaillibilité qui en découle :
au regard de ce principe, la liberté d'opinion ne peut
être qu'arbitraire criminel; et s'agissant d'une réforme
il faut faire attention que l'idée romaine, si compliquée
qu'elle s'atteste à l'examen, constitue néanmoins un
produit organique, fondé sur les bases solides d'une histoire
qui embrasse plus de mille ans; et méthodiquement
élaborée dans sa structure en vue d'une exacte et
continuelle adaptation au caractère et aux besoins religieux de
toute cette partie de
—————
¹) Touchant cette affirmation et la précédente, voir
l'édition des Concilii
Tridentini canones et decreta
publiée en 1854 avec une introduction historique par le chanoine
Smets et munie de l'approbation épiscopale (p. XXIII).
²) Voir ch. VI sous la rubrique : « La Réforme »,
notamment la longue note touchant l'ouvrage du comte Krasinski.
³) Pour
ne pas parler du vingtième siècle !
839 LA
LUTTE
— RELIGION
l'humanité qui
appartient en quelque manière au chaos
ethnique ¹). Comment un homme aussi clairvoyant et sagace que le
Dante
pouvait-il, sans cesser de se considérer comme un catholique
romain orthodoxe, réclamer la séparation du pouvoir
temporel et du pouvoir spirituel, ainsi que la subordination de
celui-ci à celui-là ? Rome est précisément
l'héritière de la plus haute puissance temporelle; c'est
seulement comme « mandataires » du pouvoir romain que les
princes tiennent l'épée; et Boniface VIII n'étonna
le monde que par sa franchise, non par la nouveauté de son point
de vue, lorsqu'il s'écria : ego
sum Caesar ! ego sum Imperator !
Dès l'instant où Rome abandonnerait cette
prétention (et alors même que les circonstances de fait
n'en laissent subsister que la théorie), Rome se porterait le
coup de mort. N'ayons garde de l'oublier : l'Église tire toute
son
autorité de ce postulat, qu'elle est la représentante de
Dieu; or, comme le dit Antonio Perez avec un humour bien espagnol : El
Dios del cielo es delicado mucho en suffrir companero in niguna cosa,
« le Dieu du ciel est beaucoup trop jaloux pour souffrir un
concurrent en n'importe quelle chose » ²). Et ne perdons pas
de
vue non plus que toutes les prétentions de Rome, dans l'ordre
religieux aussi bien que dans l'ordre politique, sont des
prétentions historiques : sa primauté apostolique
elle-même se déduit d'une institution historique, non
d'une
supériorité spirituelle quelconque ³). Dès
l'instant où Rome
—————
¹) En se reportant à la rubrique : « Le chaos
ethnique »,
ch. IV, et à la dernière page de ce même chapitre,
le lecteur me dispensera de répéter ici ce que j'ai
déjà dit de l'étendue approximative qu'occupe
actuellement le monde du chaos.
²) Cité par A. de Humboldt dans une
lettre à
Varnhagen
von Ense, 26 sept. 1845.
³) Le Christ a précisément
proféré contre
Pierre des paroles plus sévères qu'il n'en proféra
contre aucun autre apôtre : « Arrière de moi, Satan,
tu m'es en scandale ! car tu ne conçois pas ce qui est de Dieu,
mais ce qui est de l'homme » (Matth.
XVI, 23). Et ce n'est pas seulement
son triple reniement du Christ, mais encore son attitude à
Antioche flétrie par Paul du nom d'« hypocrisie »
(Gal. II, 13), qui nous
révèle
840 LA
LUTTE
— RELIGION
abandonnerait en un point, un
seul, la continuité historique
sans lacune sur laquelle elle s'appuie, l'édifice tout entier
s'écroulerait immanquablement; et le point qu'il serait le plus
dangereux de laisser même effleurer, c'est le point d'attache
avec la suprématie de l'Imperium romain terrestre,
désormais élargi en Imperium divin. Car la théorie
de l'institution purement religieuse est tellement tirée par les
cheveux que saint Augustin la conteste encore ¹); au contraire, le
fait
réel et concret de l'Imperium est l'un des plus imposants que
l'on aperçoive à la base de l'histoire, et la conception
même qui impute à cet Imperium une « origine
divine » (d'où une portée sans borne) remonte plus
loin et lui constitue des racines plus solides que ne le pourrait faire
n'importe quelle tradition ou doctrine évangélique. Il
fallait donc s'y attendre : de tous ces véritables PROTESTANTS
que j'ai nommés — et ils méritent cette
dénomination négative à plus juste titre que ceux
qui sont sortis de l'Église romaine — il n'en est pas un seul
qui ait
exercé la moindre influence durable; à l'intérieur
d'un cadre aussi fortement agencé, c'était chose
impossible. Quand on consulte des ouvrages un peu
détaillés sur l'histoire de l'Église, on est
frappé du nombre considérable de catholiques
éminents qui ont consacré leur vie entière
à essayer d'« intérioriser » la religion,
à lutter contre les conceptions matérialistes, à
répandre les doctrines augustiniennes, à combattre les
abus ecclésiastiques, etc. : de toute cette activité
dépensée, pas une trace n'est demeurée. Pour faire
œuvre durable dans le cadre de cette Église, il fallut que les
grandes personnalités qui s'y
—————
en Pierre un
caractère violent, mais faible. Si donc on admet
qu'il fut réellement investi d'une primauté, elle ne lui
aurait en tous cas pas été attribuée à
cause de son mérite ou afin de confirmer la
prépondérance naturelle d'une personnalité
éminente, mais en vertu d'une institution due au bon plaisir de
Dieu, et que l'histoire ratifia.
¹) J'ai mentionné plus
haut dans ce chapitre la
manière
dont saint Augustin combat l'interprétation «
blasphématoire », et devenue orthodoxe, du Tu es Petrus,
etc.
841 LA
LUTTE
— RELIGION
efforcèrent, ou bien,
comme Augustin, en vinssent à se
contredire elles-mêmes, ou bien, comme Thomas d'Aquin, qu'elles
saisissent à sa racine l'idée spécifiquement
romaine et y conformassent résolument, dès leur jeunesse,
leur individualité propre. En dehors de cette alternative il n'y
avait qu'une seule issue : l'émancipation complète.
S'écrier avec Luther : « nous en avons fini avec le
Siège romain ! » ¹) c'était en finir avec
cette
lutte désespérée et contradictoire dans laquelle
succomba d'abord l'Orient hellénique, et ensuite le Nord tout
entier, pour autant qu'il y persista. C'était du même coup
rendre possible une renaissance nationale, car quiconque rompt avec
Rome — et celui-là seul — rompt en même temps avec
l'idée de l'Imperium.
On n'en vint pas à cette
extrémité durant
l'époque qui nous occupe, exception faite du mouvement des
Vaudois qui débutait alors. La lutte entre le Nord et le Sud
était — et demeura — une lutte inégale, livrée au
sein d'une Église qui faisait encore autorité pour tous.
Il y
avait d'innombrables sectes, mais presque toutes de caractère
purement théologique. L'arianisme aurait pu, à la
rigueur, engendrer un christianisme spécifiquement germanique,
mais ses adhérents ne remplissaient pas les conditions de
culture nécessaires pour exercer une action de propagande et
défendre avec succès leur point de vue. Les malheureux
Vaudois, par contre, bien que Rome ait fait massacrer à
différentes reprises (pour la dernière fois en 1685) tous
ceux d'entre eux qu'elle pouvait atteindre, se sont maintenus
jusqu'aujourd'hui et possèdent actuellement à Rome
même leur propre Église : preuve qu'il suffit de se
montrer aussi
conséquent que Rome pour subsister malgré elle, si faible
soit-on.
J'ai été obligé jusqu'ici
d'esquisser l'histoire de cette lutte pour ainsi dire à rebours,
et cela justement en
raison de la dispersion et de l'illogisme des efforts tentés par
les hommes du Nord aux prises avec un adversaire qui forme
—————
¹) Lettre de l'an 1520 au pape Léon X.
842 LA
LUTTE
— RELIGION
un bloc homogène. Et
j'ai dû me contenter, une fois de
plus, de simples allusions aux faits innombrables de la cause; les
faits sont comme les moustiques : sitôt une lumière
allumée, ils volent d'eux-mêmes vers la fenêtre
où elle brille et y pénètrent par milliers.
C'est pourquoi je préfère, ici encore, afin de
compléter ces premières indications sur la lutte du Nord
et du Sud, la considérer en raccourci dans deux hommes qui en
font paraître des aspects significatifs : un réaliste de
la politique et, un idéologue de la politique, tous deux
zélés théologiens à leurs moments perdus
et, à n'importe quel moment de leur vie, enfants enthousiastes
de l'Église romaine; je veux dire Charlemagne et le Dante
¹).
CHARLEMAGNE
Si jamais homme s'acquit le droit d'exercer
sur Rome une influence, ce fut Charlemagne. Il aurait pu
anéantir
la papauté : il la sauva et l'intronisa pour mille ans. Il
aurait pu encore — mieux que personne avant ou depuis — détacher
définitivement de Rome au moins les Allemands : il fit au
contraire ce que l'Imperium à son apogée n'avait pas
réussi à faire, il les incorpora en masse à un
empire « saint » et « romain ». Or ce
romanisant
si néfastement zélé n'en était pas moins un
brave homme d'Allemand, et rien ne lui tenait plus à
cœur que de RÉFORMER du haut en bas et
d'arracher aux
griffes du paganisme cette Église dans laquelle il
révérait passionnément un noble idéal. Il
adresse au pape des lettres assez grossières où il
polémise sur tous les sujets possibles et où il traite
les Conciles officiels de l'Église d'ineptissimae synodi. Du
siège apostolique sa sollicitude
—————
¹) Le Dante naquit en 1265, soit au cours même du grand
siècle-frontière. Mais j'ai, pour le nommer ici, une
autre
raison que cette raison formelle : le regard que promena sur le monde
ce grand poète, il ne le dirige pas qu'en avant, il le tourne
aussi en arrière. Dante est une fin, autant pour le moins qu'il
est un commencement. Si une ère nouvelle s'ouvre avec lui, c'est
peut-être surtout en ce sens qu'il clôt celle qui le
précède. Ses vues notamment sur les rapports de
l'État et
de l'Église l'attestent captif encore des conceptions et des
rêveries carolingiennes et othoniennes; et il assiste en aveugle
aux tumultueux préparatifs de la grande transformation
politique de l'Europe.
843 LA
LUTTE
— RELIGION
s'étend jusqu'à
des enquêtes touchant le nombre de
concubines qu'entretiennent les prêtres de campagne ! Il
s'applique avec une particulière ardeur à obtenir que
l'Écriture sainte, tombée dans un oubli presque complet
par
l'influence de Rome, soit de nouveau connue des prêtres ou tout
au moins des évêques; il veille avec un soin jaloux
à ce que la prédication soit rétablie partout, et
cela de telle façon « que le peuple puisse la comprendre
»; il interdit aux prêtres de vendre comme charme l'huile
consacrée; il décrète qu'aucun nouveau saint ne
pourra être invoqué sur le territoire de son empire, etc.
Bref, Charlemagne s'affirme prince germanique, et cela sous deux
rapports : d'abord c'est lui, et non l'évêque, pas
même l'évêque de Rome, qui est le maître dans
son Église; ensuite il tend d'un constant effort à cette
religion intérieure qui est propre à
l'Indo-Européen. Ces traits ne s'accusent nulle part aussi
nettement que dans la querelle des images. En ces fameux libri Carolini
adressés au pape, Charlemagne condamne, il est vrai,
l'iconoclastie, mais il ne condamne pas moins l'iconodulie. Il tient
que c'est chose seyante et bonne d'avoir des images pour
l'ornementation et la commémoration, mais qu'à tous
autres égards c'est chose COMPLÈTEMENT
INDIFFÉRENTE et qu'en aucun cas on ne doit leur rendre
des hommages ni, à plus forte
raison, un culte d'adoration. Charlemagne se mettait ainsi en
contradiction avec la doctrine aussi bien qu'avec la pratique de
l'Église romaine, et cela d'une façon parfaitement
consciente,
car il rejetait expressément les décisions des Conciles
et l'autorité des Pères. On a essayé, on essaye
encore dans les plus récentes Histoires de l'Église, de
représenter la chose comme un malentendu : le mot grec
proskynesis aurait
été faussement traduit par adoratio,
ce qui aurait induit Charles en erreur, etc. Or le nœud de la question
ne gît pas du tout dans cette subtile distinction entre les mots
adorare, venerari, colere,
etc., qui aujourd'hui encore joue un si
grand rôle dans la théorie et qui en joue un si minime
dans la pratique, mais il y a en présence deux conceptions oppo-
844 LA
LUTTE
— RELIGION
sées. Le pape
Grégoire II avait enseigné que
certaines images possèdent un pouvoir miraculeux ¹);
Charlemagne, par contre, affirme que les images ne possèdent
toutes qu'une valeur d'art, qu'elles sont par elles-mêmes choses
indifférentes, et que la thèse inverse est
entachée d'idolâtrie blasphématoire. Le
septième concile général, tenu à
Nicée en 787, avait arrêté, dans sa septième
séance, « qu'il y a lieu d'offrir des cierges et de
l'encens en l'honneur des images et des autres objets sacrés
»; Charlemagne réplique mot pour mot « qu'il est
insensé de brûler des cierges et de l'encens devant les
images » ²). La question en est encore là
aujourd'hui.
Grégoire I (vers l'an 600) avait expressément
ordonné aux
missionnaires de ne pas toucher aux divinités locale
païennes, aux sources miraculeuses et autres choses de ce genre :
ils devaient se contenter de les baptiser de noms chrétiens
³);
à la fin du dix-neuvième siècle ces conseils sont
encore suivis, et aujourd'hui encore de nobles prélats
catholiques luttent désespérément, mais sans
jamais obtenir un succès durable, contre le paganisme
systématiquement perpétué et cultivé par
Rome 4). Dans chaque lieu de
pèlerinage catholique on trouve
telle image particulière, ou telle particulière statue —
bref, des objets fabriqués — à laquelle est
attribué un pouvoir miraculeux généralement
déterminé et limité avec précision; ou bien
c'est une source qui jaillit à l'endroit d'une apparition de la
Mère de Dieu, etc. Voilà
—————
¹) Voir un peu plus haut la note sur Léon
l'Isaurien.
²) Voir dans Hefele : Konziliengeschichte III, 472 et
708,
l'exposé de la question établi d'après les
documents officiels. Il faut en vérité passablement
d'aplomb pour prétendre faire accroire aux laïcs qu'il ne
s'agit ici que d'un petit malentendu : il s'agit d'un conflit entre
deux conceptions du monde, disons entre deux races.
³) Greg.
papae Epist. XI, 71 (d'après Renan).
4) Un fait seulement
parmi cent autres que l'on pourrait citer à
l'appui de cette affirmation : en 1825 le comte Spiegel de Desenberg,
archevêque de Cologne, déclare que dans son
archevêché « la véritable religion
de Jésus-Christ s'est transformée en crasse
idolâtrie » (Lettres
à Bunsen, 1897, p. 76). Que dirait
aujourd'hui ce vénérable prélat !
845 LA
LUTTE
— RELIGION
d'authentique
fétichisme, et du plus immémorial;
déjà complètement dépassé par les
Européens cultivés du temps d'Homère, il n'a
jamais tout à fait disparu dans le peuple. Ce fétichisme,
Rome lui a rendu de nouvelles forces et l'a développé —
peut-être avec raison, peut-être guidée par
l'instinct qu'il y avait là un mobile non seulement utilisable,
mais contenant une part de vérité et susceptible
d'idéalisation, quelque chose en tous cas d'indispensable
à des hommes qui ne sont point encore « parvenus au plein
jour de la vie ». Ce fétichisme, Charlemagne s'est
élevé contre lui de toute sa hauteur. L'opposition est
manifeste.
Or qu'est-ce en fait qu'a obtenu Charlemagne par sa
lutte contre Rome ?
Sur le moment, beaucoup; comme résultats durables, absolument
rien. Rome obéit là où elle s'y trouvait
contrainte, résista partout où elle le pouvait; et puis
elle poursuivit tranquillement son chemin, dès l'instant que se
tut pour jamais la voix puissante ¹).
LE DANTE
Quant au Dante, avec ses idées
réformatrices d'une
portée beaucoup plus vaste, ce qu'il a obtenu, c'est, si
possible, moins encore que rien. Un des plus récents et des plus
méritoires entre ses biographes catholiques-romains le loue en
ces termes : « Le Dante a conçu et espéré
une
réforme non pas CONTRE l'Église, à
la manière de
l'hérésie, mais PAR l'Église;
c'est un réformateur
catholique, non point hérétique ou schismatique »
²). Certes ! et voilà précisément pourquoi le
Dante, malgré son puissant génie, n'a exercé ni
—————
¹) Mille ans après Charlemagne le trafic de l'« huile
sainte
», vendue comme substance magique à l'usage des familles,
se pratique avec entrain. Ainsi un journal paraissant chez Abt,
à Munich, Der Armen-Seelen
Freund, Monatsschrift zum Troste der
leidenden Seelen im Fegfeuer, offre dans son 4e fascicule de
l'année 1898 « l'huile sainte de la lampe de M. D....
à Tours » à 30 pfennig la bouteille ! Cette huile
fait
merveille contre les inflammations, etc. L'éditeur de ce
périodique est prêtre d'une paroisse urbaine, sa feuille
est soumise à la censure épiscopale; la haute noblesse
fournit, paraît-il, à M. D.... sa meilleure
clientèle.
²) Kraus : Dante
(1897), p. 736.
846 LA
LUTTE
— RELIGION
pendant sa vie, ni
après sa mort, la moindre action. «
Réformateur catholique » est une contradictio in adjecto,
car le mouvement de l'Église romaine ne peut consister qu'en
ceci (en
quoi il a toujours consisté effectivement) : le
développement et la mise en œuvre toujours plus clairs, plus
logiques, plus inflexibles, de ses principes par eux-mêmes
immuables. Je me demande de quel anathème serait frappé
aujourd'hui l'homme qui oserait, comme catholique, apostropher en ces
termes le Vicaire du Christ sur la terre :
E che
altro è da voi all' idolatre,
Se non ch'egli uno, e voi n'orate cento ?
¹)
et qui, après avoir traité le clergé romain
d'engeance antichrétienne tordant l'Écriture et se
taisant de
l'Évangile pour y substituer sornettes, arguties, fables et
bouffonneries, continuerait ainsi :
Di questo
ingrassa il porco, sant' Antonio,
Ed
altri assai, che son
peggio che porci
Pagando
di moneta senza conio ²).
Pour nous rendre compte à quel point fut complète la
défaite de ces hommes du Nord ³) qui avaient
rêvé
d'une réforme « non pas contre l'Église, mais par
l'Église
», il suffit de cons-
—————
¹) Inferno, chant XIX :
« qu'est-ce qui vous distingue de
l'idolâtre, sinon qu'il adore une seule idole, et vous cent
? »
²) Paradiso,
chant XXIX (il vient d'être question de ces
charlataneries par lesquelles est fructueusement exploitée la
« sottise » du « vulgaire ») : « Du
produit, il
engraisse son cochon, saint Antoine ! et bien d'autres font de
même, qui sont pires que des cochons et qui paient en monnaie non
frappée » (c'est-à-dire en indulgences). — En aucun
temps les Italiens ne semblent avoir nourri une particulière
admiration pour les prêtres romains; Boccace, lui aussi, les
appelle des porcs; il n'aperçoit dans les moines « que le
désir de trouver un asile où ils soient occupés
uniquement du soin de vivre et de s'engraisser comme des animaux
immondes » (Decamerone
III, 3).
³) Voir ch. VI, au début de la rubrique
: «
Physionomie
», la note relative aux origines du Dante.
847 LA
LUTTE
— RELIGION
tater que pas un d'eux ne se
hasarderait aujourd'hui à tenir ce
langage ¹). Et de même l'accentuation de la foi par
opposition
aux œuvres
La fé, senza la qual ben far non
basta
ne manquerait pas de rendre suspect en bon lieu l'auteur du Purgatoire,
s'il écrivait de nos jours. Mais ce qu'il m'importe surtout de
faire observer au lecteur, c'est que les vues du Dante touchant la
fonction purement spirituelle (donc subordonnée au pouvoir
temporel) de l'Église tombent effectivement sous le coup d'un
double
anathème en vertu des paragraphes 75 et 76 du Syllabus de 1864
²). Rien de plus logique, au demeurant. Car la force de Rome,
ainsi que
je l'ai montré plus haut, réside dans son absolue
conséquence et particulièrement dans le propos de
n'abandonner à aucun prix ses prétentions temporelles. En
vérité, c'est une orthodoxie bien mollement orthodoxe, et
aussi dénuée de perspicacité que d'énergie,
que celle qui cherche aujourd'hui à innocenter le Dante, au lieu
de reconnaître franchement qu'il appartient à la classe
la plus dangereuse des authenti-
—————
¹) Il en serait du Dante ainsi que de ces « Pères de
l'Église » et de ces « Saints » dont Balzac
écrit
(dans Louis Lambert)
qu'« aujourd'hui l'Église les stigmatiserait
comme des hérétiques et des athées. »
²) On sait que le Syllabus a paru, avec
l'Encyclique dont il est précédé, le 8
décembre 1864, soit juste dix
ans (c'est Pie IX qui a voulu ce rapprochement) après la
proclamation de l'Immaculée-Conception de 8 décembre
1854, on avait vu pour la première fois un pape proclamant seul
un nouveau dogme. Le Syllabus marqua donc un nouveau cas vers cette
omnipotence qu'un concile allait reconnaître au pape de 18
juillet
1870, en proclamant l'infaillibilité papale (d'où
l'impossibilité pour un catholique de croire que l'auteur du
Syllabus pût s'être trompé en quelque manière
dans ce « Résumé des principales erreurs de notre
temps »). Voici les paragraphes 75 et 76 ci-dessus
mentionnés :
« 75). Anathème
à qui dira : Les fils de l'Église
chrétienne et catholique ne sont pas d'accord entre eux sur la
compatibilité de la royauté temporelle avec le pouvoir
spirituel. » — « 76). Anathème
à qui dira :
L'abrogation de la souveraineté civile dont le
Saint-Siège
est en possession favoriserait, même considérablement, la
liberté et la prospérité de l'Église.
»
848 LA
LUTTE
— RELIGION
ques protestants (ou
protestataires, si l'on préfère ce
mot). Car le Dante allait plus loin que Charlemagne. Celui-ci avait
entrevu une sorte de césaro-papisme dans lequel lui, l'empereur,
comme Constantin et Théodose, devait posséder la double
puissance, en opposition à la papo-césarie où
tendait le pontifex maximus
romain; cette conception se maintenait du
moins dans les limites de l'idée romaine de domination
universelle. Le Dante, par contre, réclamait la
séparation complète de l'Église et de
l'État : or
c'eût été là, tout simplement, la ruine de
Rome — et les papes ont vu beaucoup plus juste en cette matière
que le Dante ou que son récent biographe catholique cité
tout à l'heure. Il prend violemment à partie Constantin,
qu'il tient pour la cause de tout le mal parce que Constantin a
fondé l'État de l'Église :
Ahi,
Constantin ! di quanto mal fu matre,
Non
la tua conversion, ma
quella dote
Che da te prese il primo ricco patre !
¹)
Et le blâme est double que mérite selon lui Constantin,
d'abord pour avoir engagé l'Église dans une mauvaise
voie,
ensuite pour avoir affaibli son propre empire. Au vingtième
chant du Paradis (vers 55-60)
il dit que Constantin, en
conférant à l'Église la puissance, a «
détruit le monde ». Et si l'on suit le
développement
de cette idée dans le De
Monarchia, on arrive à la
certitude qu'elle implique une doctrine historique parfaitement
païenne
: la domination universelle conçue comme héritage
légitime de l'empire romain ! ²)
—————
¹) Inferno, chant XIX :
« Ah ! Constantin, de combien de maux
fut
mère non ta conversion, mais cette donation que reçut de
toi le premier Père (= Pape) enrichi ! »
²) Voir tout le deuxième livre du De Monarchia, mais
notamment
son ch. 3 dans lequel la « prédestination divine »
du peuple romain à l'empire universel n'est aucunement
déduite d'interprétations des prophètes, ni
même de l'institution de saint Pierre, mais bien de l'arbre
généalogique d'Énée et de Créuse !
Pour le
Dante, c'est la race, non la religion, qui décide !
849 LA
LUTTE
— RELIGION
Comment est-il possible
d'effleurer de si près l'idée
essentielle qui est à la base de la puissance
ecclésiastique de Rome, et de ne pas néanmoins la saisir
? Car c'est précisément l'Église qui est
l'héritière effective de cet empire universel, et
dès lors seulement qu'elle en a pris possession est née
la Civitas Dei. Depuis
longtemps saint Augustin avait
démontré, avec une force de logique que l'on souhaiterait
de rencontrer chez le Dante ou chez ses apologètes, que la
puissance de l'État se fonde sur la puissance du
péché;
mais que désormais, la mort du Christ ayant brisé la
puissance du péché, il convenait que l'État se
soumît à l'Église ou, en d'autres termes, que
l'Église
fût placée à la tête du gouvernement
politique. Le pape, suivant la doctrine orthodoxe, est le
représentant de Dieu, vicarius
Dei in terris ¹); s'il
n'était que le « vicaire » du Christ, ou le «
successeur de Pierre », on pourrait à la rigueur concevoir
sa fonction comme limitée exclusivement à la cure
d'âmes, car le Christ a dit : mon royaume n'est PAS
de ce monde;
mais qui pourrait s'arroger la moindre part d'autorité sur le
représentant en ce monde de la divinité toute-puissante ?
qui oserait nier que le temporel est soumis à Dieu aussi bien
que l'éternel ? qui se permettrait de contester sa
suprématie en n'importe quel domaine ? À supposer que le
Dante
ait été dans les questions de croyance théologique
un catholique strictement orthodoxe, ne mettant pas en doute
« l'infaillible ministère doctrinal de l'Église
»
²),
cette adhésion intellectuelle au dogme est
—————
¹) Concilium Tridentinum,
decretum de reformatione, chap. I.
²) Kraus (Dante,
p. 703 et suiv.) paraît soutenir
victorieusement
cette thèse, mais il paraît aussi ne pas soupçonner
du tout le peu de signification de cette orthodoxie formelle, et ne pas
se douter, en outre, combien son propre point de vue est dangereux pour
l'Église romaine. Je ne peux d'ailleurs m'empêcher de
faire
remarquer que la célèbre profession de foi du Dante
(à la fin du chant XXIV du Paradis)
se meut dans l'abstrait au
point de nous déconcerter par sa sécheresse. Kraus
considère comme la preuve définitive de l'orthodoxie du
Dante un credo où le nom de Jésus-Christ n'est pas
prononcé ! Ce qui me frappe au contraire, c'est que le Dante
s'en tient aux éléments mythologiques les
850 LA
LUTTE
— RELIGION
d'assez mince importance; ce
qui, par contre, nous importe
extrêmement, c'est de savoir ce qu'un homme EST
et DOIT ÊTRE, ce qu'un homme VEUT
et DOIT
VOULOIR, en vertu de sa nature et de toute la complexion de sa
personnalité : or il
est manifeste qu'en ce sens le Dante fut incité non seulement
à invectiver avec véhémence la personne intangible
du pontifex maximus et
à
flageller sans relâche tous les
serviteurs de l'Eglise, mais encore à miner les fondements de la
religion romaine.
Cet assaut, lui aussi, vint se briser contre les
puissantes murailles
de Rome, sans les ébranler, sans y laisser une trace de sa
violence.
En considérant cette lutte du Nord et du Sud,
c'est
à
dessein que j'ai insisté sur les aspects qu'elle revêt À
L'INTÉRIEUR de l'Eglise catholique; et cela non
seulement
parce que j'ai déjà eu l'occasion d'en noter d'autres
manifestations ou parce que celles-ci appartiennent historiquement et
chronologiquement à l'époque suivante, mais parce qu'il
me semble qu'on n'est pas d'ordinaire assez attentif à ce
côté de la question, lequel précisément est
d'une importance
—————
plus
généraux. Et si je repasse dans ma
mémoire
une série d'autres formules dantesques, l'impression qui s'en
dégage est que le Dante (comme beaucoup de ses contemporains)
mérite à peine le nom de chrétien. Le grand Dieu
cosmique dans le ciel et l'Eglise romaine sur la terre : rien que
d'intellectuel et de politique, ou de moral et d'abstrait. On sent ici
une infinie nostalgie de religion, mais la religion même, ce ciel
qui ne s'annonce PAS par des signes extérieurs,
avait
été dérobé à ce noble esprit
dès le berceau. La grandeur poétique du Dante tient
peut-être pour une bonne part à ce côté
terrible et tragique du XIIIme siècle,
le siècle
d'Innocent III et de Thomas d'Aquin ! Il borne son espoir à la
luce intellettual (Par. XXX) et son vrai Guide ce
n'est ni
Béatrice, ni saint Bernard, mais l'auteur de la Summa
theologiae, qui cherchait à idéaliser et à
éclairer de la pure lumière de la raison les
ténèbres de cette époque hostile à toute
science et à toute beauté. Thomas d'Aquin
représente le complément rationaliste d'une religion
matérialiste; le Dante se jeta dans ses bras. (Voir à ce
sujet le livre très intéressant, qui naturellement
défend une tout autre thèse, d'un catholique anglais, E.
G. Gardner, Dante's Ten Heavens,
1898).
851 LA
LUTTE
— RELIGION
capitale pour l'intelligence
du présent. La Réforme, plus
tard, a fortifié l'Église romaine, car elle a eu cet
effet de
détacher de Rome des éléments inassimilables, qui,
sous les espèces de fils soumis mais néanmoins rebelles
(à la manière de Charlemagne et du Dante), la mettaient
bien davantage un péril que s'ils avaient été ses
ennemis : éléments qui entravaient à
l'intérieur le développement logique de l'idéal
romain et qui, à l'extérieur, ne pouvaient que peu ou
point ni profiter. Un Charlemagne avec un Dante pour chancelier de
l'Empire eût indubitablement mené l'Église à
sa
perte : un Luther lui rend le service de l'éclairer si bien sur
elle-même que le Concile de Trente marque pour elle l'aurore d'un
jour nouveau.
INSTINCTS DE RACE EN MATIÈRE DE RELIGION
Je ne reviendrai pas ici sur les différences
de race que j'ai déjà soulignées, encore qu'elles
constituent proprement le fond de la lutte du Nord et du Sud;
ce qui est évident se passe de
démonstration. Je ne saurais pourtant arrêter ce bref
examen du rôle que joue le « Nord » dans la
lutte
religieuse, et considérer le rôle qui appartient à
« Rome », sans prier le lecteur de consulter n'importe quel
bon ouvrage d'histoire ¹) par où il apprendra combien sont
profondément enracinées dans le caractère des
peuples germaniques certaines convictions primordiales. Il se rendra
compte, en même temps, que si « la force germanique a
décidé de la victoire du christianisme » — comme
l'affirme Jakob Grimm ²) et comme il peut avoir raison de
l'affirmer — ce christianisme se distingue essentiellement, dans sa
conception
même, de celui du chaos ethnique. Il s'agit ici, en quelque
sorte, d'une différence dans les circonvolutions du cerveau
³) : tout ce
que l'on y dépose doit fatalement s'y plier et s'y ajuster. De
même qu'un canot, confié à l'élément
en apparence uniforme de l'océan, dérive dans des
directions fort divergentes
—————
¹) Par exemple le premier des sept volumes composant la Deutsche Geschichte de Lamprecht.
²) Geschichte
der deutschen Sprache, 2e éd.
p. IV et p. 550.
³)
Voir ch. V, à la fin de la rubrique « Messianisme ».
852 LA
LUTTE
— RELIGION
selon que l'entraîne tel
ou tel courant, de même une
idée sure dans des têtes différentes des voies
différentes, pour aboutir à des provinces de l'esprit qui
n'ont presque plus rien de commun entre elles. Quelle portée
infinie revêt, par exemple, chez les anciens Germains, la
croyance à « un destin universel, irrévocable,
prédéterminé et prédéterminant
» ! En ce seul « pli du cerveau », qui est commun
à tous les Indo-Européens, réside
déjà — avec peut-être la source de mainte
superstition — la garantie
d'un riche développement dans les directions les plus
variées et selon des voies exactement définies. Dans la
direction de l'idéalisme, la croyance à un destin
conduira, avec la nécessité d'une loi naturelle à
une religion de la grâce; dans la direction de l'empirisme
à une science strictement inductive. Car la science
rigoureusement expérimentale n'est pas, comme on le
prétend souvent, une ennemie-née de toute religion,
encore moins de
l'enseignement du Christ; elle se fût excellemment accordé
avec Origène, comme nous l'avons vu, et je montrerai dans mon
dernier chapitre que le mécanisme et l'idéalisme sont
deux
frères jumeaux; mais la science ne peut exister sans la
conception d'une nécessité ininterrompue, et voilà
pourquoi comme en convient même Renan, « les religions
sémitiques monothéistes sont au fond ennemies de la
science physique » ²). Or le christianisme
développé sous l'influence romaine postule, ainsi que
fait
le judaïsme, comme dogme fondamental l'arbitraire créateur
illimité; de là l'antagonisme de l'Église et de la
science, et leur lutte sans fin; ce antagonisme n'existait pas chez
les Hindous, il a été artificiellement imposé aux
Germains. Un autre trait également significatif des anciens
Germains, c'est que pour eux — exactement comme pour les Grecs et les
Hindous — la question morale ne culminait pas dans celle du bien et du
mal ³),
—————
¹) Grimm : op. cit., 2e
éd., I, 191. Se reporter aussi
à
mon exposé ch. III, sous la rubrique : « La volonté chez les
Sémites
».
²) Origines
du Christianisme VII, 638.
³) Lamprecht : op. cit. p. 139. Lamprecht
lui-même, comme la
853 LA
LUTTE
— RELIGION
de là devait
dériver, avec la même
nécessité, une religion de la foi par opposition à
une religion des œuvres, c'est-à-dire l'idéalisme en
opposition au matérialisme, la conversion morale
intérieure en opposition au légalisme judaïque et au
trafic romain des indulgences. Nous tenons ici, d'ailleurs, un
précieux exemple de l'importance qu'il faut attribuer au
simple fait de la DIRECTION, de l'orientation dans
l'espace spirituel.
Ainsi personne au monde n'a jamais enseigné qu'une vie pouvait
être bonne sans bonnes œuvres ¹) et — inversement — c'est un
postulat implicite du judaïsme et une proposition formelle de la
religion romaine que les bonnes œuvres sans la foi sont vaines : donc,
prise en elle-même, chacune des deux intuitions est
également noble et morale; mais selon qu'on met l'accent sur
l'une ou sur l'autre, on aboutit à placer l'essence de la
religion dans la transformation intérieure de l'homme, dans sa
mentalité et sa conscience, dans toute sa façon de penser
et de sentir, ou bien au contraire voici apparaître les
observances extérieu-
—————
plupart de nos
contemporains, ne pressent pas la signification de ce
phénomène (signification que j'essayerai de
préciser au ch. IX). Il l'explique ainsi : «
l'individualisme moral sommeillait encore » !
¹) Il est incroyable qu'aujourd'hui encore,
même dans des
ouvrages romains scientifiques (voir par exemple Brück : Lehrbuch
der Kirchengeschichte, 6e éd.,
p. 586), on représente
Luther comme ayant enseigné qu'à condition de croire
chacun pouvait pécher tout à son aise — pécher,
selon la formule, pour que la grâce abonde ! La citation suivante
suffira pour réfuter cette criminelle sottise : « Or comme
il faut qu'il y ait des arbres avant qu'il y ait des fruits, et de
même que ce ne sont pas les fruits qui font les arbres bons ou
mauvais, mais que ce sont les arbres qui font les fruits, de même
aussi il faut que l'homme soit d'abord en sa personne pieux ou mauvais
avant de faire des œuvres bonnes ou mauvaises. Et ce ne sont pas ces
œuvres qui le font bon ou mauvais, mais c'est lui qui fait de bonnes ou
de mauvaises œuvres. Nous voyons un exemple de cela dans tous les
métiers : ce n'est pas une bonne ou une mauvaise maison qui fait
un bon ou un mauvais charpentier, mais c'est un bon ou un mauvais
charpentier qui fait une bonne ou une mauvaise maison; ce n'est pas
l'œuvre qui fait le maître selon ce qu'elle est : mais tel
qu'est le maître, ainsi aussi est son œuvre (Von der Freiheit
eines Christenmensch).
854 LA
LUTTE
— RELIGION
res, le salut
opéré du dehors, la comptabilité des
bonnes et des mauvaises actions, l'évaluation de la
moralité conçue comme un capital à
administrer ¹).
Entre beaucoup d'indices non moins instructifs je signalerai encore
l'impossibilité de faire entrer dans la tête des anciens
Germains la notion du « Diable »; Ulfilas traduisit Mammon
par « abondance de bétail », mais il dut renoncer
à traduire Beelzebub et Satan ²). Les heureuses gens ! Et
quelle
matière à réflexion quand on se reporte par
comparaison à la religion juive de la crainte, et à la
perpétuelle évocation du diable et de l'enfer par le
Basque Loyola ! ³) On pourrait s'appuyer, de plus,
—————
¹) Chez les Israélites, dès les temps les plus
anciens, l'« idée du bien et du mal se ramenait toute
à un
tarif pécuniaire » (R. Smith : Prophets of Israel, p. 105),
d'où ces plaintes d'Osée : « Les prêtres se
repaissent des sacrifices expiatoires de mon peuple, ils sont AVIDES
de
ses péchés » (IV, 8). Je me rappelle avoir, en
Italie, menacé des remords de sa propre conscience un homme
infidèle à sa parole. « Eh ! quoi, mon bon
monsieur, répliqua-t-il, ce n'était qu'un tout petit
mensonge; sept ans de purgatoire — cela me coûtera dix sous !
»
Je pensais qu'il se moquait de moi et quelque temps après,
rencontrant deux Franciscains de ma connaissance, je leur demandai
comment le ciel punissait un « tout petit mensonge ».
«
Sept ans de purgatoire ! » répondirent d'une seule voix
les deux
vénérables religieux. — Il est intéressant de
voir, au VIme siècle
déjà, les Visigoths
s'élever contre « les abus du système des
pénitences grâce auxquels on pèche tout à
son aise, quitte à réclamer des prêtres
l'absolution toujours de nouveau » (Hefele : op. cit. III, 51) :
symptômes — une fois de plus — de la lutte des Germains contre
une religion à laquelle ils sont intérieurement
réfractaires. — On trouvera dans Gibbon (Roman Empire, ch. LVIII)
des détails sur le trafic des indulgences,
évaluées en argent ou en coups de verge, tel qu'il
existait peu avant la première Croisade.
¹) Lamprecht : op. cit., p. 359.
²) Voir ch. III sous la rubrique : « Le Christ dans son
opposition
au judaïsme », et ch. VI, au sous-titre : « Ignace de
Loyola ». Ce timor servilis
est demeuré le ressort de
toute la religion dans l'Ordre fondé par Loyola. Parkman (Die
Jesuiten in Nord-Amerika, p. 148) cite une lettre, très
intéressante à ce point de vue, d'un Jésuite
canadien qui commande des images pour sa jeune communauté; la
liste comprend un Christ, une Âme Bienheureuse, quelques Saintes
Vierges, et tout un assortiment d'Âmes damnées ! En lisant
ce
document, on songe à l'anecdote racontée
855 LA
LUTTE
— RELIGION
sur des données
intéressantes dans l'ordre purement
historique, le fait par exemple que les Germains ne possédaient
pas de caste professionnelle de prêtres et qu'en
conséquence toute théocratie leur était
étrangère — ce qui d'ailleurs, comme l'indique
Wietersheim, a beaucoup facilité la pénétration
parmi eux du christianisme ¹). Mais j'abandonne aux soins du
lecteur
cette enquête sur les tendances religieuses innées, afin
de me réserver la place nécessaire pour considérer
la troisième des grandes puissances en lutte et compléter
ce que j'ai déjà dit de Rome en parlant de l'Orient et du
Nord.
ROME
La force de Rome résidait avant tout — et
réside encore —
dans la survivance de l'idée romaine et même,
originairement, dans la continuation effective du pouvoir
impérial. C'est un empereur païen, nous l'avons vu ²),
qui
le premier vida un différend entre chrétiens en
désignant l'évêque de Rome comme arbitre de
suprême instance; et le véritable fondateur du
christianisme romain comme puissance universelle, ce n'est pas tel
pape, tel Père de l'Église ou tel Concile, c'est
l'empereur
Théodose. C'est Théodose qui de sa propre autorité
décréta, par l'édit du 10 janvier 381, que toute
secte hors celle élevée par lui au rang de religion
d'État était interdite, et qui confisqua au profit de
Rome
toutes les Églises; c'est lui qui créa la fonction d'un
«
Inquisiteur de l'Empire » et institua la peine de mort contre
toute infraction à l'orthodoxie établie par lui. Le
caractère purement « impérial », et nullement
religieux ou même apostolique, de toute la conception de
Théodose apparaît avec évidence à ce seul
fait que l'hérésie et le paganisme furent
désignés
—————
par Tylor dans ses
Commencements de la culture
(II, 337 de l'éd.
allemande). Un missionnaire, discutant avec un chef d'Indiens, lui
disait « Mon Dieu est bon, mais il punit les impies »;
à
quoi l'Indien repartit « Mon Dieu est bon aussi, mais il ne punit
personne, il se contente de faire du bien à tous. »
¹) Völkerwanderung,
2e éd., II, 55.
²) Aurélien, en 272.
856 LA
LUTTE
— RELIGION
juridiquement comme CRIMES
DE LÈSE-MAJESTÉ ¹). On ne peut
apprécier la signification d'un tel ordre de choses que si
l'on se reporte en arrière, fût-ce de deux siècles
seulement, alors qu'un homme aussi ardent que Tertullien réclame
la tolérance générale parce qu'il estime que
chacun doit servir Dieu selon sa conviction propre; ou alors que
Clément d'Alexandrie (150 ans avant Théodose) emploie
encore le mot « hairesis » dans son ancienne acception,
pour désigner une certaine école en opposition à
d'autres, sans que s'attache à ce terme la moindre idée
de blâme ²). L'hérésie envisagée comme
crime
est donc bien un héritage du système impérial
romain; la notion n'en surgit que du jour où les empereurs
furent devenus chrétiens et elle repose, je le
répète, non pas sur quelque postulat religieux, mais sur
l'idée qu'il y a offense à la majesté dans le fait
de croire autrement que l'empereur. Ce prestige impérial passa
plus tard au pontifex maximus.
J'ai déjà insisté dans une
autre partie de cet
ouvrage — et j'y renvoie le lecteur ³) — sur la force
inhérente
à la vraie idée romaine de l'Etat, telle que nous la
présente en son histoire le peuple incomparable, trop tôt
disparu; et j'ai indiqué aussi les profondes modifications qui
finirent par transformer cette idée en son contraire dès
que son créateur, le peuple authentique des Romains, eut
cessé d'exister. Le monde était accoutumé à
recevoir de Rome ses lois et à ne les recevoir que d'elle; il y
était si accoutumé que même l'empire byzantin
séparé continua de s'appeler
—————
¹) Je nomme Théodose parce qu'avec la volonté il
possède aussi la puissance de réaliser; en fait, c'est
son prédécesseur Gratien qui institua le premier la
notion d'orthodoxie, n'y voyant d'ailleurs, lui aussi, qu'une affaire
d'ordre politique : quiconque n'était pas orthodoxe perdait ses
droits de citoyen.
²) Tertullien : Ad. Scap. 2; Clément., Stromata 7, 15 (tous
deux
d'après Hatch : op. cit.
p. 329).
³) Ch. II, notamment sous la rubrique : « La Rome
impériale », y compris la page
précédente,
qui l'introduit.
857 LA
LUTTE
— RELIGION
« romain ». Rome
et gouverner étaient devenus des expressions
synonymes. Pour les hommes du chaos ethnique, Rome, ne l'oublions pas,
formait le seul élément de cohésion, le seul
principe d'organisation, le seul talisman contre les Barbares
envahissants. Le monde n'est pas gouverné due par des
intérêts (comme l'enseignent tant de récents
historiens), mais aussi et surtout par des idées, et cela
même près que ces idées se sont
évaporées en mots : aussi voyons-nous la Rome orpheline
et
destituée d'empereur conserver néanmoins un prestige tel
qu'aucune autre ville d'Europe ne le lui pourra disputer. De tout temps
Rome avait été pour les
Romains « la ville sacrée »; si elle porte encore
aujourd'hui ce nom, il faut reconnaître, sous l'apparence d'un
usage chrétien, l'héritage du paganisme : car c'est pour
les anciens romains précisément que la patrie et la
famille constituaient (je l'ai marqué ailleurs ¹) les
choses
saintes de la vie. Désormais, il est vrai, il n'y avait plus de
Romains; mais Rome demeurait la ville sainte. Bientôt il n'y eut
plus non plus l'empereur romain (sauf de nom), mais un fragment de la
puissance romaine subsistait : le pontifex
maximus. Ici aussi quelque
chose s'était passé qui n'avait, originairement, aucun
rapport avec la religion chrétienne. Dans les temps anciens,
antérieurs au christianisme, la complète subordination du
clergé au pouvoir civil était un principe fondamental de
l'État romain; on honorait les prêtres, mais sans pour
accorder
aucune influence sur la vie publique; c'est seulement dans les
questions
de conscience qu'ils possédaient une juridiction, en ce sens que
si un individu s'accusait lui-même auprès d'eux
(confession !) ils pouvaient lui imposer une peine en expiation de sa
faute (pénitence !) ou éventuellement l'exclure du culte
public et même le frapper de anathème divin
(excommunication !). Mais lorsque l'empereur eut réuni entre ses
mains toutes les charges de la république, on s'habitua de plus
en plus
à considérer le
—————
¹) Se reporter ch. II à la fin de la rubrique : «
Idéals romains ».
858 LA
LUTTE
— RELIGION
pontificat comme sa plus haute
dignité, d'où
résulta que la notion de Pontifex
prit peu à peu
une signification qu'elle n'avait jamais eue auparavant. Caesar
était un éponyme, non un titre; pontifex maximus, au
contraire, désignait la fondation qui passait désormais
pour la plus haute (et qui avait été, de tout temps, la
seule fonction à vie); en tant que pontifex l'empereur
s'attestait « majesté sacrée » et devant ce
« représentant du divin sur la terre » ¹)
chacun se
devait incliner en marque d'adoration — état de choses auquel
rien
ne fut changé tout d'abord par le passage des empereur au
christianisme. Mais il faut tenir compte d'un autre point encore.
À ce
pontifex maximus païen
(et cela également dès la
plus haute antiquité) s'attachait une seconde conception
très importante : celle d'un pouvoir illimité; sans
grande
influence en dehors de sa sphère, il était par rapport au
clergé le chef absolu; c'étaient les prêtres qui le
choisissaient, mais ils se donnaient en l'élisant un dictateur
à vie, lui seul nommait les pontifices
(les
évêques, comme nous dirions aujourd'hui), lui seul
possédait le droit de trancher en dernière instance
toutes
les questions concernant la religion ²). Si donc l'empereur
s'était arrogé la fonction de pontifex maximus, c'est
à plus juste titre encore qu'ultérieurement le pontifex
maximus du christianisme put se considérer comme Caesar et
Imperator ³), puisque entre temps il était devenu
effectivement
le chef suprême réunissant l'Europe entière sous
son
autorité.
Voilà le « Siège » — cette
sella fameuse
depuis les temps
—————
¹) Nous avons déjà vu plus haut que cette formule,
datant
des plus anciens âges païens, fut adoptée par le
concile de Trente qui l'applique au pape chrétien.
²) Tout ceci d'après Mommsen : Römisches Staatsrecht,
en utilisant aussi Esmarch : Römische
Rechtsgeschichte. Pour nous apprendre
combien était grande l'autorité du pontifex maximus dans
l'ancienne Rome, il suffit de ce passage de Cicéron (De nat.
Deorum lib. III, c. 2, qui dit qu'en toutes questions concernant
la
religion il interroge uniquement le pontifex maximus et se règle
sur sa sentence.
³) J'ai rappelé il y a quelques pages la formule de
Boniface
VIII.
859 LA
LUTTE
— RELIGION
lointains de Numa — qu'occupa
l'évêque chrétien
dans la Rome veuve d'empereurs; voilà l'héritage riche en
prestige, en influence, en privilèges, et cimenté par
l'action de dix siècles, qu'il recueillit. Le pauvre
apôtre Pierre n'y est en vérité que pour peu de
choses ! ¹)
Rome possédait ainsi, à défaut
de culture et de
caractère national, les avantages inappréciables d'une
organisation solide et d'une tradition consacrée par le temps.
On ne saurait exagérer l'influence de la FORME
dans les choses
humaines. Un acte en apparence insignifiant, telle par exemple
l'imposition des mains pour garantir la continuité
matérielle, visible, historique, est d'un effet si direct sur
l'imagination qu'il pèse davantage auprès des masses que
les plus profondes spéculations et les plus saints exemples de
vie : car c'est là une leçon apprise à
l'école des anciens Romains, c'est un héritage de
l'époque romaine préchrétienne. Les anciens
Romains — médiocres inventeurs à d'autres égards —
excellaient dans la mise en scène dramatique d'actions
symboliques solennelles ²); les nouveaux Romains gardèrent
cette tradition. Le christianisme jeune trouva donc ici, et ici
seulement, une forme déjà existante, une tradition
déjà fixée, une expérience politique
déjà exercée, grâce auxquelles il lui fut
possible de revêtir lui-même, comme par cristallisation, un
type défini, arrêté et durable. Et il ne trouva pas
que l'idée politique, il trouva les hommes accoutumés
à la mettre en œuvre ! Tertullien par exemple, qui porta le
premier coup mortel au christianisme hellénique
—————
¹) Un témoin non suspect, le prof. catholique romain F. X.
Kraus, historien de l'Église, ne fait pas de difficulté
pour
admettre que les papes montèrent effectivement sur le
trône impérial romain et qu'ils fondèrent
là-dessus leurs prétentions au pouvoir. Dans le
supplément scientifique de l'Allgemeine
Zeitung de Munich,
Kraus écrit (1er fév. 1900,
Nº 26, p. 5): « Peu
après que les Césars eurent disparu des palais du
Palatin, les papes s'y installèrent de façon à
occuper insensiblement aux yeux du peuple la place des empereurs.
»
²) Voir ch. II, sous la rubrique : « Droit romain »,
ce
qui est
dit notamment de la « plastique » du Droit.
860 LA
LUTTE
— RELIGION
librement spéculatif en
remplaçant dans l'Église le grec
par le latin (c'est-à-dire par une langue qui ne s'accommode ni
de métaphysique, ni de mystique, et dans laquelle les
épîtres de Paul apparaissent dépouillées de
leur sens profond), Tertullien était un avocat, et c'est lui qui
imprima « à la dogmatique occidentale sa tendance
juridique », d'une part en accentuant dans les conceptions
religieuses tout élément propre à évoquer
l'idée d'une justice matériellement administrée,
d'autre part en introduisant des notions de couleur juridique,
adaptées à la vie pratique du monde latin, dans les
représentations chrétiennes de Dieu, des « deux
substances » du Christ, de la liberté de l'homme
(envisagé comme un « accusé ») etc. ¹).
�côté de cette influence exercée par des hommes
d'expérience pratique sur la théorie, il y eut leur
action organisatrice. Ambroise, par exemple, le bras droit de
Théodose, était un fonctionnaire civil qui fut fait
évêque avant d'avoir même été
baptisé ! Il raconte avec une louable franchise comment on vint
« l'arracher à son tribunal » parce que l'empereur
voulait l'employer ailleurs — savoir dans l'Église — à la
grande œuvre d'organisation, et comment il se trouva ainsi dans la
pénible obligation d'initier les autres à la religion
chrétienne avant d'en être lui-même très bien
informé ²). C'est par de tels hommes que furent
posées
les bases de l'Église chrétienne et non par les
successeurs de
Pierre à Rome, dont les noms pendant les premiers siècles
sont à peine connus. Une disposition de Constantin
appliquée à l'ancienne institution romaine du receptum
arbitrii (tribunal d'arbitrage) accrut considérablement
l'influence des évêques : d'après elle, une fois
l'évêque ayant arbitré, son jugement
acquérait force de loi sans recours possible à une
instance supérieure; or, en beaucoup de cas, c'était pour
les chrétiens un devoir religieux que
—————
¹) Cf. Harnack : op. cit.,
p. 103. Touchant l'action
infailliblement
paralysante de la langue latine sur toute spéculation et toute
science, voir les remarques de Goethe dans sa Geschichte der
Farbenlehre.
²) Cf. le début du De offîciis ministrorum.
861 LA
LUTTE
— RELIGION
de s'adresser à
l'évêque, et celui-ci devenait par
conséquent leur juge suprême même en matière
temporelle ¹). C'est à ces mêmes origines purement
politiques, aucunement religieuses, qu'il faut faire remonter
l'idée imposante d'une stricte uniformité dans la foi et
dans le culte. Un État doit évidemment posséder
une
constitution unique, applicable sans exception et logiquement
élaborée; les individus dans l'État ne peuvent pas
s'ériger en juges selon leur bon plaisir, ils doivent bon
gré mal gré se soumettre à la loi. Or ces docteurs
de l'Église sortis du barreau et ces évêques
versés
dans le droit comprenaient très bien cela, et ils en firent une
norme aussi dans le domaine religieux. L'étroite
connexité entre l'Église romaine et le Droit romain
trouve son
expression visible dans le fait que, durant des siècles, cette
Église demeura sous la juridiction de ce Droit, et que tous les
prêtres de tous les pays furent considérés eo ipso
comme ROMAINS, jouissant de tous les privilèges
attachés à cette situation ²). Quant à la
conversion du monde européen à ce christianisme politique
et juridique, elle ne fut point l'effet, comme on le prétend
souvent, d'un miracle divin, mais elle s'opéra par la voie
très prosaïque de la contrainte. Déjà le
pieux Eusèbe (qui vivait longtemps avant Théodose)
déplore « l'inexprimable hypocrisie et dissimulation des
soi-disant chrétiens »; une fois le christianisme devenu
religion officielle de l'Empire, on n'eut plus même besoin de
feindre : on était chrétien comme on paie ses
impôts, et « chrétien romain » parce qu'il
faut
rendre à César ce qui est à César; la
religion était désormais, tout comme le sol,
propriété de l'empereur.
Le christianisme comme religion universelle
obligatoire n'est donc pas
une idée religieuse, mais — ainsi que l'attes-
—————
¹) Cela non plus n'était pas une invention nouvelle et
chrétienne; de tous temps il y avait eu à Rome, par
opposition au jus civile, un jus pontificium. Seulement le bon
sens du
libre peuple romain ne lui avait jamais permis d'acquérir une
influence pratique (voir Mommsen
: op. cit., p. 95).
²) Savigny : Römisches
Recht im Mittelalter, Tome I, ch. III.
862 LA
LUTTE
— RELIGION
tent d'irrécusables
preuves — une idée impériale
romaine. Quand l'Imperium terrestre eut décliné, puis
enfin disparu, cette idée demeura; et dès lors il fallut
que la religion décrétée par les empereurs
fournît le ciment indispensable à un monde en train de se
disloquer. Ce fut un bienfait pour tous les hommes, et voilà
pourquoi les plus sensés d'entre eux ne cessèrent de
graviter vers Rome, certains qu'en elle seule ils trouveraient non pas
simplement l'enthousiasme religieux, mais une organisation pratique
déjà établie qui s'étendait infatigablement
dans tous les sens, qui s'appliquait à réprimer par tous
les moyens toute opposition, qui possédait la connaissance des
hommes, l'habileté diplomatique et avant tout un axe central
inébranlable — n'excluant pas le mouvement, mais garantissant la
permanence — bref, l'absolue primauté de Rome,
c'est-à-dire du pontifex
maximus. Voilà en quoi
résidait d'abord essentiellement la force du christianisme
romain, tant vis-à-vis de l'Orient que vis-à-vis du Nord;
mais il y faut ajouter que Rome, située au centre
géographique du chaos ethnique, et de plus animée d'un
esprit presque exclusivement mondain et politique, connaissait
exactement le caractère et les besoins de la population de
métis à qui elle avait affaire, et que nul instinct
national profondément enraciné, nul postulat de
conscience national (si je puis ainsi parler) ne l'empêchait de
se montrer accueillante aux exigences les plus diverses : moyennant
cette condition que sa suprématie fût reconnue sans
restriction aucune et préservée de toute atteinte. Ainsi
Rome ne fut pas seulement l'unique puissance ecclésiastique
fortement constituée du premier millénaire
chrétien; elle fut aussi la plus élastique. Rien de plus
opiniâtre et de plus irréductible que le fanatique
religieux : en religion, l'enthousiasme même le plus noble
s'accommode difficilement d'une conception divergente. Rome, par
contre, se montra stricte et, quand elle le jugeait nécessaire,
cruelle, mais elle ne se montra jamais réellement fanatique, au
moins pas dans les questions religieuses et durant les premiers
siècles. Les papes
863 LA
LUTTE
— RELIGION
avaient si tolérants,
si soucieux d'aplanir les différends
et de rendre l'Église acceptable aux esprits de toute nuance,
que quelques-uns d'entre eux, qui avaient depuis longtemps rendu leur
âme à Dieu, durent être excommuniés dans la
tombe au nom de l'unité de doctrine ! ¹) Saint Augustin eut
bien du
mal avec le pape Zosime, lequel n'attribuait pas au dogme du peccatum
originale assez d'importance pour vouloir provoquer à son
sujet
une lutte dangereuse avec les pélagiens, d'autant que ceux-ci
n'étaient nullement anti-romains de sentiments et qu'ils
reconnaissaient même au pape plus de droits que leurs adversaires
²). Et si l'on suit dès ce moment-là l'histoire de
l'Église
jusqu'à la grande dispute sur la grâce, qui éclate
au XVIIme siècle entre Jésuites
et Dominicains (c'est au
fond la même dispute qu'auparavant, sauf que l'on y prend la
question par l'autre bout et qu'il y manque cette fois la
présence d'un Augustin pour barrer
la voie au matérialisme), si l'on constate que le pape
s'éfforça de terminer le conflit en déclarant
« qu'il
tolérait les deux systèmes (!) et interdisait à
leurs partisans respectifs de s'accuser mutuellement
d'hérésie » ³), si l'on voit se multiplier les
exemples de ce genre à mesure que l'on étudie avec plus
d'attention les phases de ce long développement, on se rendra
compte que Rome n'abandonna jamais un iota de ses prétentions
à la puissance, mais qu'en dehors de cela elle fut plus
tolérante qu'aucune autre organisation ecclésiastique. Il
fallut l'apparition dans son sein l'individualités religieuses
trop ardentes, notamment de ses nombreux « protestants » de
l'intérieur, et, d'autre part, la violente opposition qu'elle
rencontra au dehors, pour obliger
l'Église romaine à adopter peu à peu une tendance
dogmatique toujours plus déterminée et plus exclusive,
—————
¹) Ce fait est prouvé du moins en ce qui concerne Honorius
(voir Hefele, Döllinger, etc.).
²) Voir Hefele : Konziliengeschichte, 2e
éd., II, 114 et
sq.,
120 et sq.
³) Brück : Lehrbuch der Kirchengeschichte, 6e
éd., p. 744 (ouvrage d'un catholique romain orthodoxe).
864 LA
LUTTE
— RELIGION
jusqu'à ce qu'enfin un pontifex maximus
inconsidéré du dix-neuvième siècle
déclarât la guerre, dans son Syllabus, à l'ensemble
de la culture européenne ¹). La papauté, jadis,
était
plus sage; le grand Grégoire se plaint amèrement des
théologiens qui se tourmentent, eux et les autres, au sujet de
la nature de Dieu et de quantités de « choses
incompréhensibles », quand il y a tant de tâches
pratiques et bienfaisantes qui les requièrent. Nul doute que
Rome
eût été fort aise qu'il n'existât pas de
théologiens du tout. Comme Herder se remarque très
justement : « Une croix, une image de Marie avec l'enfant, une
messe, un rosaire contribuaient plus efficacement à son objet
que
ne l'eussent fait beaucoup de subtiles spéculations »
²).
Il va de soi que cette laxité doctrinale
allait de pair avec une
franche mondanité. Et cela aussi était un
élément de force. Le Grec creusait et « sublimait
» trop; le Germain naturellement religieux, prenait les choses
trop au sérieux. Rome, elle, ne s'écarta jamais de ce
juste milieu qui est la voie d'or chère à l'immense
majorité des hommes. On n'a que lire les œuvres d'Origène
(comme type des aspirations chrétiennes de l'Orient); puis, en
manière de contraste bien tranché, l'écrit de
Luther Von der Freiheit eines
Christenmenschen (comme résumé de ce que le Nord
entendait par religion,
pour apercevoir à quel point l'une et l'autre intuition pouvait
peu convenir aux hommes du chaos ethnique, et non
—————
¹) Comme cette opinion sur le Syllabus a rencontré des
contradicteurs, je rappelle ici le texte du § 80 de ce document : Si quis dixit : Romanus Pontifex potest ac
debet cum progressu, cum liberalismo et cum recenti civilitate sese
reconciliare et componere; anathema sit. « Anathème
à qui dira : le Pontife romain peut et
doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le
libéralisme et la civilisation moderne. » C'est là
le dernier paragraphe du « Résumé des principales
erreurs de notre temps, par Pie IX, et il ressort de tout ce qui le
précède. Comme on l'a dit avec raison, quand le pape
voudrait « se réconcilier, etc. » il ne le
pourrait qu'en commençant par déchirer le Syllabus,
œuvre du pape infaillible. Cruelle énigme !
²) Ideen zur
Geschichte der Menschheit, XIX, I. 1.
865 LA
LUTTE
— RELIGION
seulement à eux, mais
à quiconque était
infecté en quelque mesure du poison des promiscua connubia. Un
Luther présuppose des hommes qui trouvent en eux-mêmes un
ferme point d'appui, des hommes capables de lutter
intérieurement comme il a lutté lui-même; un
Origène se meut sur ces sommets de la connaissance où les
Hindous se sentaient chez eux, mais où les habitants de l'empire
romain, sans en excepter un saint Augustin, devaient forcément
être pris de vertige ¹). Rome, en revanche, ainsi que je le
remarquais tout à l'heure, Rome comprenait à merveille le
caractère et les besoins de ces populations bigarrées qui
allaient être pendant des siècles les dépositaires
et les intermédiaires de la civilisation et de la culture. Elle
n'exigeait de ses adhérents ni grandeur de caractère ni
indépendance de pensée : de cela
précisément
l'Église les déchargeait; toutes capacités,
—————
¹) Saint Jérôme déjà reprochait
à
saint Augustin de ne pas entendre la pensée grecque. Pour
apprendre combien cela est vrai de toute l'Église romaine, il
faut lire
dans Hefele : Konziliengeschichte,
t. II, p. 255 et sq., l'édit
de l'empereur Justinien contre Origène et les quinze motifs
d'anathème énoncés par le synode
constantinopolitain de l'an 543. Ce que ces gens ont omis d'apercevoir
dans l'œuvre qu'ils condamnaient est aussi instructif, pour nous
renseigner sur leur mentalité, que ce qui leur a paru
mériter l'anathème. Ainsi ils ne remarquèrent pas
qu'Origène considérait le péché originel
comme antérieur à ce qu'on appelle la chute, et c'est
là cependant — j'y ai insisté — le point central de sa
religion profondément antiromaine. En revanche, ils virent une
abomination sans pareille dans le fait que ce clair génie
hellénique tenait pour chose naturelle et allant de soi la
pluralité des mondes habités, et enseignait que la terre
avait dû se former peu à peu au cours d'un long processus
de développement. Mais ce qu'ils estimaient le plus effroyable,
c'est qu'il célébrât la destruction du corps dans
la mort comme une délivrance (ces hommes du chaos ethnique
dirigé par Rome ne pouvaient concevoir l'immortalité
autrement que comme une éternelle survie de leur
misérable corps !) etc., etc. Nombre de papes — tel
Célestin, qui écrasa Nestorius — ne comprenaient pas un
mot de grec et ne possédaient au reste qu'une culture
rudimentaire, ce qui ne saurait nous étonner quand nous
apprenons par Hefele qu'une bonne partie des évêques qui
fondèrent le dogme chrétien à la majorité
des suffrages ne savaient ni lire ni écrire, ni même
signer de leur propre nom...
866 LA
LUTTE
— RELIGION
tout enthousiame y pouvaient,
il est vrai, trouver place — sous la
seule condition de l'obéissance : mais les hommes ardents et
doués ne fournirent jamais que des troupes auxiliaires, car
c'est sur la grande masse que l'objectif de Rome demeurait immuablement
dirigé et c'est pour elle que la religion fut
transférée du cœur et de l'esprit dans l'Église
visible, à ce point de devenir accessible à chacun,
intelligible à chacun, tangible à chacun ¹). Jamais
institution ne posséda une connaissance plus admirable de la
nature humaine moyenne que cette Église qui se mit si tôt
et si
opportunément en devoir de s'organiser autour du centre
donné par le pontifex romanus
des Romains. Aux Juifs elle
emprunta la hiérocratie, l'intolérance, le
matérialisme historique — mais en se gardant bien d'y joindre
les commandements moraux implacablement rigoureux et l'auguste
simplicité du judaïsme hostile à toute superstition
(sans quoi elle eût effarouché le peuple, qui est toujours
plus superstitieux que religieux); le sérieux germanique lui fut
le bienvenu, voire l'extase mystique — mais elle prit soin qu'une
conception trop intérieure de la religion ne rendît pas le
chemin du salut épineux aux âmes faibles, et que les
envolées mystiques n'allassent pas jusqu'à
émanciper le rêveur de la tutelle du culte; elle ne
repoussa pas précisément les spéculations
mythiques des Hellènes, car elle comprit leur valeur pour
l'imagination — mais elle dépouilla le mythe de cette
plasticité qui le rend inépuisable à la
pensée, et de cette faculté d'incessant
développement qui le fait éternellement
révolutionnaire, pour le figer dans une immobilité
permanente, telle une idole offerte à l'adoration. En revanche,
elle accueillit de la meilleure grâce du monde les
cérémonies et en particulier les sacrements de ce chaos
ethnique épris de pompe et qui cherchait
—————
¹) L'ardente Église d'Afrique avait
précédé
Rome
dans cette voie comme en plusieurs autres; elle avait
inséré ces mots dans sa profession de foi : « Je
crois au pardon des péchés, à la
résurrection de la chair et à la vie éternelle PAR
LA SAINTE ÉGLISE » (voir Harnack : Das apostolische Glaubensbekenntnis,
27e éd., p. 9).
867 LA
LUTTE
— RELIGION
sa religion dans la magie.
C'est là que Rome est proprement dans
son élément; c'est là l'unique contribution
authentique et spontanée de l'Imperium, donc de Rome, à
l'édification du christianisme; et voilà comment, au
mépris des saints hommes qui ne se lassaient pas d'annoncer et
de montrer dans le christianisme le contraire du paganisme, la grande
masse put passer d'une religion à l'autre sans trop remarquer
entre elles de différence : elle retrouvait en effet, dans la
nouvelle, le clergé somptueusement vêtu, les processions,
les images, les sanctuaires locaux miraculeux, la transsubstantiation
mystique de la chair sacrifiée, la communication
matérielle de l'immortalité, la confession, le pardon des
péchés, les indulgences — toutes choses auxquelles elle
était habituée depuis longtemps.
LA VICTOIRE DU CHAOS ETHNIQUE
Sur cette accession avérée, et
même triomphale, de
l'esprit du chaos ethnique dans le christianisme, il faut
que j'ajoute pour finir quelques mots
d'éclaircissement. Elle lui conféra une nuance
particulière qui est restée jusqu'à ce jour plus
ou moins dominante dans toutes les confessions, y compris celles qui se
sont détachées de Rome. D'autre part, ce processus de
pénétration trouve sa conclusion — au moins
extérieure et formelle — précisément à la
fin de la période qui nous occupe ici : la proclamation du dogme
de la transsubstantiation, en l'an 1215, marque le terme d'un
développement de mille ans dans cette direction ¹).
Par le seul fait qu'il avait été
rattaché à
la religion extérieure de saint Paul (en opposition à sa
religion intérieure), le christianisme devait
déjà, et nécessairement, s'accommoder d'une
conception du sacrifice expiatoire analogue à la conception
juive; mais précisément le Juif ne s'atteste nulle part
plus digne de notre sincère admiration que dans sa lutte
—————
¹) L'achèvement formel définitif eut lieu quelques
années plus tard, premièrement par l'introduction de
l'adoration obligatoire de l'hostie en 1264, secondement par
l'institution de la Fête-Dieu en 1311 pour célébrer
la
transformation miraculeuse de l'hostie en corps de Dieu.
868 LA
LUTTE
— RELIGION
incessante contre la
superstition et la magie; sa religion est bien
une manière de matérialisme, mais, comme je l'ai
montré dans un précédent chapitre, un
matérialisme ABSTRAIT, non pas concret ¹).
Par contre un
matérialisme tout à fait concret, encore que
nuancé de mysticisme, se répandit comme une peste
à travers tout l'empire romain, avant la fin du IIme
siècle de notre ère. On a pu démontrer que cette
soudaine éruption de vieilles idées et pratiques
superstitieuses eut son point de départ chez des Sémites,
savoir chez ceux d'entre eux qui n'obéissaient pas à la
bienfaisante loi de Iahveh ²); d'ailleurs les prophètes
juifs
eux-mêmes avaient eu assez de peine à extirper la
croyance,
toujours renaissante dans le sein de leur peuple, aux effets magiques
de la chair sacrifiée ³), et c'est justement cette
croyance, si
en faveur chez des matérialistes-nés, qui se propagea de
contrée en contrée dans toute l'étendue du chaos
ethnique fortement sémitisé. C'est la vie
éternelle que réclamaient ces hommes misérables —
conscients peut-être du peu d'éternité qu'enfermait
leur propre existence. C'est la vie éternelle que leur
promettaient les prêtres des mystères nouvellement
reconstitués; et cela par l'entremise d'« agapes »,
de
solennels repas en commun, où l'on absorbait la chair et le sang
transformés magiquement en une substance divine, et où,
par la communication directe de cette « SUBSTANCE
D'ÉTERNITÉ
» immortalisante, le corps de l'homme se trouvait lui aussi
magiquement transformé, de façon qu'après sa mort
il dût renaître à la vie éternelle 4).
Apulée, par exemple, écrit à propos de son
initiation aux mystères d'Isis, que, sans vouloir trahir le
secret des cho-
—————
¹) Voir la seconde partie de la section : « Le Christ dans
son
opposition au judaïsme », ch. III.
²) Voir notamment Robertson Smith : Religion of the Semites (1894)
p.
558. Pour l'ensemble de cette question, lire les conférences 8,
9, 10 et 11.
³) Smith : loc. cit. et,
comme complément, Cheyne : Isaia,
p.
368.
4) Rohde : Psyche,
1re éd., p. 687.
869 LA
LUTTE
— RELIGION
ses cachées, il peut
affirmer être arrivé aux
confins du royaume des morts, avoir posé le pied sur le seuil de
Proserpine, et en être revenu « né à nouveau
dans tous ses éléments » ¹). Les mystes (ou
sacrati
= initiés) du culte de Mithra étaient dits
également in aeternam renati,
« renés pour
l'éternité » ²).
On n'en peut plus douter aujourd'hui : il faut voir
ici une
résurrection des chimères totémistes les plus
immémoriales et les plus universelles, c'est-à-dire d'une
sorte de conception primitive que les hommes supérieurs de tous
les pays avaient depuis longtemps combattue, et avec succès
³).
Il me paraît très peu probable que cette conception ait
jamais existé chez les Indo-Européens sous la forme
sémitique particulière, que nous considérons en ce
moment, des mystères égypto-romains. Mais
précisément les Indo-Euro-
—————
¹) L'Âne d'Or, l.
XI.
²) Rohde : loc.
cit.; Dieterich : Eine
Mithrasliturgie; Cumont :
Mystères de Mithra, etc.
³) L'emploi du mot totémisme à
cet endroit a
causé
quelques malentendus, et peut-être implique-t-il en effet une
ellipse de pensée un peu trop hardie. Totémisme signifie,
au sens le plus général : culte rendu à quelque
animal (ou végétal) considéré comme
allié ou parent de l'homme en quelque manière — et
désigne un usage répandu dans le monde entier, en vertu
duquel l'animal objet du culte demeure sacré et inviolable
(ainsi la vache aux Indes, le singe dans l'Inde méridionale, le
crocodile chez certaines peuplades africaines, etc.); souvent l'animal
totem est supposé protecteur du clan qui l'honore et devient son
signe de ralliement (c'est là le sens propre de l'otam = «
marque », d'où nous avons fait « totem », chez
les
Peaux Rouges de l'Amérique du Nord). Le totem est donc
protégé d'un tabou parce qu'il est sacré, mais il
est sacré parce qu'il est censé recéler quelques
principes de force et de sainteté; et alors, en suivant le
développement de cette notion, l'on constate qu'en bien des cas
le totem sacré est sacrifié par les hommes mêmes
qui se couvrent de sa protection : elle leur paraît si importante
qu'ils souhaitent la rendre plus efficace encore en s'assimilant la
substance même de ce réservoir de force qu'est leur totem.
C'est ainsi qu'il en allait, au Mexique, du jeune homme qu'on
révérait comme divinité et qu'on immolait
après un certain temps : on s'imaginait, par l'absorption de sa
chair et de son sang divins, devenir soi-même participant de la
divinité. L'idée de la manducation du dieu, qui
reparaît dans les pratiques théophagiques du
christianisme, est donc bien totémiste en son principe.
870 LA
LUTTE
— RELIGION
péens avaient
développé entre temps, et peu
à peu conçu en sa pleine, clarté, une autre
idée : celle de la SUBSTITUTION dans les
sacrifices : in sacris simulata pro
veris accipi ¹). Nous voyons déjà les anciens
Hindous employer des
gâteaux cuits en formes de disques (hosties) comme substituts
symboliques des animaux à immoler. Or, dans le chaos romain
où toutes les idées circulaient au hasard, confondues en
un pêle-mêle inorganique, il se produisit un amalgame de la
chimère sémitique mentionnée tout à l'heure
— celle d'une transsubstantiation magique opérée en
l'homme — avec l'idée symbolique aryenne des simulata pro veris —
laquelle en vérité n'avait jamais eu d'autres sens que de
transférer dans le cœur du sacrifiant le sacrifice d'action de
grâce conçu autrefois littéralement ²). Et
c'est
ainsi qu'aux repas sacrificiels des mystères romains
préchrétiens on n'absorba plus la chair et le sang, mais
le pain et le vin — magiquement transformés. Chacun sait quel
rôle considérable jouaient ces mystères; chacun se
souvient du moins d'avoir lu dans Cicéron (De legibus II, 14)
que seuls ces mystères (consistant alors déjà en
un baptême et une agape fraternelle) « avaient doté
l'homme d'intelligence dans la vie et d'espérance dans la
mort. » Mais ce qui en tous cas ne doit échapper à
personne, c'est qu'ici, dans ces renati,
nous avons affaire à
une conception de la nouvelle naissance qui est l'exact contraire de
celle qu'enseigna et que vécut Jésus. Le Christ et
l'Antéchrist se dressent en face l'un de l'autre. À
l'idéalisme absolu, visant une transformation complète de
l'homme intérieur, de ses motifs et de ses buts, s'oppose un
matérialisme exaspéré jusqu'à la
frénésie, qui prétend, par l'absorption d'une
nourriture mystérieuse, transmuer magiquement le corps
périssable en un corps immortel. Une
—————
¹) Voir Leist : Graeco-italische
Rechtsgeschichte, p. 267 et sq.;
Jhering : Vorgeschichte der
Indoeuropäer, p. 313, etc.
²) C'est bien ainsi que l'entend, dans ses
bonnes heures, saint
Augustin : nos ipsi in cordibus
nostris invisibile sacrificium esse
debemus (De civ. Dei X,
19).
871 LA
LUTTE
— RELIGION
pareille notion constitue,
moralement, un phénomène de
régression atavique comme seule en pouvait susciter une
époque d'absolue déchéance.
Sur ces mystères comme sur toute autre chose
le christianisme
primitif et authentique exerça une influence idéalisante,
il utilisa les formes religieuses de son temps pour les remplir d'un
nouveau contenu. Dans un des plus anciens écrits
postévangéliques, la Doctrine
des Douze Apôtres (ou
Didakhè), qui nous est
connue depuis 1883 ¹) et qui
paraît
dater des premières années du IIme
siècle, le
repas mystique n'est pas autre chose qu'un sacrifice d'actions de
grâce (Eucharistie). Au moment de vider le calice, la
communauté dit : « Nous te remercions, ô notre
Père, pour la vigne sainte de ton serviteur David que tu nous as
révélée par ton serviteur Jésus; honneur
à toi dans l'éternité. » Au moment de rompre
la pain : « Nous te remercions, ô notre Père, pour
la
vie et la connaissance que tu nous a révélées par
ton serviteur Jésus; honneur à toi dans
l'éternité. » — Et dans les Constitutions
Apostoliques, un peu postérieures, le pain et le vin sont
désignés comme « dons en l'honneur du Christ
» ²). Quant à une transmutation de ces substances en
chair
et en sang du Christ, personne alors n'en a la moindre idée.
C'est même un trait fort caractéristique des premiers
chrétiens qu'ils évitent d'employer le mot, si courant
à leur époque, de « mysterion » (rendu en
latin par
sacramentum). Ce mot
n'apparaît qu'au IVme siècle —
alors
donc seulement que le christianisme fut devenu religion officielle et
obliga-
—————
¹) Ce petit livre, conservé au palais du Phanar à
Constantinople, dans la bibliothèque du Saint-Sépulcre,
fut découvert dès 1875, mais publié pour la
première fois en 1883 seulement par le métropolitain
orthodoxe de Nicomédie. Les citations que j'en donne sont
tirées de l'édition du professeur catholique-romain
Narcissus Liebert. Traité destiné à l'enseignement
des catéchumènes, et manuel de vie chrétienne, la
Didakhè est
considérée par tous comme un
document de premier ordre pour la connaissance des communautés
primitives, de leur organisation, de leurs rites, etc.
²) L. VIII, ch. 12.
872 LA
LUTTE
— RELIGION
toire d'un empire nullement
chrétien — et cela comme
symptôme irrécusable d'une notion nouvelle ¹).
Cependant
les meilleurs esprits ne cessèrent de combattre l'introduction
progressive du matérialisme et de la magie dans la religion.
Origène, par exemple, estime que non seulement, quand on parle
du corps du Christ dans l'Eucharistie il faut entendre la chose «
au figuré », mais encore que cette « figure »
n'est
« qu'à l'usage des simples »; il n'y a en
réalité, selon lui, qu'une « communication
spirituelle ». Aussi juge-t-il indifférent que l'on
prenne part ou non à la cène, la réception de
l'Eucharistie n'étant par elle-même ni bienfaisante ni
nuisible, et tout dépendant de la disposition intérieure
²). — Les conditions dans lesquelles saint Augustin est
obligé
de lutter sont déjà beaucoup plus difficiles, car il vit
au milieu d'un monde si grossièrement sensualisé qu'il y
trouve partout accréditée chez les chrétiens
l'idée que l'absorption du pain et du vin suffit pour faire de
n'importe qui — fût-ce d'un professionnel du crime — un membre de
l'Église et un participant de l'immortalité. Il
s'élève souvent et vivement contre cette théorie
³). Bien des Pères de l'Église, et des plus
considérés, tels Chrysostome, avaient affirmé
déjà que la nourriture consacrée avait pour effet
de transformer dans son essence le corps de celui qui l'absorbe :
Augustin n'en maintient pas moins fermement le point de vue
d'après lequel tous les sacrements ne sont jamais que des
symboles. Sacrificia visibilia sunt
signa invisibilium, sicut verba
sonantia signa rerum 4). L'hostie est
au corps de Jésus-Christ,
selon lui, ce que le mot est à la chose. Et s'il croit pourtant
à une
—————
¹) Hatch : op. cit., p.
302. Cf. aussi ce que j'ai exposé
plus
haut dans ce chapitre, sous la rubrique : «
Défiguration des
mythes ».
²) D'après Neander : Kirchengeschichte, 4e
éd. II,
405.
³) Cf. par ex. De civ. Dei l. XXI, ch. 25.
4) De civ. Dei l. X,
ch.
19. Sa doctrine fut reprise plus tard presque
mot pour mot par Wyclif, l'homme qui est proprement la source
première de la Réforme, car il écrit touchant
l'hostie : non est corpus dominicum,
sed efficax ejus signum.
873 LA
LUTTE
— RELIGION
communication du divin dans la
sainte cène, il entend une
communication au sentiment et par le sentiment. Ses déclarations
sont trop claires pour laisser placer à une autre
interprétation, elles excluent la doctrine romaine
ultérieure du sacrifice de la messe ¹). Si sommaires que
soient
les remarques que je soumets ici au lecteur, et si peu
préparé que je le suppose à ce genre
d'études, il apercevra maintenant sans peine que deux voies
s'ouvraient à la conception de l'Eucharistie : l'une lui
était tracée par les mystères les plus purement
helléniques, que distinguait un caractère plus
idéal et plus spirituel, et auxquels la vie du Christ
fournissait désormais un contenu concret, propre à les
transformer en « fêtes commémoratives »;
l'autre, en la rattachant aux doctrines magiques des Sémites et
des Égyptiens, la conduisait à voir dans le pain et le
vin le
corps matériellement réel du Christ, et dans leur
absorption l'instrument d'une transmutation miraculeuse.
Pendant des siècles ces deux tendances
²) formèrent
deux
courants parallèles, sans que leurs représentants en
—————
¹) C'est Grégoire le Grand (vers l'an 600) qui enseigna le
premier que la messe signifiait la répétition effective
du sacrifice du Christ sur la croix; par là la sainte
cène acquérait, en plus de sa signification sacramentelle
(païenne), une signification sacrificielle (juive).
²) Il n'y en a réellement que deux.
Quiconque a
risqué un
regard dans ce chaudron de sorcières qu'est la sophistique
théologique me saura gré d'avoir cherché, par une
simplification extrême, à porter dans cette question
embrouillée non seulement la clarté, mais encore la
véracité. Car elle est devenue — tant par l'effet des
habiles calculs de la cupidité cléricale qu'en raison des
chimères religieuses d'esprits sincères, mais mal
équilibrés — l'arène où se donne
rendez-vous tout ce que l'esprit humain a produit de plus beau en fait
de profonds non-sens et de subtiles niaiseries. Et c'est ici que
gît le péché originel de toutes les Églises
protestantes : car après s'être révoltées
contre la doctrine du sacrifice de la messe et celle de la
transsubstantiation, elles n'ont pas trouvé le courage de rompre
définitivement avec la superstition du chaos ethnique et, se
retranchant derrière de misérables sophismes, oscillant
dans une lâche indécision, elles ont
préféré jusqu'à ce jour dialectiser sur des
pointes d'aiguille plutôt que de prendre pied sur un terrain
solide.
874 LA
LUTTE
— RELIGION
vinssent jamais à un
conflit dogmatique décisif. Il se
peut que le sentiment d'un grave danger ait contribué à
le faire éviter; mais en outre il y a que Rome, qui depuis
longtemps avait choisi tacitement le second chemin, savait avoir contre
elle les Pères de l'Église les plus éminents,
ainsi que
la plus ancienne tradition. Cette fois encore ce fut le Nord, le Nord
par trop consciencieux, qui jeta le brandon de discorde dans la paix
idyllique de ce monde où coexistaient, sous le manteau d'une
Église unique, infaillible et universelle, les hommes de deux
religions
différentes. Au IXme siècle
l'abbé Radbert,
dans son traité de l'Eucharistie (De sacramento corporis et
sanguinis Christi), enseigna pour la première fois comme
dogme incontestable la transsubstantiation magique du pain en la
réalité objectivement présente du corps du Christ,
lequel était censé exercer sur tous ceux qui le
recevaient — fussent-ils inconscients, fussent-ils incrédules —
une action magique qui leur conférait l'immortalité. Et
qui releva le gant ? Même dans une esquisse aussi rapide je ne
saurais omettre un fait à ce point significatif : ce fut le roi
des Francs, soutenu plus tard par le roi d'Angleterre ! Comme toujours,
le premier instinct était le bon; les princes germaniques
avaient immédiatement pressenti qu'il y allait de leur
indépendance ¹). Ratramnus d'abord, ensuite le grand Scot
Erigène, furent chargés par Charles le Chauve de
réfuter la doctrine de Radbert. Et ce qui prouve qu'il ne s'agit
pas ici d'une dispute théologique quelconque et fortuite, c'est
que nous voyons le même Scot Erigène exposer tout un
système inspiré du pur esprit d'Origène, savoir
une religion idéaliste dans laquelle l'Écriture sainte,
avec
tous ses enseignements, est conçue comme une « symbolique
de l'inexprimable » (res
ineffabilis, incomprehensibilis), et la
—————
¹) Notons à ce propos un point des plus intéressants
:
c'est que la participation aux anciens mystères enlevait aux
participants leur qualité de ressortissants d'une nation. Les
initiés formaient une famille internationale, extranationale.
875 LA
LUTTE
— RELIGION
distinction du bien et du mal
démontrée intenable
métaphysiquement; c'est encore que nous voyons, à ce
même instant précis, l'admirable comte Gottschalk
développer, en continuateur de saint Augustin, la doctrine de la
Grâce divine et de la Prédestination. Désormais les
moyens diplomatiques ne pouvaient plus suffire à résoudre
le conflit. L'esprit germanique commençait à
s'éveiller : si Rome lui laissait le champ libre, c'en
était fait de sa puissance. Sur l'ordre des autorités
ecclésiastiques, Gottschalk fut fouetté de verges presque
jusqu'à la mort, puis livré pour le reste de ses jours
aux horreurs d'un cachot; Scot Erigène, qui s'était enfui
à temps dans sa patrie anglaise, tomba — si nous en croyons la
légende — sous le poignard de moines armés par Rome.
C'est de cette manière que l'on discuta pendant quelques
siècles sur la nature de la sainte cène. Les papes, il
est vrai, gardaient encore personnellement une attitude fort
réservée, presque ambiguë; ils avaient plus à
cœur le maintien de tous les chrétiens sous leur houlette que
telles discussions par lesquelles l'Église pouvait être
ébranlée jusqu'en ses fondements. Pourtant, lorsqu'au XIme
siècle le bouillant Bérenger de Tours eut
recommencé à propager dans tout le royaume de France la
religion de l'idéalisme, il ne fut plus possible d'ajourner la
décision définitive. C'était d'ailleurs un
Grégoire VII qui occupait alors le siège pontifical,
c'était l'auteur du Dictatus
papae ¹) où, pour la
première
—————
¹) L'attribution des Ordonnances
à Grégoire VII a
été récemment mise en doute; cependant les
écrivains catholiques qui comptent scientifiquement
reconnaissent que cet exposé des « droits »
revendiqués par Rome, s'il ne procède pas du pape
lui-même (encore qu'inséré dans le registre de ses
Actes), est issu tout au moins du cercle de ses plus intimes
admirateurs, et qu'il reproduit avec exactitude, sur les points
essentiels, les opinions de Grégoire — ce que confirment par
ailleurs les actions et les lettres de ce dernier (cf. par ex. Hefele :
op. cit., 2e
éd., V, 75). Ce qui est, en revanche, d'un effet
irrésistiblement comique, ce sont les détours et les
tortillages des historiens qui écrivent sous l'influence
jésuite; ils ont emprunté au grand Grégoire
beaucoup de choses, mais non pas sa droiture et son amour de la
vérité, et alors ils
876 LA
LUTTE
— RELIGION
fois, Rome déclare sans
ambages qu'empereur et princes sont
absolument subordonnés au pape, c'était ce même
pontifex maximus qui le
premier avait imposé à tous
les évêques de l'Église chrétienne le
serment de
vassalité et d'inviolable fidélité à
l'égard de Rome : un homme dont l'intégrité de
conviction décuplait la puissance déjà grande.
Rome, maintenant, se sentait assez forte pour faire triompher sa
manière de voir dans la question de la sainte cène.
Traîné de cachot en cachot, traduit de concile en concile,
Bérenger dut finalement rétracter sa doctrine devant une
assemblée de 113 évêques tenue à Rome en
1059 ¹), et professer la foi selon laquelle « le pain n'est
pas
seulement un sacrement, mais c'est le vrai corps du Christ qui est
mâché avec les dents. » — La lutte n'en continua pas
moins; c'est même alors qu'elle devint générale.
Durant la seconde moitié du XIIIme
siècle il se produisit
dans tous les pays où le sang germanique avait
pénétré — d'Espagne jusqu'en Pologne, d'Italie
jusqu'en Angleterre ²) — un réveil de la cons-
—————
essayent
maladroitement de corriger les actions et les paroles de celui
des papes avec lequel l'idée romaine a précisément
atteint sa forme la plus noble, la plus pure, la plus
désintéressée et, par là même, aussi
sa plus grande influence morale. Il faut voir, par exemple, quel mal se
donne le professeur de séminaire Brück (op. cit. §
114) pour démontrer que Grégoire « n'a pas voulu de
monarchie universelle », qu'il n'a pas considéré
les princes comme ses « vassaux » etc.; mais Brück ne
peut naturellement passer tout à fait sous silence que
Grégoire a parlé d'un imperium
Christi et qu'il a
exhorté tous les princes et tous les peuples à
reconnaître dans l'Église « leur souveraine et leur
maîtresse ! » Recourir à de pareils escamotages en
présence des grands faits essentiels de l'histoire est à
la fois stérile et peu digne; l'idée hiérocratique
romaine de l'État est assez grandiose pour qu'on n'ait pas
besoin d'en
avoir honte.
¹) « Des bêtes sauvages » —
ainsi les nomme-t-il
dans une
lettre au pape — qui se mettent à hurler au simple mot de
« communion spirituelle avec le Christ » (voir Neander :
op. cit. VI, 317). Plus tard
Bérenger qualifie le trône
pontifical de sedem non apostolicam,
sed sedem satanae.
²) Vers l'an 1200 il y avait des
communautés vaudoises «
en France en Aragon, en Catalogne, en Espagne, en Angleterre, dans les
Pays
877 LA
LUTTE
— RELIGION
cience religieuse comme on
n'en a jamais revu de pareil depuis lors. Ce
réveil, qui marquait l'aube d'un nouveau jour, se manifesta tout
d'abord sous la forme d'une réaction contre la religion du chaos
ethnique, imposée de force à des consciences qui ne la
pouvaient assimiler. Partout surgirent des sociétés
bibliques et d'autres associations pieuses, et alors s'attesta ce
phénomène significatif : que partout où se
répandait la connaissance de l'Écriture sainte, elle
suscitait —
comme par une nécessité mathématique — le refus
d'admettre les prétentions temporelles et spirituelles de Rome
et, en première ligne, la transsubstantiation du pain, ainsi
que, d'une façon générale, la doctrine romaine du
sacrifice de la messe. La situation s'aggravait d'instant en instant.
Si les circonstances politiques, au lieu d'être les plus
déplorables qu'on ait jamais vues en Europe, avaient tant soit
peu favorisé ce mouvement, sans doute une rupture
énergique et définitive serait-elle intervenue entre le
« Nord » (jusqu'au sud des Alpes et des
Pyrénées !) et Rome. Ce n'est pas les réformateurs
qui manquaient, et d'ailleurs on n'en avait pour ainsi dire pas besoin.
Le mot d'Antéchrist appliqué au siège pontifical
romain était dans toutes les bouches. Les paysans
eux-mêmes savaient que beaucoup des cérémonies et
des doctrines de l'Église constituaient des emprunts directs au
paganisme; on n'avait pas encore eu le temps d'oublier ces choses. Et
ainsi eut lieu un soulèvement intérieur
général contre l'extériorisation de la religion,
contre le mérite des œuvres, et particulièrement contre
les indulgences. Mais Rome était alors à l'apogée
de sa puissance politique; elle dispensait les couronnes et
détrônait les rois, tenant entre ses mains tous les fils
des intrigues diplomatiques. À cet instant,
précisément,
montait sur le siège curule le pape qui prononça ces
paroles mémorables : ego sum
—————
Bas, en Allemagne,
en Bohême, en Pologne, en Lithuanie, en
Autriche, en Hongrie, en Croatie, en Dalmatie, en Italie, en Sicile,
etc. » (voir l'excellent livre de Ludwig Keller : Die Anfänge der Reformation
und die Ketzerschulen, 1897).
878 LA
LUTTE
— RELIGION
Caesar ! ego sum Imperator ! Croire
autrement que Boniface VIII, cela
redevenait, comme au temps de Théodose, un crime
de lèse-majesté. Ceux qui étaient sans
défense furent massacrés; ceux envers qui quelques
ménagements s'imposaient furent emprisonnés,
intimidés, démoralisés; ceux qui étaient
à vendre furent achetés. Dès ce moment aussi le
régime de l'absolutisme romain s'étendit à un
domaine où avait régné jusque là une
tolérance relative, celui des convictions religieuses les plus
intimes — et ce fut l'effet de deux mesures dont l'étroite
connexité n'apparaît pas au premier abord, mais ressort
cependant de tout ce qui précède : la TRADUCTION
DE LA
BIBLE en langue vulgaire fut interdite (ainsi que la lecture de
la
Vulgate latine, du moins accessible jusqu'ici aux laïcs
cultivés); et le dogme de la TRANSSUBSTANTIATION
fut
proclamé ¹).
—————
¹) Innocent interdit la lecture de la Bible dès 1198; le
concile
de Toulouse en 1229 et d'autres conciles encore aggravèrent
successivement cette interdiction. Le concile de Toulouse interdit de
la façon la plus sévère aux laïcs de lire N'IMPORTE
QUEL FRAGMENT de l'Ancien ou du Nouveau Testament, à
la seule exception des Psaumes (c. XIV). S'il est vrai que la Bible
était fort répandue en Allemagne peu avant
l'époque de Luther, ce n'en est donc pas moins jeter de la
poudre aux yeux que de présenter ce fait (ainsi que font Janssen
et d'autres écrivains catholiques) comme une preuve du
libéralisme du Saint-Siège. En réalité,
l'invention de l'imprimerie avait été plus prompte
à exercer ses effets que la curie, toujours lente, ne fut
prompte à y parer; au reste, l'Allemand avait toujours
été attiré instinctivement par l'Évangile
et il
n'avait pas coutume, quand quelque chose lui tenait fortement à
cœur, de respecter les interdictions plus que de
nécessité. D'ailleurs le concile de Trente y mit ordre
bientôt; en 1622 le pape interdit complètement toute
lecture de la Bible en dehors de la Vulgate latine. C'est seulement au
XVIIIme siècle que des traductions
prudemment
rédigées, pontificalement approuvées, furent
permises; encore était-ce sous condition qu'elles fussent
pourvues de notes également approuvées — mesure
forcée visant la diffusion de l'Écriture sainte dans les
versions fidèles des Sociétés bibliques.
Si l'on tient à savoir, par contre, où
en étaient
les études bibliques du clergé romain au XIIIme
siècle, un petit fait illustre la chose d'une façon assez
gaie : au concile de Nympha, en 1234, où des catholiques romains
et des catholiques grecs s'étaient rencontrés pour dis-
879 LA
LUTTE
— RELIGION
L'édifice était ainsi achevé, et achevé
d'une façon parfaitement logique. Évidemment les Constitutions
apostoliques avaient inculqué au laïc le devoir
« de
scruter l'Évangile avec zèle quand il se reposait dans sa
maison
» ¹), elles l'avaient incité à
considérer
l'Eucharistie comme l'« offrande de dons en l'honneur du Christ
»; mais qui, à ce moment, conservait quelque notion du
christianisme primitif et authentique ! Dès l'origine, au
surplus, le point de vue de Rome — ainsi que j'ai essayé de
l'établir — n'est pas un point de vue spécifiquement
religieux ni, à plus forte raison, spécifiquement
évangélique : aussi ceux-là ont-ils tort qui,
depuis des siècles, lui font un grief de manquer de l'esprit
évangélique. En bannissant l'Évangile de la maison
et du
cœur du chrétien, en donnant dans le même instant pour
fondement officiel à la religion le matérialisme magique
où se réconfortait le chaos ethnique dans son agonie,
ainsi que la théorie juive du sacrifice qui fait du prêtre
un intermédiaire indispensable, Rome avait simplement
montré ses couleurs. À ce même quatrième
concile de
Latran, qui proclame en 1215 le dogme de la transsubstantiation
magique, le tribunal de l'Inquisition fut organisé en
institution permanente. Ce n'était donc pas la doctrine
seulement, mais encore le système qui se présentait
désormais avec franchise. Le concile de Narbonne posa, en 1227,
ce principe : « les personnes et les biens des
hérétiques sont abandonnés à
—————
cuter des moyens
propres à mettre fin au schisme, il ne fut pas
possible de découvrir ni chez les uns ni chez les autres, ni
dans les églises ni dans les couvents de la ville ou des
environs, un exemplaire de la Bible, en sorte que les successeurs
des apôtres durent passer à l'ordre du jour sur le texte
d'une citation douteuse et s'en référer une fois de plus
non à l'Écriture sainte, mais aux Pères et aux
Conciles
(voir Hefele : op. cit. V,
1048). Exactement dans le même temps
le dominicain Régner, envoyé en mission de
persécution contre les Vaudois, rapporte que tous ces
hérétiques étaient remarquablement versés
dans l'Écriture et qu'il avait vu des paysans capables de
réciter
par cœur tout le Nouveau Testament (cité par Neander : op. cit.
VIII, 414).
¹) L. I : Des
laïcs, § 5.
880 LA
LUTTE
— RELIGION
quiconque s'en rend
maître » ¹); haeretici
possunt non
solum excommunicari, sed et juste occidi, enseigna peu
après le
premier docteur vraiment romain parmi les docteurs de l'Église,
Thomas
d'Aquin. Il ne faut pas s'imaginer que ces doctrines et ces principes
aient été abrogés; ils sont une conséquence
logique et inévitable des prémisses romaines et ont force
de loi encore aujourd'hui; dans les dernières années du
dix-neuvième siècle, un éminent prélat
romain, Hergenröther, nous l'a expressément
confirmé, en y ajoutant cette observation : « Là
seulement où l'on ne peut autrement, on cède »
²).
AUJOURD'HUI
Ainsi, au début du XIIIme
siècle, la lutte qui avait
duré près de mille ans s'était terminée par
la victoire apparemment complète de Rome et par la
défaite non moins complète du Nord germanique. Mais ce
premier réveil, que je notais tout à l'heure, de l'esprit
germanique sur le terrain religieux n'avait été qu'un
symptôme avant-coureur, annonçant qu'une race
commençait de prendre conscience et possession
d'elle-même. Bientôt le mouvement se propagea dans la vie
civique, et politique, et intellectuelle, et alors il ne s'agit plus
seulement, ni au premier chef, de religion, mais il y eut, contre les
principes et les méthodes de Rome en général, une
révolte s'étendant à tous les domaines de
l'activité humaine. La lutte se déchaîna donc de
nouveau, mais cette fois avec d'autres résultats. Si
l'Église
romaine pouvait se permettre d'être tolérante, on pourrait
considérer cette lutte-là comme terminée
aujourd'hui; mais elle ne le peut pas, sous peine de se suicider :
voilà pourquoi le capital spirituel et matériel que nous
autres, Germains, avons conquis au prix de tant de labeurs et de
combats, et d'une façon en somme si peu définitive, se
trouve perpétuellement miné et rongé. D'ailleurs,
sans avoir besoin de les chercher ou de leur donner des gages, Rome
possède des alliés naturels en
—————
¹) Hefele : op. cit. V,
944.
²) Cf. Döllinger : Das Papsttum (1892), p. 527.
881 LA
LUTTE
— RELIGION
tous les ennemis du
germanisme. S'il ne se produit pas bientôt
parmi nous une renaissance vigoureuse, puissamment constructive, de
l'esprit idéaliste, et avant tout une renaissance
spécifiquement religieuse; si nous ne réussissons pas
à débarrasser notre christianisme des oripeaux
étrangers qu'il traîne après lui comme les
emblèmes d'une hypocrisie et d'une déloyauté
obligatoires; si nous ne disposons plus de la force créatrice
suffisante pour puiser dans les paroles du Fils de l'homme et le
spectacle de sa croix l'inspiration d'où procéderait une
religion intégrale et intégralement vivante, conforme
à la vérité de notre être et de nos
aptitudes, répondant à l'état présent de
notre culture; une religion si immédiatement convaincante, si
persuasive dans sa beauté, si actuelle, si plastiquement mobile,
d'une vérité si éternelle et pourtant si neuve que
nous soyons obligés de nous donner à elle comme la femme
à l'homme aimé, avec l'assurance de l'enthousiasme qui
n'hésite ni ne questionne; une religion si exactement
adaptée à l'essence
particulière de notre type germanique (supérieur, certes
! par ses dons, mais singulièrement délicat et prompt
à
déchoir) qu'elle s'empare de notre individu, qu'elle en
pénètre l'intimité la plus secrète, qu'elle
l'ennoblisse et le fortifie tout entier — si cela ne doit pas se
réaliser, alors attendons-nous à voir surgir des ombres
de l'avenir un second Innocent III, avec un nouveau Concile de Latran,
attendons-nous à voir se allumer les bûchers de
l'Inquisition. Car le monde — y compris le Germain —
préférera toujours encore livrer son âme aux
frénésies des mystères syro-égyptiens que
de s'édifier aux fades rabâchages des
Sociétés
éthiques et de leurs pareilles. Et le monde aura raison.
D'autre part un protestantisme abstrait, casuistiquement dogmatique,
infecté de superstitions romaines, comme celui dont la
Réforme nous a transmis les différentes
variétés, ne constitue pas une force vive. Sans doute il
recèle une force, et une grande force : l'âme germanique;
mais l'assemblage bariolé d'intolérances multiples, et
d'ailleurs illogiques avec elles-mêmes, dont il
882 LA
LUTTE
— RELIGION
est formé,
représente pour cette âme une entrave,
non pas un stimulant; d'où la profonde indifférence du
plus grand nombre de ses adhérents et une paralysie lamentable
de
la plus grande des puissances du cœur : la puissance religieuse. Rome,
au contraire, a beau être faible en tant que religion dogmatique,
sa dogmatique est du moins conséquente. De plus, c'est
précisément cette Église qui — moyennant certaines
concessions exigées de tous et une fois pour toutes — atteste
une
tolérance et une largeur d'accueil extraordinaires; elle
ouvre ses bras tout grands à tout venant, comme seul le
bouddhisme l'a su faire; elle s'en tend à préparer
à tous les caractères, à tous les esprits, à tous
les cœurs une patrie, une civitas
Dei, où le sceptique qui
(à l'instar de maint pape) mérite à peine le nom
de chrétien ¹) marche la main dans la main avec l'homme du
commun,
captif de ses superstitions païennes, et avec le plus fervent et
le plus mystique enthousiaste, tel un Bernard de Clairvaux, « de
qui l'âme s'enivre dans la plénitude de la maison de Dieu
et boit avec le Christ le vin nouveau dans la maison du Père
»
²). À cela vient s'ajouter l'irrésistible
séduction
de
l'idée étatiste et universaliste, qui pèse d'un
poids considérable dans la balance : car la perfection de la
méthode organisatrice, la puissance du facteur tradition-
—————
¹) Dans le procès posthume intenté à Boniface
VIII, plusieurs dignitaires de l'Église affirmèrent sous
serment que, de son vivant, ce plus puissant de tous les papes se
moquait du ciel et de l'enfer et disait de Jésus-Christ que ce
fut un habile homme, rien de plus. Hefele incline à croire que
ces inculpations ne sont pas dénuées de fondement (op.
cit. VI, 461 et l'exposé qui précède).
Malgré cela — ou, bien plutôt, à cause de cela —
Boniface VIII est précisément l'homme qui a saisi plus
clairement
que n'importe qui, avant ou depuis, la substance de l'idée
romaine, et qui lui a donné son expression parfaite dans cette
fameuse bulle Unam sanctam,
pierre angulaire du catholicisme actuel (j'y
reviendrai dans le prochain chapitre). Au demeurant, Sainte-Beuve
montre dans Port-Royal (liv.
III, ch. 3) qu'on peut être à
la fois
très bon catholique et à peine chrétien.
¹) Helfferich : Christliche Mystik (1842) II, 231.
883 LA
LUTTE
— RELIGION
nel, la connaissance du cœur
humain sont des choses pour lesquelles
Rome est grande et admirable plus qu'on ne saurait dire. Luther
lui-même doit avoir déclaré (si l'on s'en rapporte
à ses Propos de table)
: « En ce qui concerne le
gouvernement extérieur, le règne du pape est ce qu'il y a
de mieux pour le monde. » Un David isolé — fort de la pure
et innocente indignation d'un véritable Indo-Européen
contre l'outrage infligé à notre race — pourrait
peut-être abattre ce Goliath; mais une armée
entière de Liliputiens philosophants n'y saurait parvenir.
D'ailleurs il n'y a lieu en aucun cas de souhaiter sa mort; car notre
christianisme germanique ne sera pas, ne peut pas être, la
religion du chaos ethnique; la chimère d'une religion
universelle est déjà par elle-même du
matérialisme historique et sacramentel; cette chimère
persiste dans l'Église protestante comme une maladie qu'elle
tient de
son passé romain; ce n'est que dans la limitation que nous
pourrons nous élever à la pleine possession de notre
force d'idéalité.
Il est impossible de comprendre les conflits
religieux, si gros de
conséquences, qui se sont produits au dix-neuvième
siècle ou qui menacent notre plus prochain avenir, si l'on n'a
présente à l'esprit une image vive, colorée, juste
en ses traits essentiels, des luttes qui divisèrent le
christianisme durant la première période de son existence
— disons jusqu'à l'année 1215. Ce qui a suivi — la
Réforme et la Contreréforme — est beaucoup moins
important au point de vue purement religieux, beaucoup plus
pénétré de politique et dominé par la
politique, et reste d'ailleurs également inintelligible sans la
connaissance de la période antérieure. C'est à ce
besoin que j'ai essayé de répondre dans le présent
chapitre ¹).
—————
¹) À qui désirerait connaître un essai de
réfutation systématique des vues formulées dans ce
chapitre (et en d'autres endroits de ce livre) sur la nature et
l'histoire de l'Église romaine, je recommande la « Kritische Würdigung » de
mes Grundlagen par le prof.
Dr
Albert
Ehrhard, qui forme le fascicule 14 des Vorträge und Abhandlungen
édités par la Leogesellschaft (1901, Mayer et Co, Vienne).
884 LA
LUTTE
— RELIGION
ORATIO PRO DOMO
Si l'on devait reprocher à
l'exposé qui précède sa partialité, je
répondrais que le don précieux du
mensonge ne m'a pas été départi. Qu'a-t-on
à faire, d'ailleurs, de phrases « objectives » ?
L'adversaire lui-même sait apprécier la franchise. Quand
il y va des biens suprêmes de notre cœur, je
préfère, comme les anciens Germains, marcher nu au combat
avec la sorte d'esprit que Dieu m'a donnée, plutôt que
revêtu de l'armure artistement forgée d'une science qui
précisément ici ne prouve rien, ou que drapé dans
la toge d'une rhétorique vaine, qui concilie tous les contraires.
Rien n'est plus loin de ma pensée que
d'identifier les individus
avec leurs Églises. Les Églises d'aujourd'hui
réunissent et
séparent les hommes selon des caractères tout à
fait extérieurs. Quand je lis les Mémoires du cardinal
Manning, où l'Ordre des Jésuites est appelé le
chancre du catholicisme, quand j'entends cet homme protester avec
véhémence qu'à force de développer le
système des sacrements, comme on le fait aujourd'hui avec un
redoublement de zèle, on en vient à instituer une
idolâtrie manifeste, quand je l'entends traiter à ce
propos l'Église de « boutique » et de «
marché
au change », quand je le vois travailler de tout son effort
à la diffusion de la Bible et combattre publiquement la tendance
à empêcher cette diffusion, tendance « romaine
» qu'il reconnaît dominante; ou bien encore quand je lis
des ouvrages excellents, vrais monuments d'inspiration germanique, tels
que celui du professeur Schell sur « le catholicisme comme
principe du progrès » — alors j'ai l'impression
très
vive qu'il suffirait du souffle de quelque divine tempête pour
balayer d'un coup toute cette fantasmagorie funeste des chimères
héritées de l'âge de la pierre, pour dissiper comme
un voile de brouillard les grossières hallucinations des
métis du Bas-Empire et pour nous unir, nous tous, Germains —
précisément dans la religion et par la religion — en la
fraternité de notre sang.
Au surplus, il était entendu
expressément que je ne
toucherais pas dans cet exposé au point central de tout ce
885 LA
LUTTE
— RELIGION
qu'embrasse le mot de
christianisme — que je n'effleurerais pas la
figure du Crucifié; or c'est elle, justement, qui est
l'élément unifiant; c'est elle qui nous relie les uns aux
autres, quelque profondes que puissent être les
différences de mentalité et de race qui nous
séparent. J'ai acquis, pour mon bonheur, plusieurs bons et
fidèles amis dans le clergé catholique; et,
jusqu'à ce jour, je n'en ai pas perdu un seul. Je me rappelle
qu'un dominicain de haute intelligence, qui discutait volontiers avec
moi et à qui je suis redevable de maint enseignement sur les
matières de la théologie, s'écria une fois
désespéré : « Vous êtes un homme
affreux ! Saint Thomas d'Aquin lui-même ne viendrait pas à
bout de vos pareils ! » Et cependant cet homme
vénérable ne me retira pas sa bienveillance, pas plus que
je ne lui retirai mon respect. Ce qui nous unissait, cela
précisément était plus grand et plus fort que les
choses très nombreuses qui nous séparaient :
c'était la figure de Jésus-Christ. Chacun de nous avait
beau considérer l'autre comme plongé dans l'erreur la
plus pernicieuse — au point que, transporté dans l'arène
du monde, il n'eût pas hésité une minute à
l'attaquer sans ménagement : néanmoins, dans la paix du
cloître où j'avais coutume de visiter le Père
dominicain, nous nous sentions toujours de nouveau élevés
jusqu'à cet état, que saint Augustin décrit d'une
manière si merveilleuse, où toutes choses — même la
voix des anges — se taisent et où seule se fait entendre la voix
de « l'Unique ». Alors nous nous savions rapprochés
et, avec une conviction pareille, nous confessions tous deux : «
Le Ciel et la Terre passeront, mais Ses paroles ne passeront point.
»
—————
886
(Page vide)
Dernière mise
à
jour : 16 mars 2008