Here under follows the transcription of chapter 7 of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.

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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ETAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Economie sociale
5. Politique et Eglise
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX


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CHAPITRE VII

RELIGION

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Concevez bien l'essor de la religion, faites ce
qui dépend de vous pour accélérer sa marche en
avant et cherchez à remplir par là votre devoir.

Zoroastre.


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(Page vide)

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LE CHRIST ET LE CHRISTIANISME

    J'ai déjà eu lieu, en traitant de la vie terrestre de Jésus-Christ ¹), d'exprimer ma conviction que c'était elle qui constituait le principe et la source, la vertu et — en dernière analyse — le contenu même de tout ce qui a jamais pu s'appeler religion chrétienne. Crainte de fatiguer le lecteur par des redites, je le renvoie, une fois pour toutes, au chapitre sur le Christ. Jésus y était considéré en lui-même, à l'exclusion du christianisme de formation historique dont je l'avais à dessein détaché; maintenant, pour compléter ma tâche, je suivrai la voie inverse, étudiant l'origine et la genèse de la religion chrétienne, m'efforçant de dégager et de souligner les idées fondamentales et les directrices, sans même effleurer l'inviolable figure du Crucifié. Il est non seulement possible, il est nécessaire qu'elle demeure hors des atteintes de notre enquête : car les étranges édifices qu'érigea sur le roc de cette personnalité unique l'esprit humain, soit que — parmi l'incessant tapage des langues querelleuses, le cliquetis des épées, le pétillement des bûchers — ils le dénotent pénétrant, sagace, clairvoyant, myope, confus ou borné, soit qu'ils s'inspirent de la tradition et de la piété ou de la superstition, de la malignité, de la sottise, de la routine, soit qu'ils procèdent de la spéculation philosophique ou du recueillement mystique — ce serait en vérité une offense au sens critique, et une offense blasphématoire, que de les identifier avec le roc qui leur sert de fondement. Toute la superstructure des églises chrétiennes créées jusqu'à ce jour s'atteste, si l'on peut ainsi parler, exté-
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    ¹) Se reporter notamment à la dernière page du chap. III.

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rieure à la personnalité de Jésus. C'est le vouloir juif, accouplé à la pensée mythique aryenne, qui a fourni les matériaux essentiels, mais ils s'accrurent par des apports de Syrie, d'Égypte, d'ailleurs encore. L'apparition du Christ sur la terre n'eut d'abord pour effet que de provoquer à cette entreprise de construction religieuse : elle fut la cause occasionnelle, elle donna l'impulsion déterminante. Ainsi, quand l'éclair traverse les nuages et que la pluie aussitôt s'épanche de leur sein; ou quand soudain tombe un rayon de soleil sur des substances qui, sans lui, ne se fussent pas combinées entre elles, et qu'alors, modifiées intérieurement par la lumière, rompant les barrières qui les isolaient dans l'espace, elles s'unissent pour former, par un chassé-croisé de leurs molécules, un nouveau corps chimique. Est-ce par leurs effets catalytiques que l'éclair et le rayon de soleil se laissent mesurer ou nous révèlent leur être propre ? Tous ceux qui ont bâti sur le Christ, nous les voulons honorer à ce titre; après quoi nous prendrons soin que rien ne trouble notre regard ou n'obnubile notre jugement. Il n'y a pas seulement un passé et un présent, il y a un avenir en vue duquel nous devons conserver notre pleine liberté. Je doute, au reste, qu'il soit jamais possible d'apprécier équitablement le passé dans sa relation avec le présent, si l'esprit n'est soutenu par un vif pressentiment de l'avenir. Sur le terrain du seul présent, le regard glisse trop à fleur de terre pour pouvoir embrasser les rapports. C'est un chrétien, et même un chrétien favorablement disposé pour l'Église catholique, qui écrivait, à l'aube du dix-neuvième siècle: « Le Nouveau Testament est encore pour nous un livre scellé de sept sceaux. Il y a dans le christianisme de quoi étudier pendant des éternités. Les Évangiles nous tiennent en réserve les éléments essentiels d'évangiles futurs » ¹).
    Si l'on considère avec attention l'histoire du christianisme, on le voit toujours et partout en mouvement, toujours
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    ¹) Novalis, dans ses Fragments.

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et partout travaillé par un conflit intérieur. S'imaginer qu'il a revêtu ses divers aspects possibles et que l'on connaît désormais sa forme définitive, c'est oublier que l'Église romaine elle-même, qui passe pour conservatrice entre toutes, enfanta de nouveaux dogmes au cours de chaque siècle, tandis que des dogmes anciens (moins bruyamment, il est vrai) étaient portés en terre; c'est oublier que précisément cette Église, dont les fondements sont si solides, fut plus que toute autre, et même au dix-neuvième siècle, en proie aux luttes intestines, aux agitations et aux schismes. Mais voilà : on pose en fait que le processus évolutif a atteint son terme, d'où il suit que l'on tient maintenant en mains le « total » du christianisme; et, partant de cette conviction illusoire, beaucoup construisent, dans la piété de leur cœur, non seulement le présent et l'avenir, mais encore le passé. Bien plus chimérique et plus extravagante encore est la thèse qui représente le christianisme comme une chose usée et finie, laquelle ne peut désormais que s'acheminer, en vertu de la loi d'inertie, à une disparition prochaine; nous n'en avons pas moins vu, ces dernières années, plus d'un pontife de quelque moderne « Éthique » célébrer le trépas du christianisme, rédiger sa nécrologie, établir par démonstration analytique quel dut être le début, quel le milieu et quelle la fin de cette expérience historique actuellement close. À la base de ces deux opinions opposées il y a, on le voit, une seule et même erreur de jugement; aussi conduit-elle, dans les deux cas, à des conclusions également fausses. Pour s'en préserver, il suffit de ne point confondre l'apparition du Christ, cette source éternellement jaillissante, éternellement pareille à elle-même, de la vie religieuse la plus haute, avec les abris provisoires et les constructions de fortune qu'élevèrent pour servir de temple et de norme à leur dévotion des hommes divers par leurs besoins religieux, divers par leurs exigences intellectuelles, divers surtout essentiellement — ceci est bien plus décisif encore — par le tempérament et la mentalité de leurs races respectives.

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LE DÉLIRE RELIGIEUX

    La religion chrétienne a pris naissance à une époque très particulière, sous les conditions les moins favorables qui se puissent concevoir pour l'érection d'un monument harmonieux, digne et solide. Dans les contrées précisément où nous cherchons son berceau — à l'extrême occident de l'Asie, à l'extrême orient de l'Europe, à l'extrême nord de l'Afrique — s'était produit par pénétration réciproque un amalgame étrange des superstitions, des mythes, des mystères et des doctrines philosophiques les plus diverses, et il va sans dire qu'en se mélangeant à d'autres chacun de ses éléments avait perdu le meilleur de son originalité et de sa valeur propres. Il faut essayer de se représenter d'abord l'état politique et social des lieux. Rome y avait consommé l'œuvre ébauchée par Alexandre. L'internationalisme qui régnait dans cette partie du monde était d'une sorte telle que nous avons peine à le concevoir aujourd'hui. Les populations des villes importantes de la Méditerranée et de l'Asie-Mineure ne présentaient plus la moindre unité de race : Grecs, Syriens, Juifs, Sémites, Arméniens, Égyptiens, Persans, colons militaires romains, Gaulois, etc. etc., formaient des groupes cohabitant pêle-mêle et enveloppés d'innombrables demi-sang dans les veines desquels toutes les caractéristiques individuelles s'étaient confondues au point de produire une totale absence de caractère. Le sentiment patriotique s'était entièrement aboli, faute d'une signification concrète : il n'y avait plus, en fait, ni nation ni race; Rome représentait pour ces hommes à peu près ce que représente la police pour la populace d'aujourd'hui. C'est cet état de choses que j'ai désigné sous le nom de chaos ethnique et dont j'ai entretenu le lecteur au chapitre IV du présent ouvrage. Or, ce chaos impliquait la débauche mentale et morale non moins que physique, par l'échange sans frein et sans pudeur des idées et des usages : n'y ayant plus de déterminations dans les mœurs ou les manières d'être, l'homme cherchait fébrilement une compensation à la perte de tout idéal particulier et pensait la trouver dans une mixture arbitraire des coutu-

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mes et conceptions étrangères. De foi réelle on ne trouvait presque plus trace. Même chez le Juif — qui formait à d'autres égards une si honorable exception dans ce sabbat infernal — elle oscillait entre des sectes divergentes, au péril de s'énerver. Et pourtant, jamais le monde ne fut en proie à une effervescence religieuse plus générale que celle qui se propagea alors des rives de l'Euphrate jusqu'à la capitale de l'empire. Le mysticisme hindou, parvenu à travers mille déformations jusqu'en Asie Mineure, l'astrologie chaldéenne, le culte zoroastrique d'Ormuzd, l'adoration du feu pratiquée par les Mages, l'ascétisme égyptien avec la doctrine de l'immortalité, les cérémonies orgiaques syro-phéniciennes avec la chimère de leurs initiations sacramentelles, les mystères de Samothrace, d'Eleusis et quantité d'autres mystères helléniques, des décoctions — mais combien adultérées ! — de la métaphysique de Pythagore, d'Empédocle ou de Platon, la propagande mosaïque, l'éthique stoïcienne — tout cela circulait et tourbillonnait pêle-mêle. Ce qu'est proprement la religion, les hommes ne le savaient plus, mais ils essayaient de la retrouver dans tout ce qui leur tombait sous la main, poussés par l'obscure conscience d'avoir été dépouillés d'une chose précieuse, d'une chose qui est aussi nécessaire à l'homme que le soleil à la terre ¹). C'est dans ce monde que tomba la parole du Christ; c'est par ces hommes fiévreux et malades que fut élevé tout d'abord l'édifice visible de la religion chrétienne. Nul, jusqu'à cette heure, n'a réussi à en effacer complètement les vestiges du délire.

LES DEUX PILIERS

    Aussi l'histoire des origines de la théologie chrétienne est-elle une des plus embrouillées et des plus difficiles qui
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    ¹) Sur l'homme, tel qu'il fut à cette époque et dans ce monde du chaos, Herder écrit : « Il n'avait plus de force pour rien d'autre que pour CROIRE. Inquiet de sa vie misérable, tremblant devant l'avenir et devant d'invisibles puissances, sans courage et sans capacités pour observer le cours de la nature, il se faisait conter des histoires, prophétiser, inspirer, initier, flatter, tromper » (Sämtl. Werke, éd. Suphan, XIX, 290).

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soient. Celui qui l'aborde avec sérieux et courage, en pleine liberté d'esprit, retirera de cette étude maint enseignement suggestif, mais il devra convenir que beaucoup de choses paraissent encore obscures et incertaines, dès lors que l'on renonce à bâtir des théories pour chercher à remonter, par la voie de l'histoire, au point de départ réel d'une idée. Une histoire définitive, non pas du développement des opinions professées au sein du christanisme, mais bien de l'incorporation au christianisme d'articles de foi, d'images, de conceptions, de règles de vie qui, provenant des sources les plus diverses, y acquirent droit de cité, cette histoire ne peut encore être écrite. Ce qui a été fait dans ce domaine suffit cependant pour que l'on puisse déjà se rendre compte qu'il s'est produit un alliage (comme diraient les chimistes) de métaux extrêmement différents. Le but du présent ouvrage ne me permet pas de soumettre cet objet compliqué à une exacte analyse : elle exigerait d'ailleurs une compétence qui me manque ¹). Je me contenterai pour l'instant de considérer
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    ¹) Il ne m'appartient guère de citer des titres d'ouvrages; la littérature du sujet, même dans ses parties accessibles à nous autres profanes, est considérable; l'essentiel est de puiser à des sources diverses et de ne pas se contenter d'une connaissance des généralités. Ainsi les courts et substantiels traités de Harnack, Müller, Holtzmann, etc. dans le Grundriss der theologischen Wissenschaft (Fribourg, Mohr éd.) sont inestimables, et je les ai soigneusement utilisés; mais les profanes précisément apprendront davantage dans les œuvres plus développées, comme la Kirchengeschichte de Neander, les Origines du Christianisme de Renan, etc. Les travaux des spécialistes sont plus instructifs encore, parce que donnant des choses une vue plus concrète; ainsi Ramsay : The Church in the Roman Empire before A. D. 170 (1895); Hatch : The influence of Greek ideas and usages upon the Christian Church (éd. 1897); le grand ouvrage de Hergenröther : Photius, sein Leben, seine Schriften und das griechische Schisma, qui commence avec la fondation de Constantinople et qui expose ainsi en détail le développement de l'Église grecque depuis ses débuts; Hefele : Konziliengeschichte — etc. à l'infini ! Nous ne pouvons naturellement faire connaissance complète qu'avec une petite partie de cette littérature immense; mais, je le répète, c'est seulement par les descriptions détaillées et non pas les coups d'œil généraux qu'on peut se faire de la réalité une image vive et

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les deux souches principales — la judaïque et l'indo-européenne — qui fournirent presque toute la charpente de l'édifice et notamment ses deux maîtres piliers, en sorte que leur assemblage a conféré dès l'abord et confère encore un caractère hybride à la religion chrétienne. Sans doute, beaucoup d'éléments judaïques ou indo-européens ont été modifiés postérieurement, jusqu'à en devenir méconnaissables, par l'influence du chaos ethnique et surtout de l'Égypte : ainsi, par l'introduction du culte d'Isis (la mère de Dieu) et par la transsubstantiation magique; mais il n'est que plus indispensable d'être fixé sur la nature des matériaux dont se compose essentiellement l'édifice. Tout le reste n'a qu'une importance secondaire : ainsi — pour ne citer qu'un exemple — la naturalisation officielle dans le christianisme pratique des doctrines stoïciennes sur la vertu et la félicité qu'y introduit Ambroise, lequel démarque dans son De Officiis ministrorum le De officiis de Cicéron, qui lui-même avait copié le Grec Panaetius ¹). Des faits de ce genre ne sont certes pas négligeables : Hatch montre, notamment, dans son travail « Sur l'éthique grecque et l'éthique chrétienne », que la morale en cours dans notre vie pratique actuelle renferme bien plus d'éléments stoïciens que d'éléments chrétiens ²). Mais nous avons vu déjà que la religion et la morale demeurent rela-
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en pénétrer le sens véritable. Pour l'information scientifique la plus récente, consulter, de Harnack, Mission und Ausbreitung des Christentums in den ersten drei Jahrhunderten, dont la 2e éd. a paru en 1906.
    ¹) Ambroise le reconnaît d'ailleurs implicitement, voir I, 24; plusieurs passages sont une répétition presque littérale. Combien plus remarquables sont, au reste, les ouvrages qu'il tire de son propre fond, telle son oraison funèbre de Théodose avec le beau refrain Dilexi ! « Je l'ai aimé ! »
    ²) The influence of Greek ideas, etc., p. 139-170. Parlant du traité d'Ambroise que je viens de citer, Hatch le dit purement stoïcien non seulement par la conception générale, mais jusque dans les détails; l'élément chrétien s'y est naturellement introduit partout, mais comme une simple adjonction; les notions fondamentales de sagesse, de vertu, d'équité, de modération sont, selon Hatch, des doctrines franchement gréco-romaines datant de l'époque préchrétienne.


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tivement indépendantes l'une de- l'autre ¹), partout du moins où ne s'est pas produite cette « conversion » enseignée par Jésus-Christ; et s'il est divertissant de voir un Père de l'Église offrir en modèle aux prêtres de son diocèse la morale très pratiquement mondaine (pour ne pas dire avocassière) d'un Cicéron; il n'y a rien là qui soit de nature à réagir jusqu'au fond même de l'organisme religieux; et l'on en peut dire autant de maint autre apport étranger dont nous aurons à nous occuper par la suite.
    Les deux maîtres piliers de la nouvelle religion qu'édifièrent les théologiens chrétiens des premiers siècles, ce sont, provenant de la souche juive, une foi de nature historico-annaliste et, empruntée à la souche indo-européenne, une mythologie symbolique et métaphysique. Il s'agit ici — j'y ai déjà insisté — de deux conceptions du monde foncièrement différentes ²) : c'est alors qu'on les amalgame tant bien que mal. Des Indo-Européens, des hommes tout au moins nourris de poésie et de philosophie helléniques, transfigurent la religion « historique » juive suivant les besoins de leur esprit imaginatif, assoiffé d'idées; de leur côté, des Juifs s'emparent (dès avant la formation du christianisme) de la mythologie et de la métaphysique des Grecs; les imprègnent des superstitions historiques de leur peuple, et fabriquent avec le tout un tissu dogmatique abstrait, aussi insaisissable que les plus sublimes spéculations d'un Platon, mais qui, en même temps, matérialise tout le transcendantal suggéré par voie d'allégorie, en le réduisant à des données et des formes empiriques : c'est, on le voit, dans les deux cas, le règne du malentendu et de l'incompréhension — malentendu sans remède, incompréhension inévitable pour des esprits violemment détournés de leur voie normale. La fusion, ou plutôt la soudure, de ces éléments hétérogènes
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    ¹) Se reporter à la section du chap. III intitulée « Religion » et, dans le chap. V, à celle du « Judaïsme ».
    ²) Voir chap. III, au sous-titre « Religion », et chap. V, « Considérations sur la religion chez les Sémites ».


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dans le christianisme fut l'œuvre des premiers siècles, et naturellement une telle œuvre ne se pouvait accomplir qu'au prix d'une lutte incessante. Réduite à sa plus simple expression, cette lutte est un duel pour la prééminence entre les instincts religieux indo-européens et les instincts religieux juifs. Elle éclate aussitôt après la mort du Christ entre les judéo-chrétiens et les chrétiens d'origine païenne, se déchaîne furieusement pendant des siècles entre la gnose et l'antignose, entre les Ariens et les Athanasiens, renaît avec la Réformation et se poursuit aujourd'hui tout aussi âpre — non plus, il est vrai, dans les nuages de l'abstraction ou sur les champs de bataille, mais souterrainement. Une comparaison évoquerait assez exactement la sorte d'aventure que j'essaie d'indiquer. Supposons deux arbres de familles différentes dont on tranche la cime, puis que l'on rapproche en les courbant — mais sans les déraciner — et qu'alors on lie de telle façon que chacun devienne la greffe de l'autre : qu'arriverait-il ? tous deux seraient dans l'impossibilité de croître en hauteur, et loin que leur réunion dût les ennoblir, elle les étiolerait, car en pareil cas — tout botaniste le sait — il ne saurait être question de fusion organique; chacun des deux arbres (s'il survivait à l'opération) continuerait de porter ses propres feuilles et ses propres fleurs, et dans le fouillis de cette frondaison deux végétations étrangères entre elles se juxtaposeraient ¹). C'est ainsi qu'il en est allé dans l'édifice hybride de la religion chrétienne. À la chronique religieuse juive, à la foi messianique juive, se juxtapose sans transition la mythologie mystique de la décadence hellénique. Non seulement elles ne se fondent pas, mais elles se contredisent sur les points les plus
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    ¹) Cette comparaison, je l'ai su plus tard, s'était présentée à l'esprit de Hamann (un champion de « l'individuel » ou, comme il dit, de l'Eigensinnige, qui ne fut pas sans action sur l'esprit de Herder et surtout de Goethe), car il indique les signes trahissant, dans n'importe quelle communauté de chrétiens, que ce sont là « des rameaux païens entés, CONTRE L'ORDRE DE LA NATURE, sur une souche juive » (cf. Ep. aux Romains XI, 24).

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essentiels. Soit, par exemple, la conception de la divinité : on a d'un côté Iahveh; de l'autre, l'antique trinité aryenne. Ou bien la conception du messie : ici, l'attente d'un héros sorti de la souche de David, qui doit conquérir aux Juifs l'empire du monde; là le Verbe fait Chair, ce Logos déjà préfiguré dans des spéculations métaphysiques qui occupaient les philosophes grecs 500 ans avant la naissance du Christ ¹). Quant au Christ même, quant à l'indéniable personnalité historique, on l'introduit de force dans les deux systèmes : dans le mythe historique juif il tient le rôle du messie, encore que nul ne s'y prête moins; dans le mythe néoplatonicien il signifie la fugitive et insaisissable visibilité d'un schéma intellectuel abstrait — lui, le génie moral à sa plus haute puissance, la plus imposante individualité religieuse qui ait jamais vécu sur la terre.
    Et pourtant, si l'on aperçoit bien ce qu'il y a de nécessairement instable et insuffisant dans un être hybride de cette sorte, on n'imagine guère comment, du sein du chaos ethnique, aurait pu surgir une religion universelle sans la collaboration de ces deux éléments. Si le Christ avait prêché à des Hindous ou à des Germains, sans doute sa parole eût-elle exercé une bien autre action. Il n'y eut jamais d'époque moins chrétienne — soit dit sans paradoxe — que les siècles où se forma l'Église chrétienne. Il ne pouvait être question alors d'une compréhension réelle des paroles du Christ. Mais une fois qu'elles eurent déposé dans cette humanité chaotique et déchue le germe de sa résurrection religieuse, comment eût-il été possible d'ériger le sanctuaire approprié à ces hommes misérables sans le fonder sur la chronique juive et sans en conformer le caractère à la mentalité juive qui conçoit toutes choses dans un sens concrètement historique ? À ces âmes d'esclaves, qui ne trouvaient
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    ¹) Te dis 500 ans pour des raisons dont on peut s'instruire en consultant Harnack (Dogmengeschichte § 22) sur l'identité du λόγος et du νους.

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de point d'appui ni en elles-mêmes ni dans la vie collective d'une véritable nation, rien que d'entièrement palpable et matériel, rien que de dogmatiquement certain ne pouvait être utile. Elles avaient besoin d'une LOI religieuse au lieu de considérations philosophiques sur le devoir et la vertu; et c'est pourquoi un grand nombre avaient déjà passé au judaïsme. Seulement le judaïsme — inestimable en tant que puissance de volonté — ne possède qu'une aptitude très médiocre et restreinte — en un mot, sémitique — à configurer. Il fallait donc chercher ailleurs l'architecte. Sans la richesse de formes, sans le don de configuration plastique qui appartiennent au génie grec — disons simplement sans Homère, Platon et Aristote, et sans la Perse et l'Inde à l'arrière-plan — jamais l'édifice cosmogonique et mythologique de l'Église chrétienne n'aurait pu devenir le temple d'une confession qui embrasserait le monde. Les plus anciens théologiens bâtissent tous sur Platon; leurs successeurs y ajoutent Aristote. On peut se faire une idée, par les diverses histoires de l'Église, de la vaste culture littéraire, poétique et philosophique des premiers Pères, en particulier des Pères grecs, et l'on apprend ainsi à estimer à sa valeur l'influence de cette culture dans la formation des dogmes fondamentaux du christianisme. Maniée sous des auspices aussi étrangers à sa nature, la mythologie indo-européenne ne pouvait évidemment pas conserver sa couleur et sa vie, et c'est bien plus tard que l'art chrétien vint ici, dans la mesure du possible, combler une lacune; mais du moins l'influence du sens visuel hellénique suffit-elle pour que cette mythologie revêtît encore une forme géométrique et, par là, distinctement visible : c'est l'immémoriale représentation aryenne de la Trinité qui fournit le plan du temple cosmique, aux lignes artistiquement proportionnées, où se dressèrent les autels d'une religion entièrement nouvelle.
    Il est indispensable, maintenant, que nous distinguions avec une parfaite clarté ces deux éléments entre tous constitutifs de la religion chrétienne, sans quoi nous n'enten-

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drions rien à la lutte infiniment embrouillée que suscitèrent les articles de son credo et qui, particulièrement acharnée pendant les premiers siècles, dure encore à cette heure. Dans les divers esprits représentatifs de l'une ou de l'autre tendance, se combinent sous les proportions les plus différentes les instincts, notions et doctrines les plus contradictoires provenant tant de l'élément juif que de l'élément indo-européen. Envisageons d'abord l'action qu'exerce ce dernier, comme facteur de configuration mythologique, par une conception du monde qui influe sur la religion en voie de formation; puis nous considérerons l'impulsion puissante que reçut cette religion de l'esprit positif et matérialiste du judaïsme.

MYTHOLOGIE ARYENNE

    J'ai déjà établi — et amplement motivé — une différence entre deux sortes de religions que j'ai appelées, l'une historique, l'autre mythique; je présume ici, chez le lecteur, la connaissance de cet objet traité au chapitre V ¹). La mythologie est une conception métaphysique du monde sub specie oculorum. Son caractère distinctif, sa particularité — et aussi sa limitation — consiste en ceci qu'elle ramène l'invisible au visible. Le mythe n'explique rien, il ne donne de rien la raison, il ne représente nullement une recherche des origines ou des fins; il n'est pas davantage une doctrine morale; mais surtout le mythe n'est jamais, il n'est en aucun sens, de l'histoire. Cela compris, on aperçoit aussitôt que la mythologie de l'Église chrétienne n'a par elle-même rien à voir avec la chronologie de l'Ancien Testament ni avec l'apparition historique du Christ; elle est un antique héritage aryen, transformé et déformé de mille façons par des mains étrangères, et adapté tant bien que mal à de nouveaux besoins ²). Pour arriver à une vue nette des éléments mythologiques du
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    ¹) Dans la section qui porte ce sous-titre: « Considération sur la religion chez les Sémites ».
    ²) On comprend comment le pieux Tertullien, élevé dans le paganisme, put dire des conceptions des poètes et des philosophes grecs qu'elles sont tam consimilia (!) aux conceptions chrétiennes (Apol. XLVII).


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christianisme, nous ferons bien de distinguer entre une mythologie externe et une mythologie interne, c'est-à-dire entre la figuration mythologique de l'expérience externe et la figuration mythologique de l'expérience interne. Phébus conduisant son char à travers le ciel, c'est l'expression plastique d'un phénomène de la nature; les Erinnyes poursuivant le criminel, c'est une image qui rend sensible aux yeux un événement de la conscience. Dans ces deux domaines la symbolique mythologique chrétienne a creusé profondément; comme le dit un écrivain très proche du catholicisme, Wolfgang Menzel, « la symbolique n'est pas seulement le miroir, elle est aussi LA SOURCE DU DOGME » ¹). La symbolique, en tant que SOURCE du dogme, est manifestement identique avec la mythologie.

MYTHOLOGIE EXTERNE

    Un excellent exemple de mythologie s'employant à figurer l'expérience externe, c'est la conception de la Trinité. Grâce à l'influence de la mentalité hellénique, l'Église chrétienne, dans son élaboration dogmatique, a réussi (malgré la véhémente opposition des judéo-chrétiens) à tourner heureusement le dangereux écueil du monothéisme sémitique; elle a sauvé, en l'incorporant à sa notion de la divinité si fâcheusement « enjuivée » par ailleurs, la triade sacrée des Aryens ²). Chacun sait que le nombre Trois revient à tout propos chez les Indo-Européens ³). Nous le trouvons dans les trois groupes des dieux hindous et plus tard (mais encore
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    ¹) Christliche Symbolik (1854) I, p. VIII.
    ²) À l'encontre d'une erreur populaire très répandue, j'ai déjà insisté plus haut sur le fait que les Indo-Européens sont également — si l'on va au fond des choses — des monothéistes (voir chap. III, au sous-titre « Religion », particulièrement la première note; et de même chap. V, avec plus de développements dans la « Considération sur la religion chez les Sémites »). Je recommande à ce sujet la préface mise par Grimm à sa Deutsche Mythologie, p. XLIV-XLV, et Max Müller : Science du langage (II, 385 de l'éd. allemande). Toutefois la nature de ce monothéisme implique une intuition qui diffère radicalement de la conception sémitique.
    ³) Die ewig unveraltete,
       Dreinamig-Dreigestaltete, comme dit Goethe.


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bien des siècles avant le Christ) dans la doctrine trinitaire explicitement formulée de la Trimourti : « Celui qui est Vichnou, est aussi Civa; et celui qui est Civa, est aussi Brahma : un être, mais trois dieux. » Du lointain Orient on peut suivre les traces de cette conception jusqu'aux rives de l'Atlantique, où Patrice découvrit dans le trèfle des Druides un symbole de la Trinité. Chez les peuples doués de sens poétique et métaphysique, l'importance du nombre trois DEVAIT s'imposer de bonne heure à l'attention, car ce nombre précisément — et ce nombre seul — n'est ni choisi au hasard (comme le Cinq ou le Dix emprunté au nombre des doigts) ni déduit d'un calcul chimérique (comme le Sept fondé sur l'hypothèse des sept planètes), mais il exprime un phénomène tellement constant et capital qu'on pourrait presque appeler la conception d'une trinité une expérience plutôt qu'un symbole. Déjà les auteurs des Oupanichads avaient reconnu que toute connaissance humaine repose sur trois formes fondamentales — le Temps, l'Espace et la Causalité — et, de plus, qu'il s'ensuit non une « triplicité », mais (pour parler le langage de Kant) une « unité d'aperception »; l'espace et le temps, quoique unités indivisibles, ont néanmoins trois dimensions. Bref, le triple formant unité nous entoure de toutes parts, constitue un phénomène primordial de l'expérience et se reflète jusque dans le détail. Ainsi, par exemple, la science la plus récente a démontré que tous les éléments chimiques, sans exception, peuvent revêtir trois états, mais aussi pas plus que trois : le solide, le liquide et le gazeux — par quoi l'on ne fait que préciser ce que le peuple avait observé depuis longtemps, à savoir que notre planète se compose de terre, d'eau et d'air. Comme dit Homère : « toute chose se divise en trois. » Il va sans dire qu'en pareille matière la recherche préméditée des analogies dégénère bientôt, comme chez Hegel, en un jeu d'esprit tout à fait arbitraire ¹). Mais ce n'est point un jeu que la figuration intui-
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    ¹) C'est le cas de la succession soi-disant nécessaire de la thèse, de

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tive et spontanée d'une expérience cosmique générale, à la fois physique et métaphysique, que l'on résume en un mythe plutôt que de la décomposer analytiquement. De cet exemple résulte pour nous une certitude consolante : jusque dans le dogme chrétien, le génie indo-européen ne laissa pas de se montrer fidèle en quelque mesure à sa propre essence, car sa religion créatrice de mythes demeura ce qu'elle avait toujours été chez les Indo-Iraniens et chez les Slavo-Celto-Germains : UNE SYMBOLIQUE DE LA NATURE.
    Sans doute, cette symbolique se fait ici excessivement subtile : on sait assez que les premiers siècles chrétiens, faute de forces pour la création artistique, se complurent dans l'abstraction philosophique ¹). Remarquons d'ailleurs que le mythe de la Trinité ne fut pas tenu pour symbole par la grande masse des chrétiens; mais il n'en allait pas autrement des Hindous et des Germains avec leurs dieux de la lumière, des airs et des eaux. De fait, ce mythe n'est pas seulement symbole; la nature entière nous atteste la vérité intérieure et transcendante d'un pareil dogme et sa vivante capacité de développement ²).
    De cette mythologie externe ou, si l'on préfère, cosmique, l'édifice dogmatique chrétien renferme quantité d'éléments. Et d'abord, il y a presque tout ce qui, dans la doctrine relative à Dieu, complète la représentation de la Trinité :
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l'antithèse et de la synthèse; ou encore, toujours dans le système hégelien, de ce qui s'y appelle « l'être en soi » de l'Absolu comme Père, son « être différent de soi » comme Fils et son « retour à soi » comme Esprit.
    ¹) Voir toute la conclusion du chap. I.
    ²) Pour ce qui est des triades égyptiennes, on leur a certainement attribué jadis plus d'influence qu'elles n'en exercèrent en réalité sur la formation du dogme chrétien. Sans doute la conception du Dieu-Fils dans son rapport avec le Dieu-Père (le Fils n'étant « ni fait, ni créé, mais engendré », littéralement comme dans le symbole d'Athanase) paraît spécifiquement égyptienne; nous la retrouvons dans tous les systèmes théogoniques des Égyptiens; mais la troisième personne de la triade est la déesse. (Cf. Maspero : Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique I, 151 et Budge : The Book of the Dead, p. XCVI).


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l'incarnation du Logos, le Paraclet (ou Saint-Esprit), etc. Il y a notamment le mythe du dieu fait homme, qui est un antique patrimoine hindou : inclus dans l'idée d'Unité qui s'affirme dès le premier livre du Rigvéda, il réapparaît sous une forme modifiée et philosophique dans la doctrine de l'identité de l'atman avec le brahman, et se fixe en une image plastique aux traits définitivement arrêtés dans la figure du dieu-homme Krichna, touchant laquelle le poète du Bhagavadgîtâ prête à Dieu cette explication : « Toujours de nouveau et toujours de nouveau, quand se relâche la vertu et que le mal triomphe, je m'engendre moi-même (en forme d'homme). Pour la protection des bons, pour la ruine des méchants, pour affermir la vertu, je suis enfanté sur la terre » ¹). La conception dogmatique de l'être, chez le Bouddha, n'est qu'une modification de ce mythe. L'idée aussi que le dieu fait homme ne peut être enfanté que par le corps d'une vierge est un vieux trait mythique et rentre assurément dans la catégorie des symboles naturistes. Ces scolastiques tant raillées n'avaient pas si tort, qui prétendaient trouver non seulement le Ciel et l'Enfer, mais encore la Trinité, l'incarnation et la parthénogenèse sous forme d'allusions dans Homère, et expressément formulées dans Aristote. L'autel et la conception de la Sainte-Cène chez les premiers chrétiens procèdent de même bien plus directement des pratiques, communes à tous les Aryens, d'un culte symbolique de la nature, que du sacrifice propitiatoire offert par les Juifs à leur dieu irrité (j'y reviendrai à la fin de ce chapitre). Bref, pas un trait de la mythologie chrétienne ne peut prétendre à l'originalité. Toutes ces représentations revêtirent, il est vrai, dans la dogmatique chrétienne, un sens qui s'éloignait beaucoup de leur sens primitif : ce n'est pas, pourtant, qu'elle en modifiât essentiellement l'arrière-fond mythique, mais c'est que désormais la personnalité historique de Jésus occupait le premier plan et c'est, en ce second lieu, que la méta-
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    ¹) Bhagavadgîtâ, liv. IV § 7 et 8.

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physique et la mythologie des Indo-Européens, en passant par les mains des créatures du chaos ethnique, subissaient un travestissement qui les rendait méconnaissables. On a tenté, au dix-neuvième siècle, de faire de l'apparition du Christ un mythe, pour s'en débarrasser par cette explication ¹). C'est exactement le contraire qui est la vérité : dans le christianisme, il n'y a proprement que le Christ qui ne soit pas mythique; et c'est par lui, c'est par la grandeur cosmique de cette apparition (à quoi vint s'ajouter l'influence de la pensée juive qui tend à tout matérialiser en faits historiques) que le mythe est, en quelque sorte, devenu de l'histoire.

DÉFIGURATION DES MYTHES

    Avant de passer à la mythologie « interne », il faut que je traite brièvement de ces influences étrangères, déformantes, qui se sont exercées sur le corps visible de la religion et par lesquelles tant de représentations mythiques qui constituaient notre bien héréditaire furent positivement falsifiées.
    Je viens d'affirmer la haute antiquité de la conception qui fait naître du corps d'une vierge le dieu devenu homme. C'est néanmoins par l'intermédiaire de l'Égypte que s'introduisit dans le christianisme le culte d'une « Mère de Dieu »; elle s'était approprié cette idée quelque trois cents ans avant Jésus-Christ, et l'avait incorporée avec empressement à son riche panthéon, si plastiquement mobile, si accueillant à toute recrue étrangère, mais en la réduisant — selon l'inspiration matérialiste que dénote tout ce qui est égyptien — à une donnée purement empirique. Or le culte d'Isis ne parvint que tard à forcer l'entrée de la religion chrétienne; en l'an 430, Nestorius qualifie d'INNOVATION impie la dénomination de « Mère de Dieu », preuve que celle-ci venait à peine de pénétrer dans l'Église. Rien, assurément, dans l'histoire de la dogmatique mythologique, n'est aussi clairement démontrable que le rap-
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    ¹) Voir au chap. III, dans « La Religion de l'expérience », les remarques sur Strauss, etc.

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port direct et génétique qui relie l'adoration chrétienne de la « Mère de Dieu » à l'adoration d'Isis. La religion du chaos ethnique en Égypte s'était, dans les derniers temps, restreinte de plus en plus au culte du « Fils de Dieu » Horus et de sa mère Isis. Flinders Petrie, le célèbre égyptologue, écrit à ce sujet : « Cet usage religieux exerça une puissante influence sur la genèse du christianisme. Sans les Égyptiens — ce n'est pas s'avancer trop que de l'affirmer — notre religion n'aurait pas connu de Madone. Le culte d'Isis, extrêmement répandu déjà sous les premiers empereurs, était devenu, pour ainsi dire, une mode dans tout l'empire romain. Aussi, quand se produisit sa fusion avec un autre grand mouvement religieux, dans lequel la mode trouvait pour alliées de profondes convictions, la victoire lui était désormais assurée; et c'est ainsi que, jusqu'à ce jour, la déesse-mère resta la figure dominante dans la religion de l'Italie » ¹). Le même auteur montre aussi comment l'adoration d'Horus sous la forme d'un ENFANT divin passa dans les représentations de l'Église romaine, de telle sorte qu'au type consacré par les plus anciennes effigies, qui évoquent un Christ d'âge mûr, d'aspect viril, au visage grave, au front chargé de pensées — l'Annonciateur du Salut — se substitua le pétulant bambino de l'imagerie italienne ²).
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    ¹) Religion and Conscience in ancient Egypt, éd. 1898, p. 46. On découvre chaque année, dans les parties les plus diverses de l'Europe, de nouvelles preuves de la diffusion du culte d'Isis : il s'était propagé partout où atteignait l'influence du chaos ethnique de l'empire romain. La croyance à la résurrection du corps et la communication dans un sacrement d'une substance conférant l'immortalité étaient déjà des éléments constitutifs de ces mystères longtemps avant la naissance du Christ. Les témoignages documentaires les plus nombreux se trouvent au musée Guimet : on sait que la Gaule fut (avec l'Italie) le principal centre du culte d'Isis. — Depuis la première édition allemande de cet ouvrage, Flinders Petrie a rendu compte à la British Association (1904) de découvertes nouvelles qu'il a faites, en particulier à Ehnasya : elles permettent de suivre pas à pas la transformation du culte d'Isis et d'Horus en culte soi-disant « chrétien » de la Madone.
    ²) Autre constatation intéressante à cet égard : Flinders Petrie éta-


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    On le voit. Ici s'atteste l'œuvre du chaos ethnique contribuant pour sa part — indépendamment des éléments judaïques et indo-européens — à l'érection de l'édifice ecclésiastique chrétien. Nous discernons également sa marque dans les conceptions du Ciel et de l'Enfer, de la Résurrection, des Anges et des Démons, etc., et nous constatons en même temps que la valeur mythologique de ces conceptions va diminuant jusqu'à ce qu'il n'en reste presque rien — rien que des superstitions d'esclaves célébrant, devant les ongles plus ou moins authentiques de quelque Saint, les rites d'une idolâtrie fétichiste. J'ai essayé plus haut de préciser la différence qui existe entre la superstition et la religion; de montrer aussi comment les plus grossières chimères imaginées par la populace s'allièrent à la philosophie la plus raffinée pour battre en brèche la religion véritable, dès que la force poétique de l'hellénisme déclina. Je ne reviens pas sur ces considérations, mais j'y renvoie le lecteur parce qu'elles trouveraient ici leur application ¹). Plusieurs siècles déjà avant Jésus-Christ s'étaient introduits en Grèce ce qu'on appelait les MYSTÈRES, auxquels on était initié par une purification (baptême) pour devenir ensuite — par l'absorption en commun de la chair et du sang divins (en grec « mysterion », en latin « sacramentum ») — participant de l'essence divine et de l'immortalité. Mais ces doctrines chimériques ne trouvaient crédit, en Grèce, qu'auprès « des étrangers et des esclaves », elles n'excitaient que mépris et dégoût chez tous les véritables Hellènes ²). Or, à mesure que baissait la conscience reli-
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khi-rhoblit que le monogramme chrétien bien connu, qui figure fréquemment sur les anciens monuments et qui trouve encore parfois son emploi aujourd'hui (soi-disant le khi et le ro de l'alphabet grec), n'est ni plus ni moins que le symbole du dieu Horus usité en Égypte.
    ¹) Voir chap. I, au sous-titre : « Déclin de la Religion ».
    ²) Ce dont témoigne Démosthène dans son illustre Discours sur la couronne. Les faits dont il s'agit ici sont bien résumés dans Jevons : Introduction to the history of religion (1896), ch. 23. Otto Pfleiderer : Christusbild, p. 84, montre comment l'institution de la Cène remonte


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gieuse créatrice, le chaos ethnique s'enhardissait à ses folies morbides. L'unité de la domination romaine favorisa la fusion des superstitions les plus diverses; aussi, lorsqu'à la fin du IVme siècle Constance II eut proclamé la religion chrétienne religion d'État et, par là, introduit de force dans la communauté des chrétiens la multitude de ceux qui n'étaient pas chrétiens intérieurement, toutes les imaginations chaotiques du « paganisme » profondément dégénéré s'y précipitèrent du même coup et y formèrent désormais — au moins pour la grande majorité des esprits — un élément essentiel du dogme. Voilà, dans la genèse du christianisme, le moment critique, LE TOURNANT DÉCISIF.
    Les plus nobles d'entre les chrétiens, des Pères grecs notamment, luttèrent avec l'énergie du désespoir pour préserver dans sa simplicité et sa pureté leur foi parodiée et travestie de mille manières. Cette lutte trouva son expression la plus violente — c'est aussi la plus fameuse, sinon la plus importante — dans la longue « querelle des iconoclastes ». Ici déjà nous voyons Rome, déterminée par des raisons de race, de culture et de tradition, prendre le parti du chaos ethnique. À La fin du IVme siècle le grand Vigilance, un Goth, élève sa voix pour protester contre le panthéon pseudomythologique des anges gardiens et des martyrs, contre le trafic scandaleux des reliques, contre le monachisme importé du culte égyptien de Sérapis dans le christianisme ¹); mais
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par ses origines jusqu'à l'ancienne Babylone; il marque son rapport avec d'autres Mystères anciens dans Entstehung des Christentums (1905), p. 154. Un ouvrage capital sur ces questions est celui d'Alb. Dieterich : Eine Mithrasliturgie (1903); cf. en français, Cumont : Mystères de Mithra, 2 vol. (1890-1896; paru aussi en abrégé, 1902). Tertullien appelle « sacrements » les cérémonies d'initiation mithriaque, qui comportaient, avec un baptême et une purification, l'usage de pain et de vin consacrés.
    ¹) J'ai déjà noté que Pakhôme, le fondateur du monachisme proprement dit (car il donna une règle à la vie monastique conçue par l'« ermite » Antoine sous une forme tout individuelle, créa la congrégation des « cénobites » de Tabenna et aussi le premier couvent de

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il est vaincu par Jérôme, un produit de la culture romaine, qui enrichit le monde et le calendrier de nouveaux saints de son invention. Car la « fraude pieuse » était déjà à l'œuvre ¹).

MYTHOLOGIE INTERNE

    Il suffit pour donner une idée des altérations qu'a subies, du fait du chaos ethnique, la mythologie « externe » empruntée par le christianisme au patrimoine indo-européen. Si maintenant nous tournons notre attention vers cette autre sorte de mythologie que j'ai appelée « interne » parce qu'elle figure plutôt les phénomènes de la conscience, nous constaterons que le trésor héréditaire du génie aryen s'y est conservé sous une forme plus pure.
    Dans la religion chrétienne le point central et vital, le foyer où convergent tous les rayons, c'est l'idée que l'homme a besoin d'être sauvé, l'idée d'une DÉLIVRANCE. Elle fut de tout temps, elle est encore aujourd'hui complètement étrangère aux Juifs : toutes leurs notions de religion s'opposent à ce qu'ils y voient autre chose qu'une absurdité ²), car il ne s'agit pas là d'un fait historique et visible, mais d'une expérience intime et informulable. Par contre, cette idée marque le centre de toutes les intuitions religieuses des Indo-Européens; toutes, elles gravitent autour du désir de la délivrance, autour de l'espoir de la délivrance. Chez les Grecs, la même pensée se traduit dans les mystères, elle apparaît à l'arrière-plan de nombreux mythes; elle est très distinctement reconnaissable chez Platon (par exemple au
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« nonnes », dont sa sœur fut l'abbesse), était Égyptien comme Antoine lui-même, et Égyptien de la Haute-Égypte, où il avait appris, en sa qualité de « desservant du culte national égyptien de Sérapis », les pratiques qu'il transporta telles quelles dans le christianisme (cf. Zöckler : Askese und Mönchtum, 2e éd., p. 193 et suiv.)
    ¹) Voir au chap. IV les lignes qui précèdent ce sous-titre : « La chimère ascétique ». Sur l'« absorption du paganisme » consulter Müller : op. cit. p. 204 et suiv.
    ²) J'en ai donné des exemples au chap. V, sous les rubriques « Le peuple étranger » (notamment l'opinion du prof. Graetz sur la nouvelle naissance, la croix, etc.) et « Considération sur la religion chez les Sémites » (ainsi le témoignage du Dr Philippson sur la nature de la foi juive).


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Livre VII de la République), bien qu'à vrai dire les Grecs de la belle époque — pour une raison indiquée dans mon premier chapitre — ne missent pas volontiers en lumière le côté intérieur, moral et, comme nous dirions aujourd'hui, pessimiste, de pareils mythes. Pour eux, le centre de gravité était ailleurs :

    « De quel prix me sont les trésors auprès de la VIE ? »

Et pourtant, alors qu'ils exaltent la vie comme le plus magnifique de tous les biens, comment célèbrent-ils le jeune guerrier qui expire, fauché dans sa fleur par l'airain aigu ?

    « Quoique mort, tout cela n'est pas moins beau qui subsiste de lui » ¹).

    Or quiconque a le moindre soupçon des dessous tragiques de la « sérénité grecque » inclinera à reconnaître une étroite parenté entre cette délivrance trouvée dans « le phénomène de beauté » — et les autres façons de concevoir la délivrance; c'est le même thème dans un autre mode, majeur au lieu de mineur.
    La notion de la délivrance — ou, pour mieux dire, la représentation mythique de la délivrance ²) — en renferme deux autres : celle d'une imperfection actuelle, et puis celle d'un perfectionnement possible par l'effet de quelque événement non empirique, c'est-à-dire, en un certain sens, surnaturel, ou proprement transcendant. La première de ces idées est figurée par le mythe de la DÉGÉNÉRESCENCE; la seconde est rendue sensible par le mythe de la GRÂCE SECOURABLE que dispense un être supérieur. Le mythe de la dégénérescence prend un relief extraordinairement suggestif quand il se présente sous la forme de la « chute » et comporte le sentiment du « péché »
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    ¹) Iliade IX, 401 et XXII, 73.
    ²) Homère emploie le mot μυθος au sens du vocable postérieur λόγος, indiquant par là, en quelque sorte, qu'il tient tout discours pour une création poétique (ce qui est d'ailleurs conforme à la réalité) : voilà un de ces cas dans lesquels le langage nous ouvre de profondes perspectives sur notre organisation mentale.


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 — aussi est-ce là la page la plus belle et la plus impérissable de la mythologie chrétienne, tandis que l'intuition correspondante de la Grâce empiète à tel point sur le domaine métaphysique qu'elle ne saurait guère revêtir une image qui l'exprime directement. Le récit de la Chute est une fable par laquelle notre attention se trouve attirée sur un fait capital et primordial de la vie humaine éveillée à la conscience d'elle-même; elle SUSCITE une connaissance. La Grâce, au contraire, est une représentation qui implique une connaissance préalable et qui, dès lors, ne se peut acquérir que par une EXPÉRIENCE personnelle. De là une différence considérable et très intéressante dans la structure des religions authentiques (c'est-à-dire non sémitiques) selon la prédominance de telle ou telle faculté chez les divers peuples. Ceux que caractérisent l'imagination plastique et le don de configurer — les Iraniens, les Européens et aussi, semble-t-il, les Suméro-Akkadiens — symbolisent la dégénérescence dans la Chute, lui conférant ainsi l'aspect le plus net et le plus frappant qu'elle puisse revêtir, et la Chute devient le centre de cet ensemble de mythes internes qui se groupent autour de l'idée de délivrance ¹); en revanche, les peuples autrement doués — tels les Aryens de l'Inde qui n'ont pas
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    ¹) Le mythe de la dégénérescence occupe, on le sait, une place de première importance dans le cercle des représentations conçues par le génie grec, dont nous sommes un peu las d'entendre célébrer la « sérénité » :

Ah! que ne suis-je mort plus tôt ou, sinon, que ne suis-je né plus tard !
Car maintenant vit cette race : les hommes de l'âge de fer; et tant que dure le jour,
Jamais de la misère ils ne sont affranchis, ni de l'affliction; mais tant que dure la nuit,
Le tourment aussi les harcèle : et le fardeau de cette peine est le présent des dieux !

Ainsi chante la « sérénité » d'Hésiode (Les Travaux et les Jours, 175 et suiv.) Et il nous peint un « âge d'or », depuis longtemps révolu, auquel nous sommes censés redevables du peu qui ait conservé quelque valeur dans notre état de dégénérescence, car les grands hommes de ce passé errent encore parmi nous — comme ombres. Cf. ch. I, sous la rubrique « Théologie », un autre passage d'Hésiode cité en note.


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d'égal pour le génie métaphysique, mais qui, comme artistes, sont plus riches d'imagination qu'aptes à créer des formes — n'atteignent nulle part à une expression tout à fait claire et saillante du mythe de la dégénérescence, et n'en offrent que des ébauches contradictoires. Pour la Grâce, c'est l'inverse. Elle est chez nous le point faible de la vie religieuse; elle est pour l'immense majorité des chrétiens un simple mot, ou un mot dépourvu de sens précis; elle est le soleil rayonnant de la foi hindoue — non seulement un ardent espoir, mais une constante et victorieuse expérience des hommes pieux. Elle occupe une place tellement éminente dans toutes leurs pensées et leurs sentiments religieux que les commentaires des sages hindous sur cet objet (notamment sur le rapport de la grâce avec les bonnes œuvres) font paraître par comparaison presque enfantines et même (si l'on excepte un apôtre Paul ou un Luther) singulièrement inintelligentes la plupart des discussions qui ont si violemment agité sur ce point l'Église chrétienne depuis ses débuts jusqu'à nos jours.
    Si quelqu'un doutait qu'il y ait ici figuration mythique d'expériences intérieures d'une sorte inexprimable, je le renverrais simplement, en ce qui concerne la Grâce, à l'entretien de Jésus avec Nicodème, dans lequel le mot de « nouvelle naissance » serait aussi dénué de sens que le serait, dans la Genèse, le récit de la chute du premier homme par l'absorption d'une pomme, s'il ne s'agissait, dans les deux cas, de rendre sensible par une image un phénomène certes réel et toujours actuel, mais invisible et par là inaccessible d'emblée à l'intellect. Et, en ce qui concerne la Chute, je renvoie à Luther, qui écrit : « Le péché originel est la chute de toute la nature », et encore : « La terre est en vérité bien innocente et porterait de préférence les meilleurs fruits; mais elle en est empêchée par la malédiction qui est tombée sur l'homme en raison du péché. » Par cette parole Luther postule, comme on voit, une parenté d'essence entre l'homme, dans son activité la plus intime, et l'ensemble de la nature qui l'entoure : c'est là de la religion mythique

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indo-européenne en plein épanouissement ¹), laquelle religion (soit dit en passant), du moment qu'elle se projette sur le plan de la connaissance rationnelle (comme par exemple chez Schopenhauer), constitue une métaphysique spécifiquement indo-européenne ²).
    Ces considérations nous ouvrent des perspectives profondes sur un objet important : elles nous font pressentir que c'est toute notre conception indo-européenne du « péché » qui est mythique ou (cela revient au même) qui plonge dans un au-delà. J'ai déjà indiqué que la conception juive en diffère du tout au tout, à telles enseignes que le même mot désigne pour les Juifs et pour nous deux quantités incommensurables entre elles ³). J'ai d'ailleurs consulté bien des ouvrages modernes contenant l'exposé, par des Juifs, des doctrines religieuses juives, sans y découvrir nulle part un commentaire de la notion de « péché » : celui qui ne transgresse pas la « loi », est juste. Par contre, le dogme du PÉCHÉ ORIGINEL, tiré de l'Ancien Testament par les chrétiens, est rejeté expressément et avec la plus grande énergie par les théologiens juifs 4). En réfléchissant à cette attitude des Juifs — que justifient parfaitement, au reste, leur histoire et leur religion — nous nous convaincrons bientôt que, de notre point de vue extrêmement divergent, « péché » et « péché originel » sont des termes synonymes. Il s'agit, en effet, d'un état proprement inhérent à toute vie. Concevoir cette condition pécheresse de l'être, c'est notre premier pas vers l'intuition d'un ordre de choses transcendantal,
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    ¹) Voir ch. III, le 2e paragraphe de la rubrique « Religion »; et ch. V, les deux premières pages de la « Considération sur la religion chez les Sémites ».
    ²) On trouve cette pensée de Luther, sous forme d'ébauche assez indistincte, au ch. V de l'Épître aux Romains; amplement développée, par contre, dans les écrits de Scot Erigène, qu'il tenait en particulière estime.
    ³) Ch. V, sous la rubrique: « Conscience de la coulpe raciale. »
    4) Voir, par ex., Philippson : Israelitische Religionslehre II, 89.


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c'est le début de notre EXPÉRIENCE personnelle et directe de cet ordre de choses, expérience qui, complète et achevée, trouve son expression dans ces mots du Christ : « Le royaume des cieux est au dedans de vous » ¹). La définition de saint Augustin : Peccatum est dictum vel factum vel concupitum contra legem aeternam, n'est qu'une amplification superficielle des conceptions juives, tandis que saint Paul va droit au fond du sujet quand il appelle le péché lui-même une « loi » — une loi de la chair ou, comme nous dirions aujourd'hui, une loi empirique de la nature — et quand, dans un passage fameux (Romains VIII) souvent jugé obscur et fort diversement commenté, mais en réalité parfaitement clair, il montre que la Loi de l'Église, cette prétendue lex aeterna d'Augustin, n'a pas le moindre empire sur le péché, loi de la nature, et que seule ici l'intervention de la Grâce est efficace ²). C'est l'exacte reproduction de l'antique pensée hindoue ! Déjà le poète védique « s'enquiert avidement de son péché » et il ne le découvre pas dans sa volonté, mais dans la conformation même de son être, qui, jusqu'en ses rêves, lui suggère un mirage du mal; et il se tourne finalement vers le dieu qui éclaire les simples, « le dieu de la Grâce » ³). Et de même que plus tard Origène, Scot Erigène ou Luther, la Çârîraka-Mîmânsâ discerne « en tout ce qui vit le besoin de la délivrance, en l'homme seul la capacité d'y parvenir » 4). Le péché conçu comme ÉTAT, comme inhérent à l'être, non comme transgression d'une loi : c'est de cette intuition seule-
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    ¹) Voir au ch. III ce qui suit le sous-titre : « Le Christ ».
    ²) Cf. entre autres Pfleiderer : der Paulinismus, 2e éd., p. 50 et suiv. Cet exposé de pure théologie scientifique diffère naturellement du mien, mais il le confirme en démontrant d'abord (p. 59) que saint Paul admettait l'existence d'un penchant au mal dès AVANT la Chute — ce qui, de toute évidence, revient à situer le mythe en dehors des limites historiques arbitraires — ensuite (p. 60) que ce même saint Paul, à l'encontre de la dogmatique augustinienne, reconnaissait dans la chair la source unique et toujours pareille du fait de péché.
    ³) Rigvéda VII, 86.
    4) Çankara : Die Sûtra's des Vedanta I, 3-25.


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ment que procèdent celle du besoin de délivrance et celle de la Grâce. Il s'agit là des expériences les plus intimes de l'âme individuelle, qui sont, jusqu'à un certain degré, rendues visibles et communicables par leur traduction en images mythiques.

LA LUTTE PAR RAPPORT À LA MYTHOLOGIE

    Il suffit d'avoir reconnu que des représentations de cet ordre contredisent directement les notions religieuses juives pour comprendre à quel point la lutte était inévitable dans tout ce domaine d'élaboration mythique. Où trouve-t-on, dans les livres sacrés des Hébreux, la plus légère allusion à un Dieu en trois personnes ? Nulle part. Il faut remarquer encore avec quel génial instinct les premiers interprètes de la pensée chrétienne prirent soin que le « Rédempteur » (car la délivrance est ici une rédemption) ne pût être en aucune façon incorporé au peuple juif. Une éternelle durée avait été promise par les prêtres à la maison de David (II Samuel XXII, 5) : de là l'attente d'un roi issu de cette souche; mais le Christ ne descend pas de la maison de David ¹). Il n'est
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    ¹) On ne conteste plus guère le caractère fictif des deux généalogies de Jésus que contiennent les Évangiles. Elles ne concordent ni par les noms ni par l'intention que dénote le choix de ces noms; mais surtout l'une et l'autre liste aboutissent à Joseph et non pas à Marie, ce qui est le point décisif. Celle de Matthieu (I, 2 et suiv.) produit d'Abraham à Jésus 42 noms (14 + 14 + 14 générations), notamment la série des rois de Juda depuis David jusqu'à Zorobabel; celle de Luc (III, 23 et suiv.) remonte avec 56 noms de Jésus à Abraham, d'où elle continue jusqu'à Adam, et, plus modeste que l'autre, elle n'indique que des noms inconnus entre Nathan (un des fils de David, d'après II Samuel V, 14) et Joseph (de qui le père est appelé Éli, au lieu de Jacob dans Matthieu). — L'historien Josèphe raconte (Contra Ap. I, 7) qu'il était d'usage, au moins pour les familles sacerdotales, de dresser des arbres généalogiques officiellement accrédités; il se vante, en tête de son autobiographie (Vita, 1), d'appartenir lui-même à un sang royal et il revendique plusieurs générations de notables ancêtres. « C'est de ce besoin évidemment un peu mesquin du judaïsme d'alors qu'il faut faire la part dans les généalogies de Jésus », écrit le théologien orthodoxe Barth (Die Hauptprobleme des Lebens Jesu, 1899, p. 248) et il rappelle que, d'après Julien l'Africain, ces généalogies auraient été confectionnées sur des renseignements tirés de sources fort diverses : rapports

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pas non plus un fils de Iahveh, le Dieu des Juifs; il est le fils du DIEU COSMIQUE, de cet « esprit saint » qui, sous différents noms, est familier à tous les Aryens — de ce « Souffle du souffle », comme l'appelle la Brihadâranyaka, ou encore, pour parler avec les Pères grecs de l'Église chrétienne, du poiètès et du plastèr du monde, « auteur de l'ŒUVRE D'ART sublime de la Création » ¹). Les Juifs ne conçurent, d'autre part, en aucun temps le besoin, pour l'homme, d'une délivrance; et nécessairement l'idée de la dégénérescence et celle de la grâce leur demeurent aussi étrangères que celle de la rédemption. Nous en avons la preuve la plus frappante dans ce fait qu'encore qu'ils racontent eux-mêmes le mythe de la Chute au début de leurs livres sacrés, ils n'ont jamais rien su du péché originel ! J'ai déjà eu l'occasion d'appeler l'attention sur ce point et nous savons, d'ailleurs, que tous les éléments mythiques inclus dans la Bible sont des richesses empruntées qui, aux mains des auteurs de l'Ancien Testament, ont perdu leur caractère de féconde ambiguïté mythologique pour revêtir l'étroite signification d'une chronique historique ²). Aussi le cycle des mythes touchant la délivrance donna-t-il lieu à un conflit qui fit rage pendant des siècles au sein de l'Église chrétienne; et dont l'issue est une question de vie ou de mort pour la religion : car il n'est pas encore apaisé et il ne pourra jamais l'être, tant que deux conceptions du monde contradictoires seront obligées, par suite d'une inintelligence obstinée de leur incompatibilité, de subsis-
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de personnes se disant apparentées à Jésus, tradition orale, recueils de chroniques. — Si l'on n'avait résolu de laisser la personne du Christ en dehors de ce chapitre sur la genèse de la religion chrétienne, on signalerait ici à l'attention du lecteur le curieux passage Matthieu XXII, 41 et suiv., dans lequel Jésus demande aux pharisiens comment il se peut que le Christ soit le fils de David s'il est vrai que David, étant inspiré, appela d'avance le Christ son Seigneur.
    ¹) Voir Hergenröther : Photius III, 428. — On sait que Rabelais a fait de ce plastèr son « souverain plasmateur ».
    ²) Voir ch. III, sous la rubrique « Religion historique », puis ch. V dans la « Considération sur la religion chez les Sémites » p. 535 et 556.


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ter côte à côte sous le manteau d'une seule et même religion. Comme nous en informait James Darmesteter dans un passage déjà cité de ses considérations sur le peuple juif, « les histoires de la pomme et du serpent, sur lesquelles tant de générations chrétiennes ont pâli, n'ont jamais bien inquiété l'imagination de ses docteurs » ¹). C'est que précisément cette imagination « comprimante », et qui « aplatit les vieilles fables », ainsi que dit Renan, n'était pas de taille à découvrir un sens dans ces « histoires » ¹); pour le Grec, au contraire, et plus tard pour le Germain, la vieille fable de la pomme et du serpent fournit immédiatement le point de départ de toute la mythologie morale de la nature humaine déposée dans la Genèse : voilà pourquoi ils ne purent faire autrement que de « pâlir » là-dessus pendant des générations. Si, à l'exemple des Juifs, ils rejetaient entièrement le récit de la chute, ils détruisaient du même coup la foi en la grâce divine et, avec elle, disparaissait l'idée de rédemption; bref, la religion — au sens que nous, Indo-Européens, donnons à ce mot — était détruite, et il ne restait plus que le rationalisme juif, mais privé de la force et de l'élément idéal qu'il puise dans la communauté du sang et la tradition nationale juives. C'est là ce que saint Augustin a clairement reconnu. Mais, d'autre part : si l'on prenait cette fable suméro-akkadienne de la Chute, que j'ai dite propre à SUSCITER la connaissance, pour la connaissance elle-même; si l'on croyait devoir l'interpréter dans cet esprit juif qui confère à toute donnée mythique le sens d'une chronique historique matériellement exacte — il s'ensuivait une doctrine absurde et révoltante ou, pour employer les termes de l'évêque Julien d'Eclanum (commencement du Vme siècle) : « un dogme stupide et impie ». C'est là ce qui détermina l'attitude du pieux Breton PÉLAGE et auparavant déjà, semble-t-il, celle de tout
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    ¹) Les Prophètes d'Israël, p. 194.
    ²) Le prof. Graetz (op. cit. I, 650) ne tient-il la doctrine du péché originel pour une « doctrine nouvelle » inventée par saint Paul !


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le christianisme hellénique. J'ai compulsé pas mal d'histoires de l'Église et de sa dogmatique sans y trouver nulle part, même vaguement indiquée, l'explication pourtant bien simple que je donne ici de l'inévitable conflit provoqué par l'hérésie pélagienne. Harnack, par exemple, s'exprime ainsi dans son Histoire des Dogmes, sur la doctrine augustinienne du péché et de la grâce. « Comme expression d'une expérience de psychologie religieuse, elle est vraie; mais projetée dans l'histoire elle est fausse », et un peu plus loin : « L'influence de la lettre biblique a produit ici la confusion. » Deux fois il effleure l'explication, mais sans l'apercevoir; aussi tout l'exposé qui suit se maintient-il sur le terrain de la théologie abstraite, et nous n'en tirons aucune clarté touchant la vraie nature du débat. Si j'osais me servir de cette comparaison familière, je dirais qu'on se trouve ici dans la situation du joueur de marelle, quand il a formé avec ses pions un « double moulin ». En rejetant avec horreur l'interprétation concrètement historique et grossièrement matérialiste de la chute d'Adam, Pélage atteste la profondeur de son sentiment religieux, qui s'affirme de la façon la plus irrécusable dans sa révolte contre la platitude sémitique; en même temps, quand par exemple il démontre que la mort, phénomène naturel d'un caractère général et nécessaire, n'a rien à faire avec le péché, Pélage combat pour la vérité contre la superstition, pour la science contre l'obscurantisme. Mais, d'autre part, l'aristotélisme et l'hébraïsme ont tellement oblitéré en lui (ainsi qu'en tous les esprits de sa sorte) le sens de la poésie et du mythe, qu'il est devenu lui-même (tels beaucoup d'antisémites d'aujourd'hui) un demi-juif et rejette, comme on dît, le grain avec la balle : il ne veut plus entendre parler, mais plus du tout, de la chute de l'homme; il écarte résolument l'antique et sainte image qui nous indique la voie par où nous pénétrons le plus profondément dans la connaissance de notre propre être; mais du même coup la Grâce s'effondre, elle se réduit à un mot vide de toute substance, et il ne demeure de la rédemption qu'un

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fantôme d'idée insaisissable — à telles enseignes qu'un disciple de Pélage disserte sur ce thème : « l'homme s'émancipant de Dieu par la volonté libre ! » Nul doute qu'une fois engagé dans ce chemin on ne fût revenu grand train au stoïcisme et à une philosophie platement rationaliste, complétée — comme de juste — par les pratiques grossièrement sensuelles des Mystères et des superstitions qui en sont l'accompagnement obligé : on peut observer l'analogue dans les sociétés éthiques et théosophiques du dix-neuvième siècle. Nul doute non plus, et par conséquent, que saint Augustin n'ait sauvé la religion dans cette lutte fameuse au début de laquelle il eut contre lui la plus grande partie, et la plus éminente, de l'épiscopat, et plus d'une fois le pape lui-même. Il sauva le religion comme telle, parce qu'il défendait le mythe. Mais aussi, à quel prix ? Quel fut le seul moyen dont il s'avisa ? Ce fut d'emprisonner les créations magnifiques d'une sagesse intuitive, faite de pressentiments du ciel et d'aspirations vers le ciel, dans la tunique de Nessus d'une conception étroite et mesquine, produit de l'industrie juive; ce fut de transposer des symboles suméro-akkadiens en dogmes chrétiens, désormais réputés vrais d'une vérité historique à laquelle chacun était tenu de croire sous peine de mort ¹).
    Je n'écris pas une histoire de la théologie et je ne puis m'attarder davantage à l'examen de ce point de controverse; j'espère avoir donné, par ces quelques indications fragmentaires, une idée suffisamment nette de cette lutte provoquée par la question de la Chute, et l'avoir caractérisée dans son essence. Aucun homme cultivé n'ignore que le conflit pélagien dure encore à cette heure. En accentuant l'importance des œuvres par opposition à la foi, l'Église catholique ne pouvait éviter de diminuer d'autant l'impor-
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    ¹) Ce n'est probablement pas d'un cœur léger que saint Augustin se résolut à en venir là, lui qui avait protesté jadis, au chapitre 27 du XVe livre de sa Cité de Dieu, qu'il fallait se garder « d'interpréter comme une vérité historique et nullement allégorique » le livre de la Genèse.

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tance de la Grâce : nul sophisme ne saurait avoir raison de ce fait, lequel d'ailleurs n'a pas manqué d'influer, par ses innombrables répercussions, sur les pensées et les actes de millions d'hommes. Or la Chute et la Grâce sont deux parties si étroitement solidaires d'un seul et même organisme que toucher à l'une — si légèrement qu'on l'effleure — c'est agir sur l'autre : aussi la véritable signification du mythe de la Chute s'est-elle peu à peu affaiblie à tel point qu'aujourd'hui on qualifie généralement de SEMIPÉLAGIENS les Jésuites, et qu'eux-mêmes appellent leur doctrine une scientia media ¹). Dès qu'on porte atteinte au mythe, on tombe dans le judaïsme.
    Il est clair que la lutte devait, dès le début, se déchaîner plus violemment encore sur la question de la Grâce; car du moins le mythe de la Chute se trouvait-il contenu dans les livres sacrés des Israélites, si incompris qu'il y apparaisse d'ailleurs en tant que mythe, au lieu que la Grâce ne s'y rencontre nulle part, ayant toujours été et étant encore entièrement dénuée de sens au regard de leur conception religieuse. La querelle, tout de suite, divisa les apôtres; et cette querelle non plus n'est pas encore vidée aujourd'hui. Loi ou Grâce : les deux choses ne peuvent pas davantage subsister côte à côte, que l'homme ne peut servir à la fois Dieu et Mammon. « Je ne rejette pas la Grâce de Dieu; car si la justice s'obtient par la loi, Christ est donc MORT EN VAIN », dit saint Paul (Galates II, 21). Un seul passage comme celui-là est décisif, et c'est un jeu puéril que de prétendre lui opposer d'autres textes « canoniques » (tirés par exemple de l'Épître de Jacques II, 14, 24) : il ne s'agit pas ici, en vérité, d'un objet fait pour servir de thème à des tours de force exégétiques; il s'agit d'un des grands faits d'expérience dont se compose la vie intérieure pour nous,
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    ¹) Je n'invoquerai qu'un seul témoin, modéré et sûr, Sainte-Beuve. Il écrit (Port-Royal liv. IV, ch. 1) : « Les Jésuites n'attestent pas moins par leur méthode d'éducation qu'ils sont semi-pélagiens tendant au pélagianisme pur, que par leur doctrine directe. »

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Indo-Européens. « Celui-là seul qu'élit la délivrance, celui-là seul la reçoit », lit-on dans la Kâtha-Oupanichad. Et quel est ce don qu'il peut nous advenir — selon ce mythe métaphysique — de recevoir par grâce ? Pour les Indo-Iraniens, c'est la connaissance; pour les Européens chrétiens, c'est la foi : toutes deux garantissant une « nouvelle naissance », l'éveil de l'homme à la conscience d'un ordre de choses qui est d'autre sorte que celui où il se mouvait jusqu'alors ¹). J'invoquerai une fois de plus ici — on ne saurait trop le faire — ces paroles du Christ : « Le royaume des cieux est AU DEDANS de vous. » C'est là une connaissance ou une foi, acquise par grâce divine. Délivrance par la connaissance, délivrance par la foi : deux conceptions qui ne s'écartent pas autant l'une de l'autre qu'on l'a voulu croire. L'Hindou (y compris même le Bouddha) met l'accent sur l'intellect; le Gréco-Germain, instruit par Jésus-Christ, sur la volonté : deux interprétations du même événement intérieur. Pourtant la seconde est d'une portée plus considérable en un sens, car l'exemple de l'Inde nous montre que le salut par la connaissance aboutit à une négation pure et simple et ne recèle plus, en fin de compte, aucun principe positif, aucune vertu créatrice, tandis que le salut par la foi atteint l'être humain dans ses racines les plus cachées et, l'appréhendant tout entier, lui imprime une direction déterminée, lui arrache une énergique affirmation :

C'est un rempart que notre Dieu !

    Les deux conceptions sont également étrangères à la religion juive.

CHRONIQUE JUDAÏQUE DU MONDE

    En cherchant à nous orienter parmi la diversité des composants mythologiques de la religion chrétienne, nous venons de reconnaître ceux qui n'étaient certainement pas de provenance juive, ou du moins, parmi eux, ceux dont
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    ¹) Aux passages relatifs à cet objet qu'on a déjà trouvés dans les ch. III et V (p. 277 et 561) s'ajoutera toute la section du ch. IX intitulée « Conception du monde ».

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il nous importait de déterminer la nature. L'édifice, on l'a vu, est essentiellement indo-européen; ce n'est nullement un temple élevé en l'honneur de la seule religion juive. Il a plus d'un support, et ces supports ont plus d'une assise, où le judaïsme n'entre pour rien. Mais le judaïsme n'en est pas moins, je l'ai dit, un de ses deux piliers principaux. Il nous reste à considérer l'impulsion donnée par l'esprit juif à la religion chrétienne; nous verrons en même temps se préciser le sens de la lutte qui se livre au sein de cette religion.
    Rien de plus faux que de représenter le judaïsme, dans sa collaboration à l'édifice religieux du christianisme, uniquement comme un facteur de négation, de destruction, de perversion. Il suffit de se placer au point de vue sémitique (ce que chacun peut faire aisément à l'aide de n'importe quel ouvrage théologique juif) pour que la question change de face et qu'au contraire ce soit l'élément helléno-aryen qui apparaisse comme l'agent de dissolution et de destruction, comme l'élément hostile à la religion, ainsi que nous l'avons remarqué à propos de Pélage. Mais, sans même abandonner le point de vue qui nous est naturel, il suffit d'un examen sincère et impartial pour reconnaître combien éminente et, à beaucoup d'égards, indispensable, fut, en l'espèce, la contribution du judaïsme. On pourrait dire que, dans ce mariage, l'esprit juif fut le principe mâle et fécondant : il représenta la volonté. Rien n'autorise à supposer que la spéculation hellénique, l'ascétisme égyptien, la mystique internationale, eussent doté le monde d'un nouvel idéal religieux et, en même temps, d'une nouvelle force de vie, sans l'ardeur de la foi juive, cette « volonté de croire ». Ce ne sont pas les stoïciens romains, avec leur doctrine morale noble mais froide, et surtout impotente, ce n'est pas cette mystique et stérile « auto-destruction » qu'enseignait une théologie importée de l'Inde en Asie Mineure, ce n'est pas non plus la solution inverse du problème préconisée dans le néo-platonisme du juif Philon, où la foi juive se travestit en une symbolique mystique et où l'esprit grec, caricature sénile de lui-

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même, se trouve obligé d'étreindre cette fille cadette d'Israël bizarrement parée (tel le vieux David la jeune Abisag).... ce n'est rien de tout cela, nous l'apercevons clairement, qui pouvait conduire au but les fils égarés du chaos. Sinon, comment expliquer qu'au temps précisément de la naissance du Christ le judaïsme, si exclusif par nature, si hostile à tout contact étranger, si sévère et si destitué de joie comme de beauté, eût commencé de se propager en quelque sorte malgré lui et que, d'emblée, il eût remporté dans cette voie un succès vraiment triomphal ? La religion juive répugne à tout prosélytisme; cependant, des hommes qui n'avaient rien de commun avec elle, poussés par la nostalgie de la foi, y adhéraient en masse, et cela, notons-le, bien que le Juif fût un objet de haine. On parle de l'antisémitisme moderne. « L'antisémitisme, remarque Renan, n'est pas une invention de nos jours; jamais il ne fut plus brûlant que dans le siècle qui précède notre ère » ¹). Qu'est-ce donc qui constitue alors la secrète force d'attraction du judaïsme ? Son « vouloir » — ce vouloir qui, déchaîné dans le domaine religieux, y engendre la foi aveugle et absolue. Poésie, philosophie, science, mystique, mythologie...., toutes ces sortes d'activité mentale, dans la même mesure qu'elles marquent l'essor de l'esprit, paralysent le vouloir; elles témoignent d'un état d'âme idéaliste, spéculatif, détaché du monde, propre à susciter chez les êtres les plus nobles ce fier dédain de la vie qui confère au sage hindou la force de se coucher vivant dans son tombeau, qui assure à l'Achille d'Homère sa grandeur inimitable, qui imprime au Siegfried allemand des traits grâce auxquels celui-ci nous évoque le type du héros sans peur, et qui, au dix-neuvième siècle, a trouvé son expression monumentale dans la doctrine de Schopenhauer résumée en cette formule : « la négation du
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    ¹) Histoire du peuple d'Israël V, 227. Renan ajoute : « Et certes, quand un fait se produit ainsi partout et à toutes les époques, c'est qu'il a des causes profondes qui valent la peine d'être étudiées. »

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vouloir-vivre. » Ces divers exemples nous font voir, si l'on peut ainsi dire, la volonté dirigée vers l'intérieur. Il en va tout autrement chez le Juif. De tout temps son vouloir s'est tendu et projeté au dehors : c'est le « vouloir-vivre » sans restrictions. Or ce « vouloir-vivre » fut le premier présent du judaïsme au christianisme : de là cette contradiction — énigme insoluble, à cette heure même, pour tant d'esprits — entre une doctrine qui comporte la conversion intérieure, la résignation, la miséricorde, et une religion, qui vit d'une exclusive affirmation de soi et pousse l'intolérance au fanatisme.
    Cette direction générale du vouloir, dont le christianisme est redevable au judaïsme, s'accorde avec la tendance de l'esprit juif à concevoir sa foi sous une forme purement historique. L'une implique l'autre. Je présume connues du lecteur les considérations que je lui ai déjà soumises sur le rapport qui existe entre cette foi de sorte volontaire et la doctrine du Christ, sur son rapport aussi avec la religion ¹). Je voudrais ici le rendre attentif à l'influence décisive que devait exercer la foi juive, en tant que certitude matérielle et conviction inébranlable, précisément à cette heure de l'histoire où naquit le christianisme. « Ce qui profita le plus aux jeunes communautés chrétiennes, écrit Hatch, ce fut la réaction contre la spéculation purement philosophique, ce fut LE BESOIN PASSIONNÉ DE CERTITUDE. La grande majorité des hommes étaient excédés de théories; ils réclamaient une certitude, et c'est elle que leur promettait l'enseignement des missionnaires chrétiens. Cet enseignement se référait à des événements historiques précis, en appelait aux témoins oculaires de ces événements. La simple tradition de la vie, de la mort et de la résurrection du Christ répondait aux besoins de l'humanité d'alors et les satisfaisait » ²). C'était là
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    ¹) Au chap. III, sous cette rubrique : « La volonté chez les Sémites »; au chap. V, dès la troisième page de la « Considération sur la religion chez les Sémites ».
    ²) Greek ideas, etc., 6e éd. p. 312.


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un commencement. Un seul spectacle attira d'abord tous les regards et les concentra sur lui : Jésus-Christ. Les écrits sacrés des Juifs passaient pour des documents très suspects. Luther parle avec indignation du médiocre prestige dont jouissait l'Ancien Testament aux yeux d'un homme comme Origène et même encore (assure-t-il) aux yeux d'un saint Jérôme; la plupart des gnostiques le rejetaient entièrement; Marcion le déclarait sans ambages œuvre du diable ! Mais dès qu'une petite parcelle de la religion historique juive eut trouvé accès parmi les conceptions chrétiennes, il devenait inévitable que le morceau tout entier s'y incorporât peu à peu. Dans le conflit entre les judéo-chrétiens et les chrétiens d'origine païenne, on représente généralement ceux-ci comme ayant remporté la victoire avec saint Paul. Cela n'est que très relativement et très partiellement vrai. Extérieurement, oui : la Loi juive, avec son « signe de l'Alliance », disparut sans laisser de traces; extérieurement aussi, l'Indo-Européen prévalut avec sa Trinité et d'autres éléments de sa mythologie et de sa métaphysique; mais, intérieurement, ce qui finit par former, en s'affermissant au cours des premiers siècles, l'axe et comme l'épine dorsale du christianisme, ce fut l'histoire juive — cette histoire remodelée par les soins de prêtres fanatiques qui la voulaient conforme à leurs théories théocratiques; génialement, mais arbitrairement élaborée et complétée; historiquement fausse du tout au tout ¹). Aux regards des misérables hommes du chaos ethnique, l'apparition de Jésus-Christ, sur laquelle ils possédaient des témoignages dignes de foi, avait semblé lumineuse comme un flambeau qui perce soudain les ténèbres d'une nuit obscure : c'était une apparition historique. Sans doute, quelques esprits de haut vol conçurent un temple symbolique pour y dresser l'image de cette personnalité historique; mais le peuple, qu'avait-il à faire du Logos, du Démiurge, des Émanations du principe divin, etc. ? Son plus sûr instinct —
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    ¹) Chap. V, passim.

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un besoin de santé morale — l'incitait à chercher un point d'appui solide, et c'est dans l'histoire juive qu'il le trouvait. L'idée du Messie — encore qu'elle ne jouât nullement dans le judaïsme le rôle que nous, chrétiens, nous imaginons ¹) — fournit ici le chaînon intermédiaire indispensable, et désormais l'humanité posséda, non plus seulement ce maître qui l'avait dotée de la plus sublime religion, non plus seulement cette figure divine du Crucifié, mais le plan universel du Créateur dans son intégralité, depuis l'instant où il créa le ciel et la terre jusqu'à celui où il viendra juger les vivants et les morts, « ce qui doit arriver sous peu ». L'ardent désir de certitude matérielle, qu'on nous représente comme le trait caractéristique de cette époque, n'avait, on le voit, pas connu de repos qu'il n'eût détruit jusqu'à la dernière trace d'incertitude. Reconnaissons là un triomphe de la conception juive (ou, en dernière analyse et plus généralement sémitique) du monde et de la religion. Et voici un phénomène étroitement connexe : l'apparition de l'intolérance religieuse.
    L'intolérance est naturelle au Sémite; en elle se manifeste un trait essentiel de son caractère. Pour le Juif, en particulier, la foi inébranlable à l'histoire et à la destination de son peuple avait une importance vitale : cette foi était la seule arme dont il disposât dans la lutte pour l'existence où se jouait le sort de sa nation; elle constituait l'expression propre et durable de son aptitude spécifique; bref, il s'agissait là d'une quantité donnée par l'histoire et par le caractère du peuple. Même les qualités négatives si saillantes des Juifs, par exemple l'indifférence et l'incrédulité si fréquentes chez eux depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours, avaient contribué pour leur part à accentuer la contrainte en matière de foi. Or voici que ce formidable parti pris de rigorisme religieux s'introduisait mainte-
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    ¹) Voir chap. III, sous la rubrique « Religion historique », la longue note relative au messianisme.

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nant dans un monde tout autrement conformé : un monde où il n'y avait ni peuple, ni nation, ni tradition; un monde auquel faisait totalement défaut ce facteur moral d'une terrible épreuve nationale, qui confère un caractère sacré à l'étroite et dure Loi juive. La contrainte en matière de foi introduite dans le chaos ethnique (et dès lors chez les Germains), c'était là, en quelque sorte, un effet sans cause — autant dire : l'avènement de l'arbitraire. Ce qui, chez les Juifs, avait constitué un résultat objectif, devenait ici un ordre subjectif. Ce qui, chez les Juifs, s'était contenu dans le domaine limité d'une tradition et d'une loi religieuse nationales, se donna ici carrière dans tous les domaines et régna sans frein. Une alliance néfaste se conclut entre ces deux mentalités : l'aryenne, toujours en travail de construction dogmatique; la juive, toujours appliquée à réduire la vie aux proportions d'une chronique et, avec cela, intolérante d'une intolérance congénitale qui se fait systématique. D'où la furieuse lutte pour s'emparer du pouvoir de proclamer des dogmes, qui remplit les premiers siècles de notre ère. Les hommes doux, comme Irénée, restèrent presque sans influence; plus il se montra intolérant, plus l'évêque chrétien fut puissant. Mais cette intolérance chrétienne se distingue de l'intolérance juive comme le dogme chrétien se distingue du dogme juif : au dogme juif et à l'intolérance juive, bornés de toutes parts, étaient assignées des voies déterminées et inflexibles, tandis qu'au dogme chrétien et à l'intolérance chrétienne s'ouvraient toutes les provinces de l'esprit humain; en outre, la foi et l'intolérance juives n'ont jamais disposé d'un pouvoir qui s'étendît au loin, tandis qu'avec Rome les chrétiens bientôt dominèrent le monde. Et c'est ainsi que nous assistons à des spectacles absurdes comme celui d'un empereur païen (Aurélien, en 272) imposant à la chrétienté la primauté de l'évêque romain, comme celui d'un empereur chrétien (Théodose) décrétant, par mesure purement politique, la foi chrétienne obligatoire sous peine de mort. Passons ici bien d'autres insanités — même

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usage de faire trancher à la majorité des suffrages, par des évêques dont beaucoup ne savaient ni lire ni écrire, des questions comme la nature de Dieu, le rapport du Père au Fils, l'éternité des peines de l'Enfer (etc. à l'infini !), en sorte que tous les hommes fussent liés à partir d'un certain jour par le vote épiscopal, de même qu'ils sont tenus aujourd'hui de payer des impôts établis dans leurs Parlements à la pluralité des voix. — Et malgré tout, et bien que l'on ne se puisse défendre de hocher la tête en observant ce monstrueux développement d'une idée juive sur un sol étranger, force nous est pourtant d'avouer que l'Église chrétienne n'eût jamais atteint à la plénitude de son épanouissement sans dogme et sans intolérance. Ici encore, nous sommes donc redevables au judaïsme d'un élément de force et de persistance.
    Mais ce n'est pas seulement sa colonne vertébrale, c'est toute son ossature intérieure que l'Église naissante a empruntée au judaïsme. Il y aurait, sous ce rapport, à considérer en toute première ligne les principes que le christianisme ecclésiastique a donnés pour fondements à la foi et à la vertu. Ils sont de nature absolument judaïque, car ces bases de la foi et de la vertu, ce sont la crainte et l'espérance : d'une part, récompense éternelle; de l'autre, châtiment éternel. Sur cet objet aussi, je peux me contenter de renvoyer le lecteur à des développements antérieurs, par où j'ai marqué la différence fondamentale d'une religion qui s'adresse aux mobiles purement égoïstes du cœur, à la crainte et à la convoitise, et d'une religion qui, comme la brahmanique, tient « le renoncement à la jouissance de toute récompense ici-bas et au delà » pour le premier degré de l'initiation à la vraie piété ¹). Mais, sans me répéter, je voudrais pénétrer plus avant dans cet ordre de considérations, et je crois être maintenant en état de le faire. Il faut effectivement une vue plus profonde
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    ¹) Voir chap. V, la « Considération sur la religion chez les Sémites »; et comparer les développements sur la conception germanique du monde dans la section du chap. IX consacrée à cet objet.

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que celle où nous nous étions arrêtés pour se rendre compte de ce qu'il y eut d'inévitable, et aussi de ce qu'il y aura toujours d'irréductible, dans le conflit résultant de cette soudure violemment opérée entre deux conceptions du monde qui s'excluent. La moindre réflexion, certes, suffit à nous convaincre que l'intuition de la délivrance et de la conversion — sous les multiples aspects qu'en avaient fait paraître les Indo-Européens et sous la forme éternelle qu'elle revêt dans l'enseignement du Sauveur — diffère entièrement de toutes les conceptions qui attachent à la conduite terrestre de l'homme la sanction d'une récompense ou d'un châtiment posthumes ¹). Il ne s'agit pas là d'un léger écart; nous voyons se dresser côte à côte deux organismes étrangers entre eux, étrangers depuis leurs racines jusqu'à leurs fruits. Si fortement qu'on les rapproche, qu'on les lie, qu'on les greffe l'un sur l'autre, les deux arbres ne peuvent ni ne pourront jamais se fondre en un seul. Et pourtant c'est à cette fusion, précisément, que s'efforça le christianisme des premiers siècles; et cette tâche impossible continue d'être
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    ¹) Ces conceptions revêtent leur forme la plus systématique chez les anciens Égyptiens, suivant lesquels le cœur du mort est mis dans une balance et son poids comparé à celui de la justice et de la véracité idéales; l'idée d'une conversion de l'homme intérieur opérée par la grâce divine leur était complètement étrangère. Les Juifs ne se sont jamais élevés jusqu'à la hauteur de l'intuition égyptienne. À l'origine, la récompense consistait pour eux simplement en une très longue vie de l'individu et en la domination future universelle de la nation; le châtiment était la mort et, pour les générations à venir, la misère. Postérieurement, ils adoptèrent en outre des superstitions de toutes mains, d'où ils tirèrent la notion d'un royaume de Dieu conçu tout à fait à l'image du monde terrestre, et, comme pendant, la notion d'un enfer non moins terrestre en ses traits (voir chap. V la seconde partie de la section « Messianisme »). Ce sont ces représentations, surgies des bas-fonds de la superstition et de la déraison humaines, qui servirent plus tard à forger l'enfer chrétien (dont un Origène ne savait rien, sinon sous la forme de tourments de conscience), tandis que le néoplatonisme, la poésie grecque et les représentations égyptiennes es « Champs des Bienheureux » (voir les figures dans Budge : The book of the dead) fournissaient le ciel chrétien — sans que jamais, d'ailleurs, celui-ci atteignit au degré de précision de l'enfer.

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aujourd'hui le rocher de Sisyphe des âmes croyantes. Tout au début, sans doute, — avant que fût introduite de force dans le christianisme la masse entière du chaos ethnique (IVme, siècle), y compris ses conceptions religieuses, — les choses n'en étaient pas encore là. Dans les plus anciens écrits on ne constate presque nulle part la menace de châtiments futurs, et le ciel même n'est rien de plus que l'assurance d'un bonheur ineffable ¹), acquis par la mort du Christ. Là où prédomine l'influence juive, on trouve encore, dans ces tout premiers temps du christianisme, le « chiliasme » ou « millénarisme », c'est-à-dire la croyance à l'avènement très proche d'un règne de Dieu sur la terre qui durera mille ans (et ce « règne de mille ans » n'est qu'une forme entre beaucoup de l'empire théocratique rêvé par les Juifs). Là où, par contre, prévaut un moment la mentalité philosophique, ainsi chez Origène, on voit apparaître des conceptions qui se distinguent à peine de la migration des âmes telle que l'enseignent les Hindous et Platon ²) : les esprits des hommes sont conçus comme créés de toute éternité; selon la valeur des actes qui leur sont imputables, ils montent et descendent tour à tour; tous seront finalement glorifiés, sans en excepter les démons ³). Il est clair que, dans un pareil système, ni la vie individuelle, ni la promesse d'une récompense ou la menace d'un châtiment, n'est susceptible de revêtir un sens qui s'ajuste en quoi que ce soit à la notion judéo-chrétienne 4).
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    ¹) À propos de quoi beaucoup se réfèrent à un passage d'Isaïe (XLIV, 4) évidemment détourné de son sens.
    ²) Sur le rapport de leurs doctrines, voir au ch. I la rubrique « Platon » et la dernière page de la section « Métaphysique ».
    ³) Je renvoie notamment au ch. 29 de l'écrit d'Origène Sur la Prière. En commentant le ne nos inducas in tentationem de l'oraison dominicale, ce grand homme développe des vues purement hindoues sur la signification du péché comme moyen de salut.
    4) Origène a d'ailleurs reconnu expressément dans le christianisme l'élément mythique. Seulement il estimait que le christianisme était « la seule religion qui fût vraie également dans la forme mythique » (cf. Harnack : Dogmengeschichte, 2e éd. de l'abrégé, p. 113).

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Mais, sur ce point aussi, l'esprit juif ne tarda pas à l'emporter, et de la même manière que nous avons observée pour le dogme et pour l'intolérance : par un développement de ses principes qui n'avait pas été pressenti sur le sol borné de la Judée. Peines de l'enfer, félicité du ciel, la crainte de ces châtiments, l'espoir de cette récompense : tels furent désormais pour toute la chrétienté les seuls ressorts, les seuls mobiles efficaces. Personne, ou presque, ne sait bientôt plus ce qu'est la « délivrance », puisque les prédicateurs eux-mêmes l'entendirent (et l'entendent encore aujourd'hui, pour la plupart) au sens d'une délivrance des peines éternelles ¹). De fait, les hommes du chaos ethnique n'étaient pas accessibles à d'autres arguments; déjà un contemporain d'Origène, l'Africain Tertullien, déclare tout franc qu'une seule chose peut améliorer les hommes : « la crainte d'un châtiment éternel et l'espoir d'une éternelle récompense » (Apol. 49). Naturellement, quelques esprits d'élite ne cessèrent de s'élever contre cette matérialisation et cette judaïfication de la religion : ainsi, par exemple, on pourrait résumer d'un mot le sens et le rôle de la mystique chrétienne en la disant antimatérialiste ou antijudaïque, car elle rejeta tous ces éléments de contrainte extérieure pour tendre uniquement à la conversion de l'homme intérieur — ce qui veut dire : à la délivrance. Jamais pourtant, au grand jamais, les deux conceptions ne se purent concilier, et c'est précisément cette impossibilité que l'on exigea du chrétien croyant. En effet, de deux choses l'une : ou bien la foi doit, comme dit Tertullien, « améliorer » les hommes, ou bien elle doit les transformer radicalement par une conversion de toute la vie psychique, comme l'Évangile l'avait enseigné; ou bien ce monde est un établissement pénitentiaire qu'il nous faut haïr (ainsi
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    ¹) Il faut lire, par ex., dans le Handbuch für katholischen Religionsunterricht du chanoine Arthur König le chapitre sur la rédemption. Nicodème n'eût pas éprouvé la moindre difficulté à comprendre cette doctrine.

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que nous y incite dès le IIme siècle Clément de Rome ¹) et, après lui, toute l'Église officielle), ou bien ce monde est le champ béni où gît le royaume des cieux tel qu'un trésor caché — ce qui est la doctrine de Jésus. Une affirmation exclut l'autre.

CONFLIT SANS SOLUTION

    J'aurai à revenir, dans la suite de ce chapitre, sur les contradictions indiquées ici, mais il m'importait de faire sentir d'emblée au lecteur quelle réelle et foncière incompatibilité elles dénotent dans leur principe même, et aussi combien victorieusement prévalut le judaïsme, avec tous les caractères d'une puissance agissante de sorte éminemment positive. Origène, avec cette fière conscience de soi qui est le propre du véritable aristocrate indo-européen, avait déclaré : « Ce n'est qu'à l'homme vulgaire qu'il peut suffire de savoir que le pécheur sera puni »; mais, précisément, TOUS ces hommes issus du chaos ethnique étaient des hommes « vulgaires »; seules la race et la nation confèrent à l'individu la décision, l'intrépidité, le netteté de l'attitude; la noblesse du type humain est un concept collectif ²); à l'état isolé, l'individu le plus noble — un Augustin, par exemple, — reste empêtré dans les manières de voir et de sentir du vulgaire; jamais il ne réussit à conquérir sa liberté. Or, à ces hommes « vulgaires » il fallait un maître qui leur parlât comme à des domestiques, voire à des esclaves, selon le modèle du Iahveh juif : l'Église, investie de l'omnipotence impériale romaine, assuma ce rôle. L'art, la mythologie et la métaphysique, dans leur signification créatrice, étaient devenus pour les hommes d'alors un langage complètement inintelligible : d'où il suivait que la religion devait être ravalée, en son principe, au niveau où elle s'était tenue en Judée. Il fallait aux enfants du chaos une religion purement historique et matériellement démontrable, qui ne laissât ni dans le passé, ni dans l'avenir, ni surtout dans le pré-
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    ¹) Voir sa 2e lettre § 6.
    ²) Se reporter, ch. IV, à la rubrique : « Sainteté de la race pure ».


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sent, place au moindre doute, à la moindre obscurité : la Bible des Juifs remplissait seule ces conditions. Les mobiles, naturellement, devaient être empruntés au monde des sens : seule, la menace des souffrances corporelles pouvait détourner ces hommes de commettre des crimes; seule, la promesse d'un insoucieux bien-être les inciter aux bonnes œuvres — c'était bien la méthode religieuse de la théocratie juive ¹). Désormais l'autorité de l'Église — suivant un système également en faveur dans le judaïsme, mais qui prit un développement nouveau — décida souverainement sur toutes choses, qu'il s'agît de mystères inconcevables ou de palpables événements, sans parler des mensonges historiques. L'intolérance, dont le judaïsme avait institué la pratique, mais sans arriver à lui faire produire tous les effets qu'il rêvait ²), devint le principe fondamental du régime chrétien, et cela, d'ailleurs, par une conséquence rigoureusement logique des prémisses posées. Si, en effet, la religion est une chronique du monde, si son principe moral est de sorte juridico-historique, s'il existe une instance compétente, en vertu d'un droit historiquement fondé, pour résoudre tous les doutes et trancher toutes les questions, alors il est manifeste qu'en s'écartant, si peu que ce soit, de l'enseignement ecclésiastique, on l'incrimine, au moins tacitement, de mensonge, on ment soi-même et l'on compromet doublement de ce chef le salut des hommes, conçu (comme la foi) sous une forme purement matérielle : c'est pourquoi la justice de l'Église intervient et supprime l'incrédule ou l'hérétique, tout de même que les Juifs avaient coutume de lapider ceux des leurs qui ne se montraient pas strictement orthodoxes.
    Ces indications suffiront, j'espère, pour représenter vivement à l'esprit du lecteur la complexité de notre objet et pour le convaincre que le christianisme repose, en fait, sur
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    ¹) Voir chap. V, au sous-titre �« La genèse du Juif », la fin du § 2.
    ²) Ce rêve a trouvé son expression la plus complète dans le roman d'Esther.


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deux conceptions du monde radicalement différentes et, dans la plupart des cas, directement antagonistes : la foi juive historique et matérialiste, d'une part; de l'autre, la mythologie indo-européenne symbolique et métaphysique. Il nous faut maintenant tourner notre attention sur la lutte qui résulta, et devait nécessairement résulter, de ce mariage contre nature. Ici encore je me bornerai à des indications. Certes, l'histoire digne de ce nom n'atteint à la vérité que dans la mesure où elle s'astreint à l'étude minutieuse des cas particuliers. Mais là où ce procédé n'est pas applicable, on ne saurait, au contraire, prendre des choses un aperçu assez général; c'est ainsi seulement que l'on arrive à saisir une vérité d'ordre supérieur, l'image d'un organisme vivant, non pas inerte et mutilé : les pires ennemis de la connaissance historique, ce sont les abrégés. Dans le cas particulier, d'ailleurs, l'intelligence des phénomènes et de leurs rapports nous est facilitée par le fait qu'il s'agit de choses qui ont encore force de vie dans notre cœur. Le cœur de chaque chrétien recèle — presque toujours inconsciemment, il est vrai — cet antagonisme dont il est ici question. Si, extérieurement, la lutte a sévi plus violente qu'aujourd'hui durant les premiers siècles du christianisme, jamais pourtant il n'y eut de trêve complète; dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, justement, le conflit a repris une relative acuité, tant se posèrent avec insistance les questions qui en forment la matière — et cela principalement par un effet de cette activité que déploie sans relâche l'Église romaine, éternellement affairée, jamais lasse de la lutte. Aussi ne saurait-on concevoir pour notre culture en état de croissance une véritable maturité, tant qu'elle ne se pourra éclairer au soleil sans nuages d'une religion constituée dans sa pureté et son unité : alors seulement elle sortirait du « moyen âge ».
    Si l'on aperçoit tout de suite l'utilité qu'il y a, pour comprendre notre propre temps, à pénétrer le sens de ce premier âge de l'Église où la lutte se livrait au grand jour et sans ménagement, on ne contestera pas non plus qu'à l'inverse

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l'esprit de notre époque nous aide à interpréter cette toute première période d'un christianisme de libre et loyale recherche. La toute première période, je le répète — celle-là seule sur laquelle nous trouverons des clartés dans les expériences de notre cœur : car la lutte devient ensuite toujours moins véritablement religieuse, toujours plus exclusivement ecclésiastique et politique. Lorsque la papauté eut atteint le faîte de sa puissance (au XIIme siècle, sous Innocent III), l'impulsion proprement religieuse (encore si énergique peu auparavant, témoin Grégoire VII) cessa d'agir; l'Église fut désormais, pour ainsi dire, sécularisée. Il ne saurait davantage être question de considérer et de juger la Réforme comme un mouvement purement religieux, puis-qu'elle est en fait, au moins pour moitié, un mouvement politique. Dans de telles conditions, ce sont les affaires, le pragmatisme, qui absorbent bientôt tout l'intérêt; l'élément purement humain se réduit à un minimum. Au dix-neuvième siècle, en revanche, par suite de la séparation presque totale de l'État et de la Religion dans la plupart des pays (phénomène dont la signification de principe n'est en rien modifiée par le maintien d'une ou de plusieurs Églises d'État), par suite aussi des bouleversements qui n'ont laissé à la papauté, dépouillée de sa puissance extérieure, qu'une situation morale, l'intérêt religieux s'est ranimé d'une façon très sensible, et l'on a vu se multiplier les formes, tant superstitieuses qu'authentiques, de la religiosité. Un indice de cette fermentation, c'est l'abondant pullulement de sectes parmi nous. En Angleterre, par exemple, plus de cent associations se réclamant du christianisme sous des noms divers possèdent chacune leurs églises ou lieux de réunion, officiellement enregistrées, pour le service divin; et à ce propos on ne laissera pas de remarquer — la chose en vaut la peine — que les catholiques forment en Angleterre cinq Églises différentes, dont une seule représente la stricte orthodoxie romaine. Parmi les Juifs, également, la vie religieuse s'est intensifiée : trois sectes différentes ont à Londres des lieux de

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culte, et l'on y compte en outre deux groupes de judéo-chrétiens. À considérer ces faits, le souvenir s'évoque des siècles qui précédèrent la décadence religieuse : à la fin du IIme, par exemple, Irénée mentionne plus de 32 sectes; Épiphane, au IVme, en cite plus de 80. Aussi sommes-nous en droit d'espérer que plus nous remonterons en arrière dans l'histoire, plus nous comprendrons la lutte qui se livre dans l'âme des vrais chrétiens.

SAINT PAUL ET SAINT AUGUSTIN

    Pour concevoir vivement cette ambiguïté, cette hybridité, qui dès le début caractérise le christianisme, je ne sais pas de meilleur moyen que d'en observer les effets dans des individualités hors de pair, un saint Paul, par exemple, et un saint Augustin. Chez Paul tout est plus grand, plus clair, plus héroïque, parce que spontané et libre; mais combien Augustin, soit qu'il éveille la pitié ou commande l'admiration, nous demeure sympathique et vénérable ! Mis en parallèle uniquement avec le victorieux apôtre — avec le plus grand homme peut-être du christianisme — il ne soutiendrait pas un instant la comparaison; mais si on le place en regard de son propre entourage, quel émouvant contraste n'éclate pas de sa lumière et de cette ombre ! Augustin nous présente l'exacte contre-partie de cet autre enfant du chaos, Lucien, que j'ai évoqué dans mon quatrième chapitre comme un exemple typique : là, c'était la frivolité d'une civilisation courant à sa perte et qui, chemin faisant, se divertit du spectacle de sa corruption — ici, c'est le regard de douleur qui se lève vers Dieu du milieu des décombres; c'étaient l'argent et le succès pris pour buts de la vie, le sarcasme et la bouffonnerie pour moyens — c'est la sagesse et la vertu, l'ascétisme et le recueillement d'un labeur fervent, presque solennel; c'était le plaisir imbécile et bas de démolir d'illustres ruines — c'est le rude et pénible effort d'élever à la foi une solide demeure, fût-ce au prix des convictions personnelles qui n'y sauraient trouver place, et dût l'architecture en paraître bien grossière auprès des splendeurs entrevues dans le profond pressentiment de l'architecte.... n'importe ! pourvu que

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la pauvre humanité chaotique trouve un abri sûr et stable, pourvu que les brebis égarées trouvent un bercail.
    L'essence hybride du christianisme se manifeste naturellement de façon fort diverse en deux personnalités aussi dissemblables que Paul et Augustin. Chez Paul, rien que de positif et d'affirmatif; nulle « théologie » ¹) théorique fixe et immuable; contemporain de Jésus-Christ, la divine présence l'habite et le consume, mais les flammes de ce foyer lui sont flammes de vie. Aussi longtemps qu'il était contre le Christ, il ne voulait point s'accorder de repos qu'il n'eût anéanti le dernier disciple du Christ; dès qu'il eut reconnu en lui le Rédempteur, sa vie fut entièrement et uniquement consacrée à répandre la « bonne nouvelle » dans tous les lieux du monde qu'il lui serait possible d'atteindre — elle ne comporte aucun intervalle de tâtonnement, d'enquête, d'indécision. Lui faut-il disputer ? il ébauche en quelques coups de pinceau, sur cette toile de fond : le ciel, quelques thèses visibles de loin à tous les regards. Lui faut-il réfuter des contradicteurs ? c'est l'affaire d'un coup de massue ou deux, mais aussitôt l'amour flamboie de nouveau en lui et le revoilà, suivant sa propre expression qui pourrait lui tenir lieu de devise, « tout à tous », sans nul souci des modifications que doit subir son langage selon qu'il s'adresse aux Juifs, aux Grecs ou aux Celtes, pourvu qu'il en « gagne quelques-uns » ¹). Dans les
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    ¹) J'entends bien les objections; mais tout ce que je veux dire, c'est que Paul emploie ses idées systématiques comme armes dialectiques pour convaincre ses auditeurs, plutôt qu'il ne semble préoccupé d'élever un édifice théologique nouveau, cohérent, seul valable. Même Edouard Reuss, qui dans son impérissable Histoire de la Théologie chrétienne au siècle apostolique (3e éd.) revendique pour l'apôtre un système tout à fait déterminé et homogène, convient en fin de compte (II, 580) que la théologie proprement dite forme précisément chez Paul (et POUR Paul) un élément secondaire; et il établit (p. 73) que les visées de l'apôtre se concentrent à tel point sur l'action populaire et pratique, qu'il s'empresse d'abandonner le terrain de la métaphysique pour passer à celui de la morale, dès qu'une question menace de l'entraîner à débattre un problème de théologie purement théorique.
    ²) Il faut lire tout le passage I Corinthiens IX, 19 et suiv. pour s'as-


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paroles de cet apôtre — encore qu'il soit précisément celui qui porte la lumière parmi les régions les plus profondes et les plus obscures du cœur humain — on ne découvre pas trace de construction laborieuse ni de subtile ratiocination, mais au contraire ce qu'il dit est vécu et jaillit spontanément du cœur. À le lire, il semble que l'on sente frémir dans sa main la plume trop lente à suivre sa pensée : « non que je croie avoir atteint le but, mais j'y cours.... oubliant ce qui est en arrière pour me porter tout entier vers ce qui est en avant » ¹). À tout instant surgissent contradictions sur contradictions; il ne les dissimule ni ne s'y attarde : qu'importe, si seulement beaucoup croient au Christ Rédempteur !
    Il en est tout autrement de saint Augustin. Sa jeunesse n'a pas goûté, comme celle de Paul, l'abri sûr d'une religion nationale; atome parmi des atomes, il a flotté sur l'océan sans rivages du chaos ethnique en voie de dissolution. Où qu'il pose le pied, il ne rencontre que le sable ou la vase; il ne connaît point, ainsi que Paul, cette heure décisive où émerge à l'horizon, tel un astre éblouissant, la figure du héros, mais c'est dans un ennuyeux écrit de l'avocat Cicéron que l'infortuné est réduit à chercher l'impulsion qui le fait naître à la vie morale, et c'est dans les sermons du digne Ambroise qu'il lui faut apprendre à déchiffrer la signification du christianisme. Sa vie entière n'est qu'une lutte, et combien pénible ! Lutte, d'abord, avec soi et contre soi, jusqu'à ce qu'il ait surmonté les diverses phases de l'incrédulité et adopté finalement, après avoir tâté de plusieurs doctrines, la doctrine d'Ambroise; lutte, dès lors, contre ce qu'il avait cru auparavant et, de plus, contre les nombreux chrétiens qui ne pen-
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surer du flagrant démenti qu'inflige par avance l'apôtre à cette formule : extra ecclesiam nulla salus. Cf. aussi Ép. aux Philippiens I, 18 : « Pourvu que le Christ soit annoncé de quelque manière que ce soit, ne fût-ce qu'avec un zèle apparent ou fût-ce en toute sincérité, je me réjouis du fait et je continuerai de m'en réjouir. »
    ¹) Ép. aux Philippiens III, 13 et 14.


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saient pas de même façon que lui. Car ne l'oublions point : si, au temps de l'apôtre Paul, la religion s'imprégnait toute du vivant souvenir de la personnalité du Christ et en reflétait les rayons, désormais la superstition du dogme tient lieu de ce souvenir. Paul avait pu se vanter de n'être pas de ces lutteurs qui s'escriment contre le néant; Augustin dépense à cet exercice une bonne partie de sa vie. Aussi la contradiction, qu'il s'efforce de dissimuler à son propre regard et à tous les regards, va-t-elle chez lui beaucoup plus profond; elle déchire l'être intérieur; elle mêle toujours de nouveau l'ivraie au bon grain; elle conduit cet homme, dont l'intention était de fonder une inébranlable orthodoxie, à élever un édifice doctrinal si incohérent et si précaire, étayé de tant de superstitions et, sous bien des rapports, si franchement barbare, qu'à supposer qu'un jour vienne où s'effondrera comme une masse le christianisme du chaos, c'est à saint Augustin plus qu'à tout autre que l'on en sera redevable.
    Nous allons considérer de plus près ces deux individualités, en lesquelles se résume diversement l'intime et irréductible conflit des tendances qui ont concouru à former le christianisme historique. Nous commençons par saint Paul, afin de dégager quelques idées fondamentales et de mettre ainsi à nu ce qui — nous le présumons déjà — constitue le germe du développement ultérieur.

SAINT PAUL

    Il demeure douteux, malgré toutes les affirmations contraires, que Paul fût un Juif de race pure; j'incline plutôt à croire que la double nature de cet homme étonnant pourrait bien avoir pour cause, au moins en partie, la composition hétérogène de son sang. Les preuves font défaut. Nous savons une seule chose : c'est que Paul ne naquit pas en Judée ni en Phénicie, mais hors du cercle sémitique, en Cilicie, dans cette ville de Tarse qui était tout à fait grecque et qui devait sa fondation à une colonie dorienne. Or si nous considérons, d'une part, combien les Juifs de ce temps-là (hormis ceux de Judée) s'étaient relâchés de leur rigueur touchant les maria-

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ges mixtes ¹); d'autre part, quelle active propagande menaient les Juifs de la Diaspora (ceux donc au milieu desquels naquit Paul) et avec quel succès notamment auprès des femmes ²) — il n'y a rien d'invraisemblable à conjecturer que l'apôtre, s'il eut pour père un Juif de la tribu de Benjamin (comme il nous l'apprend lui-même Romains XI, 1; Philippiens III, 5), put avoir en revanche une mère grecque convertie au judaïsme. Là où manquent les preuves historiques, la psychologie scientifique a bien le droit de dire son mot : or l'hypothèse que nous hasardons rendrait compte de ce phénomène, sans elle inexplicable, d'un caractère complètement juif (ténacité, souplesse, fanatisme, confiance en soi) allié à un intellect qui n'a absolument rien de juif ³). Quoi qu'il en soit de cela, il est certain que Paul ne grandit pas, comme les autres apôtres, sur sol juif, mais dans un centre très actif de science hellénique, où florissaient aussi des écoles d'éloquence et de philosophie. Dès sa jeunesse, Paul parla et écrivit le grec; tandis qu'au dire de plusieurs sa connais-
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    ¹) Voir, par ex., Actes des Apôtres XVI, 1, le renseignement sur la famille de Timothée.
    ²) Se reporter chap. II, à la longue note sur la Diaspora, la dernière de la section intitulée : « La lutte contre les Sémites. »
    ³) Ce que nous savons des lois de l'hérédité viendrait à l'appui de cette hypothèse d'un père juif et d'une mère grecque. Il est vrai que l'équation autrefois admise : un homme hérite le caractère de son père et l'intellect de sa mère, s'est révélée beaucoup trop dogmatique. Quand on voit que des frères siamois, pourvus d'une seule paire de jambes, peuvent manifester des caractères totalement différents (cf. Höffding : Psychologie, 2e éd. p. 480), on conçoit la nécessité de se méfier de ces sortes de généralisations. Et cependant l'humanité nous offre, précisément parmi les hommes hors pair, un si grand nombre d'exemples éclatants (je ne ferai que rappeler Goethe et Schopenhauer) que, dans le cas de saint Paul, chez qui le désaccord flagrant de deux natures nous pose un problème insoluble, nous sommes en droit d'émettre, à titre d'explication, et jusqu'à plus ample informé, cette hypothèse tout à fait plausible historiquement. — Depuis la première édition de mon ouvrage, j'ai appris par celui de Harnack intitulé Mission, etc. (p. 40) que, dès l'époque la plus ancienne, on supposait à Paul des parents grecs.


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sance de l'hébreu laissait fort à désirer ¹). Élevé sans doute dans la stricte piété juive, il n'en respira pas moins, durant que se formait sa personnalité, une atmosphère qui n'était pas l'atmosphère congénère du judaïsme, mais celle, combien plus vive, plus stimulante, plus riche, plus libre intellectuellement, d'un milieu grec : circonstance notable, étant donné d'autre part que, plus un homme est génial, plus profonde est l'action des impressions qu'il reçoit. Et c'est ainsi que dans la suite de son existence, après une courte période d'aberration passionnément pharisaïque, nous voyons Paul se tenir le plus possible à l'écart des véritables Hébreux. Le fait qu'après sa conversion il évita pendant quatorze ans la ville de Jérusalem, où pourtant il aurait pu rencontrer les disciples personnels de Jésus, et qu'il n'y séjourna plus tard que par force et pour peu de temps, en réduisant ses relations au strict nécessaire, a suscité toute une bibliothèque de commentaires et de discussions : comme si la vie entière de Paul ne montrait pas clairement que Jérusalem, les Jérusalémites et leur mentalité lui étaient tout simplement insupportables ! Son premier acte d'apôtre est la suppression du « signe de l'Alliance », symbole sacré pour tous les Hébreux. Dès le début il entre en lutte avec les judéo-chrétiens. Quand il entreprend avec eux des missions apostoliques, bientôt une contestation éclate et chacun tire de son côté ²). Aucun de ses amis personnels, d'ailleurs peu nombreux, n'est un
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    ¹) Graetz affirme (Volkstümliche Geschichte der Juden I, 646) que « Paul n'avait qu'une connaissance très imparfaite des écrits juifs et qu'il ne connaissait l'Écriture sainte que par la traduction grecque. » En revanche ses citations d'Épiménide, d'Euripide et d'Aratus attestent sa familiarité avec la littérature hellénique.
    ²) Voir, par ex., les deux épisodes Actes des Apôtres XIII, 13 et XV, 38, 39 où Jean surnommé Marc, ne s'accordant pas avec Paul, retourne à Jérusalem, et où Paul, ne voulant pas le reprendre, se sépare de Barnabas plutôt que de l'avoir pour compagnon, et choisit Silas, « homme — il est vrai — considéré parmi les frères » (XV, 22) mais (Biblisches Handwörterbüch de Zeller, p. 835) « dont le nom fait présumer un hellénisant, et le séjour à Antioche une attitude favorable aux Gentils. »


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vrai Juif palestinien : Barnabas sort, comme lui-même, de la Diaspora, et il est si antijuif de tendance qu'il nie — précurseur de Marcion — l'Ancienne Alliance, c'est-à-dire la position privilégiée du peuple d'Israël; Luc, que Paul appelle « bien-aimé », n'est pas juif du tout (Colossiens IV, 11-14); Tite, son seul intime, son « compagnon et collaborateur » (II Corinthiens VIII, 23), est un Grec de sorte authentiquement hellénique. Dans son activité missionnaire, Paul, de même, est attiré uniquement vers les « Gentils » et tout particulièrement là où fleurit la culture grecque. À cet égard, les recherches les plus récentes nous ont apporté de précieuses lumières : on se faisait une image très imparfaite de l'Asie Mineure du premier siècle, tant géographique qu'économique; on croyait que Paul s'était mis en quête des contrées les moins civilisées (notamment dans son premier voyage) et qu'il avait évité avec soin les grandes villes — or la fausseté de cette opinion est aujourd'hui démontrée ¹). Paul, bien au contraire, a prêché presque uniquement dans les grands centres de la civilisation gréco-romaine, et avec prédilection là où les communautés juives étaient peu considérables. Des villes comme Lystre et Derbe, représentées jusqu'ici dans les commentaires théologiques comme des localités insignifiantes et à peine civilisées, formaient en réalité des centres de culture grecque et de vie romaine. À cette découverte s'en rattache une autre très importante : le christianisme ne s'est pas répandu tout d'abord — ainsi qu'on l'admettait naguère encore — chez les pauvres et les incultes, mais bien au contraire parmi les classes cultivées et aisées. « C'est là où l'organisation romaine et la pensée grecque s'étaient frayé leur voie que Paul dirigea son activité », nous apprend Ramsay ²); et Karl Müller nous assure en
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    ¹) En particulier par les ouvrages de W. M. Ramsay : Historical
Geography of Asia Minor — The Church in the Roman Empire before A. D. 170 — St. Paul the Traveller and the Roman Citizen.
    ²) The Church, etc., 4e éd., p. 57.


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outre ¹) « que les milieux gagnés par Paul [à l'Évangile] n'avaient, pour l'essentiel, jamais été juifs. » — Et néanmoins, et nonobstant toutes ces considérations, cet homme EST un Juif; il est fier de son extraction ²), il est comme imprégné de notions judaïques, il manie en maître la dialectique des rabbins, et c'est lui, plus que tout autre, qui a fait des traditions de l'Ancien Testament un élément constitutif et durable du christianisme; c'est lui, plus que tout autre, qui a marqué notre religion de cette empreinte juive : la mentalité « historique » en matière de conception religieuse ³).
    Me voici ramené à ce qui est proprement mon objet dans cette étude : la religion. En accentuant d'abord chez Paul les facteurs plutôt extérieurs, je n'ai pas agi sans intention; c'est le devoir du laïc, quand il aborde un domaine appartenant à la théologie, de s'armer de la plus grande prudence et d'observer la plus grande réserve. Ah ! certes, il me plairait maintenant de noter simplement, phrase après phrase, sans autre garant que ma conviction, ce que j'ai dans l'esprit de dire sur saint Paul. Mais tout peut dépendre du sens d'un seul mot, sens sur lequel les meilleurs exégètes s'accordent mal, mot dont la lecture elle-même prête au doute. Je tiens donc que le plus sûr, pour nous profanes, est de creuser le plus profondément que nous pourrons afin d'atteindre, sous les mots, la réalité dont ils émanent. C'est de là que la voix de saint Paul lui-même nous jette cet encouragement : « Pour moi, selon la grâce de Dieu qui m'a été donnée, j'ai posé le fondement comme fait un sage architecte...; que chacun maintenant prenne garde comment il bâtira dessus ! » (I Corinthiens III, 10.) Et en effet, si, ainsi avertis, nous ne laissons pas à d'autres le soin de « prendre garde » à
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    ¹) Kirchengeschichte (1892) I, 26.
    ²) Voir notamment Galates II, 15: « Pour nous, qui sommes Juifs de naissance, et non pécheurs d'entre les Gentils.... » — et on pourrait citer bien d'autres passages.
    ³) Harnack : op. cit., p. 15.


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notre place, nous découvrirons par nous-mêmes, et sans nous mêler en rien aux débats des savants, que le fondement donné par Paul à la religion chrétienne n'est pas uniquement « Jésus-Christ » (V. 11), mais qu'il se compose d'éléments disparates. Au plus intime de son être, par sa conception du sens de la RELIGION dans la vie humaine, Paul est si peu juif qu'il mérite presque l'épithète d'antijuif; l'élément juif, chez lui, n'est en grande partie qu'une écorce, il traduit au dehors les habitudes inextirpables du mécanisme intellectuel. De cœur, Paul est un mystique, non un rationaliste. La mystique, c'est de la mythologie réinterprétée : au mode des images symboliques elle substitue par une nouvelle transposition l'expérience intérieure de l'ineffable, mais cette expérience s'est faite entre temps plus intense, elle est devenue plus clairement consciente de son intériorité. La vraie religion de Paul n'est pas celle qui consiste à tenir pour exacte une prétendue chronique de l'histoire universelle, elle est une connaissance mythico-métaphysique. La façon dont il distingue entre l'homme extérieur et l'homme intérieur, entre la Chair et l'Esprit : « misérable que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? », les nombreuses expressions comme celle-ci : « nous sommes tous un seul corps en Christ », etc., voilà, entre cent autres, les signes irrécusables d'une intuition transcendante. Mais la tournure d'esprit indo-européenne se décèle plus clairement encore si l'on considère en saint Paul les grandes convictions, bases de sa foi. Comme point central et vital, nous trouvons la notion de la DÉLIVRANCE ¹) (ici, la rédemption); le besoin de cette délivrance est suscité par l'ÉTAT DE PÉCHÉ, état inné et d'une universalité sans restriction, nullement par la transgression d'un commandement suivie d'un sentiment de culpabilité; l'agent de cette délivrance, c'est la GRÂCE divine par le don qu'elle nous fait de la foi, ce ne sont pas des œuvres et une sainte vie. Et qu'est elle-même cette délivrance ? Une « nouvelle
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    ¹) Se reporter, dans ce chap. VII, à la rubrique : « Mythologie interne ».

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naissance » ou, comme s'exprime le Christ, la « conversion » ¹). L'on ne saurait définir une intuition religieuse qui forme un contraste plus tranché avec toute religion sémitique et spécialement juive. Cela est si vrai que non seulement Paul encourut de son vivant l'hostilité des judéo-chrétiens, mais que cette substance essentielle de sa religion, au lieu de former le noyau du christianisme, y demeura ensevelie pendant quinze cents ans sous l'envahissante broussaille du rationalisme juif et le foisonnement des superstitions — sans autre effet que de susciter l'anathème quand elle reparaissait au jour en de grandes âmes comme celle d'Origène — et honnie même
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    ¹) Quelques citations justificatives ne paraîtront pas inutiles à ceux des lecteurs qui ne seraient pas versés dans la connaissance des Écritures. La rédemption forme le thème de toutes les épîtres pauliniennes. Le caractère universel du péché y est implicitement admis, vu l'invocation du mythe de la Chute, et l'interprétation (nullement juive) qu'en donne Paul; mais on trouve en outre des passages comme Romains XI, 32 : « Car Dieu a renfermé tous les hommes dans la rébellion » ou Éphésiens II, 3, qui est plus caractéristique encore : « Nous sommes tous par nature enfants de colère. » Sur la Grâce, voici peut-être la parole la plus décisive : « Car c'est Dieu qui produit en vous et la volonté et l'exécution, selon son bon plaisir » (Philippiens II, 13). Sur la signification de la foi par opposition au mérite des bonnes œuvres, on n'a que l'embarras du choix, car c'est là le pilier de la religion de saint Paul; sur ce point — et peut-être sur ce point seulement — on ne relève pas l'ombre d'une contradiction; l'apôtre enseigne la pure doctrine hindoue. Voir notamment Romains III, 27-28; V, 1; les chap. IX et X en entier, et de même toute l'Ép. aux Galates, etc. Quelques exemples : « Car nous tenons que l'homme est justifié non par les œuvres de la loi, mais UNIQUEMENT PAR LA FOI. » (Rom. III, 27). « Nous savons que l'homme n'est pas justifié par les œuvres de la loi, mais par la foi en Jésus-Christ. » (Gal. II, 16). Mais la grâce et la foi ne sont que deux phases, deux modes — le divin et l'humain — du même phénomène; c'est pourquoi, dans le passage capital que voici, la foi doit être conçue comme impliquée dans la grâce : « Mais si c'est par la grâce, ce n'est point par le mérite des œuvres; autrement la grâce ne serait plus une grâce. Mais si c'est par le mérite des œuvres, la grâce n'est donc rien; autrement le mérite des œuvres ne serait plus un mérite » (Rom. XI, 6). — De la nouvelle naissance il est parlé dans l'Ép. à Tite (III, 5) sous le nom de « palingénésie », en un sens très voisin de la conception indo-platonicienne.

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dans l'image caricaturale qu'en présente un Augustin, homme profondément religieux, certes ! et paulinien de cœur, mais qui se laisse entraîner par le courant opposé. Il fallait qu'ici des Germains intervinssent; aujourd'hui encore il n'existe pas, en dehors d'eux, de disciples authentiques de Paul — et voilà un fait dont on apprécie pleinement la signification quand on sait que les Jésuites se concertèrent, il y a quelque deux cents ans, sur les moyens d'exclure de l'Écriture sainte les épîtres de Paul ou de les corriger ¹).
    Mais l'antipaulinisme eut pour instigateur — Paul lui-même. C'est l'apôtre qui commença de réagir contre son propre ouvrage en construisant autour de ce noyau, si manifestement sécrété par une âme indo-européenne, une enveloppe non moins manifestement juive — une manière de grillage qui n'empêche pas l'œil congénère d'apercevoir par ses interstices ce qu'il renferme, mais qui, pour le christianisme en voie de formation au sein du néfaste chaos ethnique, devint la chose essentielle, à tel point qu'on n'exagère pas en disant que le noyau demeura purement et simplement inaperçu du plus grand nombre. D'autre part, cette superstructure ne pouvait naturellement présenter le caractère de rigoureuse conséquence propre aux systèmes que nous constatons purs de tout élément hétérogène, comme le juif ou l'hindou. En contradiction, de par sa nature même, avec l'inspiration religieuse créatrice qui s'y trouve contenue et dissimulée, ce tissu théologique pseudojuif, à mesure qu'il s'élabora, suscita de nouvelles et inextricables contra-
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    ¹) Dictionnaire de Pierre Bayle. Voir la remarque par où s'achève la notice consacrée au jésuite Jean Adam, qui causa quelque scandale en 1650 en attaquant publiquement, du haut de la chaire, saint Augustin. On peut admettre avec pleine confiance le fait rapporté par Bayle, attendu que celui-ci était parfaitement bien disposé pour les Jésuites, avec lesquels il entretint jusqu'à sa mort des relations personnelles amicales. Le célèbre Père de La Chaise, lui aussi, déclare que « saint Augustin ne doit être lu qu'avec prudence, » ce qui vise naturellement les éléments pauliniens de sa religion. (Cf. Sainte-Beuve : Port-Royal, 4e éd. II, 134 et IV, 436).

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dictions, nées de l'effort d'assembler en un tout cohérent, et d'une logique convaincante, des éléments disparates. Or ce fut précisément saint Paul qui, je l'ai indiqué, marqua le constant souci d'établir un lien organique entre l'Ancien Testament et la doctrine nouvelle du salut. Il s'y appliqua notamment dans la plus juive de ses épîtres, l'Épître aux Romains. En opposition à d'autres passages touchant cet objet, il présente ici (V, 12) la chute de l'homme comme un événement historique, qui conditionne à son tour logiquement un autre événement non moins historique, la naissance du deuxième Adam « formé de la semence de David selon la chair » (I, 3). Toute l'histoire du monde se déroule dès lors conformément à un PLAN divin qui se laisse embrasser d'un regard, un plan humainement intelligible et, pour ainsi dire, « empirique ». Sans doute, c'est un plan de salut universel qui se substitue à l'étroite conception juive, mais le principe reste le même. C'est exactement le même Iahveh que nous voyons ici créer, commander, défendre, s'irriter, punir ou récompenser; Israël demeure le peuple élu, le « bon olivier » sur la racine duquel vont être désormais entées quelques branches de l'olivier sauvage du paganisme, afin qu'elles participent à sa sève (XI, 17 et suiv.); d'ailleurs, cette extension du judaïsme, Paul n'y arrive de même que par une interprétation spéciale de la doctrine messianique « selon la forme qu'elle avait revêtue dans l'apocalyptique juive contemporaine » ¹). Ainsi les choses s'arrangent à la satisfaction du logicien et du rationaliste, tout cadre le mieux du monde dans cette chronique : la création, la chute fortuite, la punition, le choix d'un certain peuple — peuple de prêtres — du sein duquel doit sortir le Messie, la mort de ce Messie comme victime expiatoire (exactement au sens de la vieille notion juive), le jugement dernier qui établira le bilan des actions humaines et distribuera, selon le résultat de cette comptabilité, la peine ou la récompense. On ne saurait en vérité être
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    ¹) Pfleiderer : op. cit., p. 113.

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plus juif : une LOI arbitraire détermine ce qui est sainteté et ce qui est péché; la transgression de cette loi est PUNIE, mais la peine peut être RACHETÉE par l'offrande d'un sacrifice EXPIATOIRE de valeur correspondante. Il n'est plus question ici d'un besoin de délivrance inné à toutes les créatures, de « délivrance » au sens hindou de ce mot; il n'y a plus de place pour la « nouvelle naissance » telle que Jésus l'avait enseignée avec tant d'insistance à ses disciples; enfin l'intuition de la grâce ne conserve plus aucun sens, et pas davantage celle de la foi, telle que Paul lui-même la conçoit ailleurs ¹).
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    ¹) Obligé de me renfermer ici dans d'étroites limites, je ne puis mieux faire que de prier le lecteur de s'éclairer complètement sur cet important objet en recourant aux lumières des spécialistes. Le double courant de pensée que je signale chez Paul apparaît le plus clairement, dans son irréductible antinomie, si l'on ne perd pas de vue l'aboutissement de son « plan » divin — le Jugement. Sur ce point particulier on lira avec grand profit la monographie d'Ernst Teichmann : Die paulinischen Vorstellungen von Auferstehung und Gericht und ihre Beziehungen zur jüdischen Apokalyptik, 1896 (où l'on trouvera, de plus, tous les renvois désirables à la bibliographie du sujet). Très exactement informé de la littérature juive d'alors, Teichmann montre comment, à la lettre, toutes les représentations du jugement dernier que nous offrent le Nouveau Testament et en particulier l'œuvre de Paul, sont empruntées point par point aux doctrines apocalyptiques, produits tardifs du judaïsme. Il est vrai que ces doctrines ne sont pas elles-mêmes d'origine hébraïque, mais proviennent d'emprunts faits à l'Égypte et à l'Asie et sont en outre imprégnées d'idées grecques (op. cit. p. 2 et suiv., 32 etc.) : on voit ainsi à quel chaudron de sorcières puisa l'apôtre, mais cela ne change rien à la question, puisque le robuste génie national des Juifs « judaïfiait » tout ce dont il s'emparait. Ce qui est décisif, en revanche, c'est la démonstration du fait suivant, fortement établi par Teichmann : à d'autres endroits, là notamment où sa religion véritable se fait jour, Paul rejette expressément la notion du jugement dernier et la détruit. Voir notamment la section intitulée Die Aufhebung der Gerichtsvorstellung, p. 100 et suiv., où Teichmann écrit : « La justification par la foi était précisément une intuition qui S'OPPOSAIT DIAMÉTRALEMENT à toutes les conceptions antérieures. Juifs et païens n'avaient pas là-dessus d'autre idée que celle par laquelle ils s'accordaient à considérer que les actions, les œuvres de l'homme décident de son sort après la mort. Mais ici, c'est l'attitude religieuse qui se substitue à l'attitude purement

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    Entre les deux conceptions religieuses de saint Paul il n'y a pas seulement une opposition organique, comme en présente (et en requiert) toute chose vivante, il y a une contradiction logique, c'est-à-dire mathématique, mécanique, proprement insoluble. Une contradiction de cette nature engendre nécessairement la lutte : non pas, toutefois, nécessairement dans le cœur de celui qui l'accrédite, car notre esprit d'hommes est riche en appareils d'adaptation fonctionnant automatiquement. De même exactement que le cristallin de notre œil s'adapte aux différentes distances, en sorte qu'un objet que nous perçûmes une fois avec précision nous apparaît une autre fois indistinct et presque effacé, de même l'image intérieure change avec le point de vue et il peut advenir qu'aux différents plans de notre conception
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éthique. » À la p. 118, l'auteur résume ainsi son exposé : « L'apôtre, par contre, est pleinement indépendant là où, par le développement logique de sa doctrine du Pneuma, il élimine purement et simplement la représentation du Jugement. Sur le fondement de la foi, en vertu de la grâce, réception du πνεύμα (Luther traduit Geist, mais le mot signifie chez Paul : Esprit céleste, né de nouveau, divin — témoin par exemple le passage II Cor. III, 17 : ο κύριος το πνευμά εστιν, « le Seigneur est le Pneuma »); par le πνεύμα, union mystique avec le Christ; en elle, participation à la mort du Christ et, par suite, à sa δικαιοσυνη (justice) et à sa résurrection; mais par là aussi obtention de la υιοθεσία (adoption) : telles sont les étapes de cette progression d'idées. C'est dans la doctrine ainsi configurée du πνεύμα, que nous trouvons ce qui constitue en propre la création chrétienne de l'apôtre. » — Teichmann paraît ignorer, comme la plupart des théologiens chrétiens, que la doctrine du Pneuma est aussi vieille que la pensée aryenne et que, longtemps avant la naissance de Paul, elle avait déjà, sous le nom de Pranâ, revêtu toutes les formes imaginables, depuis la conception d'un esprit pur jusqu'à celle d'une fine matière éthérée (cf. p. 42 et suiv. les différentes opinions sur le Pneuma de saint Paul); il ignore pareillement que la conception de la religion comme connaissance (foi) et nouvelle naissance, par opposition au matérialisme éthique, est un antique héritage indo-européen et tient à une disposition organique de l'esprit. Son témoignage n'en a que plus de prix. Il en ressort que la plus minutieuse recherche de détail, faite du point de vue strictement limité de la théologie chrétienne scientifique, conduit exactement aux mêmes résultats que la plus hardie généralisation.

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du monde figurent des choses qui ne s'harmonisent nullement entre elles, sans que jamais nous nous en soyons rendu compte : car aussitôt que nous considérons l'une, les contours de l'autre disparaissent, et inversement. Il faut donc nous garder d'identifier les contradictions logiques où persiste par contrainte un esprit torturé, pleinement conscient de soutenir l'insoutenable — tel Augustin, qui oscille perpétuellement entre ses convictions propres et son orthodoxie apprise, entre son intuition et son désir de servir l'Église pour des fins pratiques — et les contradictions inconscientes d'un esprit entièrement sincère et naïf, comme Paul. Mais cette distinction, utile pour identifier l'espèce particulière d'une personnalité, n'a pas d'autre objet : la contradiction, comme telle, demeure. Paul, il est vrai, avoue lui-même qu'il se fait « tout à tous », et cela explique bien quelques variations, mais il faut chercher plus profondément la racine de son dualisme. On peut lui appliquer l'expression de Faust : deux âmes habitent dans cette poitrine — une âme juive et une âme non juive; mieux vaudrait dire encore : une âme non juive, qui a des ailes, enchaînée à un mécanisme intellectuel juif. Tant que vécut la grande personnalité, elle constitua le principe unifiant par l'harmonie, la cohérence dans les actes, et par la capacité de modulation dans le discours. Mais ensuite il ne resta que la « lettre » : la lettre, qui a cette fatale propriété de tout ramener à un seul et même niveau; la lettre, qui supprime tous les reliefs et toutes les nuances de la perspective; la lettre qui ne connaît qu'un plan — la superficie ! Du point de vue de la lettre, la doctrine paulinienne juxtaposait des notions contradictoires, et cela non pas à la manière des couleurs de l'arc-en-ciel, qui passent l'une dans l'autre par des transitions insensibles, mais comme la lumière et les ténèbres, qui s'excluent mutuellement. La lutte était inévitable.
    Extérieurement, elle s'attesta dès le début dans l'élaboration des dogmes et la formation des sectes. Nulle part elle ne revêtit un aspect aussi imposant que dans la grande réfor-

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mation qui commença au XIIIme siècle et qui, entièrement inspirée de l'esprit de saint Paul, aurait pu prendre pour devise ces paroles de l'Épître aux Galates (V, 1) : « Maintenant donc demeurez fermes dans la liberté et ne consentez pas à vous replacer sous le joug de la servitude »; actuellement, il suffit d'avoir les yeux ouverts pour voir chaque jour aux prises la religion juive et la religion non juive que Paul souda l'une à l'autre. Plus grave peut-être et plus inquiétant encore est le combat intérieur qui se livra, qui continue de se livrer, dans la conscience de chaque chrétien : on peut le suivre d'Origène à Luther et, dès lors, on le pourrait observer chez n'importe quel adhérent convaincu d'une Église chrétienne jusqu'à l'heure où j'écris. Paul lui-même n'était encore gêné dans ses mouvements par aucune sorte de dogme. On a pu démontrer qu'il savait fort peu de chose de la vie du Christ ¹); il se vante expressément (Gal. I et II) de n'avoir cherché des conseils et des renseignements auprès de personne, fût-ce auprès des disciples du Sauveur et de ceux-là même « qui sont regardés comme des colonnes »; il n'a pas la moindre idée de la mythologie cosmique de la Trinité, il ne songe pas davantage à l'hypostase métaphysique du Logos ²), et il ne se trouve jamais dans la pénible obligation d'ajuster sa doctrine aux formules d'autres chrétiens.
    Devant maintes superstitions alors répandues dans le monde entier, et qui devaient être plus tard transformées en dogmes chrétiens, il passe en souriant, comme quand, parlant des anges, il laisse entendre qu'on n'en a jamais vu (Col. II, 18) et nous invite à ne pas nous laisser détourner du but par de celles imaginations; il fait d'ailleurs cet aveu hardi (I Cor. XIII, 9, 12) : « Notre savoir est fragmentaire.... présentement nous ne voyons, comme dans un miroir, qu'une image énigmatique. » Aussi ne lui vient-il pas à l'esprit d'enfermer sa foi
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    ¹) Voir notamment Pfleiderer : op. cit. p. III et suiv.
    ²) Ce point est traité d'une façon approfondie et remarquablement précise par Reuss : op. cit. liv. V, ch. 8.


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vivante dans une pièce de dogmatique « fragmentaire » : bref, Paul est encore un homme libre. Il n'y en eut plus après lui. Par le fait qu'il avait lui-même rattaché sa religion à l'Ancien Testament, un Nouveau Testament avait surgi : l'Ancien était vérité révélée, le Nouveau l'était donc également; l'Ancien constituait une chronique historique garantie par de sûrs témoins, le Nouveau devait en offrir autant. Mais tandis que les textes de l'Ancien avaient été groupés et rédigés tardivement, selon un plan et dans un dessein bien déterminés, ce n'était pas le cas du Nouveau : ici des auteurs et des points de vue fort divers voisinaient sans transition. Alors par exemple que Paul, énergiquement attaché au principe fondamental de toute religion idéaliste, enseigne partout que nous sommes sauvés non par les œuvres, mais par la foi, on n'a qu'à tourner quelques pages pour apprendre comment Jacques, le Juif pur sang, formule le dogme fondamental de toute religion matérialiste : ce n'est pas la foi, ce sont les œuvres qui sauvent. Les deux choses se trouvent dans le Nouveau Testament, l'une comme l'autre est par conséquent vérité révélée. Et combien ce dualisme s'aggrave de la contradiction flagrante qui est celle de Paul lui-même ! Toutes les habiletés des exégètes (et il nous faut cette fois ranger Martin Luther parmi ces habiles) n'y changeront rien : voilà des nœuds gordiens (car il y en a plusieurs) qui ne se laissent pas dénouer, mais seulement trancher. Ou bien l'on est pour Paul, ou bien l'on est contre lui; disons mieux : ou bien l'on est pour la théologie pharisaïque et dogmatiquement « historique » du Paul juif, ou bien l'on croit avec l'autre Paul à une vérité transcendante par delà le « mirage énigmatique » de l'apparence empirique. C'est dans ce dernier cas seulement que s'entend le langage de l'apôtre, quand il nous entretient (comme le Christ) du « mystère » — non pas d'une justification (comme les Juifs), mais du mystère de la « transmutation » (I Cor. XV, 51). Et l'on conçoit dès lors aussi cette « transmutation » (Jésus dit : cette « conversion ») non comme future, mais comme située

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hors du temps, c'est-à-dire actuelle : « vous ÊTES sauvés.... il nous A convivifiés au Christ » (Eph. II, 5, 6). Sommes-nous amenés à parler de ces choses « humainement, à cause de la faiblesse de la chair » (Rom. VI, 19), à parler avec des mots de ce mystère qu'aucun mot n'atteint, que nous pouvons bien contempler en Jésus-Christ, mais que nous ne pouvons penser ni par suite énoncer — eh bien, c'est alors que nous disons : péché originel, grâce, rédemption, nouvelle naissance, et nous embrassons tout cela, avec Paul, sous le nom de foi.
    On le voit : même si nous laissons de côté les enseignements divergents de tel autre apôtre et si — faisant abstraction de tous les éléments de mythologie, de métaphysique ou de superstition dont s'est augmentée postérieurement la doctrine de l'Église — nous nous en tenons au seul saint Paul, même alors nous déchaînons dans notre propre cœur une lutte inapaisable, dès l'instant que nous voulons nous contraindre d'accepter, comme également valables, les deux conceptions religieuses de cet apôtre.
    Voilà le conflit dans lequel le christianisme se trouva dès le premier jour impliqué; voilà la tragédie du christianisme, en regard de laquelle la divine et vivante figure de Jésus-Christ — source unique de tout ce qui dans le christianisme mérita jamais de s'appeler religion — passa bientôt à l'arrière-plan. Si j'ai nommé en particulier saint Paul, je suis bien éloigné de prétendre — on a pu s'en rendre compte à diverses remarques — que toute la théologie chrétienne procède de lui; une bonne partie de ses éléments sont d'origine postérieure, et de grandes luttes religieuses qui ont agité le monde entier, comme celle des Ariens et des Athanasiens, se sont déroulées presque entièrement hors du champ des idées pauliniennes ¹). Mais, dans un livre comme celui-ci,
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    ¹) Encore que les Ariens se réclament — je n'ai garde de l'oublier — d'un passage assez obscur de l'Ép. aux Philippiens (II, 6), passage dont l'authenticité est d'ailleurs mise en doute, pour des raisons qui paraissent très fortes.

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l'abondance même des matériaux m'oblige à une extrême simplification, crainte que les arbres, comme on dit, n'empêchent de voir la forêt. Or Paul est indiscutablement le plus puissant « architecte » du christianisme (ainsi qu'il s'intitule lui-même) et il m'importait de montrer : d'abord, qu'en introduisant dans le christianisme le point de vue juif annaliste et matérialiste, il a, du même coup, fondé le dogmatisme intolérant et suscité par là des maux sans nombre; ensuite, que même si nous remontons au paulinisme pur et authentique, nous nous heurtons à des contradictions insolubles — contradictions qui, dans l'âme de cet individu déterminé, sont faciles à expliquer historiquement, mais qui, estampillées articles de foi et désormais imposées comme telles à tous les hommes, devaient nécessairement semer entre eux la discorde et propager le conflit dans le cœur de chaque chrétien. Aussi ce néfaste dualisme constitue-t-il dès le début un caractère distinctif du christianisme. Tout ce qu'il y a de contradictoire et d'inintelligible dans les interminables disputes des premiers siècles — durant lesquels, si maladroitement, si laborieusement, avec tant de peine et si peu de logique, avec si peu de dignité même (quelques grandes personnalités exceptées), fut érigé pierre à pierre le nouvel édifice religieux; mais, de plus, ces errements de l'esprit humain dans le formalisme et la subtilité scolastiques, ces sanglantes guerres confessionnelles, cette désespérante confusion de l'époque actuelle avec sa Babel de credos antagonistes que le bras séculier empêche seul de se combattre ouvertement, et, dominant ce tumulte, la voix stridente du blasphème — tandis que beaucoup d'entre les plus nobles se bouchent les deux oreilles, préférant ne recevoir aucun mes sage de salut plutôt que d'en ouïr un à ce point cacophonique — tout cela trouve en dernière analyse sa cause dans l'hybridité foncière du christianisme.
    Du jour qu'éclata (environ dix-huit ans après la mort du Christ) une dispute entre les communautés d'Antioche et de Jérusalem sur la question de savoir si les disciples de

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Jésus devaient ou ne devaient pas se faire circoncire, de ce jour-là jusqu'au jour où j'écris, et où l'opposition entre saint Pierre et saint Paul est plus tranchée que jamais (voyez Galates II, 14) ¹), le christianisme porte la tare de son origine ambiguë. Il en a d'autant plus souffert que, de saint Paul à Pie IX, nul ne paraît s'être rendu compte du rôle que joue en l'espèce une circonstance bien simple et qui saute aux yeux : j'entends, l'antagonisme de race — avec ce fait corrélatif de la juxtaposition de deux idéals religieux éternellement inconciliables, éternellement exclusifs l'un de l'autre. Et voilà comment il advint que la révélation divine d'une religion d'amour conduisit à une religion de haine, telle que le monde n'en avait jamais connu. Les successeurs de l'homme qui, sans opposer de résistance, s'était laissé saisir et clouer sur la croix, massacrèrent de sang-froid, au titre d'« œuvres pies », plus de millions d'hommes en quelques siècles que n'en fauchèrent les guerres de l'antiquité tout entière ²). Les prêtres consacrés de cette religion devinrent des bourreaux professionnels. Quiconque n'adhéra pas sous la foi du serment à n'importe quel concept vide de substance ou de sens intelligible, mais estampillé dogme, à n'importe quelle formule inventée un jour de loisir par l'acrobate intellectuel Aristote ou le jongleur d'idées Plotin, mais contresignée par l'Église; quiconque marqua simplement une hésitation, un scrupule — s'attestant ainsi mieux doué ou plus probe que les autres et faisant acte d'homme libre — dut mourir dans les pires supplices. En lieu et place de la doctrine qui nous enseigne à chercher la vérité de la religion non dans le mot, mais seulement dans l'esprit, le MOT fêta son avènement et, pour la première fois dans l'histoire du monde, instaura cette tyrannie exécrable qui pèse encore d'un poids de cauchemar sur les aspirations
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    ¹) « Si toi, qui es Juif, vis comme les Gentils et non pas comme les Juifs, pourquoi obliges-tu les Gentils à judaïser ? »
    ²) Voir ch. V, sous la rubrique « La Loi », une note touchant le calcul de Voltaire qui, avec ses dix millions, reste fort au-dessous de la vérité.


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de notre pauvre « moyen âge ». Mais il suffit. Chacun me comprend; chacun connaît la sanglante histoire du christianisme, l'histoire du délire religieux. Et qu'y a-t-il au fond de cette histoire ? serait-ce par hasard la figure de Jésus-Christ ? Non, vraiment non ! Il y a l'accouplement de l'esprit aryen avec l'esprit juif, et de tous les deux avec l'être informe, frénétique et dément que constitue un chaos de peuples sans nation et sans foi. Jamais l'esprit juif, s'il avait été transmis dans sa pureté, n'eût causé tant de mal; car, en ce cas, l'homogénéité dogmatique aurait eu pour fondement un principe tout à fait intelligible, et c'est précisément l'Église qui serait devenue l'adversaire de la superstition; mais ce qui se produisit en fait, ce fut, pour ainsi parler, un épanchement de l'esprit juif dans le monde auguste de la symbolique indo-européenne, dans ce monde configuré par une imagination mobile et librement créatrice qui en modifie sans cesse les aspects ¹); comme une flèche indienne paralyse par l'infusion de son poison le corps où elle pénètre, ainsi l'esprit juif paralyse un organisme qui ne possède vie et beauté qu'en l'incessant renouvellement de ses formes. Le dogmatisme ²), le culte de la lettre, l'étroitesse effroyablement bornée des représentations religieuses, l'intolérance, le fanatisme, la présomption démesurée.... tout cela résulte de la conception « historique » et du rattachement à l'Ancien Testament : et telle est proprement l'œuvre de ce « vouloir » dont j'ai dit plus haut qu'il était le présent du judaïsme au christianisme naissant — un vouloir aveugle, brûlant, dur, cruel, le même qui autrefois, quand le peuple élu s'emparait d'une ville étrangère, commandait d'écraser contre des pierres les têtes des nouveaux-nés. En même temps cet esprit dogmatique recruta au service de la religion les plus absurdes ou
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    ¹) Se reporter, chap. III, à la rubrique « Religion », notamment p. 303.
    ²) J'ai exposé au chap. V, dans la seconde partie de la « Considération sur la religion chez les Sémites », quelle signification les Juifs attribuent au dogme et combien elle diffère de l'idée que nous nous en faisons.


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les plus répugnantes superstitions que pussent nourrir de pauvres âmes d'esclaves, et les incorpora comme articles de foi immuables dans son credo. Ce qui jadis était bon tout au plus pour l'« homme vulgaire » (comme parle Origène) ou pour « les esclaves » (comme raille Démosthène), les princes de l'esprit furent désormais tenus d'y croire afin d'assurer le salut de leur âme. J'ai déjà rappelé au lecteur les puériles superstitions d'un Augustin ¹); Paul n'aurait pas une minute admis qu'un homme pût être changé en âne (nous avons vu tout à l'heure comment il parle des anges), mais Augustin trouve la chose parfaitement plausible. Ainsi, à mesure que dégénéraient les plus sublimes intuitions religieuses et qu'elles se ravalaient à leur caricature, de grossières chimères telles qu'en conçoivent les sauvages les plus voisins de l'homme primitif — magie, sorcellerie, etc. — et que l'on aurait pu croire depuis longtemps abandonnées, obtenaient droit de cité, sous garantie officielle, in praecinctu ecclesiae.

SAINT AUGUSTIN

    Je ne connais pas d'homme qui nous offre au même degré que saint Augustin le noble, mais poignant exemple du déchirement qu'un christianisme ainsi constitué devait produire dans les cœurs. Il n'est pas un de ses écrits qui, dès les premières pages, ne nous émeuve par l'ardeur brûlante de la sensibilité, et qui ne nous retienne par la sainte gravité de la pensée; il n'en est pas un non plus dont on puisse poursuivre longtemps la lecture sans déplorer qu'un tel esprit, véritablement élu pour être un disciple du Christ vivant, créé comme peu l'ont été pour continuer l'œuvre de Paul et assurer, au moment décisif, la victoire de la vraie religion paulinienne, n'ait pas réussi néanmoins à s'affirmer contre les forces du chaos ethnique dont lui-même — sans patrie, sans race, sans religion — était issu, en sorte qu'il se vit réduit finalement à étreindre, dans une sorte de frénétique désespoir, ce seul et unique idéal : aider à organiser sous les espèces de
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    ¹) Sous la rubrique qui lui est consacrée au chap. IV.

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l'Église romaine — et dût-il lui en coûter la meilleure partie de sa propre religion — une puissance de salut, d'ordre, d'unification, de domination universelle. Mais si l'on évoque le spectacle de l'Europe au commencement du Vme siècle (Augustin mourut en 430), si l'on se remémore les renseignements que nous livre dans ses Confessions ce Père de l'Église sur l'état social et moral de ses contemporains soi-disant « civilisés » et sur toute la sinistre époque où il vécut; si l'on se représente que ce « professeur de rhétorique » — élevé par ses parents dans la spes litterarum (Confessions II, 3), exercé à la politesse cicéronienne et aux subtilités du néoplatonisme — dut voir les rudes et farouches Goths, truculentissimae et saevissimae mentes (Cité de Dieu I, 7), s'emparer de Rome et les sauvages Vandales saccager sa ville natale africaine; si l'on songe, en un mot, aux terrifiantes impressions qui assaillirent de toute part ce haut et noble esprit dans un pareil milieu — on cessera de s'étonner qu'un homme qui se fût dressé en tout autre temps comme le champion de la liberté et de la vérité contre un système de tyrannie et de corruption des consciences, ait jeté alors le poids de sa personnalité dans la balance, du côté de l'autorité et de l'absolu despotisme hiérocratique. Un observateur averti distingue aussi aisément chez Augustin que chez Paul la vraie religion intérieure et la religion adoptée sous la contrainte des circonstances; seulement, avec l'évolution du christianisme, ce dualisme est devenu plus tragique, car l'homme a perdu l'ingénuité naïve, l'indépendance, le désintéressement parfait qui constituaient proprement sa grandeur. Ce n'est pas en toute franchise, ni librement, ni avec insouciance, qu'Augustin se contredit; il est asservi d'avance, et la contradiction lui est imposée par des mains étrangères. Chez lui, il ne s'agit pas seulement, comme chez Paul, de deux conceptions du monde coexistant côte à côte — ou même de ce nouveau facteur de désordre intervenu depuis lors : les mystères, sacrements et rites cérémoniels issus du chaos ethnique. Il y a plus : Augustin DOIT affirmer aujourd'hui le con-

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traire de ce qu'il disait hier; il le doit, afin de pouvoir agir sur des hommes qui autrement ne le comprendraient pas; il le doit, parce qu'il a offert en holocauste, sur le seuil de l'Église romaine, son propre et autonome jugement; il le doit, au risque de se trouver à court de subtilités dialectiques et de sophismes persuasifs dans ses disputes avec les prétendus sectaires et les fauteurs de schismes. Tragique spectacle !
    Nul, par exemple, n'avait aperçu plus clairement qu'Augustin quelles suites fâcheuses entraînait, pour le christianisme même, l'adhésion forcée au christianisme; de son temps déjà, l'Église comptait (notamment en Italie) une grande majorité de membres nominaux que rien ne rattachait intérieurement à la religion officielle et qui avaient adopté les nouveaux mystères en lieu et place des anciens pour la seule raison que l'État l'exigeait ainsi. Celui-ci se fait chrétien, au rapport d'Augustin, parce que son employeur l'ordonne; celui-là, parce qu'il espère gagner un procès avec l'appui de l'évêque ¹); un troisième, pour s'assurer une charge; un quatrième, pour obtenir une femme riche. Augustin est le témoin navré de ces abus, qui devinrent effectivement le poison rongeur du christianisme, et il met en garde avec insistance (tel jadis Chrysostome) contre l'habituelle « conversion en masse » : et pourtant c'est ce même Augustin qui proclame la doctrine du compelle intrare in ecclesiam; c'est lui qui, par des arguments sophistiques, cherche à établir ce principe si lourd de conséquences : qu'il faut tâcher de sauver les « mauvais serviteurs » par « la verge des souffrances temporelles »; c'est lui qui réclame la peine de mort pour l'incrédulité et l'intervention du bras séculier contre l'hérésie ! L'homme qui avait dit de la religion ces belles paroles : « c'est par l'amour que l'on s'achemine au-devant d'elle, c'est par l'amour qu'on la cherche, c'est l'amour qui frappe
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    ¹) Sur les évêques fonctionnant comme juges dans les procès civils, voir plus bas.

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à sa porte, c'est l'amour qui nous affermit dans sa vérité une fois révélée » — ce même homme n'en porte pas moins la responsabilité morale des tribunaux d'Inquisition ! Sans doute il n'a inventé ni la persécution ni le meurtre pour cause de religion, car le christianisme s'était approprié ces procédés dès l'instant que Rome l'avait décrété religion d'État; mais Augustin les confirma, les consacra de son autorité : c'est lui le premier qui, dans l'intolérance, montra un devoir non seulement politique, mais religieux. — Encore un exemple, entre beaucoup. Rien ne caractérise mieux le véritable, le libre Augustin, que la façon énergique dont il repousse, en la déclarant même insane et blasphématoire, la thèse qui applique à la personne de l'apôtre Pierre ces paroles du Christ : « Sur cette pierre je bâtirai mon Église », attendu que le Christ a manifestement voulu dire : sur le roc de cette « foi », et non pas de cet homme; aussi Augustin y trouvet-il l'occasion de distinguer nettement entre l'Église visible, qui repose en partie sur le sable, et l'Église véritable ¹). Et pourtant, et de nouveau, c'est lui encore qui, plus que tout autre, contribue à fonder la puissance de cette Église visible se réclamant de Pierre : l'Église romaine; c'est lui qui célèbre en elle une institution directement établie de Dieu ab apostolica sede per successiones episcoporum ²); c'est lui qui complète cette prétention purement religieuse à la suprématie par la revendication, bien plus décisive, de la continuité politique : l'Église romaine héritière légitime de l'Empire romain. Son ouvrage principal, De civitate Dei, est inspiré autant de l'idée romaine de l'Imperium que de l'Apocalypse de Jean.
    Bien plus cruel encore et plus funeste nous apparaît le
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    ¹) Dans ses écrits, Augustin emploie simplement le titre de « frère » pour s'adresser à l'évêque de Rome. L'expression « ta sainteté », qui revient aussi sous sa plume, ne s'applique pas à ce seul évêque; il en use à l'égard de tous les prêtres, même quand ils ne sont pas évêques; tout chrétien appartenait en effet, selon le langage d'alors, à la « communauté des saints ».
    ²) Ep. 93 à Vincent (d'après Neander).


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destin de cet homme assujetti à une contradiction consciente, l'effort de cet architecte bâtissant sa cité avec les ruines de son cœur, dès que nous considérons la vie intérieure et la religion intérieure d'Augustin. Il est, par nature, un mystique. Qui ne connaît ses Confessions ? Qui n'a lu et relu ce passage magnifique (le dixième chapitre du septième livre) où il décrit comment il trouva Dieu alors seulement qu'il le chercha dans son propre cœur ? ¹) Qui n'a présent à la mémoire cet entretien avec Monique, sa mère mourante, merveilleuse fleur de mystique qui pourrait être cueillie dans la Brihadâranyaka-Oupanichad : « Que se tût le tumulte des sens, que se tussent ces fantômes de la terre, de l'eau et de l'air, que se tût la voûte des cieux, que l'âme aussi se tût envers elle-même afin que, sans penser à soi, elle s'élançât hors de soi, que se tussent également les rêves et les révélations imaginaires, que se tût toute langue et tout signe, que se tût tout ce qui passe et meurt, que se tût l'univers.... et que Lui seul parlât, non point par aucune des choses créées, mais par Lui-même, et que nous entendissions ses paroles, non point transmises par une langue de chair, ou par la voix des anges, ou dans le bruit du tonnerre, ou dans
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    ¹) « Ayant tiré (de ces livres) un avertissement salutaire de revenir en moi-même, je pénétrai, conduit par vous, dans les plus profondes retraites de mon cœur; je le pus, parce que vous m'y aidâtes. J'entrai. Si faible que fût mon œil, je perçus pourtant distinctement — bien plus haut que cet œil de mon âme, bien plus haut que ma raison — la lumière immuable. Non cette lumière accoutumée, familière aux sens, ni telle autre de même nature qui ne s'en distinguerait que par une plus vive intensité, comme si la lumière du jour s'était faite toujours plus claire et plus claire encore, jusqu'à ce qu'elle eût rempli tout l'espace. Non, ce n'était pas cette lumière-là, mais une autre, une tout autre. Elle n'était pas au-dessus de ma raison comme l'huile flotte sur l'eau ou comme le ciel domine la terre, mais elle était au-dessus de moi comme m'ayant créé, et j'étais au-dessous d'elle comme sa créature. Qui connaît la vérité connaît cette lumière; et qui connaît cette lumière, connaît l'éternité. L'amour la connaît. Ô éternelle vérité, ô véritable amour, ô chère éternité ! C'est vous qui êtes mon Dieu ! c'est pour vous que je soupire jour et nuit ! »

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l'énigme des similitudes.... et que cet Unique qui est Tout ravît son contemplateur et l'absorbât entièrement et l'engloutît dans la félicité mystique (interiora gaudia) : la vie éternelle ne ressemblerait-elle pas à ce ravissement de l'esprit que nous connûmes durant le bref instant qu'appelèrent nos soupirs ? » (IX, 10). Mais Augustin n'est pas seulement un mystique du sentiment (comme le christianisme en a beaucoup connu) : il est un génie religieux qui aspire à cette « conversion » intérieure enseignée par le Christ et qui devient, grâce aux épîtres de Paul, participant de cette « nouvelle naissance ». Il nous raconte comment c'est précisément Paul, et Paul seul, qui fit pénétrer d'un coup la lumière, la paix et la félicité dans son âme déchirée par les passions et tombée, après des années de luttes intimes et de stériles études, au plus complet désespoir (Confessions VIII, 12). Il s'approprie avec une pleine conviction, avec une compréhension profonde, la doctrine fondamentale de la GRÂCE — de la gratia indeclinabilis, comme il la nomme; elle forme à tel point la base de sa religion qu'il se refuse à l'appeler une « doctrine » (De gratia Christi § 14); et en authentique disciple de l'apôtre, il montre que le mérite des œuvres est exclu par la notion de la grâce. Sa conception du sens de la rédemption, ainsi que du péché originel, est plus hésitante et ne soutient pas la comparaison avec les intuitions religieuses hindoues, car ici la chronique juive trouble son jugement : mais cela est en somme d'une importance secondaire, puisque, d'autre part, l'idée de la nouvelle naissance demeure pour lui l'axe inébranlable du christianisme ¹). Oui, seulement le même Augustin en vient ailleurs
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    ¹) Notamment dans le De peccato originali. Sur la grâce, Augustin s'exprima en termes particulièrement nets dans sa lettre à Paulin § 6, où il polémise contre Pélage : « La Grâce n'est pas un fruit des œuvres; si elle l'était, elle ne serait plus la Grâce : car en échange des œuvres on donne ce qu'elles valent; mais la Grâce est donnée sans mérite. » Sur ce point, Augustin avait eu un bon maître en Ambroise, car celui-ci enseignait : « Ce n'est pas par les œuvres, mais par la foi, que l'homme est

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à renier presque toutes ses convictions les plus intimes ! Lui qui nous a dit comment il avait découvert Dieu au plus profond de son âme et comment Paul l'avait conduit à la religion, il écrit, dans le feu de la polémique contre les manichéens : « Je ne croirais pas à l'Évangile si l'autorité de l'Église catholique ne m'obligeait d'y croire » ¹). Ici donc Augustin place l'Église — qui, selon son propre témoignage, renfermait peu de vrais chrétiens — au-dessus de l'Évangile : en d'autres termes, c'est l'Église qui est la religion. À l'encontre de Paul qui s'était écrié : « que chacun voie comment il bâtira sur le fondement qui est Christ », Augustin déclare : ce n'est pas à l'âme, c'est à l'évêque qu'il appartient de déterminer la foi; il refuse aux chrétiens les plus sérieux ce que, par la suite, presque tous les papes leur accorderont, c'est-à-dire simplement de s'enquérir des doctrines divergentes : « Dès l'instant, dit-il, qu'ont parlé les évêques, il n'y a plus lieu de s'enquérir de rien, et il appartient à l'autorité de réprimer l'hérésie PAR LA FORCE » ²). Pour s'instruire de la manière dont il abandonna peu à peu la pure doctrine de la grâce, il faut suivre le détail de cette évolution dans les ouvrages spéciaux sur l'histoire des dogmes. Jamais Augustin ne se résigna à la rejeter complètement; mais il insista si abondamment sur les œuvres que, bien qu'il les conçût comme « don de Dieu » et, à ce titre, comme parties intégrantes et manifestations visibles de la grâce, c'est précisément cette relation que la masse des chrétiens perdit de vue. Ainsi la porte était ouverte au matérialisme toujours en éveil. Du moment que saint Augustin mit l'accent sur cette proposition : sans le mérite des œuvres, pas de rédemption — on
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justifié » (voir le beau Discours sur la mort de l'empereur Théodose § 9 : Abraham y est invoqué comme exemple).
    ¹) Contra epistolam Manichaei § 6 (d'après Neander).
    ²) L'Église s'est réclamée plus tard de cette doctrine (témoin, par ex., le synode romain de l'an 680) pour exiger du pouvoir civil qu'il mit sa force au service de l'orthodoxie « afin de la rendre omnipotente et d'extirper les mauvaises herbes » (Hefele : op. cit. III, 258).


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eut tôt fait d'oublier la proposition antécédente : la capacité d'accomplir les œuvres est un don de la grâce, en sorte qu'il les faut tenir pour des fleurs de cet arbre qui a nom la foi. Augustin lui-même va si loin qu'il en arrive à parler de la valeur comparative des diverses sortes d'œuvres — bien pis : à considérer de ce point de vue la mort du Christ, qui devient ainsi une quantité calculable ! ¹) C'est là du judaïsme substitué au christianisme. Et naturellement ces fluctuations et ces incertitudes, qui ébranlent les intuitions fondamentales, se font sentir par contre-coup dans toutes les questions accessoires. Je reviendrai plus loin sur celle de la Sainte Cène, qui commençait alors à se poser, et je terminerai cette rapide esquisse par une dernière indication — un simple exemple des conséquences lointaines que devaient produire au cours des siècles les contradictions internes de l'Église en voie de formation.
    Augustin développe en maints endroits de son œuvre, avec une singulière acuité dialectique, une idée que le langage philosophique moderne formule dans ce terme : la transcendantalité de la notion de temps. Il ne trouve pas de mot pour son idée, ce qui l'oblige, par exemple, de clore une longue discussion de cet objet (au livre XI, chapitre 14
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    ¹) On trouvera tous les détails sur la doctrine augustinienne de la grâce dans la grande Histoire des Dogmes de Harnack; l'abrégé est trop court pour permettre l'étude d'une question si extraordinairement compliquée. Mais, si compliquée qu'elle soit dans les nuances, elle est et elle restera parfaitement simple dans le principe — et c'est ce que le profane ne doit pas perdre de vue. La complication résulte uniquement de la subtilité des controverses qui se sont engagées sur ce thème, et, s'il apparaît sous de très multiples aspects, cette multiplicité est déterminée par la quantité possible des combinaisons logiques : on entre ici dans le domaine de la mécanique intellectuelle. Par contre, entre la religion de la Grâce et la religion de la Loi et du mérite on peut établir ce rapport élémentaire : la première est à la seconde comme + est à -. Tout le monde n'est pas en état d'extraire une notion précise des subtilités où se jouent les mathématiciens, et moins encore de celles où se complaisent les théologiens. Mais chacun devrait pouvoir distinguer entre « plus » et « moins ».

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des Confessions) sur cet aveu : « Qu'est-ce que le temps ? quand personne ne me le demande, je le sais fort bien; s'agit-il de l'expliquer à qui le demande, je ne le sais plus. » Mais nous, nous comprenons parfaitement Augustin. Il veut faire voir que pour Dieu, c'est-à-dire pour une intuition qui n'est plus limitée empiriquement, le temps n'existe pas au sens que revêt ce mot dans notre concept; et il souhaite prouver ainsi l'inanité des discussions sans cesse renaissantes sur l'éternité passée ou future. Il saisit là, on le voit, la substance même de toute religion authentique, car sa démonstration conduit à reconnaître, sans échappatoire possible, que toute chronique du passé et toute prophétie de l'avenir ne possèdent qu'une signification purement figurée, ce qui ôte du coup toute valeur aux notions de récompense et de châtiment. Or c'est le même homme qui, plus tard, ne peut assez se dépenser en efforts pour établir comme vérité indubitable, fondamentale et concrète l'absolue et littérale éternité des PEINES INFERNALES, et pour nous inculquer, nous enfoncer dans l'esprit cette conviction ! Si donc on est parfaitement fondé à voir en Augustin un précurseur de Luther, on ne saurait contester qu'il ait, d'autre part, effectivement et puissamment contribué à frayer la voie à cette tendance antipaulinienne qui devait trouver son expression la moins déguisée dans Ignace de Loyola, l'Ordre des Jésuites et leur religion de l'Enfer ¹).
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    ¹) Se reporter ch. VI aux dernières pages de la rubrique « Ignace de Loyola ». — Le trafic des indulgences, né quelques siècles plus tard, pourrait également se réclamer de saint Augustin, en ce sens que c'est bien de l'évaluation comparative des œuvres — notamment la mort du Christ — que découla l'idée des opera supererogationis (des œuvres dépassant la mesure nécessaire), c'est-à-dire d'un fonds de réserve des mérites, lesquels pouvaient être attribués par le ministère de l'Église à qui en payait le prix. — Toute notre imagerie de l'enfer et de ses tourments est empruntée, chacun le sait, à la religion de l'ancienne Égypte; l'Inferno dantesque est exactement figuré sur les plus antiques monuments égyptiens. Fait plus intéressant encore, la conception des opera supererogationis, du trésor de grâces par lequel les âmes peuvent être rache-

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    Harnack résume le chapitre qu'il consacre à saint Augustin en disant que, par lui, « la doctrine de l'Église devint PLUS INCERTAINE, et de contenu, et d'étendue ».... « Autour de l'ancien dogme, qui dans une forme figée maintenait immuablement son empire, se forma un grand cercle imprécis de doctrines dans lequel vivaient les intuitions les plus importantes de la foi, et que pourtant nul ne pouvait embrasser du regard ni consolider. » Bien qu'Augustin, précisément, ait plus que tout autre travaillé d'un zèle infatigable à l'unité de l'Église, il laissa derrière lui, comme on voit, plus de matière à conflits et de sujets de discorde qu'il n'en avait trouvé. C'est que la lutte qui se livrait dans son propre cœur avait continué, même après son entrée dans l'Église, même à son insu peut-être, bien souvent, à s'y déchaîner jusqu'au dernier jour de sa vie : non plus, il est vrai, sous la forme d'un combat entre les appétits sensuels et les nobles aspirations à la pureté, mais sous celle d'un duel entre un credo ecclésiastique superstitieux et grossièrement matérialiste et l'idéalisme audacieux de la religion véritable.

LES TROIS TENDANCES PRINCIPALES

    Pas plus que je n'ai entrepris d'écrire dans mon second chapitre une histoire du droit, je ne m'enhardirai à esquisser ici une histoire de la religion. S'il m'advenait de caractériser dans ses traits essentiels ce grand conflit que nous a légué le passé, de susciter une image vive en même temps qu'une idée juste de cette lutte d'idéals religieux pour la prééminence, mon but serait atteint. L'essentiel, c'est avant tout de se rendre compte que le christianisme histo-
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tées du Purgatoire (aussi un héritage égyptien !), appartient de même à l'Égypte des temps les plus reculés. Les messes des morts et les prières pour les trépassés, qui jouent aujourd'hui un si grand rôle dans l'Église romaine, existaient déjà sous une forme identique d'innombrables siècles avant Jésus-Christ. Et l'on pouvait lire alors comme aujourd'hui sur les pierres tombales : « Ô vous qui vivez sur la terre, quand vous passerez auprès de ce tombeau dites une prière pieuse pour l'âme du défunt N. N. » (Cf. l'ouvrage du prof. Leo Reinisch : Ursprung und Entwickelung des Aegyptischen Priestertums.)

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rique — organisme hybride dès le début — a allumé la guerre dans le sein de l'individu. J'ai essayé de mettre ce point en lumière, autant que me le permettait un espace strictement mesuré, en évoquant les deux grandes figures de Paul et d'Augustin. Or il n'en faut pas davantage pour que nous ayons les éléments principaux de la lutte extérieure, c'est-à-dire de la lutte dans l'Église : ils nous sont donnés du même coup. « Le véritable FOND, c'est le cœur de l'homme », dit Luther. Je vais donc maintenant me hâter vers ma conclusion, en extrayant de la masse vraiment incommensurable des faits qui constituent « la lutte par rapport à la religion », un petit nombre d'entre eux, mais particulièrement propres à éclairer notre objet. Je me bornerai à ce qui est absolument indispensable pour compléter les indications qui précèdent. De cette façon nous pourrons, j'espère, embrasser d'un rapide coup d'œil la période qui s'étend jusqu'au seuil du XIIIme siècle, moment où, il est vrai, la lutte extérieure ne fait que commencer, mais où l'intérieure est passablement apaisée : dès lors, en effet, s'opposeront des conceptions, des principes, des forces antagonistes et avant tout des races nettement tranchées, mais chacun de ces facteurs sera relativement d'accord avec lui-même et saura ce qu'il veut.
    Envisagée en ses grandes lignes et du point de vue le plus général, la lutte qui se livre dans l'Église durant le premier millénaire met aux prises d'abord l'Orient et l'Occident, ensuite le Sud et le Nord. Naturellement, il ne faut pas prendre ces termes dans un sens purement géographique : l'« Orient », c'est ici une dernière flambée de l'esprit et de la culture helléniques; le « Nord », c'est l'âme germanique à son éveil. Aucune de ces deux forces n'a son LIEU déterminé ni son centre précis : le Germain pouvait être un moine italien, le Grec un presbytre africain. Pour tous deux Rome était l'adversaire. Ses bras s'étendaient jusqu'au plus lointain Orient et jusqu'au Nord le plus reculé : en ce sens le terme de Rome, lui non plus, ne doit pas être pris uniquement dans son acception locale; toutefois un point central

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existait ici, immuable — la Ville antique et sainte. Il n'y avait pas de culture spécifiquement romaine que l'on pût opposer à la grecque, puisqu'à Rome toute culture avait été grecque dès l'origine et l'était demeurée; quant à une âme romaine pourvue de quelque caractère individuel et tant soit peu comparable à l'âme germanique, il en pouvait moins encore être question, puisque l'authentique peuple romain avait disparu depuis longtemps de la surface de la terre et que Rome n'était plus que le centre administratif d'un amalgame de populations sans nationalité : qui dit Rome dit le chaos ethnique. Malgré cela, Rome s'attesta non comme le plus faible, mais, au contraire, comme le plus fort des combattants. Elle ne l'emporta complètement ni en Orient, ni dans le Nord, d'où ces trois tendances qui s'opposent encore aujourd'hui l'une à l'autre, et bien plus visiblement qu'il y a mille ans. Mais l'Église grecque du Schisme n'en est pas moins, sous le rapport de l'idéal religieux, essentiellement catholique romaine, elle ne procède ni du grand Origène ni des Gnostiques; et, de même, la Réformation du Nord n'a rejeté qu'en partie l'élément romain spécifique; en outre, elle a enfanté si tardivement son Martin Luther que de considérables portions de l'Europe qui lui auraient appartenu quelques siècles plus tôt, alors que ce « Nord » s'étendait jusqu'au cœur de l'Espagne et jusqu'aux portes de Rome, étaient désormais — parce que romanisées sans retour — entièrement perdues pour elle.
    Il nous suffira de considérer un instant ces trois « directions » dans lesquelles a été tentée une organisation du christianisme, pour distinguer nettement le caractère de la lutte qui nous est échue en héritage.

L'« ORIENT »

    La prime floraison du christianisme, si séduisante, est grecque. Étienne, le premier martyr, est un Grec; Paul, qui incite si énergiquement ses lecteurs à « rejeter les fables des Juifs et leurs contes de vieilles femmes » ¹), est un esprit
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    ¹) I Tim. IV, 7 et Tite I, 14. Il est vrai que l'attribution à Paul des

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imprégné de pensée grecque et, manifestement, il ne se sent tout à fait lui-même que quand il parle à des gens de culture hellénique. Toutefois, au sérieux socratique et à la profondeur platonicienne des conceptions, qui frappent en cette période de début, vint s'ajouter de bonne heure un autre trait non moins authentiquement grec : le goût de l'abstraction. C'est lui qui a créé les fondements de la dogmatique chrétienne, et non pas les fondements seuls, mais, en toutes ces matières composant ce que j'ai appelé plus haut la « mythologie externe » — doctrine de la Trinité, rapport du Père et du Fils, du Logos et de l'Incarnation, etc., — le dogme tout entier. Le néoplatonisme, et cela qu'on aurait le droit d'appeler le néoaristotélisme, étaient alors en grande faveur. Tout homme teinté de culture hellénique, à quelque nationalité qu'il appartînt d'ailleurs, se livrait à des spéculations pseudométaphysiques. Paul, il est vrai, se montre très prudent dans l'emploi des arguments philosophiques; il n'en use qu'en manière d'arme, pour convaincre ou pour réfuter; en revanche, l'auteur de l'Évangile de Jean n'hésite pas à combiner l'une avec l'autre la vie de Jésus-Christ et la métaphysique mythique de l'hellénisme tardif. Dès lors, et pendant deux siècles, l'histoire de la pensée chrétienne et de la formation des dogmes est exclusivement grecque; puis il fallut près de deux siècles encore pour qu'avec la condamnation rétrospective du plus grand chrétien grec, Origène, prononcée par le synode constantinopolitain de 543 (et réitérée, suivant une tradition, par le concile de 553), fût réduite au silence la théologie hellénique. Les sectes judaïsantes de cette époque — Nazaréens, Ebionites, etc. — n'eurent aucune importance durable. Quant à Rome, centre de l'empire et de tous ses échanges, il était naturel et nécessaire qu'elle fournît d'emblée à la secte des chrétiens, comme à tout ce qui composait
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« Épîtres pastorales » est contestée, mais l'esprit qui les anime est tellement celui de l'apôtre que plusieurs, parmi ceux qui les contestent, y voient de simples remaniements de lettres authentiques.

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le monde romain, son foyer d'organisation; mais il est caractéristique qu'il ne soit sorti d'elle aucune pensée théologique; lorsqu'enfin, au commencement du IIIme siècle, prit naissance une « théologie latine », ce fut en Afrique et non pas en Italie — théologie d'ailleurs, et église, fort incommodes et récalcitrantes, qui donnèrent beaucoup de mal à Rome jusqu'à ce que les Vandales, puis les Arabes, y eussent mis un terme. En fin de compte, et malgré tout, l'action des Africains s'exerça pourtant au profit de Rome, de même que celle de tous les Grecs qui — comme Irénée — en vinrent à graviter dans le cercle d'attraction de la force la plus puissante. Non seulement ils considéraient la prééminence de Rome comme une chose allant de soi, mais encore ils combattaient toutes ces conceptions helléniques que Rome — étant donné ses visées uniquement politiques et administratives — devait nécessairement juger nuisibles : et par conséquent, au premier chef, l'esprit grec dans son originalité même, lequel se montrait hostile à tout processus de cristallisation et continuait d'aspirer à une liberté illimitée dans la recherche, dans la spéculation, dans la création de nouvelles formes.
    Au fond, il s'agit ici d'une lutte entre la Rome impériale maintenant totalement destituée d'âme, mais arrivée à la suprême virtuosité en matière administrative, et l'antique esprit de l'hellénisme créateur jetant ses dernières clartés — esprit imprégné, il est vrai, et obscurci d'éléments hétérogènes jusqu'au point d'en paraître souvent méconnaissable, esprit dépourvu d'une grande part de sa force et de sa beauté d'autrefois. Cette lutte fut opiniâtre et sans ménagement. On ne se battit pas seulement à coups d'arguments, on y employa toutes les armes de la violence et de la ruse, de la corruption et de l'ignorance, sans négliger, naturellement l'adroite utilisation de toutes les conjonctures politiques. Il est clair que, dans une lutte de cette sorte, Rome devait vaincre : et cela notamment parce que l'empereur, en ces premiers temps (jusqu'à la mort de Théodose), était de fait

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le chef suprême de l'Église, même dans les questions dogmatiques; or les empereurs — malgré l'influence passagère qu'exercèrent sur eux quelques grands et saints métropolitains à Byzance — reconnurent toujours, avec l'infaillible instinct de politiques expérimentés, que Rome seule était capable d'établir l'unité, l'organisation et la discipline. Comment la spéculation métaphysique ou le recueillement mystique auraient-ils pu l'emporter contre l'application d'une politique réaliste et méthodique ? Ainsi, par exemple, ce fut Constantin Ier — l'assassin, non encore baptisé, de sa femme et de ses enfants, le même homme qui consolida par des décrets spéciaux la situation des augures païens dans l'empire — ce fut Constantin qui convoqua le premier Concile œcuménique (à Nicée, en 325) et qui, contre la majorité écrasante des évêques, fit prévaloir sa volonté, c'est-à-dire les doctrines de son protégé égyptien Athanase ¹). Telles sont les origines historiques de ce qu'on appelle le Symbole de Nicée : d'un côté, le calcul avisé d'un politique conscient de son but, exempt de scrupules, tout à fait étranger au christianisme, et qui ne se pose qu'une question, à savoir comment il asservira le plus complètement ses sujets; de l'autre, la couarde déloyauté de prélats intimidés qui ratifient de leur signature une formule qu'ils tiennent pour fausse et qui, à peine rentrés dans leurs diocèses, font de l'agitation afin de lui susciter des adversaires. Pour nous, laïcs, ce qui est de beaucoup le plus intéressant dans ce premier et capital concile, c'est le fait que la majorité des évêques, en vrais disciples d'Origène, s'étaient montrés en principe absolument opposés à l'emprisonnement de la cons-
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    ¹) Pour se rendre compte à quel point les considérations qui déterminèrent Constantin furent d'ordre exclusivement politique, et pas du tout religieux, voir notamment Bernouilli : Das Konzil von Nicäa. Prévenu par son entourage en faveur d'Arius, l'empereur embrassa cependant le parti opposé dès qu'il eut constaté que celui-ci, offrant de plus fortes garanties d'organisation solide, lui assurait de meilleures chances de stabilité politique.

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cience dans ces sortes de camisoles de force spirituelles, et qu'ils avaient réclamé une formule de la foi assez large pour laisser libre jeu à l'esprit dans les choses qui dépassent l'entendement humain et pour garantir le droit à l'existence de la théologie et de la cosmologie scientifiques ¹). Ainsi les efforts de ces Pères grecs visaient à constituer au sein de l'orthodoxie un état de liberté comparable à celui qui avait régné dans l'Inde. Mais c'est là précisément ce que Rome et l'empereur voulaient empêcher : il ne devait plus subsister nulle part d'incertitude d'aucune sorte; la souveraine uniformité serait désormais de règle en religion comme en tous les autres domaines, d'un bout à l'autre de l'empire romain. Un seul fait peut suffire à montrer combien était insupportable à l'esprit hellénique de haute culture ce dogmatisme borné et « borneur » : Grégoire de Naziance, un homme que l'Église romaine a rangé au nombre des saints à cause de son orthodoxie, pouvait encore écrire en l'an 380 (longtemps donc après le concile de Nicée) : « Quelques-uns de nos théologiens tiennent le Saint-Esprit pour un certain mode d'action de Dieu, d'autres pour une créature de Dieu, d'autres pour Dieu lui-même. D'autres encore disent qu'ils ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils doivent admettre, par respect de l'Écriture Sainte qui ne s'explique pas clairement là-dessus ²). » Mais le principe impérial romain ne pouvait abdiquer devant l'Écriture Sainte; un atome de liberté de pensée, et c'en était fait de son autorité absolue. Aussi le Symbole de Nicée fut-il complété dans le second synode général tenu à Constantinople en 381, avec le dessein de combler les dernières lacunes, et au troisième synode général, tenu à Éphèse en 431, on résolut expressément « que
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    ¹) Karl Müller : Kirchengeschichte I, 181.
    ²) Suivant Neander : Kirchengeschichte IV, 109. D'après Hefele : Konziliengeschichte II, 8, il semblerait que Grégoire de Naziance n'eût pas pris part à la discussion du Symbole complété de Constantinople (en 381) et ne l'eût pas signé.


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rien ne pourrait plus être ajouté ni retranché à cette profession de foi sous peine d'excommunication » ¹).
    C'est ainsi que le mouvement intellectuel de l'hellénisme mourant, qui avait duré plus de trois siècles, fut définitivement arrêté. Si l'on veut un aperçu détaillé de la lutte qui aboutit à ce résultat, il faut le chercher dans les ouvrages historiques spéciaux; on n'usera qu'avec prudence de ceux que composèrent les théologiens (à quelque Église qu'ils appartiennent), car un sentiment de honte fort naturel les induit à glisser le plus rapidement possible sur les circonstances qui ont accompagné chacun des conciles où fut fixé — soi-disant « pour l'éternité des temps » — le credo dogmatique du christianisme ²). Il y en eut un qui se passa de telle façon qu'on le désigne, même dans les ouvrages catholiques-romains, sous le nom de « synode de brigands »; mais en vérité il n'est point aisé, pour un observateur impartial, de dire lequel mérite le mieux ce titre d'honneur ! Comme absence de tout sentiment de dignité, on ne voit rien de comparable au troisième et fameux concile œcuménique tenu à Éphèse, et mentionné tout à l'heure, où le parti de ceux qui s'appelaient les Orthodoxes, c'est-à-dire de ceux qui voulaient bâillonner la pensée à jamais, amena une horde de paysans, d'esclaves et de moines armés pour intimider, conspuer et au besoin assassiner les évêques du parti opposé. C'était là, évidemment, une manière de faire de la théologie et de la cosmologie toute différente de la manière grecque ! C'était peut-être la bonne pour cette époque lamentable et ces hommes misérables. À cette considération, toutefois, s'en ajoute une autre fort importante. Je crois pour ma part,
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    ¹) Hefele : Konziliengeschichte II, 11 et sq., 372.
    ²) Si considérable que soit la littérature récente sur ce sujet, je crois pouvoir recommander toujours aux profanes le ch. 47 du Roman Empire de Gibbon, qui n'a pas, que je sache, été surpassé en tant qu'aperçu général et provisoire. — L'ouvrage de Hefele souvent cité ici a été traduit en français par l'abbé Delarc sous ce titre : Histoire des Conciles (Paris 1869-1876).


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et malgré mon aversion pour ce chaos ethnique incarné en Rome, que Rome a rendu un service à la religion en accentuant le concret par opposition à l'abstrait, et qu'elle l'a sauvée ainsi du danger de s'émietter et de se volatiliser complètement. Il n'en serait pas moins ridicule d'éprouver une particulière admiration pour des caractères bornés et vulgaires comme Cyrille, le meurtrier de la noble Hypatie, ou un particulier respect pour des conciles comme celui d'Éphèse, qu'il présida et que l'empereur lui-même (Théodose le Jeune) dut dissoudre de sa propre autorité (il le qualifia d'« assemblée honteuse et néfaste ») afin de mettre un terme aux injures et aux violences réciproques des saints bergers.
    Dès ce concile œcuménique d'Éphèse, la mystique mythologique, qui est le thème proprement grec, n'apparaît plus au premier plan : l'élaboration spécifiquement romaine des dogmes avait, en effet, déjà commencé, et cela avec l'introduction du culte de Marie et du culte de l'enfant Jésus. J'ai déjà fait remarquer plus haut que c'était là une importation égyptienne acclimatée depuis bien longtemps dans tout l'empire romain, mais tout particulièrement en Italie ¹). Quand, au début du Vme siècle seulement, l'épithète de « Mère de Dieu » (au lieu de Mère du Christ) s'était introduite dans la langue du christianisme, le noble Nestorius — orthodoxe d'ailleurs presque fanatique — avait protesté contre cet usage : il y voyait, non sans raison, un indice de la renaissance du paganisme. Et ce furent, comme il était logique, les évêques d'Égypte et les moines égyptiens, donc les héritiers immédiats du culte d'Isis et d'Horus, qui prirent parti avec rage et acharnement, soutenus par la populace et les femmes, pour ces coutumes d'une immémoriale antiquité; Rome se joignit au parti égyptien; l'empereur, qui aimait Nestorius, fut peu à peu monté contre lui. Mais ici, on le
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    ¹) Se reporter dans le présent chapitre, à la rubrique « Défiguration des mythes ».

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voit, ce n'est plus proprement l'hellénisme qui est en cause; nous touchons au début d'une nouvelle période : celle de l'introduction des mystères païens dans l'Église chrétienne. Les combattre était l'affaire du « Nord », car désormais il s'agissait moins de métaphysique que de conscience et de moralité; voilà pourquoi aussi on inclinerait à accorder créance aux assertions fréquemment répétées qui font de Nestorius (né dans la colonie militaire romaine de Germanicopolis) un Germain de race; en tous cas, c'était un protestant.
    Un mot encore sur l'Orient avant de passer au Nord.
    À l'époque de sa floraison — je l'ai déjà marqué — la théologie hellénique gravitait principalement autour de ces questions qui flottent à la limite de la mythologie, de la métaphysique et de la mystique. Aussi est-il presque impossible, dans un ouvrage populaire, d'entrer là-dessus dans des détails. En traitant de notre héritage hellénique, j'ai dit combien était considérable cette part de spéculation abstraite d'origine grecque, qui — fort défigurée, d'ailleurs, en général — avait passé dans notre conception religieuse ¹). Pendant tout le temps que l'instinct spéculatif conserva sa vitalité, comme c'était le cas dans la Grèce préchrétienne où l'homme épris de savoir n'avait qu'à traverser la rue pour passer d'une « hérésie » — c'est-à-dire d'une « école » — à une autre, ces abstractions formaient un complément précieux de la vie intellectuelle : un complément d'autant plus salutaire, peut-être, que la vie grecque tendait d'autre part à s'absorber plus entièrement dans la vision artistique et dans la préoccupation scientifique du monde sensible. L'aptitude métaphysique de l'homme prenait sa revanche en créant des formes insubstantielles d'une audace et d'une fantaisie extrêmes. Mais, si l'on se reporte à la vie et aux paroles du Christ, on ne peut se défendre de l'impression qu'en présence d'une telle réalité ces fières spécula-
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    ¹) Ch. I, sous la rubrique : « Déclin de la religion ».

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tions perdent toute consistance et se dissolvent en néant. C'est qu'au fond la métaphysique n'est toujours encore qu'une physique; le Christ, par contre, c'est la religion. L'appeler Logos, Nous, Démiurge, enseigner avec Sabellius que le Crucifié n'est qu'un « mode hypostatique transitoire du Verbe » ou au contraire, avec Paul de Samosate, qu'il est « peu à peu devenu Dieu », tout cela revient à transformer une personnalité vivante en une allégorie, et même en une allégorie de la pire espèce, une allégorie abstraite ¹). Si maintenant, par surcroit, cette allégorie abstraite est insérée de force dans une chronique juive, produit du désert sémite, puis amalgamée à des mystères d'un matérialisme grossier, et enfin figée en un dogme hors duquel il n'est pas de salut, on a tout lieu de se réjouir de ce qu'après trois siècles d'une pareille élaboration des hommes pratiques aient dit : en voilà assez, défense de rien ajouter ! Et comme on comprend bien Ignace d'Antioche, qui, interrogé sur l'authenticité de tel ou tel passage scripturaire, répondit qu'il avait pour documents non falsifiés la vie et la mort du Christ ! ²) Force nous est d'avouer que la théologie grecque, qui s'atteste dans son interprétation de l'Écriture si large de cœur, si clairvoyante d'esprit, si éloignée de la mentalité servile des théologiens occidentaux, inclinait pour
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    ¹) Alors même qu'un penseur aussi pénétrant et aussi puissamment intuitif que Schopenhauer voit dans le christianisme « une allégorie qui exprime sous forme d'image une pensée vraie », sachons repousser énergiquement une erreur si manifeste. On pourrait jeter par-dessus bord tout ce qui est allégorique dans l'Église chrétienne, et la religion chrétienne subsisterait intégralement. Car la vie du Christ aussi bien que la conversion du vouloir, qu'il enseigne, sont des réalités, non des images. De ce que la raison est incapable d'en donner la formule, et l'entendement d'en trouver l'interprétation, il ne suit pas que ces réalités soient moins réelles. En dernier ressort la raison et l'entendement seront obligés de recourir à des allégories, mais la religion n'est rien si elle n'est une expérience immédiate.
    ¹) Lettre aux Philadelphiens § 8. Il est vrai qu'Ignace s'était encore assis aux pieds de l'apôtre Jean; et que même, suivant une tradition, il avait vu dans son enfance le Sauveur.


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nt à perdre de vue ces « documents non falsifiés » que constitue l'apparition effective de Jésus-Christ.
    Mais à côté de la critique il y a place pour l'admiration, et en même temps pour de profonds regrets, quand nous voyons Rome rejeter précisément ce qu'avait produit de plus grand et de plus vrai cette dernière floraison de l'esprit hellénique. Je ne veux pas, pour en fournir la preuve du lecteur, abuser outre mesure de sa patience et m'aventurer avec lui sur le terrain théologique. Je préfère lui soumettre une seule proposition d'Origène, qui suffit à donner une idée de ce que perdit la religion chrétienne à cette victoire de l'Occident sur l'Orient ¹).
    Au chapitre 29 de son beau livre De la Prière, Origène parle du mythe de la chute et remarque à ce propos : « Nous ne pouvons nous dissimuler que la crédulité et l'inconstance d'Eve ne datent pas de l'instant qu'Eve méprisa la parole de Dieu et prêta l'oreille aux propos du serpent, mais qu'évidemment ces traits existaient DÉJA AUPARAVANT, puisque le serpent s'adressa à elle par la raison précisément que, dans sa ruse, il avait DÉJA OBSERVÉ la faiblesse d'Eve. » Cette seule phrase suffit pour que le mythe — comprimé par les Juifs, comme le remarque si justement Renan ²), en un stérile et mesquin fait historique — renaisse à la vie, à la plénitude de sa vie. Et avec le mythe, la nature aussi reprend ses droits. Ce que l'homme, dès lors qu'il aspire à une vie supérieure, est bien fondé à appeler « péché », cela fait partie de son être, comme dit Paul, « par nature »; avec les chaînes de la chronique nous rejetons aussi les chaînes
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    ¹) Pour les détails je renvoie le lecteur, avant tout, au petit ouvrage déjà cité de Hatch : The influence of Greek ideas and usages upon the christian church. Ce livre est une chose unique; foncièrement savant, à telles enseignes qu'il fait autorité parmi les spécialistes, il peut être lu néanmoins par toute personne cultivée, même sans aucune préparation théologique.
    ²) J'ai déjà donné, notamment ch. V, sous la rubrique consacrée à la religion chez les Sémites, plusieurs citations dans ce sens, empruntées à l'Histoire du Peuple d'Israël.


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de la crédulité superstitieuse; nous ne nous opposons pas à l'ensemble de la nature comme quelque chose d'étranger né plus haut et tombé plus bas; bien au contraire, nous lui appartenons et nous projetons sur elle en retour la lumière de la grâce, qui est descendue dans notre cœur humain. Origène, en prolongeant comme on voit l'intuition paulinienne, avait à la fois libéré la science et renversé la barrière qui fermait aux âmes l'accès de la religion véritable et immédiate.
    Voilà ce qu'était cette théologie hellénique qui succomba dans la lutte ¹).

LE « NORD »

    Si nous considérons maintenant le second courant anti-romain dont la caractéristique se résume, comme je l'ai dit plus haut, dans le mot « Nord », nous apercevons immédiatement qu'il procède d'un genre d'esprit tout autrement constitué et qu'il eut à se frayer sa voie dans des conditions de temps toutes différentes. Dans l'hellénisme, Rome avait combattu une culture plus vieille que la sienne et supérieure à elle; avec le « Nord », par contre, il ne s'agissait pas en première ligne de doctrines spéculatives, mais d'une manière de penser et de sentir, et les représentants de cette mentalité accusaient pour la plupart un degré de culture bien inférieur à celui des représentants de l'idée romaine ²). Il fallut des siècles pour que cette inégalité disparût. Mais nous devons tenir compte encore d'un autre fait. Tandis qu'en ses premières luttes l'Église romaine embryonnaire avait
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    ¹) J'ai indiqué plus haut brièvement — et j'y reviendrai, notamment au ch. IX — que cette théologie ressuscita au IXme siècle en la personne du grand Scot Erigène, l'authentique précurseur d'une religion vraiment chrétienne.
    ²) Un barbare du Nord pouvait naturellement se distinguer par des dons individuels hors de pair; et, d'autre part, l'habitant de l'Imperium était en général un être fort grossier. Mais le mot de « culture » désigne une notion collective — nous avons vu cela notamment à propos de la Grèce (ch. I, sous la rubrique « Culture artistique »
) — et dans ce sens on peut affirmer sans contredit qu'il n'y eut guère de culture réelle en pays germaniques avant le XIIIme siècle.

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besoin pour vaincre de gagner à sa cause l'autorité de l'empereur, elle se dressait maintenant comme une hiérarchie puissante et complètement organisée, dont nul ne pouvait, sans y risquer sa vie, révoquer en doute l'autorité absolue. En un mot, le combat dès lors est autre, et il se poursuivra en d'autres conditions. Je dis « est », je dis « se poursuivra » : c'est qu'effectivement, si la lutte entre l'Orient et l'Occident a pris fin voici déjà mille ans, étouffée par Mahomet, en sorte que le schisme ne subsiste que comme un cénotaphe et non comme le monument d'une nouvelle évolution de vie — la lutte entre le Nord et le Sud continue par contre à sévir au milieu de nous et projette des ombres menaçantes sur notre prochain avenir.
    J'ai déjà eu l'occasion de marquer, au moins à grands traits, ce que représente cette révolte du Nord ¹). Il suffira ici de compléter brièvement ces indications.
    Une remarque préliminaire s'impose. J'ai employé l'expression « Nord » parce que le mot « germanisme » ne correspondrait pas aux faits ou qu'il impliquerait, dans le cas le plus favorable, une hypothèse excessivement audacieuse. Nous trouvons partout, et à toutes les époques, des adversaires de l'idéal politique et ecclésiastique qui s'est incarné en Rome; si ce mouvement de révolte ne s'atteste puissant qu'à partir du moment où l'impulsion vient du Nord, c'est qu'ici, dans le complex slavo-celto-germanique, des nations entières pensaient et sentaient d'une façon homogène, tandis qu'au midi, dans l'empire du chaos, l'individu qui venait au monde avec l'amour de la liberté et l'instinct de la religion intérieure formait une exception isolée, due au hasard de la naissance. Il n'en est pas moins vrai que l'on trouve des exemplaires de mentalité « protestante » dès l'origine du christianisme. N'est-ce point là l'atmosphère que respirent à chaque ligne les récits évangéliques ? Se repré-
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    ¹) Dans les dernières pages du ch. IV; au ch. VI sous les rubriques : « La Réforme » et : « Germain et Anti-Germain ».

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sente-t-on l'apôtre de la liberté, l'auteur de l'Epître aux, Galates, courbant la tête parce qu'un pontifex maximus aurait, du haut de sa chaise curule, promulgué quelque décision dogmatique ? Ne lisons-nous pas, dans cette lettre justement fameuse de l'Anonyme à Diognète, qui date des temps les plus reculés du christianisme : « INVISIBLE EST LA RELIGION DES CHRÉTIENS » ? ¹) Renan dit : « Les chrétiens primitifs sont les moins superstitieux des hommes.... Chez eux, pas d'amulettes, pas d'images saintes, pas d'objet de culte » ²). À ce caractère s'allie une grande liberté religieuse. Celse, au IIme siècle, rapporte que les chrétiens divergeaient entre eux par leurs interprétations et leurs théories, mais que cette profession de foi les unissait tous : « par Jésus-Christ je suis crucifié au monde et le monde en moi ! » ³) Religion essentiellement intérieure, simplification extrême de ses manifestations extérieures, liberté de la foi individuelle : tels sont les traits distinctifs du christianisme à ses débuts; ils ne proviennent aucunement d'une transfiguration ultérieure, conçue par les Germains. Cette liberté était si grande que même en Occident, où cependant Rome exerça dès le commencement la suprématie, chaque pays, voire chaque ville, posséda pendant des siècles, avec sa juridiction diocésaine autonome, sa confession de foi particulière 4). Pour nous, hommes du Nord, nous étions beaucoup trop portés par tempérament à l'action pratique dans les choses de ce monde, beaucoup trop occupés d'organisation politique, d'intérêts commerciaux et de science, pour jamais revenir à ce protestantisme, le plus pur et le plus authentique, de l'époque préromaine. Au surplus, ces premiers chrétiens se trouvaient placés dans des conditions meilleures
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    ¹) § 26.
    ²) Origines du Christianisme, 7e éd., VII, 629.
    ³) Cf. Origène : Contra Celsum V, 64.
    4) Cf. Harnack : Das apostolische Glaubensbekenntnis, 27e éd., p. 9. Les divergences ne sont nullement insignifiantes. L'actuel « Symbole des apôtres » n'entra en usage qu'au IXme siècle.


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que nous : le spectre de l'idée impériale romaine transmuée en idéal théocratique ne les opprimait pas encore. C'est, par contre, un caractère néfaste du mouvement qui a son point de départ au Nord qu'il ait dû toujours s'affirmer d'abord comme réaction, toujours renverser avant de pouvoir songer à construire. D'autre part, c'est précisément ce caractère négatif qui permet d'embrasser une quantité réellement incommensurable de faits historiques très divers dans
l'unité d'une seule et même notion : LA RÉVOLUTION CONTRE ROME. Depuis la protestation de Vigilance au
IVme siècle (contre les méfaits du monachisme menaçant la prospérité des peuples) jusqu'à la lutte de Bismarck contre les Jésuites, un trait de parenté unit entre eux tous ces mouvements; car, pour différents que puissent être les motifs incitant à la révolte contre Rome, Rome elle-même représente une idée si homogène, si implacablement logique, et si solidement constituée, que toute opposition qu'elle soulève en acquiert un certain aspect déterminé, à peu près identique dans tous les cas.
    Retenons donc, à l'effet d'obtenir un clair aperçu synthétique du sujet, cette notion de la « révolte contre Rome ». Mais il faut, dans les limites de ce concept, établir une distinction importante. Sous l'apparence extérieure de l'homogénéité, l'idée de « Rome » enferme, en effet, deux tendances foncièrement différentes : l'une procède d'une source chrétienne, l'autre d'une source païenne; l'une vise un idéal ecclésiastique, l'autre un idéal politique. Rome est, comme dit Byron, an hermaphrodite of empire ¹). Ici encore nous apparaît cette hybridité funeste que j'ai signalée dans le christianisme et que nous y retrouvons à chaque pas ! Et il n'y a pas seulement coexistence de deux sortes d'idéals, l'un politique et l'autre ecclésiastique : mais l'idéal politique de Rome, judéo-païen dans ses fondements et sa structure, recèle un rêve social si grandiose qu'en tous temps de puis-
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    ¹) The Deformed transformed I, 2.

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sants esprits en ont été fascinés, tandis que son idéal proprement religieux, pour pénétré qu'il puisse être de la présence du Christ (au point que beaucoup de nobles âmes n'aperçoivent que Lui dans cette Église), a introduit et développé dans le christianisme des conceptions et des doctrines directement antichrétiennes. Voilà pourquoi, dans l'opinion d'excellents juges, l'idéal politique de Rome serait, en fait, plus religieux que son idéal ecclésiastique. Si donc la révolte contre Rome doit son caractère d'uniformité relative au fait que, dans les deux domaines (politique et religieux), Rome a pour principe fondamental l'absolu despotisme, en sorte que toute contradiction implique rébellion, on comprend d'autre part aisément qu'en réalité les mobiles incitant à la révolte aient différé, selon que différaient les hommes qui se révoltaient. Ainsi les princes germaniques de la période initiale adoptèrent en général sans difficulté la doctrine religieuse de Rome, telle que Rome la prêchait, et ils ne se montrèrent point curieux de savoir si elle était chrétienne ou non; mais en même temps ils soutinrent avec ardeur leurs droits politiques contre l'idéal qui fait le fond de toute religion romaine — idéal recélant ce rêve grandiose de la « Cité de Dieu » sur la terre — et ils n'abandonnèrent qu'à la dernière extrémité quelque parcelle de leurs prétentions nationales. Au contraire, l'empereur byzantin Léon n'était menacé dans aucun de ses droits politiques, et c'est par pure conviction religieuse et chrétienne, dans l'espoir de mettre un terme à l'envahissement des superstitions païennes, qu'il entreprit la lutte contre le culte des images et, par là-même, contre Rome ¹). Mais combien à eux seuls
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    ¹) Il faut lire dans la Konziliengeschichte de l'évêque Hefele (tome III) l'exposé détaillé et agressivement partial de la querelle des Iconoclastes. On y verra que Léon l'Isaurien et ses conseillers n'ont fait autre chose que de chercher à s'opposer à la rapide décadence de la conscience religieuse, déterminée par l'introduction de coutumes superstitieuses et antichrétiennes. Il n'y a pas en cette affaire de querelle dogmatique, et aucun intérêt politique n'y est en cause. Au contraire, par sa

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ces deux exemples sont déjà compliqués, quand on les envisage attentivement ! Car les princes germaniques, s'ils com-
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conduite courageuse l'empereur soulève contre lui tout son peuple, mené par une armée innombrable de moines ignorants, et l'explication psychologique de Hefele, suivant laquelle Léon III aurait manqué de sens esthétique, est par trop puérilement naïve pour mériter une réfutation. D'autre part, on constate chaque jour davantage à quel point Léon avait raison d'affirmer que le culte des images marquait un retour au paganisme. En Asie Mineure, les découvertes archéologiques nous permettent de suivre de lieu en lieu la transformation d'anciens dieux en membres du Panthéon chrétien, lesquels dieux, après comme avant, conservèrent leur rôle de divinités locales, lesquelles divinités, après comme avant, continuèrent — et continuent aujourd'hui ! — d'être honorées par des pèlerinages. Ainsi, par exemple, de l'Athéna de Séleucie, tueuse du Géant, on fit une « sainte Thékla de Séleucie »; les autels de la vierge Artémis furent simplement rebaptisés autels de la « Vierge Mère de Dieu »; le dieu de Colosse passa désormais pour l'archange Michel, etc. Pour les populations, la différence était à peine sensible (voir Ramsay : The Church in the Roman Empire, p. 466 et sq.). Or tout ce qui constituait le culte des images était étroitement lié à ces superstitions populaires immémorialement anciennes et parfaitement étrangères — ou contraires — au christianisme; l'Église avait beau introduire ici tous les distinguo possibles : l'image n'en restait pas moins ce qu'elle avait été, ce qu'est la pierre de la Mecque, un objet matériel censément doué de vertus magiques. En présence de pareils faits, auxquels il faut attribuer la conservation jusqu'à ce jour dans toute l'Europe (aussi loin qu'atteint l'influence romaine) de la croyance à des divinités locales faiseuses de miracles (cf. Renan : Marc-Aurèle, ch. 34), les « PREUVES » que cite Grégoire II, dans ses lettres à Léon, en faveur du culte des images, font un effet très comique. Il y en a deux notamment que le pape tient pour accablantes. La femme guérie par le Christ (Matth. IX, 20) aurait élevé à l'endroit du miracle une statue de Jésus-Christ, et Dieu, bien loin de s'en irriter, aurait fait pousser au pied du socle une herbe salutaire jusqu'alors inconnue ! Voilà la première preuve, la seconde est encore plus belle. Abgar, prince d'Édesse, un contemporain du Sauveur, aurait adressé une lettre au Christ, et le Christ lui aurait envoyé son portrait en manière de remerciement ! ! (Hefele : op. cit. p. 383 et 395). — Détail très remarquable et très instructif comme élément d'appréciation du point de vue romain : le pape reproche à l'empereur (Hefele, p. 400) d'avoir dérobé aux hommes les images et de leur avoir donné en échange « d'absurdes discours et des farces musicales ». Par où il faut entendre que Léon, comme fera Charlemagne quelques années plus tard, avait réintroduit la PRÉDICATION dans

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battaient les prétentions temporelles du pape et la notion ecclésiastique de la Civitas Dei, n'en utilisaient pas moins l'autorité papale dès qu'ils en pouvaient tirer avantage; et, d'autre part, des hommes de l'espèce de Vigilance ou de Léon l'Isaurien, qui s'attaquaient dans un intérêt purement religieux à des abus qu'ils jugeaient indignes du christianisme, tombaient également dans une grave inconséquence puisqu'ils ne contestaient pas en principe l'autorité de Rome et que, dès lors, ils auraient dû logiquement s'y soumettre. La confusion que je ne fais qu'indiquer ici en passant apparaît toujours plus grande à mesure qu'on examine les choses de plus près. Celui qui, disposant d'un savoir très étendu, s'appliquerait à l'exposé de ce seul thème : la révolte contre Rome (du IXme siècle environ jusqu'au XIXme), arriverait à dégager cette conclusion remarquable : que Rome eut, en fait, tout le monde contre elle, et qu'elle doit son incomparable puissance uniquement à la force irrésistible d'une idée inexorablement logique. Personne n'a jamais procédé logiquement contre Rome, tandis que Rome s'est montrée toujours strictement conséquente avec elle-même : par là, par cette logique de fer, elle réussit à vaincre aussi bien la résistance ouverte que les nombreux efforts tentés dans son sein pour lui imprimer une autre direction. Ce n'est pas l'Isaurien seulement, l'attaquant du dehors, qui échoua; François
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l'Église et pourvu par la MUSIQUE à l'édification du sentiment : deux choses que le moine romain juge aussi superflues qu'il estime indispensable le culte des images. Si l'on songe maintenant que Germanicia, la patrie de Léon, à la frontière de l'Isaurie, était une de ces colonies de vétérans fondées dans les derniers temps par les empereurs (Mommsen : Römische Geschichte, 3e éd. V, 310); si l'on songe encore que de nombreux Germains servaient dans l'armée et qu'en outre Léon l'Isaurien, homme sorti du peuple, ne devait pas à sa culture, mais à son caractère, la supériorité par laquelle il se distingue des hommes de l'Asie Mineure au point de haïr précisément ce qu'ils aimaient — on a bien sujet de se demander si cet assaut livré au matérialisme romano-païen, encore que ce fut en pays méridional, n'eut pas son point de départ dans une âme nordique ? Il y a beaucoup d'hypothèses plus fragiles.

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d'Assise n'échoua pas moins dans son propos de réformer du dedans l'ecclesia carnalis, comme il l'appelait ¹). Et l'on vit de même échouer Arnaud de Brescia, cette âme ardente d'apôtre, quand il conçut le rêve chimérique de détourner l'Église de ses fins temporelles; échouer les Romains dans leurs révoltes répétées et désespérées contre la tyrannie des papes; échouer Abélard, un fanatique de l'idéal religieux romain, dans son essai d'y allier une philosophie plus haute et plus rationnelle; échouer l'ennemi d'Abélard, saint Bernard, réformateur du monachisme, qui eût volontiers imposé au pape et à l'Église tout entière sa conception mystique de la religion et fermé la bouche aux « incomparables docteurs de la Raison » (comme il les appelle ironiquement); échouer le pieux abbé Joachim dans sa lutte contre la « divinisation de l'Église romaine » et contre les « représentations charnelles » des sacrements; échouer l'Espagne qui, malgré sa ferveur catholique, n'admettait pas les décisions du concile de Trente; échouer la dévote maison d'Autriche et pareillement celle de Bavière, lesquelles luttèrent jusqu'au XVIIme siècle pour obtenir, en récompense d'une soumission qui
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    ¹) S'il est exact que le développement spirituel de cet homme admirable se soit accompli sous l'influence directe des Vaudois, on aperçoit, sans que j'y insiste, l'intérêt du fait; sur sa très grande probabilité voir Thode : Franz von Assisi (1885), p. 31 et sq.; et cf. dans Paul Sabatier : Vie de saint François d'Assise (39e éd.), les passages suivants : « Les analogies d'inspiration entre Pierre Valdo et saint François sont si nombreuses qu'on pourrait être tenté de croire à une sorte d'imitation.... » (p. 42) « Au reste, il paraît fort probable que par son père François aura été mis au courant des tentatives des Pauvres de Lyon » (p. 43). Et, p. 52 : « J'ai tâché de montrer plus haut combien l'initiative de François présente d'analogie avec celle des Pauvres de Lyon. Sa pensée mûrit dans un milieu tout imprégné de leurs idées, où elles purent le pénétrer à son insu. » Le soin que prennent de récents biographes catholiques du saint, par ex. Joergensen, d'opposer autant que possible ses conceptions doctrinales et les hérésies vaudoise ou cathare, est superflu — car ces différences sautent aux yeux — mais significatif : car il traduit assez le pressentiment, sous ces différences, d'analogies plus profondes.

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était une manière d'abdication, le maintien de la communion sous les deux espèces et du mariage des prêtres dans leurs Etats ¹); échouer la Pologne dans ses audacieuses tentatives de réformation ²); échouer la France, malgré toute sa ténacité, dans l'effort de conserver au moins l'ombre d'une Eglise gallicane.... mais surtout et toujours on vit échouer, de saint Augustin à Jansénius, quiconque tenta d'introduire dans le système romain la doctrine apostolique non adultérée de la Foi et de la Grâce; échouer aussi, du Dante à Lamennais et à Döllinger ³), quiconque réclama la séparation de l'Etat et de l'Eglisé et la liberté religieuse de l'individu. Tous ces hommes et tous ces mouvements — et leur nombre est légion au cours de chaque siècle — procédèrent, je le répète, d'une façon illogique et inconséquente; car ou bien ils voulaient réformer l'idée qui est le fondement même de l'intuition romaine, ou bien ils voulaient se réserver dans les limites de cette idée une certaine mesure de liberté, soit personnelle, soit nationale : deux choses aussi manifestement absurdes l'une que l'autre. En effet, le principe fondamental de Rome (et pas seulement depuis 1870, mais de tous temps), c'est son institution divine et l'infaillibilité qui en découle : au regard de ce principe, la liberté d'opinion ne peut être qu'arbitraire criminel; et s'agissant d'une réforme il faut faire attention que l'idée romaine, si compliquée qu'elle s'atteste à l'examen, constitue néanmoins un produit organique, fondé sur les bases solides d'une histoire qui embrasse plus de mille ans; et méthodiquement élaborée dans sa structure en vue d'une exacte et continuelle adaptation au caractère et aux besoins religieux de toute cette partie de
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    ¹) Touchant cette affirmation et la précédente, voir l'édition des Concilii Tridentini canones et decreta publiée en 1854 avec une introduction historique par le chanoine Smets et munie de l'approbation épiscopale (p. XXIII).
    ²) Voir ch. VI sous la rubrique : « La Réforme », notamment la longue note touchant l'ouvrage du comte Krasinski.
    ³) Pour ne pas parler du vingtième siècle !


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l'humanité qui appartient en quelque manière au chaos ethnique ¹). Comment un homme aussi clairvoyant et sagace que le Dante pouvait-il, sans cesser de se considérer comme un catholique romain orthodoxe, réclamer la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, ainsi que la subordination de celui-ci à celui-là ? Rome est précisément l'héritière de la plus haute puissance temporelle; c'est seulement comme « mandataires » du pouvoir romain que les princes tiennent l'épée; et Boniface VIII n'étonna le monde que par sa franchise, non par la nouveauté de son point de vue, lorsqu'il s'écria : ego sum Caesar ! ego sum Imperator ! Dès l'instant où Rome abandonnerait cette prétention (et alors même que les circonstances de fait n'en laissent subsister que la théorie), Rome se porterait le coup de mort. N'ayons garde de l'oublier : l'Église tire toute son autorité de ce postulat, qu'elle est la représentante de Dieu; or, comme le dit Antonio Perez avec un humour bien espagnol : El Dios del cielo es delicado mucho en suffrir companero in niguna cosa, « le Dieu du ciel est beaucoup trop jaloux pour souffrir un concurrent en n'importe quelle chose » ²). Et ne perdons pas de vue non plus que toutes les prétentions de Rome, dans l'ordre religieux aussi bien que dans l'ordre politique, sont des prétentions historiques : sa primauté apostolique elle-même se déduit d'une institution historique, non d'une supériorité spirituelle quelconque ³). Dès l'instant où Rome
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    ¹) En se reportant à la rubrique : « Le chaos ethnique », ch. IV, et à la dernière page de ce même chapitre, le lecteur me dispensera de répéter ici ce que j'ai déjà dit de l'étendue approximative qu'occupe actuellement le monde du chaos.
    ²) Cité par A. de Humboldt dans une lettre à Varnhagen von Ense, 26 sept. 1845.
    ³) Le Christ a précisément proféré contre Pierre des paroles plus sévères qu'il n'en proféra contre aucun autre apôtre : « Arrière de moi, Satan, tu m'es en scandale ! car tu ne conçois pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est de l'homme » (Matth. XVI, 23). Et ce n'est pas seulement son triple reniement du Christ, mais encore son attitude à Antioche flétrie par Paul du nom d'« hypocrisie » (Gal. II, 13), qui nous révèle


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abandonnerait en un point, un seul, la continuité historique sans lacune sur laquelle elle s'appuie, l'édifice tout entier s'écroulerait immanquablement; et le point qu'il serait le plus dangereux de laisser même effleurer, c'est le point d'attache avec la suprématie de l'Imperium romain terrestre, désormais élargi en Imperium divin. Car la théorie de l'institution purement religieuse est tellement tirée par les cheveux que saint Augustin la conteste encore ¹); au contraire, le fait réel et concret de l'Imperium est l'un des plus imposants que l'on aperçoive à la base de l'histoire, et la conception même qui impute à cet Imperium une « origine divine » (d'où une portée sans borne) remonte plus loin et lui constitue des racines plus solides que ne le pourrait faire n'importe quelle tradition ou doctrine évangélique. Il fallait donc s'y attendre : de tous ces véritables PROTESTANTS que j'ai nommés — et ils méritent cette dénomination négative à plus juste titre que ceux qui sont sortis de l'Église romaine — il n'en est pas un seul qui ait exercé la moindre influence durable; à l'intérieur d'un cadre aussi fortement agencé, c'était chose impossible. Quand on consulte des ouvrages un peu détaillés sur l'histoire de l'Église, on est frappé du nombre considérable de catholiques éminents qui ont consacré leur vie entière à essayer d'« intérioriser » la religion, à lutter contre les conceptions matérialistes, à répandre les doctrines augustiniennes, à combattre les abus ecclésiastiques, etc. : de toute cette activité dépensée, pas une trace n'est demeurée. Pour faire œuvre durable dans le cadre de cette Église, il fallut que les grandes personnalités qui s'y
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en Pierre un caractère violent, mais faible. Si donc on admet qu'il fut réellement investi d'une primauté, elle ne lui aurait en tous cas pas été attribuée à cause de son mérite ou afin de confirmer la prépondérance naturelle d'une personnalité éminente, mais en vertu d'une institution due au bon plaisir de Dieu, et que l'histoire ratifia.
    ¹) J'ai mentionné plus haut dans ce chapitre la manière dont saint Augustin combat l'interprétation « blasphématoire », et devenue orthodoxe, du Tu es Petrus, etc.


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efforcèrent, ou bien, comme Augustin, en vinssent à se contredire elles-mêmes, ou bien, comme Thomas d'Aquin, qu'elles saisissent à sa racine l'idée spécifiquement romaine et y conformassent résolument, dès leur jeunesse, leur individualité propre. En dehors de cette alternative il n'y avait qu'une seule issue : l'émancipation complète. S'écrier avec Luther : « nous en avons fini avec le Siège romain ! » ¹) c'était en finir avec cette lutte désespérée et contradictoire dans laquelle succomba d'abord l'Orient hellénique, et ensuite le Nord tout entier, pour autant qu'il y persista. C'était du même coup rendre possible une renaissance nationale, car quiconque rompt avec Rome — et celui-là seul — rompt en même temps avec l'idée de l'Imperium.
    On n'en vint pas à cette extrémité durant l'époque qui nous occupe, exception faite du mouvement des Vaudois qui débutait alors. La lutte entre le Nord et le Sud était — et demeura — une lutte inégale, livrée au sein d'une Église qui faisait encore autorité pour tous. Il y avait d'innombrables sectes, mais presque toutes de caractère purement théologique. L'arianisme aurait pu, à la rigueur, engendrer un christianisme spécifiquement germanique, mais ses adhérents ne remplissaient pas les conditions de culture nécessaires pour exercer une action de propagande et défendre avec succès leur point de vue. Les malheureux Vaudois, par contre, bien que Rome ait fait massacrer à différentes reprises (pour la dernière fois en 1685) tous ceux d'entre eux qu'elle pouvait atteindre, se sont maintenus jusqu'aujourd'hui et possèdent actuellement à Rome même leur propre Église : preuve qu'il suffit de se montrer aussi conséquent que Rome pour subsister malgré elle, si faible soit-on.
    J'ai été obligé jusqu'ici d'esquisser l'histoire de cette lutte pour ainsi dire à rebours, et cela justement en raison de la dispersion et de l'illogisme des efforts tentés par les hommes du Nord aux prises avec un adversaire qui forme
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    ¹) Lettre de l'an 1520 au pape Léon X.

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un bloc homogène. Et j'ai dû me contenter, une fois de plus, de simples allusions aux faits innombrables de la cause; les faits sont comme les moustiques : sitôt une lumière allumée, ils volent d'eux-mêmes vers la fenêtre où elle brille et y pénètrent par milliers. C'est pourquoi je préfère, ici encore, afin de compléter ces premières indications sur la lutte du Nord et du Sud, la considérer en raccourci dans deux hommes qui en font paraître des aspects significatifs : un réaliste de la politique et, un idéologue de la politique, tous deux zélés théologiens à leurs moments perdus et, à n'importe quel moment de leur vie, enfants enthousiastes de l'Église romaine; je veux dire Charlemagne et le Dante ¹).

CHARLEMAGNE

    Si jamais homme s'acquit le droit d'exercer sur Rome une influence, ce fut Charlemagne. Il aurait pu anéantir la papauté : il la sauva et l'intronisa pour mille ans. Il aurait pu encore — mieux que personne avant ou depuis — détacher définitivement de Rome au moins les Allemands : il fit au contraire ce que l'Imperium à son apogée n'avait pas réussi à faire, il les incorpora en masse à un empire « saint » et « romain ». Or ce romanisant si néfastement zélé n'en était pas moins un brave homme d'Allemand, et rien ne lui tenait plus à cœur que de RÉFORMER du haut en bas et d'arracher aux griffes du paganisme cette Église dans laquelle il révérait passionnément un noble idéal. Il adresse au pape des lettres assez grossières où il polémise sur tous les sujets possibles et où il traite les Conciles officiels de l'Église d'ineptissimae synodi. Du siège apostolique sa sollicitude
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    ¹) Le Dante naquit en 1265, soit au cours même du grand siècle-frontière. Mais j'ai, pour le nommer ici, une autre raison que cette raison formelle : le regard que promena sur le monde ce grand poète, il ne le dirige pas qu'en avant, il le tourne aussi en arrière. Dante est une fin, autant pour le moins qu'il est un commencement. Si une ère nouvelle s'ouvre avec lui, c'est peut-être surtout en ce sens qu'il clôt celle qui le précède. Ses vues notamment sur les rapports de l'État et de l'Église l'attestent captif encore des conceptions et des rêveries carolingiennes et othoniennes; et il assiste en aveugle aux tumultueux préparatifs de la grande transformation politique de l'Europe.

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s'étend jusqu'à des enquêtes touchant le nombre de concubines qu'entretiennent les prêtres de campagne ! Il s'applique avec une particulière ardeur à obtenir que l'Écriture sainte, tombée dans un oubli presque complet par l'influence de Rome, soit de nouveau connue des prêtres ou tout au moins des évêques; il veille avec un soin jaloux à ce que la prédication soit rétablie partout, et cela de telle façon « que le peuple puisse la comprendre »; il interdit aux prêtres de vendre comme charme l'huile consacrée; il décrète qu'aucun nouveau saint ne pourra être invoqué sur le territoire de son empire, etc. Bref, Charlemagne s'affirme prince germanique, et cela sous deux rapports : d'abord c'est lui, et non l'évêque, pas même l'évêque de Rome, qui est le maître dans son Église; ensuite il tend d'un constant effort à cette religion intérieure qui est propre à l'Indo-Européen. Ces traits ne s'accusent nulle part aussi nettement que dans la querelle des images. En ces fameux libri Carolini adressés au pape, Charlemagne condamne, il est vrai, l'iconoclastie, mais il ne condamne pas moins l'iconodulie. Il tient que c'est chose seyante et bonne d'avoir des images pour l'ornementation et la commémoration, mais qu'à tous autres égards c'est chose COMPLÈTEMENT INDIFFÉRENTE et qu'en aucun cas on ne doit leur rendre des hommages ni, à plus forte raison, un culte d'adoration. Charlemagne se mettait ainsi en contradiction avec la doctrine aussi bien qu'avec la pratique de l'Église romaine, et cela d'une façon parfaitement consciente, car il rejetait expressément les décisions des Conciles et l'autorité des Pères. On a essayé, on essaye encore dans les plus récentes Histoires de l'Église, de représenter la chose comme un malentendu : le mot grec proskynesis aurait été faussement traduit par adoratio, ce qui aurait induit Charles en erreur, etc. Or le nœud de la question ne gît pas du tout dans cette subtile distinction entre les mots adorare, venerari, colere, etc., qui aujourd'hui encore joue un si grand rôle dans la théorie et qui en joue un si minime dans la pratique, mais il y a en présence deux conceptions oppo-

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sées. Le pape Grégoire II avait enseigné que certaines images possèdent un pouvoir miraculeux ¹); Charlemagne, par contre, affirme que les images ne possèdent toutes qu'une valeur d'art, qu'elles sont par elles-mêmes choses indifférentes, et que la thèse inverse est entachée d'idolâtrie blasphématoire. Le septième concile général, tenu à Nicée en 787, avait arrêté, dans sa septième séance, « qu'il y a lieu d'offrir des cierges et de l'encens en l'honneur des images et des autres objets sacrés »; Charlemagne réplique mot pour mot « qu'il est insensé de brûler des cierges et de l'encens devant les images » ²). La question en est encore là aujourd'hui. Grégoire I (vers l'an 600) avait expressément ordonné aux missionnaires de ne pas toucher aux divinités locale païennes, aux sources miraculeuses et autres choses de ce genre : ils devaient se contenter de les baptiser de noms chrétiens ³); à la fin du dix-neuvième siècle ces conseils sont encore suivis, et aujourd'hui encore de nobles prélats catholiques luttent désespérément, mais sans jamais obtenir un succès durable, contre le paganisme systématiquement perpétué et cultivé par Rome 4). Dans chaque lieu de pèlerinage catholique on trouve telle image particulière, ou telle particulière statue — bref, des objets fabriqués — à laquelle est attribué un pouvoir miraculeux généralement déterminé et limité avec précision; ou bien c'est une source qui jaillit à l'endroit d'une apparition de la Mère de Dieu, etc. Voilà
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    ¹) Voir un peu plus haut la note sur Léon l'Isaurien.
    ²) Voir dans Hefele : Konziliengeschichte III, 472 et 708, l'exposé de la question établi d'après les documents officiels. Il faut en vérité passablement d'aplomb pour prétendre faire accroire aux laïcs qu'il ne s'agit ici que d'un petit malentendu : il s'agit d'un conflit entre deux conceptions du monde, disons entre deux races.
    ³) Greg. papae Epist. XI, 71 (d'après Renan).
    4) Un fait seulement parmi cent autres que l'on pourrait citer à l'appui de cette affirmation : en 1825 le comte Spiegel de Desenberg, archevêque de Cologne, déclare que dans son archevêché « la véritable religion de Jésus-Christ s'est transformée en crasse idolâtrie » (Lettres à Bunsen, 1897, p. 76). Que dirait aujourd'hui ce vénérable prélat !


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d'authentique fétichisme, et du plus immémorial; déjà complètement dépassé par les Européens cultivés du temps d'Homère, il n'a jamais tout à fait disparu dans le peuple. Ce fétichisme, Rome lui a rendu de nouvelles forces et l'a développé — peut-être avec raison, peut-être guidée par l'instinct qu'il y avait là un mobile non seulement utilisable, mais contenant une part de vérité et susceptible d'idéalisation, quelque chose en tous cas d'indispensable à des hommes qui ne sont point encore « parvenus au plein jour de la vie ». Ce fétichisme, Charlemagne s'est élevé contre lui de toute sa hauteur. L'opposition est manifeste.
    Or qu'est-ce en fait qu'a obtenu Charlemagne par sa lutte contre Rome ? Sur le moment, beaucoup; comme résultats durables, absolument rien. Rome obéit là où elle s'y trouvait contrainte, résista partout où elle le pouvait; et puis elle poursuivit tranquillement son chemin, dès l'instant que se tut pour jamais la voix puissante ¹).

LE DANTE

    Quant au Dante, avec ses idées réformatrices d'une portée beaucoup plus vaste, ce qu'il a obtenu, c'est, si possible, moins encore que rien. Un des plus récents et des plus méritoires entre ses biographes catholiques-romains le loue en ces termes : « Le Dante a conçu et espéré une réforme non pas CONTRE l'Église, à la manière de l'hérésie, mais PAR l'Église; c'est un réformateur catholique, non point hérétique ou schismatique » ²). Certes ! et voilà précisément pourquoi le Dante, malgré son puissant génie, n'a exercé ni
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    ¹) Mille ans après Charlemagne le trafic de l'« huile sainte », vendue comme substance magique à l'usage des familles, se pratique avec entrain. Ainsi un journal paraissant chez Abt, à Munich, Der Armen-Seelen Freund, Monatsschrift zum Troste der leidenden Seelen im Fegfeuer, offre dans son 4e fascicule de l'année 1898 « l'huile sainte de la lampe de M. D.... à Tours » à 30 pfennig la bouteille ! Cette huile fait merveille contre les inflammations, etc. L'éditeur de ce périodique est prêtre d'une paroisse urbaine, sa feuille est soumise à la censure épiscopale; la haute noblesse fournit, paraît-il, à M. D.... sa meilleure clientèle.
    ²) Kraus : Dante (1897), p. 736.


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pendant sa vie, ni après sa mort, la moindre action. « Réformateur catholique » est une contradictio in adjecto, car le mouvement de l'Église romaine ne peut consister qu'en ceci (en quoi il a toujours consisté effectivement) : le développement et la mise en œuvre toujours plus clairs, plus logiques, plus inflexibles, de ses principes par eux-mêmes immuables. Je me demande de quel anathème serait frappé aujourd'hui l'homme qui oserait, comme catholique, apostropher en ces termes le Vicaire du Christ sur la terre :

E che altro è da voi all' idolatre,
Se non ch'egli uno, e voi n'orate cento ? ¹)

et qui, après avoir traité le clergé romain d'engeance antichrétienne tordant l'Écriture et se taisant de l'Évangile pour y substituer sornettes, arguties, fables et bouffonneries, continuerait ainsi :

Di questo ingrassa il porco, sant' Antonio,
Ed altri assai, che son peggio che porci
Pagando di moneta senza conio ²).

Pour nous rendre compte à quel point fut complète la défaite de ces hommes du Nord ³) qui avaient rêvé d'une réforme « non pas contre l'Église, mais par l'Église », il suffit de cons-
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    ¹) Inferno, chant XIX : « qu'est-ce qui vous distingue de l'idolâtre, sinon qu'il adore une seule idole, et vous cent ? »
    ²) Paradiso, chant XXIX (il vient d'être question de ces charlataneries par lesquelles est fructueusement exploitée la « sottise » du « vulgaire ») : « Du produit, il engraisse son cochon, saint Antoine ! et bien d'autres font de même, qui sont pires que des cochons et qui paient en monnaie non frappée » (c'est-à-dire en indulgences). — En aucun temps les Italiens ne semblent avoir nourri une particulière admiration pour les prêtres romains; Boccace, lui aussi, les appelle des porcs; il n'aperçoit dans les moines « que le désir de trouver un asile où ils soient occupés uniquement du soin de vivre et de s'engraisser comme des animaux immondes » (Decamerone III, 3).
    ³) Voir ch. VI, au début de la rubrique : « Physionomie », la note relative aux origines du Dante.


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tater que pas un d'eux ne se hasarderait aujourd'hui à tenir ce langage ¹). Et de même l'accentuation de la foi par opposition aux œuvres

La fé, senza la qual ben far non basta

ne manquerait pas de rendre suspect en bon lieu l'auteur du Purgatoire, s'il écrivait de nos jours. Mais ce qu'il m'importe surtout de faire observer au lecteur, c'est que les vues du Dante touchant la fonction purement spirituelle (donc subordonnée au pouvoir temporel) de l'Église tombent effectivement sous le coup d'un double anathème en vertu des paragraphes 75 et 76 du Syllabus de 1864 ²). Rien de plus logique, au demeurant. Car la force de Rome, ainsi que je l'ai montré plus haut, réside dans son absolue conséquence et particulièrement dans le propos de n'abandonner à aucun prix ses prétentions temporelles. En vérité, c'est une orthodoxie bien mollement orthodoxe, et aussi dénuée de perspicacité que d'énergie, que celle qui cherche aujourd'hui à innocenter le Dante, au lieu de reconnaître franchement qu'il appartient à la classe la plus dangereuse des authenti-
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    ¹) Il en serait du Dante ainsi que de ces « Pères de l'Église » et de ces « Saints » dont Balzac écrit (dans Louis Lambert) qu'« aujourd'hui l'Église les stigmatiserait comme des hérétiques et des athées. »
    ²) On sait que le Syllabus a paru, avec l'Encyclique dont il est précédé, le 8 décembre 1864, soit juste dix ans (c'est Pie IX qui a voulu ce rapprochement) après la proclamation de l'Immaculée-Conception de 8 décembre 1854, on avait vu pour la première fois un pape proclamant seul un nouveau dogme. Le Syllabus marqua donc un nouveau cas vers cette omnipotence qu'un concile allait reconnaître au pape de 18 juillet 1870, en proclamant l'infaillibilité papale (d'où l'impossibilité pour un catholique de croire que l'auteur du Syllabus pût s'être trompé en quelque manière dans ce « Résumé des principales erreurs de notre temps »). Voici les paragraphes 75 et 76 ci-dessus mentionnés : « 75). Anathème à qui dira : Les fils de l'Église chrétienne et catholique ne sont pas d'accord entre eux sur la compatibilité de la royauté temporelle avec le pouvoir spirituel. » — « 76). Anathème à qui dira : L'abrogation de la souveraineté civile dont le Saint-Siège est en possession favoriserait, même considérablement, la liberté et la prospérité de l'Église. »


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ques protestants (ou protestataires, si l'on préfère ce mot). Car le Dante allait plus loin que Charlemagne. Celui-ci avait entrevu une sorte de césaro-papisme dans lequel lui, l'empereur, comme Constantin et Théodose, devait posséder la double puissance, en opposition à la papo-césarie où tendait le pontifex maximus romain; cette conception se maintenait du moins dans les limites de l'idée romaine de domination universelle. Le Dante, par contre, réclamait la séparation complète de l'Église et de l'État : or c'eût été là, tout simplement, la ruine de Rome — et les papes ont vu beaucoup plus juste en cette matière que le Dante ou que son récent biographe catholique cité tout à l'heure. Il prend violemment à partie Constantin, qu'il tient pour la cause de tout le mal parce que Constantin a fondé l'État de l'Église :

Ahi, Constantin ! di quanto mal fu matre,
Non la tua conversion, ma quella dote
Che da te prese il primo ricco patre ! ¹)

Et le blâme est double que mérite selon lui Constantin, d'abord pour avoir engagé l'Église dans une mauvaise voie, ensuite pour avoir affaibli son propre empire. Au vingtième chant du Paradis (vers 55-60) il dit que Constantin, en conférant à l'Église la puissance, a « détruit le monde ». Et si l'on suit le développement de cette idée dans le De Monarchia, on arrive à la certitude qu'elle implique une doctrine historique parfaitement païenne : la domination universelle conçue comme héritage légitime de l'empire romain ! ²)
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    ¹) Inferno, chant XIX : « Ah ! Constantin, de combien de maux fut mère non ta conversion, mais cette donation que reçut de toi le premier Père (= Pape) enrichi ! »
    ²) Voir tout le deuxième livre du De Monarchia, mais notamment son ch. 3 dans lequel la « prédestination divine » du peuple romain à l'empire universel n'est aucunement déduite d'interprétations des prophètes, ni même de l'institution de saint Pierre, mais bien de l'arbre généalogique d'Énée et de Créuse ! Pour le Dante, c'est la race, non la religion, qui décide !


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Comment est-il possible d'effleurer de si près l'idée essentielle qui est à la base de la puissance ecclésiastique de Rome, et de ne pas néanmoins la saisir ? Car c'est précisément l'Église qui est l'héritière effective de cet empire universel, et dès lors seulement qu'elle en a pris possession est née la Civitas Dei. Depuis longtemps saint Augustin avait démontré, avec une force de logique que l'on souhaiterait de rencontrer chez le Dante ou chez ses apologètes, que la puissance de l'État se fonde sur la puissance du péché; mais que désormais, la mort du Christ ayant brisé la puissance du péché, il convenait que l'État se soumît à l'Église ou, en d'autres termes, que l'Église fût placée à la tête du gouvernement politique. Le pape, suivant la doctrine orthodoxe, est le représentant de Dieu, vicarius Dei in terris ¹); s'il n'était que le « vicaire » du Christ, ou le « successeur de Pierre », on pourrait à la rigueur concevoir sa fonction comme limitée exclusivement à la cure d'âmes, car le Christ a dit : mon royaume n'est PAS de ce monde; mais qui pourrait s'arroger la moindre part d'autorité sur le représentant en ce monde de la divinité toute-puissante ? qui oserait nier que le temporel est soumis à Dieu aussi bien que l'éternel ? qui se permettrait de contester sa suprématie en n'importe quel domaine ? À supposer que le Dante ait été dans les questions de croyance théologique un catholique strictement orthodoxe, ne mettant pas en doute « l'infaillible ministère doctrinal de l'Église » ²), cette adhésion intellectuelle au dogme est
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    ¹) Concilium Tridentinum, decretum de reformatione, chap. I.
    ²) Kraus (Dante, p. 703 et suiv.) paraît soutenir victorieusement cette thèse, mais il paraît aussi ne pas soupçonner du tout le peu de signification de cette orthodoxie formelle, et ne pas se douter, en outre, combien son propre point de vue est dangereux pour l'Église romaine. Je ne peux d'ailleurs m'empêcher de faire remarquer que la célèbre profession de foi du Dante (à la fin du chant XXIV du Paradis) se meut dans l'abstrait au point de nous déconcerter par sa sécheresse. Kraus considère comme la preuve définitive de l'orthodoxie du Dante un credo où le nom de Jésus-Christ n'est pas prononcé ! Ce qui me frappe au contraire, c'est que le Dante s'en tient aux éléments mythologiques les


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d'assez mince importance; ce qui, par contre, nous importe extrêmement, c'est de savoir ce qu'un homme EST et DOIT ÊTRE, ce qu'un homme VEUT et DOIT VOULOIR, en vertu de sa nature et de toute la complexion de sa personnalité : or il est manifeste qu'en ce sens le Dante fut incité non seulement à invectiver avec véhémence la personne intangible du pontifex maximus et à flageller sans relâche tous les serviteurs de l'Eglise, mais encore à miner les fondements de la religion romaine.
    Cet assaut, lui aussi, vint se briser contre les puissantes murailles de Rome, sans les ébranler, sans y laisser une trace de sa violence.
    En considérant cette lutte du Nord et du Sud, c'est à dessein que j'ai insisté sur les aspects qu'elle revêt À L'INTÉRIEUR de l'Eglise catholique; et cela non seulement parce que j'ai déjà eu l'occasion d'en noter d'autres manifestations ou parce que celles-ci appartiennent historiquement et chronologiquement à l'époque suivante, mais parce qu'il me semble qu'on n'est pas d'ordinaire assez attentif à ce côté de la question, lequel précisément est d'une importance
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plus généraux. Et si je repasse dans ma mémoire une série d'autres formules dantesques, l'impression qui s'en dégage est que le Dante (comme beaucoup de ses contemporains) mérite à peine le nom de chrétien. Le grand Dieu cosmique dans le ciel et l'Eglise romaine sur la terre : rien que d'intellectuel et de politique, ou de moral et d'abstrait. On sent ici une infinie nostalgie de religion, mais la religion même, ce ciel qui ne s'annonce PAS par des signes extérieurs, avait été dérobé à ce noble esprit dès le berceau. La grandeur poétique du Dante tient peut-être pour une bonne part à ce côté terrible et tragique du XIIIme siècle, le siècle d'Innocent III et de Thomas d'Aquin ! Il borne son espoir à la luce intellettual (Par. XXX) et son vrai Guide ce n'est ni Béatrice, ni saint Bernard, mais l'auteur de la Summa theologiae, qui cherchait à idéaliser et à éclairer de la pure lumière de la raison les ténèbres de cette époque hostile à toute science et à toute beauté. Thomas d'Aquin représente le complément rationaliste d'une religion matérialiste; le Dante se jeta dans ses bras. (Voir à ce sujet le livre très intéressant, qui naturellement défend une tout autre thèse, d'un catholique anglais, E. G. Gardner, Dante's Ten Heavens, 1898).

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capitale pour l'intelligence du présent. La Réforme, plus tard, a fortifié l'Église romaine, car elle a eu cet effet de détacher de Rome des éléments inassimilables, qui, sous les espèces de fils soumis mais néanmoins rebelles (à la manière de Charlemagne et du Dante), la mettaient bien davantage un péril que s'ils avaient été ses ennemis : éléments qui entravaient à l'intérieur le développement logique de l'idéal romain et qui, à l'extérieur, ne pouvaient que peu ou point ni profiter. Un Charlemagne avec un Dante pour chancelier de l'Empire eût indubitablement mené l'Église à sa perte : un Luther lui rend le service de l'éclairer si bien sur elle-même que le Concile de Trente marque pour elle l'aurore d'un jour nouveau.

INSTINCTS DE RACE EN MATIÈRE DE RELIGION

    Je ne reviendrai pas ici sur les différences de race que j'ai déjà soulignées, encore qu'elles constituent proprement le fond de la lutte du Nord et du Sud; ce qui est évident se passe de démonstration. Je ne saurais pourtant arrêter ce bref examen du rôle que joue le « Nord » dans la lutte religieuse, et considérer le rôle qui appartient à « Rome », sans prier le lecteur de consulter n'importe quel bon ouvrage d'histoire ¹) par où il apprendra combien sont profondément enracinées dans le caractère des peuples germaniques certaines convictions primordiales. Il se rendra compte, en même temps, que si « la force germanique a décidé de la victoire du christianisme » — comme l'affirme Jakob Grimm ²) et comme il peut avoir raison de l'affirmer — ce christianisme se distingue essentiellement, dans sa conception même, de celui du chaos ethnique. Il s'agit ici, en quelque sorte, d'une différence dans les circonvolutions du cerveau ³) : tout ce que l'on y dépose doit fatalement s'y plier et s'y ajuster. De même qu'un canot, confié à l'élément en apparence uniforme de l'océan, dérive dans des directions fort divergentes
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    ¹) Par exemple le premier des sept volumes composant la Deutsche Geschichte de Lamprecht.
    ²) Geschichte der deutschen Sprache, 2e éd. p. IV et p. 550.
    ³) Voir ch. V, à la fin de la rubrique « Messianisme ».


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selon que l'entraîne tel ou tel courant, de même une idée sure dans des têtes différentes des voies différentes, pour aboutir à des provinces de l'esprit qui n'ont presque plus rien de commun entre elles. Quelle portée infinie revêt, par exemple, chez les anciens Germains, la croyance à « un destin universel, irrévocable, prédéterminé et prédéterminant » ! En ce seul « pli du cerveau », qui est commun à tous les Indo-Européens, réside déjà — avec peut-être la source de mainte superstition — la garantie d'un riche développement dans les directions les plus variées et selon des voies exactement définies. Dans la direction de l'idéalisme, la croyance à un destin conduira, avec la nécessité d'une loi naturelle à une religion de la grâce; dans la direction de l'empirisme à une science strictement inductive. Car la science rigoureusement expérimentale n'est pas, comme on le prétend souvent, une ennemie-née de toute religion, encore moins de l'enseignement du Christ; elle se fût excellemment accordé avec Origène, comme nous l'avons vu, et je montrerai dans mon dernier chapitre que le mécanisme et l'idéalisme sont deux frères jumeaux; mais la science ne peut exister sans la conception d'une nécessité ininterrompue, et voilà pourquoi comme en convient même Renan, « les religions sémitiques monothéistes sont au fond ennemies de la science physique » ²). Or le christianisme développé sous l'influence romaine postule, ainsi que fait le judaïsme, comme dogme fondamental l'arbitraire créateur illimité; de là l'antagonisme de l'Église et de la science, et leur lutte sans fin; ce antagonisme n'existait pas chez les Hindous, il a été artificiellement imposé aux Germains. Un autre trait également significatif des anciens Germains, c'est que pour eux — exactement comme pour les Grecs et les Hindous — la question morale ne culminait pas dans celle du bien et du mal ³),
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    ¹) Grimm : op. cit., 2e éd., I, 191. Se reporter aussi à mon exposé ch. III, sous la rubrique : « La volonté chez les Sémites ».
    ²) Origines du Christianisme VII, 638.
    ³) Lamprecht : op. cit. p. 139. Lamprecht lui-même, comme la


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de là devait dériver, avec la même nécessité, une religion de la foi par opposition à une religion des œuvres, c'est-à-dire l'idéalisme en opposition au matérialisme, la conversion morale intérieure en opposition au légalisme judaïque et au trafic romain des indulgences. Nous tenons ici, d'ailleurs, un précieux exemple de l'importance qu'il faut attribuer au simple fait de la DIRECTION, de l'orientation dans l'espace spirituel. Ainsi personne au monde n'a jamais enseigné qu'une vie pouvait être bonne sans bonnes œuvres ¹) et — inversement — c'est un postulat implicite du judaïsme et une proposition formelle de la religion romaine que les bonnes œuvres sans la foi sont vaines : donc, prise en elle-même, chacune des deux intuitions est également noble et morale; mais selon qu'on met l'accent sur l'une ou sur l'autre, on aboutit à placer l'essence de la religion dans la transformation intérieure de l'homme, dans sa mentalité et sa conscience, dans toute sa façon de penser et de sentir, ou bien au contraire voici apparaître les observances extérieu-
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plupart de nos contemporains, ne pressent pas la signification de ce phénomène (signification que j'essayerai de préciser au ch. IX). Il l'explique ainsi : « l'individualisme moral sommeillait encore » !
    ¹) Il est incroyable qu'aujourd'hui encore, même dans des ouvrages romains scientifiques (voir par exemple Brück : Lehrbuch der Kirchengeschichte, 6e éd., p. 586), on représente Luther comme ayant enseigné qu'à condition de croire chacun pouvait pécher tout à son aise — pécher, selon la formule, pour que la grâce abonde ! La citation suivante suffira pour réfuter cette criminelle sottise : « Or comme il faut qu'il y ait des arbres avant qu'il y ait des fruits, et de même que ce ne sont pas les fruits qui font les arbres bons ou mauvais, mais que ce sont les arbres qui font les fruits, de même aussi il faut que l'homme soit d'abord en sa personne pieux ou mauvais avant de faire des œuvres bonnes ou mauvaises. Et ce ne sont pas ces œuvres qui le font bon ou mauvais, mais c'est lui qui fait de bonnes ou de mauvaises œuvres. Nous voyons un exemple de cela dans tous les métiers : ce n'est pas une bonne ou une mauvaise maison qui fait un bon ou un mauvais charpentier, mais c'est un bon ou un mauvais charpentier qui fait une bonne ou une mauvaise maison; ce n'est pas l'œuvre qui fait le maître selon ce qu'elle est : mais tel qu'est le maître, ainsi aussi est son œuvre (Von der Freiheit eines Christenmensch).


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res, le salut opéré du dehors, la comptabilité des bonnes et des mauvaises actions, l'évaluation de la moralité conçue comme un capital à administrer ¹). Entre beaucoup d'indices non moins instructifs je signalerai encore l'impossibilité de faire entrer dans la tête des anciens Germains la notion du « Diable »; Ulfilas traduisit Mammon par « abondance de bétail », mais il dut renoncer à traduire Beelzebub et Satan ²). Les heureuses gens ! Et quelle matière à réflexion quand on se reporte par comparaison à la religion juive de la crainte, et à la perpétuelle évocation du diable et de l'enfer par le Basque Loyola ! ³) On pourrait s'appuyer, de plus,
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    ¹) Chez les Israélites, dès les temps les plus anciens, l'« idée du bien et du mal se ramenait toute à un tarif pécuniaire » (R. Smith : Prophets of Israel, p. 105), d'où ces plaintes d'Osée : « Les prêtres se repaissent des sacrifices expiatoires de mon peuple, ils sont AVIDES de ses péchés » (IV, 8). Je me rappelle avoir, en Italie, menacé des remords de sa propre conscience un homme infidèle à sa parole. « Eh ! quoi, mon bon monsieur, répliqua-t-il, ce n'était qu'un tout petit mensonge; sept ans de purgatoire — cela me coûtera dix sous ! » Je pensais qu'il se moquait de moi et quelque temps après, rencontrant deux Franciscains de ma connaissance, je leur demandai comment le ciel punissait un « tout petit mensonge ». « Sept ans de purgatoire ! » répondirent d'une seule voix les deux vénérables religieux. — Il est intéressant de voir, au VIme siècle déjà, les Visigoths s'élever contre « les abus du système des pénitences grâce auxquels on pèche tout à son aise, quitte à réclamer des prêtres l'absolution toujours de nouveau » (Hefele : op. cit. III, 51) : symptômes — une fois de plus — de la lutte des Germains contre une religion à laquelle ils sont intérieurement réfractaires. — On trouvera dans Gibbon (Roman Empire, ch. LVIII) des détails sur le trafic des indulgences, évaluées en argent ou en coups de verge, tel qu'il existait peu avant la première Croisade.
    ¹) Lamprecht : op. cit., p. 359.
    ²) Voir ch. III sous la rubrique : « Le Christ dans son opposition au judaïsme », et ch. VI, au sous-titre : « Ignace de Loyola ». Ce timor servilis est demeuré le ressort de toute la religion dans l'Ordre fondé par Loyola. Parkman (Die Jesuiten in Nord-Amerika, p. 148) cite une lettre, très intéressante à ce point de vue, d'un Jésuite canadien qui commande des images pour sa jeune communauté; la liste comprend un Christ, une Âme Bienheureuse, quelques Saintes Vierges, et tout un assortiment d'Âmes damnées ! En lisant ce document, on songe à l'anecdote racontée


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sur des données intéressantes dans l'ordre purement historique, le fait par exemple que les Germains ne possédaient pas de caste professionnelle de prêtres et qu'en conséquence toute théocratie leur était étrangère — ce qui d'ailleurs, comme l'indique Wietersheim, a beaucoup facilité la pénétration parmi eux du christianisme ¹). Mais j'abandonne aux soins du lecteur cette enquête sur les tendances religieuses innées, afin de me réserver la place nécessaire pour considérer la troisième des grandes puissances en lutte et compléter ce que j'ai déjà dit de Rome en parlant de l'Orient et du Nord.

ROME

    La force de Rome résidait avant tout — et réside encore — dans la survivance de l'idée romaine et même, originairement, dans la continuation effective du pouvoir impérial. C'est un empereur païen, nous l'avons vu ²), qui le premier vida un différend entre chrétiens en désignant l'évêque de Rome comme arbitre de suprême instance; et le véritable fondateur du christianisme romain comme puissance universelle, ce n'est pas tel pape, tel Père de l'Église ou tel Concile, c'est l'empereur Théodose. C'est Théodose qui de sa propre autorité décréta, par l'édit du 10 janvier 381, que toute secte hors celle élevée par lui au rang de religion d'État était interdite, et qui confisqua au profit de Rome toutes les Églises; c'est lui qui créa la fonction d'un « Inquisiteur de l'Empire » et institua la peine de mort contre toute infraction à l'orthodoxie établie par lui. Le caractère purement « impérial », et nullement religieux ou même apostolique, de toute la conception de Théodose apparaît avec évidence à ce seul fait que l'hérésie et le paganisme furent désignés
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par Tylor dans ses Commencements de la culture (II, 337 de l'éd. allemande). Un missionnaire, discutant avec un chef d'Indiens, lui disait « Mon Dieu est bon, mais il punit les impies »; à quoi l'Indien repartit « Mon Dieu est bon aussi, mais il ne punit personne, il se contente de faire du bien à tous. »
    ¹) Völkerwanderung, 2e éd., II, 55.
    ²) Aurélien, en 272.


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juridiquement comme CRIMES DE LÈSE-MAJESTÉ ¹). On ne peut apprécier la signification d'un tel ordre de choses que si l'on se reporte en arrière, fût-ce de deux siècles seulement, alors qu'un homme aussi ardent que Tertullien réclame la tolérance générale parce qu'il estime que chacun doit servir Dieu selon sa conviction propre; ou alors que Clément d'Alexandrie (150 ans avant Théodose) emploie encore le mot « hairesis » dans son ancienne acception, pour désigner une certaine école en opposition à d'autres, sans que s'attache à ce terme la moindre idée de blâme ²). L'hérésie envisagée comme crime est donc bien un héritage du système impérial romain; la notion n'en surgit que du jour où les empereurs furent devenus chrétiens et elle repose, je le répète, non pas sur quelque postulat religieux, mais sur l'idée qu'il y a offense à la majesté dans le fait de croire autrement que l'empereur. Ce prestige impérial passa plus tard au pontifex maximus.
    J'ai déjà insisté dans une autre partie de cet ouvrage — et j'y renvoie le lecteur ³) — sur la force inhérente à la vraie idée romaine de l'Etat, telle que nous la présente en son histoire le peuple incomparable, trop tôt disparu; et j'ai indiqué aussi les profondes modifications qui finirent par transformer cette idée en son contraire dès que son créateur, le peuple authentique des Romains, eut cessé d'exister. Le monde était accoutumé à recevoir de Rome ses lois et à ne les recevoir que d'elle; il y était si accoutumé que même l'empire byzantin séparé continua de s'appeler
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    ¹) Je nomme Théodose parce qu'avec la volonté il possède aussi la puissance de réaliser; en fait, c'est son prédécesseur Gratien qui institua le premier la notion d'orthodoxie, n'y voyant d'ailleurs, lui aussi, qu'une affaire d'ordre politique : quiconque n'était pas orthodoxe perdait ses droits de citoyen.
    ²) Tertullien : Ad. Scap. 2; Clément., Stromata 7, 15 (tous deux d'après Hatch : op. cit. p. 329).
    ³) Ch. II, notamment sous la rubrique : « La Rome impériale », y compris la page précédente, qui l'introduit.


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« romain ». Rome et gouverner étaient devenus des expressions synonymes. Pour les hommes du chaos ethnique, Rome, ne l'oublions pas, formait le seul élément de cohésion, le seul principe d'organisation, le seul talisman contre les Barbares envahissants. Le monde n'est pas gouverné due par des intérêts (comme l'enseignent tant de récents historiens), mais aussi et surtout par des idées, et cela même près que ces idées se sont évaporées en mots : aussi voyons-nous la Rome orpheline et destituée d'empereur conserver néanmoins un prestige tel qu'aucune autre ville d'Europe ne le lui pourra disputer. De tout temps Rome avait été pour les Romains « la ville sacrée »; si elle porte encore aujourd'hui ce nom, il faut reconnaître, sous l'apparence d'un usage chrétien, l'héritage du paganisme : car c'est pour les anciens romains précisément que la patrie et la famille constituaient (je l'ai marqué ailleurs ¹) les choses saintes de la vie. Désormais, il est vrai, il n'y avait plus de Romains; mais Rome demeurait la ville sainte. Bientôt il n'y eut plus non plus l'empereur romain (sauf de nom), mais un fragment de la puissance romaine subsistait : le pontifex maximus. Ici aussi quelque chose s'était passé qui n'avait, originairement, aucun rapport avec la religion chrétienne. Dans les temps anciens, antérieurs au christianisme, la complète subordination du clergé au pouvoir civil était un principe fondamental de l'État romain; on honorait les prêtres, mais sans pour accorder aucune influence sur la vie publique; c'est seulement dans les questions de conscience qu'ils possédaient une juridiction, en ce sens que si un individu s'accusait lui-même auprès d'eux (confession !) ils pouvaient lui imposer une peine en expiation de sa faute (pénitence !) ou éventuellement l'exclure du culte public et même le frapper de anathème divin (excommunication !). Mais lorsque l'empereur eut réuni entre ses mains toutes les charges de la république, on s'habitua de plus en plus à considérer le
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    ¹) Se reporter ch. II à la fin de la rubrique : « Idéals romains ».

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pontificat comme sa plus haute dignité, d'où résulta que la notion de Pontifex prit peu à peu une signification qu'elle n'avait jamais eue auparavant. Caesar était un éponyme, non un titre; pontifex maximus, au contraire, désignait la fondation qui passait désormais pour la plus haute (et qui avait été, de tout temps, la seule fonction à vie); en tant que pontifex l'empereur s'attestait « majesté sacrée » et devant ce « représentant du divin sur la terre » ¹) chacun se devait incliner en marque d'adoration — état de choses auquel rien ne fut changé tout d'abord par le passage des empereur au christianisme. Mais il faut tenir compte d'un autre point encore. À ce pontifex maximus païen (et cela également dès la plus haute antiquité) s'attachait une seconde conception très importante : celle d'un pouvoir illimité; sans grande influence en dehors de sa sphère, il était par rapport au clergé le chef absolu; c'étaient les prêtres qui le choisissaient, mais ils se donnaient en l'élisant un dictateur à vie, lui seul nommait les pontifices (les évêques, comme nous dirions aujourd'hui), lui seul possédait le droit de trancher en dernière instance toutes les questions concernant la religion ²). Si donc l'empereur s'était arrogé la fonction de pontifex maximus, c'est à plus juste titre encore qu'ultérieurement le pontifex maximus du christianisme put se considérer comme Caesar et Imperator ³), puisque entre temps il était devenu effectivement le chef suprême réunissant l'Europe entière sous son autorité.
    Voilà le « Siège » — cette sella fameuse depuis les temps
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    ¹) Nous avons déjà vu plus haut que cette formule, datant des plus anciens âges païens, fut adoptée par le concile de Trente qui l'applique au pape chrétien.
    ²) Tout ceci d'après Mommsen : Römisches Staatsrecht, en utilisant aussi Esmarch : Römische Rechtsgeschichte. Pour nous apprendre combien était grande l'autorité du pontifex maximus dans l'ancienne Rome, il suffit de ce passage de Cicéron (De nat. Deorum lib. III, c. 2, qui dit qu'en toutes questions concernant la religion il interroge uniquement le pontifex maximus et se règle sur sa sentence.
    ³) J'ai rappelé il y a quelques pages la formule de Boniface VIII.

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lointains de Numa — qu'occupa l'évêque chrétien dans la Rome veuve d'empereurs; voilà l'héritage riche en prestige, en influence, en privilèges, et cimenté par l'action de dix siècles, qu'il recueillit. Le pauvre apôtre Pierre n'y est en vérité que pour peu de choses ! ¹)
    Rome possédait ainsi, à défaut de culture et de caractère national, les avantages inappréciables d'une organisation solide et d'une tradition consacrée par le temps. On ne saurait exagérer l'influence de la FORME dans les choses humaines. Un acte en apparence insignifiant, telle par exemple l'imposition des mains pour garantir la continuité matérielle, visible, historique, est d'un effet si direct sur l'imagination qu'il pèse davantage auprès des masses que les plus profondes spéculations et les plus saints exemples de vie : car c'est là une leçon apprise à l'école des anciens Romains, c'est un héritage de l'époque romaine préchrétienne. Les anciens Romains — médiocres inventeurs à d'autres égards — excellaient dans la mise en scène dramatique d'actions symboliques solennelles ²); les nouveaux Romains gardèrent cette tradition. Le christianisme jeune trouva donc ici, et ici seulement, une forme déjà existante, une tradition déjà fixée, une expérience politique déjà exercée, grâce auxquelles il lui fut possible de revêtir lui-même, comme par cristallisation, un type défini, arrêté et durable. Et il ne trouva pas que l'idée politique, il trouva les hommes accoutumés à la mettre en œuvre ! Tertullien par exemple, qui porta le premier coup mortel au christianisme hellénique
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    ¹) Un témoin non suspect, le prof. catholique romain F. X. Kraus, historien de l'Église, ne fait pas de difficulté pour admettre que les papes montèrent effectivement sur le trône impérial romain et qu'ils fondèrent là-dessus leurs prétentions au pouvoir. Dans le supplément scientifique de l'Allgemeine Zeitung de Munich, Kraus écrit (1er fév. 1900, Nº 26, p. 5): « Peu après que les Césars eurent disparu des palais du Palatin, les papes s'y installèrent de façon à occuper insensiblement aux yeux du peuple la place des empereurs. »
    ²) Voir ch. II, sous la rubrique : « Droit romain », ce qui est dit notamment de la « plastique » du Droit.


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librement spéculatif en remplaçant dans l'Église le grec par le latin (c'est-à-dire par une langue qui ne s'accommode ni de métaphysique, ni de mystique, et dans laquelle les épîtres de Paul apparaissent dépouillées de leur sens profond), Tertullien était un avocat, et c'est lui qui imprima « à la dogmatique occidentale sa tendance juridique », d'une part en accentuant dans les conceptions religieuses tout élément propre à évoquer l'idée d'une justice matériellement administrée, d'autre part en introduisant des notions de couleur juridique, adaptées à la vie pratique du monde latin, dans les représentations chrétiennes de Dieu, des « deux substances » du Christ, de la liberté de l'homme (envisagé comme un « accusé ») etc. ¹). �À côté de cette influence exercée par des hommes d'expérience pratique sur la théorie, il y eut leur action organisatrice. Ambroise, par exemple, le bras droit de Théodose, était un fonctionnaire civil qui fut fait évêque avant d'avoir même été baptisé ! Il raconte avec une louable franchise comment on vint « l'arracher à son tribunal » parce que l'empereur voulait l'employer ailleurs — savoir dans l'Église — à la grande œuvre d'organisation, et comment il se trouva ainsi dans la pénible obligation d'initier les autres à la religion chrétienne avant d'en être lui-même très bien informé ²). C'est par de tels hommes que furent posées les bases de l'Église chrétienne et non par les successeurs de Pierre à Rome, dont les noms pendant les premiers siècles sont à peine connus. Une disposition de Constantin appliquée à l'ancienne institution romaine du receptum arbitrii (tribunal d'arbitrage) accrut considérablement l'influence des évêques : d'après elle, une fois l'évêque ayant arbitré, son jugement acquérait force de loi sans recours possible à une instance supérieure; or, en beaucoup de cas, c'était pour les chrétiens un devoir religieux que
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    ¹) Cf. Harnack : op. cit., p. 103. Touchant l'action infailliblement paralysante de la langue latine sur toute spéculation et toute science, voir les remarques de Goethe dans sa Geschichte der Farbenlehre.
    ²) Cf. le début du De offîciis ministrorum.

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de s'adresser à l'évêque, et celui-ci devenait par conséquent leur juge suprême même en matière temporelle ¹). C'est à ces mêmes origines purement politiques, aucunement religieuses, qu'il faut faire remonter l'idée imposante d'une stricte uniformité dans la foi et dans le culte. Un État doit évidemment posséder une constitution unique, applicable sans exception et logiquement élaborée; les individus dans l'État ne peuvent pas s'ériger en juges selon leur bon plaisir, ils doivent bon gré mal gré se soumettre à la loi. Or ces docteurs de l'Église sortis du barreau et ces évêques versés dans le droit comprenaient très bien cela, et ils en firent une norme aussi dans le domaine religieux. L'étroite connexité entre l'Église romaine et le Droit romain trouve son expression visible dans le fait que, durant des siècles, cette Église demeura sous la juridiction de ce Droit, et que tous les prêtres de tous les pays furent considérés eo ipso comme ROMAINS, jouissant de tous les privilèges attachés à cette situation ²). Quant à la conversion du monde européen à ce christianisme politique et juridique, elle ne fut point l'effet, comme on le prétend souvent, d'un miracle divin, mais elle s'opéra par la voie très prosaïque de la contrainte. Déjà le pieux Eusèbe (qui vivait longtemps avant Théodose) déplore « l'inexprimable hypocrisie et dissimulation des soi-disant chrétiens »; une fois le christianisme devenu religion officielle de l'Empire, on n'eut plus même besoin de feindre : on était chrétien comme on paie ses impôts, et « chrétien romain » parce qu'il faut rendre à César ce qui est à César; la religion était désormais, tout comme le sol, propriété de l'empereur.
    Le christianisme comme religion universelle obligatoire n'est donc pas une idée religieuse, mais — ainsi que l'attes-
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    ¹) Cela non plus n'était pas une invention nouvelle et chrétienne; de tous temps il y avait eu à Rome, par opposition au jus civile, un jus pontificium. Seulement le bon sens du libre peuple romain ne lui avait jamais permis d'acquérir une influence pratique (voir Mommsen : op. cit., p. 95).
    ²) Savigny : Römisches Recht im Mittelalter, Tome I, ch. III.


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tent d'irrécusables preuves — une idée impériale romaine. Quand l'Imperium terrestre eut décliné, puis enfin disparu, cette idée demeura; et dès lors il fallut que la religion décrétée par les empereurs fournît le ciment indispensable à un monde en train de se disloquer. Ce fut un bienfait pour tous les hommes, et voilà pourquoi les plus sensés d'entre eux ne cessèrent de graviter vers Rome, certains qu'en elle seule ils trouveraient non pas simplement l'enthousiasme religieux, mais une organisation pratique déjà établie qui s'étendait infatigablement dans tous les sens, qui s'appliquait à réprimer par tous les moyens toute opposition, qui possédait la connaissance des hommes, l'habileté diplomatique et avant tout un axe central inébranlable — n'excluant pas le mouvement, mais garantissant la permanence — bref, l'absolue primauté de Rome, c'est-à-dire du pontifex maximus. Voilà en quoi résidait d'abord essentiellement la force du christianisme romain, tant vis-à-vis de l'Orient que vis-à-vis du Nord; mais il y faut ajouter que Rome, située au centre géographique du chaos ethnique, et de plus animée d'un esprit presque exclusivement mondain et politique, connaissait exactement le caractère et les besoins de la population de métis à qui elle avait affaire, et que nul instinct national profondément enraciné, nul postulat de conscience national (si je puis ainsi parler) ne l'empêchait de se montrer accueillante aux exigences les plus diverses : moyennant cette condition que sa suprématie fût reconnue sans restriction aucune et préservée de toute atteinte. Ainsi Rome ne fut pas seulement l'unique puissance ecclésiastique fortement constituée du premier millénaire chrétien; elle fut aussi la plus élastique. Rien de plus opiniâtre et de plus irréductible que le fanatique religieux : en religion, l'enthousiasme même le plus noble s'accommode difficilement d'une conception divergente. Rome, par contre, se montra stricte et, quand elle le jugeait nécessaire, cruelle, mais elle ne se montra jamais réellement fanatique, au moins pas dans les questions religieuses et durant les premiers siècles. Les papes

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avaient si tolérants, si soucieux d'aplanir les différends et de rendre l'Église acceptable aux esprits de toute nuance, que quelques-uns d'entre eux, qui avaient depuis longtemps rendu leur âme à Dieu, durent être excommuniés dans la tombe au nom de l'unité de doctrine ! ¹) Saint Augustin eut bien du mal avec le pape Zosime, lequel n'attribuait pas au dogme du peccatum originale assez d'importance pour vouloir provoquer à son sujet une lutte dangereuse avec les pélagiens, d'autant que ceux-ci n'étaient nullement anti-romains de sentiments et qu'ils reconnaissaient même au pape plus de droits que leurs adversaires ²). Et si l'on suit dès ce moment-là l'histoire de l'Église jusqu'à la grande dispute sur la grâce, qui éclate au XVIIme siècle entre Jésuites et Dominicains (c'est au fond la même dispute qu'auparavant, sauf que l'on y prend la question par l'autre bout et qu'il y manque cette fois la présence d'un Augustin pour barrer la voie au matérialisme), si l'on constate que le pape s'éfforça de terminer le conflit en déclarant « qu'il tolérait les deux systèmes (!) et interdisait à leurs partisans respectifs de s'accuser mutuellement d'hérésie » ³), si l'on voit se multiplier les exemples de ce genre à mesure que l'on étudie avec plus d'attention les phases de ce long développement, on se rendra compte que Rome n'abandonna jamais un iota de ses prétentions à la puissance, mais qu'en dehors de cela elle fut plus tolérante qu'aucune autre organisation ecclésiastique. Il fallut l'apparition dans son sein l'individualités religieuses trop ardentes, notamment de ses nombreux « protestants » de l'intérieur, et, d'autre part, la violente opposition qu'elle rencontra au dehors, pour obliger l'Église romaine à adopter peu à peu une tendance dogmatique toujours plus déterminée et plus exclusive,
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    ¹) Ce fait est prouvé du moins en ce qui concerne Honorius (voir Hefele, Döllinger, etc.).
    ²) Voir Hefele : Konziliengeschichte, 2e éd., II, 114 et sq., 120 et sq.
    ³) Brück : Lehrbuch der Kirchengeschichte, 6e éd., p. 744 (ouvrage d'un catholique romain orthodoxe).


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jusqu'à ce qu'enfin un pontifex maximus inconsidéré du dix-neuvième siècle déclarât la guerre, dans son Syllabus, à l'ensemble de la culture européenne ¹). La papauté, jadis, était plus sage; le grand Grégoire se plaint amèrement des théologiens qui se tourmentent, eux et les autres, au sujet de la nature de Dieu et de quantités de « choses incompréhensibles », quand il y a tant de tâches pratiques et bienfaisantes qui les requièrent. Nul doute que Rome eût été fort aise qu'il n'existât pas de théologiens du tout. Comme Herder se remarque très justement : « Une croix, une image de Marie avec l'enfant, une messe, un rosaire contribuaient plus efficacement à son objet que ne l'eussent fait beaucoup de subtiles spéculations » ²).
    Il va de soi que cette laxité doctrinale allait de pair avec une franche mondanité. Et cela aussi était un élément de force. Le Grec creusait et « sublimait » trop; le Germain naturellement religieux, prenait les choses trop au sérieux. Rome, elle, ne s'écarta jamais de ce juste milieu qui est la voie d'or chère à l'immense majorité des hommes. On n'a que lire les œuvres d'Origène (comme type des aspirations chrétiennes de l'Orient); puis, en manière de contraste bien tranché, l'écrit de Luther Von der Freiheit eines Christenmenschen (comme résumé de ce que le Nord entendait par religion, pour apercevoir à quel point l'une et l'autre intuition pouvait peu convenir aux hommes du chaos ethnique, et non
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    ¹) Comme cette opinion sur le Syllabus a rencontré des contradicteurs, je rappelle ici le texte du § 80 de ce document : Si quis dixit : Romanus Pontifex potest ac debet cum progressu, cum liberalismo et cum recenti civilitate sese reconciliare et componere; anathema sit. « Anathème à qui dira : le Pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. » C'est là le dernier paragraphe du « Résumé des principales erreurs de notre temps, par Pie IX, et il ressort de tout ce qui le précède. Comme on l'a dit avec raison, quand le pape voudrait « se réconcilier, etc. » il ne le pourrait qu'en commençant par déchirer le Syllabus, œuvre du pape infaillible. Cruelle énigme !
    ²) Ideen zur Geschichte der Menschheit, XIX, I. 1.


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seulement à eux, mais à quiconque était infecté en quelque mesure du poison des promiscua connubia. Un Luther présuppose des hommes qui trouvent en eux-mêmes un ferme point d'appui, des hommes capables de lutter intérieurement comme il a lutté lui-même; un Origène se meut sur ces sommets de la connaissance où les Hindous se sentaient chez eux, mais où les habitants de l'empire romain, sans en excepter un saint Augustin, devaient forcément être pris de vertige ¹). Rome, en revanche, ainsi que je le remarquais tout à l'heure, Rome comprenait à merveille le caractère et les besoins de ces populations bigarrées qui allaient être pendant des siècles les dépositaires et les intermédiaires de la civilisation et de la culture. Elle n'exigeait de ses adhérents ni grandeur de caractère ni indépendance de pensée : de cela précisément l'Église les déchargeait; toutes capacités,
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    ¹) Saint Jérôme déjà reprochait à saint Augustin de ne pas entendre la pensée grecque. Pour apprendre combien cela est vrai de toute l'Église romaine, il faut lire dans Hefele : Konziliengeschichte, t. II, p. 255 et sq., l'édit de l'empereur Justinien contre Origène et les quinze motifs d'anathème énoncés par le synode constantinopolitain de l'an 543. Ce que ces gens ont omis d'apercevoir dans l'œuvre qu'ils condamnaient est aussi instructif, pour nous renseigner sur leur mentalité, que ce qui leur a paru mériter l'anathème. Ainsi ils ne remarquèrent pas qu'Origène considérait le péché originel comme antérieur à ce qu'on appelle la chute, et c'est là cependant — j'y ai insisté — le point central de sa religion profondément antiromaine. En revanche, ils virent une abomination sans pareille dans le fait que ce clair génie hellénique tenait pour chose naturelle et allant de soi la pluralité des mondes habités, et enseignait que la terre avait dû se former peu à peu au cours d'un long processus de développement. Mais ce qu'ils estimaient le plus effroyable, c'est qu'il célébrât la destruction du corps dans la mort comme une délivrance (ces hommes du chaos ethnique dirigé par Rome ne pouvaient concevoir l'immortalité autrement que comme une éternelle survie de leur misérable corps !) etc., etc. Nombre de papes — tel Célestin, qui écrasa Nestorius — ne comprenaient pas un mot de grec et ne possédaient au reste qu'une culture rudimentaire, ce qui ne saurait nous étonner quand nous apprenons par Hefele qu'une bonne partie des évêques qui fondèrent le dogme chrétien à la majorité des suffrages ne savaient ni lire ni écrire, ni même signer de leur propre nom...

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tout enthousiame y pouvaient, il est vrai, trouver place — sous la seule condition de l'obéissance : mais les hommes ardents et doués ne fournirent jamais que des troupes auxiliaires, car c'est sur la grande masse que l'objectif de Rome demeurait immuablement dirigé et c'est pour elle que la religion fut transférée du cœur et de l'esprit dans l'Église visible, à ce point de devenir accessible à chacun, intelligible à chacun, tangible à chacun ¹). Jamais institution ne posséda une connaissance plus admirable de la nature humaine moyenne que cette Église qui se mit si tôt et si opportunément en devoir de s'organiser autour du centre donné par le pontifex romanus des Romains. Aux Juifs elle emprunta la hiérocratie, l'intolérance, le matérialisme historique — mais en se gardant bien d'y joindre les commandements moraux implacablement rigoureux et l'auguste simplicité du judaïsme hostile à toute superstition (sans quoi elle eût effarouché le peuple, qui est toujours plus superstitieux que religieux); le sérieux germanique lui fut le bienvenu, voire l'extase mystique — mais elle prit soin qu'une conception trop intérieure de la religion ne rendît pas le chemin du salut épineux aux âmes faibles, et que les envolées mystiques n'allassent pas jusqu'à émanciper le rêveur de la tutelle du culte; elle ne repoussa pas précisément les spéculations mythiques des Hellènes, car elle comprit leur valeur pour l'imagination — mais elle dépouilla le mythe de cette plasticité qui le rend inépuisable à la pensée, et de cette faculté d'incessant développement qui le fait éternellement révolutionnaire, pour le figer dans une immobilité permanente, telle une idole offerte à l'adoration. En revanche, elle accueillit de la meilleure grâce du monde les cérémonies et en particulier les sacrements de ce chaos ethnique épris de pompe et qui cherchait
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    ¹) L'ardente Église d'Afrique avait précédé Rome dans cette voie comme en plusieurs autres; elle avait inséré ces mots dans sa profession de foi : « Je crois au pardon des péchés, à la résurrection de la chair et à la vie éternelle PAR LA SAINTE ÉGLISE » (voir Harnack : Das apostolische Glaubensbekenntnis, 27e éd., p. 9).

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sa religion dans la magie. C'est là que Rome est proprement dans son élément; c'est là l'unique contribution authentique et spontanée de l'Imperium, donc de Rome, à l'édification du christianisme; et voilà comment, au mépris des saints hommes qui ne se lassaient pas d'annoncer et de montrer dans le christianisme le contraire du paganisme, la grande masse put passer d'une religion à l'autre sans trop remarquer entre elles de différence : elle retrouvait en effet, dans la nouvelle, le clergé somptueusement vêtu, les processions, les images, les sanctuaires locaux miraculeux, la transsubstantiation mystique de la chair sacrifiée, la communication matérielle de l'immortalité, la confession, le pardon des péchés, les indulgences — toutes choses auxquelles elle était habituée depuis longtemps.

LA VICTOIRE DU CHAOS ETHNIQUE

    Sur cette accession avérée, et même triomphale, de l'esprit du chaos ethnique dans le christianisme, il faut que j'ajoute pour finir quelques mots d'éclaircissement. Elle lui conféra une nuance particulière qui est restée jusqu'à ce jour plus ou moins dominante dans toutes les confessions, y compris celles qui se sont détachées de Rome. D'autre part, ce processus de pénétration trouve sa conclusion — au moins extérieure et formelle — précisément à la fin de la période qui nous occupe ici : la proclamation du dogme de la transsubstantiation, en l'an 1215, marque le terme d'un développement de mille ans dans cette direction ¹).
    Par le seul fait qu'il avait été rattaché à la religion extérieure de saint Paul (en opposition à sa religion intérieure), le christianisme devait déjà, et nécessairement, s'accommoder d'une conception du sacrifice expiatoire analogue à la conception juive; mais précisément le Juif ne s'atteste nulle part plus digne de notre sincère admiration que dans sa lutte
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    ¹) L'achèvement formel définitif eut lieu quelques années plus tard, premièrement par l'introduction de l'adoration obligatoire de l'hostie en 1264, secondement par l'institution de la Fête-Dieu en 1311 pour célébrer la transformation miraculeuse de l'hostie en corps de Dieu.

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incessante contre la superstition et la magie; sa religion est bien une manière de matérialisme, mais, comme je l'ai montré dans un précédent chapitre, un matérialisme ABSTRAIT, non pas concret ¹). Par contre un matérialisme tout à fait concret, encore que nuancé de mysticisme, se répandit comme une peste à travers tout l'empire romain, avant la fin du IIme siècle de notre ère. On a pu démontrer que cette soudaine éruption de vieilles idées et pratiques superstitieuses eut son point de départ chez des Sémites, savoir chez ceux d'entre eux qui n'obéissaient pas à la bienfaisante loi de Iahveh ²); d'ailleurs les prophètes juifs eux-mêmes avaient eu assez de peine à extirper la croyance, toujours renaissante dans le sein de leur peuple, aux effets magiques de la chair sacrifiée ³), et c'est justement cette croyance, si en faveur chez des matérialistes-nés, qui se propagea de contrée en contrée dans toute l'étendue du chaos ethnique fortement sémitisé. C'est la vie éternelle que réclamaient ces hommes misérables — conscients peut-être du peu d'éternité qu'enfermait leur propre existence. C'est la vie éternelle que leur promettaient les prêtres des mystères nouvellement reconstitués; et cela par l'entremise d'« agapes », de solennels repas en commun, où l'on absorbait la chair et le sang transformés magiquement en une substance divine, et où, par la communication directe de cette « SUBSTANCE D'ÉTERNITÉ » immortalisante, le corps de l'homme se trouvait lui aussi magiquement transformé, de façon qu'après sa mort il dût renaître à la vie éternelle 4). Apulée, par exemple, écrit à propos de son initiation aux mystères d'Isis, que, sans vouloir trahir le secret des cho-
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    ¹) Voir la seconde partie de la section : « Le Christ dans son opposition au judaïsme », ch. III.
    ²) Voir notamment Robertson Smith : Religion of the Semites (1894) p. 558. Pour l'ensemble de cette question, lire les conférences 8, 9, 10 et 11.
    ³) Smith : loc. cit. et, comme complément, Cheyne : Isaia, p. 368.
    4) Rohde : Psyche, 1re éd., p. 687.

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ses cachées, il peut affirmer être arrivé aux confins du royaume des morts, avoir posé le pied sur le seuil de Proserpine, et en être revenu « né à nouveau dans tous ses éléments » ¹). Les mystes (ou sacrati = initiés) du culte de Mithra étaient dits également in aeternam renati, « renés pour l'éternité » ²).
    On n'en peut plus douter aujourd'hui : il faut voir ici une résurrection des chimères totémistes les plus immémoriales et les plus universelles, c'est-à-dire d'une sorte de conception primitive que les hommes supérieurs de tous les pays avaient depuis longtemps combattue, et avec succès ³). Il me paraît très peu probable que cette conception ait jamais existé chez les Indo-Européens sous la forme sémitique particulière, que nous considérons en ce moment, des mystères égypto-romains. Mais précisément les Indo-Euro-
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    ¹) L'Âne d'Or, l. XI.
    ²) Rohde : loc. cit.; Dieterich : Eine Mithrasliturgie; Cumont : Mystères de Mithra, etc.
    ³) L'emploi du mot totémisme à cet endroit a causé quelques malentendus, et peut-être implique-t-il en effet une ellipse de pensée un peu trop hardie. Totémisme signifie, au sens le plus général : culte rendu à quelque animal (ou végétal) considéré comme allié ou parent de l'homme en quelque manière — et désigne un usage répandu dans le monde entier, en vertu duquel l'animal objet du culte demeure sacré et inviolable (ainsi la vache aux Indes, le singe dans l'Inde méridionale, le crocodile chez certaines peuplades africaines, etc.); souvent l'animal totem est supposé protecteur du clan qui l'honore et devient son signe de ralliement (c'est là le sens propre de l'otam = « marque », d'où nous avons fait « totem », chez les Peaux Rouges de l'Amérique du Nord). Le totem est donc protégé d'un tabou parce qu'il est sacré, mais il est sacré parce qu'il est censé recéler quelques principes de force et de sainteté; et alors, en suivant le développement de cette notion, l'on constate qu'en bien des cas le totem sacré est sacrifié par les hommes mêmes qui se couvrent de sa protection : elle leur paraît si importante qu'ils souhaitent la rendre plus efficace encore en s'assimilant la substance même de ce réservoir de force qu'est leur totem. C'est ainsi qu'il en allait, au Mexique, du jeune homme qu'on révérait comme divinité et qu'on immolait après un certain temps : on s'imaginait, par l'absorption de sa chair et de son sang divins, devenir soi-même participant de la divinité. L'idée de la manducation du dieu, qui reparaît dans les pratiques théophagiques du christianisme, est donc bien totémiste en son principe.


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péens avaient développé entre temps, et peu à peu conçu en sa pleine, clarté, une autre idée : celle de la SUBSTITUTION dans les sacrifices : in sacris simulata pro veris accipi ¹). Nous voyons déjà les anciens Hindous employer des gâteaux cuits en formes de disques (hosties) comme substituts symboliques des animaux à immoler. Or, dans le chaos romain où toutes les idées circulaient au hasard, confondues en un pêle-mêle inorganique, il se produisit un amalgame de la chimère sémitique mentionnée tout à l'heure — celle d'une transsubstantiation magique opérée en l'homme — avec l'idée symbolique aryenne des simulata pro veris — laquelle en vérité n'avait jamais eu d'autres sens que de transférer dans le cœur du sacrifiant le sacrifice d'action de grâce conçu autrefois littéralement ²). Et c'est ainsi qu'aux repas sacrificiels des mystères romains préchrétiens on n'absorba plus la chair et le sang, mais le pain et le vin — magiquement transformés. Chacun sait quel rôle considérable jouaient ces mystères; chacun se souvient du moins d'avoir lu dans Cicéron (De legibus II, 14) que seuls ces mystères (consistant alors déjà en un baptême et une agape fraternelle) « avaient doté l'homme d'intelligence dans la vie et d'espérance dans la mort. » Mais ce qui en tous cas ne doit échapper à personne, c'est qu'ici, dans ces renati, nous avons affaire à une conception de la nouvelle naissance qui est l'exact contraire de celle qu'enseigna et que vécut Jésus. Le Christ et l'Antéchrist se dressent en face l'un de l'autre. À l'idéalisme absolu, visant une transformation complète de l'homme intérieur, de ses motifs et de ses buts, s'oppose un matérialisme exaspéré jusqu'à la frénésie, qui prétend, par l'absorption d'une nourriture mystérieuse, transmuer magiquement le corps périssable en un corps immortel. Une
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    ¹) Voir Leist : Graeco-italische Rechtsgeschichte, p. 267 et sq.; Jhering : Vorgeschichte der Indoeuropäer, p. 313, etc.
    ²) C'est bien ainsi que l'entend, dans ses bonnes heures, saint Augustin : nos ipsi in cordibus nostris invisibile sacrificium esse debemus (De civ. Dei X, 19).


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pareille notion constitue, moralement, un phénomène de régression atavique comme seule en pouvait susciter une époque d'absolue déchéance.
    Sur ces mystères comme sur toute autre chose le christianisme primitif et authentique exerça une influence idéalisante, il utilisa les formes religieuses de son temps pour les remplir d'un nouveau contenu. Dans un des plus anciens écrits postévangéliques, la Doctrine des Douze Apôtres (ou Didakhè), qui nous est connue depuis 1883 ¹) et qui paraît dater des premières années du IIme siècle, le repas mystique n'est pas autre chose qu'un sacrifice d'actions de grâce (Eucharistie). Au moment de vider le calice, la communauté dit : « Nous te remercions, ô notre Père, pour la vigne sainte de ton serviteur David que tu nous as révélée par ton serviteur Jésus; honneur à toi dans l'éternité. » Au moment de rompre la pain : « Nous te remercions, ô notre Père, pour la vie et la connaissance que tu nous a révélées par ton serviteur Jésus; honneur à toi dans l'éternité. » — Et dans les Constitutions Apostoliques, un peu postérieures, le pain et le vin sont désignés comme « dons en l'honneur du Christ » ²). Quant à une transmutation de ces substances en chair et en sang du Christ, personne alors n'en a la moindre idée. C'est même un trait fort caractéristique des premiers chrétiens qu'ils évitent d'employer le mot, si courant à leur époque, de « mysterion » (rendu en latin par sacramentum). Ce mot n'apparaît qu'au IVme siècle — alors donc seulement que le christianisme fut devenu religion officielle et obliga-
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    ¹) Ce petit livre, conservé au palais du Phanar à Constantinople, dans la bibliothèque du Saint-Sépulcre, fut découvert dès 1875, mais publié pour la première fois en 1883 seulement par le métropolitain orthodoxe de Nicomédie. Les citations que j'en donne sont tirées de l'édition du professeur catholique-romain Narcissus Liebert. Traité destiné à l'enseignement des catéchumènes, et manuel de vie chrétienne, la Didakhè est considérée par tous comme un document de premier ordre pour la connaissance des communautés primitives, de leur organisation, de leurs rites, etc.
    ²) L. VIII, ch. 12.


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toire d'un empire nullement chrétien — et cela comme symptôme irrécusable d'une notion nouvelle ¹). Cependant les meilleurs esprits ne cessèrent de combattre l'introduction progressive du matérialisme et de la magie dans la religion. Origène, par exemple, estime que non seulement, quand on parle du corps du Christ dans l'Eucharistie il faut entendre la chose « au figuré », mais encore que cette « figure » n'est « qu'à l'usage des simples »; il n'y a en réalité, selon lui, qu'une « communication spirituelle ». Aussi juge-t-il indifférent que l'on prenne part ou non à la cène, la réception de l'Eucharistie n'étant par elle-même ni bienfaisante ni nuisible, et tout dépendant de la disposition intérieure ²). — Les conditions dans lesquelles saint Augustin est obligé de lutter sont déjà beaucoup plus difficiles, car il vit au milieu d'un monde si grossièrement sensualisé qu'il y trouve partout accréditée chez les chrétiens l'idée que l'absorption du pain et du vin suffit pour faire de n'importe qui — fût-ce d'un professionnel du crime — un membre de l'Église et un participant de l'immortalité. Il s'élève souvent et vivement contre cette théorie ³). Bien des Pères de l'Église, et des plus considérés, tels Chrysostome, avaient affirmé déjà que la nourriture consacrée avait pour effet de transformer dans son essence le corps de celui qui l'absorbe : Augustin n'en maintient pas moins fermement le point de vue d'après lequel tous les sacrements ne sont jamais que des symboles. Sacrificia visibilia sunt signa invisibilium, sicut verba sonantia signa rerum 4). L'hostie est au corps de Jésus-Christ, selon lui, ce que le mot est à la chose. Et s'il croit pourtant à une
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    ¹) Hatch : op. cit., p. 302. Cf. aussi ce que j'ai exposé plus haut dans ce chapitre, sous la rubrique : « Défiguration des mythes ».
    ²) D'après Neander : Kirchengeschichte, 4e éd. II, 405.
    ³) Cf. par ex. De civ. Dei l. XXI, ch. 25.
    4) De civ. Dei l. X, ch. 19. Sa doctrine fut reprise plus tard presque mot pour mot par Wyclif, l'homme qui est proprement la source première de la Réforme, car il écrit touchant l'hostie : non est corpus dominicum, sed efficax ejus signum.


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communication du divin dans la sainte cène, il entend une communication au sentiment et par le sentiment. Ses déclarations sont trop claires pour laisser placer à une autre interprétation, elles excluent la doctrine romaine ultérieure du sacrifice de la messe ¹). Si sommaires que soient les remarques que je soumets ici au lecteur, et si peu préparé que je le suppose à ce genre d'études, il apercevra maintenant sans peine que deux voies s'ouvraient à la conception de l'Eucharistie : l'une lui était tracée par les mystères les plus purement helléniques, que distinguait un caractère plus idéal et plus spirituel, et auxquels la vie du Christ fournissait désormais un contenu concret, propre à les transformer en « fêtes commémoratives »; l'autre, en la rattachant aux doctrines magiques des Sémites et des Égyptiens, la conduisait à voir dans le pain et le vin le corps matériellement réel du Christ, et dans leur absorption l'instrument d'une transmutation miraculeuse.
    Pendant des siècles ces deux tendances ²) formèrent deux courants parallèles, sans que leurs représentants en
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    ¹) C'est Grégoire le Grand (vers l'an 600) qui enseigna le premier que la messe signifiait la répétition effective du sacrifice du Christ sur la croix; par là la sainte cène acquérait, en plus de sa signification sacramentelle (païenne), une signification sacrificielle (juive).
    ²) Il n'y en a réellement que deux. Quiconque a risqué un regard dans ce chaudron de sorcières qu'est la sophistique théologique me saura gré d'avoir cherché, par une simplification extrême, à porter dans cette question embrouillée non seulement la clarté, mais encore la véracité. Car elle est devenue — tant par l'effet des habiles calculs de la cupidité cléricale qu'en raison des chimères religieuses d'esprits sincères, mais mal équilibrés — l'arène où se donne rendez-vous tout ce que l'esprit humain a produit de plus beau en fait de profonds non-sens et de subtiles niaiseries. Et c'est ici que gît le péché originel de toutes les Églises protestantes : car après s'être révoltées contre la doctrine du sacrifice de la messe et celle de la transsubstantiation, elles n'ont pas trouvé le courage de rompre définitivement avec la superstition du chaos ethnique et, se retranchant derrière de misérables sophismes, oscillant dans une lâche indécision, elles ont préféré jusqu'à ce jour dialectiser sur des pointes d'aiguille plutôt que de prendre pied sur un terrain solide.


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vinssent jamais à un conflit dogmatique décisif. Il se peut que le sentiment d'un grave danger ait contribué à le faire éviter; mais en outre il y a que Rome, qui depuis longtemps avait choisi tacitement le second chemin, savait avoir contre elle les Pères de l'Église les plus éminents, ainsi que la plus ancienne tradition. Cette fois encore ce fut le Nord, le Nord par trop consciencieux, qui jeta le brandon de discorde dans la paix idyllique de ce monde où coexistaient, sous le manteau d'une Église unique, infaillible et universelle, les hommes de deux religions différentes. Au IXme siècle l'abbé Radbert, dans son traité de l'Eucharistie (De sacramento corporis et sanguinis Christi), enseigna pour la première fois comme dogme incontestable la transsubstantiation magique du pain en la réalité objectivement présente du corps du Christ, lequel était censé exercer sur tous ceux qui le recevaient — fussent-ils inconscients, fussent-ils incrédules — une action magique qui leur conférait l'immortalité. Et qui releva le gant ? Même dans une esquisse aussi rapide je ne saurais omettre un fait à ce point significatif : ce fut le roi des Francs, soutenu plus tard par le roi d'Angleterre ! Comme toujours, le premier instinct était le bon; les princes germaniques avaient immédiatement pressenti qu'il y allait de leur indépendance ¹). Ratramnus d'abord, ensuite le grand Scot Erigène, furent chargés par Charles le Chauve de réfuter la doctrine de Radbert. Et ce qui prouve qu'il ne s'agit pas ici d'une dispute théologique quelconque et fortuite, c'est que nous voyons le même Scot Erigène exposer tout un système inspiré du pur esprit d'Origène, savoir une religion idéaliste dans laquelle l'Écriture sainte, avec tous ses enseignements, est conçue comme une « symbolique de l'inexprimable » (res ineffabilis, incomprehensibilis), et la
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    ¹) Notons à ce propos un point des plus intéressants : c'est que la participation aux anciens mystères enlevait aux participants leur qualité de ressortissants d'une nation. Les initiés formaient une famille internationale, extranationale.

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distinction du bien et du mal démontrée intenable métaphysiquement; c'est encore que nous voyons, à ce même instant précis, l'admirable comte Gottschalk développer, en continuateur de saint Augustin, la doctrine de la Grâce divine et de la Prédestination. Désormais les moyens diplomatiques ne pouvaient plus suffire à résoudre le conflit. L'esprit germanique commençait à s'éveiller : si Rome lui laissait le champ libre, c'en était fait de sa puissance. Sur l'ordre des autorités ecclésiastiques, Gottschalk fut fouetté de verges presque jusqu'à la mort, puis livré pour le reste de ses jours aux horreurs d'un cachot; Scot Erigène, qui s'était enfui à temps dans sa patrie anglaise, tomba — si nous en croyons la légende — sous le poignard de moines armés par Rome. C'est de cette manière que l'on discuta pendant quelques siècles sur la nature de la sainte cène. Les papes, il est vrai, gardaient encore personnellement une attitude fort réservée, presque ambiguë; ils avaient plus à cœur le maintien de tous les chrétiens sous leur houlette que telles discussions par lesquelles l'Église pouvait être ébranlée jusqu'en ses fondements. Pourtant, lorsqu'au XIme siècle le bouillant Bérenger de Tours eut recommencé à propager dans tout le royaume de France la religion de l'idéalisme, il ne fut plus possible d'ajourner la décision définitive. C'était d'ailleurs un Grégoire VII qui occupait alors le siège pontifical, c'était l'auteur du Dictatus papae ¹) où, pour la première
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    ¹) L'attribution des Ordonnances à Grégoire VII a été récemment mise en doute; cependant les écrivains catholiques qui comptent scientifiquement reconnaissent que cet exposé des « droits » revendiqués par Rome, s'il ne procède pas du pape lui-même (encore qu'inséré dans le registre de ses Actes), est issu tout au moins du cercle de ses plus intimes admirateurs, et qu'il reproduit avec exactitude, sur les points essentiels, les opinions de Grégoire — ce que confirment par ailleurs les actions et les lettres de ce dernier (cf. par ex. Hefele : op. cit., 2e éd., V, 75). Ce qui est, en revanche, d'un effet irrésistiblement comique, ce sont les détours et les tortillages des historiens qui écrivent sous l'influence jésuite; ils ont emprunté au grand Grégoire beaucoup de choses, mais non pas sa droiture et son amour de la vérité, et alors ils

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fois, Rome déclare sans ambages qu'empereur et princes sont absolument subordonnés au pape, c'était ce même pontifex maximus qui le premier avait imposé à tous les évêques de l'Église chrétienne le serment de vassalité et d'inviolable fidélité à l'égard de Rome : un homme dont l'intégrité de conviction décuplait la puissance déjà grande. Rome, maintenant, se sentait assez forte pour faire triompher sa manière de voir dans la question de la sainte cène. Traîné de cachot en cachot, traduit de concile en concile, Bérenger dut finalement rétracter sa doctrine devant une assemblée de 113 évêques tenue à Rome en 1059 ¹), et professer la foi selon laquelle « le pain n'est pas seulement un sacrement, mais c'est le vrai corps du Christ qui est mâché avec les dents. » — La lutte n'en continua pas moins; c'est même alors qu'elle devint générale. Durant la seconde moitié du XIIIme siècle il se produisit dans tous les pays où le sang germanique avait pénétré — d'Espagne jusqu'en Pologne, d'Italie jusqu'en Angleterre ²) — un réveil de la cons-
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essayent maladroitement de corriger les actions et les paroles de celui des papes avec lequel l'idée romaine a précisément atteint sa forme la plus noble, la plus pure, la plus désintéressée et, par là même, aussi sa plus grande influence morale. Il faut voir, par exemple, quel mal se donne le professeur de séminaire Brück (op. cit. § 114) pour démontrer que Grégoire « n'a pas voulu de monarchie universelle », qu'il n'a pas considéré les princes comme ses « vassaux » etc.; mais Brück ne peut naturellement passer tout à fait sous silence que Grégoire a parlé d'un imperium Christi et qu'il a exhorté tous les princes et tous les peuples à reconnaître dans l'Église « leur souveraine et leur maîtresse ! » Recourir à de pareils escamotages en présence des grands faits essentiels de l'histoire est à la fois stérile et peu digne; l'idée hiérocratique romaine de l'État est assez grandiose pour qu'on n'ait pas besoin d'en avoir honte.
    ¹) « Des bêtes sauvages » — ainsi les nomme-t-il dans une lettre au pape — qui se mettent à hurler au simple mot de « communion spirituelle avec le Christ » (voir Neander : op. cit. VI, 317). Plus tard Bérenger qualifie le trône pontifical de sedem non apostolicam, sed sedem satanae.
    ²) Vers l'an 1200 il y avait des communautés vaudoises « en France en Aragon, en Catalogne, en Espagne, en Angleterre, dans les Pays


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cience religieuse comme on n'en a jamais revu de pareil depuis lors. Ce réveil, qui marquait l'aube d'un nouveau jour, se manifesta tout d'abord sous la forme d'une réaction contre la religion du chaos ethnique, imposée de force à des consciences qui ne la pouvaient assimiler. Partout surgirent des sociétés bibliques et d'autres associations pieuses, et alors s'attesta ce phénomène significatif : que partout où se répandait la connaissance de l'Écriture sainte, elle suscitait — comme par une nécessité mathématique — le refus d'admettre les prétentions temporelles et spirituelles de Rome et, en première ligne, la transsubstantiation du pain, ainsi que, d'une façon générale, la doctrine romaine du sacrifice de la messe. La situation s'aggravait d'instant en instant. Si les circonstances politiques, au lieu d'être les plus déplorables qu'on ait jamais vues en Europe, avaient tant soit peu favorisé ce mouvement, sans doute une rupture énergique et définitive serait-elle intervenue entre le « Nord » (jusqu'au sud des Alpes et des Pyrénées !) et Rome. Ce n'est pas les réformateurs qui manquaient, et d'ailleurs on n'en avait pour ainsi dire pas besoin. Le mot d'Antéchrist appliqué au siège pontifical romain était dans toutes les bouches. Les paysans eux-mêmes savaient que beaucoup des cérémonies et des doctrines de l'Église constituaient des emprunts directs au paganisme; on n'avait pas encore eu le temps d'oublier ces choses. Et ainsi eut lieu un soulèvement intérieur général contre l'extériorisation de la religion, contre le mérite des œuvres, et particulièrement contre les indulgences. Mais Rome était alors à l'apogée de sa puissance politique; elle dispensait les couronnes et détrônait les rois, tenant entre ses mains tous les fils des intrigues diplomatiques. À cet instant, précisément, montait sur le siège curule le pape qui prononça ces paroles mémorables : ego sum
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Bas, en Allemagne, en Bohême, en Pologne, en Lithuanie, en Autriche, en Hongrie, en Croatie, en Dalmatie, en Italie, en Sicile, etc. » (voir l'excellent livre de Ludwig Keller : Die Anfänge der Reformation und die Ketzerschulen, 1897).

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Caesar ! ego sum Imperator ! Croire autrement que Boniface VIII, cela redevenait, comme au temps de Théodose, un crime de lèse-majesté. Ceux qui étaient sans défense furent massacrés; ceux envers qui quelques ménagements s'imposaient furent emprisonnés, intimidés, démoralisés; ceux qui étaient à vendre furent achetés. Dès ce moment aussi le régime de l'absolutisme romain s'étendit à un domaine où avait régné jusque là une tolérance relative, celui des convictions religieuses les plus intimes — et ce fut l'effet de deux mesures dont l'étroite connexité n'apparaît pas au premier abord, mais ressort cependant de tout ce qui précède : la TRADUCTION DE LA BIBLE en langue vulgaire fut interdite (ainsi que la lecture de la Vulgate latine, du moins accessible jusqu'ici aux laïcs cultivés); et le dogme de la TRANSSUBSTANTIATION fut proclamé ¹).
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    ¹) Innocent interdit la lecture de la Bible dès 1198; le concile de Toulouse en 1229 et d'autres conciles encore aggravèrent successivement cette interdiction. Le concile de Toulouse interdit de la façon la plus sévère aux laïcs de lire N'IMPORTE QUEL FRAGMENT de l'Ancien ou du Nouveau Testament, à la seule exception des Psaumes (c. XIV). S'il est vrai que la Bible était fort répandue en Allemagne peu avant l'époque de Luther, ce n'en est donc pas moins jeter de la poudre aux yeux que de présenter ce fait (ainsi que font Janssen et d'autres écrivains catholiques) comme une preuve du libéralisme du Saint-Siège. En réalité, l'invention de l'imprimerie avait été plus prompte à exercer ses effets que la curie, toujours lente, ne fut prompte à y parer; au reste, l'Allemand avait toujours été attiré instinctivement par l'Évangile et il n'avait pas coutume, quand quelque chose lui tenait fortement à cœur, de respecter les interdictions plus que de nécessité. D'ailleurs le concile de Trente y mit ordre bientôt; en 1622 le pape interdit complètement toute lecture de la Bible en dehors de la Vulgate latine. C'est seulement au XVIIIme siècle que des traductions prudemment rédigées, pontificalement approuvées, furent permises; encore était-ce sous condition qu'elles fussent pourvues de notes également approuvées — mesure forcée visant la diffusion de l'Écriture sainte dans les versions fidèles des Sociétés bibliques.
    Si l'on tient à savoir, par contre, où en étaient les études bibliques du clergé romain au XIIIme siècle, un petit fait illustre la chose d'une façon assez gaie : au concile de Nympha, en 1234, où des catholiques romains et des catholiques grecs s'étaient rencontrés pour dis-


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    L'édifice était ainsi achevé, et achevé d'une façon parfaitement logique. Évidemment les Constitutions apostoliques avaient inculqué au laïc le devoir « de scruter l'Évangile avec zèle quand il se reposait dans sa maison » ¹), elles l'avaient incité à considérer l'Eucharistie comme l'« offrande de dons en l'honneur du Christ »; mais qui, à ce moment, conservait quelque notion du christianisme primitif et authentique ! Dès l'origine, au surplus, le point de vue de Rome — ainsi que j'ai essayé de l'établir — n'est pas un point de vue spécifiquement religieux ni, à plus forte raison, spécifiquement évangélique : aussi ceux-là ont-ils tort qui, depuis des siècles, lui font un grief de manquer de l'esprit évangélique. En bannissant l'Évangile de la maison et du cœur du chrétien, en donnant dans le même instant pour fondement officiel à la religion le matérialisme magique où se réconfortait le chaos ethnique dans son agonie, ainsi que la théorie juive du sacrifice qui fait du prêtre un intermédiaire indispensable, Rome avait simplement montré ses couleurs. À ce même quatrième concile de Latran, qui proclame en 1215 le dogme de la transsubstantiation magique, le tribunal de l'Inquisition fut organisé en institution permanente. Ce n'était donc pas la doctrine seulement, mais encore le système qui se présentait désormais avec franchise. Le concile de Narbonne posa, en 1227, ce principe : « les personnes et les biens des hérétiques sont abandonnés à
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cuter des moyens propres à mettre fin au schisme, il ne fut pas possible de découvrir ni chez les uns ni chez les autres, ni dans les églises ni dans les couvents de la ville ou des environs, un exemplaire de la Bible, en sorte que les successeurs des apôtres durent passer à l'ordre du jour sur le texte d'une citation douteuse et s'en référer une fois de plus non à l'Écriture sainte, mais aux Pères et aux Conciles (voir Hefele : op. cit. V, 1048). Exactement dans le même temps le dominicain Régner, envoyé en mission de persécution contre les Vaudois, rapporte que tous ces hérétiques étaient remarquablement versés dans l'Écriture et qu'il avait vu des paysans capables de réciter par cœur tout le Nouveau Testament (cité par Neander : op. cit. VIII, 414).
    ¹) L. I : Des laïcs, § 5.


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quiconque s'en rend maître » ¹); haeretici possunt non solum excommunicari, sed et juste occidi, enseigna peu après le premier docteur vraiment romain parmi les docteurs de l'Église, Thomas d'Aquin. Il ne faut pas s'imaginer que ces doctrines et ces principes aient été abrogés; ils sont une conséquence logique et inévitable des prémisses romaines et ont force de loi encore aujourd'hui; dans les dernières années du dix-neuvième siècle, un éminent prélat romain, Hergenröther, nous l'a expressément confirmé, en y ajoutant cette observation : « Là seulement où l'on ne peut autrement, on cède » ²).

AUJOURD'HUI

    Ainsi, au début du XIIIme siècle, la lutte qui avait duré près de mille ans s'était terminée par la victoire apparemment complète de Rome et par la défaite non moins complète du Nord germanique. Mais ce premier réveil, que je notais tout à l'heure, de l'esprit germanique sur le terrain religieux n'avait été qu'un symptôme avant-coureur, annonçant qu'une race commençait de prendre conscience et possession d'elle-même. Bientôt le mouvement se propagea dans la vie civique, et politique, et intellectuelle, et alors il ne s'agit plus seulement, ni au premier chef, de religion, mais il y eut, contre les principes et les méthodes de Rome en général, une révolte s'étendant à tous les domaines de l'activité humaine. La lutte se déchaîna donc de nouveau, mais cette fois avec d'autres résultats. Si l'Église romaine pouvait se permettre d'être tolérante, on pourrait considérer cette lutte-là comme terminée aujourd'hui; mais elle ne le peut pas, sous peine de se suicider : voilà pourquoi le capital spirituel et matériel que nous autres, Germains, avons conquis au prix de tant de labeurs et de combats, et d'une façon en somme si peu définitive, se trouve perpétuellement miné et rongé. D'ailleurs, sans avoir besoin de les chercher ou de leur donner des gages, Rome possède des alliés naturels en
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    ¹) Hefele : op. cit. V, 944.
    ²) Cf. Döllinger : Das Papsttum (1892), p. 527.


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tous les ennemis du germanisme. S'il ne se produit pas bientôt parmi nous une renaissance vigoureuse, puissamment constructive, de l'esprit idéaliste, et avant tout une renaissance spécifiquement religieuse; si nous ne réussissons pas à débarrasser notre christianisme des oripeaux étrangers qu'il traîne après lui comme les emblèmes d'une hypocrisie et d'une déloyauté obligatoires; si nous ne disposons plus de la force créatrice suffisante pour puiser dans les paroles du Fils de l'homme et le spectacle de sa croix l'inspiration d'où procéderait une religion intégrale et intégralement vivante, conforme à la vérité de notre être et de nos aptitudes, répondant à l'état présent de notre culture; une religion si immédiatement convaincante, si persuasive dans sa beauté, si actuelle, si plastiquement mobile, d'une vérité si éternelle et pourtant si neuve que nous soyons obligés de nous donner à elle comme la femme à l'homme aimé, avec l'assurance de l'enthousiasme qui n'hésite ni ne questionne; une religion si exactement adaptée à l'essence particulière de notre type germanique (supérieur, certes ! par ses dons, mais singulièrement délicat et prompt à déchoir) qu'elle s'empare de notre individu, qu'elle en pénètre l'intimité la plus secrète, qu'elle l'ennoblisse et le fortifie tout entier — si cela ne doit pas se réaliser, alors attendons-nous à voir surgir des ombres de l'avenir un second Innocent III, avec un nouveau Concile de Latran, attendons-nous à voir se allumer les bûchers de l'Inquisition. Car le monde — y compris le Germain — préférera toujours encore livrer son âme aux frénésies des mystères syro-égyptiens que de s'édifier aux fades rabâchages des Sociétés éthiques et de leurs pareilles. Et le monde aura raison. D'autre part un protestantisme abstrait, casuistiquement dogmatique, infecté de superstitions romaines, comme celui dont la Réforme nous a transmis les différentes variétés, ne constitue pas une force vive. Sans doute il recèle une force, et une grande force : l'âme germanique; mais l'assemblage bariolé d'intolérances multiples, et d'ailleurs illogiques avec elles-mêmes, dont il

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est formé, représente pour cette âme une entrave, non pas un stimulant; d'où la profonde indifférence du plus grand nombre de ses adhérents et une paralysie lamentable de la plus grande des puissances du cœur : la puissance religieuse. Rome, au contraire, a beau être faible en tant que religion dogmatique, sa dogmatique est du moins conséquente. De plus, c'est précisément cette Église qui — moyennant certaines concessions exigées de tous et une fois pour toutes — atteste une tolérance et une largeur d'accueil extraordinaires; elle ouvre ses bras tout grands à tout venant, comme seul le bouddhisme l'a su faire; elle s'en tend à préparer à tous les caractères, à tous les esprits, à tous les cœurs une patrie, une civitas Dei, où le sceptique qui (à l'instar de maint pape) mérite à peine le nom de chrétien ¹) marche la main dans la main avec l'homme du commun, captif de ses superstitions païennes, et avec le plus fervent et le plus mystique enthousiaste, tel un Bernard de Clairvaux, « de qui l'âme s'enivre dans la plénitude de la maison de Dieu et boit avec le Christ le vin nouveau dans la maison du Père » ²). À cela vient s'ajouter l'irrésistible séduction de l'idée étatiste et universaliste, qui pèse d'un poids considérable dans la balance : car la perfection de la méthode organisatrice, la puissance du facteur tradition-
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    ¹) Dans le procès posthume intenté à Boniface VIII, plusieurs dignitaires de l'Église affirmèrent sous serment que, de son vivant, ce plus puissant de tous les papes se moquait du ciel et de l'enfer et disait de Jésus-Christ que ce fut un habile homme, rien de plus. Hefele incline à croire que ces inculpations ne sont pas dénuées de fondement (op. cit. VI, 461 et l'exposé qui précède). Malgré cela — ou, bien plutôt, à cause de cela — Boniface VIII est précisément l'homme qui a saisi plus clairement que n'importe qui, avant ou depuis, la substance de l'idée romaine, et qui lui a donné son expression parfaite dans cette fameuse bulle Unam sanctam, pierre angulaire du catholicisme actuel (j'y reviendrai dans le prochain chapitre). Au demeurant, Sainte-Beuve montre dans Port-Royal (liv. III, ch. 3) qu'on peut être à la fois très bon catholique et à peine chrétien.
    ¹) Helfferich : Christliche Mystik (1842) II, 231.


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nel, la connaissance du cœur humain sont des choses pour lesquelles Rome est grande et admirable plus qu'on ne saurait dire. Luther lui-même doit avoir déclaré (si l'on s'en rapporte à ses Propos de table) : « En ce qui concerne le gouvernement extérieur, le règne du pape est ce qu'il y a de mieux pour le monde. » Un David isolé — fort de la pure et innocente indignation d'un véritable Indo-Européen contre l'outrage infligé à notre race — pourrait peut-être abattre ce Goliath; mais une armée entière de Liliputiens philosophants n'y saurait parvenir. D'ailleurs il n'y a lieu en aucun cas de souhaiter sa mort; car notre christianisme germanique ne sera pas, ne peut pas être, la religion du chaos ethnique; la chimère d'une religion universelle est déjà par elle-même du matérialisme historique et sacramentel; cette chimère persiste dans l'Église protestante comme une maladie qu'elle tient de son passé romain; ce n'est que dans la limitation que nous pourrons nous élever à la pleine possession de notre force d'idéalité.
    Il est impossible de comprendre les conflits religieux, si gros de conséquences, qui se sont produits au dix-neuvième siècle ou qui menacent notre plus prochain avenir, si l'on n'a présente à l'esprit une image vive, colorée, juste en ses traits essentiels, des luttes qui divisèrent le christianisme durant la première période de son existence — disons jusqu'à l'année 1215. Ce qui a suivi — la Réforme et la Contreréforme — est beaucoup moins important au point de vue purement religieux, beaucoup plus pénétré de politique et dominé par la politique, et reste d'ailleurs également inintelligible sans la connaissance de la période antérieure. C'est à ce besoin que j'ai essayé de répondre dans le présent chapitre ¹).
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    ¹) À qui désirerait connaître un essai de réfutation systématique des vues formulées dans ce chapitre (et en d'autres endroits de ce livre) sur la nature et l'histoire de l'Église romaine, je recommande la « Kritische Würdigung » de mes Grundlagen par le prof. Dr Albert Ehrhard, qui forme le fascicule 14 des Vorträge und Abhandlungen édités par la Leogesellschaft (1901, Mayer et Co, Vienne).

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ORATIO PRO DOMO

    Si l'on devait reprocher à l'exposé qui précède sa partialité, je répondrais que le don précieux du mensonge ne m'a pas été départi. Qu'a-t-on à faire, d'ailleurs, de phrases « objectives » ? L'adversaire lui-même sait apprécier la franchise. Quand il y va des biens suprêmes de notre cœur, je préfère, comme les anciens Germains, marcher nu au combat avec la sorte d'esprit que Dieu m'a donnée, plutôt que revêtu de l'armure artistement forgée d'une science qui précisément ici ne prouve rien, ou que drapé dans la toge d'une rhétorique vaine, qui concilie tous les contraires.
    Rien n'est plus loin de ma pensée que d'identifier les individus avec leurs Églises. Les Églises d'aujourd'hui réunissent et séparent les hommes selon des caractères tout à fait extérieurs. Quand je lis les Mémoires du cardinal Manning, où l'Ordre des Jésuites est appelé le chancre du catholicisme, quand j'entends cet homme protester avec véhémence qu'à force de développer le système des sacrements, comme on le fait aujourd'hui avec un redoublement de zèle, on en vient à instituer une idolâtrie manifeste, quand je l'entends traiter à ce propos l'Église de « boutique » et de « marché au change », quand je le vois travailler de tout son effort à la diffusion de la Bible et combattre publiquement la tendance à empêcher cette diffusion, tendance « romaine » qu'il reconnaît dominante; ou bien encore quand je lis des ouvrages excellents, vrais monuments d'inspiration germanique, tels que celui du professeur Schell sur « le catholicisme comme principe du progrès » — alors j'ai l'impression très vive qu'il suffirait du souffle de quelque divine tempête pour balayer d'un coup toute cette fantasmagorie funeste des chimères héritées de l'âge de la pierre, pour dissiper comme un voile de brouillard les grossières hallucinations des métis du Bas-Empire et pour nous unir, nous tous, Germains — précisément dans la religion et par la religion — en la fraternité de notre sang.
    Au surplus, il était entendu expressément que je ne toucherais pas dans cet exposé au point central de tout ce

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qu'embrasse le mot de christianisme — que je n'effleurerais pas la figure du Crucifié; or c'est elle, justement, qui est l'élément unifiant; c'est elle qui nous relie les uns aux autres, quelque profondes que puissent être les différences de mentalité et de race qui nous séparent. J'ai acquis, pour mon bonheur, plusieurs bons et fidèles amis dans le clergé catholique; et, jusqu'à ce jour, je n'en ai pas perdu un seul. Je me rappelle qu'un dominicain de haute intelligence, qui discutait volontiers avec moi et à qui je suis redevable de maint enseignement sur les matières de la théologie, s'écria une fois désespéré : « Vous êtes un homme affreux ! Saint Thomas d'Aquin lui-même ne viendrait pas à bout de vos pareils ! » Et cependant cet homme vénérable ne me retira pas sa bienveillance, pas plus que je ne lui retirai mon respect. Ce qui nous unissait, cela précisément était plus grand et plus fort que les choses très nombreuses qui nous séparaient : c'était la figure de Jésus-Christ. Chacun de nous avait beau considérer l'autre comme plongé dans l'erreur la plus pernicieuse — au point que, transporté dans l'arène du monde, il n'eût pas hésité une minute à l'attaquer sans ménagement : néanmoins, dans la paix du cloître où j'avais coutume de visiter le Père dominicain, nous nous sentions toujours de nouveau élevés jusqu'à cet état, que saint Augustin décrit d'une manière si merveilleuse, où toutes choses — même la voix des anges — se taisent et où seule se fait entendre la voix de « l'Unique ». Alors nous nous savions rapprochés et, avec une conviction pareille, nous confessions tous deux : « Le Ciel et la Terre passeront, mais Ses paroles ne passeront point. »