Here
under follows the transcription of chapter 8 of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
887
CHAPITRE VIII
ÉTAT
—————
Il me semble voir en mon
esprit une noble et
puissante nation se lever
comme un homme fort
après son sommeil et secouer les boucles de
sa
chevelure invincible. Il me semble la voir, tel un
aigle, restaurer
sa robuste jeunesse et emplir ses
yeux, qui n'en sont pas
éblouis, de l'ardente
splendeur de midi ;
régénérer et dessiller sa vue,
longtemps
abusée, à la source même de l'irradia-
tion
céleste — tandis qu'éclate la clameur
des oiseaux
poltrons qui volètent çà et là par trou-
pes,
avec ceux aussi qui aiment le crépuscule :
inquiets de ses
intentions, dans leur caquetage
de bavards envieux ils
pronostiqueraient volon-
tiers une ère de sectes et de schismes.
Milton.
888
(Page vide)
889
EMPEREUR ET
PAPE
S'il m'incombait de décrire en historien la
lutte dans l'État jusqu'au XIIIme
siècle, je ne manquerais pas de
m'étendre sur deux ordres de faits : sur la lutte entre
la papauté et l'empire, et sur cette transformation graduelle
par laquelle la majorité des Germains libres furent
réduits à la condition de serfs, tandis que d'autres
accédaient à la classe de la noblesse
héréditaire, classe puissante et même
menaçante au-dessus comme au-dessous d'elle. Mais traitant de la
genèse du dix-neuvième siècle, c'est lui et lui
seul que je dois avoir en vue dans le présent ouvrage : or ni
cette lutte néfaste, ni les métamorphoses
étonnamment diverses que subit la société
violemment ballottée par des courants contraires, n'offrent plus
aujourd'hui qu'un intérêt historique. Le mot «
empereur » a tellement perdu sa signification pour nous que
nombre
de princes européens l'ont ajouté à leurs autres
titres simplement afin d'en rehausser l'éclat; quant aux «
esclaves blancs d'Europe » (ainsi que les nomme un
écrivain
contemporain, l'Anglais Sherard), ils ne sont pas les témoins
survivants d'un système féodal aboli, mais les victimes
d'une évolution économique nouvelle ¹). Par contre,
à mesure que progressera notre étude, nous constaterons
que cette lutte dans l'État, si confuse qu'elle paraisse, fut en
dernière analyse une lutte POUR L'ÉTAT,
je veux dire une
lutte dont l'État fut l'enjeu, lutte entre l'universalisme et le
nationalisme. Envisagés de ce point de vue, les
événements en cause nous deviennent aisément
intelli-
—————
¹) Voir au ch. IX la section
intitulée : «
Économie sociale
».
890
LA LUTTE — ÉTAT
gibles et, du même coup
qu'ils s'éclairent, une vive
lumière rejaillit de leur époque sur la nôtre, ce
qui nous permet de voir plus clair aussi dans maints
phénomènes du monde actuel.
Le plan du présent chapitre se déduit
tout naturellement
de cette considération. Mais une remarque préliminaire
s'impose.
On avait pu appeler avec raison l'empire romain un
« empire
universel » (« mondial », dirions-nous aujourd'hui); orbis
romanus, le monde romain : telle était la
désignation
usuelle. Mais notons bien qu'on disait le monde « romain »,
non le
monde tout court. S'il plut au poète courtisan de forger ce vers
fameux :
Tu regere imperio populos,
Romane, memento !
il n'est pas moins vrai que l'hypothèse formée
étourdiment par des historiens plus sérieux d'ordinaire,
et suivant laquelle ces mots exprimeraient le programme romain, ne
repose sur rien. Ainsi que je l'ai marqué dans mon second
chapitre, la pensée politique fondamentale de l'ancienne
Rome ne
fut pas d'expansion, mais de concentration, et il ne faut pas que
l'éloquence d'un Virgile nous induise en
illusion sur un objet de cette importance. Rome se vit contrainte par
les événements de s'étendre autour d'un point
central fixe; néanmoins, aux jours même que sa puissance
embrassa le territoire le plus vaste — de Trajan jusqu'à
Dioclétien — rien n'est plus frappant pour l'observateur
attentif que la rigueur avec laquelle elle se maîtrise et se
limite elle-même. Là est le secret de la force romaine;
c'est par là que Rome s'avère, entre toutes les nations,
comme la nation véritablement politique. Mais où
qu'atteigne cette nation, elle annihile l'individualité, elle
crée un orbis romanus;
son action à l'extérieur
se traduit par le nivellement. Et lorsqu'il n'y eut plus de nation
romaine, plus même de César dans Rome, ce qui seul demeura
de tout ce qui avait été « romain », ce fut
ce
principe du nivellement, de l'anéan-
891
LA LUTTE — ÉTAT
tissement des
individualités. Or, sur ce principe l'Église
greffa l'idée universaliste proprement dite, que n'avait jamais
connue la Rome purement politique. C'étaient des empereurs — en
première ligne Théodose — qui avaient créé
le concept de l'Église romaine, par quoi certainement ils
n'avaient eu
d'abord en vue que l'orbis romanus
et sa meilleure discipline; mais un
principe religieux se substituait ainsi à un principe politique,
et tandis que celui-ci est, de sa nature, limité,
celui-là, de sa nature, est sans limite aucune. La conversion au
christianisme devenait désormais une obligation morale, puisque
le salut éternel des hommes en dépendait : à une
conviction de cette sorte quelles limites imaginer ? ¹) Et,
d'autre
part,
c'était désormais un devoir politique que d'appartenir
à l'Église ROMAINE, à l'exclusion
de toute autre forme que
pût revêtir l'idée chrétienne : les empereurs
en avaient ainsi ordonné, sous peine des châtiments les
plus sévères. Ainsi l'ancienne idée romaine, qui
était systématiquement limitée, s'élargit
en l'idée d'un empire universel; et comme — alors que la
politique livrait, il est vrai, l'organisme — c'était
l'Église
qui fournissait l'idée impérative de
l'Universalité, il advint naturellement qu'une théocratie
procéda peu à peu de l'imperium, et naturellement aussi
le souverain pontife ceignit bientôt sa tête du Diadema
imperii ²).
—————
¹) Voir par exemple la superbe lettre d'Alcuin à
Charlemagne
(dans Waitz : Deutsche
Verfassungsgeschichte II, 182) où
l'abbé exhorte l'empereur à étendre l'empire sur
le monde entier, non par ambition politique, mais parce qu'ainsi il
reculera toujours davantage les frontières de la foi catholique.
²) On dispute encore sur la question de savoir
quel est le pape qui, le
premier, entoura d'une double couronne la tiare. Bien qu'on en ait
longtemps fait gloire à Boniface VIII, il paraît certain
que
l'événement date de plus loin — du XIIme,
ou même du
XIme siècle. L'une des couronnes
portait cette inscription :
Corona regni de manu Dei;
l'autre, celle-ci : Diadema imperii
de manu
Petri. Aujourd'hui la tiare pontificale est chargée d'une
troisième couronne (triregnum).
Suivant l'opinion d'un
écrivain qui incline au catholicisme, Wolfgang Menzel
892
LA LUTTE — ÉTAT
On se tromperait fort
néanmoins — et il faut que j'appelle
dès le début l'attention du lecteur sûr ce point —
en voyant dans aucun des empereurs, fût-ce même un Henri
IV, le représentant et le champion du pouvoir temporel par OPPOSITION
à la puissance ecclésiastique. L'essence de
l'impérialisme chrétien-romain est l'idée de la
domination universelle; or cette idée, nous l'avons vu, ne
dérive pas de l'ancienne Rome; c'est la religion qui avait
apporté le principe nouveau : vérité
révélée, royaume de Dieu sur la terre, puissance
purement idéale (parce que fondée sur des idées et
dominant les hommes par des idées). Sans doute, les empereurs
avaient en quelque sorte sécularisé ce principe dans
l'intérêt de leur souveraineté, mais, par le seul
fait qu'ils l'avaient admis, ils s'y étaient en même temps
soumis. Un empereur qui n'eût pas appartenu à
l'Église
romaine, un empereur qui n'eût pas été un chef et
un appui de l'universalisme de la religion, cela ne se conçoit
point. Il faut donc bien entendre qu'une querelle entre empereur et
pape est toujours une querelle à l'intérieur de
l'Église
: l'un veut assurer plus d'influence au Regnum, l'autre au Sacerdotium,
mais le rêve de l'universalisme reste commun à l'un et
à l'autre, ainsi que la fidélité envers cette
Église impériale-romaine appelée à fournir
le
ciment psychique qui doit unir entre elles toutes les parties de
l'empire universel. Une fois, c'est l'empereur qui nomme le pape
« par un acte de son plein pouvoir impérial » (tel
Othon III, en 999, Sylvestre II) : il est donc un autocrate
incontesté; une autre fois, c'est le pape qui couronne
l'empereur « dans la plénitude de la puissance papale
» (tel Innocent II, en 1131, Lothaire); à l'origine, les
empereurs
(ou les souverains régnants) nomment tous les
évêques; plus tard les papes revendiquent ce droit; il
pouvait advenir aussi que le Concile des évêques
s'arrogeât
—————
(Christliche Symbolik, 1854, I,
531), ces trois couronnes symbolisent
la souveraineté de l'Église sur la terre, sur l'enfer et
sur le
ciel. Il n'est pas d'impérialisme qui puisse embrasser davantage
!
893
LA LUTTE — ÉTAT
le pouvoir suprême, se
déclarât expressément
« infaillible », déposât le pape et
l'emprisonnât (comme à Constance en 1415), cependant que
l'empereur siégeait au milieu des prélats comme un
spectateur impuissant, incapable même de sauver un Jean Hus de la
mort. Et ainsi de suite. Il s'agit manifestement, dans tous ces cas, de
conflits de compétence AU SEIN DE L'ÉGLISE,
je veux dire
au sein d'une théocratie conçue sur le plan
universaliste. Alors que ce sont les archevêques allemands qui
commandent l'armée envoyée en 1167 par
Frédéric Ier contre Rome et
contre le pape, il serait
tout de même étrange de voir dans ce fait une
réelle insurrection du pouvoir temporel contre le pouvoir
ecclésiastique; et il ne serait pas moins étrange
d'interpréter la déposition de Grégoire VII par le
synode de Worms de l'an 1076 comme une tentative
antiecclésiastique d'Henri IV, attendu que presque tous les
évêques d'Allemagne et d'Italie avaient contresigné
le décret impérial, et cela pour le motif que « le
pape s'arrogeait un pouvoir qui ne lui avait jamais été
reconnu jusqu'ici, en annihilant les droits des autres
évêques » ¹). Je suis bien
éloigné,
certes ! de nier la haute signification politique de semblables
événements, ni surtout leur répercussion sur la
conscience nationale grandissante; mais je pose en fait qu'il s'agit
là uniquement de luttes et d'intrigues à
l'intérieur du système universaliste de l'Église
alors
prédominant, tandis que la lutte qui décida du cours
ultérieur de l'histoire fut menée par les princes, la
noblesse et la bourgeoisie à la fois contre l'empereur et le
pape — disons : contre l'idéal de l'État que se faisait
l'Église. Ce fut donc une lutte contre l'universalisme; et si
elle n'a
pas cherché d'abord son point d'appui dans les nations, par la
bonne raison qu'il n'en existait pas, elle a conduit
nécessairement à leur formation, car les nations sont le
boulevard dressé contre le despotisme de cette idée
romaine : l'empire du monde.
—————
¹) Hefele : Konziliengeschichte
V, 67.
894
LA LUTTE — ÉTAT
LA « DUPLEX
POTESTAS »
Ces indications préliminaires étaient
indispensables pour
déterminer quelle sera la lutte qui seule peut et doit nous
occuper ici. La lutte pour la prééminence, entre empereur
et pape, appartient au passé. La lutte entre le nationalisme et
l'universalisme dure encore à cette heure : elle forme donc
proprement notre objet. Avant d'y venir, je ne saurais toutefois me
dispenser d'ajouter encore quelques remarques touchant ce conflit de
deux facteurs rivaux au sein de l'idéal universaliste. Non que
sa connaissance doive influencer notre jugement sur le
dix-neuvième siècle; mais c'est une question que l'on a
précisément beaucoup agitée de nos jours, et cela
au grand dommage de notre santé intellectuelle; c'est toujours
le parti universaliste — donc romain — qui la soulève, en sorte
que beaucoup de bons esprits se trouvent induits en erreur par ce qui
n'est qu'un paradoxe adroitement présenté, mais
totalement insoutenable — je veux dire la théorie de la duplex
potestas ou de la puissance à deux têtes.
Cette théorie, on la connaît en
général
surtout par l'expression que lui a donnée le Dante dans son
traité De la Monarchie,
encore qu'elle ait été
défendue par d'autres, avant lui, en même temps que lui,
et aussi après lui. Malgré tout le respect que je ressens
pour le puissant poète, j'ai peine à croire qu'un homme
capable de discernement politique, et non aveuglé par l'esprit
de parti, puisse lire avec attention le De Monarchia sans le trouver
simplement monstrueux. La logique et le courage avec lesquels le Dante
dénie au pape toute parcelle de pouvoir et de biens temporels ne
laissent pas, certes ! d'impressionner grandement; mais du moment
qu'il transfère à un autre ce même pouvoir dans
toute sa plénitude, du moment qu'il revendique, pour principe de
la souveraineté transférée à cet autre, la
source purement théocratique d'une institution procédant
directement de Dieu, il ne fait que substituer un tyran à un
tyran. Il dit des princes électeurs qu'on ne devrait pas les
appeler de ce nom-là, mais bien plutôt de celui-ci :
« révéla-
895
LA LUTTE — ÉTAT
teurs de la providence divine
» (III, 16); c'est la
théorie papale sans aucun fard ! Mais alors intervient la
conception proprement monstrueuse : à côté de ce
monarque investi d'un pouvoir sans bornes, institué par Dieu
lui-même « sans aucun intermédiaire », il y a
un autre monarque également institué par Dieu
lui-même, également investi d'un pouvoir sans bornes, le
pape ! Car « la nature de l'homme est double et a besoin d'une
double direction », savoir « du pape qui conduit le genre
humain à la vie éternelle conformément à la
révélation, et de l'empereur qui le doit guider vers la
félicité terrestre en s'attachant aux enseignements des
philosophes ». Cette pensée constitue déjà,
du seul point de vue philosophique, une monstruosité : car elle
implique que l'aspiration à un bonheur purement terrestre,
situé ici-bas, va de pair avec la poursuite d'un bonheur
éternel, dans l'au-delà; pratiquement, elle constitue la
plus extravagante chimère qu'ait jamais couvée cerveau de
poète. S'il est une vérité qui ait force d'axiome,
c'est celle-ci : que l'universalisme comporte l'absolutisme; or, que
signifie le mot absolu sinon quelque chose qui n'est restreint,
borné, conditionné par rien ? Comment dès lors
DEUX souverains absolus pourraient-ils coexister ? Il
est impossible
que l'un fasse un pas sans qu'il s'ensuive pour l'autre une restriction
de pouvoir — ne fût-ce que du pouvoir de faire le même
pas. Objectera-t-on que ces deux souverains absolus sont absolus chacun
dans un domaine différent ? Mais qui marquera la
frontière, et où, entre la juridiction de l'empereur
« philosophique », représentant immédiat de
Dieu sur le terrain de la sagesse mondaine, et la juridiction de
l'empereur théologique, dispensateur de la vie éternelle
? Cette « double nature » de l'homme, dont parle tant le
Dante, ne forme-t-elle pas néanmoins une unité ? A-t-elle
le moyen de se partager bien proprement en deux moitiés et —
contrairement à la parole du Christ — de servir deux
maîtres ? Qui dit MON-ARCHIE ne dit-il pas
gouvernement par un
seul ? et voilà maintenant que cette monarchie requiert deux sou-
896
LA LUTTE — ÉTAT
verains absolus ! Dans la
pratique, la notion même d'une pareille
dualité est complètement ignorée. Les premiers
empereurs qui professèrent le christianisme disposaient d'un
pouvoir sans restriction, aussi dans l'Église; de temps à
autre
ils convoquaient les évêques pour prendre leurs avis, mais
ils édictaient les lois ecclésiastiques dans la
plénitude de leur souveraineté autocratique, et leur
volonté tranchait les questions dogmatiques. Théodose
pouvait bien faire pénitence de ses péchés devant
l'évêque de Milan, comme il eût fait devant tout
autre prêtre, mais il ne voyait nullement en lui un
compétiteur jaloux de l'omnipotence impériale, sans quoi
il n'eût pas hésité à l'écraser. Tout
pareils étaient les sentiments de Charlemagne ¹), encore
que sa
position ne pût naturellement pas être aussi forte que
celle de Théodose; mais plus tard Othon le Grand reconquit en
fait exactement le même pouvoir de souveraineté absolue,
et sa volonté impériale suffit pour déposer le
pape : tant il est vrai que la logique de l'idéal universaliste
exige la concentration de la puissance dans une seule main. Sans doute,
bien des idées confuses surgirent ensuite par l'effet des
troubles politiques, et aussi parce que, à force de jongler avec
les questions du droit abstrait, les cerveaux des hommes
s'étaient détraqués; au nombre de ces idées
il faut ranger la thèse de l'ancien droit canon sur les deux
épées de l'État, de
duobus universis monarchiae
gladiis; mais, ainsi que le prouve cette proposition avec son
génitif singulier, le
politique réaliste ne se représenta jamais la chose sous
une forme aussi monstrueuse que le poète; pour lui, il n'y avait
tout de même qu'UNE monarchie, au service de
laquelle
étaient les DEUX épées. Cette
monarchie unique est
l'Église : un empire temporel à la fois et ultratemporel.
Et
parce que cet empire est théocratique du tout au tout, nous ne
saurions nous étonner de voir la puissance suprême passer
graduellement du roi au pontifex.
Que l'un puisse égaler l'autre,
—————
¹) Voir ch. VII, sous la rubrique : « Charlemagne ».
897
LA LUTTE — ÉTAT
ni plus ni moins, c'est une
supposition exclue par la nature de
l'homme; le Dante lui-même dit à la fin de son
traité que « l'empereur doit marquer à Pierre du
respect » et s'« irradier » de sa lumière : il
reconnaît donc implicitement la supériorité du pape
sur l'empereur. Enfin, un esprit net et vigoureux, d'une haute culture
politique et juridique, débrouilla cet écheveau de
sophismes historiques et de fantasmagories abstraites :
l'événement se produisit précisément au
terme de l'époque dont je parle, à la fin du XIIIme
siècle ¹). Dans sa bulle Ineffabilis,
déjà,
Boniface VIII avait réclamé la liberté absolue de
l'Église
: liberté sans restrictions veut dire pouvoir sans limites. Mais
la doctrine des deux épées avait déjà
causé de tels ravages dans la mentalité des princes
qu'ils ne songeaient plus du tout que la seconde épée
était seulement — suivant l'hypothèse la plus favorable —
en la puissance immédiate de l'empereur; non, chaque prince
particulier prétendait la manier indépendamment des
autres, et la monarchie divine en arriva ainsi à un état
de polyarchie d'autant plus fâcheux que les moindres
principicules s'étaient approprié la théorie
impériale et se considéraient comme dépositaires
d'une souveraineté absolue dont Dieu les avait directement
investis. On peut sympathiser avec les princes, car ils
préparèrent les nations, mais leur théorie du
« droit divin » est tout simplement absurde : absurde,
s'ils
continuaient à faire partie du système universaliste
romain, c'est-à-dire s'ils demeuraient dans l'Église
catholique; deux fois absurde, s'ils rompaient avec le rêve
grandiose de la
seule et unique civitas dei
voulue de Dieu. C'est à cette
confusion que Boniface VIII tenta de mettre fin par sa bulle
éternellement mémorable Unam
sanctam. Tout laïc
devrait la connaître, car, quelque événement qui
soit advenu dès lors ou qui advienne désormais, la
logique de l'idée de la théocratie
—————
¹) Dante en fut donc témoin, mais rien n'indique qu'il en
ait
senti l'importance ni qu'il en ait tiré les conséquences
nécessaires.
898
LA LUTTE — ÉTAT
universelle ¹)
ramènera toujours et nécessairement
l'Église romaine à la conception du pouvoir
illimité de
l'Église et de son chef spirituel. Boniface commence par exposer
qu'il
ne peut y avoir qu'une Église — et ce serait le point qu'il
faudrait
immédiatement lui contester, car tout le reste en découle
avec une logique rigoureuse. Puis vient le mot décisif et, comme
nous l'apprend l'histoire, vrai : « Cette Église unique
n'a qu'UN
CHEF, non pas, tel un monstre, deux têtes ! » Mais
si elle
n'a qu'un chef, alors les deux épées, la spirituelle et
la temporelle, lui doivent être soumises : « Par
conséquent les deux épées sont au pouvoir de
l'Église, la spirituelle et la temporelle; celle-ci doit
être
maniée POUR l'Église, celle-là PAR
l'Église; la
première par le clergé, la seconde par les rois et les
guerriers, mais selon la volonté du prêtre et aussi
longtemps qu'il le veut bien. Il est nécessaire d'ailleurs
qu'une épée soit au-dessus de l'autre, que
l'autorité temporelle soit subordonnée à
l'autorité spirituelle.... La vérité divine
atteste qu'il appartient au pouvoir spirituel d'instituer le pouvoir
temporel et de s'en constituer le juge, s'il n'est pas bon »
²).
Ainsi se formulait enfin, développée en termes clairs,
logiques et sincères, la doctrine nécessaire de
l'Église
romaine. Ce qui fait le fond d'une pensée de cette sorte, ce
n'est pas ce que l'on croit quand on parle de l'ambition du
clergé, de l'appétit insatiable de l'Église, etc.;
le
fond consiste ici bien plutôt dans l'idée d'un empire
universel qui non seulement doit soumettre tous les peuples et
créer par là une paix éternelle ³), mais qui
prétend aussi étreindre étroitement et de toutes
parts chaque individu,
—————
¹) Ne pas confondre cette idée de la théocratie
universelle avec l'idée du théocratisme national dont
l'histoire nous offre maint exemple (en première ligne le
judaïsme).
²) Voir la bulle Ineffabilis
dans Hefele : Konziliengeschichte,
2e
éd., VI, 297 et suiv., et la bulle Unam sanctam p. 347 du
même ouvrage. La citation qu'on vient de lire est traduite sur le
texte allemand de Hefele, catholique orthodoxe et qui fait
autorité.
³) Cette pensée revient sans cesse chez les anciens
écrivains.
899
LA LUTTE — ÉTAT
y compris ses croyances, ses
actions, ses espérances. C'est
l'universalisme à sa plus haute puissance, externe et interne,
témoin, par exemple, l'effort d'établir par tous les
moyens l'unité de langue. Le roc sur lequel repose cet empire,
c'est la croyance à l'institution divine : il ne fallait rien de
moins pour supporter pareil édifice. Et par une
conséquence nécessaire cet empire est une
théocratie; dans un État théocratique, la
hiérarchie tient la première place; son chef sacerdotal
est ainsi le chef naturel et suprême de l'État. À
une
déduction si rigoureusement logique on ne saurait opposer aucun
argument raisonnable, mais rien que des sophismes usés
jusqu'à la corde. Dans le plus temporel de tous les
États,
à Rome, ne voit-on pas l'Imperator se décerner le titre
et s'attribuer la fonction de Pontifex
maximus comme la plus haute de
ses dignités, comme la plus sûre garantie de sa
qualité divine (Caesar Divi
genus — car cette idée non
plus n'est pas précisément chrétienne) ? Est-ce
qu'inversement, dans l'État chrétien, dans cet
État auquel la
religion avait pour la première fois conféré
l'universalité et l'omnipotence, le Pontifex maximus ne devait
pas se sentir le droit et le devoir de concevoir sa fonction comme
celle d'un Imperator ? ¹)
Mais en voilà assez sur la duplex potestas.
En consacrant les développements qui
précèdent,
d'abord à l'identité de principes qui existe entre
l'empire et la papauté (lesquels ne sont l'un et l'autre que des
organes et des manifestations de la même idée, savoir
celle d'un saint empire romain universel), ensuite à la lutte
que se livrent les différents facteurs de domination au sein
d'une hiérarchie naturellement très compliquée,
j'ai sans doute eu pour but de fixer quelques notions indispensables
à l'intelligence de ce qui va suivre, mais j'ai surtout
cédé au désir de déblayer le terrain, afin
que nous ne soyons pas gênés à chaque pas
—————
¹) J'ai cité dans le chapitre précédent ce
mot
charmant de l'homme d'État espagnol Antonio Perez : « Le
Dieu du
ciel est beaucoup trop jaloux pour souffrir en aucune chose un
concurrent. » Ce qui est vrai de ce « Dieu du ciel
»
l'est aussi de son ministre sur la terre.
900
LA LUTTE — ÉTAT
dans notre marche ou en
péril de nous égarer. Pour
s'instruire de ce qu'est la véritable « lutte dans
l'État
», il ne faut pas, je l'ai dit, demeurer à la surface, car
elle se déroule dans une région plus profonde; et c'est
elle précisément qui offre un intérêt encore
actuel, un intérêt passionnant, car notre
compréhension du dix-neuvième siècle dépend
en partie de notre connaissance de cet objet.
—————
UNIVERSALISME CONTRE NATIONALISME
Savigny, le grand juriste, écrit:
« Les États en lesquels s'est décomposé
l'empire romain nous
ramènent à la condition de cet empire avant sa
décomposition. » La lutte dont j'ai à traiter ici
est donc étroitement
dépendante, dans la forme comme dans l'idée, de
l'Imperium disparu. De
même que les ombres s'allongent à mesure que le soleil
décline, de même Rome, le premier ÉTAT
véritablement grand, projette au loin son ombre sur les
siècles qui viennent. Car, à tout prendre, la lutte qui
va maintenant se déchaîner dans l'État est une
lutte des
peuples pour obtenir leur droit à l'existence personnelle contre
une monarchie universelle où tendent les rêves et les
efforts de leurs adversaires, et Rome n'a pas laissé seulement
derrière elle le fait concret d'un État-police sans
nationalité, avec l'uniformité et l'ordre pour
idéal politique, mais aussi le souvenir d'une grande nation. En
outre, Rome nous a légué l'ébauche
géographique d'un partage de l'Europe chaotique en nations
nouvelles — partage possible, qui en beaucoup de traits s'est
révélé durable — et puis aussi des principes
fondamentaux de législation et d'administration, grâce
à quoi ces organismes nouveaux ont pu développer et
affermir leur autonomie individuelle comme la jeune vigne croît
enlacée autour de l'échalas de bois mort qui la soutient.
C'est donc la vieille Rome qui a fourni leurs armes aux deux
idéals, aux deux politiques, à l'universalisme comme au
nationalisme. Pourtant quelque chose de nouveau s'est ajouté
à l'héritage romain, et c'est l'élément de
vie, c'est la sève qui a fait pousser les fleurs et les feuilles,
901
LA LUTTE — ÉTAT
c'est l'énergie qui a
employé les armes : nouveau fut
l'idéal religieux de la monarchie universelle, nouvelle fut la
race humaine qui configura les nations. Le fait que la monarchie
romaine dut cesser d'être une politique temporelle pour devenir
une religion préparant au ciel, que son monarque dut cesser
d'être un César changeant pour devenir un Dieu immortel
supplicié sur la croix — voilà un fait nouveau; et en
voici un autre : l'avènement de cette race jusqu'alors inconnue,
surgissant à la place des nations évanouies qui avaient
occupé auparavant la scène de l'histoire, de cette race
non moins créatrice et individualiste que les Grecs et les
Romains (donc douée par la nature pour construire des
États),
mais disposant d'une masse humaine bien plus ample, plus prolifique,
conséquemment plus plastique et plus multiforme — les Germains.
La situation politique pendant le premier
millénaire à
dater de Constantin est donc, malgré la prodigieuse
complexité des événements, tout à fait
claire en son principe, plus claire peut-être qu'elle ne l'est
aujourd'hui. D'un côté la notion consciente,
élaborée avec réflexion, empruntée à
l'expérience et aux circonstances données, d'une
monarchie universelle impériale et hiératique, non
nationale, qui avait été préparée (mais
inconsciemment) par les Romains païens sur l'ordre de Dieu ¹)
et
qui se révèle maintenant dans sa divinité :
embrassant tout, pouvant tout, infaillible, éternelle — de
l'autre côté la formation de NATIONS,
nécessité naturelle, exigence absolue de l'instinct de
race pour les peuples germaniques ou fortement mêlés de
Germains au sens le plus étendu de ce mot ²), et en
même
temps, de la part de ces peuples, une insurmontable répulsion
pour toute fixité, une perpétuelle et
véhémente révolte contre toute limitation de la
personnalité. La contradiction était flagrante, la lutte
inévitable.
—————
¹) Saint Augustin : De civitate
Dei V, 21, etc.
²) Voir ch.
VI.
902
LA LUTTE — ÉTAT
Fais-je
là une généralisation arbitraire ? Non
certes. Alors seulement que nous considérons les
caractères en apparence arbitraires de l'histoire avec
l'attention pleine de tendresse d'un naturaliste examinant une pierre
qu'il a soigneusement polie, alors seulement la chronique des
circonstances historiques nous devient transparente, et ce que
notre regard discerne alors n'est plus l'accidentel, mais le
fondamental, mais cela seul qui précisément exclut toute
part de contingence : la cause permanente d'événements
nécessaires, si divers et incalculables qu'ils semblent. Ce sont
les causes de cette espèce qui produisent des effets
déterminés. Là où veille une conscience
dont le regard porte loin, comme c'est le cas par exemple (pour
l'universalisme) en Charlemagne et en Grégoire VII, et d'autre
part (pour le nationalisme) chez le roi Alfred ou chez Walther von der
Vogelweide, là aussi la configuration nécessaire de
l'histoire acquiert des contours mieux définis et plus
facilement reconnaissables; mais il n'était nullement
indispensable que chaque représentant de l'idée romaine
ou du principe des nationalités possédât des
notions claires sur la nature et la portée de ces
pensées. L'idée romaine était par elle-même
assez contraignante : elle constituait un fait immuable prescrivant
à tout empereur et à tout pape, quelles que fussent
d'ailleurs leurs pensées et intentions personnelles,
l'orientation politique que ce fait comporte. Quant à la
théorie courante, supposant ici un développement au fur
et à mesure duquel l'ambition ecclésiastique aurait voulu
embrasser des domaines de plus en plus vastes, elle n'est pas bien
fondée, elle ne l'est pas du moins dans l'acception
superficielle qu'on lui donne aujourd'hui, quand on prétend
faire dériver d'une vessie une lanterne par évolution :
nul doute qu'il n'y ait eu éclosion graduelle du germe,
adaptation aux circonstances, etc., mais Charlemagne agit exactement
d'après les mêmes principes quo Théodose, et Pie IX
se plaça exactement sur le même terrain que Boniface VIII.
Je suis encore bien moins enclin à postuler un effort conscient
de cons-
903
LA LUTTE — ÉTAT
truction nationale. On
conçoit à la rigueur que
l'idée romaine tardive de la théocratie universelle ait
été mûrement élaborée jusque dans les
détails par des hommes extraordinairement doués, car elle
se rattachait directement à un empire existant qui lui servait
de point d'appui, et à la théocratie juive fortement
établie dont elle dérivait par une filiation sans lacune
: en revanche, on ne conçoit pas du tout qu'une France, qu'une
Allemagne, qu'une Espagne fussent imaginables avant d'exister. Il
s'agissait ici d'organismes nouveaux et créateurs, qui
continuent de produire des rejetons dans le présent et qui en
produiront dans l'avenir aussi longtemps qu'il y aura de la vie en eux.
Sous nos yeux même ont lieu des déplacements de la
conscience nationale, et nous voyons toujours encore à l'œuvre
le principe formateur des nationalités, partout où
fermente le particularisme : ainsi quand le Bavarois manifeste qu'il ne
peut souffrir le Prussien, et quand le Souabe leur marque à tous
deux un doux mépris; quand l'Ecossais parle de ses
« compatriotes » pour les distinguer des Anglais; quand
l'habitant de New-York tient le Yankee
de la Nouvelle-Angleterre pour
un être décidément moins réussi que lui;
quand des mœurs locales, des usages locaux, des coutumes juridiques
particulières qu'aucune législation ne réussit
à extirper complètement, font de deux districts voisins
deux pays en partie étrangers.... En tous les
phénomènes de cette sorte sachons reconnaître les
symptômes d'un individualisme vivace, de la capacité d'un
peuple à prendre conscience de son caractère propre par
opposition à celui d'autres peuples, de l'aptitude enfin
à constituer un nouvel organisme. Si le cours de l'histoire
créait les conditions extérieures favorables, il n'est
pas douteux que les Germains actuels ne missent encore sur pied une
bonne douzaine de nations nouvelles, caractéristiquement
différenciées. En France, cette aptitude créatrice
s'est affaiblie entre temps par l'effet de la
« romanisation » progressive, et le pied du Corse brutal en
a
presque complètement écrasé les germes; en Russie
904
LA LUTTE — ÉTAT
elle a disparu par suite de la
prédominance d'un sang
subordonné, non germanique, bien que nos cousins slaves
authentiques eussent été jadis richement doués
pour la création d'individualités originales — leurs
langues et leurs littératures en font foi. Or c'est ce don,
désormais éteint chez les uns, encore vivace chez les
autres, que nous voyons à l'œuvre dans l'histoire; il ne s'y
exerce pas consciemment, pas comme une théorie, pas comme un
objet de démonstration philosophique, pas comme un droit
fondé sur des institutions juridiques et des
révélations divines, mais comme une loi de nature
renversant irrésistiblement tous les obstacles,
détruisant là où il faut détruire — car, en
fait, contre quoi échouèrent les malsaines aspirations
à l'impérialisme romain des rois germaniques, sinon
contre la jalousie toujours croissante des races ? — et en même
temps poursuivant de toutes parts, sans éveiller l'attention,
son assidu labeur de construction, si bien que les nations
existèrent longtemps avant que les princes ne les eussent
portées sur la carte. Vers la fin du XIIme
siècle, alors
que la chimère d'un imperium
romanum égarait encore un
Frédéric Barberousse, le poète allemand pouvait
chanter déjà :
Que mal m'advienne
si jamais j'induisais mon
cœur
en quelque complaisance
pour les us
étrangers :
vive la manière ALLEMANDE
! ¹)
Et lorsque en l'an 1232 le plus puissant de tous les papes avait fait
emprisonner l'ennemi de l'influence romaine en Angleterre, le grand
justicier Hubert de Burgh, par l'inter-
—————
¹) übel müeze mir geschehen,
künde ich ie mîn herze
bringen dar,
daz im wol gevallen
wolte fremeder site :
TIUSCHIU zuht
gât vor in allen !
(Nº 39 des Lieder de
Walther von der Vogelweide, 3e strophe).
905
LA LUTTE — ÉTAT
médiaire du roi, il ne
se trouva pas dans tout le pays un
forgeron qui consentît à lui forger des menottes; le
compagnon que l'on menaçait de la torture s'il refusait
d'exécuter l'ordre royal répondit hardiment : «
Plutôt mourir de n'importe quelle mort que mettre aux fers
l'homme qui a défendu l'Angleterre contre L'ÉTRANGER
!
» Ainsi le chanteur ambulant savait qu'il y avait un peuple
allemand, et le maréchal-ferrant savait qu'il y avait un peuple
anglais, alors que maint grand maître de la politique
commençait à peine à s'en douter.
LA LOI DE LIMITATION
On le voit, ce ne sont pas là de ces
constructions sans
substance, élevées dans le vide par la philosophie de
l'histoire, ce sont des choses on ne peut plus réelles. Et
maintenant que nous sommes certains d'avoir mis au jour des faits
concrets, historiquement capitaux, grâce à cette
opposition de l'universalisme et du nationalisme, je voudrais lui
trouver une formule plus générale, qui
énonçât mieux l'essence du phénomène.
Il nous faut à cette fin descendre dans les régions
profondes de l'âme; nous en rapporterons une intuition qui aura
son prix pour notre appréciation du dix-neuvième
siècle, car les deux courants que j'ai appelés jusqu'ici
universaliste et nationaliste existent toujours : ils s'attestent non
seulement sous la forme visible du pontifex
maximus, qui a encore une
fois affirmé solennellement en l'an de grâce 1864 sa
toute-puissance temporelle ¹), et d'autre part dans les contrastes
nationaux du présent qui s'accusent sans cesse davantage, mais
aussi dans quantité d'opinions et de jugements que nous
rencontrons à chaque pas et dont nous ne soupçonnons
point l'origine. C'est qu'il
—————
¹) Voir le Syllabus,
notamment aux § 19 et suivants (Erreurs
concernant l'Église et ses droits), 54 et suivants (Erreurs
concernant
le mariage chrétien dans ses rapports avec la juridiction
civile), et aux nombreux articles visant toute espèce de
liberté de conscience, en particulier le § 15 : «
Anathème à qui dira : chaque homme est libre d'adopter et
de professer la religion qu'il aura réputée vraie selon
sa propre conviction. »
906
LA LUTTE — ÉTAT
s'agit proprement, en
dernière analyse, de deux conceptions du
monde qui s'excluent entre elles à tel point que l'une ne
saurait subsister à côté de l'autre et qu'une lutte
à mort devrait fatalement s'ensuivre, si les hommes ne se
laissaient flotter irréfléchis, pareils à des
bateaux qui, toutes voiles déployées, mais non munis de
gouvernail, courent au gré du vent sans but et sans
pensée. Un mot de ce Germain entre tous auguste et
représentatif, Goethe, nous aidera, cette fois encore, à
déchiffrer l'énigme psychologique. Dans ses
Pensées en prose, parlant quelque part de l'individualité
et du mouvement de vie qui lui est propre, il dit qu'elle
s'aperçoit elle-même comme « intérieurement
sans limite, extérieurement limitée ». Voilà
en vérité une parole chargée de sens : elle
n'exprime rien de moins qu'une loi fondamentale de toute vie
spirituelle. Pour l'individu humain, extérieurement
limité est synonyme de personnalité;
intérieurement sans limite, synonyme de liberté. Pour un
peuple, de même. Or, si l'on poursuit cette pensée, on
trouvera que les deux notions se conditionnent mutuellement. Sans la
limitation extérieure, il ne saurait y avoir illimitation
intérieure; si par contre on aspire à l'illimitation
EXTÉRIEURE, il s'ensuit que la limite DEVRA
être
placée intérieurement. Dans ces derniers mots tient la
formule de l'Imperium ecclésiastique néo-romain :
intérieurement limité, extérieurement sans limite.
Sacrifie-moi ta personnalité humaine et je te donne part
à la divinité; sacrifie-moi ta liberté et je
crée un empire qui englobe toute la terre, dans lequel
règnent à jamais l'ordre et la paix; sacrifie-moi ton
jugement et je te révèle la vérité absolue;
sacrifie-moi le temps et je t'octroie l'éternité. Car, en
fait, l'idée de la monarchie romaine universelle et de
l'Église
romaine universelle tend à un état d'illimitation
extérieure : au chef suprême de l'Imperium sont
soumises omnes humanae creaturae
¹), et la puissance de l'Église
s'étend non seulement sur les vivants, mais aussi
—————
¹) Voir la bulle Unam sanctam.
907
LA LUTTE — ÉTAT
sur les morts qu'elle peut
encore après des siècles
frapper d'excommunication, condamner aux peines de l'enfer ou
transférer du purgatoire à la béatitude
céleste. Je ne conteste pas qu'il y ait de la grandeur dans
cette conception, mais il n'est pas question de cela pour l'instant; il
m'importe uniquement de montrer comment un effort visant ainsi à
supprimer extérieurement toute limite implique et
détermine, par un fatal contre-coup, la limitation
intérieure de l'individu. Depuis Constantin, qui le premier
conçut avec logique l'idée de l'Imperium au sens
néo-romain, jusqu'à Frédéric II, le
Hohenstaufe, qui fut le dernier souverain vraiment inspiré de
l'authentique pensée universaliste, pas un empereur n'a
toléré le moindre atome de liberté personnelle ou
régionale (sauf quand sa faiblesse l'obligeait de faire aux uns
des concessions pour venir à bout de mater les autres). Quod
principi placuit, legis habet vigorem : voilà la
leçon
que se plut à recevoir Frédéric Barberousse des
juristes de l'école byzantine, et il ne laissa pas, on le sait,
de s'y conformer : détruisant les florissantes villes
lombardes, ces monuments d'audacieuse liberté
érigés par une bourgeoisie laborieuse, et
répandant du sel sur les ruines fumantes de Milan. Moins
violemment, mais non moins délibérément, et en
vertu de la même conception, le second Frédéric
annihila les libertés de la bourgeoisie allemande qui
commençaient à germer sous les princes du pays. Enfin pas
n'est besoin de marquer combien irrévocablement étroites
sont les « limites intérieures » tracées par
le
Pontifex. Le mot Dogma avait désigné
chez les anciens
Grecs une opinion, une manière de voir, une doctrine
philosophique; dans l'empire romain il se disait d'un décret
impérial; mais désormais, dans l'Église romaine,
il
signifia une loi divine de croyance, à laquelle tous les
êtres humains se devaient soumettre sans condition, sous menace
de peines éternelles. Il ne faut pas que des sophismes nous
égarent et que nous conservions aucune illusion à ce
sujet : un tel système ne peut laisser à l'individu la
moindre parcelle de libre et autonome décision,
908
LA LUTTE — ÉTAT
et cela pour cette simple
raison — contre laquelle ni casuistique ni
les meilleures intentions du monde ne peuvent rien — que bon gré
mal gré, quand on a dit « extérieurement sans
limite », on DOIT ajouter «
intérieurement
limité ». À l'extérieur, c'est le sacrifice
de la
personnalité qui est exigé; à l'intérieur,
le sacrifice de la liberté. Ce système ne peut pas
davantage s'accommoder d'individualités nationales
constituées selon leur génie propre et les
reconnaître comme bases de développement historique; elles
sont pour lui, tout au plus, un mal inévitable : car sitôt
tracée une limite extérieure bien nette, on observe une
tendance à l'illimitation intérieure; jamais la nation
digne de ce nom ne se soumettra à l'Imperium.
L'idéal que se fait de l'État la
hiérocratie romaine,
c'est la Civitas Dei sur la
terre, un État unique et indivisible qui
est la chose de Dieu : toute formation de membres, créant des
limites extérieures, menace le tout illimité, car elle
engendre la personnalité. Voilà pourquoi les
libertés des populations germaniques, l'élection des
rois, les droits particuliers, etc., se perdent sous l'influence
romaine, voilà pourquoi les frères prêcheurs
— dès que commencent de se dessiner clairement les
nationalités au début du XIIIme
siècle —
organisent une véritable croisade contre l'amor soli natalis;
voilà pourquoi nous voyons les empereurs soucieux d'affaiblir
les princes et nous voyons les papes infatigablement occupés
pendant des siècles à empêcher la formation des
États, puis — quand il n'y a plus d'espoir d'y réussir —
à entraver du moins leur développement normal et
spontané (tentative au succès de laquelle
contribuèrent pendant longtemps les croisades); voilà
pourquoi les « Constitutions » des Jésuites
pourvoient avant tout à ce que les membres de l'Ordre
soient « dénationalisés » et appartiennent
uniquement à l'Église universelle ¹); voilà
pourquoi
—————
¹) Tout entretien sur les nations respectives est
sévèrement défendu aux Jésuites. Aussi
bien, dit Gothein (Ignatius von
Loyola, p. 336),
909
LA LUTTE — ÉTAT
nous lisons aujourd'hui
encore, dans les traités de droit canon
les plus modernes et les plus strictement scientifi-
—————
l'idéal
d'Ignace était-il « un
pêle-mêle de toutes les nations ». Là
seulement où les États lui en faisaient une condition, il
consentait que l'enseignement fût donné par des
indigènes; mais son principe constant était de tenir
chaque membre de l'Ordre éloigné de sa patrie, par
où il obtenait en même temps qu'aucun élève
des Jésuites n'eût pour éducateur un compatriote.
Le système ne s'est pas modifié depuis. Buss, l'auteur
ultramontain de la Geschichte der
Gesellschaft Jesu, fait gloire
à la compagnie de ce fait « qu'elle n'offre aucun
caractère qui soit inhérent au génie d'une nation
ou à l'originalité d'un pays particulier. » Le
Jésuite français Jouvancy, dans son traité
pédagogique De ratione
docendi et discendi, met en garde les
membres de l'Ordre tout spécialement contre une lecture
abondante d'ouvrages écrits dans la langue maternelle, car,
ajoute-t-il, « non seulement on perd ainsi beaucoup de temps,
mais l'âme risque fort d'y faire naufrage. » Le naufrage de
l'âme causé par trop de familiarité avec la langue
maternelle ! (voir dans mon ch. VI, sous la rubrique « Ignace de
Loyola »,
la longue note en réponse aux objections
soulevées par le Père Bernhard Duhr touchant la citation
de Jouvancy et d'autres points de mon exposé du
jésuitisme). Au XVIIIme siècle,
le Jésuite bavarois
Kropf institue comme premier principe pour l'école que «
l'usage de la langue maternelle ne sera JAMAIS
autorisé ».
Dans Les Jésuites de Boehmer, traduits en français par
Gabriel Monod, l'auteur, parlant du système d'espionnage qui
fait partie de la pédagogie jésuitique, note qu'il
arrivait qu'on pardonnât une faute à un
élève si celui-ci dénonçait un autre
élève coupable d'une faute semblable, et le traducteur
ajoute : « cette règle ne s'appliquait, je crois, qu'au
cas
où un élève était surpris causant dans sa
langue maternelle et non en latin, ce qui était à
l'origine défendu sous peine du fouet » (p. 230). On peut
feuilleter tout le livre auquel j'ai emprunté les citations de
Kropf et de Jouvancy — c'est l'exposé orthodoxe de la doctrine
jésuitico-romaine publié en 1898 chez Herder sous ce
titre : Erläuterungsschriften
zur Studienordnung der Gesellschaft
Jesu (p. 229 et 417) — sans y trouver une fois le mot PATRIE
! — C'est
seulement
pendant l'impression du présent chapitre que j'ai connu
l'excellent ouvrage de Georg Mertz : Die
Pädagogik der
Jesuiten (1898), exposé strictement documentaire de ce
système éducatif, qu'il présente avec une
impartialité scientifique. À lire attentivement cette
étude sobre jusqu'à la sécheresse, on ne peut
douter qu'une nation qui ouvre ses écoles aux Jésuites
commette un véritable suicide. Je ne suspecte nullement les
bonnes intentions des Jésuites et je ne conteste pas qu'ils
obtiennent un certain succès pédagogique; mais leur
système tend tout entier, et par principe, à
l'annihilation de l'individualité — individua-
910
LA LUTTE — ÉTAT
ques, que la
pénétration « du principe des
nationalités au sein de l'Église de Dieu une et
universelle
» est un des événements les plus regrettables de
l'histoire de l'Europe ¹). Le fait que la grande majorité
des
catholiques romains sont cependant d'excellents patriotes, prouve
simplement chez eux un défaut de logique, qui est tout à
leur honneur : de même Charlemagne, qui s'intitulait a Deo
coronatus imperator, Romanum gubernans imperium, contribua plus
qu'aucun autre par son activité culturelle et l'inspiration
germanique de sa mentalité à déchaîner les
nationalités impatientes et à refréner l'essor de
l'idée romaine; mais de telles inconséquences n'affectent
en aucune manière la doctrine — seule authentiquement
accréditée — de l'Église universelle
théocratique,
et il ne se peut que cette doctrine et cette influence agissent jamais
autrement que dans le sens antinational. Car, je le
répète, la question n'est pas tant d'un certain
idéal de l'Église et de l'Empire que d'une loi
générale de la nature et de l'activité humaines.
Afin de reconnaître bien clairement cette loi,
examinons
maintenant brièvement la conception du monde opposée,
celle qui se formulerait en ces termes : limitation extérieure,
illimitation intérieure. Ce n'est que sous la forme d'un
organisme nettement limité à l'extérieur, ne
ressemblant à nul autre, exposant ostensiblement la loi de son
être particulier, que se manifeste à nous la
personnalité éminente; ce n'est que comme
phénomène individuel strictement défini que le
génie nous révèle le monde infini qu'il porte au
dedans
—————
lité
personnelle aussi bien qu'individualité nationale.
Il faut convenir d'autre part que cet attentat impie sur ce qu'il y a
de plus sacré dans l'homme, que ce méthodique dressage
d'une race dont on pourrait dire qu'à l'inverse du Germain
« elle s'efforce de la lumière vers les
ténèbres », est l'application rigoureusement
logique des
postulats romains; la force du jésuitisme réside dans
cette rigueur même de sa logique pétrifiée et
pétrifiante.
¹) Voir Phillips : Lehrbuch des Kirchenrechts, 3e
éd., p.
804
— et bien d'autres avec lui.
911
LA LUTTE — ÉTAT
de lui. J'ai tant
insisté sur ce point, en traitant de l'art
hellénique, que je ne crois pas devoir y revenir ici; nous avons
vu ensuite, s'agissant de Rome, la même loi créer, par une
limitation au dehors extrêmement accusée, une nation d'une
puissance interne inouïe; et si, de ces objets
considérés dans les deux premiers chapitres du
présent ouvrage, nous passions à l'objet
considéré dans le troisième, j'oserais demander
quel spectacle mieux que celui du Crucifié nous justifie
d'affirmer : extérieurement LIMITÉ,
intérieurement
SANS LIMITE ? et quels mots nous font mieux entendre le
sens de cette
vérité que ceux du divin message : le royaume des cieux
n'est pas hors de vous, dans le monde des formes limitées, mais
en vous, dans votre cœur, dans le monde de l'illimité ? Cette
doctrine est exactement l'antipode de celle de l'Église.
L'histoire, en
tant que science d'observation, nous apprend que les seuls peuples qui
accomplirent de grandes choses sont ceux qui continrent leur effort
dans des bornes où put se développer et se fixer leur
particularité nationale. La nation la plus forte du monde — Rome
— disparut, et ses vertus disparurent avec elle, du moment qu'elle
s'efforça de devenir « universelle ». Il en est de
même partout. Le sentiment le plus vif de la race et
l'organisation la plus étroite de la cité
constituèrent l'atmosphère nécessaire aux
impérissables exploits de l'hellénisme; la puissance
mondiale d'Alexandre n'a que le sens d'une diffusion mécanique
des éléments de la culture grecque. Les Perses primitifs
étaient un des peuples les plus riches de vie et
d'énergie, les plus doués pour la poésie et la
religion, dont nous entretienne l'histoire : dès lors qu'ils
tinrent le sceptre d'une monarchie mondiale, leur personnalité
disparut, avec ses facultés. Les Turcs même, une fois
passés au rang de grande puissance internationale, perdirent
leur modeste trésor de qualités originales, tandis que
leurs cousins, les Huns, en accentuant envers et contre tout le seul et
unique facteur national et en s'amalgamant par la violence les
précieux éléments allemands et slaves qui
constituent le plus clair de
912
LA LUTTE — ÉTAT
leur richesse, sont en train
de devenir sous nos yeux une grande nation.
Il ressort de ce double examen que la LIMITATION
est une loi
générale de la nature, aussi générale que
l'aspiration à L'ILLIMITÉ. Il FAUT
que l'homme tende
à l'illimité, sa nature l'exige impérieusement;
mais pour y parvenir, il faut qu'il se limite. Or c'est ici
qu'éclate le conflit des principes : si nous nous limitons
extérieurement — sous le rapport de la race, de la patrie, de la
personnalité — avec toute la résolution et toute la
netteté possible, alors s'ouvre pour nous, comme pour les
Hellènes et les Hindous brahmaniques, le royaume
intérieur de l'illimité; si, par contre, c'est au dehors
que nous visons l'illimité (savoir, n'importe quoi qui ait
qualité d'absolu, d'éternel, que sais-je !), alors force
nous est de construire sur la base d'une intériorité
étroitement limitée, car le succès n'est
qu'à ce prix : témoin tout grand Imperium, témoin
tout système philosophique qui se donne pour absolu et seul
valable, témoin avant tout cette tentative grandiose d'une
interprétation universelle du monde et d'un gouvernement
universel du monde — l'Église catholique romaine.
LA LUTTE PAR RAPPORT À L'ÉTAT
La lutte dans l'État, durant les douze
premiers siècles
de notre
ère, fut donc en dernière analyse une lutte entre les
deux principes de limitation dont je viens de parler, principes que
nous voyons s'opposer l'un à l'autre dans tous les domaines, et
dont l'opposition sur le terrain politique qui nous occupe ici prend le
caractère d'un conflit entre l'universalisme et le nationalisme.
Il s'agit du droit à l'existence de nationalités
indépendantes. Aux environs de l'an 1200 la victoire future du
principe des limitations nationales (c'est-à-dire
extérieurement limitatif) ne pouvait plus guère faire
doute. La papauté, il est vrai, atteint alors l'apogée de
sa puissance — du moins les historiens nous l'assurent-ils : en
réalité ce prétendu « apogée »
ne signifie pas la victoire sur les ennemis de la monarchie
universelle, mais seulement, dans la lutte interne dont celle-ci est le
théâtre, la victoire d'un concurrent sur l'autre; et cette
rivalité au sein de l'idée
913
LA LUTTE — ÉTAT
impérialiste, et ce
triomphe du pape sur l'empereur,
amèneront précisément la banqueroute du programme
romain. Car, entre temps, peuples et princes avaient crû en force
: intérieurement, les « limites »
ecclésiastiques allaient déjà s'effaçant de
plus en plus et, extérieurement, le déclin du soi-disant
princeps mundi fut l'œuvre
paradoxale des princes les plus pieux, dont
nous ne pouvons qu'admirer l'inconséquence. Ainsi, par exemple,
saint Louis prit ouvertement le parti de Frédéric
excommunié et déclara au pape : « les roys ne
tiennent de nullui, fors de Dieu et d'eux-mêmes. » Puis
bientôt vint Philippe le Bel, qui ne s'arrêta pas à
mi-chemin, mais, faisant tout simplement prisonnier un pontife
récalcitrant, obligea le successeur du captif à
résider en France sous ses yeux et à sanctionner les
privilèges gallicans, objet du litige. Cette lutte-ci est tout
autre que celle du pape et de l'empereur : car les princes combattent
le droit à l'existence de l'universalisme romain; ils veulent
être complètement indépendants en matière
temporelle et maîtres dans leur pays en matière
ecclésiastique. Dorénavant le représentant de la
hiérocratie romaine dut louvoyer péniblement, même
en ses plus beaux jours, et, pour maintenir son autorité sur les
choses de la foi, abandonner une à une (provisoirement !) ses
prétentions politiques. Ce fut pis encore pour celui qu'on
nommait (par une des plus absurdes contradictions dans les termes qui
aient jamais été imaginées) « l'empereur
romain de la nation allemande »; son titre n'était qu'une
plaisanterie, et cependant il le devait payer si cher qu'aujourd'hui
son successeur est le seul monarque de l'Europe qui ne soit pas
à la tête d'une nation, mais d'une agglomération
inorganique d'êtres humains. Par contre, le plus puissant des
États modernes prit naissance dans le pays où la tendance
antiromaine avait trouvé une formule si peu équivoque que
l'on peut souscrire à ce jugement de Ranke : « La
pensée dynastique et la pensée protestante se
pénètrent mutuellement de telle sorte qu'il est presque
impossible de les distinguer l'une de l'au-
914
LA LUTTE — ÉTAT
tre » ¹). C'est
que, dans l'intervalle, ce mot d'ordre avait
été donné : ni empereur, ni pape, mais des nations.
Cette lutte n'est pas encore terminée, il
s'en faut. Si le
principe des nationalités l'a emporté, la puissance qui
représente le principe opposé n'a jamais
désarmé, elle est sous certains rapports plus forte
aujourd'hui qu'elle ne fut jamais, elle dispose d'une troupe de
fonctionnaires bien mieux disciplinée et plus résolument
soumise qu'en aucun autre siècle, elle n'attend que l'heure de
rentrer en scène et de s'affirmer sans ménagements. Je
n'ai jamais compris pour quelle raison des catholiques cultivés
s'efforcent de nier ou de dissimuler le fait que l'Église
catholique
n'est pas seulement une religion, mais qu'elle est aussi un
système de gouvernement temporel, et qu'en tant que
représentante de Dieu sur la terre elle a le droit de
revendiquer eo ipso, et
revendique réellement sans cesse, une
souveraineté illimitée sur les affaires de ce monde.
Comment peut-on croire ce qu'enseigne comme vrai et certain
l'Église
romaine et parler néanmoins d'une indépendance du pouvoir
temporel — tel le professeur Phillips au § 297 de son ouvrage
déjà cité ²), alors qu'il vient
d'établir
à une page de distance, dans le même paragraphe, que
« ce n'est pas l'affaire de l'État de déterminer
quels
droits appartiennent à l'Église ou de faire
dépendre de
son agrément l'exercice de ces droits » ? Mais si
l'État ne
détermine pas les droits de l'Église, il s'en suit par
une
conséquence nécessaire, d'une logique irréfutable,
que l'Église détermine les droits de l'État. Et la
thèse
exposée par Phillips avec une naïveté «
scientifique » déconcertante, reparaît dans cent
autres ouvrages; de considérables prélats ne se lassent
pas de nous la servir, ni de nous représenter l'Église
comme un
agneau sans tache, tout à fait ignorant de ce qui a nom
politique : c'est travestir systématiquement la
réalité. Si j'étais catholique romain, com-
—————
¹) Genesis des preussischen
Staates, éd. 1874, p. 174.
²) Lehrbuch
des Kirchenrechts.
915
LA LUTTE — ÉTAT
bien je
préférerais montrer mes couleurs et prendre
à cœur ce péremptoire avertissement de Léon XIII :
« On ne doit se hasarder ni à dire ce qui n'est pas vrai
ni à taire ce qui est vrai ! » ¹) Eh bien, la
vérité, c'est que l'Église romaine a
—————
¹) Dans son bref Saepenumero
du 18 août 1883. Cet
avertissement
s'adresse expressément « aux historiens » et le
Saint
Père semble avoir eu sous les yeux toute une collection de
livres néocatholiques de l'espèce de ceux que je
dénonce, car il déplore que la manière
d'écrire l'histoire pratiquée par des auteurs
récents lui fasse l'effet d'une « conjuratio hominum
adversus veritatem », opinion à laquelle souscrira
de grand
cœur quiconque a entretenu commerce avec cette littérature.
Nomina sunt odiosa, mais je
rappelle que j'ai déjà, dans
une note du précédent chapitre, rangé Janssen
parmi ces « conjurés contre la vérité
»,
malgré la considération dont jouit sa Geschichte des
deutschen Volkes. Il fait à l'Église romaine un
mérite
de la grande diffusion de la Bible en Allemagne vers la fin du XVme
siècle, alors qu'il sait très bien : 1º que la
lecture de
la Bible était sévèrement interdite par Rome
depuis deux siècles et que le relâchement de la discipline
eut pour cause unique les troubles où se débattait
l'Église; 2º qu'à ce moment-là
précisément la bourgeoisie et la petite noblesse
étaient, dans l'Europe entière, antiromaines
jusqu'à la moelle, et que c'est POUR CETTE RAISON
qu'elles se
jetèrent avec une telle ardeur dans l'étude de la Bible !
Au reste cette prétendue diffusion de la Bible était fort
relative, ainsi qu'il appert du fait que Martin Luther, à vingt
ans, n'en avait encore jamais vu et qu'il en dénicha une
à grand'peine dans la bibliothèque de l'Université
d'Erfurt. Voilà un exemple typique de falsification de
l'histoire. — En cent autres endroits de son livre, Janssen se «
hasarde » pareillement « à dire ce qui n'est pas
vrai et
à taire ce qui est vrai », et ce livre passe
néanmoins
pour un ouvrage scientifique des plus sérieux. Mais si l'on doit
le juger sévèrement, quels qualificatifs faudrait-il
réserver pour cette littérature récente, poussant
comme des champignons sur de la pourriture, qui se consacre à
salir systématiquement tous les héros nationaux, de
Luther à Bismarck, de Shakespeare à Goethe ? Elle ne
mérite en somme que le mépris. Passons. Et surtout
gardons-nous de nous laisser égarer par l'indignation
jusqu'à mettre au même niveau que ces modernes
polissonneries la grandiose pensée de l'universalisme telle que
la conçurent un Théodose et un Charlemagne, un
Grégoire Ier et un Grégoire VII, un saint
Augustin et un
Thomas d'Aquin. La vraie idée romaine est une idée
culturelle qui, ramenée à son principe, se fonde sur
l'œuvre et les traditions de la grande époque impériale,
de Tibère à Marc-Aurèle. Par contre,
l'idéal des publicistes auxquels j'ai fait allusion se rattache
manifestement (je l'ai indiqué au ch. VI en expo-
916
LA LUTTE — ÉTAT
dès le début —
savoir dès Théodose qui l'a
fondée — revendiqué toujours la souveraineté
absolue et illimitée sur les choses temporelles. Je dis «
l'Église », je ne dis pas « le pape » : car
sur
la
question de savoir qui devait exercer effectivement la puissance
temporelle ou encore qui devait exercer effectivement la suprême
puissance religieuse, on s'est formé aux différentes
époques des conceptions différentes et l'on s'est
beaucoup disputé; mais la doctrine n'a pas varié, qui
enseigne que cette puissance réside dans l'ÉGLISE
en tant
qu'institution divine; et, ainsi que j'ai essayé de le montrer
ailleurs ¹), cette doctrine forme un axiome si fondamental de la
religion romaine que tout l'édifice ne manquerait pas de
s'écrouler dès l'instant que celle-ci se proposerait
sérieusement d'abandonner sa prétention politique. Il y
faut reconnaître précisément la pensée la
plus étonnante et — quand elle se reflète dans un noble
esprit — la plus sainte de l'Église romaine : cette religion n'a
pas
cure que de l'avenir, mais aussi du présent, et cela non
seulement parce qu'elle attribue à la vie terrestre ce sens
d'être pour l'individu l'école de la vie éternelle,
mais parce qu'il lui plaît, pour honorer Dieu et comme sa
représentante, de transformer ce monde temporel en un parvis
magnifique du monde céleste. Christi
regnum in terris inchoatur,
in coelo perficitur, dit le catéchisme de Trente : le
royaume du
Christ atteint sa perfection au ciel, mais il s'ébauche sur la
terre ²). Bien impotent serait l'esprit qui ne concevrait pas la
beauté d'une pareille idée, bien terre
—————
sant la
mentalité du Basque Loyola) à la période
la plus reculée et la plus inculte de l'âge de la pierre,
et l'on en peut dire autant des tactiques perfides qu'emploient ces
messieurs dans la lutte.
¹) Ch. VII, à la fin de la rubrique
intitulée :
« Le
Nord ».
²) Pour prévenir des malentendus je
ferai observer que,
selon la
doctrine luthérienne aussi, le croyant possède dès
ici-bas la vie éternelle; mais c'est là une conception
qui (ainsi que je l'expose aux ch. V, VII et IX) diffère in toto
de la conception judéo-romaine, car elle ne se fonde pas sur une
déduction historique, mais sur une expérience
présente (comme chez le Christ).
917
LA LUTTE — ÉTAT
à terre celui qui n'en
ressentirait pas l'incommensurable force
! Et vraiment je ne l'invente pas, mon imagination en serait fort
incapable; mais j'ouvre le De
civitate Dei de saint Augustin et je lis
(au l. XX, ch. 9) : Ecclesia et nunc
est regnum Christi, regnumque
coelorum. Deux fois dans l'espace de quelques lignes Augustin
répète que l'Église est DÈS
MAINTENANT le
royaume
du Christ. Il voit aussi (incité à sa vision par
l'Apocalypse) des hommes siégeant sur des trônes, et qui
sont-ils ? ceux qui PRÉSENTEMENT gouvernent
l'Église.
Cette
conception suppose un gouvernement politique; et même quand c'est
l'empereur qui l'exerce, même alors qu'il s'en sert contre le
pape, il n'en est pas moins, lui, l'empereur, un membre de
l'Église, a
Deo coronatus, de qui la puissance implique à sa base des
prémisses religieuses, en sorte qu'il ne saurait être
question d'une séparation réelle entre l'État et
l'Église, mais tout au plus (comme je l'ai indiqué dans
les
observations préliminaires par où débute ce
chapitre) d'un conflit de compétence en dedans de
l'Église. Le
fondement religieux de cette conception nous ramène jusqu'au
Christ, car (ceci est une remarque sur laquelle j'ai déjà
appelé l'attention dans le chapitre qui traite de lui) la vie et
l'enseignement du Christ nous orientent indubitablement vers un
état de choses qui ne peut être réalisé que
par le
communisme
¹). C'est ici exactement le point
où
l'impérialisme vieilli et le christianisme adolescent se
découvrirent ou crurent se découvrir une certaine
affinité. Chacun des deux partenaires obéissait
assurément à des impulsions bien différentes :
l'un, mû par des raisons politiques, l'autre, par des motifs
religieux. Et probablement se sont-ils trompés tous les deux :
l'impérialisme n'aura pas soupçonné qu'il
sacrifiait pour toujours son pouvoir temporel, le christianisme pur des
temps primitifs n'aura pas songé qu'il se jetait dans les bras
du paganisme et qu'il en subirait aussitôt l'influence
envahissante. Mais quoi qu'il en soit de cela, c'est de cette
—————
¹) Voir ch. III, sous la rubrique : « Prophétisme
».
918
LA LUTTE — ÉTAT
alliance, de cette fusion, de
cette pénétration
réciproque qu'est née L'ÉGLISE
romaine. Or
l'Église embrasse, d'après la définition
d'Augustin
reconnue orthodoxe, tous les hommes de la terre ¹); et tout
homme,
« qu'il soit prince ou valet, marchand ou maître
d'école, apôtre ou docteur », doit considérer
son activité sur la terre comme une fonction qui lui est
assignée dans l'Église, in
hac ecclesia suum munus
²). Par quelle échappatoire un « État »
ou
même
une « Nation » réussirait à se tirer de
là pour se dresser, face à l'Église, comme un
corps
indépendant, et lui crier : occupe-toi désormais de tes
affaires; dans les choses de ce monde c'est moi qui gouvernerai comme
je l'entends ! — on ne le voit vraiment pas; une pareille thèse
est illogique et absurde, elle supprime l'idée même de
l'Église romaine. Cette idée ne comporte manifestement
aucune
espèce de limitation, ni spirituelle ni matérielle; et
quand le pape, en qualité de représentant de
l'Église, en
tant que son pater ac moderator,
réclame le droit de prononcer
sans appel dans les choses temporelles, cette exigence est aussi
justifiée et aussi logique que l'affirmation de Théodose,
quand, dans son fameux décret contre les
hérétiques, il se dit, lui empereur, conduit par «
la sagesse divine », ou que l'action de Charlemagne, alors qu'il
tranche les questions dogmatiques en vertu de sa puissance
plénière. Car l'Église embrasse tout, corps et
âme,
terre et ciel; sa puissance est illimitée et celui qui la
représente — quel qu'il soit — commande par conséquent en
maître absolu. Déjà Grégoire II, plus
modeste
pourtant
—————
¹) Ecclesia est populus fidelis
per universum orbem dispersus,
définition adoptée dans le Catechismus ex decreto
Concilii Tridentini I, 10, 2; mais comme, dès
Théodose, il fut entendu que la foi devait être
exigée de tous, obtenue au besoin par CONTRAINTE,
comme
l'incrédulité ou l'hérésie furent
décrétées crimes de lèse-majesté,
comme en outre les schismatiques et les hérétiques
demeurent néanmoins « sous la puissance de l'Église
» (op.
cit. I, 10, 9), on voit que cette définition embrasse
réellement tous les hommes, omnes
humanae creaturae, comme
Boniface l'a dit avec justesse dans le passage cité plus haut.
²) Catechismus ex decreto
Concilii Tridentini I, 10, 25.
919
LA LUTTE — ÉTAT
que maint prince de
l'Église, comparait le pape à «
un
Dieu sur la terre »; Grégoire VII expose que « le
pouvoir temporel doit obéir au spirituel (savoir :
l'Église
romaine) »; il écrit à Guillaume le
Conquérant que la puissance apostolique doit rendre compte
à Dieu de tous les rois; Grégoire IX, dans une lettre
datée du 23 octobre 1236 (et où il insiste
particulièrement sur l'idée que les droits de l'empereur
sont seulement délégués à celui-ci par
l'Église) s'exprime ainsi : « De même que le vicaire
de
Pierre a la souveraineté sur toutes les âmes, de
même aussi il possède dans le monde entier un principat
sur le temporel et sur les corps, et il gouverne le temporel avec les
rênes de la justice. » Innocent IV déclare que l'on
ne peut contester à l'Église le droit de juger
spiritualiter de
temporalibus. Et comme toutes ces paroles, si peu ambiguës
fussent-elles, laissaient encore trop de jeu aux subtilités
casuistiques, le pape honnête et capable qu'était Boniface
VIII dissipa toute équivoque par une bulle du 5 décembre
1301, Ausculta fili, qu'il
adresse au roi de France et dans laquelle il
écrit : « Dieu nous a établi, nonobstant nos
faibles
mérites, sur les rois et les royaumes, et il nous a
imposé le joug de la servitude apostolique, pour qu'en son nom
et suivant ses indications nous arrachions, abattions,
détruisions, dispersions, construisions et plantions.... Ne te
laisse donc persuader par personne, fils très aimé, que
tu n'as pas de supérieur et que tu n'es pas subordonné au
hiérarque suprême de la hiérarchie
ecclésiastique. Celui qui professe cette opinion est un fou;
celui qui s'obstine à la soutenir est un mécréant
et il n'appartient pas au bercail du bon berger. » Plus loin
Boniface ordonne que plusieurs évêques français
viennent à Rome, afin que le pape décide avec eux «
ce qui serait efficace pour corriger les défectuosités,
avantageux pour la prospérité et la bonne administration
du royaume » — propos que l'évêque catholique Hefele
commente par cette remarque pleine de justesse : « Mais celui qui
possède le droit d'ordonner, d'arracher, de construire et de
pourvoir à la bonne administration dans un
920
LA LUTTE — ÉTAT
royaume, celui-là en
est le chef réel » ¹). De
même il n'est que logique, tous les hommes étant soumis
à l'Église et à l'Église incorporés,
qu'elle
dispose en dernier ressort de tous les pays du globe. Sur certains
royaumes, tels l'Espagne, la Hongrie, l'Angleterre, etc.,
l'Église
revendiquait la suzeraineté, sans plus ²) dans tous les
autres
elle se réservait la confirmation et le couronnement des rois,
le droit de les déposer et d'en mettre de nouveaux à la
place (témoins par exemple les Carolingiens).... car, ainsi que
le marque Thomas d'Aquin dans son De
regimine principum : « De
même que le corps reçoit d'abord de l'âme sa force
et sa puissance, de même l'autorité temporelle des princes
découle de l'autorité spirituelle de Pierre et de ses
successeurs » ³). La fonction royale en effet, on l'a dit
à
l'instant, n'est ni plus ni moins qu'un munus au sein de la Civitas
Dei, un emploi dans l'Église. Il ne se peut dès
lors
qu'un
hérétique soit jamais roi légitime. En 1535,
déjà, tous les sujets anglais furent solennellement
déliés par Paul III du devoir d'obéissance envers
leur roi 4) et en 1569 cette mesure fut
encore aggravée par Pie
V, lequel non seulement déposa la grande Elisabeth : «
privamus eandem Elizabeth de
praetenso jure regni », mais
menaça de l'excommunication tout Anglais qui resterait
fidèle à cette reine elle-même excom-
—————
¹) Konziliengeschichte
VI, 331. Le texte latin
énumérant
les droits de l'Église dit : ad
evellendum, destruendum,
dispergendum,
dissipandum, aedificandum, atque plantandum; plus loin : ordinare....
ad bonum et prosperum regimen regni. Les citations
antérieures
sont empruntées au même ouvrage V, 163, 154, 1003, 1131;
VI, 325-327.
²) Le droit de propriété sur la Hongrie s'appuie sur
une
prétendue donation du roi Étienne; l'Espagne et
l'Angleterre
(présumablement aussi la France ?) sont
considérées comme inclues dans la fausse donation de
Constantin, par laquelle aurait été cédée
au trône pontifical « la puissance royale sur toutes les
provinces de l'Italie ainsi que sur les régions occidentales
» (in partibus occidentalibus).
Cf. Hefele : op. cit. V, 11.
³) Je cite d'après Bryce : Le Saint Empire Romain
Germanique, p.
134.
4) Hergenröther : Konziliengeschichte de Hefele
continuée, IX, 806.
921
LA LUTTE — ÉTAT
muniée et
censément dépossédée
« de toute propriété » ¹). Il s'ensuit
que,
de fait, tout le développement politique de l'Europe à
dater de la Réforme est illégitime aux yeux de
l'Église;
elle s'adapte à l'inévitable, mais elle ne le sanctionne
pas; elle a protesté contre la paix de religion d'Augsbourg;
elle a réclamé avec une solennité plus grande
encore contre le traité de Westphalie et l'a
déclaré « nul et non avenu pour tous les temps
à venir » ²); elle a refusé son assentiment
aux
actes du congrès de Vienne.... Avec la même louable
logique l'Église s'est arrogé aussi l'exclusive
disposition des
pays extraeuropéens : c'est ainsi que par les deux bulles des 3
et 4 mai 1493 elle a — « au nom de Dieu » et pour jamais —
fait don à l'Espagne de tous les pays découverts ou
à découvrir à l'Ouest du 25e
degré de
longitude occidentale (méridien de Greenwich), octroyé
aux Portugais l'Afrique, etc. ³).
—————
¹) Green : History of the
English people (éd. Eversley) IV,
265
et 270. Que l'on ne croie pas qu'il s'agisse là d'un point
de
vue maintenant abandonné : car c'est de nos jours, c'est par
Léon XIII, qu'a été béatifié Felton,
l'homme qui avait affiché cette bulle à la porte de
l'évêque de Londres !
²) Phillips : Lehrbuch
des Kirchenrechts, p. 807, et la bulle Zelo
domus mentionnée à cette place. — D'ailleurs le
pape
romain n'a pas dans ce cas protesté seul, mais l'empereur romain
a fait de même au nom de ses « droits
réservés », tout en se refusant à expliquer
ce
qu'il entendait par là : or c'était simplement la
prétention jamais abandonnée à la potestas
universalis; en d'autres termes, l'empereur restait
fidèle
à l'idée universaliste romaine. (Pour les
développements que comporterait ce sujet, voir Siegel : Deutsche
Rechtsgeschichte § 100.)
³) Le pape Alexandre VI explique dans ces
bulles que la donation a
lieu
« par pure générosité » et « en
vertu
de l'autorité du Dieu tout-puissant transmise à lui par
saint Pierre » (cf. la seconde note du présent chapitre).
La
disposition absolue de tout le domaine temporel ne saurait aller plus
loin, à moins que quelqu'un ne se prétende assez
omnipotent pour donner la lune. — On trouve notamment dans Fiske :
Discovery of America (1892)
II, 580 et suiv., le texte in extenso
de la
bulle Inter Cetera du 4 mai
1493. Le même ouvrage nous offre, I,
454 et suiv., l'exposé détaillé des circonstances
concomitantes, ainsi qu'une discussion approfondie des
difficultés que crée l'obscurité du texte papal.
En effet le pontifex maximus,
bien qu'il déclare parler «
ex certa scientia »,
octroie aux Espagnols tous les pays
découverts ou à découvrir (omnes
922
LA LUTTE — ÉTAT
C'est
à dessein que je me borne à ces sommaires
indications et aux citations que me fournissent les volumes de ma
modeste bibliothèque personnelle; je n'aurais qu'à me
rendre dans une bibliothèque publique pour recueillir
quantité d'autres pièces justificatives et des centaines
d'exemples peut-être plus topiques encore. Ainsi je me souviens
qu'en des bulles plus récentes la phrase dans laquelle il est
dit que le pape possède « plénitude de pouvoir sur
tous peuples, royaumes et princes », revient presque comme une
formule stéréotypée, ou avec de
négligeables variantes. Mais je suis bien éloigné
de vouloir offrir une démonstration scientifique; tout au
contraire, je souhaiterais convaincre le lecteur que ce qui importe
ici, ce n'est pas ce qu'a dit tel ou tel pape ou empereur, tel ou tel
concile ecclésiastique, telle ou telle autorité
juridique, encore qu'on ait à ce propos noirci beaucoup de
papier et perdu beaucoup de temps : non, c'est, l'obligation
péremptoire inhérente à l'idée même,
c'est l'exigence contraignante qui impose l'effort vers l'absolu et
l'illimité. Cette manière de voir est propre à
éclairer le jugement; elle rend plus équitable envers
l'Église romaine, plus équitable envers ses adversaires;
elle nous conduit à chercher le véritable
développement politique et, en somme, le développement
moralement décisif là où — parmi la
diversité des lieux innombrables et des innombra-
—————
insulas et terras firmas inventas et
inveniendas, detectas et
detegendas) qui sont situés à l'Ouest et au Sud (versus
Occidentem et Meridiem) d'un certain degré de longitude :
or
aucun mathématicien n'a encore réussi à
découvrir quelle est la contrée géographique
située « au sud » d'un « degré de
longitude »; et l'on ne peut douter que ce soit bien un
degré de longitude que le pape veut dire, car il précise
ingénument: « fabricando
et construendo unam lineam a polo
Arctico ad polum Antarcticum. » Œuvre d'une curie dont
éclate ainsi la crasse ignorance, cette donation eut au reste
des effets qu'elle n'avait pas du tout prévus : elle obligea les
Espagnols à pousser toujours plus loin dans la direction de
l'Ouest jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé le
détroit de Magellan, et força d'autre part les Portugais
à chercher la route orientale des Indes par le cap de Bonne
Espérance. Je reviendrai là-dessus ch. IX, dans la
section : «
Découverte ».
923
LA LUTTE — ÉTAT
bles circonstances — se sont
montrés et affirmés le
nationalisme et, en somme, l'individualisme dans leur opposition
à l'universalisme et à l'absolutisme. Lorsque Charles le
Simple refusa de prêter le serment de fidélité
à l'empereur Arnoul, il fit une brèche profonde dans
l'édifice du Romanum Imperium,
si profonde qu'aucun des
empereurs postérieurs, y compris les plus éminents, ne
rêva plus de restaurer en son intégrité le plan
universaliste de Charlemagne. Guillaume le Conquérant, prince
orthodoxe d'une piété toute cléricale, attentif
comme peu d'autres aux intérêts de la stricte discipline
ecclésiastique, répondit néanmoins, quand le pape
revendiqua comme bien d'Église l'Angleterre nouvellement
conquise et
prétendit le constituer son vassal en le couronnant roi de ce
pays : « Je n'ai jamais prêté un serment de
fidélité et je n'en prêterai jamais. »
Voilà les hommes qui ont brisé peu à peu le
pouvoir temporel de l'Église. Ils croyaient à la
trinité,
à la consubstantialité du Père et du Fils, au
purgatoire, à tout ce que voulaient les prêtres — mais
l'idéal politique romain, la Civitas
Dei théocratique,
était aussi éloigné d'eux que la planète
Mars; leur faculté imaginative était encore trop fruste,
leur caractère trop indépendant, leur humeur trop
indomptable — voire, la plupart du temps, trop exclusivement et
âprement personnelle — pour qu'ils s'en fissent même la
moindre idée. Et l'Europe était pleine de princes
germaniques de cette sorte. Longtemps avant la Réforme,
l'insubordination des petits royaumes espagnols, encore que catholiques
bigots, avait donné beaucoup de mal à la curie; et la
France, cette fille aînée de l'Église, avait obtenu
sa
pragmatique sanction, qui marquait le commencement d'une
séparation bien nette entre l'État ecclésiastique
et
l'État séculier.
C'était cela, la véritable lutte dans
l'État.
À l'entendre ainsi, on se rend compte que
Rome fut battue sur
toute la
ligne. Les États catholiques se sont émancipés peu
à peu, non moins que les autres. Il est vrai qu'ils
924
LA LUTTE — ÉTAT
ont sacrifié
d'importantes prérogatives touchant
l'investiture des évêques, etc., mais non pas toutes, et
la plupart ont, en revanche, poussé déjà si loin
la tolérance qu'ils reconnaissent comme religion d'État
plusieurs confessions simultanément et qu'ils en paient les
clergés respectifs. Impossible de concevoir un contraste plus
marqué avec l'idéal romain. Par rapport à
l'État,
une statistique de « catholiques » et de «
protestants
» n'a donc plus de sens aujourd'hui. Ce qu'expriment ces mots,
c'est presque uniquement la croyance à de certains
mystères inintelligibles; et l'on peut affirmer que la grande
idée pratique et politique de Rome, l'idée de cet
Imperium d'un absolutisme sans défaut, transfiguré par la
religion, est ignorée de la grande majorité des
catholiques romains d'aujourd'hui, et que même elle ne
susciterait chez eux, s'ils la connaissaient, pas plus d'assentiment
que chez les non-catholiques. Il suit de là par une
conséquence naturelle — de là seulement, notons-le bien —
que les contrastes religieux ont disparu, eux aussi ¹). Car
dès
l'instant que l'idéal de Rome n'est plus qu'un credo,
voilà Rome sur le même plan que les autres sectes
chrétiennes; chacune, en effet, croit détenir la
vérité unique et totale; nulle, que je sache, n'a
renoncé à la catholicité ainsi comprise; les
diverses doctrines protestantes ne contiennent rien qui soit
essentiellement nouveau, elles constituent simplement un retour
à la substance primitive de la foi chrétienne, un rejet
des éléments païens qui s'y sont infiltrés;
il n'y a que peu de sectes qui ne reconnaissent pas le Symbole des
Apôtres, cette profession de foi qui ne vient même pas de
Rome, mais de Gaule, et qui, par suite, doit son adoption à
l'empire, non à la papauté ²). L'Église
—————
¹) Disparu, veux-je dire, partout où l'activité de
la
seule et unique Compagnie de Jésus n'a pas récemment
semé la haine et le mépris entre concitoyens qui
diffèrent d'opinion.
²) Voir Adolf Harnack : Das
apostolische Glaubensbekenntnis, 27e
éd. (notamment p. 14 et suiv. où l'auteur expose que
« l'empire de Charlemagne a donné à Rome son
Symbole »).
925
LA LUTTE — ÉTAT
romaine,
considérée en sa seule qualité de
doctrine religieuse, est donc, au mieux, une prima inter pares, qui
déjà ne peut plus compter pour siens la moitié des
chrétiens et qui, à moins de bouleversement, n'en
comprendra plus guère que le tiers dans cent ans ¹). Or,
bien
qu'il soit vrai que Luther — fidèle imitateur en cela de la
conception catholique — ait soutenu le principe de l'intolérance
combattu par Erasme, et que Calvin ait publié un écrit
à l'appui d'une thèse ainsi formulée : «
jure
gladii coercendos esse haereticos », jamais le laïc
qui vit
dans un État purement séculier n'admettra cette
thèse, ne
comprendra même ce principe, à quelque confession qu'il
appartienne d'ailleurs. Nos aïeux n'étaient pas
intolérants, nous ne le sommes pas non plus — pas par nature.
L'intolérance ne résulte que de l'universalisme :
quiconque aspire à l'illimité dans le domaine
extérieur DOIT resserrer toujours davantage les
bornes qu'il
pose intérieurement. Au Juif, que nous pourrions appeler un
libre penseur né, on avait persuadé qu'il
possédait la vérité intégrale et
indivisible, et avec elle un titre à la souveraineté
universelle : voilà, pourquoi il dut faire le sacrifice de sa
liberté personnelle, laisser comprimer ses dons naturels, et
nourrir dans son cœur la haine au lieu de l'amour.
Frédéric II, l'empereur le moins orthodoxe
peut-être qui ait jamais vécu, dut néanmoins
édicter ces mesures auxquelles l'induisait le rêve d'un
empire romain universel : que tous les hérétiques fussent
déclarés infâmes et mis au ban de l'empire, que
leurs biens fussent confisqués, eux-mêmes
—————
¹) Je m'en tiens à dessein à une évaluation
des
plus modérées. D'après les calculs de Ravenstein,
le nombre des protestante a quintuplé au cours du
dix-neuvième siècle, celui des catholiques romains n'a
pas doublé. Il faut en chercher la raison principale dans
l'accroissement plus rapide des peuples protestants; à cela
s'ajoute le fait que, pour l'Église catholique, le nombre des
conversions ne représente pas le dixième du nombre des
défections, d'où il suit, par exemple, que dans les
États-Unis de l'Amérique du Nord, malgré la
continuelle
immigration de catholiques et l'augmentation de leur nombre total, leur
nombre relatif décroît rapidement.
926
LA LUTTE — ÉTAT
brûlés vifs ou,
s'ils se rétractaient,
condamnés à la prison perpétuelle; et il ordonnait
en même temps de crever les yeux aux princes qui avaient
attenté à ses soi-disant prérogatives royales et
de les enterrer vivants.
LA CHIMÈRE DE L'ILLIMITÉ
Si je me suis préoccupé de trouver
une expression plus générale pour caractériser la
lutte entre le nationalisme et l'universalisme — lutte contre
l'héritage
de la décadence romaine, qui dure plus d'un millénaire
avant de laisser le champ libre à la lutte pour l'organisation
interne de l'État nouveau — c'est que j'ai eu surtout en vue ses
rapports avec le dix-neuvième siècle; et je voudrais les
indiquer ici, bien que nous n'étudiions pas pour l'instant ce
siècle en lui-même, mais seulement sa genèse. On
commettrait une fâcheuse erreur en s'imaginant que la lutte a
cessé par le fait que l'ancien idéal politique n'a pu
prévaloir. Sans doute, les adversaires de l'universalisme ne
sont plus enterrés vivants, et nul aujourd'hui n'est
brûlé vif qui soutient avec Jean Hus (d'accord avec saint
Augustin) que Pierre n'a pas été et n'est pas le chef de
l'Église; le prince de Bismarck a pu promulguer des lois et en
rapporter d'autres sans être obligé d'aller à
Canossa et d'y attendre trois jours, en chemise de pénitent, le
pardon d'un pape. Les formes ont changé, celles-là ne
reviendront plus. Cependant les idées d'absolutisme
illimité exercent encore une action puissante parmi nous, tant
au dedans du cadre consacré de l'Église romaine qu'au
dehors. Et
partout où nous les voyons à l'œuvre — jésuitisme,
socialisme, systématique spéculative, monopole industriel
— nous reconnaissons (ou nous apprendrons plus tard à
reconnaître à nos dépens) que ce qui est
extérieurement illimité exige le double sacrifice de la
personnalité et de la liberté.
S'agissant de l'Église, ce serait se montrer
médiocrement
perspicace que de méconnaître en aucune manière la
puissance d'un organisme aussi étonnant que la hiérarchie
romaine. Personne ne peut prédire la carrière qu'elle
serait apte à fournir encore, sous une étoile qui lui
serait favorable.
927
LA LUTTE — ÉTAT
Lorsqu'en 1871 elle fulmina
contre Döllinger l'excommunication
majeure « avec toutes les conséquences canoniques y
attachées », il fallut que les autorités
policières de Munich prissent des mesures spéciales pour
protéger la vie de l'excommunié : un seul fait de ce
genre nous découvre les abîmes de fanatisme béants
sous nos pieds, ceux-là mêmes où pourrait bien nous
précipiter quelque jour en masse la chimère universaliste
poussée à la frénésie ¹). Mais je ne
voudrais pas accorder trop d'importance à de telles choses, non
plus qu'aux sourdes menées de la conspiration formée en
cette circonstance par quelques curés provocateurs et leurs
créatures; c'est dans le bien, non dans le mal que
réside la source de toute force. La pensée de la
catholicité, de la continuité, de l'infaillibilité
de l'institution divine, de la révélation s'appliquant
à tout et ne cessant jamais, du royaume de Dieu sur la terre, du
représentant de Dieu comme juge suprême, des
carrières terrestres envisagées chacune comme
l'accomplissement d'une fonction ecclésiastique — toutes ces
notions renferment une si grande somme de bien et de beau que la foi
sincère en elles DOIT conférer de la
force. Et cette foi,
j'espère en avoir convaincu le lecteur, n'admet aucune
distinction entre le temporel et l'éternel, entre ce qui est du
monde et ce qui est du ciel. L'illimité est essentiellement
impliqué dans cette tendance du vouloir, il sert de fondation
à l'édifice qui la traduit.
—————
¹) L'excommunié est en effet, d'après le droit
canon,
hors la loi. On trouve dans Gratien (Causa
23, p. 5, c. 47, suivant
Gibbon) cette proposition : Homicidas
non esse qui excommunicatos
trucidant. Cependant l'Église avait jadis
(conformément
à
une décrétale d'Urbain II) imposé une
pénitence au meurtrier d'un excommunié « pour le
cas où son intention en donnant la mort n'eût pas
été entièrement pure. » Notre cher
dix-neuvième siècle n'a pas eu de ces scrupules, et le
cardinal Turrecremata, « le très distingué
fondateur du dogme de l'infaillibilité papale », estime
dans son commentaire sur Gratien qu'aux termes de la doctrine orthodoxe
le meurtrier d'un excommunié n'a besoin de faire AUCUNE
pénitence ! (Cf. Döllinger : Briefe und Erklärungen
über die vatikanischen Dekrete, 1890, p. 103, 131 et 140).
928
LA LUTTE — ÉTAT
Toute limitation gêne,
interrompt, retient, constitue un obstacle à vaincre, un mal
à surmonter le plus vite possible; et
ici la limitation, dès que l'on reconnaîtrait sa
légitimité, ne signifierait rien de moins que le
sacrifice de l'idée elle-même. Καθολικός veut dire
universel; qui dit universel, dit une unité contenant tout.
Voilà pourquoi, dans tout catholique vraiment croyant et capable
de raisonner, il y a — sinon aujourd'hui et effectivement, du moins
virtuellement — un universaliste, et qui dit universalité dit
ennemi des nations comme de toute liberté individuelle. La
plupart l'ignorent, beaucoup le nieront avec indignation, mais le fait
n'en est pas moins constant; car les grandes idées, les
idées d'une portée générale, les
déductions de pensées et les enchaînements de faits
mathématiquement nécessaires, sont incomparablement plus
puissants que l'individu avec sa bonne volonté et ses bonnes
intentions : ici règnent des lois de la nature. De même
que tout schisme est gros de nouveaux schismes qui DOIVENT
continuer de
s'engendrer l'un l'autre par fractionnement avec une
nécessité inéluctable, parce que la liberté
de l'individu forme ici la base, de même tout catholicisme
exerce une invincible puissance d'intégration; l'individu ne lui
peut résister davantage que la limaille de fer à
l'aimant. Sans la distance qui séparait Rome de Constantinople —
distance matériellement considérable pour les moyens de
communication qui existaient alors — jamais le schisme oriental ne se
serait produit; sans la personnalité surhumainement puissante de
Luther, il est douteux que l'Europe du Nord eût réussi
à rompre avec Rome. Cervantès, qui était un
croyant, cite volontiers le proverbe : « Derrière la Croix
se cache le Diable. » Interprétons sa pensée en
disant qu'une fois l'esprit engagé dans cette voie de la
religion absolue et de la foi aveugle à l'autorité,
l'esprit ne connaît plus de borne et rien ne l'arrête plus.
C'est ce diable-là qui, depuis, a conduit à la ruine la
noble nation de Don Quichotte. — Et si, maintenant, nous
considérons d'autre part que les principes universalistes et
absolutistes dont l'Église est issue furent
929
LA LUTTE — ÉTAT
un produit de la
décadence générale, une ancre de
salut à quoi la Babel humaine du chaos ethnique
dénationalisé attacha son dernier espoir ¹), nous
pourrons
difficilement nous défendre de penser que les mêmes causes
entraîneraient aujourd'hui les mêmes effets, et qu'en
l'état actuel du monde bien des choses seraient de nature
à encourager l'Église dans ses prétentions et
à
l'affermir dans ses plans. Ceux qui voient dans cette perspective un
péril, ceux qui aspirent avec Goethe à l'illimitation
intérieure, ne sauraient dès lors trop fortement insister
sur l'importance des limites extérieures, savoir : la
personnalité libre, la race pure, la nation indépendante.
Et quand les papes les plus récents prennent à
témoin Grégoire VII et Thomas d'Aquin — avec juste
raison, de leur point de vue — il n'est pas moins juste et raisonnable
qu'on y oppose dans l'autre camp Charles le Simple et Guillaume le
Conquérant, Walther von der Vogelweide et Pierre Valdo, ou cet
ouvrier forgeron qui se refusait à obéir au pape
« étranger » et, de même, tout ce grand
mouvement silencieux des corporations, des ligues de villes, des
universités laïques, qui commence d'agiter l'Europe
entière au terme de l'époque dont je parle ici,
présageant une configuration nouvelle, nationale,
antiuniversaliste de la société, une culture nouvelle,
complètement antiromaine.
Il ne s'agit d'ailleurs pas du tout, dans cette
lutte, de la seule
opposition entre l'État laïc national et l'État
ecclésiastique universel : où que nous rencontrions
l'universalisme, il a pour corrélatifs l'antinationalisme et
l'antiindividualisme. Et pas n'est besoin non plus que cet
universalisme soit conscient; il suffit, pour nous le déceler,
qu'une idée tende à l'absolu, à l'illimitation
extérieure. Ainsi, par exemple, tout système socialiste
logiquement déduit aboutit à l'État absolu.
Déclarer sommairement, comme on a coutume de le faire, que les
socialistes constituent « un parti
—————
¹) Voir ch. VII sous les rubriques : « Chronique
judaïque du
monde », «
Saint Augustin », «
Rome » etc.
930
LA LUTTE — ÉTAT
dangereux pour l'État
», c'est accréditer une de
ces
confusions
d'idées si chères à notre temps. Sans doute le
socialisme est un danger pour les États nationaux pris en
particulier
et, plus généralement, pour le principe de
l'individualisme, mais non pas pour l'idée d'État. Il
professe
loyalement son internationalisme, et cependant il ne manifeste pas sa
nature par la désagrégation, mais pas une organisation
fabuleusement agencée, que l'on dirait copiée sur le
modèle d'une machine : à ces deux signes se trahit son
affinité avec Rome. De fait le socialisme nous présente
la même idée « catholique » que
l'Église,
encore qu'il l'empoigne par l'autre bout. Voilà pourquoi, dans
son système, il n'y a pareillement aucune place pour la
liberté et la diversité, pour l'originalité
personnelle. « Il y a une chose saillante et qui lie tous les
socialistes : c'est la haine de la liberté », note
Flaubert ¹). Celui qui jette bas les barrières
extérieures
en érige d'intérieures. Le socialisme est de
l'impérialisme déguisé; il atteindra difficilement
la réalisation de son rêve sans hiérarchie et sans
primat; l'Église catholique lui offre un modèle
d'organisation
socialiste, antiindividualiste. Dans le haut négoce et la grande
industrie nous apercevons un mouvement correspondant, une aspiration
pareille à l'illimité, avec la même
inévitable conséquence : l'oppression de l'individu. Je
citais dans la première édition du présent ouvrage
des communications de R. E. May ²) sur les progrès du
syndicalisme — non celui des associations ouvrières, mais celui
des cartels monopolisateurs — et sur cette « CENTRALISATION
INTERNATIONALE de la production comme du capital » qui en
est le
résultat. Depuis lors les événements ont
parlé assez haut pour me dispenser d'insister. Cette
évolution vers l'anonymat et la
—————
¹) Correspondance,
éd. Charpentier, IIIe série, p.
269.
Dans la même lettre (à Mme Roger
des Genettes) Flaubert
écrit encore ces mots : « Ce qui fait le fond de toutes
les utopies sociales : la tyrannie, l'antinature, la mort de
l'âme.... »
²) Parues dans la Wirtschafts- und handelspolitische
Rundschau
pour l'année 1897, p. 34 et suiv.
931
LA LUTTE — ÉTAT
production en masse par des trusts, c'est la guerre
déclarée à la personnalité, dont la mise en
valeur n'est possible qu'au dedans de frontières
étroitement circonscrites, et cela aussi bien pour un marchand
ou un fabricant que pour toute autre sorte d'homme. Or ce mouvement
s'étend, comme on voit, de la personnalité individuelle
à la personnalité nationale. Je ne sais plus dans quel
vaudeville un négociant dit fièrement à chaque
nouveau visiteur: « Vous savez ? je me suis transformé en
Société Anonyme ! » À supposer que la
tendance
économique dont je parle restât sans contrepoids, les
peuples aussi pourraient bientôt dire d'eux-mêmes : «
Nous nous sommes transformés en une Société
Anonyme internationale ». Et si l'on consent que par un saut
périlleux je passe du domaine économique à un
autre, qui en est bien éloigné, pour chercher un nouvel
exemple de fermentation universaliste, j'appellerai l'attention du
lecteur sur le grand mouvement thomiste suscité par l'Encyclique
papale Aeterni Patris de
l'année 1879. Il a atteint une
telle ampleur que nous avons vu sortir d'une certaine officine
quantité d'ouvrages même « scientifiques »
proclamant Thomas d'Aquin le plus grand philosophe de tous les temps,
déclarant nul et non avenu ce qu'ont pensé depuis lors
les grands penseurs germaniques à la gloire éternelle de
l'humanité, prétendant en un mot ramener les hommes au
XIIIme siècle et leur forger derechef
les chaînes
intellectuelles et morales qu'ils avaient dans l'intervalle
brisées et rejetées une à une, au cours d'une
lutte acharnée pour la liberté. Qu'est-ce donc que l'on
prône chez Thomas ? Son UNIVERSALITÉ ! le
fait qu'il a
édifié un système qui embrasse toutes choses, qui
concilie tous les contraires, qui résout toutes les antinomies,
qui répond à tous les points d'interrogation de la raison
humaine. On l'appelle un second Aristote : « cela dont Aristote
n'a eu que le pressentiment bégayant, Thomas l'exprime dans une
forme éloquente et parfaitement claire » ¹). Comme le
Sta-
—————
¹) Fr. Abert (professeur de théologie à
l'Université de Wurzbourg) :
932
LA LUTTE — ÉTAT
girite, rien ne l'embarrasse,
de la nature de la divinité
à la nature des objets terrestres et aux qualités du
corps ressuscité; comme chrétien, il en sait d'ailleurs
beaucoup plus long qu'Aristote, car il a pour base de la science la
Révélation. Eh bien, je me hâte de le dire :
nul penseur, assurément, n'inclinera à dénigrer
l'œuvre de Thomas d'Aquin, et je me tiendrais pour présomptueux
de m'aventurer même à la louer; mais je peux bien l'avouer
aussi : c'est avec un sentiment de stupeur autant que d'admiration que
je me suis instruit de son système, soit par des analyses et des
exposés de l'ensemble, soit en me plongeant dans quelques-uns de
ses écrits. Ici, toutefois, où nous poursuivons un but
pratique, bornons-nous à nous demander quel est, dans la
conception de Thomas, et notamment par rapport à l'objet de ce
chapitre, le point décisif. Voici : Thomas bâtit son
système, que l'on nous dit « multilatéral comme pas
un », sur deux postulats : la philosophie doit se soumettre sans
restriction à l'Église et devenir sa servante, ancilla
ecclesiae, et puis il faut qu'elle s'abaisse encore et devienne,
de
plus, la servante d'Aristote, ancilla
Aristotelis. C'est, on le voit,
toujours le même principe : laisse-toi lier pieds et poings, et
tu verras des prodiges ! Mets-toi devant les yeux certains dogmes
(lesquels furent décrétés à la
majorité des suffrages, par des évêques dont
beaucoup ne savaient ni lire ni écrire, durant les
siècles du plus profond avilissement humain), admets en outre
implicitement que les premiers essais tâtonnants d'un penseur
grec génial, mais certes unilatéral en son
—————
Sancti Thomae Aquinatis compendium
theologiae, 1896, p. 6. La phrase
citée est la paraphrase d'un jugement formulé en des
temps anciens et qui avait un sens fort différent de ce
panégyrique. Le lecteur français trouverait d'ailleurs,
si je ne m'abuse, l'équivalent sous la plume d'un
Brunetière. Quelque estime que mérite l'effort de Thomas,
on ne peut voir qu'un monstrueux manque de discernement, ou le parti
pris d'égarer l'opinion, dans cette prétention
d'égaler son œuvre à l'œuvre d'Aristote, qui fraie en
tous domaines des voies à la pensée, qui en ordonne les
connaissances, qui en configure les images, avec la souveraineté
d'un incomparable génie
933
LA LUTTE — ÉTAT
systématisme et
convaincu de mainte erreur, expriment la
vérité éternelle, absolue, intégrale — fais
cela et je te fais cadeau d'un système universel ! Qui ne voit
là un attentat, et le plus grave du monde, sur la liberté
la plus intime de l'homme ! Loin qu'il soit désormais, comme
Goethe le voulait, intérieurement sans limite, une main
étrangère a forgé deux anneaux étroits qui
enserrent son âme et son cerveau : et tel est le prix que nous
avons à payer, nous hommes, pour un « savoir universel
». Au reste, longtemps avant que Léon XIII eût
publié son Encyclique, un système universel, impliquant
des principes analogues, était déjà issu de
l'Église protestante : celui de Georg Friedrich Wilhelm Hegel.
Un
Thomas d'Aquin protestant, cela dit tout ! Et pourtant un Immanuel Kant
avait vécu dans l'intervalle, le Luther de la philosophie, le
destructeur du savoir fictif, le démolisseur de tous les
systèmes; il nous avait rendus attentifs aux « LIMITES
de
notre faculté de penser », il nous avait avertis «
de ne jamais nous risquer avec la raison spéculative au
delà des bornes de l'expérience »; mais alors,
après nous avoir limités extérieurement avec tant
de netteté et de précision, il nous avait, plus largement
qu'aucun philosophe européen avant lui, ouvert la porte donnant
sur le monde intérieur de l'illimité, qui est le foyer de
l'homme libre ¹).
LA LIMITATION COMME PRINCIPE
Ces indications rapides n'ont d'autre but que de
faire voir combien
nombreux sont les domaines dans lesquels sévit — et
sans doute ne cessera jamais de sévir — la lutte entre
l'individualisme et l'antiindividualisme, entre le natio-
—————
¹) Je reviendrai à Thomas d'Aquin et à Kant
dans
le chapitre suivant, sous la rubrique : « Conception du monde ».
Pour
être complet, je devrais ajouter ici qu'à
côté du Thomas d'Aquin protestant nous avons eu aussi le
Thomas d'Aquin juif, auteur d'un troisième système
universaliste, ce Spinoza que Leibniz appelle « le
rénovateur de
l'ancienne Cabbale hébraïque », c'est-à-dire
de la doctrine magique ésotérique. Spinoza
présente aussi ce trait de ressemblance avec les deux autres,
qu'il n'a pas enrichi d'une seule pensée créatrice soit
les mathématiques (sa spécialité) soit en
général la science (sa marotte).
934
LA LUTTE — ÉTAT
nalisme et l'antinationalisme
(ou l'internationalisme, ce qui revient
exactement au même), la lutte entre la liberté et son
contraire. Encore que l'étude approfondie des thèmes
effleurés ici ne rentre pas dans le cadre d'un ouvrage sur la
genèse du dix-neuvième siècle, mais qu'il
convienne de l'ajourner jusqu'à l'examen de ce siècle
lui-même, qui formera l'objet d'un autre livre, je veux me
défendre tout de suite du reproche de pessimisme. Si le lecteur
me tient pour un prophète de malheur, c'est que je me suis mal
expliqué, car je ne vois pas les choses en noir. Rarement la
conscience de la race, le sentiment national, la revendication des
droits de la personnalité se sont affirmés aussi
énergiquement, aussi ombrageusement, que de nos jours.
Dès la fin du dix-neuvième siècle, il semble qu'un
souffle de fierté ait traversé les peuples haletants, et
l'on songe à ce cri sourd que pousse le cerf aux abois quand le
noble animal se retourne soudain, résolu à
défendre sa vie. Or dans la lutte dont il s'agit, qui dit
résolution dit victoire. Car la grande force d'attraction de
l'universalisme réside dans la faiblesse humaine; l'homme fort
s'en détourne et trouve dans son propre sein, dans sa propre
famille, dans son propre peuple, un infini qu'il ne donnerait pas pour
la terre entière, pour le cosmos avec ses innombrables
étoiles. Goethe, à qui j'ai emprunté le fil
conducteur de ce chapitre, indique quelque part ailleurs (dans des vers
dont malheureusement la beauté ne s'accommode guère d'une
traduction) combien l'illimité, l'absolu catholique,
dénote de paresse d'esprit et s'y accorde :
Pour participer à
l'illimité,
que volontiers l'individu
s'évanouit !
Là plus n'est
besoin d'efforts épuisants;
au lieu du chaud
désir et du vouloir fougueux,
de l'exigence
stricte et de l'âpre devoir,
c'est de s'abandonner qui
fait la
jouissance.
Or ce que nous pouvons apprendre de ces Germains constructeurs de
nations, qui peinèrent au cours des siècles
935
LA LUTTE — ÉTAT
anciens, c'est qu'il existe
une jouissance plus haute que l'abandon de
soi-même, savoir : l'affirmation de soi-même. Une politique
nationale consciente, un mouvement économique, une science, un
art — de tout cela il n'y avait alors presque rien, ou même
absolument rien; pourtant, ce que nous voyons poindre aux environs du
XIIIme siècle, cette vie nouvelle dont
nous percevons les
pulsations dans tous les domaines, cette force créatrice, cette
« exigence stricte » de la liberté individuelle,
c'étaient des choses qui ne tombaient pas du ciel, mais dont on
pourrait dire bien plutôt que la semence en avait
été jetée durant les sombres siècles
antérieurs; le « vouloir fougueux » avait
labouré le champ, le « chaud désir » avait
pris soin des graines délicates. Notre culture germanique est un
fruit du travail, et de la douleur, et de la foi — non pas d'une foi
ecclésiastique, mais bien d'une foi religieuse. Si nous
feuilletons avec amour ces annales de nos aïeux qui en disent si
long, bien qu'elles disent si peu de chose, rien ne nous frappera
autant que le développement presque incroyable du sentiment du
devoir; pour la plus mauvaise cause comme pour la meilleure chacun
sacrifie sans hésitation sa vie. De Charlemagne, qui
après des journées surchargées de besogne passe
ses nuits à de laborieux exercices d'écriture,
jusqu'à ce magnifique compagnon forgeron qui refusa de forger
des menottes pour l'adversaire de Rome : partout l' « âpre
devoir ». Ces hommes ont-ils su ce qu'ils voulaient ? J'ai peine
à le croire. Mais ils ont su ce qu'ils ne voulaient PAS
et c'est
là le commencement de toute sagesse pratique ¹).
Charlemagne, par
—————
¹) Je ne puis me retenir de citer ici une remarque de Richard
Wagner,
qui a un sens politique infiniment profond : « Si seulement nous
savons
ce que nous ne voulons PAS, nous sommes tout à
fait sûrs,
par une nécessité de nature qui exclut tout arbitraire,
d'atteindre ce que nous voulons; et ce que nous voulons ne nous devient
tout à fait clair et conscient qu'une fois que nous l'avons
atteint : car l'état dans lequel nous avons
éliminé ce que nous ne voulions pas est
précisément celui auquel nous voulions arriver. C'est
ainsi qu'agit le peuple et
936
LA LUTTE — ÉTAT
exemple, a entretenu bien des
illusions puériles, et commis
aussi plus d'une erreur fatale, dans la poursuite de ce qu'il voulait
atteindre; mais il a partout et toujours frappé juste dans ce
qu'il ne voulait pas, c'est-à-dire : ne tolérer aucun
empiètement de la part du pape, ne souffrir sous aucune forme le
culte des images, n'accorder à la noblesse aucun
privilège, etc. Dans ce qu'il voulait, Charlemagne était
à beaucoup d'égards un universaliste et un absolutiste;
dans ce qu'il ne voulait pas, il s'avérait comme un Germain.
Nous avons observé exactement le même
phénomène chez le Dante ¹); son idéal
politique
pour l'avenir était une pure chimère, tandis que le
refus énergique qu'il oppose à toute prétention
temporelle de l'Église fut un bienfait, et d'une portée
considérable.
On le voit : ici, dans l'État, de même
qu'en toutes les
affaires
humaines, ce qui importe au premier chef ce n'est pas la connaissance,
c'est la MANIÈRE DE SENTIR. Le mot allemand
Gesinnung renferme,
dans sa racine, une idée de direction, d'orientation, car Sinn a
originairement le sens d'un voyage, d'une marche. Je dis, faute de
mieux, « manière de sentir », je veux dire ce
gouvernail de la mentalité et de la disposition psychique, qui,
en imprimant la direction, fait pressentir le but, dût celui-ci
demeurer longtemps encore invisible. La lutte dans l'État fut
essentiellement, j'espère l'avoir fait comprendre, une lutte
entre deux tendances,
—————
c'est pourquoi
lui-seul agit comme il faut. Mais vous le
considérez comme incapable par la raison qu'il ne sait pas ce
qu'il veut : or que SAVEZ-vous vous-mêmes ?
Pouvez-vous penser et
comprendre autre chose que la réalité donnée, que
l'état déjà atteint ? Vous pouvez vous l'imaginer,
vous pouvez le rêver arbitrairement, vous ne pouvez pas le
savoir. Vous ne pouvez savoir que cela seul qu'a déjà
accompli le peuple. Contentez-vous dès lors de reconnaître
aussi clairement que possible ce que vous ne voulez pas, de nier ce qui
mérite d'être nié, d'anéantir ce qui
mérite d'être anéanti » (Nachgelassene
Schriften,
1895, p. 118).
¹) Voir plus haut dans le présent
chapitre la rubrique
intitulée : « La duplex
potestats. »
937
LA LUTTE — ÉTAT
donc entre deux pilotes.
Dès que l'un des deux se fut
emparé définitivement du gouvernail, l'évolution
subséquente vers une liberté toujours plus grande, vers
un nationalisme et un individualisme toujours plus
caractérisés, devint chose naturelle et inévitable
— aussi inévitable que le développement inverse du
césarisme et du papisme dans le sens d'une liberté
toujours moindre.
Rien n'est absolu en ce monde; quand on parle de
liberté et de
servitude, on n'entend désigner que deux tendances; ni la
personne ni la nation ne peuvent subsister seules et entièrement
indépendantes, elles appartiennent à un tout dans lequel
chaque élément particulier est soutenu par les autres et
les soutient. Pourtant, dès la soirée du 15 juin 1215 qui
vit naître la Grande Charte — rédigée,
discutée, négociée et signée dans l'espace
de ce seul jour grâce au « vouloir fougueux » de
quelques Germains — l'Europe entière avait reçu, pour
ainsi parler, sa DIRECTION. Naturellement le
représentant de
l'universalisme — de la doctrine suivant laquelle « c'est de
s'abandonner qui fait la jouissance » — s'empressa de
déclarer cette loi nulle et non avenue et d'en excommunier les
auteurs, tous ensemble et chacun en particulier. Mais la main qui avait
saisi la barre du gouvernail ne la lâcha point. Elle tint ferme
et ce fut l'empire romain qui sombra, tandis que les libres Germains
s'apprêtaient pour la domination du monde.
—————
938
(Page vide)
Dernière mise
à
jour : 28 février 2008