Here under follows the transcription of chapter 9a of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.

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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ETAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Economie sociale
5. Politique et Eglise
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX


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DEUXIÈME PARTIE


LA FORMATION

D'UN

MONDE NOUVEAU


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La nature crée éternellement des formes nou-

velles; ce qui est n'a jamais été; ce qui a été ne reviendra plus.
Goethe.


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CHAPITRE IX

DE L'AN 1200 À L'AN 1800

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L'enfance annonce l'homme comme le matin
annonce le jour. Répute-toi donc par ta sagesse;
et que, comme ton empire doit s'étendre, s'é-
tende aussi ton esprit sur le monde entier.
Milton.

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A

Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle.

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Nous qui vivons, à nous les heures !
Celui-là qui vit a raison.
Schiller.


L'ITALIE GERMANIQUE

    Ce même propos d'un individualisme que nous avons constaté incoercible dans le domaine politique — et pareillement religieux — où il suscita le rejet de l'universalisme et la formation des nationalités, c'est lui qui induisit le Germain à créer un monde sui generis : je veux dire un ordre social entièrement nouveau, parce que adapté au caractère, aux besoins, aux aptitudes d'une nouvelle race humaine qui l'engendre par nécessité naturelle — une civilisation et une culture inédites. Le sang germanique et nul autre (mais germanique dans la plus large acception de ce terme, au sens d'une race nord-européenne slavo-celto-germanique) ¹), constitua la force motrice et l'agent configurateur. Il est impossible d'arriver à une juste appréciation touchant la genèse de notre culture nord-européenne si l'on se refuse obstinément à reconnaître qu'elle a pour fondement physique et moral une certaine race humaine déterminée. II semble pourtant qu'on n'eût aujourd'hui qu'à ouvrir les yeux, car moins un pays est germanique, moins il s'atteste civilisé. Passer de Londres à Rome, c'est passer du brouillard dans
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    ¹) Voir le ch. VI.

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un bain de soleil, mais c'est passer aussi de la civilisation la plus raffinée et de la haute culture dans la semi-barbarie : saleté, ignorance, menterie et misère. L'Italie néanmoins n'a pas cessé un seul jour d'être un centre de civilisation fort développée; l'assurance de ses habitants, telle qu'elle s'exprime dans leur maintien, dans leur mimique, en témoignerait à elle seule; et, de fait, ce qui offusque ici, ce n'est pas tant, comme on l'affirme communément, une décadence survenue depuis peu, c'est bien plutôt un reste de la culture impériale romaine, considérée du point de vue d'hommes qui ont atteint à un niveau incommensurablement supérieur et qui nourrissent des idéals tout autrement conformés. Quel magnifique épanouissement fut celui de l'Italie, alors que devançant les autres nations elle les éclairait sur la voie ouverte vers un monde nouveau, et qu'elle renfermait encore des éléments latinisés, il est vrai, dans la forme, mais dans le fond purement germaniques ! Durant de nombreux siècles, le beau pays, qui déjà sous l'imperium était tombé dans un état d'absolue stérilité, posséda une sourde féconde de sang germanique pur : les Celtes, les Lombards, les Goths, les Francs, les Normands avaient envahi presque tout le territoire; et ils restèrent longtemps sans se mélanger, notamment dans le Nord et dans le Sud, soit parce qu'ils formaient, incultes et guerriers, une classe à part, soit-aussi, je l'ai indiqué ¹), parce que les droits juridiques des « Romains » et des Germains restèrent distincts dans toutes les couches du peuple jusqu'aux XIIIme et XIVme siècles, voire même en Lombardie jusqu'au début du XVme, ce qui naturellement mit obstacle à la fusion. « Ainsi donc, note Savigny, ces différents groupes germaniques restèrent mêlés aux éléments qui faisaient le fond de la population [notamment aux descendants du chaos ethnique romain] par une simple juxtaposition dans l'espace, mais ils continuèrent de s'en distinguer par les mœurs et par le
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    ¹) Ch. VI, dans la première note de la rubrique : « Physionomie ».

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droit. » Et comme c'est ici que pour la première fois, par l'effet de son contact prolongé avec une civilisation supérieure, l'inculte Germain s'éveille à la conscience de lui-même, c'est ici aussi que maint mouvement se produit avec une puissance d'éruption volcanique, dénotant le travail souterrain d'où résultera un monde nouveau : érudition et industrie, l'affirmation obstinée des droits de la bourgeoisie, les prémices de l'art germanique. Le tiers septentrional de l'Italie — de Vérone à Sienne — ressemble par son développement particulariste à une Allemagne dont l'empereur eût habité au delà de hautes montagnes. Partout des comtes allemands avaient succédé aux gouverneurs de provinces romains, et le pays ne voyait jamais qu'un roi pressé de le quitter, parce que rappelé précipitamment ailleurs, tandis qu'un anti-roi jaloux et tout proche (le pape) se livrait à ses éternelles intrigues : ainsi se put développer de bonne heure dans l'Italie du Nord ce penchant foncièrement germanique (et qui constitue en somme une caractéristique indo-européenne) à créer des villes autonomes; il y devint un facteur entre tous efficace et, finalement, la force dominante. L'extrême Nord prit les devants; mais bientôt la Toscane suivit son exemple et utilisa la lutte séculaire entre pape et empereur pour ravir à l'un et à l'autre l'héritage de Mathilde et donner au monde — avec une pléiade de villes dont le souvenir est éternel, patries de Pétrarque, de l'Arioste, de Mantegna, de Corrège, de Galilée et d'autres immortels — la reine de toutes les villes, Florence, cette ancienne bourgade margraviale qui allait devenir la quintessence de l'individualisme créateur et antiromain, la patrie de Dante et de Giotto, de Donatello, de Léonard et de Michel-Ange, la mère des arts et la nourrice aux mamelles inépuisables où se viennent abreuver tous ceux aussi — même un Raphaël — qui, nés loin d'elle, sont altérés de perfection. Alors seulement l'impotente Rome put renouveler sa parure : l'ardeur au travail et l'esprit d'entreprise des provinces septentrionales firent affluer l'or dans la sacoche

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papale; leur génie s'éveillait, en même temps; il mit à la disposition de la métropole décadente, qui au cours d'une histoire longue de deux mille ans n'avait pas conçu une seule pensée artistique, les trésors sans prix de la force d'invention germanique en sa fleur. Ce ne fut pas là un rinascimento, comme se l'imaginaient les dilettantes des belles-lettres trop portés à s'exagérer le mérite de leur propre passe-temps, mais bien un nascimento, la naissance d'un être qui n'avait pas encore existé, qui dans l'art abandonnait dès l'abord les chemins battus de la tradition pour se frayer ses propres voies, et qui procédait de même dans la recherche scientifique, hissant ses voiles pour explorer les océans devant lesquels avaient reculé le « héros » grec et le « héros » romain, multipliant par la puissance de ses instruments la puissance de l'œil humain pour percer le mystère jusque là impénétrable des corps célestes. Si l'on veut à toute force que nous voyions ici une RENAISSANCE, ce n'est certes pas la renaissance de l'antiquité et moins encore de cette Rome qui n'a ni art, ni philosophie, ni science, mais simplement la renaissance de l'homme libre se dégageant de l'empire niveleur : liberté de l'organisation politique et nationale, par opposition à la routine universaliste; liberté de la concurrence et de l'initiative individuelle dans le travail, la création, l'effort, par opposition à l'uniformité pacifique de la civitas Dei; liberté pour l'observateur d'accepter le témoignage de ses sens, par opposition aux interprétations dogmatiques de la nature; liberté de l'enquête et de la pensée, par opposition aux systèmes artificiels dans le goût de Thomas d'Aquin; liberté de l'invention et de la configuration artistiques, par opposition à la rigidité des formules hiératiques; liberté enfin de la foi religieuse, par opposition à l'intolérance et à la contrainte.
    Si je commence ce chapitre, et avec lui une nouvelle section du présent ouvrage, par une allusion à l'Italie, il n'en faut pas chercher la raison dans quelque souci exagéré de chronologie. Rien, au demeurant, ne serait moins exact que

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d'affirmer sommairement de l'individualité germanique qu'elle a commencé à renaître et à se libérer en Italie : il est vrai seulement qu'elle y a fait éclore la première et impérissable floraison de sa culture. Ce qui m'importait, c'était de marquer que même en ce pays méridional, aux portes de Rome, l'explosion de vie qui se traduit de tant de manières : indépendance bourgeoise, ardeur industrielle, sérieux scientifique, puissance créatrice dans les arts, fut un fait entièrement GERMANIQUE et aussi, à ce titre, nettement antiromain. On s'en convainc à considérer cette époque (sur laquelle j'aurai à revenir), on s'en convainc encore à considérer la nôtre. Deux circonstances ont amené, dans l'intervalle, une décrue progressive du sang germanique en Italie : d'abord le mélange sans frein avec le sang du peuple métis qui n'a aucune noblesse de race; ensuite la destruction de la noblesse germanique, conséquence des guerres civiles interminables, des luttes de ville à ville et de clan à clan, des vendettas, des duels et autres conflits de passions sauvages. On n'a qu'à lire l'histoire de l'une quelconque de ces cités, Pérouse, par exemple, qui est presque exclusivement composée d'éléments gothico-langobards dans ses couches sociales supérieures. Il est à peine concevable que, malgré ces meurtres incessants de familles entières (ils commencèrent dès que la ville fut devenue indépendante), quelques rejetons isolés d'un germanisme encore assez pur aient persisté jusqu'au XVIme siècle : mais ils sont les derniers de leur espèce; le sang germanique est alors épuisé ¹). Cette culture hâtivement acquise, l'effort violent de s'assimiler une civilisation essentiellement étrangère, et puis, par un contraste criant, la découverte d'une âme-sœur dans la soudaine révélation de l'hellénisme, peut-être aussi les pré-
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    ¹) Avec la sûreté de son coup d'œil, Goethe a démêlé les rapports de ces différentes races entre elles. Il dit de la renaissance italienne que c'est « comme si les fils de Dieu s'étaient unis aux filles des hommes », et il appelle le Pérugin « une honnête pâte d'Allemand » (Ital. Reise, 18 et 19 oct. 86).

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miers croisements avec un sang qui équivaut à du poison pour les Germains.... tout cela, on le pense bien, n'avait pas abouti seulement à une miraculeuse explosion de génie, mais avait engendré du même coup une véritable frénésie ¹). Si jamais l'on doit démontrer la parenté du génie avec la démence, que l'on ne manque pas de se référer à l'Italie des XIVme, XVme et XVIme siècles ! Bien que d'une portée durable pour notre culture nouvelle, cette « renaissance », considérée en elle-même, donne plutôt l'impression d'un paroxysme d'agonie que d'une promesse de vie. Mille fleurs merveilleuses éclosent comme par enchantement là où régnait à l'instant l'uniformité d'un désert spirituel; tout s'épanouit à la fois; les facultés qui viennent de s'éveiller tendent d'emblée aux buts les plus élevés et y atteignent avec une vertigineuse rapidité : Michel-Ange aurait presque pu être personnellement l'élève de Donatello, et c'est pur hasard si Raphaël n'entendit pas l'enseignement oral de Léonard. Pour se représenter vivement cette contemporanéité, il suffit de songer que la vie d'un Titien s'étend de Sandro Botticelli à Guido Reni ! Mais la flamme du génie s'éteignit encore plus vite qu'elle ne s'était allumée. Alors que le cœur battait le plus fièrement, le corps était déjà en pleine décomposition; l'Arioste (né un an avant Michel-Ange) appelle l'Italie dans laquelle il vit « un cloaque puant » :

O d'ogni vizio fetida sentina,
Dormi, Italia imbriaca !
    (Orlando furioso XVII, 76.)

    Et si je n'ai cité jusqu'à présent que les arts plastiques, c'est par manière de simplification et pour me mouvoir sur le terrain le plus connu, mais la même observation s'applique à tous les domaines : alors que le Guide était encore tout
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    ¹) Le lecteur qui n'a pas de temps disponible pour étudier plus à fond cet objet s'en pourra du moins informer en parcourant le chapitre consacré à Pérouse par l'historien d'art John Addington Symonds dans ses Sketches in Italy.

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jeune, le Tasse mourut, et avec lui la poésie italienne; quelques années plus tard Giordano Bruno montait sur le bûcher, Campanella mis aux fers subissait la question — ce fut la fin de la philosophie italienne — et peu avant Guido la physique italienne achevait avec Galilée sa carrière si brillamment commencée avec Ubaldi, Varro, Tartaglia, d'autres encore, et surtout avec Léonard de Vinci. Au nord des Alpes, le cours de l'histoire fut tout différent : on n'y vit jamais floraison pareille, mais jamais non plus semblable catastrophe. Elle ne comporte, cette catastrophe, qu'une explication : c'est à savoir la disparition des esprits créateurs ou, en d'autres termes, de la race qui les avait produits. Une seule promenade à travers la Galerie des Bustes dans le Musée de Berlin suffit pour nous convaincre qu'en fait le type des grands Italiens n'existe plus aujourd'hui ¹). De temps à autre son souvenir s'évoque, brille l'espace d'un éclair, quand nous rencontrons une troupe de ces géants magnifiques qui travaillent à la réfection de nos rues et à la construction de nos chemins de fer : la force physique, le noble front, le nez hardi, l'œil plein de feu; mais ce ne sont là que de pauvres épaves échappées au naufrage qui a englouti le germanisme italien. Sous le rapport physique, cette disparition s'explique amplement par les raisons indiquées, mais il y faut ajouter comme facteur très important le refrènement violent de certaines tendances mentales, l'écrasement moral — si je peux ainsi dire — de l'âme de la race. Les représentants du type noble furent ravalés à la condition de terrassiers, le métis devint leur maître et sa volonté fit loi. La potence d'Arnaud de Brescia, les bûchers de Savonarole et de Bruno, les tenailles de Campanella et de Galilée ne sont que des symboles visibles d'une lutte
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    ¹) « Les Florentins d'aujourd'hui ne ressemblent en rien à ceux de la Renaissance », déclare un de leurs plus fins connaisseurs, Ujfalvy (De l'origine des familles, etc., p. 9), faisant ainsi justice du rapprochement de pure rhétorique où se complaît, par exemple, un Émile Gebhart (Florence, ch. 2 : « La race florentine »).

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quotidienne contre le germanisme, entreprise méthodiquement dans tous les domaines jusqu'à complète extirpation de la liberté individuelle. Les dominicains, jadis inquisiteurs d'office, étaient devenus des réformateurs de l'Église et des philosophes; chez les Jésuites, on ne laissa pas de se précautionner contre de pareilles aberrations. Pour peu que le lecteur possède quelques notions sur leur activité en Italie dès le XVIme siècle — celles, par exemple, que chacun peut tirer de l'histoire de leur ordre par leur admirateur Buss ¹) — il ne s'étonnera pas de l'extinction soudaine de tout génie, de toute inspiration germanique. Raphaël avait encore eu l'audace d'élever, en plein Vatican (dans la « Dispute »), un monument éternel à la gloire de Savonarole, pour lequel il professait une ardente vénération : Ignace de Loyola, par contre, interdit de prononcer même le nom du Toscan ! ²) Qui pourrait aujourd'hui séjourner en Italie, en fréquenter les aimables habitants, si richement doués, sans éprouver le sentiment douloureux qu'ici une nation a sombré, sombré sans espoir de salut, parce que la force d'impulsion intérieure, la grandeur d'âme correspondant à son talent, lui a fait défaut ? Or cette force, cette grandeur, il n'y a que la race qui la confère. L'Italie l'avait, tant qu'elle posséda des Germains; ne voit-on pas, aujourd'hui encore, dans les régions jadis particulièrement riches en Celtes, en Allemands, en
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    ¹) Die Gesellschaft Jesu, ihr Zweck, ihre Satzungen, Geschichte, etc. (Mayence, 1853).
    ²) Pour déterminer la race à laquelle appartient Raphaël, sa vénération enthousiaste pour Savonarole, vénération que partagèrent son maître Pérugin et son ami Bartolomeo (voir le Raphaël d'Eug. Muntz, p. 133), est presque aussi significative que le fait que Michel-Ange ne mentionne jamais la madone et ne mentionne qu'une seule fois un saint, par plaisanterie, en sorte qu'un des hommes qui le connaissent le mieux a pu l'appeler « un protestant sans le savoir ». Dans un de ses sonnets, Michel-Ange avertit le Sauveur qu'Il se garde de venir en personne à Rome, où l'on trafique de son sang divin

E'l sangue di Cristo si vend' a giumelle

et où les prêtres lui enlèveraient la peau pour la porter au marché.


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Normands, sa population déployer cette diligence d'abeilles au travail qui est la caractéristique d'une race vraiment germanique, et produire des hommes énergiques qui s'efforcent désespérément de maintenir leur pays uni et de l'engager dans des voies glorieuses ? Cavour, le fondateur du nouveau royaume, est natif de l'extrême Nord; Crispi, Albanais pour une part, compte des aïeux dans l'extrême Sud. Mais comment redresser un peuple, quand la source de sa force est tarie ? Et lorsque Leopardi qualifie ses compatriotes de race « dégénérée », lorsqu'il évoque à leurs yeux « l'exemple des ancêtres », cela ne signifie-t-il rien ? ¹) Les ancêtres de la grande majorité des Italiens contemporains ne sont ni les graves Romains de la Rome antique, ces modèles de virilité simple, d'indomptable indépendance et de rigoureux sens juridique, ni non plus les demi-dieux qui, à l'aube de notre nouveau jour, prirent tous ensemble essor comme une troupe d'alouettes saluant le soleil, et, merveilleux de force, de beauté, de génie, s'élancèrent de la terre d'Italie baignée de lumière dans le ciel de l'immortalité : leur généalogie remonte aux innombrables milliers d'esclaves affranchis d'Afrique et d'Asie, au pêle-mêle confus des divers peuples italiques, aux colonies qui s'y insèrent de soldats nés dans tous les coins du monde, bref au chaos ethnique si artistement institué par l'Imperium. Et l'état du pays à notre époque indique tout simplement une victoire de ce chaos ethnique sur l'élément germanique qui était survenu dans l'intervalle et qui avait conservé longtemps sa pureté. Aussi constatons-nous (si nous ne nous laissons abuser par des apparences toutes superficielles) que l'Italie — flambeau de civilisation et de culture pendant trois siècles — fait partie maintenant des retardataires, de ceux qui ont perdu l'équilibre et s'efforcent en vain de le retrouver. Car il n'y a pas moyen que deux cultures subsistent côte à côte avec des droits égaux, c'est
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    ¹) Cf. les deux poèmes : All' Italia et Sopra il monumento di Dante.

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une impossibilité : la culture grecque ne se put maintenir en vie sous l'influence romaine, la culture romaine s'éclipsa lorsque la culture égypto-syrienne se fut installée chez elle; ce n'est que dans le cas d'un contact purement extérieur, comme entre l'Europe et la Turquie ou, a fortiori, entre l'Europe et la Chine, que ce contact peut demeurer sans influence notable — et même alors il arrive nécessairement qu'à la longue un des éléments en présence supplante l'autre et le détruit. Or, des pays tels que l'Italie — je pourrais y ajouter tout de suite l'Espagne — se rattachent par les liens les plus étroits à nous, gens du Nord : l'ancienne consanguinité s'atteste dans les hauts faits de leur histoire passée; ils ne sauraient se soustraire à notre influence, à notre force de beaucoup supérieure; mais cela en quoi ils nous imitent aujourd'hui ne traduit pas un besoin qui leur soit propre et congénère, ne naît pas d'une nécessité interne de leur être; et ainsi ce n'est pas seulement leur histoire — en leur renvoyant l'image fallacieuse d'ancêtres dont ils ne descendent pas — c'est encore notre exemple qui les engage sur la mauvaise voie, de sorte qu'en fin de compte ils ne parviennent pas à préserver la seule chose qui leur resterait — une originalité d'autre sorte et peut-être de moindre valeur sous bien des rapports, mais une originalité tout de même qui leur appartienne en propre ¹).

L'ARCHITECTE GERMANIQUE

    En invoquant l'Italie, je ne me proposais que de donner un exemple, je crois avoir du même coup fourni une preuve. Comme le dit Sterne, un exemple n'est pas plus un argument que le nettoyage d'un miroir n'est un syllogisme,
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    ¹) Ces remarques, qui ont exposé l'auteur à de vives attaques et à des railleries faciles, trouvent une confirmation éclatante dans les travaux rigoureusement scientifiques dont un anthropologue exempt de tout parti pris, le Dr Ludwig Woltmann, a publié dès lors l'exposé sous ce titre : Die Germanen und die Renaissance in Italien, 1905. Quant à la confirmation qu'y apporteraient des événements récents et actuels, on ne saurait l'indiquer sans modifier indûment le cadre d'un ouvrage qui a pour objectif le dix-neuvième siècle et qui date de 1898.

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mais il aide à mieux voir, et c'est là tout ce qui importe. Que le lecteur porte son regard partout où il voudra, partout il trouvera des exemples attestant que la civilisation et la culture présentes de l'Europe sont d'une sorte spécifiquement germanique, foncièrement différentes des anaryennes, tout autrement conformées sur des points essentiels que celles de l'Inde, de la Grèce ou de Rome, en antagonisme direct avec l'idéal métis de l'Imperium antinational et de la tendance dite « romaine » du christianisme. Ce serait perdre le temps du lecteur que de pousser plus loin la démonstration d'un fait à ce point évident, d'autant que j'y ai insisté, avec documents à l'appui, dans les trois chapitres précédents.
    Cette observation préalable, pourtant, était nécessaire. Car notre monde actuel est un monde nouveau du tout au tout, et voici la première question, la question capitale, qui se pose quand on essaie de le comprendre et de le juger dans son développement et dans son état momentané : ce nouvel ordre de choses, qui l'a créé ? Eh bien, c'est celui-là même qui a démoli l'ancien, c'est le Germain. Chez lui seul existait ce « vouloir fougueux » dont je parlais à la fin du dernier chapitre, cette résolution de ne pas s'abandonner, de se rester fidèle à soi-même. Lui seul éprouvait ce qu'exprimera plus tard son Goethe :

N'importe quelle vie est digne qu'on la vive,
qui ne t'oblige pas à te passer de toi;
dût-elle t'enlever tout cela qui t'est cher,
il te suffit de demeurer ce que tu es.

Lui seul pouvait formuler sa règle de vie dans ces mots choisis pour devise par le grand Paracelse, l'intrépide démasqueur des charlataneries judéo-arabes : Alterius non sit, qui suus esse potest ! Prétendra-t-on cette affirmation présomptueuse ? Elle n'est que l'énoncé d'un fait patent. Lui reprochera-t-on de n'être pas susceptible de démonstration mathématique ? Mais de quelque côté qu'on l'envisage, l'évi-

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dence s'en atteste si lumineuse qu'elle équivaut, comme certitude, à deux et deux font quatre.
    Rien de plus instructif, dans cet ordre d'idées, qu'un exemple palpable de ce que signifie la PURETÉ de la race. Comparé au Slave qui se présentait d'une allure si hardie et si libre à son entrée sur la scène du monde, combien le Slave d'aujourd'hui (je parle de la masse) paraît languissant ! comme son cœur bat mollement ! Ranke, Gobineau, Wallace, Schvarcz.... tous les historiens compétents en témoignent : avec des dons éminents, il va s'appauvrissant sous un double rapport, la force proprement constructive lui fait de plus en plus défaut, ainsi que la persévérance nécessaire pour mener à chef ses entreprises. Or l'anthropologie résout cette énigme, car elle nous apprend — je l'ai marqué ailleurs ¹) — que la très grande majorité des Slaves actuels ont perdu, par l'effet de croisements avec une autre race, les caractères physiques de leurs ancêtres (lesquels étaient identiques aux anciens Germains) et du même coup, naturellement, les caractères moraux. Ces peuples ont toutefois conservé encore tant de sang germanique qu'ils constituent un des facteurs de civilisation principaux dans la conquête graduelle du monde par l'Europe. Sans doute, on franchit à Eydtkuhnen une frontière tristement apparente (et la tranche de pays, en bordure de la Baltique, où se prolonge l'activité culturelle allemande, ainsi que les milliers d'endroits, en pleine Russie, où le voyageur étonné constate soudain des manifestations de la même énergie, symptôme de pureté raciale, ne font que rendre le contraste plus saisissant); il n'en est pas moins vrai qu'un certain instinct de sorte spécifiquement germanique subsiste ici, une ombre d'instinct si l'on veut, mais qui apparente encore l'âme slave à la nôtre et qui la rend capable de production, malgré
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    ¹) Voir ch. VI sous les rubriques : « Le Slavo-Germain » et « La forme du crâne ». Pour la question générale de l'importance qui s'attache à la pureté de la race, je renvoie le lecteur aux ch. IV et VI.

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toute la résistance qu'y oppose la culture asiatique héréditairement fixée sur le même sol.
    Ce n'est pas la pureté seulement qu'il faut considérer dans la race germanique si l'on souhaite comprendre ses destinées, c'est encore l'extrême variété de ses formes. L'histoire universelle ne nous offre pas d'exemple d'une pareille polymorphie. Dans les règnes végétal et animal nous constatons de même, entre les genres d'une famille et entre les espèces d'un genre, de grandes différences en matière de plasticité : chez les uns la forme semble pétrifiée, comme si tous les individus eussent été coulés dans un seul et même moule de fer; chez d'autres, on remarque des variations dans les bornes d'ailleurs étroitement fixées du type; chez d'autres enfin (que l'on songe au chien et à l'épervière !) la diversité de la forme apparaît infinie, il y a comme une production éternelle d'inédit, et les êtres de cette nature se caractérisent en outre par la tendance à une hybridation illimitée, d'où résultent sans cesse des races nouvelles et — grâce à l'endogénie — pures ¹). C'est à ces derniers que ressemblent les Germains; leur plasticité est étonnante, et chaque croisement entre les variétés de leur race déjà différenciées a enrichi le monde d'exemplaires nouveaux de noble humanité. Tout au contraire, la Rome antique avait été un phénomène d'extrême concentration sous le rapport intellectuel autant qu'en politique ²) : pour limites de la patrie, les murs de la ville; pour limites de l'esprit, l'inviolabilité du droit. L'hellénisme, d'une si intarissable fécondité intellectuelle, qui ne cesse de créer des dialectes et de susciter des groupes multiples distincts par les mœurs, se rapproche bien davantage du germanisme; les Hindous aryens, eux aussi, s'attestent proches parents des Germains dans leur don prodigieux d'invention linguistique comme dans leur particularisme nettement accentué; à ces deux
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    ¹) Voir ch. IV au sous-titre : « Les cinq lois fondamentales », nº 2.
    ²) Voir le ch. II.


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races d'hommes n'ont manqué peut-être que les conditions historiques et géographiques pour se développer d'une façon aussi puissamment une et en même temps aussi infiniment diverse que nous l'avons fait. Mais une considération de cette sorte appartient au domaine de l'hypothèse : reste donc le fait que la plasticité du germanisme est dans l'histoire universelle un phénomène unique et incomparable.
    Il n'est pas inutile de remarquer — et si je ne le fais qu'en passant, c'est par aversion pour une abusive philosophie de l'histoire — qu'il y a un lien manifeste entre L'INDIVIDUALISME caractéristique et inextirpable du vrai Germain et cette plasticité de la race. Une nouvelle variété présuppose la naissance d'individus nouveaux; le fait que des variétés nouvelles soient toujours prêtes à surgir prouve qu'il existe toujours aussi des individus particularisés dans leur type, se différenciant des autres, rongeant impatiemment le frein qui entrave la libre expansion de leur originalité. J'ose l'affirmer : tout Germain significatif est virtuellement le point de départ d'un groupe nouveau, d'un dialecte nouveau, d'une nouvelle conception du monde ¹).
    Eh bien, c'est par des milliers et des millions de ces « individualistes », de ces authentiques personnalités, que fut édifié le monde nouveau ²).
    Et ainsi nous reconnaissons dans le Germain l'architecte, et nous donnons raison à Jakob Grimm quand il affirme que c'est une « grossière illusion » de croire que rien de grand puisse surgir « de la mer sans fond d'une universalité » ³).
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    ¹) Cf. pour des justifications le ch. VIII sous la rubrique : « Universalisme contre Nationalisme ».
    ²) Des esprits troubles, confondant l'individualisme avec le subjectivisme, s'en autorisent aujourd'hui pour lui faire je ne sais quel absurde grief de faiblesse et d'instabilité, alors qu'au contraire, et manifestement, le moi s'élève ici à une connaissance « objective » et — chez des hommes tels que Goethe — à un jugement « objectif » de lui-même, ce dont résultent pour lui la conscience de son but, l'assurance de sa direction, et un imperturbable sentiment de liberté.
    ³) Geschichte der deutschen Sprache, 2e éd., p. III.


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En ses très diverses individualités de race, et dans les croisements variés à l'infini de ses groupes multiformes, nous voyons le Germain à l'œuvre, entouré — par delà les frontières du germanisme relativement pur — de peuples qui constituent des moitiés, des quarts, des huitièmes, des seizièmes de Germains, ainsi au reste que de nombreux groupes et individus insérés en pleines terres germaniques, mais qui tous subissent l'impulsion infatigable de cet esprit créateur central, et contribuent pour leur part à la somme totale du travail produit :
    Quand les rois bâtissent, il y a de l'ouvrage pour les charretiers.

LA PRÉTENDUE « HUMANITÉ »

    Pour voir clair dans la genèse de ce monde nouveau, prenons garde de perdre jamais de vue son caractère spécifiquement germanique. Dès l'instant que nous nous mettons à parler de l'HUMANITÉ en général, dès l'instant que nous nous imaginons apercevoir dans l'histoire un développement, un progrès, une éducation, etc., de « l'humanité », nous abandonnons le terrain solide des faits pour planer dans des abstractions nuageuses. Cette humanité, au sujet de laquelle on a déjà tant philosophé, présente en effet un grave défaut : c'est qu'elle n'existe pas. La nature et l'histoire nous offrent un grand nombre de types humains différents, mais non pas UNE humanité. L'hypothèse même que tous ces types humains s'apparentent physiquement entre eux, comme rejetons d'une souche primitive unique, vaut à peine ce que vaut la théorie des sphères célestes de Ptolémée; car celle-ci expliquait, en le figurant tant bien que mal, un phénomène réel et visible, au lieu que toute spéculation sur une « descendance » des hommes s'attaque à un problème qui, d'abord, ne réside que dans l'imagination du penseur, puisqu'il n'est pas donné par l'expérience, et qui dès lors ressortit à un tribunal métaphysique, seul compétent pour prononcer sur sa recevabilité. Mais même si cette question de l'origine des hommes et de leur interparenté sortait du domaine de la phrase pour entrer dans celui des

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faits empiriquement démontrables, on n'y gagnerait pas grand'chose pour l'intelligence de l'histoire; car toute explication par les causes implique un regressus ad infinitum, on la pourrait comparer au déroulement d'une carte géographique; nous voyons apparaître du nouveau et toujours du nouveau, et ce nouveau toujours se rattache à l'ancien; et si l'extension de notre champ d'observation contribue à l'enrichissement de notre esprit, chaque fait particulier n'en demeure pas moins, après comme avant, ce qu'il était en soi, et il est fort douteux que la connaissance d'un plus vaste enchaînement de faits ait pour effet d'accroître la pénétration de notre jugement — le contraire semble tout aussi possible. « L'expérience n'est pas susceptible de limites, parce que l'on peut toujours encore découvrir un fait nouveau », note Goethe dans sa critique de Bacon de Verulam et de la méthode soi-disant inductive; par contre, la nature et le but du jugement consistent dans la limitation. C'est sa pénétration, non son étendue, qui donne la mesure de son excellence; la quantité d'objets que le regard embrasse nous importe moins que le degré de PRÉCISION avec lequel il les perçoit; et voilà la justification interne de nos actuelles méthodes d'investigation historique, qui ont substitué aux exposés d'ensemble, explicatifs et philosophiques, la détermination minutieusement exacte des faits particuliers. Il est vrai : dès que la science historique s'égare dans un empirisme « non susceptible de limites », elle ne fait plus (comme dit Justus Liebig dans un moment d'irritation justifiée contre certains abus de la méthode inductive) que de « jeter en l'air des pelletées de perceptions » ¹); mais il reste certain, d'autre part, que la connaissance précise d'un cas unique est plus utile au jugement qu'une vue générale qui en embrasse des milliers cachés dans la brume. Ici comme partout se vérifie le vieux dicton non multa sed multum, et il nous enseigne de plus — sans en avoir l'air — la bonne méthode de généralisation : ne jamais quitter le terrain des faits, ne pas nous contenter, comme les enfants, de prétendues

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« explications » tirées des causes (et surtout pas de dogmes abstraits sur l'évolution, l'éducation, etc.), mais nous efforcer d'apercevoir avec une netteté toujours plus grande le phénomène lui-même, en sa dignité autonome. Si l'on veut simplifier de vastes complexes historiques et cependant rester fidèle à la vérité en les résumant, il faut prendre d'abord les FAITS CONCRETS indiscutables sans y rattacher aucune théorie; le « pourquoi » ne manquera pas de réclamer sa place, mais il ne doit jamais venir qu'au second rang, non au premier; le fait concret a le pas sur toute espèce de système. Aborder les phénomènes de l'histoire et les juger à l'aide d'une conception abstraite de l'humanité ou des postulats qu'elle implique est une chimérique entreprise; les hommes tels que nous les présente la réalité, avec leurs limitations individuelles et leurs différences nationales, voilà tout ce que nous savons de l'humanité : tenons-nous en à eux. Le peuple hellénique, par exemple, est un de ces faits concrets : quant à savoir si les Hellènes étaient apparentés aux peuples de l'Italie, aux Celtes, aux Indo-Iraniens, si la diversité de leurs groupes, constatable dès les plus anciens temps, se doit imputer à des mélanges diversement dosés avec des hommes d'origine distincte ou si elle résulte d'une différenciation produite par les conditions géographiques, etc., ce sont autant de questions indéfiniment débattues dont la solution éventuelle — même si elle comportait jamais une certitude absolue — ne changerait rien à ce fait considérable et indiscutable que constitue l'hellénisme, avec sa langue particulière à nulle autre pareille, ses vertus et ses vices propres, ses dons fabuleux et les limitations spécifiques de son esprit, sa versatilité, son ardeur industrielle, son excessive astuce dans les affaires, son goût pour la philosophie, la puissance titanique de son imagination. Un tel FAIT historique est absolument concret et palpable, il tombe sous le sens, et son contenu est en même temps d'une richesse inépuisable. Il y a de notre part, convenons-en, une dose vraiment immodérée de présomption à ne pas nous déclarer satisfaits

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de cet inépuisable; mais surtout il est stupide, au lieu d'apprécier à leur valeur ces phénomènes primordiaux (comme dit encore Goethe), de les prétendre « expliquer » par extension, alors qu'en réalité nous les distendons si bien qu'ils s'atténuent jusqu'à l'imperceptible. Ainsi, lorsque l'on ramène les exploits artistiques de l'Hellène à des impulsions données par les Phéniciens et par d'autres peuples pseudo-sémitiques, on s'imagine volontiers avoir contribué de la sorte à l'éclaircissement de ce miracle sans exemple : or le phénomène primordial de l'hellénisme, cet inépuisable et cet inexplicable, n'en est qu'élargi, mais nullement éclairci. Car les Phéniciens propagèrent dans toutes les directions les éléments de culture babyloniens et égyptiens : pourquoi donc la semence n'a-t-elle levé que dans les pays où les Hellènes s'étaient établis ? et pourquoi notamment n'a-t-elle pas levé chez ces mêmes Phéniciens, puisqu'il faut les supposer parvenus à un plus haut degré de civilisation que les gens qui sont censés avoir reçu d'eux ce rudiment ? ¹).
    C'est ici un domaine où véritablement l'on nage dans le sophisme, en « expliquant » — comme raille Thomas Reid — le jour par la nuit, sous prétexte que l'un suit l'autre. Ceux-là ne sont jamais à court de réponses qui n'ont jamais compris, c'est-à-dire conçu dans son mystère insoluble, le grand problème central de la vie, savoir : l'existence de l'être individuel. À ces omniscients nous demandons comment il se fait que les Romains, proches parents des Grecs (pour autant qu'on le peut inférer de la philologie, de l'histoire, de l'anthropologie), en furent l'exacte contre-partie par
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    ¹) Hâtons-nous de le rappeler au lecteur : les découvertes de Crète et du bassin égéen en général ont réduit à néant pour jamais cette légende phénicienne. C'est ainsi que Salomon Reinach, témoin non suspect, déclare : « Ces découvertes portent le coup de grâce à toutes les théories qui attribuent aux Phéniciens une part prépondérante dans les très vieilles civilisations de l'Archipel.... » (Anthropologie, 1902, janvier-février, p. 39). On a trouvé ch. I (note sur Homère) des échantillons de l'opinion conforme de Dussaud.

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chacune de leurs aptitudes, ou presque. On nous allègue la situation géographique ? Mais la situation géographique n'est déjà pas très différente; et, pour des impulsions équivalentes à celles que la Grèce fut censée recevoir des Phéniciens, la proximité de Carthage, le voisinage aussi de l'Etrurie, fournissaient toutes les occasions voulues. D'ailleurs, si la situation géographique est le facteur déterminant, pourquoi donc la Rome antique disparut-elle avec les anciens Romains si radicalement et irrévocablement ? Le plus incomparable prestidigitateur dans ce champ d'opération fut Henry Thomas Buckle, lequel explique la supériorité intellectuelle des Hindous aryens par leur alimentation à base de riz ¹) : découverte en vérité consolante pour des apprentis philosophes ! Par malheur, deux faits militent contre cette explication. D'abord le riz forme « l'aliment principal de la majeure partie de l'espèce humaine »; ensuite, il se trouve que les plus gros mangeurs de riz du monde entier sont les Chinois, vu qu'ils en consomment jusqu'à un kilo et demi par jour ²). Or, d'une part, le complex ethni-
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    ¹) History of Civilisation in England, t. I, ch. 2. À moins d'y aller voir, le lecteur n'imaginera jamais l'ingénieux enchaînement des déductions tirées par Buckle d'un ensemble de données rassemblées avec une peine infinie sur le rendement des rizières, la teneur du riz en amidon, le rapport entre le carbone et l'oxygène dans les divers aliments, etc. Tout le château de cartes s'écroule dès que l'auteur, pour corroborer ses démonstrations par d'autres exemples, invoque celui de l'Égypte : « Comme la civilisation égyptienne doit, de même que l'hindoue, son origine à la fertilité du sol et à la grande chaleur du climat, les mêmes lois entrèrent en jeu ici et, naturellement, avec des conséquences exactement pareilles. » Ainsi parle Buckle. Seulement il serait difficile de concevoir deux cultures plus différentes que l'égyptienne et la brahmanique; les analogies qu'on pourrait à la rigueur indiquer ne sont que de surface, comme celles que comporte le climat, mais, à part cela, la divergence foncière des deux peuples éclate en toutes choses : dans l'organisation et l'histoire politiques et sociales, dans les aptitudes artistiques, dans les facultés et les productions intellectuelles, dans la religion et la pensée, dans les bases mêmes du caractère.
    ²) Ranke : Der Mensch, 2e éd. I, 315 et 334. Le lecteur compétent trouvera dans Hueppe : Handbuch der Hygiene (1899) p. 247, une appli-


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que assez nettement circonscrit des Hindous aryens constitue un phénomène absolument unique parmi les hommes : doués de facultés telles que n'en posséda aucune autre race, et qui suscitèrent des productions aussi impérissables qu'incomparables, ils étaient en même temps sujets à des limitations si particulières que leur individualité contenait virtuellement leur destinée; pourquoi l'aliment principal de la majeure partie de l'espèce humaine n'a-t-il agi ainsi que cette seule fois, qu'en ce seul point de l'espace, qu'en ce seul point du temps ? Et, d'autre part, si nous voulions indiquer le plus exact antipode de l'Hindou aryen, il nous faudrait nommer le Chinois : le socialiste égalitaire par opposition au complet aristocrate, le paysan pacifique qui haït la guerre par opposition au héros né qui a le culte des armes, le type de l'utilitaire par opposition à l'extrême idéaliste, le positiviste qui semble organiquement incapable de s'élever même à la notion de la pensée métaphysique, par opposition à ce métaphysicien de race qui nous comble d'étonnement sans que nous osions, Européens, nous flatter de l'égaler jamais. Et pourtant le Chinois, on vient de le dire, mange encore plus de riz que l'Indo-Aryen !
    Si j'ai poussé à l'absurde cette manière de penser trop répandue parmi nous, ce n'est toutefois que pour faire toucher du doigt les conséquences où elle peut aboutir dans des cas d'extrême aberration; mais maintenant la méfiance éveillée, on se rendra compte rétrospectivement que les observations les plus raisonnables et les plus sûres touchant les phénomènes tels que les races humaines n'ont pas elles-mêmes une valeur d'explication, et qu'elles signifient simplement un élargissement de l'horizon, au lieu que le phénomène lui-même, en sa réalité concrète, demeure, après comme avant, la source unique de tout jugement sain et de toute vraie compréhension. Je souhaiterais avoir convaincu le
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cation humoristique de l'hypothèse suivant laquelle le riz est une nourriture particulièrement adaptée aux besoins des philosophes.

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lecteur qu'il existe une hiérarchie des faits et que, si nous la renversons, nous bâtissons dans les nuages. Par exemple, le concept d'« Indo-Européen » ou d'« Aryen » est admissible et profitable quand nous le construisons au moyen des faits certains, dûment approfondis et indiscutablement acquis, de l'indo-aryanisme, de l'iranisme, de l'hellénisme, du romanisme et du germanisme : ce faisant, nous ne quittons pas un instant le terrain de la réalité, nous ne nous inféodons à aucune hypothèse, nous ne jetons pas de ponts illusoires sur le gouffre des causes inconnues qui ont déterminé la connexion générale; mais nous enrichissons notre monde de représentations par une coordination raisonnée de ses éléments et, en reliant les uns aux autres les phénomènes qui ont entre eux une parenté manifeste, nous apprenons du même coup à les distinguer de ceux avec lesquels ils n'en ont aucune, nous préparons la voie à d'autres intuitions, ainsi qu'à des découvertes toujours nouvelles. En revanche, dès que nous adoptons le procédé inverse et que nous prenons pour point de départ un Aryen hypothétique — un homme au sujet duquel nous ne savons rien, que nous fabriquons avec les matériaux empruntés aux légendes les plus immémoriales et les moins intelligibles, que nous ajustons pièce à pièce sur la foi d'indices linguistiques excessivement malaisés à interpréter, qu'enfin chacun peut, comme une fée, doter de tous les dons qui lui plaisent — nous planons dans le vide et sommes nécessairement conduits de jugement faux en jugement faux, suivant l'exemple illustre du comte de Gobineau dans son Inégalité des races humaines. Gobineau et Buckle sont les deux pôles d'une même méthode erronée; l'un se fore, à la manière d'une taupe, une galerie dans la terre obscure, et il s'imagine pouvoir expliquer les fleurs par le terrain sans faire attention que la rose et le chardon croissent côte à côte; l'autre s'élance loin du sol de la réalité et lâche la bride à son imagination, qui prend un tel essor qu'elle n'aperçoit plus rien qu'à vol d'oiseau; par l'effet de cette perspective déformante,

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elle en arrive à tenir l'art grec pour un symptôme de décadence et à célébrer comme la plus noble occupation de l'homme les brigandages du protoaryen hypothétique.
    Le concept d'« humanité » n'est en première ligne rien de plus qu'un expédient verbal, un collectif par lequel on élimine ce qu'il y a de caractéristique en l'homme — sa personnalité — et l'on rend invisible le fil rouge de l'histoire — les individualités diverses des peuples et des nations. J'accorde que le concept d'humanité peut atteindre lui-même à un contenu positif, mais seulement sous cette condition qu'on lui donne pour base les faits concrets des différentes individualités ethniques : celles-ci sont alors triées et rassemblées en concepts de races plus généraux, lesquels à leur tour seront vraisemblablement soumis encore à une opération nouvelle de triage et de groupement, et cela qui, en fin de compte, à peine visible à l'œil nu, trônera dans les nuages tout au haut de la pyramide, est « l'humanité ». Cette humanité, gardons-nous de la prendre comme point de départ de nos jugements touchant les choses humaines : car toute action, sur la terre, émane d'hommes déterminés, et non d'hommes indéterminés; gardons-nous également de la prendre pour point d'arrivée : car la limitation individuelle exclut la possibilité d'un idéal convenant à l'universalité des hommes. Zoroastre déjà n'a-t-il pas dit ces sages paroles : « Ni en pensées, ni en désirs, ni en paroles, ni en actions, ni en religion, ni en aptitudes intellectuelles, les hommes ne se ressemblent; tel qui aime la lumière a sa place parmi les corps célestes étincelants, et tel autre, épris de ténèbres, appartient aux puissances de la nuit » ¹) !
    C'est bien contre mon gré que j'ai ouvert un débat théorique, mais il le fallait, puisqu'une théorie — la théorie de l'humanité essentiellement une et homogène) — nous
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    ¹) Voir le livre de Zâd-Sparam XXI, 20 (dans le 47e volume des Sacred Books of the East).
    ²) Cette théorie est ancienne. Sénèque par exemple invoque avec prédilection l'idéal de l'humanité, qui est à ses yeux comme la forme


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empêche de voir clair dans l'histoire de notre temps, ainsi d'ailleurs que de tous les temps; elle a tellement imprégné notre chair et notre sang que nous ne saurions éliminer ce poison sans le combattre de tout notre effort, ni assimiler, tant que nous le recélons dans nos veines, la salutaire vérité dont il paralyse en nous l'intelligence : savoir, que notre civilisation et notre culture sont spécifiquement germaniques et qu'elles constituent exclusivement l'œuvre du germanisme. Or telle est pourtant la grande et centrale et fondamentale vérité, tel est le FAIT CONCRET que nous enseigne à chaque page l'histoire du dernier millénaire. Le Germain a reçu de toutes parts des impulsions, mais il les a faites siennes; transformées par son activité, tout ce qu'elles l'ont incité à produire est son bien propre. Ainsi, par exemple, l'impulsion qui détermina la fabrication du papier vint de Chine, mais ce n'est qu'au Germain qu'elle inspira immédiatement l'idée de l'imprimerie ¹); quelque commerce avec l'antiquité, à quoi vint s'ajouter l'exhumation de statues anciennes, suscita en Italie le mouvement de configuration artistique, mais la sculpture même s'écarta de la tradition hellénique dès le début, en se proposant pour fin le caractéristique au lieu du typique, l'individuel au lieu de l'allégorique; l'architecture n'emprunta que quelques détails, la peinture rien du tout, à l'antiquité classique. Je ne cite ces faits qu'à titre d'exemples, car le Germain a procédé de la sorte en tous les domaines. Il n'a même jamais et nulle part admis tel quel le droit romain; certains peuples — ainsi les Anglo-Saxons, arrivés aujourd'hui à un si puissant développement — ont été jusqu'à le rejeter par principe, en tous temps et nonobstant toutes les intrigues royales et papales. Ce qu'il y avait de forces non germaniques à l'œuvre tendait principalement — nous l'avons vu en considé-
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type dont les individus particuliers ne sont que des moulages plus ou moins réussis : homines quidem pereunt, ipsa autem humanitas, ad quam homo effingitur, permanet (Lettre 65 à Lucilius).
    ¹) Cf. plus loin la section 3 : « Industrie ».


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rant le spectacle da l'Italie — à entraver ce type humain particulier, à le détruire si possible, à le détourner de la voie nécessairement prescrite par sa nature. Là au contraire où les Germains dominaient par le nombre ou par la pureté du sang, tous les éléments étrangers étaient attirés à la remorque dans la même direction, et il fallait que le Non-Germain devînt Germain pour être quelque chose et pour servir à quelque chose.
    Naturellement, le mot de Germain ne doit pas être pris ici au sens étroit qui est le plus usuel. À en restreindre ainsi l'acception, nous nous exposerions au démenti des faits, et l'histoire nous offrirait une image confuse comme celle que transmet à nos regards un verre de lunette brisé. Si, par contre, nous avons reconnu l'originelle identité de nature qui est manifeste entre les peuples surgis de l'Europe septentrionale, si nous avons appris à chercher la raison de leur diversité individuelle dans l'incomparable plasticité qui leur est propre et qu'ils attestent encore, dans l'aptitude congénitale du germanisme à une individualisation continue, nous concevons alors immédiatement que la culture dite aujourd'hui européenne n'est pas européenne en réalité, mais qu'elle est spécifiquement germanique. Quand nous considérions la Rome actuelle, nous ne nous trouvions qu'à moitié dans l'atmosphère de cette culture; tout le Sud de l'Europe, où par malheur le chaos ethnique n'a jamais été complètement annihilé et où aujourd'hui, par l'opération des lois naturelles que j'ai étudiées ailleurs ¹), il regagne rapidement du terrain, tout le Midi ne nous suit qu'à contre-cœur et par force; il ne peut résister à la puissance de notre civilisation, mais c'est à peine s'il lui appartient encore intérieurement. Dans la direction de l'Orient, on franchit la frontière à quelque vingt-quatre heures de Vienne en chemin de fer; de là en ligne droite jusqu'au Pacifique, pas un pouce de terrain n'est effleuré par notre culture. Au nord de cette ligne, il
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    ¹) Au ch. IV.

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est vrai, des rails, des poteaux télégraphiques, des patrouilles de cosaques témoignent qu'un monarque de race germanique pure, à la tête d'un peuple dont les éléments actifs et créateurs sont, pour le moins, semi-germaniques, a commencé de se soumettre ce domaine gigantesque et de l'ordonner; mais l'influence russe va se heurter elle-même aux civilisations et cultures absolument antagonistes des Chinois, des Japonais, des Tonkinois, etc. Elisée Reclus m'assurait, alors qu'il venait d'étudier toute la littérature concernant la Chine pour sa Géographie Universelle, qu'aucun Européen — pas même ceux qui, comme Richthofen et Harte y vécurent de nombreuses années, pas même les missionnaires qui passèrent toute leur existence au cœur du pays — ne se croirait autorisé à dire de lui-même : j'ai connu un Chinois. C'est que la personnalité du Chinois nous est impénétrable comme à lui la nôtre : un chasseur comprend par sympathie l'âme de son chien, et le chien l'âme de son maître, beaucoup mieux que ce même maître ne comprend l'âme du Chinois qui l'accompagne à la chasse. Voilà le fait tout nu; on a beau l'habiller de phrases, tout le verbiage du monde sur l'« humanité » n'en ébranlera pas la certitude. En revanche, aussitôt traversé le vaste océan qui sépare la Chine de l'Amérique, le voyageur retrouve aux États-Unis, sous de nouveaux visages et dans un caractère national qui a son individualité propre, notre culture germanique; il l'y retrouve florissante extraordinairement, tout de même que celui qui débarque sur la côte australienne après trois ou quatre semaines de navigation. New-York et Melbourne sont incomparablement plus « européennes » que l'actuelle Séville ou que l'Athènes actuelle — sinon par l'aspect, du moins par l'esprit d'entreprise, par la capacité de production par la tendance intellectuelle, par les manifestations d'art et de science, par le niveau moral général, bref par la force vitale. Cette force vitale est le précieux héritage de nos pères; les Hellènes la possédèrent un temps, et un temps aussi les Romains.

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    Seule cette connaissance du caractère rigoureusement individuel de notre culture et de notre civilisation nous rend capables de nous juger nous-mêmes équitablement : nous, et les autres. Car l'essence de l'individuel est la limitation, la possession d'une physionomie propre; voilà pourquoi le prodrome de tout jugement historique consiste — suivant la belle expression de Schiller — en ceci : « apprendre à saisir l'individualité des choses, conçue dans un sentiment fidèle et pur. » Une culture peut en anéantir une autre, mais non pas la pénétrer. Quand nous commençons nos ouvrages historiques avec l'Égypte — ou, conformément à de plus récentes découvertes, avec la Babylonie — et que nous faisons ensuite se développer chronologiquement l'humanité, nous élevons un édifice entièrement artificiel. Car la culture égyptienne, par exemple, forme un être à part, un organisme individuel complet en lui-même, exclusif de tout autre, sur lequel nous ne sommes guère plus en état de porter un jugement que sur une fourmilière; et tous les ethnographes s'accordent à nous assurer que les fellahs de la vallée du Nil sont identiques aujourd'hui, physiquement et intellectuellement, à ceux d'il y a cinq mille ans; des hommes d'un autre type devinrent les maîtres du pays et y introduisirent une nouvelle culture : il ne s'y est pas produit d'évolution. Et que fait-on, dans l'intervalle, de la culture puissante des Indo-Aryens ? Ne doit-elle pas entrer en ligne de compte ? Mais comment l'incorporer dans l'histoire ? car l'époque de son plus bel épanouissement coïncide à peu près avec le début de notre carrière germanique. Voyons-nous qu'aux Indes un développement ultérieur ait procédé de cette haute culture ? Et que faire des Chinois, auxquels nous devons peut-être des impulsions aussi nombreuses que les Grecs en durent aux Égyptiens ? La vérité est qu'infailliblement, dès que nous cédons à notre penchant pour la systématisation et prétendons établir des liaisons organiques, nous détruisons tout ce qui a couleur individuelle et, du même coup, cela seul que nous possédions de concret. Herder lui-même, dont en cette

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discussion je m'écarte tant, écrit : « Aux Indes, en Égypte, en Chine, arriva ce qui n'arrivera plus jamais ni nulle part ailleurs sur la terre; il en fut de même au pays de Canaan, de même en Grèce, à Rome, à Carthage » ¹).

LA PRÉTENDUE RENAISSANCE

    J'ai représenté par exemple les Grecs et les Romains comme ceux des peuples auxquels nous avons dû sans nul doute le plus d'impulsions, sinon pour notre civilisation, en tous cas pour notre culture; mais nous ne sommes pas devenus par là des Romains ni des Grecs. Peut-être n'a-t-on jamais introduit dans l'histoire notion plus pernicieuse que celle de la RENAISSANCE, car elle comporte la chimère d'une résurrection des cultures latine et grecque, pensée bien digne de ces âmes de métis qu'a produites le midi de l'Europe en sa dégénérescence, et qui, par « culture », entendent quelque chose que l'homme se puisse approprier du dehors. Pour que ressuscitât la culture hellénique, il faudrait que ressuscitassent les Hellènes, ni plus ni moins : prétendre autre chose, c'est se moquer du monde. Non seulement cette notion de la Renaissance fut pernicieuse en soi, mais pernicieuses furent aussi, pour une grande part, les actions qui en découlèrent. Car au lieu de recevoir une simple impulsion, nous reçûmes des lois qui devaient désormais refréner notre essor, entraver à chaque pas notre expansion, des lois qui constituaient autant d'attentats contre notre originalité, c'est-à-dire contre la véracité de notre nature propre. Dans le domaine de la vie publique, le droit romain, érigé en dogme classique, devint un instrument de lèse-liberté et de violences inouïes; non que ce droit ne fût et ne soit encore un modèle de technique juridique, l'école suprême de la jurisprudence ²); mais le fait qu'on l'imposa aux Germains comme un dogme n'en eut pas moins de funestes conséquences pour notre développement historique, car il ne convenait pas à nos circonstances; c'était une chose
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    ¹) Ideen III, 12, 6.
    ²) Voir ch. II sous la rubrique : « Droit romain ».


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morte parce qu'incomprise, un organisme dont la signification primitive et vivante ne se révéla de nouveau que bien des siècles plus tard, de nos jours seulement, grâce aux enquêtes les plus minutieuses sur l'histoire de Rome; avant d'arriver à comprendre cette création de son esprit, il nous fallut exhumer du tombeau le Romain lui-même. Or il en alla ainsi dans tous les domaines. Ce n'est pas qu'en philosophie que nous fûmes réduits au rang de « servantes » ancillae Aristotelis ¹) — non: le joug de l'esclavage pesa sur toute notre pensée, sur toute notre activité créatrice ! Le terrain économique et industriel fut le seul où nous pûmes progresser alertement, car ici nul dogme classique ne gênait nos mouvements; mais la science naturelle, mais la découverte du monde, exigèrent une lutte difficile à soutenir, et toutes les sciences de l'esprit, ainsi que la poésie et l'art, une lutte plus acharnée encore : à telles enseignes qu'elle n'a pu assurer notre victoire et notre émancipation définitives. Ce n'est point certes un pur hasard que le poète le plus puissant de l'époque dite Renaissance et que son plus puissant sculpteur — Shakespeare et Michel-Ange — n'aient su ni l'un ni l'autre une langue ancienne : dans quelle attitude de superbe indépendance ne nous apparaîtrait pas le Dante, s'il n'avait emprunté son Enfer à Virgile, s'il n'avait forgé son idéal de l'État au moyen du pseudo-droit constantinopolitain et de la civitas Dei augustinienne ! Mais pourquoi ce contact avec les cultures disparues, qui aurait dû nous être éminemment bienfaisant, tourna-t-il si souvent en malédiction ? L'unique raison en est que nous ne comprenions pas (et la comprenons-nous davantage aujourd'hui ?) L'INDIVIDUALITÉ de chaque sorte de culture. Les beaux-esprits toscans, par exemple, célébraient la tragédie grecque comme l'éternel « paragone » du drame, sans considérer que nous différons d'Athènes par les conditions de vie, par les dons intellectuels, par toute la personnalité avec ses alternances d'om-
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    ¹) Voir ch. VIII au sous-titre : « La chimère de l'illimité ».

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bre et de lumière; aussi ces soi-disants restaurateurs de la culture hellénique favorisèrent-ils l'éclosion de monstruosités, en même temps qu'ils étouffaient dans l'œuf le drame italien. Les beaux esprits montrèrent par là qu'ils ne pressentaient même pas la nature du germanisme, et pas davantage l'essence de l'hellénisme. En effet, ce que nous aurions dû apprendre des Grecs, c'est combien il importe à la vie que l'art ait une croissance organique; à l'art, que la personnalité soit libre et préservée de tout ce qui l'amoindrirait. Or nous leur empruntâmes le contraire : des formules toutes faites et la tyrannie d'une esthétique qui n'est qu'une fiction. Car seul l'individu conscient et libre arrive à concevoir incomparables les autres individualités. Un propre à rien croit que chacun peut tout; il ne soupçonne pas que l'imitation est la plus sotte des impertinences. Mentalité d'impuissant prétentieux. C'est d'elle qu'est issue la pensée de renouer la chaîne avec la Grèce et avec Rome et de continuer leur œuvre : pensée qui dénote à la fois — notons-le bien — une ridicule incapacité d'apprécier à leur valeur les œuvres de ces grands peuples et une méconnaissance complète de notre force et de notre originalité germaniques.

PROGRÈS ET DÉGÉNÉRESCENCE

    Un pas encore est nécessaire. Cette incolore abstraction d'une « humanité » intégrale, dénuée de physionomie, dépourvue de caractère, et pétrissable à plaisir, c'est bien elle — on vient de s'en pouvoir rendre compte — qui nous induit à ravaler l'importance du caractère individuel en chaque homme et en chaque peuple : or une autre aberration, qui procède de celle-là, m'apparaît si possible encore plus pernicieuse; il faut, pour la discerner, plus d'attention aussi et plus de perspicacité. Étant donnée la croyance à l'humanité — première erreur de jugement — on en déduit les deux concepts, se complétant réciproquement, d'un PROGRÈS et d'une DÉGÉNÉRESCENCE de cette humanité, et ils ne se justifient pas plus l'un que l'autre quand on se place sur le terrain solide des faits historiques concrets. Moralement, la notion du progrès est sans doute indispensable, elle trans-

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fère à la collectivité le don divin de l'espérance; et, d'autre part, la métaphysique de la religion ne saurait se passer du symbole de la dégénérescence ¹); mais dans les deux cas il s'agit d'états d'âme intimes (en dernière analyse, de pressentiments transcendants) que l'individu projette sur son entourage; appliqués à l'histoire positive comme s'il s'agissait d'objectives réalités, ils incitent à des jugements erronés et à la méconnaissance des faits les plus évidents ²). Car un développement progressif, une progressive décadence, sont phénomènes liés à la vie individuelle; et ces termes ne se peuvent entendre des phénomènes GÉNÉRAUX de la nature qu'en un sens allégorique, non au sens propre. Tout individu nous montre progrès et décadence, et il en est de même de tout ce qui est individuel, quelle qu'en soit la nature — de la race, de la nation, de la culture individualisées : tel
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    ¹) Voir ch. VII sous la rubrique : « Mythologie interne ».
    ²) Voir l'Introd. gén., aux sous-titres : « Le pivot » et « Le dix-neuvième siècle ».
Kant a, comme toujours, frappé juste en déclarant irrecevable « ce postulat bien intentionné des moralistes » contre lequel « l'histoire de tous les temps parle si haut » (Religion, au début) et en comparant la prétendue humanité progressante à ce malade qui s'écriait triomphalement : « je meurs à force d'aller mieux ! » (Streit der Fakultäten II). Mais il achève sa pensée dans un autre passage où il écrit: « Admettre que le monde en son ensemble va s'améliorant par un progrès constant, nulle théorie n'y autorise l'homme, mais bien la raison pratique, et elle seule, qui nous ordonne dogmatiquement d'AGIR selon une pareille hypothèse » (Ueber die Fortschritte der Metaphysik II, 2e éd.). Ce n'est donc pas un fait extérieur qui trouve dans la notion de progrès son expression légitime, c'est une orientation intime de l'âme. Si gant avait souligné également la nécessité de la décadence au lieu de considérer comme un bavardage vide de sens « les habituelles lamentations sur une dégénérescence inéluctable » (Vom Verhältnis der Theorie zur Praxis im Völkerrecht), rien ne serait demeuré obscur : de l'antinomie de la CONDUITE — se conformant à l'hypothèse du progrès — et de la FOI — se conformant à l'hypothèse de la décadence — aurait clairement résulté cette conclusion que nous avons affaire ici à une donnée transcendante, non à l'histoire empirique. — Goethe réfute à sa façon, qui est la simplicité même, un fanatique de la prétendue « marche en avant » de l'humanité : « c'est marche en rond qu'il nous faut dire », observe-t-il (Gespräche I, 192).

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est proprement le prix qu'il faut payer pour posséder l'individualité. S'agissant au contraire de phénomènes généraux, non individuels, progrès et dégénérescence sont des concepts vides de sens, que l'on a substitués par une transcription abusive à ceux de changement et de mouvement. Voilà pourquoi Schiller, parlant de la notion courante et en quelque sorte « empirique » de l'immortalité (celle qu'enseigne l'Église chrétienne orthodoxe), la qualifie d'exigence « qui ne peut être émise que par une ANIMALITÉ aspirant à l'absolu » ¹). Animalité exprime ici le contraire d'individualité : car la loi de l'individualité est cette limitation extérieure dont Goethe nous a entretenus au chapitre précédent, savoir une limitation non seulement dans l'espace, mais aussi dans le temps, alors qu'au contraire ce qui est général et commun — ainsi, dans le cas présent, l'animalité de l'homme ou, pour mieux dire, l'homme en tant qu'animal par opposition à l'homme en tant qu'individu — n'a pas de limite nécessaire, mais tout au plus une limite accidentelle. Or il ne saurait être question, là où la limitation fait défaut, de marche en avant ou en arrière, mais uniquement de mouvement sur place. C'est la raison pour laquelle on ne réussit pas à extraire du darwinisme, même du plus conséquent et, partant, du plus superficiel, un concept du progrès qui tienne debout : car l'adaptation à de certaines conditions n'est rien de plus qu'un phénomène d'équilibre, et la prétendue évolution des formes les plus simples de la vie en des formes toujours plus complexes peut passer pour une décadence autant que pour un progrès ²); elle n'est d'ailleurs ni l'un ni l'autre, elle est uniquement, je le répète, un phénomène de mouvement. C'est ce dont convient au reste le philosophe du darwinisme, Herbert Spencer, puisqu'il conçoit
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    ¹) Aesthetische Erziehung, lettre 24.
    ²) Du point de vue du matérialisme il faudrait logiquement considérer la monère comme l'animal le plus parfait, puisqu'elle est le plus simple, donc le plus résistant, et organisée pour vivre dans l'eau, donc sur la surface la plus étendue de la planète.


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l'évolution comme une pulsation rythmique et marque très clairement qu'à chaque instant l'équilibre est le même ¹). Et, de fait, il est impossible de découvrir en quoi la systole constituerait un « progrès » sur la diastole, et le mouvement du pendule à droite un « progrès » sur le mouvement du pendule à gauche. Ce qui n'empêche pas que d'excellents esprits, gagnés par la contagion de l'erreur régnante, voient précisément dans l'évolution une garantie, que dis-je ? une PREUVE de la réalité du progrès ! Il faut que je montre par un exemple où l'on en arrive par de tels défis à la logique, car je lutte ici contre le courant du jour et je ne puis négliger aucun avantage.
    John Fiske, justement célèbre pour son histoire de la découverte de l'Amérique, exprime l'opinion suivante dans un ouvrage darwinien, d'ailleurs fort remarquable par l'abondance des idées ²) : « La lutte pour l'existence a suscité ce produit achevé de force créatrice, l'âme humaine. » J'ignore, à vrai dire, comment la lutte peut être l'unique cause agissante dans la formation de quoi que ce soit; cette conception du monde me paraît un peu bien sommaire, comme toute philosophie de l'évolution; mais il est tellement évident que la lutte trempe les forces déjà existantes, stimule les facultés physiques et intellectuelles, les développe en les exerçant (voir le vieil Homère, qui l'enseigne à nos enfants), que je ne disputerai pas là-dessus pour l'instant. Fiske dit ensuite : « C'est par le perpétuel massacre que se sont développées les formes supérieures de la vie organique » ³). Bon, nous le voulons admettre. Seulement, où est la place du PROGRÈS ? On devrait logiquement suppo-
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    ¹) Voir dans First Principles le chapitre sur The rhythm of motion et les deux premiers chapitres sur Evolution.
    ²) Il l'a intitulé : The destiny of Man, viewed in the light of his origin. Voilà bien nos modernes empiriques ! Ils connaissent l'« origine » et la « destination » de toutes choses, en sorte que la plus haute sagesse ne leur coûte nul effort. Le pape de Rome est plus modeste.
    ³) Op. cit., p. 95 et suiv.


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ser que le progrès consiste dans une augmentation du carnage en masse ou que, tout au moins, il en est l'effet — supposition que confirmeraient assez certains phénomènes de notre époque. Mais quelle erreur ! Contre une logique si terre à terre Fiske a beau jeu, car il ne connaît pas seulement l'origine de l'homme, il connaît aussi sa destination. Il nous informe que « dans l'évolution supérieure la lutte pour l'existence cessera d'être un facteur déterminant.... » L'élimination de ce facteur, la cessation de la lutte, « est un fait incomparablement grandiose; les mots sont insuffisants pour célébrer une telle perspective ». Cette paix paradisiaque est maintenant le but du progrès, elle est le progrès lui-même. Fiske, qui est un homme très avisé, se rend compte en effet, avec juste raison, que personne n'a su jusqu'à présent ce qu'il fallait entendre par ce mot-talisman : le progrès ! Nous voici renseignés. « Enfin, dit Fiske, enfin nous apercevons clairement ce que signifie le progrès de l'humanité. » Ah ! mais pardon, que va-t-il advenir de cette âme si laborieusement et si honnêtement acquise ? Nous avons appris à l'instant qu'elle était le « produit » de la lutte pour l'existence; cette lutte cessant, l'âme désormais naîtra-t-elle sans cause ? Et en admettant que le dada de l'hérédité la prît sur son dos, hospitalier Chiron, et la portât un bout de chemin, comment nier qu'au regard de l'orthodoxie darwinienne la cessation de la lutte entraînera forcément la dégénérescence de ce qu'avait engendré la lutte ¹), si bien que notre âme ne sera plus qu'un « organe rudimentaire », tel le fameux appendice caudal humain, et un objet d'étonnement, vu son inutilité, pour de futurs Micromégas ? Mais, d'autre part, pourquoi donc la lutte, après avoir produit de si beaux résultats, devrait-elle cesser ? Serait-ce parce qu'elle offusque une sentimentalité qui pâlit à l'idée du sang versé ? « Je ne crains pas tant, disait le caporal Trim — et ce disant il faisait un pied de nez — je
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    ¹) Origin, ch. XIV; Animals and Plants, ch. XXIV.

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ne crains pas tant la mort dans la bataille : sans quoi, parbleu, je la fuirais, et toute fente me serait bonne pour me cacher ! » Et bien que, sous, la conduite du professeur Fiske, ce soit effectivement « un plaisir de voir à quel degré magnifique de. développement nous sommes déjà parvenus », je peux rêver et espérer des choses bien plus magnifiques que ne m'en offre le présent, de sorte qu'à mes yeux la cessation de la lutte ne constituera jamais un progrès. Ici précisément l'hypothèse de l'évolution avait déniché par hasard une vérité — l'importance de la lutte — et l'on serait bien mal inspiré en la sacrifiant dans l'unique dessein « d'apercevoir enfin clairement, ce que signifie le progrès de l'humanité ».
    Une telle conception manque de base, et la base est ici, je l'ai dit, cette vue philosophique simple et nécessaire : qu'il ne saurait y avoir progrès ou dégénérescence que de l'individuel, jamais du général. Pour que nous pussions parler d'un progrès de l'humanité, il faudrait que l'ensemble des phénomènes par où se manifeste la présence de l'homme sur la terre nous apparût en sa totalité, c'est-à-dire dans un éloignement. tel que tout ce qui constitue pour nous l'histoire s'évanouirait; peut-être l'humanité revêtirait-elle alors à nos yeux les caractères de l'individuel et se laisserait-elle comparer à d'autres phénomènes analogues, par exemple sur d'autres planètes; peut-être observerions-nous le progrès et la décadence de son être. Mais le point de vue de Sirius, mais cette perspective à vol d'astres, n'ont aucune valeur pratique pour nous et pour la considération des quelques heures que nous passons ici-bas. Vouloir établir entre notre culture germanique et la culture grecque un rapport organique de progrès ou de décadence est une entreprise à peine plus sensée que l'étude comparée des dattes et du riz par Buckle, cité plus haut; elle l'est même moins, car pour les dattes et le riz on pose en fait dès l'abord la différence essentielle de ces produits et, avec cela, leur caractère général, immuable, tandis que dans l'autre comparaison ce

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sont précisément les traits respectivement distinctifs que nous omettons, et nous méconnaissons que le propre de l'individuel est de ne revenir jamais, d'être complet en son type, exclusif de tout autre, absolu. Prétendra-t-on que Michel-Ange marque un progrès sur Phidias ? Shakespeare sur Sophocle ? ou une décadence ? Croit-on qu'une affirmation de ce genre recèle une ombre de sens ? Non, personne assurément ne le croit. Mais beaucoup n'aperçoivent pas qu'il en est de même des individualités ethniques et des phénomènes culturels auxquels ces hommes exceptionnels ont conféré une expression exceptionnellement vive. Alors nous persistons à comparer ce qui n'admet pas la comparaison : la grande masse bavarde croit au progrès indéfini de l'humanité aussi fermement qu'une nonne à l'immaculée conception; les esprits mieux trempés et plus réfléchis — d'Hésiode à Schiller, des symbolistes chaldéens à Schopenhauer — ont de tout temps penché pour la décadence. L'une et l'autre notion n'est qu'une image, et ce que figure cette image n'a rien de commun avec la réalité historique. On n'a qu'à franchir les frontières de la civilisation : au poids qui tombe de notre tête et de nos épaules, au délice des visions qui emplissent nos regards, nous remarquons immédiatement ce que nous coûte le prétendu progrès. Dans la première édition de cet ouvrage j'opposais entre eux deux exemples tirés d'observations personnelles et je demandais si tel berger macédonien de ma connaissance ne menait pas une existence tout aussi utile, et bien autrement digne et heureuse, que tel ouvrier d'horlogerie rencontré à la Chaux-de-Fonds, qui peinait quatorze heures par jour depuis sa onzième année pour produire mécaniquement des rouages de montre d'un certain modèle. Les conditions dans lesquelles se poserait aujourd'hui cette question ne sont plus exactement les mêmes, mais elle n'a pas changé quant au fond. Considérant que l'ingéniosité qui nous valut l'invention et le perfectionnement de la montre ravit à l'homme qui la fabrique la vue de ce grand chronomètre, dispensa-

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teur de force et de santé, qu'est le soleil, comment ne pas avouer qu'ici le progrès s'achète au prix d'un recul correspondant ? Or, ici c'est partout. Pour sauver la notion du progrès, on l'a comparé à « un mouvement circulaire dans lequel le rayon du cercle irait s'allongeant » ¹). Mais on dépouille ainsi cette notion de toute espèce de sens, car tout cercle est pareil à tout autre en ses propriétés naturelles, et il est absolument impossible de concevoir comme perfection plus ou moins grande sa plus ou moins grande étendue. Quant à la notion inverse — celle d'une décadence de l'humanité — elle n'apparaît pas moins insoutenable dès qu'on essaie d'interpréter par elle le fait historique concret. J'ai rappelé dans l'Introduction générale au présent ouvrage cette phrase célèbre où Schiller défie « n'importe quel moderne de disputer, homme contre homme, à n'importe quel Athénien, le prix de l'Humanité. » : Chacun comprend sans doute ce que le noble poète entend par là, et j'ai indiqué dans quelle mesure — à vrai dire fort limitée — il me semblait avoir raison ²); mais que d'objections suscite sa pensée ! Que signifie ce « prix de l'Humanité » ? Ici encore, c'est ce concept d'une « humanité » abstraite qui trouble le jugement. Chez les libres citoyens d'Athènes (les seuls que Schiller ait pu avoir en vue), on comptait, pour un homme libre, vingt esclaves : à ce taux-là, il était facile de trouver des loisirs pour cultiver son corps, pour étudier la philosophie, pour s'adonner à l'art. Notre culture germanique, au contraire (tout comme la civilisation chinoise, car en de pareilles matières ce n'est pas le progrès qui s'atteste, c'est le caractère inné), fut de tout temps une adversaire de l'esclavage; cette condition si naturelle reparaît toujours de nouveau dans le champ de notre expérience et toujours de nouveau nous la rejetons avec horreur. Combien y en a-t-il parmi
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    ¹) Ainsi Justus Liebig : Reden und Abhandlungen (1874), p. 273, et d'autres encore.
    ²) Voir l'Introd. gén., au sous-titre : « Le dix-neuvième siècle », et ch. I sous la rubrique : « Culture artistique ».


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nous — depuis le roi jusqu'au joueur d'orgue de Barbarie — qui ne soient obligés de peiner toute la journée à la sueur de leur front pour produire leur maximum ? mais le travail ne devait-il pas avoir lui-même une influence aussi ennoblissante — pour le moins — que les bains et le pugilat ? ¹) Je ne le chercherais pas longtemps, ce « moderne » à qui Frédéric Schiller croit devoir lancer son défi : je prendrais Frédéric Schiller lui-même par la main et je le conduirais au milieu des plus grands hommes de l'histoire hellénique. Sans doute cet éternel malade, à l'instant qu'il apparaîtrait dans le gymnase, n'y ferait pas sensation; mais son cœur et son esprit planeraient toujours plus haut à mesure qu'ils échapperaient aux disgrâces des formes d'existence contingentes, et j'oserais déclarer, sans craindre de réfutation : ce moderne vous est supérieur à tous par son savoir, par ses aspirations, par son idéal moral; comme penseur, il vous dépasse de beaucoup; comme poète, il vous égale presque. De quel artiste grec affirmerait-on qu'il l'emporte sur un Richard Wagner pour la force créatrice et la puissance d'expression ? Et où l'hellénisme tout entier a-t-il produit un seul homme digne de concourir avec un Goethe pour le prix de l'Humanité? Ici d'ailleurs la thèse de Schiller soulève une autre objection. Car si nos poètes n'égalent pas sous tous les rapports les plus grands poètes d'Athènes, la faute n'en est pas à leur talent, mais à leur entourage qui ne comprend pas la valeur de l'art; or, dans l'opinion de Schiller, c'est au contraire comme individus que nous n'égalons pas les Athéniens, tandis que notre culture, considérée en son ensemble, serait supérieure à la leur. Voilà certes une profonde, une grave erreur, et derrière laquelle se dissimule, une fois de plus, le fantôme « humanité ». Car si peu admissible que soit (du moins à mon sens) une comparaison
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    ¹) Sans compter que l'athlétisme moderne s'atteste matériellement plus efficace que l'ancien (cf. notamment les diverses publications de Hueppe).

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absolue entre deux peuples, rien ne s'oppose à ce que l'on mette en parallèle leurs stades de développement individuel; or il appert de ce parallèle, si nous l'établissons dans le cas particulier, que les Grecs dont nous entretenons l'image sont ceux qui ont atteint leur apogée et le degré le plus harmonieux de leur développement (nonobstant les criantes lacunes de leur individualité), d'où le charme incomparable de leur culture, tandis que nous nous trouvons encore, nous autres Germains, en plein devenir, en pleine contradiction, en pleine incertitude sur nous-mêmes, et de plus entourés — à bien des égards même imprégnés jusqu'au cœur — d'éléments hétérogènes qui ne cessent de détruire ce que nous tentons d'édifier et qui nous rendent en quelque sorte étrangers à notre propre être. Là, chez les Grecs, une individualité ethnique était parvenue à sa claire et complète expression. Ici, chez nous, tout n'est encore que fermentation; les plus hautes manifestations de notre vie intellectuelle se juxtaposent sans lien, ces sommets de notre culture se dressent dans un isolement farouche et semblent se considérer mutuellement avec hostilité; aussi nous faudra-t-il encore plus d'un laborieux effort pour nous élever collectivement au niveau qu'occupèrent jadis la culture hellénique, les cultures romaine, hindoue, égyptienne.

CRITÈRE HISTORIQUE

    Si nous rejetons résolument l'idée chimérique d'une humanité qui progresse ou qui rétrograde, si désormais nous nous contentons de savoir que notre culture est spécifiquement nord-européenne, c'est-à-dire germanique, nous y gagnerons du même coup une norme pour juger notre passé et notre présent, et un mètre auquel rapporter l'avenir qui nous attend. Car rien de ce qui est individuel n'est illimité. Tant que nous nous considérons comme les représentants responsables de l'humanité tout entière, nous ne pouvons être, pour les plus éclairés d'entre nous, qu'un sujet de désespoir par la médiocrité dont nous leur offrons le spectacle et par notre incapacité manifeste à préparer un âge d'or; en même temps, tous les esprits vides, tous les ama-

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teurs de phrases et de sornettes, ont beau jeu pour nous détourner des tâches sérieuses et des buts accessibles, et pour attenter si je peux ainsi dire, à la moralité historique : car, méconnaissant les limitations qui nous sont imposées de tous côtés et ne soupçonnant point la valeur de nos aptitudes spécifiques, ils font miroiter à nos yeux l'impossible, l'absolu — droits de l'homme prétendûment innés, paix éternelle, fraternité universelle, pénétration réciproque et fusion générale, etc. Dès lors au contraire que nous avons conscience, Européens du Nord, d'incarner un individu déterminé, dès lors que nous nous sentons responsables non envers l'humanité, mais envers notre propre personnalité, nous voici prêts à aimer et à estimer notre œuvre comme une partie de nous-mêmes. Sans doute reconnaîtrons-nous qu'elle est loin d'être parfaite et — défectueuse encore à mille autres égards — qu'elle est loin surtout d'être assez originale; mais précisément nul mirage de perfection « absolue » ne nous égarera; nous resterons fidèles à nous-mêmes, comme le voulait Shakespeare, et n'ambitionnerons que de produire ce que nous pouvons de mieux dans les bornes prescrites au Germain par sa nature; ayant discerné notre but, nous y marcherons en nous défendant pas à pas contre les puissances de l'antigermanisme, et nous ne chercherons pas seulement à étendre notre empire sur la surface de la terre et sur les forces de la nature, mais nous viserons à nous soumettre sans réserve le monde intérieur en jetant bas et en excluant impitoyablement ceux qui, n'appartenant pas au même idéal, prétendraient s'instituer en maîtres de notre pensée. On dit souvent qu'en politique les ménagements ne sont pas de mise. Pourquoi ne le dire que de la politique ? Garder des ménagements, du moment que la lutte est digne d'être livrée, c'est commettre un crime contre soi-même; ou bien c'est faire comme le soldat qui lâche pied dans la bataille — ménager sa peau ! Le devoir le plus sacré du Germain est de servir le germanisme. De là se déduit un critère historique. Dans tous les domaines nous tiendrons

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cet homme pour le plus grand, cet acte pour le plus important (et nous les célébrerons en conséquence), qui auront favorisé avec le plus de succès l'essor de l'âme germanique ou soutenu avec le plus de force la prépondérance du germanisme. Cette méthode nous fournira seule une règle de jugement limitative, organisatrice, tout à fait positive. Voyons-en l'application à un cas universellement connu. Pourquoi, dans la figure du grand Byron, y a-t-il quelque chose qui offusque tout vrai Germain, malgré l'admiration que lui inspire son génie ? Treitschke répond à cette question dans son bel essai sur Byron : « Parce que nous ne rencontrons nulle part dans cette vie si riche la pensée du devoir. » C'est là, en effet, un trait non-germanique qui nous rebute. Par contre, les aventures amoureuses du poète ne nous choquent pas le moins du monde, elles dénotent la race; et nous constatons avec satisfaction qu'à la différence de Virgile, de Juvénal, de Lucien et de leurs modernes imitateurs, Byron, si débauché qu'il fût, n'était pas frivole. Il éprouve, à l'égard des femmes, des sentiments chevaleresques, et nous notons volontiers cet indice d'un caractère germanique. En politique, la même norme se pourra partout appliquer. Nous louerons, par exemple, les princes quand ils combattent les prétentions de Rome — non point que quelque préjugé dogmatique ou religieux nous y incite, mais parce que tout effort dirigé contre l'impérialisme international profite au germanisme; nous les blâmerons quand ils en viennent à se considérer comme souverains absolus institués par la grâce de Dieu, attendu qu'ils se font ainsi les plagiaires du misérable chaos ethnique, qu'ils anéantissent la loi immémorialement germanique de liberté et qu'ils enchaînent les meilleures forces du peuple. En de nombreux cas, la situation est certes extrêmement compliquée, mais chaque fois notre principe régulateur suffit pour l'éclaircir. Ainsi Louis XIV, par sa honteuse persécution des protestants, détermina l'ultérieure régression de la France : il accomplit là un acte d'une incommensurable portée antigermanique

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et il l'accomplit en sa qualité d'élève des Jésuites, élevé par ses maîtres dans une si grossière ignorance qu'il ne pouvait même pas écrire correctement sa langue maternelle et ne savait pas un mot d'histoire ¹); pourtant ce même prince n'a pas laissé d'agir en pur Germain dans bien des directions, par exemple dans sa défense résolue des « libertés de l'Église gallicane » (privilèges, autonomie, etc.) contre les empiètements de Rome (rarement roi catholique se montra en toute occasion moins ménager de la personne du pape), comme aussi dans sa grande et générale activité organisatrice ²). Frédéric le Grand en serait un autre exemple, lui qui ne put préserver les intérêts du germanisme entier dans l'Europe centrale qu'en exerçant un pouvoir absolument autocratique comme chef d'armée et comme chef d'État, mais qui était en même temps un si authentique libre penseur que plus d'un porte-parole de la Révolution française eût pris avec profit des leçons chez ce monarque prussien. Et voici que me vient à l'esprit un dernier exemple politique de la valeur de ce principe fondamental : quiconque a pris pour directrice le développement et l'épanouissement du germanisme n'hésitera pas longtemps avant de reconnaître quel document mérite le plus d'admiration, de la Déclaration des Droits de l'homme ou de la Declaration of Independence des États-Unis de l'Amérique du Nord — mais je n'y insiste pas, ce sujet devant m'occuper ailleurs. En bien d'autres domaines que la politique nos conclusions sur l'identité individuelle du génie germanique nous fourni-
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    ¹) Cf. la lettre 16 dans la Correspondance entre Voltaire et Frédéric le Grand.
    ²) La philippique de Buckle contre Louis XIV (Civilisation II, 4) est toujours bonne à relire, mais Voltaire (auquel d'ailleurs Buckle renvoie) trace un portrait beaucoup plus juste dans son Siècle de Louis XIV (voir notamment le ch. 29 sur la puissance de travail, la connaissance des hommes et les dons d'organisation du roi). Sans doute est-il superflu de recommander aux lecteurs français le magistral pendant que lui a donné récemment le professeur Lavisse.


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ront de même un fil conducteur et, en nous guidant, se vérifieront. L'exploration hardie du globe terrestre n'a pas seulement agrandi le champ ouvert à un instinct d'entreprise tel que n'en posséda ni n'en possède aucune autre race : elle a délivré notre esprit qui risquait d'étouffer dans l'atmosphère de chambre close des bibliothèques classiques, elle l'a rendu à lui-même. Copernic n'eut pas plus tôt démoli l'étroite et comprimante voûte du firmament — et avec elle le ciel des Égyptiens passé dans le christianisme — que le royaume céleste des Germains exista : « Les hommes ont toujours et partout pensé que des centaines et des milliers de lieues séparent le ciel de la terre.... mais le vrai ciel est en tous lieux, il est là aussi où tu te tiens, il est là aussi où tu vas » ¹). L'imprimerie servit avant tout à la diffusion de l'Évangile et à la lutte contre la théocratie antigermanique. Et ainsi de suite indéfiniment.

CONTRASTES INTERNES

    À ces considérations s'en rattache une autre fort importante pour l'identification et le clair discernement du véritable germanisme. Dans les faits que je viens de mentionner, comme en mille autres, nous découvrons partout cette particularité spécifique du Germain : l'étroite alliance de l'idéal et du pratique, qui chez lui marchent de pair comme deux frères jumeaux se tenant par la main ²). Il nous offre bien d'autres exemples de contradictions analogues, contradictions fécondes et dignes que nous les appréciions à l'égal de celle-ci.
    Dès lors en effet qu'il s'agit d'un être individualisé et que nous l'avons constaté, cette constatation doit nous apprendre à ne pas invoquer dans nos jugements des concepts logiques de théories absolues sur le bien ou le mal, sur ce qui est noble ou ce qui est bas, mais à tenir nos yeux fixés sur ce fait de l'individualité. Or l'individualité, à quoi la reconnaît-on mieux qu'à ses contrastes internes ? Là où
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    ¹) Jakob Böhme : Aurora 19.
    ²) Voir ch. VI au sous-titre : « Idéal et pratique ».


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nous la voyons uniforme, c'est aussi qu'elle est informe, c'est qu'elle n'est individuelle qu'au plus faible degré. Ainsi le Germain se caractérise à la fois par une force d'expansion telle qu'on n'en avait jamais observé avant lui, et par la tendance à une concentration jusqu'à lui inconnue. La force d'expansion se manifeste en bien des domaines : pratiquement, dans la colonisation progressive qui étend aujourd'hui son réseau sur toute la surface du globe; scientifiquement, dans la découverte du cosmos illimité, dans la recherche de causes toujours plus éloignées; idéalement, dans la notion du transcendantal, dans la hardiesse des hypothèses, comme aussi dans la splendide envolée artistique à laquelle nous devons des moyens d'expression de plus en plus puissants. Mais en même temps s'effectue la concentration en des cercles toujours plus resserrés, méthodiquement circonscrits de remparts et de fossés qui les isolent du reste du monde : le groupe racial, la patrie, la province ou le district ¹), le village natal, l'inviolable foyer (my home is my castle, tout de même qu'à Rome), le cercle de famille le plus étroit, enfin la retraite au centre le plus intime de l'individu, qui alors, épuré, conscient enfin d'une solitude ici absolue, s'oppose au monde de l'apparence comme un être invisible, indépendant, autonome, en grand seigneur de la liberté (tout de même que chez les Hindous); et c'est encore la tendance au resserrement qui s'exprime en d'autres domaines par la constitution de petites principautés, par la limitation à une « spécialité » (soit en science ou dans l'industrie), par la formation d'écoles et de sectes (tout de même qu'en Grèce), par l'activité poétique la plus intime, témoin la gravure sur bois, l'eau-forte, la musique de chambre. Ces aptitudes contrastantes, qu'associe l'individualité supérieure de la race et dont elle maintient la cohésion, se traduisent
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    ¹) Merveilleusement évoquée dans les mémoires de Jakob Grimm, qui note comment les habitants de Hesse-Nassau regardent de haut, et avec une nuance de dédain, les habitants de Hesse-Darmstadt.

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dans le caractère par l'esprit d'entreprise joint à une conscience scrupuleuse; mais lorsqu'elles font fausse route elles signifient aussi, d'une part, spéculation (en bourse ou en philosophie, n'importe), de l'autre, pédanterie mesquine et pusillanimité.
    Je ne songe pas à tenter une description complète de l'individualité germanique. Tout ce qui est individuel est aussi — même alors qu'on n'éprouve aucune peine à l'identifier — inépuisable. « C'est le meilleur, dit Goethe, qui ne s'énonce pas »; si la personnalité, comme il dit encore, est le suprême bonheur des enfants de la terre, l'individualité de la race bien déterminée fait assurément partie de ce qu'il appelle « le meilleur » : car c'est elle qui porte toutes les personnalités particulières comme le flot porte le vaisseau, et si elle fait défaut (ou si ce flot n'est pas assez profond pour soulever en se jouant de grands poids), le caractère le plus puissant demeure condamné à l'inaction, tel un navire échoué. J'ai d'ailleurs marqué antérieurement (au chapitre VI) quelques traits distinctifs du Germain, et l'on en trouvera d'autres plus loin (dans la deuxième partie du présent chapitre) : simples indications qui n'ont pour but que d'inciter le lecteur à ouvrir les yeux et à voir par lui-même.

LE MONDE GERMANIQUE

    Seul l'examen de ce que les Germains ont produit nous vaudra une connaissance plus approfondie de leur nature. Dans le titre du présent chapitre est définie la tâche qui m'y incomberait encore : étudier, étape par étape, « la formation d'un monde nouveau », cela reviendrait à décrire la genèse graduelle du monde germanique. Mais l'essentiel, à mon sens, est déjà fait, si le lecteur s'est convaincu de la justesse de ma thèse capitale : savoir, que le monde nouveau est bien en vérité un monde spécifiquement germanique. Et comme elle m'apparaît d'une importance décisive pour l'intelligence du passé, du présent, voire même de l'avenir, je la veux résumer une dernière fois brièvement.
    La civilisation et la culture qui, rayonnant de l'Europe septentrionale, s'étendent aujourd'hui sur une partie du

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monde considérable (où elles règnent, il est vrai, à des degrés très divers), sont l'œuvre du germanisme : ce qu'elles recèlent d'éléments non germaniques consiste ou bien en ingrédients étrangers non encore éliminés, qui furent jadis introduits de vive force dans leur organisme et y circulent encore, mêlés au sang, comme un virus, ou bien une marchandise étrangère naviguant sous le pavillon germanique et jouissant de sa protection, au grand dommage de notre travail et de notre développement futur, en attendant que nous ayons coulé à pic les bâtiments flibustiers avec toute leur cargaison. Cette œuvre du germanisme est sans contredit ce que les hommes ont créé de plus grand jusqu'ici. Elle est le produit non de chimères humanitaires, mais d'une force sainement égotiste, non de croyances imposées, mais d'une libre recherche, non d'un propos de continence, mais d'une fringale insatiable. Étant née la dernière, la race des Germains a pu mettre à profit les conquêtes des races antérieures; on ne saurait toutefois inférer de ce fait un progrès général de l'humanité : il témoigne seulement d'une capacité de production exceptionnelle, propre à une sorte d'hommes déterminée, capacité qui va décroissant — la chose n'est que trop prouvée — en raison de la pénétration de sang non germanique ou même simplement (comme en Autriche) de principes non germaniques. Que la prédominance du germanisme soit un bonheur pour tous les habitants de la terre, nul ne réussirait à le démontrer; depuis leur avènement jusqu'à l'heure actuelle, nous voyons les Germains massacrer des races et des peuples entiers ou les décimer lentement, par une démoralisation méthodique, afin de se faire de la place pour eux-mêmes. Qui aurait le front d'affirmer qu'ils vainquirent par leurs seules vertus, alors qu'ils trouvent dans leurs vices un concours si terriblement efficace : avidité, cruauté, perfidie, mépris de tous les droits hormis ceux qu'ils s'arrogent ¹).... ? Mais comment nier, d'autre
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    ¹) Voir par ex. dans le présent chapitre, sous la section : « Découverte », au sous-titre : « Les forces motrices ».

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part, que là précisément où ils se montrèrent le plus implacables — tels les Anglo-Saxons en Angleterre, l'Ordre teutonique en Prusse, les Français et les Anglais dans l'Amérique du Nord... — ils posèrent ainsi la base la plus solide de leur activité la plus haute et la plus morale ?
    Armés de ces diverses notions — qui procèdent toutes de la même intuition centrale — nous serions en état d'aborder maintenant dans un esprit, si je ne m'abuse, exempt de préjugés et vraiment compréhensif, l'étude de l'œuvre qu'ont entreprise les Germains vers le XIIme siècle — c'est alors qu'elle commence à revêtir une forme distinctement marquée de leur empreinte — et qu'ils n'ont cessé de poursuivre par un véhément effort jusqu'à l'heure où j'écris. Peut-être conjurerions-nous même, en quelque mesure le plus fâcheux inconvénient de notre position — le fait de nous trouver dans le cours d'un développement et de n'apercevoir par suite qu'un fragment de l'ensemble — grâce au caractère inattaquable du point de vue où nous nous sommes placés. Mais mon ouvrage vise le dix-neuvième siècle seul. J'essaierai, s'il plaît à Dieu, de tracer quelque jour un aperçu de ce siècle, non certes détaillé, mais critique, et comportant l'examen sérieux des résultats généraux où l'a conduit son activité; pour l'instant, ce sont les forces génératrices de cette activité qui m'occupent, ce sont les fondements sur lesquels elles construisent — ni plus ni moins. Quand j'ai parlé de la lutte dans la Religion et dans l'État durant le premier millénaire, j'ai répudié toute prétention d'ébaucher un tableau historique; je ne songe pas davantage à tracer, même sous forme de simple esquisse, une histoire de la culture de tous les Slavo-Celto-Germains jusqu'en l'an 1800. Cela ne rentre pas dans le plan de ce livre, et je ne m'en sentirais aucunement capable. Je pourrais presque m'arrêter ici, maintenant que j'ai posé la base entre toutes fondamentale — le germanisme; et sans doute m'arrêterais-je en effet, si je connaissais un livre auquel renvoyer mon ami et mon confrère, le lecteur ignorant, un livre qui lui servirait de

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guide pour s'orienter sur le développement du germanisme jusqu'en 1800 et qui entendrait le germanisme dans le sens à la fois étendu et individuel où je l'entends. Mais je ne connais point de livre pareil. Il va de soi qu'une histoire politique ne fait pas l'affaire : que dirait-on d'un physiologiste qui se contenterait de connaître l'ostéologie ? Moins indiquées encore, pour notre but, sont les histoires de la culture depuis quelque temps à la mode, où l'on présente comme guides les poètes et les penseurs tout en négligeant complètement les formations politiques : ce qui équivaut à décrire un corps sans tenir compte de son ossature. D'autre part, les livres de cette espèce qui méritent d'être pris au sérieux ne traitent généralement que de périodes déterminées — ainsi celui de Karl Grün : 16. und 17. Jahrhundert, la Renaissance de Burckhardt, le Siècle de Louis XIV de Voltaire, etc. — ou ne traitent que de domaines limités — comme Civilisation in England de Buckle (qui, à vrai dire, y joint l'Espagne, l'Écosse et la France), la Civilisation française de Rambaud, la Kulturgeschichte der Juden de Henne am Rhyn, etc. — ou enfin ne traitent que de phénomènes particuliers — tels l'Intellectual Development of Europe de Draper, le Rationalism in Europe de Lecky, etc. La littérature du sujet est très considérable, mais je n'y découvre aucun ouvrage qui, étudiant le développement du germanisme en son ensemble, le conçoive comme celui d'un organisme vivant et individuel dans lequel toutes les manifestations de la vie — politique, religion, économie sociale, industrie, art, etc. — sont liées entre elles organiquement. Lamprecht répondrait le mieux à mon desideratum par sa Deutsche Geschichte; mais, encore que synthétique, elle n'est qu'une histoire de « l'Allemagne » et n'a ainsi pour objet qu'une fraction du germanisme. C'est précisément par l'exemple d'une telle œuvre que l'on peut s'instruire du grave inconvénient qu'il y a à confondre germain et allemand : cette confusion embrouille tout. En ne rattachant directement aux anciens Germains que les

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seuls Allemands, on laisse dans l'ombre ce fait que le Nord de l'Europe, qui n'est pas allemand, est presque purement germanique au sens le plus étroit du mot, et l'on nous fait perdre de vue que c'est justement en Allemagne, au cœur de l'Europe, qu'a eu lieu la fusion des trois groupes parents — Celtes, Germains, Slaves — laquelle a valu au peuple allemand sa couleur nationale particulière et la richesse de ses aptitudes; on oublie en outre le caractère germanique qui a prédominé en France jusqu'à la Révolution, et l'on n'aperçoit plus la raison organique de la parenté qui exista si manifestement dans les siècles antérieurs entre le caractère et l'activité de l'Espagne et de l'Italie et le caractère et l'activité du Nord. Dès lors le passé apparaît énigmatique autant que le présent. Parce que l'on ne discerne pas la grande connexion des phénomènes principaux, on ne réussit pas à pénétrer la vie de tous ces détails qu'évoque Lamprecht avec tant d'amour et d'intelligence, ou l'on n'en prend qu'un aperçu incohérent. Beaucoup lui reprochent d'avoir voulu embrasser du regard trop d'objets, en sorte qu'ils ne forment plus qu'une masse indistincte dans une lointaine perspective; c'est au contraire la limitation de son point de vue qui gêne notre vision : car il serait plus facile d'exposer succinctement le développement du germanisme en son ensemble que celui d'une de ses fractions. Sans doute, dans le cours des temps, nous avons fini par constituer, nous autres Germains, des individualités nationales très caractéristiquement différenciées et, de plus, nous sommes entourés de divers demi-frères, mais nous n'en formons pas moins une unité si fortement cimentée, et dont les parties sont si absolument dépendantes les unes des autres, que le développement politique d'un seul pays est déjà cause et résultat d'influences qui s'exercent de tous côtés, et qu'on ne PEUT même plus concevoir comme un phénomène isolé et autonome sa civilisation et sa culture. Il y a une civilisation chinoise, il n'y a pas de civilisation française ou allemande : voilà pourquoi on n'en saurait écrire l'histoire.

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UN PONT DE FORTUNE

    Il reste donc ici une lacune. Et comme je ne peux ni interrompre brusquement mon exposé de la genèse du dix-neuvième siècle, ni laisser mon lecteur au bord d'un gouffre béant, ni non plus, s'il faut tout dire, compter que je serai capable de combler cet abîme, j'essaierai de jeter par-dessus un pont hardi et léger, un pont de fortune. Les matériaux ont été assemblés depuis longtemps déjà par les savants les plus distingués; je ne me risquerai pas à faire leur métier, où ils sont plus experts, mais je renverrai à eux le lecteur désireux de se documenter. Il nous suffit ici d'une quintessence des pensées qui découlent de la substance historique, et encore n'en trouverons-nous l'emploi qu'autant que ces pensées se rapporteront directement à notre époque. La nécessité d'établir une liaison entre le point que nous avons atteint dans l'exposé qui précède, et le dix-neuvième siècle, pourra servir d'excuse à la hardiesse de mon entreprise; l'obligation de me contenir dans un espace strictement mesuré et l'instinct naturel de donner à un finale l'allure d'un presto expliquent la légèreté de ma construction provisoire.

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Dernière mise à jour : 16 mars 2008