Here
under follows the transcription of chapter 9a of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
939
DEUXIÈME PARTIE
LA FORMATION
D'UN
MONDE NOUVEAU
—————
La nature crée éternellement des formes nou-
velles; ce qui est n'a jamais
été; ce qui a été ne reviendra plus.
Goethe.
940
(Page vide)
941
CHAPITRE IX
DE L'AN 1200 À
L'AN 1800
—————
L'enfance annonce l'homme
comme le matin
annonce le jour.
Répute-toi donc par ta sagesse;
et que, comme ton empire doit
s'étendre, s'é-
tende aussi ton esprit sur le monde entier.
Milton.
942
(Page vide)
943
A
Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle.
—————
Nous qui vivons, à nous
les heures !
Celui-là qui vit a
raison.
Schiller.
L'ITALIE GERMANIQUE
Ce même propos d'un individualisme que nous
avons constaté
incoercible dans le domaine politique — et pareillement religieux
— où il suscita le rejet de l'universalisme et la formation des
nationalités, c'est lui qui induisit le Germain à
créer un monde sui generis
: je veux dire un ordre social
entièrement nouveau, parce que adapté au
caractère, aux besoins, aux aptitudes d'une nouvelle race
humaine qui l'engendre par nécessité naturelle — une
civilisation et une culture inédites. Le sang germanique et nul
autre (mais germanique dans la plus large acception de ce terme, au
sens d'une race nord-européenne slavo-celto-germanique) ¹),
constitua la force motrice et l'agent configurateur. Il est impossible
d'arriver à une juste appréciation touchant la
genèse de notre culture nord-européenne si l'on se refuse
obstinément à reconnaître qu'elle a pour fondement
physique et moral une certaine race humaine déterminée.
II semble pourtant qu'on n'eût aujourd'hui qu'à ouvrir les
yeux, car moins un pays est germanique, moins il s'atteste
civilisé. Passer de Londres à Rome, c'est passer du
brouillard dans
—————
¹) Voir le ch. VI.
944
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
un bain de soleil, mais c'est
passer aussi de la civilisation la plus
raffinée et de la haute culture dans la semi-barbarie :
saleté, ignorance, menterie et misère. L'Italie
néanmoins n'a pas cessé un seul jour d'être un
centre de civilisation fort développée; l'assurance de
ses habitants, telle qu'elle s'exprime dans leur maintien, dans leur
mimique, en témoignerait à elle seule; et, de fait, ce
qui offusque ici, ce n'est pas tant, comme on l'affirme
communément, une décadence survenue depuis peu, c'est
bien plutôt un reste de la culture impériale romaine,
considérée du point de vue d'hommes qui ont atteint
à un niveau incommensurablement supérieur et qui
nourrissent des idéals tout autrement conformés. Quel
magnifique épanouissement fut celui de l'Italie, alors que
devançant les autres nations elle les éclairait sur la
voie ouverte vers un monde nouveau, et qu'elle renfermait encore des
éléments latinisés, il est vrai, dans la forme,
mais dans le fond purement germaniques ! Durant de nombreux
siècles, le beau pays, qui déjà sous l'imperium
était tombé dans un état d'absolue
stérilité, posséda une sourde féconde de
sang germanique pur : les Celtes, les Lombards, les Goths, les Francs,
les Normands avaient envahi presque tout le territoire; et ils
restèrent longtemps sans se mélanger, notamment dans le
Nord et dans le Sud, soit parce qu'ils formaient, incultes et
guerriers, une classe à part, soit-aussi, je l'ai
indiqué ¹), parce que les droits juridiques des «
Romains » et des Germains restèrent distincts dans toutes
les couches du peuple jusqu'aux XIIIme et XIVme
siècles, voire même en
Lombardie jusqu'au
début du XVme, ce qui naturellement
mit obstacle à la
fusion. « Ainsi donc, note Savigny, ces différents groupes
germaniques restèrent mêlés aux
éléments qui faisaient le fond de la population
[notamment aux descendants du chaos ethnique romain] par une simple
juxtaposition dans l'espace, mais ils continuèrent de s'en
distinguer par les mœurs et par le
—————
¹) Ch. VI, dans la première note
de la
rubrique : «
Physionomie ».
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LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
droit. » Et comme c'est
ici que pour la première fois, par
l'effet de son contact prolongé avec une civilisation
supérieure, l'inculte Germain s'éveille à la
conscience de lui-même, c'est ici aussi que maint mouvement se
produit avec une puissance d'éruption volcanique,
dénotant le travail souterrain d'où résultera un
monde nouveau : érudition et industrie, l'affirmation
obstinée des droits de la bourgeoisie, les prémices de
l'art germanique. Le tiers septentrional de l'Italie — de Vérone
à Sienne — ressemble par son développement particulariste
à une Allemagne dont l'empereur eût habité au
delà de hautes montagnes. Partout des comtes allemands avaient
succédé aux gouverneurs de provinces romains, et le pays
ne voyait jamais qu'un roi pressé de le quitter, parce que
rappelé précipitamment ailleurs, tandis qu'un anti-roi
jaloux et tout proche (le pape) se livrait à ses
éternelles intrigues : ainsi se put développer de bonne
heure dans l'Italie du Nord ce penchant foncièrement germanique
(et qui constitue en somme une caractéristique
indo-européenne) à créer des villes autonomes; il
y devint un facteur entre tous efficace et, finalement, la force
dominante. L'extrême Nord prit les devants; mais bientôt la
Toscane suivit son exemple et utilisa la lutte séculaire entre
pape et empereur pour ravir à l'un et à l'autre
l'héritage de Mathilde et donner au monde — avec une
pléiade de villes dont le souvenir est éternel, patries
de Pétrarque, de l'Arioste, de Mantegna, de Corrège, de
Galilée et d'autres immortels — la reine de toutes les villes,
Florence, cette ancienne bourgade margraviale qui allait devenir la
quintessence de l'individualisme créateur et antiromain, la
patrie de Dante et de Giotto, de Donatello, de Léonard et de
Michel-Ange, la mère des arts et la nourrice aux mamelles
inépuisables où se viennent abreuver tous ceux aussi —
même un Raphaël — qui, nés loin d'elle, sont
altérés de perfection. Alors seulement l'impotente Rome
put renouveler sa parure : l'ardeur au travail et l'esprit d'entreprise
des provinces septentrionales firent affluer l'or dans la sacoche
946
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
papale; leur génie
s'éveillait, en même temps; il
mit à la disposition de la métropole décadente,
qui au cours d'une histoire longue de deux mille ans n'avait pas
conçu une seule pensée artistique, les trésors
sans prix de la force d'invention germanique en sa fleur. Ce ne fut pas
là un rinascimento,
comme se l'imaginaient les dilettantes des
belles-lettres trop portés à s'exagérer le
mérite de leur propre passe-temps, mais bien un nascimento, la
naissance d'un être qui n'avait pas encore existé, qui
dans l'art abandonnait dès l'abord les chemins battus de la
tradition pour se frayer ses propres voies, et qui procédait de
même dans la recherche scientifique, hissant ses voiles pour
explorer les océans devant lesquels avaient reculé le
« héros » grec et le « héros »
romain, multipliant par la puissance de ses instruments la puissance de
l'œil humain pour percer le mystère jusque là
impénétrable des corps célestes. Si l'on veut
à toute force que nous voyions ici une RENAISSANCE,
ce n'est
certes pas la renaissance de l'antiquité et moins encore de
cette Rome qui n'a ni art, ni philosophie, ni science, mais simplement
la renaissance de l'homme libre se dégageant de l'empire
niveleur : liberté de l'organisation politique et nationale, par
opposition à la routine universaliste; liberté de la
concurrence et de l'initiative individuelle dans le travail, la
création, l'effort, par opposition à l'uniformité
pacifique de la civitas Dei;
liberté pour l'observateur
d'accepter le témoignage de ses sens, par opposition aux
interprétations dogmatiques de la nature; liberté de
l'enquête et de la pensée, par opposition aux
systèmes artificiels dans le goût de Thomas d'Aquin;
liberté de l'invention et de la configuration artistiques, par
opposition à la rigidité des formules hiératiques;
liberté enfin de la foi religieuse, par opposition à
l'intolérance et à la contrainte.
Si je commence ce chapitre, et avec lui une nouvelle
section du
présent ouvrage, par une allusion à l'Italie, il n'en
faut pas chercher la raison dans quelque souci exagéré de
chronologie. Rien, au demeurant, ne serait moins exact que
947
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
d'affirmer sommairement de
l'individualité germanique qu'elle a
commencé à renaître et à se libérer
en Italie : il est vrai seulement qu'elle y a fait éclore la
première et impérissable floraison de sa culture. Ce qui
m'importait, c'était de marquer que même en ce pays
méridional, aux portes de Rome, l'explosion de vie qui se
traduit de tant de manières : indépendance bourgeoise,
ardeur industrielle, sérieux scientifique, puissance
créatrice dans les arts, fut un fait entièrement
GERMANIQUE et aussi, à ce titre, nettement
antiromain. On s'en
convainc à considérer cette époque (sur laquelle
j'aurai à revenir), on s'en convainc encore à
considérer la nôtre. Deux circonstances ont amené,
dans l'intervalle, une décrue progressive du sang germanique en
Italie : d'abord le mélange sans frein avec le sang du peuple
métis qui n'a aucune noblesse de race; ensuite la destruction de
la noblesse germanique, conséquence des guerres civiles
interminables, des luttes de ville à ville et de clan à
clan, des vendettas, des duels et autres conflits de passions sauvages.
On n'a qu'à lire l'histoire de l'une quelconque de ces
cités, Pérouse, par exemple, qui est presque
exclusivement composée d'éléments
gothico-langobards dans ses couches sociales supérieures. Il est
à peine concevable que, malgré ces meurtres incessants de
familles entières (ils commencèrent dès que la
ville fut devenue indépendante), quelques rejetons isolés
d'un germanisme encore assez pur aient persisté jusqu'au XVIme
siècle : mais ils sont les derniers de leur espèce; le
sang germanique est alors épuisé ¹). Cette culture
hâtivement acquise, l'effort violent de s'assimiler une
civilisation essentiellement étrangère, et puis, par un
contraste criant, la découverte d'une âme-sœur dans la
soudaine révélation de l'hellénisme,
peut-être aussi les pré-
—————
¹) Avec la sûreté de son coup d'œil, Goethe a
démêlé les rapports de ces différentes races
entre elles. Il dit de la renaissance italienne que c'est « comme
si
les fils de Dieu s'étaient unis aux filles des hommes »,
et il appelle le Pérugin « une honnête pâte
d'Allemand » (Ital. Reise,
18 et 19 oct. 86).
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LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
miers croisements avec un sang
qui équivaut à du poison
pour les Germains.... tout cela, on le pense bien, n'avait pas abouti
seulement à une miraculeuse explosion de génie, mais
avait engendré du même coup une véritable
frénésie ¹). Si jamais l'on doit démontrer la
parenté du génie avec la démence, que l'on ne
manque pas de se référer à l'Italie des XIVme,
XVme et XVIme
siècles ! Bien que d'une portée
durable pour notre culture nouvelle, cette « renaissance »,
considérée en elle-même, donne plutôt
l'impression d'un paroxysme d'agonie que d'une promesse de vie. Mille
fleurs merveilleuses éclosent comme par enchantement là
où régnait à l'instant l'uniformité d'un
désert spirituel; tout s'épanouit à la fois; les
facultés qui viennent de s'éveiller tendent
d'emblée aux buts les plus élevés et y atteignent
avec une vertigineuse rapidité : Michel-Ange aurait presque pu
être personnellement l'élève de Donatello, et c'est
pur hasard si Raphaël n'entendit pas l'enseignement oral de
Léonard. Pour se représenter vivement cette
contemporanéité, il suffit de songer que la vie d'un
Titien s'étend de Sandro Botticelli à Guido Reni ! Mais
la flamme du génie s'éteignit encore plus vite qu'elle ne
s'était allumée. Alors que le cœur battait le plus
fièrement, le corps était déjà en pleine
décomposition; l'Arioste (né un an avant Michel-Ange)
appelle l'Italie dans laquelle il vit « un cloaque puant » :
O d'ogni
vizio fetida sentina,
Dormi,
Italia imbriaca !
(Orlando furioso XVII, 76.)
Et si je n'ai cité jusqu'à
présent que les arts
plastiques, c'est par manière de simplification et pour me
mouvoir sur le terrain le plus connu, mais la même observation
s'applique à tous les domaines : alors que le Guide était
encore tout
—————
¹) Le lecteur qui n'a pas de temps disponible pour étudier
plus
à fond cet objet s'en pourra du moins informer en parcourant le
chapitre consacré à Pérouse par l'historien d'art
John Addington Symonds dans ses Sketches
in Italy.
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LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
jeune, le Tasse mourut, et
avec lui la poésie italienne;
quelques années plus tard Giordano Bruno montait sur le
bûcher, Campanella mis aux fers subissait la question — ce fut la
fin de la philosophie italienne — et peu avant Guido la physique
italienne achevait avec Galilée sa carrière si
brillamment commencée avec Ubaldi, Varro, Tartaglia, d'autres
encore, et surtout avec Léonard de Vinci. Au nord des Alpes, le
cours de l'histoire fut tout différent : on n'y vit jamais
floraison pareille, mais jamais non plus semblable catastrophe. Elle ne
comporte, cette catastrophe, qu'une explication : c'est à savoir
la disparition des esprits créateurs ou, en d'autres termes, de
la race qui les avait produits. Une seule promenade à travers la
Galerie des Bustes dans le Musée de Berlin suffit pour nous
convaincre qu'en fait le type des grands Italiens n'existe plus
aujourd'hui ¹). De temps à autre son souvenir
s'évoque,
brille l'espace d'un éclair, quand nous rencontrons une troupe
de ces géants magnifiques qui travaillent à la
réfection de nos rues et à la construction de nos chemins
de fer : la force physique, le noble front, le nez hardi, l'œil plein
de feu; mais ce ne sont là que de pauvres épaves
échappées au naufrage qui a englouti le germanisme
italien. Sous le rapport physique, cette disparition s'explique
amplement par les raisons indiquées, mais il y faut ajouter
comme facteur très important le refrènement violent de
certaines tendances mentales, l'écrasement moral — si je peux
ainsi dire — de l'âme de la race. Les représentants du
type noble furent ravalés à la condition de terrassiers,
le métis devint leur maître et sa volonté fit loi.
La potence d'Arnaud de Brescia, les bûchers de Savonarole et de
Bruno, les tenailles de Campanella et de Galilée ne sont que des
symboles visibles d'une lutte
—————
¹) « Les Florentins d'aujourd'hui ne ressemblent en rien
à ceux
de la Renaissance », déclare un de leurs plus fins
connaisseurs,
Ujfalvy (De l'origine des familles,
etc., p. 9), faisant ainsi justice
du rapprochement de pure rhétorique où se complaît,
par exemple, un Émile Gebhart (Florence,
ch. 2 : « La race florentine »).
950
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
quotidienne contre le
germanisme, entreprise méthodiquement dans
tous les domaines jusqu'à complète extirpation de la
liberté individuelle. Les dominicains, jadis inquisiteurs
d'office, étaient devenus des réformateurs de
l'Église et
des philosophes; chez les Jésuites, on ne laissa pas de se
précautionner contre de pareilles aberrations. Pour peu que le
lecteur possède quelques notions sur leur activité en
Italie dès le XVIme siècle —
celles, par exemple, que
chacun peut tirer de l'histoire de leur ordre par leur admirateur Buss
¹) — il ne s'étonnera pas de l'extinction soudaine de tout
génie, de toute inspiration germanique. Raphaël avait
encore eu l'audace d'élever, en plein Vatican (dans la «
Dispute »), un monument éternel à la gloire de
Savonarole, pour lequel il professait une ardente
vénération : Ignace de Loyola, par contre, interdit de
prononcer même le nom du Toscan ! ²) Qui pourrait
aujourd'hui
séjourner en Italie, en fréquenter les aimables
habitants, si richement doués, sans éprouver le sentiment
douloureux qu'ici une nation a sombré, sombré sans espoir
de salut, parce que la force d'impulsion intérieure, la grandeur
d'âme correspondant à son talent, lui a fait
défaut ? Or cette force, cette grandeur, il n'y a que la race
qui la confère. L'Italie l'avait, tant qu'elle posséda
des Germains; ne voit-on pas, aujourd'hui encore, dans les
régions jadis particulièrement riches en Celtes, en
Allemands, en
—————
¹) Die Gesellschaft Jesu, ihr
Zweck, ihre Satzungen, Geschichte,
etc. (Mayence, 1853).
²) Pour déterminer la race à
laquelle appartient
Raphaël, sa vénération enthousiaste pour Savonarole,
vénération que partagèrent son maître
Pérugin et son ami Bartolomeo (voir le Raphaël d'Eug.
Muntz, p. 133), est presque aussi significative que le fait que
Michel-Ange ne mentionne jamais la madone et ne mentionne qu'une seule
fois un saint, par plaisanterie, en sorte qu'un des hommes qui le
connaissent le mieux a pu l'appeler « un protestant sans le
savoir ».
Dans un de ses sonnets, Michel-Ange avertit le Sauveur qu'Il se garde
de venir en personne à Rome, où l'on trafique de son
sang divin
E'l sangue di Cristo si vend' a giumelle
et où les prêtres lui enlèveraient la peau pour la
porter au marché.
951
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
Normands, sa population
déployer cette diligence d'abeilles au
travail qui est la caractéristique d'une race vraiment
germanique, et produire des hommes énergiques qui s'efforcent
désespérément de maintenir leur pays uni et de
l'engager dans des voies glorieuses ? Cavour, le fondateur du nouveau
royaume, est natif de l'extrême Nord; Crispi, Albanais pour une
part, compte des aïeux dans l'extrême Sud. Mais comment
redresser un peuple, quand la source de sa force est tarie ? Et lorsque
Leopardi qualifie ses compatriotes de race «
dégénérée », lorsqu'il évoque
à leurs yeux « l'exemple des ancêtres », cela
ne signifie-t-il rien ? ¹) Les ancêtres de la grande
majorité des Italiens contemporains ne sont ni les graves
Romains de la Rome antique, ces modèles de virilité
simple, d'indomptable indépendance et de rigoureux sens
juridique, ni non plus les demi-dieux qui, à l'aube de notre
nouveau jour, prirent tous ensemble essor comme une troupe d'alouettes
saluant le soleil, et, merveilleux de force, de beauté, de
génie, s'élancèrent de la terre d'Italie
baignée de lumière dans le ciel de l'immortalité :
leur généalogie remonte aux innombrables milliers
d'esclaves affranchis d'Afrique et d'Asie, au pêle-mêle
confus des divers peuples italiques, aux colonies qui s'y
insèrent de soldats nés dans tous les coins du monde,
bref au chaos ethnique si artistement institué par l'Imperium.
Et l'état du pays à notre époque indique tout
simplement une victoire de ce chaos ethnique sur
l'élément germanique qui était survenu dans
l'intervalle et qui avait conservé longtemps sa pureté.
Aussi constatons-nous (si nous ne nous laissons abuser par des
apparences toutes superficielles) que l'Italie — flambeau de
civilisation et de culture pendant trois siècles — fait partie
maintenant des retardataires, de ceux qui ont perdu l'équilibre
et s'efforcent en vain de le retrouver. Car il n'y a pas moyen que deux
cultures subsistent côte à côte avec des droits
égaux, c'est
—————
¹) Cf. les deux poèmes : All'
Italia et Sopra il monumento
di
Dante.
952
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
une impossibilité : la
culture grecque ne se put maintenir en
vie sous l'influence romaine, la culture romaine s'éclipsa
lorsque la culture égypto-syrienne se fut installée chez
elle; ce n'est que dans le cas d'un contact purement extérieur,
comme entre l'Europe et la Turquie ou, a fortiori, entre l'Europe et
la Chine, que ce contact peut demeurer sans influence notable — et
même alors il arrive nécessairement qu'à la longue
un des éléments en présence supplante l'autre et
le détruit. Or, des pays tels que l'Italie — je pourrais y
ajouter tout de suite l'Espagne — se rattachent par les liens les plus
étroits à nous, gens du Nord : l'ancienne
consanguinité s'atteste dans les hauts faits de leur histoire
passée; ils ne sauraient se soustraire à notre influence,
à notre force de beaucoup supérieure; mais cela en quoi
ils nous imitent aujourd'hui ne traduit pas un besoin qui leur soit
propre et congénère, ne naît pas d'une
nécessité interne de leur être; et ainsi ce n'est
pas seulement leur histoire — en leur renvoyant l'image fallacieuse
d'ancêtres dont ils ne descendent pas — c'est encore notre
exemple qui les engage sur la mauvaise voie, de sorte qu'en fin de
compte ils ne parviennent pas à préserver la seule chose
qui leur resterait — une originalité d'autre sorte et
peut-être de moindre valeur sous bien des rapports, mais une
originalité tout de même qui leur appartienne en propre
¹).
L'ARCHITECTE GERMANIQUE
En invoquant l'Italie, je ne me proposais que de
donner un exemple, je
crois avoir du même coup fourni une preuve. Comme le dit Sterne,
un exemple n'est pas plus un argument que le nettoyage d'un miroir
n'est un syllogisme,
—————
¹) Ces remarques, qui ont exposé l'auteur à de vives
attaques et à des railleries faciles, trouvent une confirmation
éclatante dans les travaux rigoureusement scientifiques dont un
anthropologue exempt de tout parti pris, le Dr Ludwig Woltmann, a
publié dès lors l'exposé sous ce titre : Die
Germanen und die Renaissance in Italien, 1905. Quant à la
confirmation
qu'y apporteraient des événements récents et
actuels, on ne saurait l'indiquer sans modifier indûment le
cadre d'un ouvrage qui a pour objectif le dix-neuvième
siècle et qui date de 1898.
953
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
mais il aide à mieux
voir, et c'est là tout ce qui
importe. Que le lecteur porte son regard partout où il voudra,
partout il trouvera des exemples attestant que la civilisation et la
culture présentes de l'Europe sont d'une sorte
spécifiquement germanique, foncièrement
différentes des anaryennes, tout autrement
conformées sur des points essentiels que celles de l'Inde, de la
Grèce ou de Rome, en antagonisme direct avec l'idéal
métis de l'Imperium antinational et de la tendance dite «
romaine » du christianisme. Ce serait perdre le temps du lecteur
que de pousser plus loin la démonstration d'un fait à ce
point évident, d'autant que j'y ai insisté, avec
documents à l'appui, dans les trois chapitres
précédents.
Cette observation préalable, pourtant,
était
nécessaire. Car notre monde actuel est un monde nouveau du tout
au tout, et voici la première question, la question capitale,
qui se pose quand on essaie de le comprendre et de le juger dans son
développement et dans son état momentané : ce
nouvel ordre de choses, qui l'a créé ? Eh bien, c'est
celui-là même qui a démoli l'ancien, c'est le
Germain. Chez lui seul existait ce « vouloir fougueux »
dont je parlais à la fin du dernier chapitre, cette
résolution de ne pas s'abandonner, de se rester fidèle
à soi-même. Lui seul éprouvait ce qu'exprimera plus
tard son Goethe :
N'importe quelle vie est digne
qu'on la vive,
qui ne t'oblige pas
à te passer de toi;
dût-elle t'enlever
tout cela qui
t'est cher,
il te suffit de demeurer
ce que tu es.
Lui seul pouvait formuler sa règle de vie dans ces mots choisis
pour devise par le grand Paracelse, l'intrépide
démasqueur des charlataneries judéo-arabes : Alterius non
sit, qui suus esse potest ! Prétendra-t-on cette
affirmation
présomptueuse ? Elle n'est que l'énoncé d'un fait
patent. Lui reprochera-t-on de n'être pas susceptible de
démonstration mathématique ? Mais de quelque
côté qu'on l'envisage, l'évi-
954
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
dence s'en atteste si
lumineuse qu'elle équivaut, comme
certitude, à deux et deux font quatre.
Rien de plus instructif, dans cet ordre
d'idées, qu'un exemple
palpable de ce que signifie la PURETÉ de la
race. Comparé
au Slave qui se présentait d'une allure si hardie et si libre
à son entrée sur la scène du monde, combien le
Slave d'aujourd'hui (je parle de la masse) paraît languissant !
comme son cœur bat mollement ! Ranke, Gobineau, Wallace, Schvarcz....
tous les historiens compétents en témoignent : avec des
dons éminents, il va s'appauvrissant sous un double rapport, la
force proprement constructive lui fait de plus en plus défaut,
ainsi que la persévérance nécessaire pour mener
à chef ses entreprises. Or l'anthropologie résout cette
énigme, car elle nous apprend — je l'ai marqué ailleurs
¹)
— que la très grande majorité des Slaves actuels ont
perdu, par l'effet de croisements avec une autre race, les
caractères physiques de leurs ancêtres (lesquels
étaient identiques aux anciens Germains) et du même coup,
naturellement, les caractères moraux. Ces peuples ont toutefois
conservé encore tant de sang germanique qu'ils constituent un
des facteurs de civilisation principaux dans la conquête
graduelle du monde par l'Europe. Sans doute, on franchit à
Eydtkuhnen une frontière tristement apparente (et la tranche de
pays, en bordure de la Baltique, où se prolonge
l'activité culturelle allemande, ainsi que les milliers
d'endroits, en pleine Russie, où le voyageur
étonné constate soudain des manifestations de la
même énergie, symptôme de pureté raciale, ne
font que rendre le contraste plus saisissant); il n'en est pas moins
vrai qu'un certain instinct de sorte spécifiquement germanique
subsiste ici, une ombre d'instinct si l'on veut, mais qui apparente
encore l'âme slave à la nôtre et qui la rend capable
de production, malgré
—————
¹) Voir ch. VI sous les rubriques : « Le Slavo-Germain »
et « La
forme du crâne ». Pour la question
générale de
l'importance qui s'attache à la pureté de la race, je
renvoie le lecteur aux ch. IV et
VI.
954
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
toute la résistance
qu'y oppose la culture asiatique
héréditairement fixée sur le même sol.
Ce n'est pas la pureté seulement qu'il faut
considérer
dans la race germanique si l'on souhaite comprendre ses
destinées, c'est encore l'extrême variété de
ses formes. L'histoire universelle ne nous offre pas d'exemple d'une
pareille polymorphie. Dans les règnes végétal et
animal nous constatons de même, entre les genres d'une famille et
entre les espèces d'un genre, de grandes différences en
matière de plasticité : chez les uns la forme semble
pétrifiée, comme si tous les individus eussent
été coulés dans un seul et même moule de
fer; chez d'autres, on remarque des variations dans les bornes
d'ailleurs étroitement fixées du type; chez d'autres
enfin (que l'on songe au chien et à l'épervière !)
la diversité de la forme apparaît infinie, il y a comme
une production éternelle d'inédit, et les êtres de
cette nature se caractérisent en outre par la tendance à
une hybridation illimitée, d'où résultent sans
cesse des races nouvelles et — grâce à l'endogénie
— pures ¹). C'est à ces derniers que ressemblent les
Germains;
leur plasticité est étonnante, et chaque croisement entre
les variétés de leur race déjà
différenciées a enrichi le monde d'exemplaires nouveaux
de noble humanité. Tout au contraire, la Rome antique avait
été un phénomène d'extrême
concentration sous le rapport intellectuel autant qu'en politique
²) :
pour limites de la patrie, les murs de la ville; pour limites de
l'esprit, l'inviolabilité du droit. L'hellénisme, d'une
si intarissable fécondité intellectuelle, qui ne cesse de
créer des dialectes et de susciter des groupes multiples
distincts par les mœurs, se rapproche bien davantage du germanisme;
les Hindous aryens, eux aussi, s'attestent proches parents des Germains
dans leur don prodigieux d'invention linguistique comme dans leur
particularisme nettement accentué; à ces deux
—————
¹) Voir ch. IV au sous-titre : « Les cinq lois
fondamentales
», nº 2.
²) Voir le ch.
II.
956
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
races d'hommes n'ont
manqué peut-être que les conditions
historiques et géographiques pour se développer d'une
façon aussi puissamment une et en même temps aussi
infiniment diverse que nous l'avons fait. Mais une considération
de cette sorte appartient au domaine de l'hypothèse : reste donc
le fait que la plasticité du germanisme est dans l'histoire
universelle un phénomène unique et incomparable.
Il n'est pas inutile de remarquer — et si je ne le
fais qu'en passant,
c'est par aversion pour une abusive philosophie de l'histoire — qu'il y
a un lien manifeste entre L'INDIVIDUALISME
caractéristique et
inextirpable du vrai Germain et cette plasticité de la race. Une
nouvelle variété présuppose la naissance
d'individus nouveaux; le fait que des variétés nouvelles
soient toujours prêtes à surgir prouve qu'il existe
toujours aussi des individus particularisés dans leur type, se
différenciant des autres, rongeant impatiemment le frein qui
entrave la libre expansion de leur originalité. J'ose
l'affirmer : tout Germain significatif est virtuellement le point de
départ d'un groupe nouveau, d'un dialecte nouveau, d'une
nouvelle conception du monde ¹).
Eh bien, c'est par des milliers et des millions de
ces
« individualistes », de ces authentiques
personnalités, que fut édifié le monde nouveau
²).
Et ainsi nous reconnaissons dans le Germain
l'architecte, et nous
donnons raison à Jakob Grimm quand il affirme que c'est une
« grossière illusion » de croire que rien de grand
puisse surgir « de la mer sans fond d'une universalité
» ³).
—————
¹) Cf. pour des justifications le ch. VIII sous la rubrique : «
Universalisme contre Nationalisme ».
²) Des esprits troubles, confondant
l'individualisme avec le
subjectivisme, s'en autorisent aujourd'hui pour lui faire je ne sais
quel absurde grief de faiblesse et d'instabilité, alors qu'au
contraire, et manifestement, le moi s'élève ici à
une connaissance « objective » et — chez des hommes tels
que Goethe — à un jugement « objectif » de
lui-même,
ce dont résultent pour lui la conscience de son but, l'assurance
de sa direction, et un imperturbable sentiment de liberté.
³) Geschichte
der deutschen Sprache, 2e éd.,
p. III.
957
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
En ses très diverses
individualités de race, et dans les
croisements variés à l'infini de ses groupes multiformes,
nous voyons le Germain à l'œuvre, entouré — par
delà les frontières du germanisme relativement pur — de
peuples qui constituent des moitiés, des quarts, des
huitièmes, des seizièmes de Germains, ainsi au reste que
de nombreux groupes et individus insérés en pleines
terres germaniques, mais qui tous subissent l'impulsion infatigable de
cet esprit créateur central, et contribuent pour leur part
à la somme totale du travail produit :
Quand les rois bâtissent, il y a de l'ouvrage
pour les
charretiers.
LA PRÉTENDUE « HUMANITÉ
»
Pour voir clair dans la genèse de ce monde
nouveau, prenons garde de perdre jamais de vue son caractère
spécifiquement germanique. Dès l'instant que
nous nous mettons à parler de l'HUMANITÉ
en
général, dès l'instant que nous nous imaginons
apercevoir dans l'histoire un développement, un progrès,
une éducation, etc., de « l'humanité », nous
abandonnons le terrain solide des faits pour planer dans des
abstractions nuageuses. Cette humanité, au sujet de laquelle on
a déjà tant philosophé, présente en effet
un grave défaut : c'est qu'elle n'existe pas. La nature et
l'histoire nous offrent un grand nombre de types humains
différents, mais non pas UNE humanité.
L'hypothèse même que tous ces types humains s'apparentent
physiquement entre eux, comme rejetons d'une souche primitive unique,
vaut à peine ce que vaut la théorie des sphères
célestes de Ptolémée; car celle-ci expliquait, en
le figurant tant bien que mal, un phénomène réel
et visible, au lieu que toute spéculation sur une «
descendance » des hommes s'attaque à un problème
qui, d'abord, ne réside que dans l'imagination du penseur,
puisqu'il n'est pas donné par l'expérience, et qui
dès lors ressortit à un tribunal métaphysique,
seul compétent pour prononcer sur sa recevabilité. Mais
même si cette question de l'origine des hommes et de leur
interparenté sortait du domaine de la phrase pour entrer
dans celui des
958
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
faits empiriquement
démontrables, on n'y gagnerait pas
grand'chose pour l'intelligence de l'histoire; car toute explication
par les causes implique un regressus
ad infinitum, on la pourrait
comparer au déroulement d'une carte géographique; nous
voyons apparaître du nouveau et toujours du nouveau, et ce
nouveau toujours se rattache à l'ancien; et si l'extension de
notre champ d'observation contribue à l'enrichissement de notre
esprit, chaque fait particulier n'en demeure pas moins, après
comme avant, ce qu'il était en soi, et il est fort douteux que
la connaissance d'un plus vaste enchaînement de faits ait pour
effet d'accroître la pénétration de notre jugement
— le contraire semble tout aussi possible. « L'expérience
n'est pas susceptible de limites, parce que l'on peut toujours encore
découvrir un fait nouveau », note Goethe dans sa critique
de Bacon de Verulam et de la méthode soi-disant inductive; par
contre, la nature et le but du jugement consistent dans la limitation.
C'est sa pénétration, non son étendue, qui donne
la mesure de son excellence; la quantité d'objets que le regard
embrasse nous importe moins que le degré de PRÉCISION
avec lequel il les perçoit; et voilà la justification
interne de nos actuelles méthodes d'investigation historique,
qui ont substitué aux exposés d'ensemble, explicatifs et
philosophiques, la détermination minutieusement exacte des faits
particuliers. Il est vrai : dès que la science historique
s'égare dans un empirisme « non susceptible de limites
», elle ne fait plus (comme dit Justus Liebig dans un moment
d'irritation justifiée contre certains abus de la méthode
inductive) que de « jeter en l'air des pelletées de
perceptions » ¹); mais il reste certain, d'autre part, que
la
connaissance précise d'un cas unique est plus utile au jugement
qu'une vue générale qui en embrasse des milliers
cachés dans la brume. Ici comme partout se vérifie le
vieux dicton non multa sed multum,
et il nous enseigne de plus — sans
en avoir l'air — la bonne méthode de
généralisation : ne jamais quitter le terrain des faits,
ne pas nous contenter, comme les enfants, de prétendues
958
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
« explications »
tirées des causes (et surtout pas
de dogmes abstraits sur l'évolution, l'éducation, etc.),
mais nous efforcer d'apercevoir avec une netteté toujours plus
grande le phénomène lui-même, en sa dignité
autonome. Si l'on veut simplifier de vastes complexes historiques et
cependant rester fidèle à la vérité en les
résumant, il faut prendre d'abord les FAITS CONCRETS
indiscutables sans y rattacher aucune théorie; le
« pourquoi » ne manquera pas de réclamer sa place,
mais il ne doit jamais venir qu'au second rang, non au premier; le fait
concret a le pas sur toute espèce de système. Aborder les
phénomènes de l'histoire et les juger à l'aide
d'une conception abstraite de l'humanité ou des postulats
qu'elle implique est une chimérique entreprise; les hommes tels
que nous les présente la réalité, avec leurs
limitations individuelles et leurs différences nationales,
voilà tout ce que nous savons de l'humanité : tenons-nous
en à eux. Le peuple hellénique, par exemple, est un de
ces faits concrets : quant à savoir si les Hellènes
étaient apparentés aux peuples de l'Italie, aux Celtes,
aux Indo-Iraniens, si la diversité de leurs groupes, constatable
dès les plus anciens temps, se doit imputer à des
mélanges diversement dosés avec des hommes d'origine
distincte ou si elle résulte d'une différenciation
produite par les conditions géographiques, etc., ce sont autant
de questions indéfiniment débattues dont la solution
éventuelle — même si elle comportait jamais une certitude
absolue — ne changerait rien à ce fait considérable et
indiscutable que constitue l'hellénisme, avec sa langue
particulière à nulle autre pareille, ses vertus et ses
vices propres, ses dons fabuleux et les limitations spécifiques
de son esprit, sa versatilité, son ardeur industrielle, son
excessive astuce dans les affaires, son goût pour la philosophie,
la puissance titanique de son imagination. Un tel FAIT
historique est
absolument concret et palpable, il tombe sous le sens, et son contenu
est en même temps d'une richesse inépuisable. Il y a de
notre part, convenons-en, une dose vraiment immodérée de
présomption à ne pas nous déclarer satisfaits
960
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
de cet inépuisable;
mais surtout il est stupide, au lieu
d'apprécier à leur valeur ces phénomènes
primordiaux (comme dit encore Goethe), de les prétendre «
expliquer » par extension, alors qu'en réalité nous
les distendons si bien qu'ils s'atténuent jusqu'à
l'imperceptible. Ainsi, lorsque l'on ramène les exploits
artistiques de l'Hellène à des impulsions données
par les Phéniciens et par d'autres peuples
pseudo-sémitiques, on s'imagine volontiers avoir
contribué de la sorte à l'éclaircissement de ce
miracle sans exemple : or le phénomène primordial de
l'hellénisme, cet inépuisable et cet inexplicable, n'en
est qu'élargi, mais nullement éclairci. Car les
Phéniciens propagèrent dans toutes les directions les
éléments de culture babyloniens et égyptiens :
pourquoi donc la semence n'a-t-elle levé que dans les pays
où les Hellènes s'étaient établis ? et
pourquoi notamment n'a-t-elle pas levé chez ces mêmes
Phéniciens, puisqu'il faut les supposer parvenus à un
plus haut degré de civilisation que les gens qui sont
censés avoir reçu d'eux ce rudiment ? ¹).
C'est ici un domaine où véritablement
l'on nage dans le
sophisme, en « expliquant » — comme raille Thomas Reid — le
jour par la nuit, sous prétexte que l'un suit l'autre.
Ceux-là ne sont jamais à court de réponses qui
n'ont jamais compris, c'est-à-dire conçu dans son
mystère insoluble, le grand problème central de la vie,
savoir : l'existence de l'être individuel. À ces
omniscients nous
demandons comment il se fait que les Romains, proches parents des Grecs
(pour autant qu'on le peut inférer de la philologie, de
l'histoire, de l'anthropologie), en furent l'exacte contre-partie par
—————
¹) Hâtons-nous de le rappeler au lecteur : les
découvertes
de Crète et du bassin égéen en
général ont réduit à néant pour
jamais cette légende phénicienne. C'est ainsi que Salomon
Reinach, témoin non suspect, déclare : « Ces
découvertes portent le coup de grâce à toutes les
théories qui attribuent aux Phéniciens une part
prépondérante dans les très vieilles civilisations
de l'Archipel.... » (Anthropologie,
1902, janvier-février, p.
39). On a trouvé ch. I (note sur Homère) des
échantillons de l'opinion conforme de Dussaud.
961
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
chacune de leurs aptitudes, ou
presque. On nous allègue la
situation géographique ? Mais la situation géographique
n'est déjà pas très différente; et, pour
des impulsions équivalentes à celles que la Grèce
fut censée recevoir des Phéniciens, la proximité
de Carthage, le voisinage aussi de l'Etrurie, fournissaient toutes les
occasions voulues. D'ailleurs, si la situation géographique est
le facteur déterminant, pourquoi donc la Rome antique
disparut-elle avec les anciens Romains si radicalement et
irrévocablement ? Le plus incomparable prestidigitateur dans ce
champ d'opération fut Henry Thomas Buckle, lequel explique la
supériorité intellectuelle des Hindous aryens par leur
alimentation à base de riz ¹) : découverte en
vérité consolante pour des apprentis philosophes ! Par
malheur, deux faits militent contre cette explication. D'abord le riz
forme « l'aliment principal de la majeure partie de
l'espèce humaine »; ensuite, il se trouve que les plus
gros mangeurs de riz du monde entier sont les Chinois, vu qu'ils en
consomment jusqu'à un kilo et demi par jour ²). Or, d'une
part, le complex ethni-
—————
¹) History of Civilisation in
England, t. I, ch. 2. À moins d'y aller
voir, le lecteur n'imaginera jamais l'ingénieux
enchaînement des déductions tirées par Buckle d'un
ensemble de données rassemblées avec une peine infinie
sur le rendement des rizières, la teneur du riz en amidon, le
rapport entre le carbone et l'oxygène dans les divers aliments,
etc. Tout le château de cartes s'écroule dès que
l'auteur, pour corroborer ses démonstrations par d'autres
exemples, invoque celui de l'Égypte : « Comme la
civilisation
égyptienne doit, de même que l'hindoue, son origine
à la fertilité du sol et à la grande chaleur du
climat, les mêmes lois entrèrent en jeu ici et,
naturellement, avec des conséquences exactement pareilles.
» Ainsi parle Buckle. Seulement il serait difficile de concevoir
deux cultures plus différentes que l'égyptienne et la
brahmanique; les analogies qu'on pourrait à la rigueur indiquer
ne sont que de surface, comme celles que comporte le climat, mais,
à part cela, la divergence foncière des deux peuples
éclate en toutes choses : dans l'organisation et l'histoire
politiques et sociales, dans les aptitudes artistiques, dans les
facultés et les productions intellectuelles, dans la religion et
la pensée, dans les bases mêmes du caractère.
²) Ranke : Der
Mensch, 2e éd. I, 315 et 334.
Le lecteur
compétent trouvera dans Hueppe : Handbuch der Hygiene (1899) p.
247, une appli-
962
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
que assez nettement
circonscrit des Hindous aryens constitue un
phénomène absolument unique parmi les hommes :
doués de facultés telles que n'en posséda aucune
autre race, et qui suscitèrent des productions aussi
impérissables qu'incomparables, ils étaient en même
temps sujets à des limitations si particulières que leur
individualité contenait virtuellement leur destinée;
pourquoi l'aliment principal de la majeure partie de l'espèce
humaine n'a-t-il agi ainsi que cette seule fois, qu'en ce seul point de
l'espace, qu'en ce seul point du temps ? Et, d'autre part, si nous
voulions indiquer le plus exact antipode de l'Hindou aryen, il nous
faudrait nommer le Chinois : le socialiste égalitaire par
opposition au complet aristocrate, le paysan pacifique qui haït
la guerre par opposition au héros né qui a le culte des
armes, le type de l'utilitaire par opposition à l'extrême
idéaliste, le positiviste qui semble organiquement incapable de
s'élever même à la notion de la pensée
métaphysique, par opposition à ce métaphysicien de
race qui nous comble d'étonnement sans que nous osions,
Européens, nous flatter de l'égaler jamais. Et pourtant
le Chinois, on vient de le dire, mange encore plus de riz que
l'Indo-Aryen !
Si j'ai poussé à l'absurde cette
manière de penser
trop répandue parmi nous, ce n'est toutefois que pour faire
toucher du doigt les conséquences où elle peut aboutir
dans des cas d'extrême aberration; mais maintenant la
méfiance éveillée, on se rendra compte
rétrospectivement que les observations les plus raisonnables et
les plus sûres touchant les phénomènes tels que les
races humaines n'ont pas elles-mêmes une valeur d'explication, et
qu'elles signifient simplement un élargissement de l'horizon, au
lieu que le phénomène lui-même, en sa
réalité concrète, demeure, après comme
avant, la source unique de tout jugement sain et de toute vraie
compréhension. Je souhaiterais avoir convaincu le
—————
cation
humoristique de l'hypothèse suivant laquelle le riz est
une nourriture particulièrement adaptée aux besoins des
philosophes.
963
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
lecteur qu'il existe une
hiérarchie des faits et que, si nous la
renversons, nous bâtissons dans les nuages. Par exemple, le
concept d'« Indo-Européen » ou d'«
Aryen » est admissible et profitable quand nous le construisons
au
moyen des faits certains, dûment approfondis et indiscutablement
acquis, de l'indo-aryanisme, de l'iranisme, de l'hellénisme, du
romanisme et du germanisme : ce faisant, nous ne quittons pas un
instant le terrain de la réalité, nous ne nous
inféodons à aucune hypothèse, nous ne jetons pas
de ponts illusoires sur le gouffre des causes inconnues qui ont
déterminé la connexion générale; mais nous
enrichissons notre monde de représentations par une coordination
raisonnée de ses éléments et, en reliant les uns
aux autres les phénomènes qui ont entre eux une
parenté manifeste, nous apprenons du même coup à
les distinguer de ceux avec lesquels ils n'en ont aucune, nous
préparons la voie à d'autres intuitions, ainsi
qu'à des découvertes toujours nouvelles. En revanche,
dès que nous adoptons le procédé inverse et que
nous prenons pour point de départ un Aryen hypothétique —
un homme au sujet duquel nous ne savons rien, que nous fabriquons avec
les matériaux empruntés aux légendes les plus
immémoriales et les moins intelligibles, que nous ajustons
pièce à pièce sur la foi d'indices linguistiques
excessivement malaisés à interpréter, qu'enfin
chacun peut, comme une fée, doter de tous les dons qui lui
plaisent — nous planons dans le vide et sommes nécessairement
conduits de jugement faux en jugement faux, suivant l'exemple illustre
du comte de Gobineau dans son Inégalité
des races
humaines. Gobineau et Buckle sont les deux pôles d'une
même
méthode erronée; l'un se fore, à la manière
d'une taupe, une galerie dans la terre obscure, et il s'imagine pouvoir
expliquer les fleurs par le terrain sans faire attention que la rose et
le chardon croissent côte à côte; l'autre
s'élance loin du sol de la réalité et lâche
la bride à son imagination, qui prend un tel essor qu'elle
n'aperçoit plus rien qu'à vol d'oiseau; par l'effet de
cette perspective déformante,
964
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
elle en arrive à tenir
l'art grec pour un symptôme de
décadence et à célébrer comme la plus noble
occupation de l'homme les brigandages du protoaryen
hypothétique.
Le concept d'« humanité » n'est
en première
ligne rien de plus qu'un expédient verbal, un collectif par
lequel on élimine ce qu'il y a de caractéristique en
l'homme — sa personnalité — et l'on rend invisible le fil rouge
de l'histoire — les individualités diverses des peuples et des
nations. J'accorde que le concept d'humanité peut atteindre
lui-même à un contenu positif, mais seulement sous cette
condition qu'on lui donne pour base les faits concrets des
différentes individualités ethniques : celles-ci sont
alors triées et rassemblées en concepts de races plus
généraux, lesquels à leur tour seront
vraisemblablement soumis encore à une opération nouvelle
de triage et de groupement, et cela qui, en fin de compte, à
peine visible à l'œil nu, trônera dans les nuages tout au
haut de la pyramide, est « l'humanité ». Cette
humanité, gardons-nous de la prendre comme point de
départ de nos jugements touchant les choses humaines : car toute
action, sur la terre, émane d'hommes déterminés,
et non d'hommes indéterminés; gardons-nous
également de la prendre pour point d'arrivée : car la
limitation individuelle exclut la possibilité d'un idéal
convenant à l'universalité des hommes. Zoroastre
déjà n'a-t-il pas dit ces sages paroles : « Ni en
pensées, ni en désirs, ni en paroles, ni en actions, ni
en religion, ni en aptitudes intellectuelles, les hommes ne se
ressemblent; tel qui aime la lumière a sa place parmi les corps
célestes étincelants, et tel autre, épris de
ténèbres, appartient aux puissances de la nuit »
¹)
!
C'est bien contre mon gré que j'ai ouvert un
débat
théorique, mais il le fallait, puisqu'une théorie — la
théorie de l'humanité essentiellement une et
homogène) — nous
—————
¹) Voir le livre de Zâd-Sparam XXI, 20 (dans le 47e
volume
des Sacred Books of the East).
²) Cette théorie est ancienne.
Sénèque par exemple
invoque avec prédilection l'idéal de l'humanité,
qui est à ses yeux comme la forme
965
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
empêche de voir clair
dans l'histoire de notre temps, ainsi
d'ailleurs que de tous les temps; elle a tellement
imprégné notre chair et notre sang que nous ne saurions
éliminer ce poison sans le combattre de tout notre effort, ni
assimiler, tant que nous le recélons dans nos veines, la
salutaire vérité dont il paralyse en nous l'intelligence
: savoir, que notre civilisation et notre culture sont
spécifiquement germaniques et qu'elles constituent exclusivement
l'œuvre du germanisme. Or telle est pourtant la grande et centrale et
fondamentale vérité, tel est le FAIT CONCRET
que nous
enseigne à chaque page l'histoire du dernier millénaire.
Le Germain a reçu de toutes parts des impulsions, mais il les a
faites siennes; transformées par son activité, tout ce
qu'elles l'ont incité à produire est son bien propre.
Ainsi, par exemple, l'impulsion qui détermina la fabrication du
papier vint de Chine, mais ce n'est qu'au Germain qu'elle inspira
immédiatement l'idée de l'imprimerie ¹); quelque
commerce
avec l'antiquité, à quoi vint s'ajouter l'exhumation de
statues anciennes, suscita en Italie le mouvement de configuration
artistique, mais la sculpture même s'écarta de la
tradition hellénique dès le début, en se proposant
pour fin le caractéristique au lieu du typique, l'individuel au
lieu de l'allégorique; l'architecture n'emprunta que quelques
détails, la peinture rien du tout, à l'antiquité
classique. Je ne cite ces faits qu'à titre d'exemples, car le
Germain a procédé de la sorte en tous les domaines. Il
n'a même jamais et nulle part admis tel quel le droit romain;
certains peuples — ainsi les Anglo-Saxons, arrivés aujourd'hui
à un si puissant développement — ont été
jusqu'à le rejeter par principe, en tous temps et nonobstant
toutes les intrigues royales et papales. Ce qu'il y avait de forces non
germaniques à l'œuvre tendait principalement — nous l'avons vu
en considé-
—————
type dont les
individus particuliers ne sont que des moulages plus ou
moins réussis : homines
quidem pereunt, ipsa autem humanitas, ad
quam homo effingitur, permanet (Lettre 65 à Lucilius).
¹) Cf. plus loin la section 3 : « Industrie ».
966
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
rant le spectacle da l'Italie
— à entraver ce type humain
particulier, à le détruire si possible, à le
détourner de la voie nécessairement prescrite par sa
nature. Là au contraire où les Germains dominaient par le
nombre ou par la pureté du sang, tous les éléments
étrangers étaient attirés à la remorque
dans la même direction, et il fallait que le Non-Germain
devînt Germain pour être quelque chose et pour servir
à quelque chose.
Naturellement, le mot de Germain ne doit pas
être pris ici au
sens étroit qui est le plus usuel. À en restreindre ainsi
l'acception, nous nous exposerions au démenti des faits, et
l'histoire nous offrirait une image confuse comme celle que transmet
à nos regards un verre de lunette brisé. Si, par contre,
nous avons reconnu l'originelle identité de nature qui est
manifeste entre les peuples surgis de l'Europe septentrionale, si nous
avons appris à chercher la raison de leur diversité
individuelle dans l'incomparable plasticité qui leur est propre
et qu'ils attestent encore, dans l'aptitude congénitale du
germanisme à une individualisation continue, nous concevons
alors immédiatement que la culture dite aujourd'hui
européenne n'est pas européenne en réalité,
mais qu'elle est spécifiquement germanique. Quand nous
considérions la Rome actuelle, nous ne nous trouvions
qu'à moitié dans l'atmosphère de cette culture;
tout le Sud de l'Europe, où par malheur le chaos ethnique n'a
jamais été complètement annihilé et
où aujourd'hui, par l'opération des lois naturelles que
j'ai étudiées ailleurs ¹), il regagne rapidement du
terrain, tout le Midi ne nous suit qu'à contre-cœur et par
force; il ne peut résister à la puissance de notre
civilisation, mais c'est à peine s'il lui appartient encore
intérieurement. Dans la direction de l'Orient, on franchit la
frontière à quelque vingt-quatre heures de Vienne en
chemin de fer; de là en ligne droite jusqu'au Pacifique, pas un
pouce de terrain n'est effleuré par notre culture. Au nord de
cette ligne, il
—————
¹) Au ch. IV.
967
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
est vrai, des rails, des
poteaux télégraphiques, des
patrouilles de cosaques témoignent qu'un monarque de race
germanique pure, à la tête d'un peuple dont les
éléments actifs et créateurs sont, pour le moins,
semi-germaniques, a commencé de se soumettre ce domaine
gigantesque et de l'ordonner; mais l'influence russe va se heurter
elle-même aux civilisations et cultures absolument antagonistes
des Chinois, des Japonais, des Tonkinois, etc. Elisée Reclus
m'assurait, alors qu'il venait d'étudier toute la
littérature concernant la Chine pour sa Géographie
Universelle, qu'aucun Européen — pas même ceux qui,
comme
Richthofen et Harte y vécurent de nombreuses années, pas
même les missionnaires qui passèrent toute leur existence
au cœur du pays — ne se croirait autorisé à dire de
lui-même : j'ai connu un Chinois. C'est que la
personnalité du Chinois nous est impénétrable
comme à lui la nôtre : un chasseur comprend par sympathie
l'âme de son chien, et le chien l'âme de son maître,
beaucoup mieux que ce même maître ne comprend l'âme
du Chinois qui l'accompagne à la chasse. Voilà le fait
tout nu; on a beau l'habiller de phrases, tout le verbiage du monde
sur l'« humanité » n'en ébranlera pas la
certitude.
En revanche, aussitôt traversé le vaste océan qui
sépare la Chine de l'Amérique, le voyageur retrouve aux
États-Unis, sous de nouveaux visages et dans un caractère
national qui a son individualité propre, notre culture
germanique; il l'y retrouve florissante extraordinairement, tout de
même que celui qui débarque sur la côte australienne
après trois ou quatre semaines de navigation. New-York et
Melbourne sont incomparablement plus « européennes »
que l'actuelle Séville ou que l'Athènes actuelle — sinon
par l'aspect, du moins par l'esprit d'entreprise, par la
capacité de production par la tendance intellectuelle, par les
manifestations d'art et de science, par le niveau moral
général, bref par la force vitale. Cette force vitale est
le précieux héritage de nos pères; les
Hellènes la possédèrent un temps, et un temps
aussi les Romains.
968
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
Seule cette
connaissance du caractère rigoureusement individuel
de notre culture et de notre civilisation nous rend capables de nous
juger nous-mêmes équitablement : nous, et les autres. Car
l'essence de l'individuel est la limitation, la possession d'une
physionomie propre; voilà pourquoi le prodrome de tout jugement
historique consiste — suivant la belle expression de Schiller — en
ceci : « apprendre à saisir l'individualité des
choses, conçue dans un sentiment fidèle et pur. »
Une culture peut en anéantir une autre, mais non pas la
pénétrer. Quand nous commençons nos ouvrages
historiques avec l'Égypte — ou, conformément à de
plus
récentes découvertes, avec la Babylonie — et que nous
faisons ensuite se développer chronologiquement
l'humanité, nous élevons un édifice
entièrement artificiel. Car la culture égyptienne, par
exemple, forme un être à part, un organisme individuel
complet en lui-même, exclusif de tout autre, sur lequel nous ne
sommes guère plus en état de porter un jugement que sur
une fourmilière; et tous les ethnographes s'accordent à
nous assurer que les fellahs de la vallée du Nil sont identiques
aujourd'hui, physiquement et intellectuellement, à ceux d'il y
a cinq mille ans; des hommes d'un autre type devinrent les
maîtres du pays et y introduisirent une nouvelle culture : il ne
s'y est pas produit d'évolution. Et que fait-on, dans
l'intervalle, de la culture puissante des Indo-Aryens ? Ne doit-elle
pas
entrer en ligne de compte ? Mais comment l'incorporer dans l'histoire ?
car l'époque de son plus bel épanouissement coïncide
à peu près avec le début de notre carrière
germanique. Voyons-nous qu'aux Indes un développement
ultérieur ait procédé de cette haute culture ? Et
que faire des Chinois, auxquels nous devons peut-être des
impulsions aussi nombreuses que les Grecs en durent aux
Égyptiens ? La
vérité est qu'infailliblement, dès que nous
cédons à notre penchant pour la systématisation et
prétendons établir des liaisons organiques, nous
détruisons tout ce qui a couleur individuelle et, du même
coup, cela seul que nous possédions de concret. Herder
lui-même, dont en cette
969
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
discussion je m'écarte
tant, écrit : « Aux Indes,
en Égypte, en Chine, arriva ce qui n'arrivera plus jamais ni
nulle part
ailleurs sur la terre; il en fut de même au pays de Canaan, de
même en Grèce, à Rome, à Carthage »
¹).
LA PRÉTENDUE RENAISSANCE
J'ai représenté par exemple les Grecs
et les Romains comme ceux des peuples auxquels nous avons dû sans
nul doute le plus d'impulsions, sinon pour notre civilisation, en
tous cas pour notre culture; mais nous ne sommes pas devenus
par là des Romains ni des Grecs. Peut-être n'a-t-on jamais
introduit dans l'histoire notion plus pernicieuse que celle de la
RENAISSANCE, car elle comporte la chimère d'une
résurrection des cultures latine et grecque, pensée bien
digne de ces âmes de métis qu'a produites le midi de
l'Europe en sa dégénérescence, et qui, par «
culture », entendent quelque chose que l'homme se puisse
approprier du dehors. Pour que ressuscitât la culture
hellénique, il faudrait que ressuscitassent les Hellènes,
ni plus ni moins : prétendre autre chose, c'est se moquer du
monde. Non seulement cette notion de la Renaissance fut pernicieuse en
soi, mais pernicieuses furent aussi, pour une grande part, les actions
qui en découlèrent. Car au lieu de recevoir une simple
impulsion, nous reçûmes des lois qui devaient
désormais refréner notre essor, entraver à chaque
pas notre expansion, des lois qui constituaient autant d'attentats
contre notre originalité, c'est-à-dire contre la
véracité de notre nature propre. Dans le domaine de la
vie publique, le droit romain, érigé en dogme classique,
devint un instrument de lèse-liberté et de violences
inouïes; non que ce droit ne fût et ne soit encore un
modèle de technique juridique, l'école suprême de
la jurisprudence ²); mais le fait qu'on l'imposa aux Germains
comme un
dogme n'en eut pas moins de funestes conséquences pour notre
développement historique, car il ne convenait pas à nos
circonstances; c'était une chose
—————
¹) Ideen III, 12, 6.
²) Voir ch. II sous la rubrique : « Droit romain ».
970
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
morte parce qu'incomprise, un
organisme dont la signification
primitive et vivante ne se révéla de nouveau que bien
des siècles plus tard, de nos jours seulement, grâce aux
enquêtes les plus minutieuses sur l'histoire de Rome; avant
d'arriver à comprendre cette création de son esprit, il
nous fallut exhumer du tombeau le Romain lui-même. Or il en alla
ainsi dans tous les domaines. Ce n'est pas qu'en philosophie que nous
fûmes réduits au rang de « servantes » ancillae
Aristotelis ¹) — non: le joug de l'esclavage pesa sur toute
notre
pensée, sur toute notre activité créatrice ! Le
terrain économique et industriel fut le seul où nous
pûmes progresser alertement, car ici nul dogme classique ne
gênait nos mouvements; mais la science naturelle, mais la
découverte du monde, exigèrent une lutte difficile
à soutenir, et toutes les sciences de l'esprit, ainsi que la
poésie et l'art, une lutte plus acharnée encore :
à telles enseignes qu'elle n'a pu assurer notre victoire et
notre émancipation définitives. Ce n'est point certes un
pur hasard que le poète le plus puissant de l'époque dite
Renaissance et que son plus puissant sculpteur — Shakespeare et
Michel-Ange — n'aient su ni l'un ni l'autre une langue ancienne : dans
quelle attitude de superbe indépendance ne nous
apparaîtrait pas le Dante, s'il n'avait emprunté son Enfer
à Virgile, s'il n'avait forgé son idéal de
l'État
au moyen du pseudo-droit constantinopolitain et de la civitas Dei
augustinienne ! Mais pourquoi ce contact avec les cultures disparues,
qui aurait dû nous être éminemment bienfaisant,
tourna-t-il si souvent en malédiction ? L'unique raison en est
que nous ne comprenions pas (et la comprenons-nous davantage
aujourd'hui ?) L'INDIVIDUALITÉ de chaque sorte
de culture. Les
beaux-esprits toscans, par exemple, célébraient la
tragédie grecque comme l'éternel « paragone »
du drame, sans considérer que nous différons
d'Athènes par les conditions de vie, par les dons intellectuels,
par toute la personnalité avec ses alternances d'om-
—————
¹) Voir ch. VIII au sous-titre : « La chimère de
l'illimité ».
971
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
bre et de lumière;
aussi ces soi-disants restaurateurs de la
culture hellénique favorisèrent-ils l'éclosion de
monstruosités, en même temps qu'ils étouffaient
dans l'œuf le drame italien. Les beaux esprits montrèrent par
là qu'ils ne pressentaient même pas la nature du
germanisme, et pas davantage l'essence de l'hellénisme. En
effet, ce que nous aurions dû apprendre des Grecs, c'est combien
il importe à la vie que l'art ait une croissance organique;
à l'art, que la personnalité soit libre et
préservée de tout ce qui l'amoindrirait. Or nous leur
empruntâmes le contraire : des formules toutes faites et la
tyrannie d'une esthétique qui n'est qu'une fiction. Car seul
l'individu conscient et libre arrive à concevoir incomparables
les autres individualités. Un propre à rien croit que
chacun peut tout; il ne soupçonne pas que l'imitation est la
plus sotte des impertinences. Mentalité d'impuissant
prétentieux. C'est d'elle qu'est issue la pensée de
renouer la chaîne avec la Grèce et avec Rome et de
continuer leur œuvre : pensée qui dénote à la
fois — notons-le bien — une ridicule incapacité
d'apprécier à leur valeur les œuvres de ces grands
peuples et une méconnaissance complète de notre force et
de notre originalité germaniques.
PROGRÈS ET DÉGÉNÉRESCENCE
Un pas encore est nécessaire. Cette incolore
abstraction d'une « humanité » intégrale,
dénuée de physionomie, dépourvue de
caractère, et pétrissable à plaisir,
c'est bien elle — on vient de s'en pouvoir rendre compte — qui
nous induit à ravaler l'importance du caractère
individuel en chaque homme et en chaque peuple : or une autre
aberration, qui procède de celle-là, m'apparaît si
possible encore plus pernicieuse; il faut, pour la discerner, plus
d'attention aussi et plus de perspicacité. Étant
donnée
la croyance à l'humanité — première erreur de
jugement — on en déduit les deux concepts, se complétant
réciproquement, d'un PROGRÈS et d'une
DÉGÉNÉRESCENCE de cette
humanité, et ils ne
se justifient pas plus l'un que l'autre quand on se place sur le
terrain solide des faits historiques concrets. Moralement, la notion du
progrès est sans doute indispensable, elle trans-
972
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
fère à la
collectivité le don divin de
l'espérance; et, d'autre part, la métaphysique de la
religion ne saurait se passer du symbole de la
dégénérescence ¹); mais dans les deux cas il
s'agit d'états d'âme intimes (en dernière analyse,
de pressentiments transcendants) que l'individu projette sur son
entourage; appliqués à l'histoire positive comme s'il
s'agissait d'objectives réalités, ils incitent à
des jugements erronés et à la méconnaissance des
faits les plus évidents ²). Car un développement
progressif, une progressive décadence, sont
phénomènes liés à la vie individuelle; et
ces termes ne se peuvent entendre des phénomènes
GÉNÉRAUX de la nature qu'en un sens
allégorique, non
au sens propre. Tout individu nous montre progrès et
décadence, et il en est de même de tout ce qui est
individuel, quelle qu'en soit la nature — de la race, de la nation, de
la culture individualisées : tel
—————
¹) Voir ch. VII sous la rubrique : « Mythologie interne ».
²) Voir l'Introd. gén., aux sous-titres : « Le pivot
» et « Le dix-neuvième
siècle ». Kant a,
comme toujours, frappé juste en déclarant irrecevable
« ce postulat bien intentionné des moralistes »
contre
lequel « l'histoire de tous les temps parle si haut »
(Religion, au début) et
en comparant la prétendue
humanité progressante à ce malade qui s'écriait
triomphalement : « je meurs à force d'aller mieux !
» (Streit der
Fakultäten II). Mais il achève sa pensée dans
un autre
passage où il écrit: « Admettre que le monde en son
ensemble va s'améliorant par un progrès constant, nulle
théorie n'y autorise l'homme, mais bien la raison pratique, et
elle seule, qui nous ordonne dogmatiquement d'AGIR selon
une pareille
hypothèse » (Ueber die
Fortschritte der Metaphysik II, 2e
éd.). Ce n'est donc pas un fait extérieur qui trouve dans
la notion de progrès son expression légitime, c'est une
orientation intime de l'âme. Si gant avait souligné
également la nécessité de la décadence au
lieu de considérer comme un bavardage vide de sens « les
habituelles lamentations sur une dégénérescence
inéluctable » (Vom
Verhältnis der Theorie zur Praxis im
Völkerrecht), rien ne serait demeuré obscur : de
l'antinomie de la CONDUITE — se conformant à
l'hypothèse
du progrès — et de la FOI — se conformant
à
l'hypothèse de la décadence — aurait clairement
résulté cette conclusion que nous avons affaire ici
à une donnée transcendante, non à l'histoire
empirique. — Goethe réfute à sa façon, qui est la
simplicité même, un fanatique de la prétendue
« marche en avant » de l'humanité : « c'est
marche en rond qu'il nous faut dire », observe-t-il
(Gespräche I, 192).
973
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
est proprement le prix qu'il
faut payer pour posséder
l'individualité. S'agissant au contraire de
phénomènes généraux, non individuels,
progrès et dégénérescence sont des concepts
vides de sens, que l'on a substitués par une transcription
abusive à ceux de changement et de mouvement. Voilà
pourquoi Schiller, parlant de la notion courante et en quelque sorte
« empirique » de l'immortalité (celle qu'enseigne
l'Église chrétienne orthodoxe), la qualifie d'exigence
«
qui ne peut être émise que par une ANIMALITÉ
aspirant
à l'absolu » ¹). Animalité exprime ici le
contraire
d'individualité : car la loi de l'individualité est cette
limitation extérieure dont Goethe nous a entretenus au chapitre
précédent, savoir une limitation non seulement dans
l'espace, mais aussi dans le temps, alors qu'au contraire ce qui est
général et commun — ainsi, dans le cas présent,
l'animalité de l'homme ou, pour mieux dire, l'homme en tant
qu'animal par opposition à l'homme en tant qu'individu — n'a pas
de limite nécessaire, mais tout au plus une limite accidentelle.
Or il ne saurait être question, là où la limitation
fait défaut, de marche en avant ou en arrière, mais
uniquement de mouvement sur place. C'est la raison pour laquelle on ne
réussit pas à extraire du darwinisme, même du plus
conséquent et, partant, du plus superficiel, un concept du
progrès qui tienne debout : car l'adaptation à de
certaines conditions n'est rien de plus qu'un phénomène
d'équilibre, et la prétendue évolution des formes
les plus simples de la vie en des formes toujours plus complexes peut
passer pour une décadence autant que pour un progrès
²);
elle n'est d'ailleurs ni l'un ni l'autre, elle est uniquement, je le
répète, un phénomène de mouvement. C'est ce
dont convient au reste le philosophe du darwinisme, Herbert Spencer,
puisqu'il conçoit
—————
¹) Aesthetische Erziehung,
lettre 24.
²) Du point de vue du matérialisme il
faudrait logiquement
considérer la monère comme l'animal le plus parfait,
puisqu'elle est le plus simple, donc le plus résistant, et
organisée pour vivre dans l'eau, donc sur la surface la plus
étendue de la planète.
974
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
l'évolution comme une
pulsation rythmique et marque très
clairement qu'à chaque instant l'équilibre est le
même ¹). Et, de fait, il est impossible de découvrir
en
quoi la systole constituerait un « progrès » sur la
diastole, et le mouvement du pendule à droite un «
progrès » sur le mouvement du pendule à gauche. Ce
qui n'empêche pas que d'excellents esprits, gagnés par la
contagion de l'erreur régnante, voient précisément
dans l'évolution une garantie, que dis-je ? une PREUVE
de la
réalité du progrès ! Il faut que je montre par un
exemple où l'on en arrive par de tels défis à la
logique, car je lutte ici contre le courant du jour et je ne puis
négliger aucun avantage.
John Fiske, justement célèbre pour son
histoire de la
découverte de l'Amérique, exprime l'opinion suivante dans
un ouvrage darwinien, d'ailleurs fort remarquable par l'abondance des
idées ²) : « La lutte pour l'existence a
suscité ce
produit achevé de force créatrice, l'âme humaine.
» J'ignore, à vrai dire, comment la lutte peut être
l'unique cause agissante dans la formation de quoi que ce soit; cette
conception du monde me paraît un peu bien sommaire, comme toute
philosophie de l'évolution; mais il est tellement évident
que la lutte trempe les forces déjà existantes, stimule
les facultés physiques et intellectuelles, les développe
en les exerçant (voir le vieil Homère, qui l'enseigne
à nos enfants), que je ne disputerai pas là-dessus pour
l'instant. Fiske dit ensuite : « C'est par le perpétuel
massacre que se sont développées les formes
supérieures de la vie organique » ³). Bon, nous le
voulons
admettre. Seulement, où est la place du PROGRÈS
? On
devrait logiquement suppo-
—————
¹) Voir dans First Principles
le chapitre sur The rhythm of motion
et
les deux premiers chapitres sur Evolution.
²) Il l'a intitulé : The destiny of Man, viewed in the light of
his origin. Voilà bien nos modernes empiriques ! Ils
connaissent
l'« origine » et la « destination » de toutes
choses, en sorte que la plus haute sagesse ne leur coûte nul
effort. Le pape de Rome est plus modeste.
³) Op. cit.,
p. 95 et suiv.
975
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
ser que le progrès
consiste dans une augmentation du carnage en
masse ou que, tout au moins, il en est l'effet — supposition que
confirmeraient assez certains phénomènes de notre
époque. Mais quelle erreur ! Contre une logique si terre
à terre Fiske a beau jeu, car il ne connaît pas seulement
l'origine de l'homme, il connaît aussi sa destination. Il nous
informe que « dans l'évolution supérieure la lutte
pour l'existence cessera d'être un facteur déterminant....
» L'élimination de ce facteur, la cessation de la lutte,
« est un fait incomparablement grandiose; les mots sont
insuffisants pour célébrer une telle perspective ».
Cette paix paradisiaque est maintenant le but du progrès, elle
est le progrès lui-même. Fiske, qui est un homme
très avisé, se rend compte en effet, avec juste raison,
que personne n'a su jusqu'à présent ce qu'il fallait
entendre par ce mot-talisman : le progrès ! Nous voici
renseignés. « Enfin, dit Fiske, enfin nous apercevons
clairement ce que signifie le progrès de l'humanité.
» Ah ! mais pardon, que va-t-il advenir de cette âme si
laborieusement et si honnêtement acquise ? Nous avons appris
à l'instant qu'elle était le « produit » de
la lutte pour l'existence; cette lutte cessant, l'âme
désormais naîtra-t-elle sans cause ? Et en admettant que
le dada de l'hérédité la prît sur son dos,
hospitalier Chiron, et la portât un bout de chemin, comment nier
qu'au regard de l'orthodoxie darwinienne la cessation de la lutte
entraînera forcément la
dégénérescence de ce qu'avait engendré la
lutte ¹), si bien que notre âme ne sera plus qu'un «
organe
rudimentaire », tel le fameux appendice caudal humain, et un
objet d'étonnement, vu son inutilité, pour de futurs
Micromégas ? Mais, d'autre part, pourquoi donc la lutte,
après avoir produit de si beaux résultats, devrait-elle
cesser ? Serait-ce parce qu'elle offusque une sentimentalité qui
pâlit à l'idée du sang versé ? « Je ne
crains pas tant, disait le caporal Trim — et ce disant il faisait un
pied de nez — je
—————
¹) Origin, ch. XIV; Animals and Plants, ch. XXIV.
976
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
ne crains pas tant la mort
dans la bataille : sans quoi, parbleu, je
la fuirais, et toute fente me serait bonne pour me cacher ! » Et
bien que, sous, la conduite du professeur Fiske, ce soit effectivement
« un plaisir de voir à quel degré magnifique de.
développement nous sommes déjà parvenus »,
je
peux rêver et espérer des choses bien plus magnifiques que
ne m'en offre le présent, de sorte qu'à mes yeux la
cessation de la lutte ne constituera jamais un progrès. Ici
précisément l'hypothèse de l'évolution
avait déniché par hasard une vérité —
l'importance
de la lutte — et l'on serait bien mal inspiré en la sacrifiant
dans l'unique dessein « d'apercevoir enfin clairement, ce que
signifie le progrès de l'humanité ».
Une telle conception manque de base, et la base est
ici, je l'ai dit,
cette vue philosophique simple et nécessaire : qu'il ne saurait
y avoir progrès ou dégénérescence que de
l'individuel, jamais du général. Pour que nous pussions
parler d'un progrès de l'humanité, il faudrait que
l'ensemble des phénomènes par où se manifeste la
présence de l'homme sur la terre nous apparût en sa
totalité, c'est-à-dire dans un éloignement. tel
que tout ce qui constitue pour nous l'histoire s'évanouirait;
peut-être l'humanité revêtirait-elle alors à
nos yeux les caractères de l'individuel et se laisserait-elle
comparer à d'autres phénomènes analogues, par
exemple sur d'autres planètes; peut-être observerions-nous
le progrès et la décadence de son être. Mais le
point de vue de Sirius, mais cette perspective à vol d'astres,
n'ont aucune valeur pratique pour nous et pour la considération
des quelques heures que nous passons ici-bas. Vouloir établir
entre notre culture germanique et la culture grecque un rapport
organique de progrès ou de décadence est une entreprise
à peine plus sensée que l'étude comparée
des dattes et du riz par Buckle, cité plus haut; elle l'est
même moins, car pour les dattes et le riz on pose en fait
dès l'abord la différence essentielle de ces produits et,
avec cela, leur caractère général, immuable,
tandis que dans l'autre comparaison ce
977
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
sont précisément
les traits respectivement distinctifs
que nous omettons, et nous méconnaissons que le propre de
l'individuel est de ne revenir jamais, d'être complet en son
type, exclusif de tout autre, absolu. Prétendra-t-on que
Michel-Ange marque un progrès sur Phidias ? Shakespeare sur
Sophocle ? ou une décadence ? Croit-on qu'une affirmation de ce
genre recèle une ombre de sens ? Non, personne assurément
ne le croit. Mais beaucoup n'aperçoivent pas qu'il en est de
même des individualités ethniques et des
phénomènes culturels auxquels ces hommes exceptionnels
ont conféré une expression exceptionnellement vive. Alors
nous persistons à comparer ce qui n'admet pas la comparaison :
la grande masse bavarde croit au progrès indéfini de
l'humanité aussi fermement qu'une nonne à
l'immaculée conception; les esprits mieux trempés et
plus réfléchis — d'Hésiode à Schiller, des
symbolistes chaldéens à Schopenhauer — ont de tout temps
penché pour la décadence. L'une et l'autre notion n'est
qu'une image, et ce que figure cette image n'a rien de commun avec la
réalité historique. On n'a qu'à franchir les
frontières de la civilisation : au poids qui tombe de notre
tête et de nos épaules, au délice des visions qui
emplissent nos regards, nous remarquons immédiatement ce que
nous coûte le prétendu progrès. Dans la
première édition de cet ouvrage j'opposais entre eux deux
exemples tirés d'observations personnelles et je demandais si
tel berger macédonien de ma connaissance ne menait pas une
existence tout aussi utile, et bien autrement digne et heureuse, que
tel ouvrier d'horlogerie rencontré à la Chaux-de-Fonds,
qui peinait quatorze heures par jour depuis sa onzième
année pour produire mécaniquement des rouages de montre
d'un certain modèle. Les conditions dans lesquelles se poserait
aujourd'hui cette question ne sont plus exactement les mêmes,
mais elle n'a pas changé quant au fond. Considérant que
l'ingéniosité qui nous valut l'invention et le
perfectionnement de la montre ravit à l'homme qui la fabrique la
vue de ce grand chronomètre, dispensa-
978
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
teur de force et de
santé, qu'est le soleil, comment ne pas
avouer qu'ici le progrès s'achète au prix d'un recul
correspondant ? Or, ici c'est partout. Pour sauver la notion du
progrès, on l'a comparé à « un mouvement
circulaire dans lequel le rayon du cercle irait s'allongeant »
¹). Mais on dépouille ainsi cette notion de toute
espèce
de sens, car tout cercle est pareil à tout autre en ses
propriétés naturelles, et il est absolument impossible de
concevoir comme perfection plus ou moins grande sa plus ou moins grande
étendue. Quant à la notion inverse — celle d'une
décadence de l'humanité — elle n'apparaît pas moins
insoutenable dès qu'on essaie d'interpréter par elle le
fait historique concret. J'ai rappelé dans l'Introduction
générale au présent ouvrage cette phrase
célèbre où Schiller défie « n'importe
quel moderne de disputer, homme contre homme, à n'importe quel
Athénien, le prix de l'Humanité. » : Chacun
comprend
sans doute ce que le noble poète entend par là, et j'ai
indiqué dans quelle mesure — à vrai dire fort
limitée — il me semblait avoir raison ²); mais que
d'objections
suscite sa pensée ! Que signifie ce « prix de
l'Humanité » ? Ici encore, c'est ce concept d'une «
humanité » abstraite qui trouble le jugement. Chez les
libres citoyens d'Athènes (les seuls que Schiller ait pu avoir
en vue), on comptait, pour un homme libre, vingt esclaves : à ce
taux-là, il était facile de trouver des loisirs pour
cultiver son corps, pour étudier la philosophie, pour s'adonner
à l'art. Notre culture germanique, au contraire (tout comme la
civilisation chinoise, car en de pareilles matières ce n'est pas
le progrès qui s'atteste, c'est le caractère
inné), fut de tout temps une adversaire de l'esclavage; cette
condition si naturelle reparaît toujours de nouveau dans le champ
de notre expérience et toujours de nouveau nous la rejetons avec
horreur. Combien y en a-t-il parmi
—————
¹) Ainsi Justus Liebig : Reden
und Abhandlungen (1874), p. 273, et
d'autres encore.
²) Voir l'Introd. gén., au sous-titre : « Le
dix-neuvième siècle », et ch. I sous la
rubrique : «
Culture artistique ».
979
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
nous — depuis le roi jusqu'au
joueur d'orgue de Barbarie — qui ne
soient obligés de peiner toute la journée à la
sueur de leur front pour produire leur maximum ? mais le travail ne
devait-il pas avoir lui-même une influence aussi ennoblissante —
pour le moins — que les bains et le pugilat ? ¹) Je ne le
chercherais
pas longtemps, ce « moderne » à qui
Frédéric Schiller croit devoir lancer son défi :
je prendrais Frédéric Schiller lui-même par la main
et je le conduirais au milieu des plus grands hommes de l'histoire
hellénique. Sans doute cet éternel malade, à
l'instant qu'il apparaîtrait dans le gymnase, n'y ferait pas
sensation; mais son cœur et son esprit planeraient toujours plus haut
à mesure qu'ils échapperaient aux disgrâces des
formes d'existence contingentes, et j'oserais déclarer, sans
craindre de réfutation : ce moderne vous est supérieur
à tous par son savoir, par ses aspirations, par son idéal
moral; comme penseur, il vous dépasse de beaucoup; comme
poète, il vous égale presque. De quel artiste grec
affirmerait-on qu'il l'emporte sur un Richard Wagner pour la force
créatrice et la puissance d'expression ? Et où
l'hellénisme tout entier a-t-il produit un seul homme digne de
concourir avec un Goethe pour le prix de l'Humanité? Ici
d'ailleurs la thèse de Schiller soulève une autre
objection. Car si nos poètes n'égalent pas sous tous les
rapports les plus grands poètes d'Athènes, la faute n'en
est pas à leur talent, mais à leur entourage qui ne
comprend pas la valeur de l'art; or, dans l'opinion de Schiller, c'est
au contraire comme individus que nous n'égalons pas les
Athéniens, tandis que notre culture, considérée en
son ensemble, serait supérieure à la leur. Voilà
certes une profonde, une grave erreur, et derrière laquelle se
dissimule, une fois de plus, le fantôme «
humanité ». Car si peu admissible que soit (du moins
à mon sens) une comparaison
—————
¹) Sans compter que l'athlétisme moderne s'atteste
matériellement plus efficace que l'ancien (cf. notamment les
diverses publications de Hueppe).
980
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
absolue entre deux peuples,
rien ne s'oppose à ce que
l'on mette en parallèle leurs stades de développement
individuel; or il appert de ce parallèle, si nous
l'établissons dans le cas particulier, que les Grecs dont nous
entretenons l'image sont ceux qui ont atteint leur apogée et le
degré le plus harmonieux de leur développement
(nonobstant les criantes lacunes de leur individualité),
d'où le charme incomparable de leur culture, tandis que nous
nous trouvons encore, nous autres Germains, en plein devenir, en pleine
contradiction, en pleine incertitude sur nous-mêmes, et de plus
entourés — à bien des égards même
imprégnés jusqu'au cœur — d'éléments
hétérogènes qui ne cessent de détruire ce
que nous tentons d'édifier et qui nous rendent en quelque sorte
étrangers à notre propre être. Là, chez les
Grecs, une individualité ethnique était parvenue à
sa claire et complète expression. Ici, chez nous, tout n'est
encore que fermentation; les plus hautes manifestations de notre vie
intellectuelle se juxtaposent sans lien, ces sommets de notre culture
se dressent dans un isolement farouche et semblent se considérer
mutuellement avec hostilité; aussi nous faudra-t-il encore plus
d'un laborieux effort pour nous élever collectivement au niveau
qu'occupèrent jadis la culture hellénique, les cultures
romaine, hindoue, égyptienne.
CRITÈRE HISTORIQUE
Si nous rejetons résolument l'idée
chimérique
d'une humanité qui progresse ou qui rétrograde, si
désormais nous nous contentons de savoir que notre culture est
spécifiquement nord-européenne, c'est-à-dire
germanique, nous y gagnerons du même coup une norme pour juger
notre passé et notre présent, et un mètre auquel
rapporter l'avenir qui nous attend. Car rien de ce qui est individuel
n'est illimité. Tant que nous nous considérons comme les
représentants responsables de l'humanité tout
entière, nous ne pouvons être, pour les plus
éclairés d'entre nous, qu'un sujet de désespoir
par la médiocrité dont nous leur offrons le spectacle et
par notre incapacité manifeste à préparer un
âge d'or; en même temps, tous les esprits vides, tous les
ama-
981
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
teurs de phrases et de
sornettes, ont beau jeu pour nous
détourner des tâches sérieuses et des buts
accessibles, et pour attenter si je peux ainsi dire, à la
moralité historique : car, méconnaissant les limitations
qui nous sont imposées de tous côtés et ne
soupçonnant point la valeur de nos aptitudes spécifiques,
ils font miroiter à nos yeux l'impossible, l'absolu — droits de
l'homme prétendûment innés, paix éternelle,
fraternité universelle, pénétration
réciproque et fusion générale, etc. Dès
lors au contraire que nous avons conscience, Européens du Nord,
d'incarner un individu déterminé, dès lors que
nous nous sentons responsables non envers l'humanité, mais
envers notre propre personnalité, nous voici prêts
à aimer et à estimer notre œuvre comme une partie de
nous-mêmes. Sans doute reconnaîtrons-nous qu'elle est loin
d'être parfaite et — défectueuse encore à mille
autres égards — qu'elle est loin surtout d'être assez
originale; mais précisément nul mirage de perfection
« absolue » ne nous égarera; nous resterons
fidèles à nous-mêmes, comme le voulait Shakespeare,
et n'ambitionnerons que de produire ce que nous pouvons de mieux dans
les bornes prescrites au Germain par sa nature; ayant discerné
notre but, nous y marcherons en nous défendant pas à pas
contre les puissances de l'antigermanisme, et nous ne chercherons pas
seulement à étendre notre empire sur la surface de la
terre et sur les forces de la nature, mais nous viserons à nous
soumettre sans réserve le monde intérieur en jetant bas
et en excluant impitoyablement ceux qui, n'appartenant pas au
même idéal, prétendraient s'instituer en
maîtres de notre pensée. On dit souvent qu'en politique
les ménagements ne sont pas de mise. Pourquoi ne le dire que de
la politique ? Garder des ménagements, du moment que la lutte
est digne d'être livrée, c'est commettre un crime
contre soi-même; ou bien c'est faire comme le soldat qui
lâche pied dans la bataille — ménager sa peau ! Le devoir
le plus sacré du Germain est de servir le germanisme. De
là se déduit un critère historique. Dans tous les
domaines nous tiendrons
982
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
cet homme pour le plus grand,
cet acte pour le plus important (et nous
les célébrerons en conséquence), qui auront
favorisé avec le plus de succès l'essor de l'âme
germanique ou soutenu avec le plus de force la
prépondérance du germanisme. Cette méthode nous
fournira seule une règle de jugement limitative, organisatrice,
tout à fait positive. Voyons-en l'application à un cas
universellement connu. Pourquoi, dans la figure du grand Byron, y
a-t-il quelque chose qui offusque tout vrai Germain, malgré
l'admiration que lui inspire son génie ? Treitschke
répond à cette question dans son bel essai sur Byron
: « Parce que nous ne rencontrons nulle part dans cette vie si
riche la pensée du devoir. » C'est là, en effet, un
trait non-germanique qui nous rebute. Par contre, les aventures
amoureuses du poète ne nous choquent pas le moins du monde,
elles dénotent la race; et nous constatons avec satisfaction
qu'à la différence de Virgile, de Juvénal, de
Lucien et de leurs modernes imitateurs, Byron, si
débauché qu'il fût, n'était pas frivole. Il
éprouve, à l'égard des femmes, des sentiments
chevaleresques, et nous notons volontiers cet indice d'un
caractère germanique. En politique, la même norme se
pourra partout appliquer. Nous louerons, par exemple, les princes quand
ils combattent les prétentions de Rome — non point que quelque
préjugé dogmatique ou religieux nous y incite, mais parce
que tout effort dirigé contre l'impérialisme
international profite au germanisme; nous les blâmerons quand ils
en viennent à se considérer comme souverains absolus
institués par la grâce de Dieu, attendu qu'ils se font
ainsi les plagiaires du misérable chaos ethnique, qu'ils
anéantissent la loi immémorialement germanique de
liberté et qu'ils enchaînent les meilleures forces du
peuple. En de nombreux cas, la situation est certes extrêmement
compliquée, mais chaque fois notre principe régulateur
suffit pour l'éclaircir. Ainsi Louis XIV, par sa honteuse
persécution des protestants, détermina
l'ultérieure régression de la France : il accomplit
là un acte d'une incommensurable portée antigermanique
983
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
et il l'accomplit en sa
qualité d'élève des
Jésuites, élevé par ses maîtres dans une si
grossière ignorance qu'il ne pouvait même pas
écrire correctement sa langue maternelle et ne savait pas un mot
d'histoire ¹); pourtant ce même prince n'a pas laissé
d'agir en pur Germain dans bien des directions, par exemple dans sa
défense résolue des « libertés de
l'Église
gallicane » (privilèges, autonomie, etc.) contre les
empiètements de Rome (rarement roi catholique se montra en toute
occasion moins ménager de la personne du pape), comme aussi dans
sa grande et générale activité organisatrice
²).
Frédéric le Grand en serait un autre exemple, lui qui ne
put préserver les intérêts du germanisme entier
dans l'Europe centrale qu'en exerçant un pouvoir absolument
autocratique comme chef d'armée et comme chef d'État,
mais qui
était en même temps un si authentique libre penseur que
plus d'un porte-parole de la Révolution française
eût pris avec profit des leçons chez ce monarque prussien.
Et voici que me vient à l'esprit un dernier exemple politique de
la valeur de ce principe fondamental : quiconque a pris pour directrice
le développement et l'épanouissement du germanisme
n'hésitera pas longtemps avant de reconnaître quel
document mérite le plus d'admiration, de la Déclaration
des Droits de l'homme ou de la Declaration
of Independence des
États-Unis de l'Amérique du Nord — mais je n'y insiste
pas, ce
sujet devant m'occuper ailleurs. En bien d'autres domaines que la
politique nos conclusions sur l'identité individuelle du
génie germanique nous fourni-
—————
¹) Cf. la lettre 16 dans la Correspondance entre Voltaire et
Frédéric le Grand.
²) La philippique de Buckle contre Louis XIV (Civilisation II, 4) est
toujours bonne à relire, mais Voltaire (auquel d'ailleurs Buckle
renvoie) trace un portrait beaucoup plus juste dans son Siècle
de Louis XIV (voir notamment le ch. 29 sur la puissance de
travail, la
connaissance des hommes et les dons d'organisation du roi). Sans doute
est-il superflu de recommander aux lecteurs français le
magistral pendant que lui a donné récemment le professeur
Lavisse.
984
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
ront de même un fil
conducteur et, en nous guidant, se
vérifieront. L'exploration hardie du globe terrestre n'a pas
seulement agrandi le champ ouvert à un instinct d'entreprise
tel que n'en posséda ni n'en possède aucune autre race :
elle a délivré notre esprit qui risquait
d'étouffer dans l'atmosphère de chambre close des
bibliothèques classiques, elle l'a rendu à
lui-même. Copernic n'eut pas plus tôt démoli
l'étroite et comprimante voûte du firmament — et avec
elle le ciel des Égyptiens passé dans le christianisme —
que le
royaume céleste des Germains exista : « Les hommes ont
toujours et partout pensé que des centaines et des milliers de
lieues séparent le ciel de la terre.... mais le vrai ciel est en
tous lieux, il est là aussi où tu te tiens, il est
là aussi où tu vas » ¹). L'imprimerie servit
avant
tout à la diffusion de l'Évangile et à la lutte
contre la
théocratie antigermanique. Et ainsi de suite indéfiniment.
CONTRASTES INTERNES
À ces considérations s'en rattache
une autre fort importante pour l'identification et le clair
discernement du
véritable germanisme. Dans les faits que je viens de mentionner,
comme en mille autres, nous découvrons partout cette
particularité spécifique du Germain : l'étroite
alliance de l'idéal et du pratique, qui chez lui marchent de
pair comme deux frères jumeaux se tenant par la main ²). Il
nous
offre bien d'autres exemples de contradictions analogues,
contradictions fécondes et dignes que nous les
appréciions à l'égal de celle-ci.
Dès lors en effet qu'il s'agit d'un
être
individualisé et que nous l'avons constaté, cette
constatation doit nous apprendre à ne pas invoquer dans nos
jugements des concepts logiques de théories absolues sur le bien
ou le mal, sur ce qui est noble ou ce qui est bas, mais à tenir
nos yeux fixés sur ce fait de l'individualité. Or
l'individualité, à quoi la reconnaît-on mieux
qu'à ses contrastes internes ? Là où
—————
¹) Jakob Böhme : Aurora
19.
²) Voir ch. VI au sous-titre : « Idéal et pratique
».
985
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
nous la voyons uniforme, c'est
aussi qu'elle est informe, c'est qu'elle
n'est individuelle qu'au plus faible degré. Ainsi le Germain se
caractérise à la fois par une force d'expansion telle
qu'on n'en avait jamais observé avant lui, et par la tendance
à une concentration jusqu'à lui inconnue. La force
d'expansion se manifeste en bien des domaines : pratiquement, dans la
colonisation progressive qui étend aujourd'hui son réseau
sur toute la surface du globe; scientifiquement, dans la
découverte du cosmos illimité, dans la recherche de
causes toujours plus éloignées; idéalement, dans
la notion du transcendantal, dans la hardiesse des hypothèses,
comme aussi dans la splendide envolée artistique à
laquelle nous devons des moyens d'expression de plus en plus puissants.
Mais en même temps s'effectue la concentration en des cercles
toujours plus resserrés, méthodiquement circonscrits de
remparts et de fossés qui les isolent du reste du monde : le
groupe racial, la patrie, la province ou le district ¹), le
village
natal, l'inviolable foyer (my home is
my castle, tout de même
qu'à Rome), le cercle de famille le plus étroit, enfin la
retraite au centre le plus intime de l'individu, qui alors,
épuré, conscient enfin d'une solitude ici absolue,
s'oppose au monde de l'apparence comme un être invisible,
indépendant, autonome, en grand seigneur de la liberté
(tout de même que chez les Hindous); et c'est encore la
tendance au resserrement qui s'exprime en d'autres domaines par la
constitution de petites principautés, par la limitation à
une « spécialité » (soit en science ou dans
l'industrie), par la formation d'écoles et de sectes (tout de
même qu'en Grèce), par l'activité poétique
la plus intime, témoin la gravure sur bois, l'eau-forte, la
musique de chambre. Ces aptitudes contrastantes, qu'associe
l'individualité supérieure de la race et dont elle
maintient la cohésion, se traduisent
—————
¹) Merveilleusement évoquée dans les mémoires
de
Jakob Grimm, qui note comment les habitants de Hesse-Nassau regardent
de haut, et avec une nuance de dédain, les habitants de
Hesse-Darmstadt.
986
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
dans le caractère par
l'esprit d'entreprise joint à une
conscience scrupuleuse; mais lorsqu'elles font fausse route elles
signifient aussi, d'une part, spéculation (en bourse ou en
philosophie, n'importe), de l'autre, pédanterie mesquine et
pusillanimité.
Je ne songe pas à tenter une description
complète de
l'individualité germanique. Tout ce qui est individuel est aussi
— même alors qu'on n'éprouve aucune peine à
l'identifier — inépuisable. « C'est le meilleur, dit
Goethe, qui ne s'énonce pas »; si la personnalité,
comme il dit encore, est le suprême bonheur des enfants de la
terre, l'individualité de la race bien déterminée
fait assurément partie de ce qu'il appelle « le meilleur
» : car c'est elle qui porte toutes les personnalités
particulières comme le flot porte le vaisseau, et si elle fait
défaut (ou si ce flot n'est pas assez profond pour soulever en
se jouant de grands poids), le caractère le plus puissant
demeure condamné à l'inaction, tel un navire
échoué. J'ai d'ailleurs marqué
antérieurement (au chapitre VI)
quelques traits distinctifs du
Germain, et l'on en trouvera d'autres plus loin (dans la
deuxième partie du présent chapitre) : simples
indications qui n'ont pour but que d'inciter le lecteur à ouvrir
les yeux et à voir par lui-même.
LE MONDE GERMANIQUE
Seul l'examen de ce que les Germains ont produit
nous vaudra une
connaissance plus approfondie de leur nature. Dans le titre du
présent chapitre est définie la tâche qui m'y
incomberait encore : étudier, étape par étape,
« la formation d'un monde nouveau », cela reviendrait
à décrire la genèse graduelle du monde germanique.
Mais l'essentiel, à mon sens, est déjà fait, si le
lecteur s'est convaincu de la justesse de ma thèse capitale :
savoir, que le monde nouveau est bien en vérité un monde
spécifiquement germanique. Et comme elle m'apparaît d'une
importance décisive pour l'intelligence du passé, du
présent, voire même de l'avenir, je la veux résumer
une dernière fois brièvement.
La civilisation et la culture qui, rayonnant de
l'Europe
septentrionale, s'étendent aujourd'hui sur une partie du
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LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
monde considérable
(où elles règnent, il est vrai,
à des degrés très divers), sont l'œuvre du
germanisme : ce qu'elles recèlent d'éléments non
germaniques consiste ou bien en ingrédients étrangers non
encore éliminés, qui furent jadis introduits de vive
force dans leur organisme et y circulent encore, mêlés au
sang, comme un virus, ou bien une marchandise étrangère
naviguant sous le pavillon germanique et jouissant de sa protection, au
grand dommage de notre travail et de notre développement futur,
en attendant que nous ayons coulé à pic les
bâtiments flibustiers avec toute leur cargaison. Cette œuvre du
germanisme est sans contredit ce que les hommes ont créé
de plus grand jusqu'ici. Elle est le produit non de chimères
humanitaires, mais d'une force sainement égotiste, non de
croyances imposées, mais d'une libre recherche, non d'un propos
de continence, mais d'une fringale insatiable. Étant née
la
dernière, la race des Germains a pu mettre à profit les
conquêtes des races antérieures; on ne saurait toutefois
inférer de ce fait un progrès général de
l'humanité : il témoigne seulement d'une capacité
de production exceptionnelle, propre à une sorte d'hommes
déterminée, capacité qui va décroissant —
la chose n'est que trop prouvée — en raison de la
pénétration de sang non germanique ou même
simplement (comme en Autriche) de principes non germaniques. Que la
prédominance du germanisme soit un bonheur pour tous les
habitants de la terre, nul ne réussirait à le
démontrer; depuis leur avènement jusqu'à l'heure
actuelle, nous voyons les Germains massacrer des races et des peuples
entiers ou les décimer lentement, par une démoralisation
méthodique, afin de se faire de la place pour eux-mêmes.
Qui aurait le front d'affirmer qu'ils vainquirent par leurs seules
vertus, alors qu'ils trouvent dans leurs vices un concours si
terriblement efficace : avidité, cruauté, perfidie,
mépris de tous les droits hormis ceux qu'ils s'arrogent
¹).... ?
Mais comment nier, d'autre
—————
¹) Voir par ex. dans le présent chapitre, sous la section :
« Découverte », au sous-titre : « Les forces
motrices ».
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LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
part, que là
précisément où ils se
montrèrent le plus implacables — tels les Anglo-Saxons en
Angleterre, l'Ordre teutonique en Prusse, les Français et les
Anglais dans l'Amérique du Nord... — ils
posèrent ainsi la base la plus solide de leur activité la
plus haute et la plus morale ?
Armés de ces diverses notions — qui
procèdent toutes de
la même intuition centrale — nous serions en état
d'aborder maintenant dans un esprit, si je ne m'abuse, exempt de
préjugés et vraiment compréhensif, l'étude
de l'œuvre qu'ont entreprise les Germains vers le XIIme
siècle —
c'est alors qu'elle commence à revêtir une forme
distinctement marquée de leur empreinte — et qu'ils n'ont
cessé de poursuivre par un véhément effort
jusqu'à l'heure où j'écris. Peut-être
conjurerions-nous même, en quelque mesure le plus fâcheux
inconvénient de notre position — le fait de nous trouver dans le
cours d'un développement et de n'apercevoir par suite qu'un
fragment de l'ensemble — grâce au caractère inattaquable
du point de vue où nous nous sommes placés. Mais mon
ouvrage vise le dix-neuvième siècle seul. J'essaierai,
s'il plaît à Dieu, de tracer quelque jour un aperçu
de ce siècle, non certes détaillé, mais critique,
et comportant l'examen sérieux des résultats
généraux où l'a conduit son activité; pour
l'instant, ce sont les forces génératrices de cette
activité qui m'occupent, ce sont les fondements sur lesquels
elles construisent — ni plus ni moins. Quand j'ai parlé de la
lutte dans la Religion et dans l'État durant le premier
millénaire, j'ai répudié toute prétention
d'ébaucher un tableau historique; je ne songe pas davantage
à tracer, même sous forme de simple esquisse, une histoire
de la culture de tous les Slavo-Celto-Germains jusqu'en l'an 1800. Cela
ne rentre pas dans le plan de ce livre, et je ne m'en sentirais
aucunement capable. Je pourrais presque m'arrêter ici, maintenant
que j'ai posé la base entre toutes fondamentale — le germanisme;
et sans doute m'arrêterais-je en effet, si je connaissais un
livre auquel renvoyer mon ami et mon confrère, le lecteur
ignorant, un livre qui lui servirait de
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LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
guide pour s'orienter sur le
développement du germanisme
jusqu'en 1800 et qui entendrait le germanisme dans le sens à la
fois étendu et individuel où je l'entends. Mais je ne
connais point de livre pareil. Il va de soi qu'une histoire politique
ne fait pas l'affaire : que dirait-on d'un physiologiste qui se
contenterait de connaître l'ostéologie ? Moins
indiquées encore, pour notre but, sont les histoires de la
culture depuis quelque temps à la mode, où l'on
présente comme guides les poètes et les penseurs tout en
négligeant complètement les formations politiques : ce
qui équivaut à décrire un corps sans tenir compte
de son ossature. D'autre part, les livres de cette espèce qui
méritent d'être pris au sérieux ne traitent
généralement que de périodes
déterminées — ainsi celui de Karl Grün : 16. und 17.
Jahrhundert, la Renaissance
de Burckhardt, le Siècle de
Louis
XIV de Voltaire, etc. — ou ne traitent que de domaines
limités —
comme Civilisation in England
de Buckle (qui, à vrai dire, y
joint l'Espagne, l'Écosse et la France), la Civilisation française de Rambaud, la Kulturgeschichte der Juden de Henne
am Rhyn, etc. — ou enfin ne traitent que de
phénomènes particuliers — tels l'Intellectual Development
of Europe de Draper, le Rationalism
in Europe de Lecky, etc. La
littérature du sujet est très considérable, mais
je n'y découvre aucun ouvrage qui, étudiant le
développement du germanisme en son ensemble, le conçoive
comme celui d'un organisme vivant et individuel dans lequel toutes les
manifestations de la vie — politique, religion, économie
sociale, industrie, art, etc. — sont liées entre elles
organiquement. Lamprecht répondrait le mieux à mon
desideratum par sa Deutsche
Geschichte; mais, encore que
synthétique, elle n'est qu'une histoire de « l'Allemagne
» et n'a ainsi pour objet qu'une fraction du germanisme. C'est
précisément par l'exemple d'une telle œuvre que l'on
peut s'instruire du grave inconvénient qu'il y a à
confondre germain et allemand : cette confusion embrouille tout. En ne
rattachant directement aux anciens Germains que les
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LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
seuls Allemands, on laisse
dans l'ombre ce fait que le Nord de
l'Europe, qui n'est pas allemand, est presque purement germanique au
sens le plus étroit du mot, et l'on nous fait perdre de vue que
c'est justement en Allemagne, au cœur de l'Europe, qu'a eu lieu la
fusion des trois groupes parents — Celtes, Germains, Slaves — laquelle
a valu au peuple allemand sa couleur nationale particulière et
la richesse de ses aptitudes; on oublie en outre le caractère
germanique qui a prédominé en France jusqu'à la
Révolution, et l'on n'aperçoit plus la raison organique
de la parenté qui exista si manifestement dans les
siècles antérieurs entre le caractère et
l'activité de l'Espagne et de l'Italie et le caractère et
l'activité du Nord. Dès lors le passé
apparaît énigmatique autant que le présent. Parce
que l'on ne discerne pas la grande connexion des
phénomènes principaux, on ne réussit pas à
pénétrer la vie de tous ces détails
qu'évoque Lamprecht avec tant d'amour et d'intelligence, ou l'on
n'en prend qu'un aperçu incohérent. Beaucoup lui
reprochent d'avoir voulu embrasser du regard trop d'objets, en sorte
qu'ils ne forment plus qu'une masse indistincte dans une lointaine
perspective; c'est au contraire la limitation de son point de vue qui
gêne notre vision : car il serait plus facile d'exposer
succinctement le développement du germanisme en son ensemble que
celui d'une de ses fractions. Sans doute, dans le cours des temps, nous
avons fini par constituer, nous autres Germains, des
individualités nationales très caractéristiquement
différenciées et, de plus, nous sommes entourés de
divers demi-frères, mais nous n'en formons pas moins une
unité si fortement cimentée, et dont les parties sont si
absolument dépendantes les unes des autres, que le
développement politique d'un seul pays est déjà
cause et résultat d'influences qui s'exercent de tous
côtés, et qu'on ne PEUT même plus
concevoir comme un
phénomène isolé et autonome sa civilisation et sa
culture. Il y a une civilisation chinoise, il n'y a pas de civilisation
française ou allemande : voilà pourquoi on n'en saurait
écrire l'histoire.
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LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — LES GERMAINS
COMME CRÉATEURS....
UN PONT DE FORTUNE
Il reste donc ici une lacune. Et comme je ne peux ni
interrompre
brusquement mon exposé de la genèse du
dix-neuvième
siècle, ni laisser mon lecteur au bord d'un gouffre
béant, ni non plus, s'il faut tout dire, compter que je serai
capable de combler cet abîme, j'essaierai de jeter par-dessus un
pont hardi et léger, un pont de fortune. Les matériaux
ont été assemblés depuis longtemps
déjà par les savants les plus distingués; je ne me
risquerai pas à faire leur métier, où ils sont
plus experts, mais je renverrai à eux le lecteur désireux
de se documenter. Il nous suffit ici d'une quintessence des
pensées qui découlent de la substance historique, et
encore n'en trouverons-nous l'emploi qu'autant que ces pensées
se rapporteront directement à notre époque. La
nécessité d'établir une liaison entre le point que
nous avons atteint dans l'exposé qui précède, et
le dix-neuvième siècle, pourra servir d'excuse à
la hardiesse de mon entreprise; l'obligation de me contenir dans un
espace strictement mesuré et l'instinct naturel de donner
à un finale l'allure d'un presto expliquent la
légèreté de ma construction provisoire.
—————
Dernière mise
à
jour : 16 mars 2008