Here under follows the transcription of the index of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.

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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ÉTAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Économie sociale
5. Politique et Église
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX

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B

Aperçu historique.

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Pour te débrouiller dans l'infini,
Sépare d'abord, puis réunis.
Goethe.


LES ÉLÉMENTS DE LA VIE SOCIALE

    Il n'y a pas moyen d'embrasser du regard un grand nombre de faits sans les coordonner, et coordonner veut dire : séparer d'abord, puis réunir. Nous n'avons que faire pourtant d'un système artificiel, quel qu'il soit, et il nous faut tenir pour artificielles, donc pour inutiles, toutes les tentatives purement logiques : témoin les classifications botaniques sans emploi, depuis Théophraste jusques et y compris Linné, ou encore, par exemple, tant de vains essais de grouper les artistes par écoles. Sans doute, il entre toujours une part d'arbitraire dans les constructions systématiques, car le système procède du cerveau pensant et répond aux besoins spéciaux de l'intellect humain. Ce qui importe, c'est que cet intellect ordonnateur n'accueille pas seulement quelques phénomènes isolés, mais qu'il en saisisse un ensemble aussi nombreux que possible; c'est, de plus, que l'œil qui les lui transmet voie aussi loin et aussi juste que possible. Son activité comportera de la sorte un maximum d'observation avec un minimum d'addition personnelle. On admire, outre leur savoir, l'acuité INTELLECTUELLE d'un Ray, d'un Jussieu, d'un Cuvier, d'un Endlicher; que n'admire-t-on d'abord leur acuité VISUELLE ! car ces savants ont

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pour trait distinctif la subordination de la faculté de penser à la faculté de voir. C'est de leur conception intuitive du tout, c'est de leur « vision » de ce tout, que se déduit pour eux le juste enchaînement de ses parties. Exhortés par Goethe à séparer, puis à réunir, complétons le sens de son conseil en reconnaissant que celui-là seul qui embrasse du regard un tout, est capable d'opérer au sein de ce tout les dissociations nécessaires. Ainsi fit Bichat, l'immortel créateur de l'histologie moderne; par la manière dont il en posa les fondements il nous fournit un exemple singulièrement instructif.
    Jusqu'à Bichat, l'anatomie du corps humain se bornait à la description de ses parties considérées séparément et distinguées l'une de l'autre suivant leurs fonctions; le premier, il fit voir que les organes divers, si grandement qu'ils diffèrent entre eux, se composent de tissus semblables diversement agencés; cette démonstration rendit possible une anatomie non plus organologique, mais générale, l'anatomie rationnelle. De même qu'avant Bichat on considérait les divers organes du corps comme autant d'unités qu'il importait de distinguer, ce qui empêchait d'arriver à la clarté sur l'ensemble, de même nous nous évertuons à étudier séparément les divers organes du germanisme — ses nations — et nous ne nous avisons pas qu'il y a en elles un élément d'homogénéité par où elles sont unes au fond et que, pour comprendre l'anatomie et la physiologie de l'organisme total, il nous faudrait reconnaître cette unité comme telle; sur quoi nous nous efforcerions naturellement — pour parler avec Bichat — d'isoler chacun de ces tissus qui concourent à la structure de plusieurs organes, de le scruter en lui-même « quel que soit l'organe où il se trouve » et alors, alors seulement, de voir « ce que chaque organe a de particulier dans la région qu'il occupe » ¹). Pour atteindre à la précision plastique en concevant le passé et le présent du
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    ¹) Anatomie générale, 1re partie, Considérations générales § § 6 et 7.

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germanisme, nous aurions grand besoin d'un Bichat qui embrassât du regard l'ensemble et qui, dans cet ensemble démêlant les parties constitutives, nous les évoquât en une image bien ordonnée, c'est-à-dire conforme à leur disposition naturelle. Comme il n'existe pas pour l'heure, nous nous aiderons nous-mêmes tant bien que mal, non certes ! en recourant aux fausses analogies, dont on a trop abusé, entre le corps animal et le corps social, mais en apprenant de Bichat et de ses pairs à pratiquer la méthode générale qui les a si bien servis : soit à considérer d'abord le tout, ensuite ses composants élémentaires, et à négliger provisoirement les intermédiaires.
    Les différentes manifestations de notre vie se laissent, je pense, grouper sous trois rubriques : SAVOIR, CIVILISATION, CULTURE. Voilà déjà, en quelque manière, des « éléments », mais si complexes encore et d'une texture si riche que nous ferons bien de les décomposer eux-mêmes sans tarder. Le tableau suivant présente le résultat de cette nouvelle analyse; c'est un essai de classification qui vise à la plus extrême simplicité :

Savoir:

1. Découverte
2. Science

Civilisation:

3. Industrie
4. Économie sociale
5. Politique et Église

Culture:

6. Conception du monde (y compris religion et morale)
7. Art

    Le tableau d'anatomie que dressa Bichat reste définitivement acquis à la science; il a pourtant subi peu à peu de considérables simplifications, et la pensée organisatrice qui l'inspire n'en apparaît que plus lumineuse. Avec mon tableau, le procédé inverse conviendrait mieux; mon désir de simplifier est sans doute cause que je n'ai pas admis un

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nombre assez grand d'éléments. C'est que Bichat posait, par sa classification, les bases sur lesquelles se devait ériger une œuvre de puissante envergure, une science entière; je ne fais, moi, que communiquer, dans un chapitre final, une pensée qui m'a été utile et qui peut-être rendra quelque service à d'autres; et je la communique en toute modestie, sans y attacher la moindre prétention d'ordre scientifique.
    Avant de faire de cette classification l'unique usage auquel elle soit destinée — un usage pratique — il me faut l'expliquer brièvement pour prévenir les malentendus et les objections. Dès lors seulement que nous nous serons mis d'accord sur le sens des divers éléments, nous pourrons apprécier la valeur de leur groupement sous ces trois chefs : savoir, civilisation et culture.
    J'appelle DÉCOUVERTE l'enrichissement du savoir par des faits concrets : soit, en première ligne, la découverte de portions toujours plus vastes de notre planète, c'est-à-dire l'extension dans l'espace des matériaux requérant notre activité scientifique et créatrice. Mais tout ce qui recule les limites de notre savoir est pareillement une découverte : la pénétration du cosmos, celle de l'infiniment petit rendu visible, l'exhumation des vestiges ensevelis de la nature ou de l'humanité, les trouvailles comme celles de langues encore inconnues, etc. — Par SCIENCE j'entends une chose essentiellement différente : elle consiste dans une élaboration méthodique de l'objet découvert, transformé par elle en un « savoir » conscient et systématique. Sans objet découvert, c'est-à-dire sans matériaux concrets, donnés par l'expérience, déterminés exactement par l'observation, la science ne serait qu'un spectre méthodologique, elle ne nous laisserait dans les mains que son manteau — la mathématique, et son squelette — la logique. Mais, d'autre part, elle est la promotrice la plus efficace de la découverte. Quand le garçon de laboratoire de Galvani vit se contracter les muscles de la cuisse d'une grenouille préparée, il se trouva avoir découvert un fait — un fait que Galvani lui-

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même n'avait nullement remarqué ¹); mais quand ce maître fut informé de la chose, elle impressionna son cerveau non pas de la même manière que le courant obscur avait fait tressaillir les muscles de la grenouille ou que l'étonnement ahuri avait fait sursauter le domestique; elle l'illumina comme un éclair intellectuel d'une éblouissante clarté : à lui, le savant, s'imposa aussitôt le pressentiment de multiples connexités entre ce fait particulier et quantité d'autres faits connus ou encore inconnus; il fut induit ainsi à entreprendre une série infinie d'expériences et à échafauder théorie sur théorie selon que se modifiaient les résultats de son enquête. Un tel exemple illustre nettement la différence qui existe entre la découverte et la science. Aristote avait dit déjà : « d'abord recueillir des faits, ensuite les relier par la pensée »; la première opération, c'est la découverte; la seconde, la science. Justus Liebig — témoin que je me plais à invoquer dans ce chapitre, car il est un représentant de la science la plus authentique — écrit : « Toute recherche (scientifique) est déductive ou apriorique. Il n'existe pas d'investigation empirique au sens usuel de ce mot. Une expérimentation que ne précède pas une théorie, c'est-à-dire une idée, a autant de rapport avec l'étude de la nature que la crécelle d'un hochet d'enfant avec la musique » ²). Or cela est vrai de toute science, car toute science est science de la nature. Et bien qu'il soit souvent malaisé de tracer la limite — malaisé notamment pour celui qui n'assistait pas au travail dans l'atelier — la limite n'en est pas moins tout à fait réelle, et en apprenant à la discerner nous sommes amenés à une constatation fort importante : c'est que les neuf dixièmes des soi-disants hommes de science du dix-neuvième siècle furent de simples garçons de labo-
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    ¹) Ainsi qu'il en convient, avec une loyauté digne d'être proposée en exemple, dans son écrit : De viribus electricitatis in motu musculari commentatio.
    ²) Francis Bacon von Verulam und die Geschichte der Naturwissenschaften, 1863.


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ratoire, qui ou bien découvrirent par hasard des faits, c'est-à-dire amassèrent des matériaux, sans aucune idée préalable qui les guidât, ou bien adoptèrent servilement les idées émises par quelques hommes supérieurs — un Cuvier, un Jakob Grimm, un Bopp, un Robert Bunsen, un Robert Mayer, un Clerk Maxwell, un Darwin, un Pasteur, un Savigny, un Edouard Reuss, etc. — et ne firent œuvre utile que grâce aux lumières qu'ils leur empruntèrent. Il ne faut jamais perdre de vue cette limite qui borne la science en bas. Et pas davantage celle qui la borne en haut. Dès que l'esprit ne se contente pas, comme dans le cas de Galvani, de relier entre eux, au moyen d'une idée conçue préalablement, les faits observés, et de les organiser ainsi en un savoir d'élaboration humaine, dès qu'il s'élève, au-dessus des matériaux fournis par la découverte, jusqu'à la libre spéculation, il ne s'agit plus de science, mais de philosophie — et cela suppose un bond prodigieux, comme d'une planète dans une autre planète, car ces deux mondes diffèrent autant que le son diffère de la vibration aérienne ou que le regard diffère de l'œil; en eux se traduit l'irréductible dualisme de notre nature. Il serait à souhaiter dans l'intérêt de la science (qui, sans philosophie, ne se peut développer jusqu'à devenir un élément de culture) et dans l'intérêt de la philosophie (qui, sans science, ressemble à un monarque sans peuple) que nous prissions tous clairement conscience de cette limite. Mais c'est à cet égard justement que se commirent et se commettent encore un nombre infini de péchés; le dix-neuvième siècle a été un vrai sabbat d'idées jetées pêle-mêle dans la marmite, et les auteurs de ces tentatives d'accouplements contre nature entre la science et la philosophie peuvent dire d'eux-mêmes comme les sorcières :

Et quand la chance est pour nous,
et quand tout marche à souhait,
alors voilà des pensées !

Seulement comme la chance n'est jamais pour nous, et que

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jamais tout ne marche à souhait, ces pensées-là trahissent leur fâcheuse origine. — Quant à l'INDUSTRIE, je pencherais personnellement à l'inclure sous la rubrique du « savoir », car, de toutes les branches de l'activité humaine, c'est elle qui apparaît le plus immédiatement sous sa dépendance; de même que la science elle s'appuie partout sur la découverte, et chaque « invention » industrielle signifie une combinaison de faits connus réalisée par l'entremise d'une « idée antécédente » (selon le mot de Liebig). Mais je crains de provoquer inutilement la contradiction, car il est certain, d'autre part, que l'industrie est l'associée la plus intime du développement économique et, par suite, un facteur fondamental et déterminant de toute civilisation. Nulle puissance au monde n'est capable d'enrayer une conquête de l'industrie. L'industrie se laisserait presque comparer à une force aveugle de la nature : on ne peut lui résister et, bien qu'elle s'atteste par des manifestations qui nous la montrent obéissante et docile comme un animal dompté, personne ne sait où elle nous mène. Le développement des explosifs et de leur technique, celui des armes à feu, des machines à vapeur, en sont autant d'exemples et de preuves. Ainsi qu'Emerson le dit si justement : « Le machinisme de notre temps ressemble à un ballon qui s'est envolé avec l'aéronaute » ¹). Combien, d'autre part, l'industrie réagit immédiatement sur le savoir et la science, c'est ce qui appert avec une suffisante évidence du seul exemple de l'imprimerie. — Par ÉCONOMIE SOCIALE j'entends la situation économique d'un peuple, considérée en son ensemble : une organisation parfois très simple, encore qu'associée à un haut degré de culture, comme dans l'Inde la plus ancienne, parfois aussi atteignant une énorme complexité, comme dans l'ancienne Babylone et chez nous autres, Germains. Cet élément forme le centre de toute civilisation; il agit par en bas et par en haut, imprimant son caractère à toutes les
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    ¹) English Traits : Wealth.

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manifestations de la vie collective. Sans doute les découvertes, la science et l'industrie contribuent puissamment à modeler les conditions d'existence économiques, mais l'organisme économique à son tour crée les circonstances qui leur permettent de naître et de durer, qui les favorisent ou les entravent. Voilà pourquoi la nature et la tendance d'un type économique déterminé, le sens dans lequel il se développe, peuvent exercer plus que toute autre cause une action stimulante, ou au contraire éternellement paralysante, sur la vie collective du peuple. Toute politique — n'en déplaise à ces messieurs du pragmatisme — repose en définitive sur des circonstances économiques, seulement la politique est le corps visible, la situation économique est l'invisible réseau sanguin. Ce dernier ne se modifie que lentement, mais une fois qu'il s'est modifié — soit que le sang circule plus épais qu'avant, soit qu'au contraire de nouvelles anastomoses facilitent la diffusion de la vie à travers tous les membres — il faut que la politique suive, bon gré mal gré. Jamais un État ne prospère GRÂCE À la politique, mais (nonobstant les apparences trompeuses) EN DÉPIT DE la politique; jamais la politique par elle-même n'assure de vie durable à un État — témoin la Rome du bas-empire, témoin Byzance. L'Angleterre passe pour la nation politique par excellence; pourtant, à y regarder de près, on constatera que tout cet appareil politique sert à endiguer la puissance proprement politique et à émanciper les autres forces, les forces non politiques, vivantes, notamment les forces économiques : la grande Charte, déjà, signifie l'anéantissement de la justice politique au profit de la libre jurisprudence. Toute politique est, de sa nature, uniquement réaction : réaction aux mouvements économiques; ce n'est qu'ensuite et secondairement qu'elle arrive à constituer une puissance menaçante, mais qui d'ailleurs ne prononce jamais en dernier ressort ¹). Et si en vérité — tant s'accom-
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    ¹) Il va de soi que le mot RÉACTION est pris ici au sens scientifique — savoir : un mouvement provoqué par une excitation — et non pas

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plit mystérieusement l'œuvre des Nornes (Acquisition, Conservation, Réalisation) qui tissent ici la destinée des nations et des individus — rien n'est plus difficile au monde que de discourir sur des sujets d'économie générale sans déraisonner, nous pouvons néanmoins apercevoir aisément le rôle de l'économie sociale comme facteur central et prépondérant de toute civilisation. — La POLITIQUE ne désigne pas seulement les rapports d'une nation avec les autres nations, pas seulement la lutte que se livrent au sein d'un État les divers groupes et individus qui s'y disputent l'influence, mais toute l'organisation visible et, pour ainsi dire, artificielle du corps social. Dans le deuxième chapitre du présent ouvrage ¹) j'ai donné du Droit cette définition : l'arbitraire substitué à l'instinct dans les rapports entre les hommes; or l'État est la somme de toutes les conventions à la fois indispensables et arbitraires, et la politique n'est autre chose que l'État à l'œuvre. L'État, si l'on veut, c'est la voiture; la politique, le cocher : mais un cocher qui est en même temps un charron et qui s'efforce constamment d'améliorer son véhicule; quelquefois aussi il verse, et alors il doit se construire une nouvelle voiture; mais il n'a pas d'autres matériaux à sa disposition que ceux qui proviennent de l'ancienne, en sorte que la nouvelle la reproduit d'ordinaire exactement, ou, à la réserve de menus détails extérieurs — à moins toutefois que dans l'intervalle la vie économique n'ait réellement créé quelque chose qui n'existait pas auparavant. L'ÉGLISE figure sur mon tableau avec la politique : il ne se pouvait autrement. Si l'État est la somme de toutes les conventions arbitraires, cela que nous appelons habituellement et officiellement du nom d'Église est l'exemple le plus achevé de l'arbitraire raffiné. Car, ici,
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au sens que lui donne le langage de nos partis politiques modernes. Mais la différence n'est pas si grande qu'elle paraît, et nos « réactionnaires » ne laissent pas de présenter quelque analogie avec les cuisses de la grenouille de Galvani qui se contractaient involontairement.
    ¹) À la fin de la rubrique : « Droit naturel ».


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il n'est pas question seulement des rapports des hommes entre eux : l'instinct organisateur de la société atteint l'individu dans son intimité même et lui interdit cette fois encore — pour autant qu'une telle interdiction peut avoir d'effet — d'obéir à la loi de sa nature, en lui imposant une profession de foi, établie arbitrairement, déterminée jusque dans les détails, ainsi qu'un cérémonial également déterminé pour l'élévation de son âme à Dieu. Démontrer la nécessité des Églises, ce serait porter des chouettes à Athènes; mais il n'en est pas moins vrai que nous mettons ici le doigt sur le point le plus délicat de toute politique, sur celui où elle s'atteste le plus sujette à caution. Elle pourrait commettre par ailleurs, et de mille façons, des fautes nombreuses, des forfaits meurtriers, mais ici elle est en butte à la tentation du plus grand des crimes, du vrai « péché contre l'Esprit », savoir : le viol de l'homme intérieur, le rapt de la personnalité. — Après la Politique et l'Église, j'ai inscrit sur mon tableau : CONCEPTION DU MONDE, en allemand : Weltanschauung, de préférence à philosophie, car cet « amour de la sagesse », emprunté au vocabulaire des Grecs, m'a paru un terme bien pâle et bien froid pour exprimer une notion qui précisément comporte et couleur et chaleur. Sagesse ! Qu'est-ce que la sagesse ? Mais on n'attend pas, je l'espère, que j'invoque Socrate et la Pythie pour justifier le rejet d'un mot grec. Si le français « Conception du monde » peut sembler plus que de raison abstrait et analytique, en revanche la langue allemande avec son composé Weltanschauung (littéralement: « vision du monde ») m'offre en cette synthèse exactement ce dont j'ai besoin; elle nourrit ici notre esprit de bonnes pensées qui, jaillies d'une source profonde, coulent sans peine vers nous, tel le lait maternel vers l'enfant. Welt (« monde ») signifie originairement non pas la terre, non pas le cosmos, mais l'humanité ¹). Le
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    ¹) Nom collectif formé de Wër, homme (vir), et de ylde, êtres humains (homines).

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regard a beau parcourir l'espace, la pensée a beau le suivre comme ces elfes qui, juchés sur des rayons de lumière, arpentent sans fatigue n'importe quelle distance.... il ne se peut que l'homme connaisse rien autre chose que lui-même : sa sagesse sera toujours une sagesse humaine; sa conception du monde, si macrocosmique qu'elle essaie de se faire dans l'effort illusoire de tout embrasser, ne sera jamais que l'image microcosmique formée dans le cerveau d'un individu. Le premier membre de ce mot : Welt-anschauung nous rappelle donc impérieusement notre humaine nature et ses limites. Il ne saurait être question d'une « sagesse absolue » (comme le veut la formule grecque), ni d'un savoir absolu sur un point quelconque, même infinitésimal, mais seulement d'un savoir humain, de cela que des hommes divers ont pensé savoir en des temps divers. Et maintenant qu'est-il, ce savoir humain ? À cette question le mot allemand répond dans son second membre : un Wissen, un « savoir », pour mériter son nom, doit être Anschauung, « vision ». Comme le dit Schopenhauer : « C'est réellement dans la vision que résident en dernière analyse toute vérité et toute sagesse. » D'où il suit que, pour la valeur relative d'une conception du monde, la puissance de la vision importe plus que la puissance de la pensée abstraite — la justesse de la perspective, la vivacité de l'image, ses qualités ARTISTIQUES (si je peux ainsi m'exprimer), plus que la quantité des choses vues. La différence entre ce que l'on voit et ce que l'on sait est analogue à la différence entre le « Paysage aux trois arbres » de Rembrandt et une photographie du même motif. Mais nous sommes loin d'avoir épuisé la sagesse qu'enferme le mot Weltanschauung : la racine sanscrite de schauen (« voir ») signifie dichten (« poétiser »); comme le montre l'exemple de Rembrandt, le fait de voir, bien loin d'être une réception passive d'impressions, constitue la manifestation la plus active de la personnalité; dans le fait de voir, disons dans l'action de voir, chacun est forcément un poète, sinon il ne « voit » proprement rien, mais

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reflète mécaniquement la chose aperçue, comme fait un animal ¹). Voilà pourquoi le mot schön (« beau »), apparenté à schauen (« voir »), ne signifie pas primitivement « ce qui est agréable aux yeux », mais « ce qui se voit nettement, ce qui est bien éclairé ». Or cette netteté, cette clarté, c'est l'œuvre du sujet qui voit; par elle-même la nature n'est pas claire : Faust déplore le « noble mutisme » qu'elle garde tout d'abord vis-à-vis de nous; et l'image qu'elle projette dans notre cerveau n'est pas davantage éclairée du dehors : pour que nous la puissions discerner nettement, il faut qu'un clair flambeau s'allume au dedans de nous. La beauté est l'apport de l'homme; c'est par elle que la nature se transforme en art et le chaos en vision. Ce que dit Schiller du beau et du vrai trouve ici son application :

Ils ne sont pas hors de toi, c'est là que le fou les cherche;
Ils sont en toi, c'est toi qui éternellement les produis.

    Les anciens, il est vrai, avaient conçu le chaos comme un état antérieur, et dépassé, du monde : avant toute autre chose est né le chaos, chante Hésiode. Ce commencement aurait été suivi d'une évolution graduelle, tendant à une configuration toujours plus parfaite : notion manifestement absurde par rapport à la nature cosmique, puisque la nature n'est rien si elle n'est le règne de la loi, sans laquelle elle demeurerait totalement inconnaissable; or, là où règne la loi, il n'y a pas de chaos. Non, le chaos a résidé dans la tête des hommes — nulle part ailleurs — jusqu'à ce qu'il ait été configuré par l'Anschauung — vision qui est une manière de poème — en formes nettement visibles et bien éclairées; et c'est ce pouvoir de configuration créatrice que nous devons entendre par Weltanschauung : savoir, une vue, une représentation, une conception du monde ²). Quand le pro-
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    ¹) Comparer l'exposé des idées essentielles qui ont trait à cet objet, sous la rubrique : « La genèse de l'homme », en tête du ch. I du présent ouvrage.
    ²) Sur son étroite parenté avec l'art, voir ch. I, au début de la rubrique : « La genèse de l'homme ».


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fesseur Virchow et d'autres proclament avec orgueil que notre époque « n'a besoin d'aucune philosophie », parce qu'elle est « l'âge de la science », ils prônent tout simplement le retour progressif de la configuration au chaos. Mais l'histoire de la science se charge de les démentir; car jamais la science n'a été plus intuitive, plus visionnaire, qu'au dix-neuvième siècle, et elle ne revêt jamais ce caractère qu'à condition de s'appuyer sur une conception du monde largement synthétique (donc une philosophie). On a même poussé si loin la confusion des domaines que des Ernest Haeckel sont devenus de véritables fondateurs de religion, que Darwin chemine tout du long en une attitude d'écartelé, un pied dans l'empirisme le plus authentique et l'autre dans des spéculations philosophiques d'une ébouriffante audace, qu'enfin les neuf dixièmes des naturalistes vivants croient aux atomes et à l'éther aussi fermement qu'un peintre du Trecento à la petite âme nue s'échappant de la bouche des trépassés. Sans aucune conception du monde, l'homme serait sans aucune culture, tel une grande fourmi à deux pieds. Quant à la RELIGION, j'ai déjà si souvent parlé d'elle au cours de ce livre et marqué son importance comme conception du monde ou comme fragment d'une conception du monde ¹) que je crois pouvoir supprimer maintes considérations qui trouveraient ici leur place. Il est impossible de séparer une conception du monde vraie et vécue d'une religion vraie et vécue : les deux mots ne traduisent pas deux choses différentes, mais deux tendances de l'âme, deux modalités. Ainsi nous voyons chez les Hindous contemplatifs la religion devenir presque entièrement conception du monde et, par suite, la CONNAISSANCE en former le centre, tandis que chez les hommes d'action (saint Paul, saint François, Luther) la FOI constitue l'axe de toute la conception du monde et la connaissance philosophique ne forme qu'une limite péri-
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    ¹) Ch. III, au sous-titre : « Religion »; ch. V, sous la rubrique : « Considération sur la religion chez les Sémites. »

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phérique à peine perceptible. La différence qui, dans cet exemple, éclate aux yeux ne va pas en réalité très profond; réellement fondamentale est au contraire la différence entre l'idéalisme et le matérialisme de la conception du monde — qu'il s'agisse de philosophie ou de religion ¹). L'exposé qu'on trouvera dans la section spéciale où j'étudie la genèse et la croissance de notre conception germanique du monde jusqu'à Kant, éclaircira, je l'espère, ces différents rapports et fera voir entre autres comment l'éthique et la religion s'entre-croisent dans leur développement. Les liens qui unissent par en bas la conception du monde et la science, comme aussi l'Église et la religion, tombent sous le sens; et j'ai déjà mentionné l'affinité avec l'art. — Pour ce qu'il y aurait à dire de l'ART même, je renvoie provisoirement au premier chapitre où j'ai indiqué le sens qui s'attache à ce concept dans le monde indo-européen et l'importance que revêt cet élément de notre vie par rapport à la culture, à la science et à la civilisation.
    Nous voici, je crois, au clair sur la signification des termes employés. Il va de soi qu'avec un procédé de classification aussi sommaire on ne peut éviter certains flottements; mais le mal n'est pas grand; au contraire, la concision nous oblige à mettre d'autant plus de précision dans notre pensée. Ainsi on demandera peut-être sous quelle rubrique se place la MÉDECINE, beaucoup tenant qu'elle est un art plutôt qu'une science; mais j'estime qu'ils font du concept « art » un emploi abusif, tout de même que Liebig quand il affirme : « dans l'étude de la nature il y a quatre-vingt-dix-neuf pour cent d'art. » Liebig invoque à l'appui de sa thèse d'abord le rôle de l'IMAGINATION dans tout travail scientifique d'ordre supérieur, et secondement l'importance décisive des inventions d'instruments pour le progrès du savoir : mais l'imagination n'est pas l'art, elle n'en est qu'un outil,
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    ¹) Voir ch. III au sous-titre : « Religion historique », ch. VII sous la rubrique : « Les deux piliers » etc.

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et si les instruments fabriqués pour servir à la science constituent un « artifice », ils rentrent manifestement, par leur origine et leur but, dans la sphère industrielle. Quant à l'utilité si souvent signalée du coup d'œil intuitif pour le médecin, elle atteste simplement une affinité avec l'art telle que nous en observons dans tous les domaines de la vie : la discipline médicale en elle-même est et demeure une science. Par contre la PÉDAGOGIE, dès que l'on entend sous ce nom un régime pratique d'école et d'instruction, appartient à la rubrique que j'ai intitulée « Politique et Église ». La pédagogie modèle les âmes, elle les incorpore au tissu bariolé de la convention; c'est à la possession de l'école qu'en tous les pays l'État et l'Église attachent le plus grand prix, et leurs prétentions respectives au droit d'y exercer l'influence font l'objet de leurs conflits les plus acharnés. On pourra caser pareillement, sans contrainte artificielle, toutes les autres manifestations de la vie sociale dans les catégories de mon petit tableau.

ANALYSES COMPARATIVES

    Si maintenant le lecteur veut prendre la peine d'évoquer mentalement les différentes civilisations à nous connues et de les faire défiler dans son esprit, il constatera que leur diversité si frappante tient à la diversité du rapport entre le savoir, la civilisation (au sens étroit de ce mot) et la culture; c'est-à-dire, en précisant, qu'elle est causée par la prédominance ou la défectuosité relatives de tel ou tel des sept éléments énumérés. Aucune considération n'est plus propre à nous renseigner sur l'exacte nature de notre originalité germanique.
    Un exemple fort extrême, et d'autant plus instructif, c'est, comme toujours, le judaïsme. Le savoir et la culture, donc les deux points terminaux, lui font proprement tout à fait défaut : aucune découverte en aucune domaine, la science proscrite sous peine de châtiments (hormis la médecine, là où elle constituait une industrie lucrative), l'art inexistant,, la religion à l'état rudimentaire, pour philosophie un rabâchage de sentences helléno-arabes et de formules

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magiques mal comprises. En revanche, une intelligence anormalement développée des conditions économiques; une faculté d'invention assez médiocre, il est vrai, dans le domaine de l'industrie, mais une extraordinaire adresse à la mettre en valeur; une politique d'une simplification sans exemple, par le fait que l'Église s'était arrogé le monopole de toutes les dispositions arbitraires. Je ne sais plus qui — je crois que c'est Gobineau — appela les Juifs une puissance anticivilisatrice; ils furent au contraire, et avec eux tous les bâtards sémites, Phéniciens, Carthaginois, etc. une puissance exclusivement civilisatrice. De là vient que ces manifestations de l'âme sémitique présentent pour nous un caractère si peu satisfaisant; manquant de racines autant que de fleurs, la civilisation qu'elles expriment ne procède pas d'un savoir lentement acquis par l'effort de ses représentants, et qui soit leur bien propre; elle ne s'épanouit pas non plus en une culture individuelle, à eux spéciale et nécessaire. Nous avons un exemple exactement inverse, et non moins extrême en son genre, dans les Indo-Aryens; la civilisation semble chez eux réduite presque à un minimum : industrie exercée par des parias, économie sociale maintenue en l'état le plus simple possible, politique sommaire qui ne s'aventure jamais aux constructions grandes et hardies ¹); en revanche, une ardeur et un succès étonnants dans les sciences (au moins dans quelques-unes) et une luxuriance tropicale de la culture (conception du monde et poésie). Sur la richesse et la variété de la métaphysique indo-aryenne, sur l'élévation de l'éthique indo-aryenne, il est superflu que j'ajoute un seul mot après avoir dirigé sur ces objets l'attention du lecteur dans tout le cours du présent ouvrage. En art, les Indo-Aryens n'ont certes pas atteint, même de loin, à la puissance de configuration des Hellènes; cependant leur littérature poétique est la plus vaste du monde; elle est d'une beauté incomparable en plusieurs de ses monuments et d'une richesse
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    ¹) Ou qui ne s'y décide que très tard, trop tard.

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d'invention tellement inépuisable que, par exemple, les savants hindous doivent distinguer trente-six espèces de drames pour mettre quelque ordre en ce seul département de leur production poétique ¹). Mais s'agissant des rapports qui nous occupent ici, entre les trois grandes divisions de mon tableau, voici l'observation la plus importante que j'aie à soumettre au lecteur : malgré leurs productions dans le domaine des mathématiques, de la grammaire, etc., la culture des Hindous ne dépasse pas seulement leur civilisation, mais encore leur savoir, d'une hauteur considérable; aussi pourrait-on dire d'eux qu'ils furent ce que les Anglais appellent top-heavy, soit trop chargés dans les parties supérieures par rapport au tonnage des parties inférieures, et cela d'autant plus que leur science était une science presque uniquement formelle, à laquelle faisait défaut l'élément de la « découverte » — donc le matériel proprement dit, ou du moins l'apport de matériaux nouveaux nécessaires à l'entretien de toutes nobles aptitudes et à l'exercice continuel de leurs facultés spéciales. Dès maintenant, remarquons un fait qui s'imposera toujours de nouveau à notre attention : c'est que la « civilisation » forme une masse centrale relativement indifférente aux autres éléments, tandis qu'existent d'étroits rapports de corrélation réciproque entre le « savoir » et la « culture ». L'Hindou, médiocrement doué pour l'observation empirique de la nature, atteste de même et par conséquent (j'espère démontrer que ceci est bien la CONSÉQUENCE de cela) une médiocre puissance de configuration artistique; nous voyons par contre le développement anormal de l'activité purement cérébrale aboutir chez lui, d'une part, à une floraison non pareille de l'imagination, d'autre part, à un épanouissement également prodigieux des facultés logiques et mathématiques. Les Chinois, à leur tour, nous offriraient un exemple de sorte bien caracté-
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    ¹) Raja Sourindro Mohun Tagore : The dramatic sentiments of the Aryas (Calcutta 1881).

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ristique et toute différente, si nous avions le temps de tirer cet attelage hors du bourbier où l'ont si profondément enfoncé nos ethno-psychologues. Prétendre que les Chinois furent autrefois le contraire de ce qu'ils sont aujourd'hui — des inventeurs, des créateurs, d'authentiques savants — mais qu'un beau jour, voici quelques milliers d'années, ils changèrent soudain de nature, et que dès lors ils demeurèrent dans une immobilité infinie.... c'est là vraiment trop présumer de notre crédulité ! Ce peuple, en dépit d'apparences toutes superficielles, vit aujourd'hui la vie qui lui est propre, aussi activement qu'il l'a jamais vécue; il ne montre aucun signe de décadence, il grouille, multiplie et prospère à plaisir; il fut toujours, dans son ensemble, ce que dans son ensemble il est à cette heure, sans quoi la nature ne serait pas la nature. Et qu'est-il ? Laborieux, adroit, patient, dénué d'âme. Sous bien des rapports, cette race rappelle de façon frappante la race juive, notamment par la complète absence de toute culture et par l'exclusive accentuation de cet élément de la vie sociale que j'appelle, au sens étroit du mot, « civilisation »; mais le Chinois est bien plus travailleur, il est l'agriculteur le plus infatigable du monde, et son adresse manuelle est incomparable. En outre, s'il n'a pas d'art (dans l'acception que nous donnons à ce terme), il a certes du goût. La question de savoir s'il possède des dons même modestes d'invention devient chaque jour plus douteuse; mais du moins comprend-il ce qu'il reçoit des autres, moyennant toutefois que son esprit sans imagination en puisse tirer quelque application utilitaire : c'est ainsi qu'il a eu longtemps avant nous le papier, l'imprimerie (sous une forme primitive), la poudre à canon, la boussole et cent autres choses ¹). Son érudition va de pair avec son industrie. Alors
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    ¹) On trouvera plus loin, sous la section « Industrie », un résumé des recherches qui ont permis d'établir que le papier n'a pas été inventé par les Chinois plus que par les Arabes, mais par les Persans aryens. Or ce n'est qu'un exemple entre bien d'autres. Richthofen — de qui le jugement se distingue par une pénétration et une indépendance toute scien-

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qu'il nous faut nous tirer d'affaire avec des encyclopédies d'une vingtaine de volumes, les heureux Chinois — est-ce bien « heureux » que je dois dire ? — en possèdent d'imprimées qui comptent mille tomes et davantage ! ¹) Ils pos-
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tifiques — incline à admettre que rien de ce que possèdent les Chinois « en fait de connaissances et de méthodes de civilisation » n'est le fruit de leur génie propre : tout cela, au contraire, serait importé. Richthofen signale en effet que, d'après nos renseignements, et si loin que ceux-ci remontent, les Chinois n'ont jamais su se servir de leurs propres instruments scientifiques (voir China, 1877, I, 390, 512 et sq., etc.); il arrive à la conclusion (p. 424 et sq.) que la civilisation chinoise doit son origine à un contact antérieur avec des Aryens dans l'Asie centrale. Ce qui vient aussi à l'appui de ma thèse, c'est la démonstration de ce fait curieux que les étonnants travaux cartographiques des Chinois ne furent jamais poussés que jusqu'au point où l'administration politique leur reconnaissait un intérêt pratique (China X, 389); tout progrès ultérieur était exclu d'avance, car la « science pure » est une idée culturelle. — Von Brandt, un spécialiste compétent, écrit dans ses Zeitfragen (1900) p. 163-164 : « les prétendues inventions immémoriales des Chinois — porcelaine, poudre à canon, boussole n'ont été introduites en Chine que tardivement et par des étrangers. » Il devient d'ailleurs toujours plus évident, par les enquêtes d'Ujfalvy et d'autres savants encore, que des races appartenant au type « aryen » (pour parler avec les anthropologues) s'étendirent jadis à travers toute l'Asie, et qu'elles s'étaient établies jusqu'au cœur de l'empire chinois. Les Saces ou Sakas (les Ssé des Chinois), qui dénotent dans leur type blond aux yeux bleus maint trait nettement aryen, et qui ne furent éliminés de ces contrées qu'un siècle et demi avant notre ère, ont contribué à en former avec plus ou moins d'intensité les éléments ethniques pendant douze siècles. Cf. Mémoire sur les Huns blancs par Ujfalvy dans l'Anthropologie année 1898, p. 259 et sq., 384 et sq., ainsi qu'un article d'Alfred C. Haddon dans Nature, 24 janv. 1901, et l'article qui lui fait suite, 25 avril 1901, par le sinologue Thomas W. Kingsmill : Gothic vestiges in Central Asia.
    ¹) Mille tomes, c'est l'évaluation la plus modérée. K. G. Carus mentionne (Ueber ungleiche Begabung der verschiedenen Menschenstämme für höhere geistige Entwickelung, p. 67) une encyclopédie chinoise de 78,731 tomes et ce chiffre formidable se retrouve dans Neumann, dans Pauthier, etc., qui l'entendent d'une collection d'écrits sacrés et classiques en cours de publication au XVIIIme siècle : elle devait atteindre un total de 160,000 volumes et certain sujet (par ex. les « Rites ») en remplissait à lui seul plus de 2000. Le sinologue Lionel


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sèdent des annales historiques plus détaillées qu'aucun autre peuple de la terre, une littérature d'histoire naturelle qui
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Giles, du British Museum, a donné récemment à la China Society de Londres (18 avril 1912) des renseignements touchant l'encyclopédie Tu-shu, qui est la dernière parue, et dont l'impression en caractères de cuivre gravés à la main — non pas fondus — a commencé vers 1726; sa 3e édition (Shanghaï 1885-1888), imprimée en types mobiles d'une dimension extrêmement réduite, comporte encore 1620 tomes; une édition antérieure, dont un exemplaire figure au British Museum, y occupe soixante mètres de rayons, elle représente quatre fois la matière de l'Encyclopédie britannique. Le principe adopté dans toutes les compilations de ce genre n'a pas varié depuis neuf siècles : plus un texte paraît ancien, plus on le juge recevable; et quant à leur plan, il est peu propre à guider l'étudiant qui espère trouver des informations dans cet amas énorme de bouquins. Le Tu-shu, par exemple, se divise en six catégories qui sont supposées correspondre au ciel, à la terre, à l'homme, à la science, à la littérature et à la politique; seulement on range sous le « Ciel » celles des choses « terrestres » auxquelles on pense devoir imputer une origine « céleste » et, inversement, on scinde un seul et même phénomène en rubriques diverses suivant qu'il se manifeste à la surface du globe ou au-dessus. Ainsi les sections traitant des nuages, de la pluie, de la rosée, de la neige, etc., rentrent dans la catégorie « Ciel », tandis qu'il faut se renseigner sur l'eau, la glace, etc. dans la catégorie « Terre ». Les éclipses, inondations, etc., ressortissent à la section des monstres, rêves et prodiges divers. La géographie est d'une minutie stupéfiante quand il s'agit d'énumérer les marchés de l'empire, ses tombes impériales, ses « portes » etc.; mais dès qu'elle aborde la rubrique « Frontières », où l'on traite du monde extrachinois, elle abonde en renseignements comme ceux-ci : l'Irlande est un pays au climat si égal que « ni les étés n'obligent ses habitants à chercher de l'ombre, ni les hivers ne les contraignent à faire du feu »; elle doit une célébrité méritée à certain lac dont la boue change en fer les bâtons qu'on y trempe, par malheur le fer redevient bois dès qu'on retire le bâton. Dans une autre contrée, moins nettement déterminée, vivent des gens qui ont un trou à travers le corps; une autre encore s'enorgueillit d'indigènes si courtois que jamais ils ne se querellent, etc. Ces données ménagent une transition ingénieuse entre la catégorie « Terre » et la catégorie « Homme », laquelle s'ouvre par une section consacrée à l'empereur et à la famille impériale, puis nous promène par tous les degrés de la hiérarchie sociale chinoise, l'homme étant essentiellement un fonctionnaire. Munis de ces connaissances, nous pouvons alors nous attaquer à la « Science », qui se décompose en agriculture, divination, astrologie, physionomique et chiromancie, géomancie, pronostication

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par sa masse excède la nôtre, des bibliothèques entières de traités de morale, et ainsi de suite à l'infini. Or, de quel profit leur est tout cela ? Ils inventent la poudre à canon (ou du moins on le prétend) et ils se font battre par les nations les plus petites, qui les régimentent; ils disposent, deux siècles avant Jésus-Christ, d'un succédané du papier, et, peu après, du papier lui-même, mais ils n'ont produit jusqu'à l'heure actuelle aucun homme digne d'écrire dessus; ils impriment de belles encyclopédies des connaissances utiles en plusieurs milliers de volumes et ne savent rien, absolument rien; ils possèdent des annales historiques circonstanciées, et point d'histoire; ils tracent d'une façon merveilleuse la géographie de leur pays et depuis longtemps ils ont en mains un instrument analogue à la boussole, mais jamais on ne les vit entreprendre un voyage d'exploration ni découvrir un pouce de la terre, et ils n'ont pas produit un géographe capable d'élargir leur horizon. Le Chinois, c'est l'homme devenu machine. Tant qu'il reste dans ses villages qui se gouvernent eux-mêmes selon le mode communiste — occupé à irriguer ses champs, à cultiver ses mûriers, à engendrer ses enfants — il inspire presque de l'admiration :
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et magie, peinture et dessin, boxe, jeux divers sans omettre « le jeu » — après quoi, outre l'art des médecins qui absorbe 43,000 pages, on nous renseigne sur celui des jardiniers, des manicures, des cuisiniers, des acteurs, des mendiants, et.... des assassins à gages ! La section finale comprend les examens publics et le service du gouvernement (avec une rubrique « de bienfait des châtiments »), le droit (agrémenté de nombreuses biographies d'escarpes), la technique industrielle, l'architecture des cités, et une ample énumération descriptive des articles de manufacture, à commencer par les parasols : ainsi s'achève la « Politique » et, du même coup, l'encyclopédie Tu-shu. — Elle ne constitue pas, d'ailleurs, le magnum opus du génie chinois dans ce domaine, si nous en croyons le professeur George Owen qui a célébré, après Lionel Giles, la persévérance attestée par de si « grands ouvrages » (il voulait dire sans doute si « volumineux »). Mais nous n'en demandons pas davantage pour être fixés sur l'emploi qu'a su faire de ses instruments scientifiques le peuple qui les a possédés depuis tant de siècles, et qui est même censé les avoir inventés.

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c'est qu'en dedans de ses étroites limites cela précisément suffit par où il se distingue, son instinct naturel, son habileté mécanique, son ardeur au travail; mais dès qu'il les franchit, il devient immédiatement un personnage comique; car tout ce fébrile labeur industriel et scientifique, cette accumulation de matériaux, cette confection de catalogues, cet effort mnémonique et, pour couronner tant de vaines études, ces imposants examens officiels, cette érudition intronisée, comme aussi ce développement fabuleux de l'industrie d'art et de la technique subventionnées par l'État...., tout cela ne mène absolument à rien : il y manque l'âme, il y manque ce qu'ici, traitant de la vie de la communauté, nous avons appelé « culture ». Les Chinois possèdent des moralistes, mais point de philosophes; ils possèdent des montagnes de poèmes et de drames — car tourner le vers est un art qui chez eux dénote l'éducation et fait partie du bon ton, à peu près comme en France au XVIIIme siècle — mais ils n'ont jamais possédé un Dante ou un Shakespeare ¹).
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    ¹) La futilité de la poésie chinoise est chose connue; elle n'a rien produit je ne dis pas de beau, mais simplement de joli, que dans les formes les plus menues du genre didactique. Sur la musique et le drame musical, voici le jugement d'Ambros (Geschichte der Musik, 2e éd. I, 37) : « Cette Chine est comme un miroir déformateur qui, en reflétant la culture des autres peuples, nous en renverrait l'image caricaturale. » Je ne peux croire, d'autre part, après une sérieuse enquête dans la littérature spéciale, que la Chine ait produit un seul philosophe digne de ce nom. Confucius est une manière de Jules Simon chinois : un moraliste, un politicien et un pédant, avec des pensées élevées et pas d'imagination. Son antipode Lâo-tseu est incomparablement plus intéressant, ainsi que l'école qui s'est groupée autour de lui sous le nom de taoïsme. Nous rencontrons ici une conception du monde réellement originale et attachante, mais elle aussi vise uniquement la vie pratique, et elle est inintelligible si l'on n'en peut concevoir le rapport génétique direct à la civilisation particulière des Chinois, avec leur hâte stérile et leur ignare érudition. Car le taoïsme, que l'on nous représente comme une métaphysique, une théosophie et une mystique, est tout simplement une réaction nihiliste, une révolte désespérée contre la civilisation chinoise dont il perçoit et dénonce à bon droit la vanité. Si Confu-

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    Cet exemple, on le voit, est des plus instructifs, car il prouve que la culture ne dérive pas automatiquement du
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cius est le Jules Simon de l'Empire du Milieu, Lâo-tseu en est le Jean-Jacques Rousseau. « Rejetez loin de vous tout votre savoir et votre érudition, et il n'en ira que mieux pour le peuple, cent fois mieux; rejetez votre ostentation de bienfaisance et votre manie de moraliser, et le peuple pratiquera de nouveau, comme il faisait jadis, l'amour enfantin et l'humaine bonté; rejetez vos artificielles institutions et manières de vivre, faites taire votre furieux appétit de richesses, et il n'y aura plus de voleurs ni de criminels » (Tâo-Teh-King I, 19, 1). Telle est la note dominante, purement morale, on le voit, et nullement philosophique. Du principe ainsi posé découle, d'une part, la conception idéale d'États utopistes où les hommes, ne sachant plus lire ni écrire, filent des jours heureux dans une paix parfaite sans conserver aucun vestige de la civilisation exécrée, et possèdent en même temps la liberté intérieure, car, ainsi que dit Kouang-tseu (taoïste éminent) : « L'homme est l'esclave de tout ce qu'il invente, et plus il amasse de choses autour de lui, moins il est libre de ses mouvements » (XII, 2, 5); d'autre part, une doctrine qui apparaît ici plus que partout ailleurs insistante et persuasive, et suivant laquelle c'est dans le repos que réside la plus grande force d'impulsion, dans l'ignorance le plus riche savoir, dans le silence la plus puissante éloquence, dans l'acte non intentionné la plus certaine finalité. « La suprême conquête de l'homme est de savoir que nous ne savons pas, tandis que l'illusion que nous savons est une maladie » (II, 71, 1). Il est difficile de donner un résumé bref et topique de cette disposition morale, pour la raison précisément qu'elle n'est que cela : une disposition, non pas une pensée constructrice. Il faut lire soi-même ces intéressants écrits, et de telle façon qu'on supplée à force de patience à la sécheresse de la forme pour pénétrer jusque dans le cœur de ces sages qui se lamentent au spectacle de leur pauvre patrie. On ne trouvera pas chez eux de métaphysique ni proprement de philosophie, pas même de matérialisme sous sa forme la plus simple, mais beaucoup de renseignements sur les réalités sinistres dont est faite la vie civilisée et lettrée des Chinois, et, du point de vue de la morale pratique, une intuition de la nature de l'homme aussi profonde que celle de Confucius est plate. Cette doctrine de négation marque le point culminant accessible à l'esprit chinois. (La meilleure source d'informations, ce sont ici les Sacred Books of China qui forment les volumes 3, 16, 27, 28, 39 et 40 des Sacred Books of the East; les volumes 39 et 40 renferment les livres taoïstes. Le petit écrit de Brandt : Die chinesische Philosophie und der Staats-Confucianismus, 1898, peut servir de guide préliminaire. J'ignore si personne a jamais exposé la nature particulière de la philosophie taoïste.

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savoir et de la civilisation comme un produit nécessaire, et par une évolution logique, mais qu'elle est conditionnée par la nature de la personnalité, mais qu'elle dépend de l'INDIVIDUALITÉ ethnique. Avec un savoir matériellement fort limité et une civilisation très médiocrement développée, l'Hindou aryen possède une culture qui escalade le ciel et dont la signification est éternelle, tandis que le Chinois n'en possède aucune malgré des connaissances de détail prodigieusement étendues, malgré une civilisation raffinée et fébrilement active. Et de même qu'après trois siècles on n'a pas réussi à inculquer au nègre le savoir, ni la civilisation à l'Indien américain, de même on ne réussira jamais à greffer la culture sur le Chinois. C'est que chacun de nous demeure tel qu'il est et qu'il a été; ce que nous appelons à tort progrès n'est que l'épanouissement de quelque chose qui existait déjà; où il n'y a rien, le roi perd ses droits. Un autre fait encore ressort avec une particulière clarté du même exemple, et j'y dois insister pour compléter ce que j'ai dit plus haut des Hindous : sans la culture, sans cette aptitude de l'esprit à élaborer une conception du monde qui relie et qui éclaire tous les éléments de la vie, il n'y a pas de savoir proprement dit. Nous pouvons et nous devons maintenir une séparation entre la science et la philosophie; cela est certain; mais nous constatons qu'une science synthétique est impossible sans la faculté de penser profondément; un savoir exclusivement pratique, qui ne s'attache qu'aux faits et ne vise qu'à l'industrie, apparaît dépourvu de toute réelle signification ¹). C'est là une vue importante. En la complétant par ce que nous enseigne notre expérience des Indo-Aryens, nous ajouterons qu'inversement, quand les matériaux du savoir cessent d'affluer, la vie supérieure de la culture s'arrête aussi et se pétrifie, et la cause en est,
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    ¹) Comme le dit déjà, d'un mot frappant, Jean-Jacques Rousseau : « Les sciences règnent pour ainsi dire à la Chine depuis deux mille ans, et n'y peuvent sortir de l'enfance » (Lettre à M. de Scheyb, 15 juillet 1756).

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à mon avis, dans le desséchement de la force créatrice; car le mystère de l'existence reste sans doute toujours le même, soit que nous embrassions du regard peu d'objets ou beaucoup, et le contour de l'inexploré coïncide exactement à chaque instant avec le contour de l'exploré; mais l'étonnement, mais la curiosité s'émoussent, et en même temps l'imagination créatrice, au contact du connu qui depuis longtemps ne change plus. J'ai: précédemment entretenu le lecteur des Suméro-Akkadiens. Ces grands inventeurs de mythes furent d'éminents travailleurs, notamment en deux domaines : l'étude de la nature et la science mathématique; leurs découvertes astronomiques témoignent d'une précision étonnante, d'une observation exacte et minutieuse jusqu'à la sécheresse; mais il n'en est pas moins manifeste que ces découvertes stimulèrent puissamment leur imagination, aussi voyons-nous chez eux l'investigation scientifique et la création mythique aller de pair. La preuve que ce peuple fut pratique au plus haut degré, nous la trouvons dans son organisation économique et politique, dont une part capitale s'est transmise jusqu'à nous : la division de l'année d'après la position du soleil, l'institution de la semaine, l'adoption d'un système duodécimal à l'usage du commerce pour les poids, les mesures, la numération, etc.; mais, d'autre part, ces idées mêmes attestent une force extraordinaire d'imagination créatrice, et j'ai déjà marqué que les vestiges de la langue sumérienne qui nous sont parvenus laissent présumer une prédisposition particulière pour la pensée métaphysique ¹). On le voit : les fils s'enchevêtrent de mille
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    ¹) Voir ch. V, au sous-titre : « Considération sur la religion chez les Sémites », la première note développée. Un des ouvrages les plus complets que nous possédions sur la langue sumérienne est celui qu'a publié en 1911 Stephen Langdon sous ce titre : A sumerian grammar and chrestomathy, with a vocabulary of the principal roots in Sumerian. Je mentionne à l'endroit indiqué d'autres sources d'information et je note l'opinion de King (A History of Sumer and Akkad) sur l'art sumérien, qu'il loue notamment pour « la surprenante fidélité dans la reproduction des formes et attitudes animales » (p. 69) étudiées « directement d'après

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manières et le facteur déterminant de chaque combinaison particulière réside dans la nature de la personnalité de race, avec ses contrastes et son caractère fixé une fois pour toutes.
    Je ne puis malheureusement pousser plus loin cet examen, mais les indications qui précèdent suggéreront, j'espère, au lecteur des réflexions qui suppléeront à leur extrême brièveté et le pourront conduire à des conclusions importantes touchant le présent. Si, pour terminer, reprenant encore une fois notre tableau, nous nous demandons où nous trouverions une sorte d'homme véritablement harmonieuse, qui se soit développée en tous sens dans la beauté et la liberté, nous n'en apercevrons qu'une dans le passé : et c'est l'HELLÈNE. Tous les éléments de la vie humaine atteignent chez lui au plus bel épanouissement : découverte, science, industrie, économie sociale, conception du monde, art — partout il se dresse dans sa force, et voilà réellement devant nous un « homme complet ». Il n'est pas un « développement » du Chinois, qui s'évertuait déjà dans son labeur inutile à l'époque brillante d'Athènes ¹), il n'est pas une « évolution » de l'Égyptien, encore que la prétendue sagesse de ce dernier lui inspirât un respect craintif et tout à fait injustifié, il ne marque pas un « progrès » sur le colporteur phénicien auquel il est censé devoir ses premiers rudiments de civilisation. Non, mais en des contrées barbares, soumises à des conditions d'existence déterminées et probablement rigoureuses, une race humaine noble s'était ennoblie encore davantage, et elle s'était acquis les dons les plus variés — ici nous arrivons sur le terrain des faits historiquement démontrables — par des croisements entre ses divers membres, groupes,
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nature », (p. 71) ce qui permet au sculpteur d'être expressif sans tomber dans l'exagération conventionnelle.
    ¹) Gardons-nous toutefois des exagérations. On faisait remonter à plus de deux mille ans avant le Christ (et c'est une erreur encore assez généralement répandue) les premiers documents chinois d'un caractère vraiment historique; on les date aujourd'hui de huit siècles avant notre ère, ou moins encore.


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parents, mais déjà individualisés. Cet homme, l'Hellène, apparut immédiatement tel qu'il devait être et rester. Il se développa vite ¹). Ce que le monde possédait en fait de découvertes, d'inventions et d'idées héritées avait abouti chez les Égyptiens à une science hiératique morte, combinée avec une religion sincère, mais exclusivement pratique et destituée d'imagination, chez les Phéniciens au commerce et à l'idolâtrie : or les mêmes impulsions exactement furent pour leurs voisins grecs le stimulant de la science et de la culture, sans que la civilisation qu'ils constituèrent en fût restreinte dans ses légitimes exigences. L'Hellène seul possède cette universalité, cette parfaite plasticité qui trouva une expression artistique dans sa sculpture; voilà pourquoi il est digne comme nul autre qu'on l'admire et le vénère, voilà pourquoi il mérite seul d'être retenu comme modèle et proposé en exemple non à notre imitation, mais à notre émulation. Le Romain, que nous nommons à côté du Grec dans nos écoles, s'atteste dans son développement plus unilatéral encore, ou presque, que l'Hindou : si, chez ce dernier, la culture finit par absorber peu à peu toutes les forces vita-
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    ¹) Ainsi l'art mycénien (1550-1100 avant J.-C.) a produit des œuvres qui, pour la justesse de l'observation et la maîtrise de l'exécution, ne sont pas inférieures à celles que verra éclore la Grèce de l'époque brillante, après les quatre siècles du « moyen âge hellénique ». Cette remarque de Flinders Petrie (discours du 26 sept. 1898 devant la British Association) touchant les admirables gobelets en or découverts à Vaphio près de Sparte par Tsountas et ornés de figures représentant la capture de taureaux sauvages, s'appliquerait de même aux peintures murales de Tirynthe déblayées par Schliemann et à la céramique exhumée des palais mycéniens, avec ses décorations de plantes et d'animaux marins où la grâce expressive s'allie à la fidélité. On trouve d'intéressants renseignements sur cette culture achéo-pélagienne dans Hueppe : Rassenhygiene der Griechen p. 54 et suiv., dans les livres d'Andrew Lang sur Homère et l'âge homérique, et dans quantité d'ouvrages spéciaux, tel celui de Dussaud : Les civilisations préhelléniques, que j'ai cité fréquemment dans mon premier chapitre, mais qui est consacré pour la plus grande part aux époques antérieures dites égéenne et minoenne (ou crétoise).

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les, la préoccupation politique — création du Droit, maintien de l'État — étouffa dès l'abord chez le Romain toute autre aptitude. L'accomplissement de sa tâche civilisatrice, en requérant tout son être, ne lui laissa de forces ni pour le savoir ni pour la culture ¹). Dans le cours de son histoire entière, le Romain n'a rien découvert, rien inventé; et nous surprenons ici à l'œuvre, une fois de plus, la mystérieuse loi de corrélation entre le savoir et la culture, car lorsqu'il fut devenu le maître du monde et commença de sentir le vide de sa vie dénuée de culture, c'était déjà trop tard : la source jaillissante de l'originalité avait tari en cette âme désormais incapable de libre création. Son œuvre politique, puissante et unilatérale, pèse encore et combien lourdement sur nous ! C'est elle qui nous incite à exagérer le rôle des choses politiques, à en faire un agent de configuration autonome, à leur attribuer une signification décisive qui ne leur appartient pas et qu'elles ne s'arrogent qu'au détriment de notre vie.

LE GERMAIN

    Ce petit détour par la Chine et la Chaldée jusqu'à Rome n'était pas inutile, je crois, pour arriver à nous représenter nettement notre propre personnalité et son nécessaire développement. Car nous pouvons le proclamer sans crainte : le Germain est le seul homme qui se laisse comparer à l'Hellène. Chez lui aussi, ce qu'il y a de frappant et de spécifiquement distinctif, c'est l'épanouissement simultané et l'équilibre du savoir, de la civilisation et de la culture. L'universalité de nos aptitudes nous différencie de toutes les races humaines contemporaines ou antérieures, à l'unique exception des Grecs — fait qui, soit dit en passant, autoriserait à présumer notre proche parenté avec eux. Mais, pour cette raison même, une confrontation s'impose entre ces types qui ont tant de traits communs et dont il nous importe de noter les dissemblances. Nous pourrons, par exemple, affirmer avec certitude que, chez les Grecs, la culture était l'élément prépondérant : ils possèdent la poésie la plus complète et la
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    ¹) Voir ch. I sous la rubrique : « Culture artistique ».

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plus originale (dont devait dériver tout le reste de leur art) à une époque où leur civilisation, attestant, il est vrai, déjà de nobles goûts et le pressentiment du beau, porte encore le cachet de la dépendance et de la barbarie, et où leur soif de savoir est à peine éveillée. Plus tard, c'est précisément la science qui prend soudain chez eux un essor grandiose, à jamais glorieux, et cela dans une union étroite et féconde avec une conception du monde très haute (de nouveau cette corrélation !) La civilisation grecque ne demeure pas en rapport avec des productions si incomparables. Sans doute Athènes fut une ville industrielle (si cette expression ne choque pas les oreilles délicates) et le monde n'aurait eu ni un Thalès, ni un Platon, si les Hellènes ne s'étaient acquis des richesses et, par elles, des loisirs comme administrateurs d'exploitations agronomiques, comme négociants entreprenants et rusés; ce sont des gens éminemment pratiques; mais dans la politique — sans laquelle il n'y a pas de civilisation qui dure — ils ne montrèrent pas de dons extraordinaires, comme les Romains; le Droit et l'État furent chez eux comme une balle servant aux jongleries de quelques ambitieux, et nous ne saurions méconnaître un symptôme significatif dans les mesures directement anticivilisatrices où recourut celui des États grecs qui dura le plus longtemps, Sparte. Il est évident que les choses se présentent tout autrement chez nous, Germains. Sans doute, notre politique aussi est demeurée jusqu'à ce jour particulièrement pesante, grossière et maladroite, mais nous ne nous en sommes pas moins avérés comme les plus incomparables constructeurs d'États — d'où l'on peut inférer qu'ici, comme souvent ailleurs, c'est le rôle d'imitateurs auquel nous étions contraints qui nous a gênés, ce n'est pas le défaut d'aptitude. « Qui donc parvient tôt à ce bonheur : être conscient de son propre moi, sans formes étrangères, en une pure harmonie ? » soupire Goethe ¹). Oui, qui ? Pas même les
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    ¹) Wilhelm Meister's Lehrjahre, liv. VI.

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Grecs; mais nous moins encore, bien moins. Nos aptitudes se sont développées d'une manière plus satisfaisante, parce que plus indépendante, dans tout le domaine économique (commerce, métiers, agriculture — celle-ci peut-être au moindre degré), elles y ont atteint un épanouissement inconnu jusqu'alors, de même que dans l'industrie, qui suit de près. Que sont les Phéniciens et les Carthaginois avec leurs comptoirs et leurs caravanes misérables, avec leurs procédés d'exploitation pillarde, auprès d'une de ces confédérations de villes comme les ligues lombarde, rhénane, hanséatique, dans lesquelles l'intelligence, le travail, l'invention et — last not least — la probité collaborent? ¹) Ainsi la civilisation — le domaine entier de la civilisation proprement dite — forme chez nous le centre : et c'est là un trait de caractère excellent, en tant que garantie de stabilité, mais qui recèle un péril, celui (si je peux dire) que nous « tournions au Chinois », et ce péril deviendrait très réel le jour que les éléments non germaniques, ou à peine germaniques, prendraient le dessus parmi nous ²). Car aussitôt notre soif inextinguible de savoir serait mise au service de la seule civilisation et frappée ainsi — comme en Chine — de l'anathème qui condamnerait nos efforts à une éternelle stérilité. Notre unique protection contre ce danger, c'est cela qui nous confère dignité et grandeur, immortalité et — comme eussent parlé les anciens Grecs — divinité : c'est notre culture. Mais celle-ci n'a pas acquis, étant donnée la nature de nos dons, l'importance prépondérante qu'elle avait dans
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    ¹) Voir ch. II au sous-titre : « La lutte contre les Sémites ».
    ²) C'est surtout l'ALLEMAND qui menace en beaucoup de choses de « tourner au Chinois », par exemple dans sa manie de collectionner, d'accumuler, d'entasser matériaux sur matériaux, dans son penchant à négliger l'esprit pour la lettre, etc. Il y a longtemps qu'on en a fait la remarque, et Goethe racontait en riant à Soret que la Chine figurée sur une mappemonde du temps de Charles-Quint portait, en manière de notice, cette inscription : « Les Chinois sont un peuple qui a une très grande ressemblance avec les Allemands ! » (Eckermann, 26 avril 1823).


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l'hellénisme et que j'ai signalée antérieurement ¹). Nul ne prétendra que chez nous l'art configure la vie, ou que la philosophie (en son sens le plus noble, comme conception du monde) fasse partie de l'existence des hommes qui nous dirigent, ainsi qu'il advint à Athènes (et je ne dis rien de l'Inde). Mais ce qu'il y a de plus regrettable concerne l'aptitude culturelle qui semble chez nous la plus développée, si l'on en juge par d'innombrables manifestations caractéristiques du slavo-celto-germanisme tout entier, et qui constitue une riche compensation pour l'insuffisance relative des dons artistiques ou métaphysiques dans la majorité de notre groupe : la religion — car c'est d'elle qu'il s'agit — n'a jamais été capable d'arracher la camisole de force qui lui fut imposée, dès l'avènement des Germains dans l'histoire universelle, par des mains indignes, par les bâtards du chaos ethnique. En Jésus-Christ était apparu au monde le génie religieux absolu; nul n'était mieux fait que le Germain pour entendre cette voix divine : les plus grands propagateurs de l'Évangile à travers l'Europe sont tous des Germains, et le peuple germanique tout entier s'attache immédiatement, on l'a vu par l'exemple des frustes Goths ²), aux paroles de l'Évangile, réfractaire qu'il est à toute basse superstition (l'histoire des ariens en témoigne). Et malgré cela l'Évangile disparaît bientôt, et la grande voix se tait; car les enfants du chaos ne veulent pas cesser leurs sacrifices sanglants de victimes expiatoires, qui dès longtemps n'ont plus de sens pour les meilleurs esprits d'entre les Grecs et les Hindous, et que tournent en dérision depuis des siècles les plus éminents prophètes des Juifs; quantité de pratiques s'y ajoutent, magiques et cabalistiques, avec, provenant de la sénile et malsaine Syro-Égypte, la métamorphose transsubstantielle; et tout cela, mis en œuvre et complété par la chronique juive, va être désormais la « religion » des Germains !
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    ¹) Je renvoie le lecteur au ch. I du présent ouvrage.
    ²) Ch. VI, sous la rubrique : « Germain et Antigermain ».


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Même la Réforme ne la rejette pas, et par suite elle s'engage dans une contradiction insoluble avec elle-même, son centre de gravité se trouvant transféré dans la sphère purement politique et son importance limitée ainsi à la classe des forces uniquement civilisatrices, tandis qu'elle n'atteint pas culturellement au delà d'une affirmation inconséquente (salut par la foi, mais néanmoins maintien de superstitions matérialistes) et d'une négation fragmentaire (rejet d'une partie des accessoires dogmatiques, maintien du reste) ¹). Dans ce manque d'une religion véritable, issue de notre propre nature et y répondant, j'aperçois le plus grand danger qui puisse menacer l'avenir du Germain; c'est son talon d'Achille; qui l'atteindra là, l'abattra. Qu'est-ce donc qui a causé la ruine de l'Hellène ? Conduit par Alexandre, il a montré qu'il était capable de se soumettre le monde; mais son point faible était la politique; non qu'à cet égard même la nature se fût montrée avare envers lui : il produisit les premiers théoriciens de la politique, les fondateurs d'État les plus fertiles en inventions, les plus géniaux faiseurs de discours sur la chose publique; mais ce qu'il avait réalisé avec succès dans tous les autres domaines lui fut refusé ici : créer quelque chose de grand et de durable, il ne put, et cette impuissance le perdit; sa situation politique lamentable le livra au Romain; avec la liberté il perdit la vie; c'en était fait de l'homme qui, le premier, avait connu son complet épanouissement dans l'harmonie; son ombre seule erra encore sur la terre. Or la situation dans laquelle nous nous trouvons par rapport à la religion, nous Germains, me semble très analogue. Jamais
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    ¹) À cet égard, LUTHER entre autres reste complètement prisonnier du matérialisme religieux; lui, le héros de la foi, « élimine tellement la foi de la sainte cène » qu'il enseigne que l'incrédule aussi détache avec ses dents un morceau du corps du Christ. Il admet par là ce contre quoi Bérenger de Tours et tant d'autres catholiques strictement romains avaient lutté avec courage peu de siècles auparavant, et ce qui aurait été en abomination non seulement aux premiers chrétiens, mais même et encore à des hommes tels que saint Ambroise et saint Augustin (Cf. Harnack : Grundriss der Dogmengeschichte, § 81).

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l'histoire n'a vu paraître une race aussi profondément et intérieurement religieuse. Nous occupons à cet égard une place intermédiaire entre l'Indo-Aryen et l'Hellène : le besoin métaphysico-religieux qui nous est inné nous induit à une conception du monde beaucoup plus artistique, c'est-à-dire plus puissamment lumineuse et rayonnante, que celle des Hindous, mais beaucoup plus intime et partant plus profonde que celle des Grecs, qui nous sont supérieurs comme artistes. C'est cette attitude à laquelle convient exactement le nom de RELIGION, pour la distinguer de la philosophie et de l'art. Si l'on voulait faire le compte des vrais saints, des grands prédicateurs, des apôtres de la charité et des mystiques issus de notre race, si l'on voulait énumérer ceux d'entre nous qui ont souffert les tourments et la mort pour leur foi, si l'on voulait établir quel rôle a joué la conviction religieuse chez les hommes les plus significatifs de notre histoire, on n'en viendrait pas à bout; notre art merveilleux se développe tout entier autour du centre que lui constitue la religion, de même que la terre tourne autour du soleil, et s'il advient que telle Église particulière tienne partiellement et extérieurement lieu de ce centre, il ne l'en faut pas moins chercher partout au plus intime du cœur et de ses aspirations. Et pourtant quel spectacle nous offre cette vie religieuse intense, sinon, depuis toujours, celui de l'incohérence la plus absolue dans les choses religieuses ? Que voyons-nous aujourd'hui ? L'Anglo-Saxon — dirigé par son infaillible instinct vital — se cramponne à une Église traditionnelle quelconque qui ne s'immisce pas dans la politique, pour posséder du moins comme centre de sa vie cela qui a nom « religion »; l'homme du Nord et le Slave s'émiettent en cent sectes débiles, soupçonnant bien qu'elles les égarent, mais incapables de trouver le droit chemin; le Français oscille entre un scepticisme desséchant qui ne le préserve pas de l'intolérance et un cléricalisme farouche qui l'y incite; les Européens méridionaux, tombés à l'idolâtrie sans fard, se sont exclus par là du monde des peuples cultivés; l'Alle-

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mand se tient à l'écart et attend qu'un Dieu descende encore une fois du ciel, ou bien, en désespoir de cause, il choisit entre la religion d'Isis et la religion des imbéciles, dite « Force et Matière ».
    J'aurai naturellement à reprendre, dans les sections spéciales, plus d'un point ci-dessus mentionné; il me suffit, en attendant que je puisse préciser cette caractéristique comparative de notre monde germanique, d'avoir souligné son aptitude dominante et du même coup sa plus inquiétante faiblesse.
    Nous voici maintenant assez avancés pour pouvoir assister le Bichat futur, que j'évoquais tout à l'heure, par quelques indications sur le cours historique du développement qu'a suivi le monde germanique jusqu'à l'an 1800, et cela en considérant tour à tour chacun des sept éléments que nous avons admis pour la commodité de la perspective.

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Dernière mise à jour : 4 mai 2008