Here
under follows the transcription of the index of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
992
B
Aperçu historique.
—————
Pour te débrouiller
dans l'infini,
Sépare d'abord, puis réunis.
Goethe.
LES
ÉLÉMENTS DE LA VIE SOCIALE
Il n'y a pas moyen d'embrasser du regard un grand
nombre de faits sans
les coordonner, et coordonner veut dire : séparer d'abord, puis
réunir. Nous n'avons que faire pourtant d'un système
artificiel, quel qu'il soit, et il nous faut tenir pour artificielles,
donc pour inutiles, toutes les tentatives purement logiques :
témoin les classifications botaniques sans emploi, depuis
Théophraste jusques et y compris Linné, ou encore, par
exemple, tant de vains essais de grouper les artistes par
écoles. Sans doute, il entre toujours une part d'arbitraire dans
les constructions systématiques, car le système
procède du cerveau pensant et répond aux besoins
spéciaux de l'intellect humain. Ce qui importe, c'est que cet
intellect ordonnateur n'accueille pas seulement quelques
phénomènes isolés, mais qu'il en saisisse un
ensemble aussi nombreux que possible; c'est, de plus, que l'œil qui
les lui transmet voie aussi loin et aussi juste que possible. Son
activité comportera de la sorte un maximum d'observation avec un
minimum d'addition personnelle. On admire, outre leur savoir,
l'acuité INTELLECTUELLE d'un Ray, d'un Jussieu,
d'un Cuvier,
d'un Endlicher; que n'admire-t-on d'abord leur acuité VISUELLE
!
car ces savants ont
993
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
pour trait distinctif la
subordination de la faculté de penser
à la faculté de voir. C'est de leur conception intuitive
du tout, c'est de leur « vision » de ce tout, que se
déduit pour eux le juste enchaînement de ses parties.
Exhortés par Goethe à séparer, puis à
réunir, complétons le sens de son conseil en
reconnaissant que celui-là seul qui embrasse du regard un tout,
est capable d'opérer au sein de ce tout les dissociations
nécessaires. Ainsi fit Bichat, l'immortel créateur de
l'histologie moderne; par la manière dont il en posa les
fondements il nous fournit un exemple singulièrement instructif.
Jusqu'à Bichat, l'anatomie du corps humain se
bornait à
la description de ses parties considérées
séparément et distinguées l'une de l'autre suivant
leurs fonctions; le premier, il fit voir que les organes divers, si
grandement qu'ils diffèrent entre eux, se composent de tissus
semblables diversement agencés; cette démonstration
rendit possible une anatomie non plus organologique, mais
générale, l'anatomie rationnelle. De même qu'avant
Bichat on considérait les divers organes du corps comme autant
d'unités qu'il importait de distinguer, ce qui empêchait
d'arriver à la clarté sur l'ensemble, de même nous
nous évertuons à étudier séparément
les divers organes du germanisme — ses nations — et nous ne nous
avisons pas qu'il y a en elles un élément
d'homogénéité par où elles sont unes au
fond et que, pour comprendre l'anatomie et la physiologie de
l'organisme total, il nous faudrait reconnaître cette
unité comme telle; sur quoi nous nous efforcerions naturellement
— pour parler avec Bichat — d'isoler chacun de ces tissus qui
concourent à la structure de plusieurs organes, de le scruter en
lui-même « quel que soit l'organe où il se trouve
» et alors, alors seulement, de voir « ce que chaque organe
a de particulier dans la région qu'il occupe » ¹).
Pour
atteindre à la précision plastique en concevant le
passé et le présent du
—————
¹) Anatomie
générale, 1re partie,
Considérations
générales § § 6 et 7.
994
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
germanisme, nous aurions grand
besoin d'un Bichat qui embrassât
du regard l'ensemble et qui, dans cet ensemble démêlant
les parties constitutives, nous les évoquât en une image
bien ordonnée, c'est-à-dire conforme à leur
disposition naturelle. Comme il n'existe pas pour l'heure, nous nous
aiderons nous-mêmes tant bien que mal, non certes ! en recourant
aux fausses analogies, dont on a trop abusé, entre le corps
animal et le corps social, mais en apprenant de Bichat et de ses pairs
à pratiquer la méthode générale qui les a
si bien servis : soit à considérer d'abord le tout,
ensuite ses composants élémentaires, et à
négliger provisoirement les intermédiaires.
Les différentes manifestations de notre vie
se laissent, je
pense, grouper sous trois rubriques : SAVOIR, CIVILISATION,
CULTURE.
Voilà déjà, en quelque manière, des «
éléments », mais si complexes encore et d'une
texture si riche que nous ferons bien de les décomposer
eux-mêmes sans tarder. Le tableau suivant présente le
résultat de cette nouvelle analyse; c'est un essai de
classification qui vise à la plus extrême
simplicité :
Savoir:
1. Découverte
2. Science
Civilisation:
3. Industrie
4. Économie sociale
5. Politique et
Église
Culture:
6. Conception du monde (y
compris religion et morale)
7. Art
Le tableau d'anatomie que dressa Bichat reste
définitivement
acquis à la science; il a pourtant subi peu à peu de
considérables simplifications, et la pensée organisatrice
qui l'inspire n'en apparaît que plus lumineuse. Avec mon tableau,
le procédé inverse conviendrait mieux; mon désir
de simplifier est sans doute cause que je n'ai pas admis un
995
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
nombre assez grand
d'éléments. C'est que Bichat posait,
par sa classification, les bases sur lesquelles se devait ériger
une œuvre de puissante envergure, une science entière; je ne
fais, moi, que communiquer, dans un chapitre final, une pensée
qui m'a été utile et qui peut-être rendra quelque
service à d'autres; et je la communique en toute modestie, sans
y attacher la moindre prétention d'ordre scientifique.
Avant de faire de cette classification l'unique
usage auquel elle soit
destinée — un usage pratique — il me faut l'expliquer
brièvement pour prévenir les malentendus et les
objections. Dès lors seulement que nous nous serons mis
d'accord sur le sens des divers éléments, nous pourrons
apprécier la valeur de leur groupement sous ces trois chefs :
savoir, civilisation et culture.
J'appelle DÉCOUVERTE
l'enrichissement du savoir par des faits
concrets : soit, en première ligne, la découverte de
portions toujours plus vastes de notre planète,
c'est-à-dire l'extension dans l'espace des matériaux
requérant notre activité scientifique et
créatrice. Mais tout ce qui recule les limites de notre savoir
est pareillement une découverte : la pénétration
du cosmos, celle de l'infiniment petit rendu visible, l'exhumation des
vestiges ensevelis de la nature ou de l'humanité, les
trouvailles comme celles de langues encore inconnues, etc. — Par
SCIENCE j'entends une chose essentiellement
différente : elle
consiste dans une élaboration méthodique de l'objet
découvert, transformé par elle en un « savoir
» conscient et systématique. Sans objet découvert,
c'est-à-dire sans matériaux concrets, donnés par
l'expérience, déterminés exactement par
l'observation, la science ne serait qu'un spectre
méthodologique, elle ne nous laisserait dans les mains que son
manteau — la mathématique, et son squelette — la logique. Mais,
d'autre part, elle est la promotrice la plus efficace de la
découverte. Quand le garçon de laboratoire de Galvani vit
se contracter les muscles de la cuisse d'une grenouille
préparée, il se trouva avoir découvert un fait —
un fait que Galvani lui-
996
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
même n'avait nullement
remarqué ¹); mais quand ce
maître fut informé de la chose, elle impressionna son
cerveau non pas de la même manière que le courant obscur
avait fait tressaillir les muscles de la grenouille ou que
l'étonnement ahuri avait fait sursauter le domestique; elle
l'illumina comme un éclair intellectuel d'une
éblouissante clarté : à lui, le savant, s'imposa
aussitôt le pressentiment de multiples connexités entre ce
fait particulier et quantité d'autres faits connus ou encore
inconnus; il fut induit ainsi à entreprendre une série
infinie d'expériences et à échafauder
théorie sur théorie selon que se modifiaient les
résultats de son enquête. Un tel exemple illustre
nettement la différence qui existe entre la découverte et
la science. Aristote avait dit déjà : « d'abord
recueillir des faits, ensuite les relier par la pensée »;
la première opération, c'est la découverte; la
seconde, la science. Justus Liebig — témoin que je me plais
à invoquer dans ce chapitre, car il est un représentant
de la science la plus authentique — écrit : « Toute
recherche
(scientifique) est déductive ou apriorique. Il n'existe pas
d'investigation empirique au sens usuel de ce mot. Une
expérimentation que ne précède pas une
théorie, c'est-à-dire une idée, a autant de
rapport avec l'étude de la nature que la crécelle d'un
hochet d'enfant avec la musique » ²). Or cela est vrai de
toute
science, car toute science est science de la nature. Et bien qu'il soit
souvent malaisé de tracer la limite — malaisé notamment
pour celui qui n'assistait pas au travail dans l'atelier — la limite
n'en est pas moins tout à fait réelle, et en apprenant
à la discerner nous sommes amenés à une
constatation fort importante : c'est que les neuf dixièmes des
soi-disants hommes de science du dix-neuvième siècle
furent de simples garçons de labo-
—————
¹) Ainsi qu'il en convient, avec une loyauté digne
d'être
proposée en exemple, dans son écrit : De viribus
electricitatis in motu musculari commentatio.
²) Francis
Bacon von Verulam und die Geschichte der
Naturwissenschaften, 1863.
997
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
ratoire, qui ou bien
découvrirent par hasard des faits,
c'est-à-dire amassèrent des matériaux, sans aucune
idée préalable qui les guidât, ou bien
adoptèrent servilement les idées émises par
quelques hommes supérieurs — un Cuvier, un Jakob Grimm, un Bopp,
un Robert Bunsen, un Robert Mayer, un Clerk Maxwell, un Darwin, un
Pasteur, un Savigny, un Edouard Reuss, etc. — et ne firent œuvre utile
que grâce aux lumières qu'ils leur empruntèrent. Il
ne faut jamais perdre de vue cette limite qui borne la science en bas.
Et pas davantage celle qui la borne en haut. Dès que l'esprit ne
se contente pas, comme dans le cas de Galvani, de relier entre eux, au
moyen d'une idée conçue préalablement, les faits
observés, et de les organiser ainsi en un savoir
d'élaboration humaine, dès qu'il s'élève,
au-dessus des matériaux fournis par la découverte,
jusqu'à la libre spéculation, il ne s'agit plus de
science, mais de philosophie — et cela suppose un bond prodigieux,
comme d'une planète dans une autre planète, car ces deux
mondes diffèrent autant que le son diffère de la
vibration aérienne ou que le regard diffère de l'œil; en
eux se traduit l'irréductible dualisme de notre nature. Il
serait à souhaiter dans l'intérêt de la science
(qui, sans philosophie, ne se peut développer jusqu'à
devenir un élément de culture) et dans
l'intérêt de la philosophie (qui, sans science, ressemble
à un monarque sans peuple) que nous prissions tous clairement
conscience de cette limite. Mais c'est à cet égard
justement que se commirent et se commettent encore un nombre infini de
péchés; le dix-neuvième siècle a
été un vrai sabbat d'idées jetées
pêle-mêle dans la marmite,
et les auteurs de ces tentatives
d'accouplements contre nature entre la science et la philosophie
peuvent dire d'eux-mêmes comme les sorcières :
Et quand la chance est pour
nous,
et quand tout marche
à
souhait,
alors voilà des
pensées !
Seulement comme la chance n'est jamais pour nous, et que
998
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
jamais tout ne marche à
souhait, ces pensées-là
trahissent leur fâcheuse origine. — Quant à l'INDUSTRIE,
je pencherais personnellement à l'inclure sous la rubrique du
« savoir », car, de toutes les branches de
l'activité
humaine, c'est elle qui apparaît le plus immédiatement
sous sa dépendance; de même que la science elle s'appuie
partout sur la découverte, et chaque « invention »
industrielle signifie une combinaison de faits connus
réalisée par l'entremise d'une « idée
antécédente » (selon le mot de Liebig). Mais je
crains de provoquer inutilement la contradiction, car il est certain,
d'autre part, que l'industrie est l'associée la plus intime du
développement économique et, par suite, un facteur
fondamental et déterminant de toute civilisation. Nulle
puissance au monde n'est capable d'enrayer une conquête de
l'industrie. L'industrie se laisserait presque comparer à une
force aveugle de la nature : on ne peut lui résister et, bien
qu'elle s'atteste par des manifestations qui nous la montrent
obéissante et docile comme un animal dompté, personne ne
sait où elle nous mène. Le développement des
explosifs et de leur technique, celui des armes à feu, des
machines à vapeur, en sont autant d'exemples et de preuves.
Ainsi qu'Emerson le dit si justement : « Le machinisme de notre
temps ressemble à un ballon qui s'est envolé avec
l'aéronaute » ¹). Combien, d'autre part, l'industrie
réagit immédiatement sur le savoir et la science, c'est
ce qui appert avec une suffisante évidence du seul exemple de
l'imprimerie. — Par ÉCONOMIE SOCIALE j'entends
la situation
économique d'un peuple, considérée en son ensemble
: une organisation parfois très simple, encore
qu'associée à un haut degré de culture, comme
dans l'Inde la plus ancienne, parfois aussi atteignant une
énorme complexité, comme dans l'ancienne Babylone et chez
nous autres, Germains. Cet élément forme le centre de
toute civilisation; il agit par en bas et par en haut, imprimant son
caractère à toutes les
—————
¹) English Traits : Wealth.
999
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
manifestations de la vie
collective. Sans doute les découvertes,
la science et l'industrie contribuent puissamment à modeler les
conditions d'existence économiques, mais l'organisme
économique à son tour crée les circonstances qui
leur permettent de naître et de durer, qui les favorisent ou les
entravent. Voilà pourquoi la nature et la tendance d'un type
économique déterminé, le sens dans lequel il se
développe, peuvent exercer plus que toute autre cause une action
stimulante, ou au contraire éternellement paralysante, sur la
vie collective du peuple. Toute politique — n'en déplaise
à ces messieurs du pragmatisme — repose en définitive sur
des circonstances économiques, seulement la politique est le
corps visible, la situation économique est l'invisible
réseau sanguin. Ce dernier ne se modifie que lentement, mais une
fois qu'il s'est modifié — soit que le sang circule plus
épais qu'avant, soit qu'au contraire de nouvelles anastomoses
facilitent la diffusion de la vie à travers tous les membres —
il faut que la politique suive, bon gré mal gré. Jamais
un État ne prospère GRÂCE À
la politique, mais (nonobstant les
apparences trompeuses) EN DÉPIT DE la politique;
jamais la
politique par elle-même n'assure de vie durable à un
État
— témoin la Rome du bas-empire, témoin Byzance.
L'Angleterre passe pour la nation politique par excellence; pourtant,
à y regarder de près, on constatera que tout cet appareil
politique sert à endiguer la puissance proprement politique et
à émanciper les autres forces, les forces non politiques,
vivantes, notamment les forces économiques : la grande Charte,
déjà, signifie l'anéantissement de la justice
politique au profit de la libre jurisprudence. Toute politique est, de
sa nature, uniquement réaction : réaction aux mouvements
économiques; ce n'est qu'ensuite et secondairement qu'elle
arrive à constituer une puissance menaçante, mais qui
d'ailleurs ne prononce jamais en dernier ressort ¹). Et si en
vérité — tant s'accom-
—————
¹) Il va de soi que le mot RÉACTION est
pris ici au sens
scientifique — savoir : un mouvement provoqué par une excitation
— et non pas
1000
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
plit mystérieusement
l'œuvre des Nornes (Acquisition,
Conservation, Réalisation) qui tissent ici la destinée
des nations et des individus — rien n'est plus difficile au monde que
de discourir sur des sujets d'économie générale
sans déraisonner, nous pouvons néanmoins apercevoir
aisément le rôle de l'économie sociale comme
facteur central et prépondérant de toute civilisation. —
La POLITIQUE ne désigne pas seulement les
rapports d'une nation
avec les autres nations, pas seulement la lutte que se livrent au sein
d'un État les divers groupes et individus qui s'y disputent
l'influence, mais toute l'organisation visible et, pour ainsi dire,
artificielle du corps social. Dans le deuxième chapitre du
présent ouvrage ¹) j'ai donné du Droit cette
définition : l'arbitraire substitué à l'instinct
dans les rapports entre les hommes; or l'État est la somme de
toutes
les conventions à la fois indispensables et arbitraires, et la
politique n'est autre chose que l'État à l'œuvre.
L'État, si
l'on veut, c'est la voiture; la politique, le cocher : mais un cocher
qui est en même temps un charron et qui s'efforce constamment
d'améliorer son véhicule; quelquefois aussi il verse, et
alors il doit se construire une nouvelle voiture; mais il n'a pas
d'autres matériaux à sa disposition que ceux qui
proviennent de l'ancienne, en sorte que la nouvelle la reproduit
d'ordinaire exactement, ou, à la réserve de menus
détails extérieurs — à moins toutefois que dans
l'intervalle la vie économique n'ait réellement
créé quelque chose qui n'existait pas auparavant.
L'ÉGLISE figure sur mon tableau avec la politique
: il ne se
pouvait autrement. Si l'État est la somme de toutes les
conventions
arbitraires, cela que nous appelons habituellement et officiellement du
nom d'Église est l'exemple le plus achevé de l'arbitraire
raffiné. Car, ici,
—————
au sens que lui
donne le langage de nos partis politiques modernes.
Mais la différence n'est pas si grande qu'elle paraît, et
nos « réactionnaires » ne laissent pas de
présenter quelque analogie avec les cuisses de la grenouille de
Galvani qui se contractaient involontairement.
¹) À la fin de la rubrique : « Droit naturel ».
1001
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
il n'est pas question
seulement des rapports des hommes entre eux :
l'instinct organisateur de la société atteint l'individu
dans son intimité même et lui interdit cette fois encore —
pour autant qu'une telle interdiction peut avoir d'effet —
d'obéir à la loi de sa nature, en lui imposant une
profession de foi, établie arbitrairement,
déterminée jusque dans les détails, ainsi qu'un
cérémonial également déterminé pour
l'élévation de son âme à Dieu.
Démontrer la nécessité des Églises, ce
serait
porter des chouettes à Athènes; mais il n'en est pas
moins vrai que nous mettons ici le doigt sur le point le plus
délicat de toute politique, sur celui où elle s'atteste
le plus sujette à caution. Elle pourrait commettre par ailleurs,
et de mille façons, des fautes nombreuses, des forfaits
meurtriers, mais ici elle est en butte à la tentation du plus
grand des crimes, du vrai « péché contre l'Esprit
», savoir : le viol de l'homme intérieur, le rapt de la
personnalité. — Après la Politique et l'Église,
j'ai
inscrit sur mon tableau : CONCEPTION DU MONDE, en
allemand : Weltanschauung, de
préférence à philosophie, car cet « amour de
la sagesse », emprunté au vocabulaire des Grecs, m'a paru
un terme bien pâle et bien froid pour exprimer une notion qui
précisément comporte et couleur et chaleur. Sagesse !
Qu'est-ce que la sagesse ? Mais on n'attend pas, je l'espère,
que
j'invoque Socrate et la Pythie pour justifier le rejet d'un mot grec.
Si le français « Conception du monde » peut sembler
plus que de raison abstrait et analytique, en revanche la langue
allemande avec son composé Weltanschauung
(littéralement:
« vision du monde ») m'offre en cette synthèse
exactement ce dont j'ai besoin; elle nourrit ici notre esprit de
bonnes pensées qui, jaillies d'une source profonde, coulent sans
peine vers nous, tel le lait maternel vers l'enfant. Welt («
monde ») signifie originairement non pas la terre, non pas le
cosmos, mais l'humanité ¹). Le
—————
¹) Nom collectif formé de Wër,
homme (vir), et de
ylde,
êtres humains (homines).
1002
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
regard a beau parcourir
l'espace, la pensée a beau le suivre
comme ces elfes qui, juchés sur des rayons de lumière,
arpentent sans fatigue n'importe quelle distance.... il ne se peut que
l'homme connaisse rien autre chose que lui-même : sa sagesse sera
toujours une sagesse humaine; sa conception du monde, si macrocosmique
qu'elle essaie de se faire dans l'effort illusoire de tout embrasser,
ne sera jamais que l'image microcosmique formée dans le cerveau
d'un individu. Le premier membre de ce mot : Welt-anschauung nous
rappelle donc impérieusement notre humaine nature et ses
limites. Il ne saurait être question d'une « sagesse
absolue » (comme le veut la formule grecque), ni d'un savoir
absolu sur un point quelconque, même infinitésimal, mais
seulement d'un savoir humain, de cela que des hommes divers ont
pensé savoir en des temps divers. Et maintenant qu'est-il, ce
savoir humain ? À cette question le mot allemand répond
dans son
second membre : un Wissen, un
« savoir », pour mériter son
nom, doit être Anschauung,
« vision ». Comme le dit
Schopenhauer : « C'est réellement dans la vision que
résident en dernière analyse toute vérité
et toute sagesse. » D'où il suit que, pour la valeur
relative d'une conception du monde, la puissance de la vision importe
plus que la puissance de la pensée abstraite — la justesse de la
perspective, la vivacité de l'image, ses qualités
ARTISTIQUES (si je peux ainsi m'exprimer), plus que la
quantité
des choses vues. La différence entre ce que l'on voit et ce que
l'on sait est analogue à la différence entre le «
Paysage aux trois arbres » de Rembrandt et une photographie du
même motif. Mais nous sommes loin d'avoir épuisé la
sagesse qu'enferme le mot Weltanschauung
: la racine sanscrite de
schauen (« voir »)
signifie dichten («
poétiser »);
comme le montre l'exemple de Rembrandt, le fait de voir, bien loin
d'être une réception passive d'impressions, constitue la
manifestation la plus active de la personnalité; dans le fait de
voir, disons dans l'action de voir, chacun est forcément un
poète, sinon il ne « voit » proprement rien, mais
1003
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
reflète
mécaniquement la chose aperçue, comme fait
un animal ¹). Voilà pourquoi le mot schön (« beau »),
apparenté à schauen
(« voir »), ne signifie pas
primitivement « ce qui est agréable aux yeux », mais
« ce qui se voit
nettement, ce qui est bien éclairé ». Or cette
netteté, cette clarté, c'est l'œuvre du sujet qui voit;
par elle-même la nature n'est pas claire : Faust déplore
le « noble mutisme » qu'elle garde tout d'abord
vis-à-vis de nous; et l'image qu'elle projette dans notre
cerveau n'est pas davantage éclairée du dehors : pour que
nous la puissions discerner nettement, il faut qu'un clair flambeau
s'allume au dedans de nous. La beauté est l'apport de l'homme;
c'est par elle que la nature se transforme en art et le chaos en
vision. Ce que dit Schiller du beau et du vrai trouve ici son
application :
Ils ne sont pas hors de toi,
c'est là que le fou les cherche;
Ils sont en toi, c'est
toi qui éternellement les produis.
Les anciens, il est vrai, avaient conçu le
chaos comme un
état antérieur, et dépassé, du monde :
avant toute autre chose est né le chaos, chante Hésiode.
Ce commencement aurait été suivi d'une évolution
graduelle, tendant à une configuration toujours plus parfaite :
notion manifestement absurde par rapport à la nature cosmique,
puisque la nature n'est rien si elle n'est le règne de la loi,
sans laquelle elle demeurerait totalement inconnaissable; or, là
où règne la loi, il n'y a pas de chaos. Non, le chaos a
résidé dans la tête des hommes — nulle part
ailleurs — jusqu'à ce qu'il ait été
configuré par l'Anschauung
— vision qui est une manière de poème — en formes
nettement visibles et bien
éclairées; et c'est ce pouvoir de configuration
créatrice que nous devons entendre par Weltanschauung : savoir, une vue,
une
représentation, une conception du monde ²). Quand le pro-
—————
¹) Comparer l'exposé des idées essentielles qui ont
trait
à cet objet, sous la rubrique : « La genèse de
l'homme », en tête du ch. I du présent ouvrage.
²) Sur son étroite parenté avec
l'art, voir ch. I, au
début de la rubrique : «
La genèse de l'homme ».
1004
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
fesseur Virchow et d'autres
proclament avec orgueil que notre
époque « n'a besoin d'aucune philosophie », parce
qu'elle est « l'âge de la science », ils
prônent tout simplement le retour progressif de la configuration
au chaos. Mais l'histoire de la science se charge de les
démentir; car jamais la science n'a été plus
intuitive, plus visionnaire, qu'au dix-neuvième siècle,
et elle ne revêt jamais ce caractère qu'à condition
de s'appuyer sur une conception du monde largement synthétique
(donc une philosophie). On a même poussé si loin la
confusion des domaines que des Ernest Haeckel sont devenus de
véritables fondateurs de religion, que Darwin chemine tout du
long en une attitude d'écartelé, un pied dans l'empirisme
le plus authentique et l'autre dans des spéculations
philosophiques d'une ébouriffante audace, qu'enfin les neuf
dixièmes des naturalistes vivants croient aux atomes et à
l'éther aussi fermement qu'un peintre du Trecento à la
petite âme nue s'échappant de la bouche des
trépassés. Sans aucune conception du monde, l'homme
serait sans aucune culture, tel une grande fourmi à deux pieds.
Quant à la RELIGION, j'ai déjà si
souvent
parlé d'elle au cours de ce livre et marqué son
importance comme conception du monde ou comme fragment d'une conception
du monde ¹) que je crois pouvoir supprimer maintes
considérations qui trouveraient ici leur place. Il est
impossible de séparer une conception du monde vraie et
vécue d'une religion vraie et vécue : les deux mots ne
traduisent pas deux choses différentes, mais deux tendances de
l'âme, deux modalités. Ainsi nous voyons chez les Hindous
contemplatifs la religion devenir presque entièrement conception
du monde et, par suite, la CONNAISSANCE en former le
centre, tandis que
chez les hommes d'action (saint Paul, saint François, Luther) la
FOI constitue l'axe de toute la conception du monde et
la connaissance
philosophique ne forme qu'une limite péri-
—————
¹) Ch. III, au sous-titre : «
Religion »; ch. V, sous
la
rubrique : «
Considération sur la religion chez les
Sémites. »
1005
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
phérique à peine
perceptible. La différence qui,
dans cet exemple, éclate aux yeux ne va pas en
réalité très profond; réellement
fondamentale est au contraire la différence entre
l'idéalisme et le matérialisme de la conception du monde
— qu'il s'agisse de philosophie ou de religion ¹). L'exposé
qu'on
trouvera dans la section spéciale où j'étudie la
genèse et la croissance de notre conception germanique du monde
jusqu'à Kant, éclaircira, je l'espère, ces
différents rapports et fera voir entre autres comment
l'éthique et la religion s'entre-croisent dans leur
développement. Les liens qui unissent par en bas la conception
du monde et la science, comme aussi l'Église et la religion,
tombent
sous le sens; et j'ai déjà mentionné
l'affinité avec l'art. — Pour ce qu'il y aurait à dire de
l'ART même, je renvoie provisoirement au premier chapitre
où j'ai indiqué le sens qui s'attache à ce concept
dans le monde indo-européen et l'importance que revêt cet
élément de notre vie par rapport à la culture,
à la science et à la civilisation.
Nous voici, je crois, au clair sur la signification
des termes
employés. Il va de soi qu'avec un procédé de
classification aussi sommaire on ne peut éviter certains
flottements; mais le mal n'est pas grand; au contraire, la concision
nous oblige à mettre d'autant plus de précision dans
notre pensée. Ainsi on demandera peut-être sous quelle
rubrique se place la MÉDECINE, beaucoup tenant
qu'elle est un
art plutôt qu'une science; mais j'estime qu'ils font du concept
« art » un emploi abusif, tout de même que Liebig
quand il affirme : « dans l'étude de la nature il y a
quatre-vingt-dix-neuf pour cent d'art. » Liebig invoque à
l'appui de sa thèse d'abord le rôle de l'IMAGINATION
dans
tout travail scientifique d'ordre supérieur, et secondement
l'importance décisive des inventions d'instruments pour le
progrès du savoir : mais l'imagination n'est pas l'art, elle
n'en est qu'un outil,
—————
¹) Voir ch. III au sous-titre : « Religion historique
», ch. VII sous la
rubrique : « Les deux
piliers » etc.
1006
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
et si les instruments
fabriqués pour servir à la science
constituent un « artifice », ils rentrent manifestement,
par leur origine et leur but, dans la sphère industrielle. Quant
à l'utilité si souvent signalée du coup d'œil
intuitif pour le médecin, elle atteste simplement une
affinité avec l'art telle que nous en observons dans tous les
domaines de la vie : la discipline médicale en elle-même
est et demeure une science. Par contre la PÉDAGOGIE,
dès
que l'on entend sous ce nom un régime pratique d'école et
d'instruction, appartient à la rubrique que j'ai
intitulée « Politique et Église ». La
pédagogie
modèle les âmes, elle les incorpore au tissu
bariolé de la convention; c'est à la possession de
l'école qu'en tous les pays l'État et l'Église
attachent le plus
grand prix, et leurs prétentions respectives au droit d'y
exercer l'influence font l'objet de leurs conflits les plus
acharnés. On pourra caser pareillement, sans contrainte
artificielle, toutes les autres manifestations de la vie sociale dans
les catégories de mon petit tableau.
ANALYSES COMPARATIVES
Si maintenant le lecteur veut prendre la
peine d'évoquer mentalement les différentes civilisations
à nous
connues et de les faire défiler dans son esprit, il constatera
que
leur diversité si frappante tient à la diversité
du rapport entre le savoir, la civilisation (au sens étroit de
ce mot) et la culture; c'est-à-dire, en précisant,
qu'elle est causée par la prédominance ou la
défectuosité relatives de tel ou tel des sept
éléments énumérés. Aucune
considération n'est plus propre à nous renseigner sur
l'exacte nature de notre originalité germanique.
Un exemple fort extrême, et d'autant plus
instructif, c'est,
comme toujours, le judaïsme. Le savoir et la culture, donc les
deux points terminaux, lui font proprement tout à fait
défaut : aucune découverte en aucune domaine, la science
proscrite sous peine de châtiments (hormis la médecine,
là où elle constituait une industrie lucrative), l'art
inexistant,, la religion à l'état rudimentaire, pour
philosophie un rabâchage de sentences helléno-arabes et de
formules
1007
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
magiques mal comprises. En
revanche, une intelligence anormalement
développée des conditions économiques; une
faculté d'invention assez médiocre, il est vrai, dans le
domaine de l'industrie, mais une extraordinaire adresse à la
mettre en valeur; une politique d'une simplification sans exemple, par
le fait que l'Église s'était arrogé le monopole de
toutes
les dispositions arbitraires. Je ne sais plus qui — je crois que c'est
Gobineau — appela les Juifs une puissance anticivilisatrice; ils furent
au contraire, et avec eux tous les bâtards sémites,
Phéniciens, Carthaginois, etc. une puissance exclusivement
civilisatrice. De là vient que ces manifestations de l'âme
sémitique présentent pour nous un caractère si peu
satisfaisant; manquant de racines autant que de fleurs, la civilisation
qu'elles expriment ne procède pas d'un savoir lentement acquis
par l'effort de ses représentants, et qui soit leur bien propre;
elle ne s'épanouit pas non plus en une culture individuelle,
à eux spéciale et nécessaire. Nous avons un
exemple exactement inverse, et non moins extrême en son genre,
dans les Indo-Aryens; la civilisation semble chez eux réduite
presque à un minimum : industrie exercée par des parias,
économie sociale maintenue en l'état le plus simple
possible, politique sommaire qui ne s'aventure jamais aux constructions
grandes et hardies ¹); en revanche, une ardeur et un succès
étonnants dans les sciences (au moins dans quelques-unes) et une
luxuriance tropicale de la culture (conception du monde et
poésie). Sur la richesse et la variété de la
métaphysique indo-aryenne, sur l'élévation de
l'éthique indo-aryenne, il est superflu que j'ajoute un seul mot
après avoir dirigé sur ces objets l'attention du lecteur
dans tout le cours du présent ouvrage. En art, les Indo-Aryens
n'ont certes pas atteint, même de loin, à la puissance de
configuration des Hellènes; cependant leur littérature
poétique est la plus vaste du monde; elle est d'une
beauté incomparable en plusieurs de ses monuments et d'une
richesse
—————
¹) Ou qui ne s'y décide que très tard, trop tard.
1008
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
d'invention tellement
inépuisable que, par exemple, les savants
hindous doivent distinguer trente-six espèces de drames pour
mettre quelque ordre en ce seul département de leur production
poétique ¹). Mais s'agissant des rapports qui nous occupent
ici,
entre les trois grandes divisions de mon tableau, voici l'observation
la plus importante que j'aie à soumettre au lecteur :
malgré leurs productions dans le domaine des
mathématiques, de la grammaire, etc., la culture des Hindous ne
dépasse pas seulement leur civilisation, mais encore leur
savoir, d'une hauteur considérable; aussi pourrait-on dire d'eux
qu'ils furent ce que les Anglais appellent top-heavy, soit trop
chargés dans les parties supérieures par rapport au
tonnage des parties inférieures, et cela d'autant plus que leur
science était une science presque uniquement formelle, à
laquelle faisait défaut l'élément de la «
découverte » — donc le matériel proprement dit, ou
du moins l'apport de matériaux nouveaux nécessaires
à l'entretien de toutes nobles aptitudes et à l'exercice
continuel de leurs facultés spéciales. Dès
maintenant, remarquons un fait qui s'imposera toujours de nouveau
à notre attention : c'est que la « civilisation »
forme une masse centrale relativement indifférente aux autres
éléments, tandis qu'existent d'étroits rapports de
corrélation réciproque entre le « savoir » et
la « culture ». L'Hindou, médiocrement doué
pour l'observation empirique de la nature, atteste de même et par
conséquent (j'espère démontrer que ceci est bien
la CONSÉQUENCE de cela) une médiocre
puissance de
configuration artistique; nous voyons par contre le
développement anormal de l'activité purement
cérébrale aboutir chez lui, d'une part, à une
floraison non pareille de l'imagination, d'autre part, à un
épanouissement également prodigieux des facultés
logiques et mathématiques. Les Chinois, à leur tour, nous
offriraient un exemple de sorte bien caracté-
—————
¹) Raja Sourindro Mohun Tagore
: The dramatic sentiments of the Aryas
(Calcutta 1881).
1009
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
ristique et toute
différente, si nous avions le temps de tirer
cet attelage hors du bourbier où l'ont si profondément
enfoncé nos ethno-psychologues. Prétendre que les Chinois
furent autrefois le contraire de ce qu'ils sont aujourd'hui — des
inventeurs, des créateurs, d'authentiques savants — mais qu'un
beau jour, voici quelques milliers d'années, ils
changèrent soudain de nature, et que dès lors ils
demeurèrent dans une immobilité infinie.... c'est
là vraiment trop présumer de notre
crédulité ! Ce peuple, en dépit d'apparences
toutes superficielles, vit aujourd'hui la vie qui lui est propre,
aussi activement qu'il l'a jamais vécue; il ne montre aucun
signe de décadence, il grouille, multiplie et prospère
à plaisir; il fut toujours, dans son ensemble, ce que dans son
ensemble il est à cette heure, sans quoi la nature ne serait pas
la nature. Et qu'est-il ? Laborieux, adroit, patient,
dénué d'âme. Sous bien des rapports, cette race
rappelle de façon frappante la race juive, notamment par la
complète absence de toute culture et par l'exclusive
accentuation de cet élément de la vie sociale que
j'appelle, au sens étroit du mot, « civilisation »;
mais le Chinois est bien plus travailleur, il est l'agriculteur le plus
infatigable du monde, et son adresse manuelle est incomparable. En
outre, s'il n'a pas d'art (dans l'acception que nous donnons à
ce terme), il a certes du goût. La question de savoir s'il
possède des dons même modestes d'invention devient chaque
jour plus douteuse; mais du moins comprend-il ce qu'il reçoit
des autres, moyennant toutefois que son esprit sans imagination en
puisse tirer quelque application utilitaire : c'est ainsi qu'il a eu
longtemps avant nous le papier, l'imprimerie (sous une forme
primitive), la poudre à canon, la boussole et cent autres
choses ¹). Son érudition va de pair avec son industrie.
Alors
—————
¹) On trouvera plus loin, sous la section « Industrie
», un
résumé des recherches qui ont permis d'établir que
le papier n'a pas été inventé par les Chinois plus
que par les Arabes, mais par les Persans aryens. Or ce n'est qu'un
exemple entre bien d'autres. Richthofen — de qui le jugement se
distingue par une pénétration et une indépendance
toute scien-
1010
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
qu'il nous faut nous tirer
d'affaire avec des encyclopédies
d'une vingtaine de volumes, les heureux Chinois — est-ce bien «
heureux » que je dois dire ? — en possèdent
d'imprimées qui comptent mille tomes et davantage ! ¹) Ils
pos-
—————
tifiques — incline
à admettre que rien de ce que
possèdent les Chinois « en fait de connaissances et de
méthodes de civilisation » n'est le fruit de leur
génie propre : tout cela, au contraire, serait importé.
Richthofen signale en effet que, d'après nos renseignements, et
si loin que ceux-ci remontent, les Chinois n'ont jamais su se servir de
leurs propres instruments scientifiques (voir China, 1877, I, 390, 512
et sq., etc.); il arrive à la conclusion (p. 424 et sq.) que la
civilisation chinoise doit son origine à un contact
antérieur avec des Aryens dans l'Asie centrale. Ce qui vient
aussi à l'appui de ma thèse, c'est la
démonstration de ce fait curieux que les étonnants
travaux cartographiques des Chinois ne furent jamais
poussés que jusqu'au point où l'administration politique
leur reconnaissait un intérêt pratique (China X, 389);
tout progrès ultérieur était exclu d'avance, car
la « science pure » est une idée culturelle. — Von
Brandt, un spécialiste compétent, écrit dans ses
Zeitfragen (1900) p. 163-164 :
« les prétendues inventions
immémoriales des Chinois — porcelaine, poudre à canon,
boussole n'ont été introduites en Chine que tardivement
et par des étrangers. » Il devient d'ailleurs toujours
plus évident, par les enquêtes d'Ujfalvy et d'autres
savants encore, que des races appartenant au type « aryen »
(pour parler avec les anthropologues) s'étendirent jadis
à travers toute l'Asie, et qu'elles s'étaient
établies jusqu'au cœur de l'empire chinois. Les Saces ou Sakas
(les Ssé des Chinois), qui dénotent dans leur type blond
aux yeux bleus maint trait nettement aryen, et qui ne furent
éliminés de ces contrées qu'un siècle et
demi avant notre ère, ont contribué à en former
avec plus ou moins d'intensité les éléments
ethniques pendant douze siècles. Cf. Mémoire sur les Huns
blancs par Ujfalvy dans l'Anthropologie
année 1898, p. 259 et
sq., 384 et sq., ainsi qu'un article d'Alfred C. Haddon dans Nature, 24
janv. 1901, et l'article qui lui fait suite, 25 avril 1901, par le
sinologue Thomas W. Kingsmill : Gothic
vestiges in Central Asia.
¹) Mille tomes, c'est l'évaluation la
plus
modérée. K. G. Carus mentionne (Ueber ungleiche
Begabung der verschiedenen Menschenstämme für höhere
geistige Entwickelung, p. 67) une encyclopédie chinoise
de
78,731 tomes et ce chiffre formidable se retrouve dans Neumann, dans
Pauthier, etc., qui l'entendent d'une collection d'écrits
sacrés et classiques en cours de publication au XVIIIme
siècle : elle devait atteindre un total de 160,000 volumes et
certain sujet (par ex. les « Rites ») en remplissait
à lui
seul plus de 2000. Le sinologue Lionel
1011
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
sèdent des annales
historiques plus détaillées
qu'aucun autre peuple de la terre, une littérature d'histoire
naturelle qui
—————
Giles, du British
Museum, a donné récemment à la
China Society de Londres (18
avril 1912) des renseignements touchant
l'encyclopédie Tu-shu,
qui est la dernière parue, et dont
l'impression en caractères de cuivre gravés à la
main — non pas fondus — a commencé vers 1726; sa 3e
édition (Shanghaï 1885-1888), imprimée en types
mobiles d'une dimension extrêmement réduite, comporte
encore 1620 tomes; une édition antérieure, dont un
exemplaire figure au British Museum, y occupe soixante mètres de
rayons, elle représente quatre fois la matière de
l'Encyclopédie britannique. Le principe adopté dans
toutes les compilations de ce genre n'a pas varié depuis neuf
siècles : plus un texte paraît ancien, plus on le juge
recevable; et quant à leur plan, il est peu propre à
guider l'étudiant qui espère trouver des informations
dans cet amas énorme de bouquins. Le Tu-shu, par exemple, se
divise en six catégories qui sont supposées correspondre
au ciel, à la terre, à l'homme, à la science,
à la littérature et à la politique; seulement on
range sous le « Ciel » celles des choses « terrestres
» auxquelles on pense devoir imputer une origine «
céleste » et, inversement, on scinde un seul et même
phénomène en rubriques diverses suivant qu'il se
manifeste à la surface du globe ou au-dessus. Ainsi les sections
traitant des nuages, de la pluie, de la rosée, de la neige,
etc., rentrent dans la catégorie « Ciel », tandis
qu'il faut se renseigner sur l'eau, la glace, etc. dans la
catégorie « Terre ». Les éclipses,
inondations, etc., ressortissent à la section des monstres,
rêves et prodiges divers. La géographie est d'une minutie
stupéfiante quand il s'agit d'énumérer les
marchés de l'empire, ses tombes impériales, ses «
portes » etc.; mais dès qu'elle aborde la rubrique
« Frontières », où l'on traite du monde
extrachinois, elle abonde en renseignements comme ceux-ci : l'Irlande
est un pays au climat si égal que « ni les
étés n'obligent ses habitants à chercher de
l'ombre, ni les hivers ne les contraignent à faire du feu
»; elle doit une célébrité
méritée à certain lac dont la boue change en fer
les bâtons qu'on y trempe, par malheur le fer redevient bois
dès qu'on retire le bâton. Dans une autre contrée,
moins nettement déterminée, vivent des gens qui ont un
trou à travers le corps; une autre encore s'enorgueillit
d'indigènes si courtois que jamais ils ne se querellent, etc.
Ces données ménagent une transition ingénieuse
entre la catégorie « Terre » et la catégorie
« Homme », laquelle s'ouvre par une section
consacrée à l'empereur et à la famille
impériale, puis nous promène par tous les degrés
de la hiérarchie sociale chinoise, l'homme étant
essentiellement un fonctionnaire. Munis de ces connaissances, nous
pouvons alors nous attaquer à la « Science », qui se
décompose en agriculture, divination, astrologie, physionomique
et chiromancie, géomancie, pronostication
1012
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
par sa masse excède la
nôtre, des bibliothèques
entières de traités de morale, et ainsi de suite à
l'infini. Or, de quel profit leur est tout cela ? Ils inventent la
poudre à canon (ou du moins on le prétend) et ils se font
battre par les nations les plus petites, qui les régimentent;
ils disposent, deux siècles avant Jésus-Christ, d'un
succédané du papier, et, peu après, du papier
lui-même, mais ils n'ont produit jusqu'à l'heure actuelle
aucun homme digne d'écrire dessus; ils impriment de belles
encyclopédies des connaissances utiles en plusieurs milliers de
volumes et ne savent rien, absolument rien; ils possèdent des
annales historiques circonstanciées, et point d'histoire; ils
tracent d'une façon merveilleuse la géographie de leur
pays et depuis longtemps ils ont en mains un instrument analogue
à la boussole, mais jamais on ne les vit entreprendre un voyage
d'exploration ni découvrir un pouce de la terre, et ils n'ont
pas produit un géographe capable d'élargir leur horizon.
Le Chinois, c'est l'homme devenu machine. Tant qu'il reste dans ses
villages qui se gouvernent eux-mêmes selon le mode communiste —
occupé à irriguer ses champs, à cultiver ses
mûriers, à engendrer ses enfants — il inspire presque de
l'admiration :
—————
et magie, peinture
et dessin, boxe, jeux divers sans omettre « le
jeu » — après quoi, outre l'art des médecins qui
absorbe 43,000 pages, on nous renseigne sur celui des jardiniers, des
manicures, des cuisiniers, des acteurs, des mendiants, et.... des
assassins à gages ! La section finale comprend les examens
publics et le service du gouvernement (avec une rubrique « de
bienfait des châtiments »), le droit
(agrémenté de nombreuses biographies d'escarpes), la
technique industrielle, l'architecture des cités, et une ample
énumération descriptive des articles de manufacture,
à commencer par les parasols : ainsi s'achève la «
Politique » et, du même coup, l'encyclopédie Tu-shu.
— Elle ne constitue pas, d'ailleurs, le magnum opus du génie
chinois dans ce domaine, si nous en croyons le professeur George Owen
qui a célébré, après Lionel Giles, la
persévérance attestée par de si « grands
ouvrages » (il voulait dire sans doute si « volumineux
»). Mais nous n'en demandons pas davantage pour être
fixés sur l'emploi qu'a su faire de ses instruments
scientifiques le peuple qui les a possédés depuis tant de
siècles, et qui est même censé les avoir
inventés.
1013
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
c'est qu'en dedans de ses
étroites limites cela
précisément suffit par où il se distingue, son
instinct naturel, son habileté mécanique, son ardeur au
travail; mais dès qu'il les franchit, il devient
immédiatement un personnage comique; car tout ce fébrile
labeur industriel et scientifique, cette accumulation de
matériaux, cette confection de catalogues, cet effort
mnémonique et, pour couronner tant de vaines études, ces
imposants examens officiels, cette érudition intronisée,
comme aussi ce développement fabuleux de l'industrie d'art et de
la technique subventionnées par l'État...., tout
cela ne mène absolument à rien : il y manque l'âme,
il y manque ce qu'ici, traitant de la vie de la communauté,
nous avons appelé « culture ». Les Chinois
possèdent des moralistes, mais point de philosophes; ils
possèdent des montagnes de poèmes et de drames — car
tourner le vers est un art qui chez eux dénote
l'éducation et fait partie du bon ton, à peu près
comme en France au XVIIIme siècle —
mais ils n'ont jamais
possédé un Dante ou un Shakespeare ¹).
—————
¹) La futilité de la poésie chinoise est chose
connue;
elle n'a rien produit je ne dis pas de beau, mais simplement de joli,
que dans les formes les plus menues du genre didactique. Sur la musique
et le drame musical, voici le jugement d'Ambros (Geschichte der Musik,
2e éd. I, 37) : « Cette Chine est comme un miroir
déformateur qui, en reflétant la culture des autres
peuples, nous en renverrait l'image caricaturale. » Je ne peux
croire,
d'autre part, après une sérieuse enquête dans la
littérature spéciale, que la Chine ait produit un seul
philosophe digne de ce nom. Confucius est une manière de Jules
Simon chinois : un moraliste, un politicien et un pédant, avec
des pensées élevées et pas d'imagination. Son
antipode Lâo-tseu est incomparablement plus intéressant,
ainsi que l'école qui s'est groupée autour de lui sous le
nom de taoïsme. Nous rencontrons ici une conception du monde
réellement originale et attachante, mais elle aussi vise
uniquement la vie pratique, et elle est inintelligible si l'on n'en
peut concevoir le rapport génétique direct à la
civilisation particulière des Chinois, avec leur hâte
stérile et leur ignare érudition. Car le taoïsme,
que l'on nous représente comme une métaphysique,
une théosophie et une mystique, est tout simplement une
réaction nihiliste, une révolte
désespérée contre la civilisation chinoise dont il
perçoit et dénonce à bon droit la vanité.
Si Confu-
1014
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
Cet
exemple, on le voit, est des plus instructifs, car il prouve que la
culture ne dérive pas automatiquement du
—————
cius est le Jules
Simon de l'Empire du Milieu, Lâo-tseu en est le
Jean-Jacques Rousseau. « Rejetez loin de vous tout votre savoir
et
votre érudition, et il n'en ira que mieux pour le peuple, cent
fois mieux; rejetez votre ostentation de bienfaisance et votre manie
de moraliser, et le peuple pratiquera de nouveau, comme il faisait
jadis, l'amour enfantin et l'humaine bonté; rejetez vos
artificielles institutions et manières de vivre, faites taire
votre furieux appétit de richesses, et il n'y aura plus de
voleurs ni de criminels » (Tâo-Teh-King
I, 19, 1). Telle
est la note dominante, purement morale, on le voit, et nullement
philosophique. Du principe ainsi posé découle, d'une
part, la conception idéale d'États utopistes où
les
hommes, ne sachant plus lire ni écrire, filent des jours heureux
dans une paix parfaite sans conserver aucun vestige de la civilisation
exécrée, et possèdent en même temps la
liberté intérieure, car, ainsi que dit Kouang-tseu
(taoïste éminent) : « L'homme est l'esclave de tout
ce
qu'il invente, et plus il amasse de choses autour de lui, moins il est
libre de ses mouvements » (XII, 2, 5); d'autre part, une doctrine
qui apparaît ici plus que partout ailleurs insistante et
persuasive, et suivant laquelle c'est dans le repos que réside
la plus grande force d'impulsion, dans l'ignorance le plus riche
savoir, dans le silence la plus puissante éloquence, dans l'acte
non intentionné la plus certaine finalité. « La
suprême conquête de l'homme est de savoir que nous ne
savons pas, tandis que l'illusion que nous savons est une maladie
» (II, 71, 1). Il est difficile de donner un résumé
bref et topique de cette disposition morale, pour la raison
précisément qu'elle n'est que cela : une disposition, non
pas une pensée constructrice. Il faut lire soi-même ces
intéressants écrits, et de telle façon qu'on
supplée à force de patience à la sécheresse
de la forme pour pénétrer jusque dans le cœur de ces
sages qui se lamentent au spectacle de leur pauvre patrie. On ne
trouvera pas chez eux de métaphysique ni proprement de
philosophie, pas même de matérialisme sous sa forme la
plus simple, mais beaucoup de renseignements sur les
réalités sinistres dont est faite la vie civilisée
et lettrée des Chinois, et, du point de vue de la morale
pratique, une intuition de la nature de l'homme aussi profonde que
celle de Confucius est plate. Cette doctrine de négation marque
le point culminant accessible à l'esprit chinois. (La meilleure
source d'informations, ce sont ici les Sacred Books of China qui
forment les volumes 3, 16, 27, 28, 39 et 40 des Sacred Books
of the East; les volumes 39 et 40 renferment les livres
taoïstes.
Le petit écrit de Brandt : Die
chinesische Philosophie und der
Staats-Confucianismus, 1898, peut servir de guide
préliminaire.
J'ignore si personne a jamais exposé la nature
particulière de la philosophie taoïste.
1015
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
savoir et de la civilisation
comme un produit nécessaire, et par
une évolution logique, mais qu'elle est conditionnée par
la nature de la personnalité, mais qu'elle dépend de
l'INDIVIDUALITÉ ethnique. Avec un savoir
matériellement
fort limité et une civilisation très médiocrement
développée, l'Hindou aryen possède une culture qui
escalade le ciel et dont la signification est éternelle, tandis
que le Chinois n'en possède aucune malgré des
connaissances de détail prodigieusement étendues,
malgré une civilisation raffinée et fébrilement
active. Et de même qu'après trois siècles on n'a
pas réussi à inculquer au nègre le savoir, ni la
civilisation à l'Indien américain, de même on ne
réussira jamais à greffer la culture sur le Chinois.
C'est que chacun de nous demeure tel qu'il est et qu'il a
été; ce que nous appelons à tort progrès
n'est que l'épanouissement de quelque chose qui existait
déjà; où il n'y a rien, le roi perd ses droits. Un
autre fait encore ressort avec une particulière clarté du
même exemple, et j'y dois insister pour compléter ce que
j'ai dit plus haut des Hindous : sans la culture, sans cette aptitude
de l'esprit à élaborer une conception du monde qui relie
et qui éclaire tous les éléments de la vie, il n'y
a pas de savoir proprement dit. Nous pouvons et nous devons maintenir
une séparation entre la science et la philosophie; cela est
certain; mais nous constatons qu'une science synthétique est
impossible sans la faculté de penser profondément; un
savoir exclusivement pratique, qui ne s'attache qu'aux faits et ne vise
qu'à l'industrie, apparaît dépourvu de toute
réelle signification ¹). C'est là une vue
importante. En
la complétant par ce que nous enseigne notre expérience
des Indo-Aryens, nous ajouterons qu'inversement, quand les
matériaux du savoir cessent d'affluer, la vie supérieure
de la culture s'arrête aussi et se pétrifie, et la cause
en est,
—————
¹) Comme le dit déjà, d'un mot frappant,
Jean-Jacques
Rousseau : « Les sciences règnent pour ainsi dire à
la Chine depuis deux mille ans, et n'y peuvent sortir de l'enfance
» (Lettre à M. de Scheyb, 15 juillet 1756).
1016
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
à mon avis, dans le
desséchement de la force
créatrice; car le mystère de l'existence reste sans
doute toujours le même, soit que nous embrassions du regard peu
d'objets ou beaucoup, et le contour de l'inexploré coïncide
exactement à chaque instant avec le contour de l'exploré;
mais l'étonnement, mais la curiosité s'émoussent,
et en même temps l'imagination créatrice, au contact du
connu qui depuis longtemps ne change plus. J'ai:
précédemment entretenu le lecteur des
Suméro-Akkadiens. Ces grands inventeurs de mythes furent
d'éminents travailleurs, notamment en deux domaines :
l'étude de la nature et la science mathématique; leurs
découvertes astronomiques témoignent d'une
précision étonnante, d'une observation exacte et
minutieuse jusqu'à la sécheresse; mais il n'en est pas
moins manifeste que ces découvertes stimulèrent
puissamment leur imagination, aussi voyons-nous chez eux
l'investigation scientifique et la création mythique aller de
pair. La preuve que ce peuple fut pratique au plus haut degré,
nous la trouvons dans son organisation économique et politique,
dont une part capitale s'est transmise jusqu'à nous : la
division de l'année d'après la position du soleil,
l'institution de la semaine, l'adoption d'un système
duodécimal à l'usage du commerce pour les poids, les
mesures, la numération, etc.; mais, d'autre part, ces
idées mêmes attestent une force extraordinaire
d'imagination créatrice, et j'ai déjà
marqué que les vestiges de la langue sumérienne qui nous
sont parvenus laissent présumer une prédisposition
particulière pour la pensée métaphysique ¹).
On le
voit : les fils s'enchevêtrent de mille
—————
¹) Voir ch. V, au sous-titre : « Considération sur
la
religion chez les Sémites », la première note
développée. Un des ouvrages les plus complets que nous
possédions sur la langue sumérienne est celui qu'a
publié en 1911 Stephen Langdon sous ce titre : A sumerian grammar and chrestomathy, with
a vocabulary of the principal roots in
Sumerian. Je mentionne à l'endroit indiqué
d'autres
sources d'information et je note l'opinion de King (A History of Sumer
and Akkad) sur l'art sumérien, qu'il loue notamment pour
«
la surprenante fidélité dans la reproduction des formes
et attitudes animales » (p. 69) étudiées «
directement d'après
1017
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
manières et le facteur
déterminant de chaque combinaison
particulière réside dans la nature de la
personnalité de race, avec ses contrastes et son
caractère fixé une fois pour toutes.
Je ne puis malheureusement pousser plus loin cet
examen, mais les
indications qui précèdent suggéreront,
j'espère, au lecteur des réflexions qui
suppléeront à leur extrême brièveté
et le pourront conduire à des conclusions importantes touchant
le présent. Si, pour terminer, reprenant encore une fois notre
tableau, nous nous demandons où nous trouverions une sorte
d'homme véritablement harmonieuse, qui se soit
développée en tous sens dans la beauté et la
liberté, nous n'en apercevrons qu'une dans le passé : et
c'est l'HELLÈNE. Tous les éléments
de la vie
humaine atteignent chez lui au plus bel épanouissement :
découverte, science, industrie, économie sociale,
conception du monde, art — partout il se dresse dans sa force, et
voilà réellement devant nous un « homme complet
». Il n'est pas un « développement » du
Chinois, qui s'évertuait déjà dans son labeur
inutile à l'époque brillante d'Athènes ¹), il
n'est pas une « évolution » de l'Égyptien,
encore que
la prétendue sagesse de ce dernier lui inspirât un respect
craintif et tout à fait injustifié, il ne marque pas un
« progrès » sur le colporteur phénicien
auquel il est censé devoir ses premiers rudiments de
civilisation. Non, mais en des contrées barbares, soumises
à des conditions d'existence déterminées et
probablement rigoureuses, une race humaine noble s'était
ennoblie encore davantage, et elle s'était acquis les dons les
plus variés — ici nous arrivons sur le terrain des faits
historiquement démontrables — par des croisements entre ses
divers membres, groupes,
—————
nature »,
(p. 71) ce qui permet au sculpteur d'être expressif
sans tomber dans l'exagération conventionnelle.
¹) Gardons-nous toutefois des
exagérations. On faisait
remonter
à plus de deux mille ans avant le Christ (et c'est une erreur
encore assez généralement répandue) les premiers
documents chinois d'un caractère vraiment historique; on les
date aujourd'hui de huit siècles avant notre ère, ou
moins encore.
1018
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
parents, mais
déjà individualisés. Cet homme,
l'Hellène, apparut immédiatement tel qu'il devait
être et rester. Il se développa vite ¹). Ce que le
monde
possédait en fait de découvertes, d'inventions et
d'idées héritées avait abouti chez les
Égyptiens
à une science hiératique morte, combinée avec une
religion sincère, mais exclusivement pratique et
destituée d'imagination, chez les Phéniciens au
commerce et à l'idolâtrie : or les mêmes impulsions
exactement furent pour leurs voisins grecs le stimulant de la science
et de la culture, sans que la civilisation qu'ils constituèrent
en fût restreinte dans ses légitimes exigences.
L'Hellène seul possède cette universalité, cette
parfaite plasticité qui trouva une expression artistique dans sa
sculpture; voilà pourquoi il est digne comme nul autre qu'on
l'admire et le vénère, voilà pourquoi il
mérite seul d'être retenu comme modèle et
proposé en exemple non à notre imitation, mais à
notre émulation. Le Romain, que nous nommons à
côté du Grec dans nos écoles, s'atteste dans son
développement plus unilatéral encore, ou presque, que
l'Hindou : si, chez ce dernier, la culture finit par absorber peu
à peu toutes les forces vita-
—————
¹) Ainsi l'art mycénien (1550-1100 avant J.-C.) a produit
des œuvres qui, pour la justesse de l'observation et la maîtrise
de
l'exécution, ne sont pas inférieures à celles que
verra éclore la Grèce de l'époque brillante,
après les quatre siècles du « moyen âge
hellénique ». Cette remarque de Flinders Petrie (discours
du 26 sept. 1898 devant la British
Association) touchant les admirables
gobelets en or découverts à Vaphio près de Sparte
par Tsountas et ornés de figures représentant la capture
de taureaux sauvages, s'appliquerait de même aux peintures
murales de Tirynthe déblayées par Schliemann et à
la céramique exhumée des palais mycéniens, avec
ses décorations de plantes et d'animaux marins où la
grâce expressive s'allie à la fidélité. On
trouve d'intéressants renseignements sur cette culture
achéo-pélagienne dans Hueppe : Rassenhygiene der Griechen
p. 54 et suiv., dans les livres d'Andrew Lang sur Homère et
l'âge homérique, et dans quantité d'ouvrages
spéciaux, tel celui de Dussaud : Les civilisations
préhelléniques, que j'ai cité
fréquemment
dans mon premier chapitre, mais qui est consacré pour la plus
grande part aux époques antérieures dites
égéenne et minoenne (ou crétoise).
1019
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
les, la préoccupation
politique — création du Droit,
maintien de l'État — étouffa dès l'abord chez le
Romain
toute autre aptitude. L'accomplissement de sa tâche
civilisatrice, en requérant tout son être, ne lui laissa
de forces ni pour le savoir ni pour la culture ¹). Dans le cours
de son
histoire entière, le Romain n'a rien découvert, rien
inventé; et nous surprenons ici à l'œuvre, une fois de
plus, la mystérieuse loi de corrélation entre le savoir
et la culture, car lorsqu'il fut devenu le maître du monde et
commença de sentir le vide de sa vie dénuée de
culture, c'était déjà trop tard : la source
jaillissante de l'originalité avait tari en cette âme
désormais incapable de libre création. Son œuvre
politique, puissante et unilatérale, pèse encore et
combien lourdement sur nous ! C'est elle qui nous incite à
exagérer le rôle des choses politiques, à en faire
un agent de configuration autonome, à leur attribuer une
signification décisive qui ne leur appartient pas et qu'elles ne
s'arrogent qu'au détriment de notre vie.
LE GERMAIN
Ce petit détour par la Chine et la
Chaldée jusqu'à
Rome n'était pas inutile, je crois, pour arriver à nous
représenter nettement notre propre personnalité et son
nécessaire développement. Car nous pouvons le proclamer
sans crainte : le Germain est le seul homme qui se laisse comparer
à l'Hellène. Chez lui aussi, ce qu'il y a de frappant et
de spécifiquement distinctif, c'est l'épanouissement
simultané et l'équilibre du savoir, de la civilisation et
de la culture. L'universalité de nos aptitudes nous
différencie de toutes les races humaines contemporaines ou
antérieures, à l'unique exception des Grecs — fait qui,
soit dit en passant, autoriserait à présumer notre proche
parenté avec eux. Mais, pour cette raison même, une
confrontation s'impose entre ces types qui ont tant de traits communs
et dont il nous importe de noter les dissemblances. Nous pourrons, par
exemple, affirmer avec certitude que, chez les Grecs, la culture
était l'élément prépondérant : ils
possèdent la poésie la plus complète et la
—————
¹) Voir ch. I sous la rubrique : « Culture artistique
».
1020
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
plus originale (dont devait
dériver tout le reste de leur art)
à une époque où leur civilisation, attestant, il
est vrai, déjà de nobles goûts et le pressentiment
du beau, porte encore le cachet de la dépendance et de la
barbarie, et où leur soif de savoir est à peine
éveillée. Plus tard, c'est précisément la
science qui prend soudain chez eux un essor grandiose, à jamais
glorieux, et cela dans une union étroite et féconde avec
une conception du monde très haute (de nouveau cette
corrélation !) La civilisation grecque ne demeure pas en rapport
avec des productions si incomparables. Sans doute Athènes fut
une ville industrielle (si cette expression ne choque pas les
oreilles délicates) et le monde n'aurait eu ni un Thalès,
ni un Platon, si les Hellènes ne s'étaient acquis des
richesses et, par elles, des loisirs comme administrateurs
d'exploitations agronomiques, comme négociants entreprenants et
rusés; ce sont des gens éminemment pratiques; mais dans
la politique — sans laquelle il n'y a pas de civilisation qui dure —
ils ne montrèrent pas de dons extraordinaires, comme les
Romains; le Droit et l'État furent chez eux comme une balle
servant aux
jongleries de quelques ambitieux, et nous ne saurions
méconnaître un symptôme significatif dans les
mesures directement anticivilisatrices où recourut celui des
États grecs qui dura le plus longtemps, Sparte. Il est
évident
que les choses se présentent tout autrement chez nous, Germains.
Sans doute, notre politique aussi est demeurée jusqu'à ce
jour particulièrement pesante, grossière et maladroite,
mais nous ne nous en sommes pas moins avérés comme les
plus incomparables constructeurs d'États — d'où l'on peut
inférer qu'ici, comme souvent ailleurs, c'est le rôle
d'imitateurs auquel nous étions contraints qui nous a
gênés, ce n'est pas le défaut d'aptitude. «
Qui donc parvient tôt à ce bonheur : être conscient
de son propre moi, sans formes étrangères, en une pure
harmonie ? » soupire Goethe ¹). Oui, qui ? Pas même les
—————
¹) Wilhelm Meister's Lehrjahre,
liv. VI.
1021
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
Grecs; mais nous moins encore,
bien moins. Nos aptitudes se sont
développées d'une manière plus satisfaisante,
parce que plus indépendante, dans tout le domaine
économique (commerce, métiers, agriculture — celle-ci
peut-être au moindre degré), elles y ont atteint un
épanouissement inconnu jusqu'alors, de même que dans
l'industrie, qui suit de près. Que sont les Phéniciens et
les Carthaginois avec leurs comptoirs et leurs caravanes
misérables, avec leurs procédés d'exploitation
pillarde, auprès d'une de ces confédérations de
villes comme les ligues lombarde, rhénane, hanséatique,
dans lesquelles l'intelligence, le travail, l'invention et — last not
least — la probité collaborent? ¹) Ainsi la
civilisation —
le
domaine entier de la civilisation proprement dite — forme chez nous le
centre : et c'est là un trait de caractère excellent, en
tant que garantie de stabilité, mais qui recèle un
péril, celui (si je peux dire) que nous « tournions au
Chinois », et ce péril deviendrait très réel
le
jour que les éléments non germaniques, ou à peine
germaniques, prendraient le dessus parmi nous ²). Car
aussitôt
notre soif inextinguible de savoir serait mise au service de la seule
civilisation et frappée ainsi — comme en Chine — de
l'anathème qui condamnerait nos efforts à une
éternelle stérilité. Notre unique protection
contre ce danger, c'est cela qui nous confère dignité et
grandeur, immortalité et — comme eussent parlé les
anciens Grecs — divinité : c'est notre culture. Mais celle-ci
n'a pas acquis, étant donnée la nature de nos dons,
l'importance prépondérante qu'elle avait dans
—————
¹) Voir ch. II au sous-titre : « La lutte contre les
Sémites ».
²) C'est surtout l'ALLEMAND qui
menace en beaucoup de choses de
«
tourner au Chinois », par exemple dans sa manie de collectionner,
d'accumuler, d'entasser matériaux sur matériaux, dans son
penchant à négliger l'esprit pour la lettre, etc. Il y a
longtemps qu'on en a fait la remarque, et Goethe racontait en riant
à Soret que la Chine figurée sur une mappemonde du temps
de Charles-Quint portait, en manière de notice, cette
inscription : « Les Chinois sont un peuple qui a une très
grande
ressemblance avec les Allemands ! » (Eckermann, 26 avril 1823).
1022
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
l'hellénisme et que
j'ai signalée
antérieurement ¹). Nul ne prétendra que chez nous
l'art
configure la vie, ou que la philosophie (en son sens le plus noble,
comme conception du monde) fasse partie de l'existence des hommes qui
nous dirigent, ainsi qu'il advint à Athènes (et je ne dis
rien de l'Inde). Mais ce qu'il y a de plus regrettable concerne
l'aptitude culturelle qui semble chez nous la plus
développée, si l'on en juge par d'innombrables
manifestations caractéristiques du slavo-celto-germanisme tout
entier, et qui constitue une riche compensation pour l'insuffisance
relative des dons artistiques ou métaphysiques dans la
majorité de notre groupe : la religion — car c'est d'elle qu'il
s'agit — n'a jamais été capable d'arracher la camisole de
force qui lui fut imposée, dès l'avènement des
Germains dans l'histoire universelle, par des mains indignes, par les
bâtards du chaos ethnique. En Jésus-Christ était
apparu au monde le génie religieux absolu; nul n'était
mieux fait que le Germain pour entendre cette voix divine : les plus
grands propagateurs de l'Évangile à travers l'Europe sont
tous
des Germains, et le peuple germanique tout entier s'attache
immédiatement, on l'a vu par l'exemple des frustes Goths
²), aux
paroles de l'Évangile, réfractaire qu'il est à
toute basse
superstition (l'histoire des ariens en témoigne). Et
malgré cela l'Évangile disparaît bientôt, et
la
grande voix se tait; car les enfants du chaos ne veulent pas cesser
leurs sacrifices sanglants de victimes expiatoires, qui dès
longtemps n'ont plus de sens pour les meilleurs esprits d'entre les
Grecs et les Hindous, et que tournent en dérision depuis des
siècles les plus éminents prophètes des Juifs;
quantité de pratiques s'y ajoutent, magiques et cabalistiques,
avec, provenant de la sénile et malsaine Syro-Égypte, la
métamorphose transsubstantielle; et tout cela, mis en œuvre et
complété par la chronique juive, va être
désormais la « religion » des Germains !
—————
¹) Je renvoie le lecteur au ch.
I du présent ouvrage.
²) Ch. VI, sous la rubrique : « Germain et Antigermain
».
1023
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
Même la Réforme
ne la rejette pas, et par suite elle
s'engage dans une contradiction insoluble avec elle-même, son
centre de gravité se trouvant transféré dans la
sphère purement politique et son importance limitée ainsi
à la classe des forces uniquement civilisatrices, tandis qu'elle
n'atteint pas culturellement au delà d'une affirmation
inconséquente (salut par la foi, mais néanmoins maintien
de superstitions matérialistes) et d'une négation
fragmentaire (rejet d'une partie des accessoires dogmatiques, maintien
du reste) ¹). Dans ce manque d'une religion véritable,
issue de
notre propre nature et y répondant, j'aperçois le plus
grand danger qui puisse menacer l'avenir du Germain; c'est son talon
d'Achille; qui l'atteindra là, l'abattra. Qu'est-ce donc qui a
causé la ruine de l'Hellène ? Conduit par Alexandre, il a
montré qu'il était capable de se soumettre le monde; mais
son point faible était la politique; non qu'à cet
égard même la nature se fût montrée avare
envers lui : il produisit les premiers théoriciens de la
politique, les fondateurs d'État les plus fertiles en
inventions, les
plus géniaux faiseurs de discours sur la chose publique; mais ce
qu'il avait réalisé avec succès dans tous les
autres domaines lui fut refusé ici : créer quelque chose
de grand et de durable, il ne put, et cette impuissance le perdit; sa
situation politique lamentable le livra au Romain; avec la
liberté il perdit la vie; c'en était fait de l'homme qui,
le premier, avait connu son complet épanouissement dans
l'harmonie; son ombre seule erra encore sur la terre. Or la situation
dans laquelle nous nous trouvons par rapport à la religion, nous
Germains, me semble très analogue. Jamais
—————
¹) À cet
égard, LUTHER entre autres reste
complètement prisonnier du matérialisme religieux; lui,
le héros de la foi, « élimine tellement la foi de
la
sainte cène » qu'il enseigne que l'incrédule aussi
détache avec ses dents un morceau du corps du Christ. Il admet
par là ce contre quoi Bérenger de Tours et tant d'autres
catholiques strictement romains avaient lutté avec courage peu
de siècles auparavant, et ce qui aurait été en
abomination non seulement aux premiers chrétiens, mais
même et encore à des hommes tels que saint Ambroise et
saint Augustin (Cf. Harnack : Grundriss
der Dogmengeschichte, §
81).
1024
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
l'histoire n'a vu
paraître une race aussi profondément et
intérieurement religieuse. Nous occupons à cet
égard une place intermédiaire entre l'Indo-Aryen et
l'Hellène : le besoin métaphysico-religieux qui nous est
inné nous induit à une conception du monde beaucoup plus
artistique, c'est-à-dire plus puissamment lumineuse et
rayonnante, que celle des Hindous, mais beaucoup plus intime et partant
plus profonde que celle des Grecs, qui nous sont supérieurs
comme artistes. C'est cette attitude à laquelle convient
exactement le nom de RELIGION, pour la distinguer de la
philosophie et
de l'art. Si l'on voulait faire le compte des vrais saints, des grands
prédicateurs, des apôtres de la charité et des
mystiques issus de notre race, si l'on voulait énumérer
ceux d'entre nous qui ont souffert les tourments et la mort pour leur
foi, si l'on voulait établir quel rôle a joué la
conviction religieuse chez les hommes les plus significatifs de notre
histoire, on n'en viendrait pas à bout; notre art merveilleux se
développe tout entier autour du centre que lui constitue la
religion, de même que la terre tourne autour du soleil, et s'il
advient que telle Église particulière tienne
partiellement et
extérieurement lieu de ce centre, il ne l'en faut pas moins
chercher partout au plus intime du cœur et de ses aspirations. Et
pourtant quel spectacle nous offre cette vie religieuse intense, sinon,
depuis toujours, celui de l'incohérence la plus absolue dans les
choses religieuses ? Que voyons-nous aujourd'hui ? L'Anglo-Saxon —
dirigé par son infaillible instinct vital — se cramponne
à une Église traditionnelle quelconque qui ne s'immisce
pas dans
la politique, pour posséder du moins comme centre de sa vie cela
qui a nom « religion »; l'homme du Nord et le Slave
s'émiettent en cent sectes débiles, soupçonnant
bien qu'elles les égarent, mais incapables de trouver le droit
chemin; le Français oscille entre un scepticisme
desséchant qui ne le préserve pas de l'intolérance
et un cléricalisme farouche qui l'y incite; les Européens
méridionaux, tombés à l'idolâtrie sans fard,
se sont exclus par là du monde des peuples cultivés;
l'Alle-
1025
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — APERÇU
HISTORIQUE
mand se tient à
l'écart et attend qu'un Dieu descende
encore une fois du ciel, ou bien, en désespoir de cause, il
choisit entre la religion d'Isis et la religion des imbéciles,
dite « Force et Matière ».
J'aurai naturellement à reprendre, dans les
sections
spéciales, plus d'un point ci-dessus mentionné; il me
suffit, en attendant que je puisse préciser cette
caractéristique comparative de notre monde germanique, d'avoir
souligné son aptitude dominante et du même coup sa plus
inquiétante faiblesse.
Nous voici maintenant assez avancés pour
pouvoir assister le
Bichat futur, que j'évoquais tout à l'heure, par quelques
indications sur le cours historique du développement qu'a suivi
le monde germanique jusqu'à l'an 1800, et cela en
considérant tour à tour chacun des sept
éléments que nous avons admis pour la commodité de
la perspective.
—————
Dernière mise
à
jour : 4 mai 2008