Here
under follows the transcription of chapter 9b1 of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
1025
I. Découverte.
(De Marco Polo à
Galvani).
L'APTITUDE
INNÉE
La quantité des objets à
connaître est
évidemment inépuisable. Pour la science — par
où j'entends, en opposition à cette
substance innombrable du savoir, son ordonnance intellectuelle — on
pourrait, il est vrai, rêver un degré de
développement dans lequel toutes les grandes lois de la nature
auraient été déchiffrées : car il s'agit
là d'un rapport entre les phénomènes et la raison
humaine, de quelque chose de strictement borné par
conséquent, vu la structure particulière de cette raison,
et d'individuel pour ainsi dire, puisque adapté à
l'individualité de l'espèce humaine. La science ne
trouverait plus alors de champ inépuisable qu'en tournant au
dedans son effort, qui consisterait en une analyse toujours plus fine.
Par contre, l'expérience nous démontre en tous les
domaines que l'empire des phénomènes et des
1026
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
formes est un infini, dont
l'exploration ne s'achèvera jamais.
Il n'est pas de géographie, de physiographie, de géologie
— quelque scientifiques qu'on les suppose — qui soient en état
d'affirmer rien sur les caractères distinctifs d'un pays non
encore découvert; une mousse, un insecte que l'on
découvre est un objet absolument nouveau, constitue un
enrichissement positif et indéfectible du monde de notre
représentation, des matériaux de notre savoir. Nous nous
empressons naturellement de ranger cet insecte ou cette mousse, selon
les exigences de notre commodité humaine, dans une famille
déjà établie, et, si c'est lui faire trop de
violence, nous imaginons aux fins de la classification une nouvelle
« famille », laquelle du moins nous incorporerons, pour peu
qu'il soit possible, dans un « ordre » déjà
connu.
Cependant l'insecte ou la mousse en question ne cessera pas,
après avoir reçu son étiquette, d'être ce
qu'il était avant : un être complètement
individuel, et tel en même temps que la pensée ne le
pouvait inventer ni concevoir dans sa plénitude, une incarnation
nouvelle insoupçonnée de l'idée du monde; or cette
nouvelle incarnation de l'idée, nous la possédons
maintenant, tandis qu'auparavant elle nous faisait défaut. Il en
est ainsi de tous les phénomènes. La réfraction de
la lumière par le prisme, la toute-présence de
l'électricité, la circulation du sang.... chaque fait
découvert signifie un enrichissement. « Les manifestations
particulières des lois de la nature, dit Goethe, sont toutes
situées en dehors de nous comme des sphinx qui nous
environneraient, rigides, inébranlables et muets. Chaque nouveau
phénomène perçu est une découverte, chaque
découverte est une acquisition. » Ces paroles marquent
nettement la distinction qui s'impose, dans le domaine du savoir, entre
science et découverte : celle-ci concerne les sphinx
situés EN DEHORS DE NOUS; celle-là,
l'élaboration
par laquelle nous prenons INTÉRIEUREMENT
possession des
phénomènes perçus ¹). Aussi peut-on
très bien
—————
¹) Goethe insiste à diverses
reprises sur cette distinction
entre ce
1027
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
comparer la matière
brute du savoir, c'est-à-dire la masse des faits
découverts, avec la matière brute de la fortune
— avec notre argent. Le chroniqueur Robert de Gloucester
écrivait déjà vers la fin du XIIIme
siècle :
« for the more that a man can,
the more worth he is. »
Celui qui sait beaucoup est riche, celui qui sait peu est pauvre. Si
plate que puisse
paraître d'ailleurs cette comparaison, elle nous aidera
précisément à mettre le doigt sur le point
critique à considérer dans ce que nous appelons le
savoir; car la valeur de l'argent dépend entièrement de
l'usage que nous avons l'esprit d'en faire. Affirmer que la richesse
confère une puissance et que la pauvreté mutile, c'est
affirmer une de ces vérités de La Palice dont le plus
obtus peut faire l'observation journellement sur lui-même et sur
les autres. Et pourtant un des plus perspicaces (Shakespeare) a dit :
If thou art rich, thou'rt poor
— si tu es riche, tu es pauvre ! Et, en
fait, la vie nous enseigne qu'il n'y a pas de rapport simple et direct
entre avoir et pouvoir. De même que l'hypérémie de
l'organisme, la congestion sanguine d'un organe important, peut
ralentir l'activité vitale et en fin de compte provoquer la
mort, ainsi nous constatons souvent que la grande richesse exerce une
influence paralysante. Or il en est du savoir comme de la
richesse. Nous avons vu les Hindous succomber par anémie de
savoir concret; on les définirait assez exactement en les
appelant des idéalistes morts de faim; les Chinois, par
contre, font songer à des parvenus gorgés de biens qui
n'ont pas la moindre idée de ce qu'ils pourraient entreprendre
avec l'énorme capital accumulé de leur savoir —
étant sans initiative, sans imagination, sans idéal.
L'adage courant : « savoir, c'est pouvoir » n'est donc
—————
qui est «
hors de nous » et ce qui est « en nous »; elle peut
nous
rendre de bons services ici, où il nous importe de
considérer à part l'une de l'autre la science et la
découverte; mais transportée sur le terrain de la
philosophie pure ou aussi de la science naturelle pure, cette
même distinction n'est applicable qu'avec la plus grande
prudence; j'y reviendrai au début de la section intitulée
: « Science
».
1028
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
recevable qu'avec d'expresses
réserves; demandons d'abord, car
tout dépend de là, QUI est celui qui sait. On pourrait
dire du savoir, plus encore que de l'argent, qu'il n'est rien par
lui-même, absolument rien, et qu'il constitue pour l'homme un
instrument de déchéance et de ruine autant que
d'élévation et d'ennoblissement. Le paysan chinois
ignorant est l'un des plus actifs et des plus heureux entre tous les
hommes de la terre, le Chinois érudit est une peste, il est le
chancre rongeur de son peuple; aussi cet admirable Lâo-tseu — que
comprennent si mal ses modernes commentateurs nourris de verbiage
humanitaire — avait-il mille fois raison d'écrire : « Ah !
si nous pouvions seulement (« nous », Chinois) rejeter
l'abondant savoir et secouer le joug de l'érudition ! notre
peuple s'en trouverait mille fois mieux » ¹) ! Nous voici
donc
ramenés, ici encore, à l'individualité même,
à ses capacités innées, à son
caractère inné. Telle race humaine se tire très
bien d'affaire avec un minimum de savoir; ce qui s'y ajoute lui est
mortel, car elle n'a pas d'organe pour l'assimiler. Telle autre est
congénitalement assoiffée de savoir, et si elle ne trouve
pas de quoi satisfaire ce besoin, elle s'étiole; mais aussi
est-elle organisée pour élaborer de mille façons
la matière connaissable qui afflue de toute part : elle
l'emploie non seulement à configurer la vie extérieure,
mais encore à enrichir continuellement sa pensée et sa
force créatrice. Les Germains sont dans ce cas. Ce n'est pas la
quantité de ce qu'ils savent qui mérite l'admiration —
car tout savoir demeuré éternellement relatif — c'est le
fait qu'ils possèdent la rare aptitude d'APPRENDRE,
je veux dire
de découvrir sans fin, d'arracher sans trêve leur secret
aux « sphinx muets », et puis aussi la faculté
d'absorber en quelque sorte ce qu'ils recueillaient, de manière
qu'il y eut toujours place pour de nouveaux aliments, sans danger de
pléthore.
On le voit : chaque individualité est
infiniment com-
—————
¹) Tâo-teh-King
XIX, 1.
1029
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
plexe. J'espère
néanmoins que ces quelques remarques,
jointes à celles par où débute le présent
chapitre, permettront au lecteur de saisir la signification
spécifique du savoir — de ce savoir que nous considérons
ici dans sa forme la plus simple, comme découverte de faits —
pour la vie du Germain. Il se rendra compte aussi que la faculté
requise en l'espèce — et qui est d'ordre pour ainsi dire
matériel, dans ce sens qu'elle appréhende la substance
des faits concrets — se rattache par des liens multiples aux
facultés supérieures et même aux dons les plus
hauts de l'âme germanique. Il ne fallait rien de moins qu'une
aptitude philosophique extraordinaire et en même temps une vie
économique extrêmement intense pour rendre possible
l'ingestion, la digestion et l'utilisation d'une si grande
quantité de savoir. Ce n'est pas le savoir qui a engendré
la force vitale, c'est la force vitale en perpétuel excès
qui n'a cessé d'aspirer à un savoir toujours plus
étendu, de même qu'à une possession toujours plus
étendue dans tous les autres domaines. Tel est le
véritable foyer intérieur de cette ardeur au savoir qui
s'atteste victorieusement dès le XIIme
siècle, pour ne
plus s'éteindre jamais. Cela compris, l'histoire des
découvertes cesse d'être une amusette propre uniquement
à divertir les enfants; elle nous offre un spectacle
intelligible, le plus instructif du monde.
LES FORCES MOTRICES
La liaison intime des différents ressorts de
l'individualité trouve sa confirmation immédiate
dans ce phénomène si caractéristiquement
individualiste de la découverte. Je viens d'indiquer que notre
aspiration à la « possession » était la
source d'où procédait notre trésor de
connaissances : à ce mot « possession » je
n'attachais certes pas un sens de blâme; qui dit possession dit
pouvoir, qui dit pouvoir dit liberté. En outre, une aspiration
pareille, dans n'importe quel domaine, n'implique pas seulement
l'effort d'accroître notre pouvoir en y annexant ce qui est
situé hors de nous, mais aussi le désir de nous
extérioriser nous-mêmes. Ici, comme dans l'amour, les
contrastes s'allient : on prend pour pren-
1030
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
dre, mais, on prend aussi pour
pouvoir donner. Et de même que
nous avons constaté chez le Germain l'affinité du
constructeur d'État avec l'artiste ¹), de même il
nous faut
reconnaître maintenant qu'un certain noble rêve de
posséder s'apparente étroitement à la
faculté de créer du nouveau avec tout ce que l'on
acquiert et d'en faire don au monde entier pour son enrichissement.
Gardons-nous toutefois, en considérant l'histoire de nos
découvertes, de nous induire en illusion sur un fait essentiel
: je veux dire, le grand rôle qu'y a joué de façon
directe, incontestable, et sans nul déguisement, la passion de
l'or. Au point de départ de cette carrière triomphale, ce
qui forme la base simple et large sur quoi va s'édifier toute
l'œuvre de découverte, c'est l'étude du globe
terrestre, c'est la « dé-couverte » de la
planète
qui sert de demeure à l'homme : par là seulement nous
sont
venus des renseignements certains sur la forme et la nature de notre
astre, en même temps que des vues essentielles sur la position de
l'homme dans le cosmos; par là seulement nous avons pu nous
instruire en détail des différentes races de
l'humanité, des sortes diverses de minéraux, et du monde
végétal, et du monde animal. Et au terme opposé de
la même carrière, voici l'effort de scruter la complexion
intime de la matière visible, voici ce que nous nommons
aujourd'hui chimie et physique, une intrusion mystérieuse, et
récemment encore suspecte de sorcellerie, dans les entrailles de
la nature, en même temps qu'un nouveau point de départ
pour notre savoir actuel et notre actuel pouvoir ²). Eh bien, la
force motrice qui nous ouvrit ces deux domaines de la connaissance, le
stimulant des voya-
—————
¹) Voir au ch. VI la rubrique : « Liberté et
fidélité ».
²) La haute signification de l'alchimie comme fondatrice de la
chimie
est aujourd'hui universellement reconnue. Je n'ai qu'à renvoyer
le lecteur aux ouvrages de Berthelot (Origines
de l'alchimie, 1885; La
Chimie au moyen âge, 1893) et de Kopp (Geschichte der Chimie,
1843-47; Beiträge zur
Geschichte der Chemie, 1869-75; Die Alchimie in älterer und neuerer
Zeit, 1886).
1031
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
ges de découverte et le
stimulant de l'alchimie, ce fut
proprement et directement, pendant de longs siècles, LA
RECHERCHE DE L'OR. Sans doute, chez les grands initiateurs dont
la
pensée individuelle fraie les voies à leurs
contemporains, on aperçoit toujours à côté
de cela quelque chose d'autre et de plus haut, une force purement
idéale; un Colomb est prêt à mourir à tout
instant pour son rêve, et les grands problèmes du monde
s'ébauchent dans l'esprit d'un Albertus Magnus; mais de tels
hommes n'auraient pas trouvé l'assistance nécessaire,
ils n'auraient pas groupé autour d'eux la troupe des satellites
indispensables pour mener à chef l'œuvre laborieuse de
découverte, si l'espoir d'un gain prochain ne leur eût
suscité des collaborateurs et des partisans. Cet espoir,
l'espoir de trouver de l'or, engagea ceux qu'il inspirait à
observer avec plus de précision, doubla leur don d'invention,
leur suggéra les hypothèses les plus hardies, les rendit
capables d'une endurance infinie, les exalta jusqu'au mépris de
la mort. Il n'en est pas, somme toute, très différemment
aujourd'hui. Si les États ne se précipitent plus à
la
conquête du métal or avec la même exclusive passion
que les Espagnols et les Portugais du XVIme
siècle, il n'en est
pas moins vrai que l'ouverture graduelle et la soumission du monde
à l'influence germanique s'effectue en raison directe du
rendement pécuniaire. Un Livingstone même se trouve avoir
été en dernier ressort (combien malgré lui !) le
pionnier des capitalistes avides de toucher de gros
intérêts, et ce sont eux qui accomplissent ce que
n'eût pu exécuter l'idéaliste isolé. Et
pareillement la chimie moderne ne pourrait se passer de laboratoires et
d'instruments coûteux; or l'État, qui les entretient,
n'accorde
pas ses subventions par enthousiasme pour la science pure, mais parce
que les inventions industrielles qui en procèdent enrichissent
le pays ¹). Le pôle nord, qui défia les tentatives des
—————
¹) Sans parler de l'invention de nouvelles poudres à canon,
d'explosifs pour torpilles, d'engins destructeurs, etc.
1032
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
explorateurs du
dix-neuvième siècle, eût
probablement été découvert dans les six mois, et
bientôt plus couru que le Klondike, si la nouvelle
s'était répandue soudain que les flots s'y brisaient sur
des rochers d'or.
Je suis bien éloigné, on le voit, de
nous vouloir peindre
meilleurs que nous ne sommes. C'est avec l'honnêteté qu'on
va le plus loin, dit un proverbe; il s'applique au moins ici. Car, en
constatant loyalement cette puissance de l'or, nous sommes
amenés à constater aussi un autre fait, dont — une fois
avertis — nous trouverons de tous côtés la confirmation :
c'est que le Germain possède un don particulier grâce
auquel ses défauts même tournent à bien. Les
anciens en eussent pris texte pour l'appeler favori des dieux; je me
contenterai d'y trouver la preuve de sa grande aptitude culturelle. Une
compagnie commerciale qui n'a en vue que ses intérêts; et
qui ne procède pas toujours avec une conscience scrupuleuse ou
rudimentaire, se soumet l'Inde; or sa création est
supportée et ennoblie par une brillante série
d'héroïques hommes de guerre et de grands hommes
d'État,
exemplaires d'honneur sans tache, et ce sont ces fonctionnaires qui —
incités à cette tâche par leur seul enthousiasme
et devenus aptes à la remplir par une érudition acquise
au prix de réels sacrifices — enrichissent notre culture en
nous révélant la vieille langue aryenne. Nous
frémissons d'horreur quand nous lisons l'histoire de
l'anéantissement des Indiens dans l'Amérique du Nord :
partout, du fait des Européens, injustice, perfidie,
cruauté sauvage ¹); et pourtant, combien décisive
n'a pas
été cette œuvre destructrice pour le déve-
—————
¹) Voir, par exemple, dans Du Pratz (History of Louisiana) comment
fut
exterminée par les Français la tribu des Natchez du
Mississipi, qui était entre toutes intelligente et marquait les
dispositions les plus amicales; ou dans Trumbull (History of the Untited States)
l'histoire des relations entre les Anglais et les
Cherokees. C'est toujours le même procédé : une
injustice révoltante de la part des Européens incite les
Indiens à se venger, et pour cette vengeance ils sont «
punis », en d'autres termes : massacrés.
1033
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
loppement ultérieur
d'une race noble et purement germanique
sur ce sol ! un seul coup d'œil jeté sur les colonies
métis de l'Amérique du Sud suffit pour nous en informer
par comparaison ¹). — Mais sa passion sans mesure dans la
quête de
l'or nous donne lieu de noter encore un trait particulier du Germain,
un trait d'une importance capitale pour l'histoire de nos
découvertes. Il se peut, en effet, que des parties fort diverses
de notre être se passionnent, cela dépend de l'individu;
ce qui est caractéristique de la race, c'est,
généralement parlant, LA FACULTÉ DE SE
PASSIONNER, c'est l'audace, la fougue, la
persévérance,
l'empressement au sacrifice, la grande puissance d'imagination, c'est
ce qui fait qu'un individu se donne tout entier à son
idée. Loin que ce tempérament passionné ne
s'atteste que dans le domaine des intérêts
matériels, il confère à l'artiste la force de
créer, encore que pauvre et méconnu; il produit des
hommes d'État, des réformateurs et des martyrs; il nous a
donné aussi nos « découvreurs ». Le mot de
Rousseau : « il n'y a que de grandes passions qui fassent de
grandes
choses » n'est peut-être pas d'une vérité
aussi générale qu'il le croyait; mais il s'applique sans
restriction à nous, Germains. En ce qui concerne et les grands
voyages de découvertes et les tentatives de transmuer des corps
chimiques, j'ai dit que l'espoir du gain avait pu agir comme stimulant,
mais je ne le dirais d'aucun autre domaine de la recherche
scientifique, hormis tout au plus la médecine. L'instinct
passionné, qui dominait, tendait bien aussi à la
possession, mais à la possession du savoir, du savoir
ambitionné comme tel et sans nulle considération de ses
avantages matériels. Il s'avérait aussi comme une
manifestation caractéristique, et particulièrement digne
de respect, du pur instinct idéaliste, et sous cette forme il
m'apparaît proche parent de l'instinct
—————
¹) Se reporter, ch. IV, aux considérations qui terminent
l'étude de la 5e
des « Lois fondamentales »
énoncées sous la rubrique portant ce titre.
1034
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
artistique et de l'instinct
religieux; là réside
l'explication de cette connexité intime entre la culture et le
savoir, qui nous semblait énigmatique quand nous la constations
par les exemples que j'en ai donnés plus haut dans le
présent chapitre ¹). Croire que le savoir engendre la
culture
(ainsi qu'on l'enseigne trop souvent aujourd'hui) est absurde et
contraire à l'expérience; mais un savoir vivace ne peut
trouver accès qu'en des esprits prédisposés
à une haute culture; ailleurs, le savoir demeure tout en
surface; comme de l'engrais étendu sur un terrain pierreux, il
empeste l'air et ne sert à rien. Un des plus grands «
découvreurs » du dix-neuvième siècle, Justus
Liebig, écrit ce qui suit sur cette ardeur passionnée de
sorte géniale, qu'il tient pour une condition essentielle des
victoires remportées dans notre triomphale carrière de
découvertes : « La grande masse des hommes ne se fait
aucune idée des difficultés inhérentes aux travaux
qui élargissent positivement LE CHAMP DU SAVOIR
: on peut
même affirmer que l'instinct de vérité propre
à l'homme ne suffirait pas pour surmonter les obstacles qui
s'opposent à l'acquisition de chaque grand résultat, si
cet instinct ne s'intensifiait en quelques individus jusqu'au
degré d'une PASSION PUISSANTE qui tend leurs
forces et les
multiplie. Tous ces travaux sont entrepris sans perspective de gain et
sans prétention à la gratitude; celui qui les accomplit
n'a que rarement la chance d'assister à leur application
pratique; il ne peut utiliser sur le marché de la vie ses
enquêtes; il n'a pas de prix, il ne saurait recevoir de commandes
ni s'offrir aux acheteurs » ²).
Ce caractère de passion
désintéressée nous
apparaît, en fait, tout le long de l'histoire de nos
découvertes ³). Aux
—————
¹) Sous la rubrique : «
Analyses comparatives ».
²) Wissenschaft
und Landwirtschaft II, à la fin.
³) De ce caractère de « passion
désintéressée » propre au pur Germain je
sais peu
d'exemples plus typiques que celui du paysan anglais Tyson, mort en
1898, qui émigra en Australie comme journalier et qui, devenu le
plus grand propriétaire foncier du monde, laissa une fortune
1035
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
lecteurs peu informés
dans ce domaine je proposerai la
considération de Gilbert, de l'homme qui, à, la fin du XVIme
siècle (au même moment que Shakespeare
écrivait ses drames), posa par ses tentatives infatigablement
réitérées les bases de notre connaissance de
l'électricité et du magnétisme; nul ne pouvait
alors rêver une application pratique de ces connaissances,
même dans le plus lointain avenir; il s'agissait en somme de
choses si mystérieuses qu'on ne les avait pas du tout
étudiées jusqu'à Gilbert, ou que les rares
initiés n'y avaient vu qu'un texte à fantasmagories
philosophiques. Or ce seul homme, qui pour point de départ
ne trouvait rien d'autre que les observations immémoriales sur
l'ambre frotté et sur l'aimant naturel, expérimenta si
inlassablement, sut interroger la nature avec une si géniale
absence de préjugés, qu'il fixa une fois pour toutes tous
les faits capitaux relatifs au magnétisme et que, reconnaissant
dans l'électricité (ce mot vient de lui) un
phénomène distinct du magnétisme, il fraya la voie
à notre conception de ce phénomène.
LA NATURE COMME INSTITUTRICE
À cet exemple de Gilbert nous pouvons
rattacher une distinction
que j'ai déjà marquée brièvement en
présentant mon tableau des éléments de
l'activité humaine, que j'avais effleurée
auparavant en mentionnant l'opposition qu'établit Goethe
entre ce qui est en nous et ce qui est hors de nous, mais dont
l'importance ressort plus clairement des leçons de la pratique
que des considérations théoriques : c'est la
—————
évaluée
à 125 millions de francs. Cet homme resta
jusqu'à sa mort si simple qu'il ne posséda jamais une
chemise blanche ni une paire de gants. Il ne visita que rarement une
ville, quand il ne pouvait s'en dispenser, et n'y séjourna
jamais longtemps; il marquait une invincible répulsion pour
toutes les Églises. L'argent lui était en soi
parfaitement
indifférent; il n'y voyait qu'un instrument indispensable pour
la grande tâche de sa vie : LA LUTTE CONTRE LE
DÉSERT.
À
quelqu'un qui l'interrogeait il répondit : « Ce n'est pas
de posséder, c'est de lutter et de vaincre qui fait ma joie.
» Un vrai Germain, digne de son compatriote Shakespeare :
Things
won are done, joy's soul lies in the doing.
1036
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
distinction, si essentielle
pour une intelligence rationnelle de
l'histoire des découvertes germaniques, entre cela que nous
appelons « découverte » et cela qui a nom «
science ». Rien ici ne nous éclairera mieux qu'une
comparaison des Germains avec les Grecs. L'aptitude des Grecs pour la
science proprement dite était grande, plus grande que la
nôtre à beaucoup d'égards (témoins un
Démocrite, un Aristote, un Euclide, un Aristarque et tant
d'autres); leur aptitude pour la découverte était en
revanche, étonnamment médiocre. Prenons l'exemple le plus
simple, qui sera cette fois encore le plus instructif. Pythéas,
l'explorateur grec, égal en audace,
en intuition, en
intelligence à n'importe quel voyageur postérieur
¹), est
une exception isolée : ses contemporains l'accablèrent de
leurs sarcasmes, tous nièrent ses découvertes, et pas un
des philosophes qui avaient plein la bouche de belles choses sur Dieu,
l'âme, les atomes, les sphères célestes, ne
pressentit même vaguement l'importance que devait avoir pour
l'homme la simple exploration de la surface terrestre. Voilà qui
atteste un stupéfiant défaut de curiosité, une
absence de toute véritable soif de savoir, un total aveuglement
quant à la valeur des FAITS en tant que faits.
Et gardons-nous
de croire qu'en ce domaine il convienne d'attendre d'abord je ne sais
quel « progrès des lumières ». Non ! La
découverte peut commencer partout, n'importe quel jour; les
outils nécessaires — tant mécaniques que spirituels — se
créent tout naturellement au fur et à mesure de
l'enquête qui en fait naître le besoin. Jusqu'à ce
jour, les plus féconds observateurs ont été pour
la plupart les hommes les moins savants, et souvent ils se montrent
singulièrement inaptes à la synthèse
théorique de leur savoir. Faraday, par exemple, qui fut
peut-être le plus étonnant «
découvreur » du dix-neuvième siècle, n'avait
reçu qu'une instruction tout à fait sommaire; fils d'un
simple forgeron, il se fit apprenti relieur pour avoir l'occasion de
lire; il tira ses connaissances
—————
¹) Voir ch. I sous la rubrique : « Sciences naturelles
».
1037
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
physiques des
encyclopédies qu'on lui donnait à relier,
ses connaissances chimiques d'un ouvrage de vulgarisation pour jeunes
filles; c'est ainsi équipé qu'il entra dans la
carrière de ces découvertes d'où allait
procéder presque toute la technique électrique de nos
jours ¹). Ni William Jones, ni Colebrooke, les deux «
découvreurs » du sanscrit à la fin du XVIIIme
siècle, n'étaient des philosophes de profession. L'homme
qui s'avisa du moyen par lequel nous devons interroger les plantes sur
les secrets de leur vie et fit ainsi ce qu'aucun savant n'avait pu
faire, Stephen Hales, fondateur de la physiologie
végétale, était un pasteur de campagne. Et nous
n'avons qu'à considérer à l'œuvre ce Gilbert que
je nommais tout à l'heure : toutes ses expériences sur
l'électricité par frottement, un Grec adroit les
eût pu faire deux mille ans plus tôt; les appareils qu'il
employait, Gilbert les avait inventés lui-même; quant
à la mathématique supérieure, sans laquelle une
entière compréhension des phénomènes
électriques est difficilement concevable, elle n'existait pas de
son temps. Le Grec, en vérité, n'observait que
très peu, et jamais sans opinion préconçue; il se
jetait tout de suite dans la théorie et l'hypothèse,
c'est-à-dire dans la science et la philosophie; la patience
passionnée qu'exige l'œuvre de découverte ne lui
était pas donnée. Par contre, nous possédons, nous
Germains, une aptitude particulière à scruter la nature,
et cette aptitude n'est pas une qualité superficielle, elle se
lie intimement aux plus profondes racines de notre être. Comme
THÉORICIENS nous ne paraissons pas
extraordinairement
éminents : les philologues avouent que l'Hindou Pânini
surpasse les plus grands grammairiens de notre époque; les
juristes estiment que les anciens Romains nous furent très
supérieurs en jurisprudence; quand déjà nos
navigateurs avaient fait tout le tour du
—————
¹) Voir Tyndall : Faraday as a
discoverer (1870); W. Grosse : Der
Aether (1898); et le chapitre IV de l'ouvrage d'Ostwald traduit
en
français sous ce titre : Les
grands hommes (1912).
1038
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
monde, on dut nous prouver par
raisons démonstratives et corner
pendant des siècles à nos oreilles que la terre
était ronde pour que nous nous décidions à le
croire, alors que les Grecs, qui ne connaissaient que le bassin
méditerranéen, avaient dès longtemps acquis cette
certitude par la voie de la science pure; et c'est toujours,
malgré le prodigieux accroissement du savoir, avec les atomes
helléniques, l'éther hindou et l'évolution
babylonienne que nous nous tirons d'affaire. Comme
DÉCOUVREURS, au contraire, nous n'avons pas de
rivaux. Aussi cet historien futur de la civilisation et de la culture
germanique, que j'invoque de mes vœux, devra-t-il tracer ici une ligne
de démarcation bien nette, et s'arrêter ensuite longtemps
à notre œuvre de découverte pour traiter ce sujet avec
toute l'ampleur qu'il comporte.
La condition essentielle pour découvrir,
c'est une
ingénuité d'âme, une liberté d'esprit, que
n'enchaîne aucun préjugé — de là ces yeux
grands ouverts, ces yeux d'enfant, qui nous captivent dans le visage
d'un Faraday. Tout le secret de la découverte, consiste en ceci
: laisser parler la nature; mais ceci précisément exige
une grande maîtrise de soi, qualité qui manquait aux
Grecs. La dominante de leur génie nous apparaît dans la
force créatrice; celle du nôtre, dans la
réceptivité. Car la nature n'obéit pas à
une injonction autoritaire, elle ne parle pas au gré des hommes
et ne dit pas ce qu'ils la somment de dire, mais il faut qu'au prix
d'une infinie patience et d'une subordination absolue nous apprenions,
par des milliers d'essais tâtonnants, COMMENT
elle veut
être interrogée et QUELLES questions sont
celles qui ont
chance de recevoir une réponse. Voilà pourquoi
l'observation est une école où se forme le
caractère; elle exerce à la persévérance,
elle refrène la volonté propre, elle enseigne la
sincérité sans réserve. Tel est bien le rôle
qu'a joué dans l'histoire du germanisme l'observation de la
nature; elle le jouerait demain dans notre pédagogie, si les
ténèbres des superstitions médiévales se
dissipaient enfin et si nous arrivions à concevoir qu'il faut
donner pour base à l'éduca-
1039
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
tion non pas les vaines
redites d'une sagesse périmée,
que l'on nous oblige de bégayer dans des langues mortes, souvent
mal ou point du tout comprises, non pas la connaissance de
prétendus « faits » et moins encore la science, mais
la MÉTHODE applicable à toute
espèce de savoir —
l'observation : et cela, en tant que seule discipline propre à
former à la fois l'esprit et le caractère, à
conférer la liberté tout en préservant de la
licence, à rendre accessible à chacun de nous la source
de toute vérité et de toute originalité ¹).
Nous
apercevons ici, de nouveau, par où se touchent le savoir et la
culture, nous discernons dans quelle mesure le «
découvreur » et le poète appartiennent à la
même famille : il n'y a en effet de réellement original —
mais cela partout et toujours — que la nature. « La nature seule
est infiniment riche, et seule elle forme le grand artiste
» ²). Les hommes que nous appe-
—————
¹) « Ce n'est que le jour où le public et les
professeurs
commenceront à soupçonner que pour toutes les branches de
l'enseignement les lois d'acquisition sont les mêmes, que les
méthodes actuelles de l'éducation latine pourront se
transformer », note Gustave Le Bon dans sa Psychologie de
l'éducation. Et au livre III du même ouvrage,
esquissant
dans les ch. I et II « les bases psychologiques de l'instruction
et de
l'éducation », il expose comment la méthode
d'observation
expérimentale, qu'il souhaiterait substituer aux
procédés de mnémonique livresque, a cet effet
d'APPRENDRE À VOIR et de développer, avec
le jugement et
le coup d'œil, l'esprit de décision, la volonté, la
discipline, la persévérance, c'est-à-dire le
caractère autant que l'intelligence. P. 276-277 il écrit
encore : « L'élève oublierait sans doute,
après la sortie du lycée, les formules et les
théories, mais.... il posséderait l'art d'apprendre quand
cela deviendrait nécessaire. Il n'oublierait jamais, parce que
cela serait passé dans son inconscient, ce qu'il y a de plus
fondamental à connaître dans les sciences, les
méthodes.... Telle est la force d'une bonne méthode
qu'elle donne même aux esprits médiocres l'aptitude au
travail utile. »
²) Goethe : Werther,
lettre du 26 mai de la première
année. Cf. aussi ch. IV
du présent ouvrage, la fin de la 1re
section. Je reviendrai plus amplement (ch. IX, section « Art »)
sur
cette question des rapports de l'artiste avec la nature, que Rodin
traite avec tant d'autorité et de force dans ses entretiens
récemment réunis par Paul Gsell sous ce titre : L'Art
(1911); voir notamment les ch. I (« Le réalisme dans l'Art
») et IV (« Le mouvement dans l'Art »).
1040
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
lons des génies, un
Léonard, un Shakespeare, un Bach, un
Kant, un Goethe, sont des observateurs doués — pour cette
fonction d'observer — d'une organisation exceptionnellement fine; non
certes qu'ils se complaisent aux minuties et s'embarrassent d'oiseux
détails, mais ils VOIENT et, ayant vu, ils
élaborent leur
vision, ils en dégagent et en fixent les traits essentiels. Or
cette puissance visuelle — cette faculté impartie à
l'individu de se poser en face de la nature pour en observer, dans les
limites prescrites à son individualité,
l'originalité éternellement créatrice, et pour
devenir ainsi lui-même capable de création originale —
elle se peut exercer et développer. Il va de soi qu'elle ne
s'attestera proprement et librement créatrice que chez quelques
rares hommes d'élite; mais des milliers d'autres lui devront du
moins la possibilité d'une production originale ¹).
L'AMBIANCE PARALYSANTE
Si l'instinct d'enquête et de
découverte est vraiment
inné au Germain de la façon que j'ai indiquée,
pourquoi s'éveilla-t-il si tard ? Il ne s'éveilla pas si
tard, mais il fut systématiquement réprimé par
d'autres forces. Chaque fois que les migrations avec leurs guerres
incessantes laissent au Germain un moment de repos, nous le voyons
à l'œuvre, brûlant d'accroître son savoir et s'y
appliquant de toute son énergie. Charlemagne et le roi Alfred
sont des exemples universellement connus ²); Pépin
déjà, le père de Charles, s'était
montré « plein d'intelligence notamment pour les sciences
naturelles », dit Lamprecht ³), à quoi il
conviendrait
d'ajouter : ET POUR LA MUSIQUE, ce qui n
intéresse
guère moins le génie germanique. Et combien
décisive, de la part
—————
¹) Rodin insiste avec beaucoup de force sur le fait qu'un artiste
digne
de ce nom ne nous offre rien qu'il n'ait VU : «
Oh ! sans doute un
homme médiocre en copiant ne fera jamais une œuvre d'art :
c'est qu'en effet il regarde sans VOIR.... L'artiste au
contraire VOIT
: c'est-à-dire que son œil enté sur son cœur lit
profondément dans le sein de la Nature » et il y
découvre
une vérité double, « celle du dedans traduite
parcelle
du dehors » (op. cit. p.
35 et 36, p. 51, etc.).
²) Voir ch. IV sous la rubrique : « Les Germains ».
³) Deutsche
Geschichte II, 13.
1041
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
d'un Scot Erigène, est
cette déclaration par laquelle il
affirme (au IXme siècle) que la nature
PEUT et DOIT être
l'objet de nos investigations, qu'ainsi seulement elle atteindra son
but divin ! ¹) Mais qu'advint-il de cet homme dont la
piété était aussi ardente que la soif de savoir et
qui (trait bien significatif) inclinait à l'exaltation mystique
? Dépouillé de sa charge de professeur à Paris sur
l'ordre du pape Nicolas Ier et finalement (si
nous en croyons la
légende) assassiné, ses ouvrages — qui entre temps
s'étaient répandus parmi les Germains vraiment religieux
et antiromains des diverses nations — furent encore, quatre
siècles plus tard, en butte aux persécutions d'Honorius
III, qui les fit brûler par ses émissaires partout
où ils purent les dénicher. Il en fut de même de
chacune des manifestations qui procédèrent de la
curiosité intellectuelle. Au XIIIme
siècle, dans
l'instant précisément qu'on mettait tant de zèle
à livrer aux flammes les écrits de Scot Erigène,
naquit un penseur dont l'esprit nous apparaît d'une grandeur
inconcevable, ce Roger Bacon ²) qui tenta d'inciter ses
contemporains
à la découverte de la terre en leur indiquant « de
naviguer vers l'Ouest pour arriver à l'Est », qui
construisit la loupe grossissante et qui établit la
théorie du télescope, qui le premier démontra
l'importance d'une étude des langues entreprise suivant une
méthode scientifique, rigoureusement philosophique, qui avant
tout, et une fois pour toutes, posa pour base de tout réel
savoir le principe de l'OBSERVATION DE LA NATURE, et qui
dépensa en expériences de physique sa fortune
entière. Eh bien, quel encouragement trouva cet esprit
doué comme nul autre ne l'avait été avant lui, ou
ne le fut depuis, pour stimuler l'âme germanique à prendre
un soudain et splendide essor dans tous les domaines de sa vie
spirituelle ? On se contenta d'abord de lui faire défense de
noter les résultats
—————
¹) De divisione naturae
V, 33. Voir dans le présent ouvrage
ch. VII, vers la fin de la section : « Rome ».
²) Goethe dit de Roger Bacon (Gespräche II, 246) que «
toute
la magie de la nature s'est, au plus beau sens du mot,
dévoilée à lui. »
1042
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
de ses expériences,
donc de les communiquer au monde; puis la
lecture de ses ouvrages déjà publiés fut interdite
sous peine d'excommunication; ensuite ses papiers — le fruit de ses
études — furent détruits; enfin on le frappa
lui-même en le condamnant à la prison perpétuelle :
il passa quelque vingt ans dans une dure captivité, et il ne
recouvra la liberté qu'à la veille de sa mort. La lutte
qu'il me suffit d'illustrer de ces deux exemples dura des
siècles, coûta beaucoup de sang et de souffrances. C'est
au fond exactement la même lutte que celle qui nous a
occupés dans le chapitre
précédent : Rome contre
le germanisme. Quelque opinion que l'on professe touchant
l'infaillibilité romaine, c'est toujours avec un infaillible
instinct — on en doit convenir si l'on est impartial — que Rome a su
réprimer ce qui favorisait l'essor du germanisme et favoriser ce
qui lui était le plus profondément dommageable.
Mais si, écartant de la question tout ce qui
serait de nature
à blesser aujourd'hui encore quelque conscience, nous poussons
jusqu'à son centre afin d'envisager cela seul qu'elle signifie
de purement humain, que trouvons-nous ? Nous trouvons que le savoir
positif et concret — donc la grande œuvre de découverte, fruit
de laborieux efforts — a un ennemi mortel : l'omniscience. Nous avons
constaté déjà ce phénomène chez les
Juifs ¹); quand on possède un livre saint qui contient la
sagesse
intégrale, toute ultérieure enquête est par
là même superflue — bien pis, sacrilège :
l'Église
chrétienne adopta la tradition juive et cette adoption, si
funeste pour notre histoire, nous en pouvons suivre les effets pas
à pas. Les anciens Pères de l'Église
prêchent d'un
accord unanime, en se référant expressément
à la Thora, le mépris de l'art et de la science.
Ambroise, par exemple, dit que Moïse, élevé dans la
sagesse profane dont il n'ignore rien, a prouvé que « la
science est une folie néfaste, à laquelle, pour pouvoir
trouver Dieu, on doit commencer par tourner
—————
¹) Voir notamment ch. V, sous la rubrique : « Homo arabicus
».
1043
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
le dos. » Et encore :
« S'adonner à l'astronomie et
à la géométrie, suivre le cours du soleil parmi
les étoiles, exécuter des levés cartographiques de
pays et de mers, c'est négliger pour des futilités le
salut de son âme » ¹). Augustin consent que l'on
observe la
carrière de la lune, « sans quoi on ne pourrait pas fixer
avec certitude la fête de Pâques »; au demeurant, on
perd son temps à s'occuper d'astronomie, car on détourne
ainsi son attention des choses utiles pour l'accorder à des
choses oiseuses ! Et l'art pareillement, sous toutes ses formes, rentre
« dans la catégorie des inventions humaines superflues
» ²). Mais cette attitude des anciens Pères,
authentiquement juive encore, n'était que l'enfance de l'art.
Elle suffisait, il est vrai, pour maintenir des barbares en état
de stupidité aussi longtemps que possible; mais le Germain
n'était barbare qu'à la surface; dès qu'il
devenait conscient, ses aptitudes culturelles se développaient
d'elles-mêmes, d'où la nécessité de forger
d'autres armes. Le plus fameux forgeron fut un Germain passé
à l'ennemi, un Germain d'origine allemande né dans
l'extrême Sud, Thomas d'Aquin. Chargé par l'Église
d'étancher l'ardente soif de savoir dont brûlaient ses
frères de race, il s'y efforça en leur offrant la divine
omniscience. Son contemporain Roger Bacon eut beau railler « le
petit garçon qui donne des leçons de tout sans rien avoir
appris » — car Bacon avait palpablement démontré
que nous manquions des bases indispensables pour édifier
même le plus rudimentaire savoir, et il avait indiqué
d'autre part sur quelle voie nous trouverions ce qui nous faisait
défaut —, les railleries n'eurent pas plus d'effet que les
conseils : qu'avait à faire ici la raison ? que pouvait la
sincérité ? Thomas, ayant affirmé que la sainte
doctrine de l'Église romaine alliée à celle du
Grec
à peine moins saint, Aristote, suffisait pour résoudre
souverainement toute question imagina-
—————
¹) De officiis ministrorum
I, 26, 122-123.
²) De
doctrina christiana I, 26, 2 et I, 30, 2.
1044
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
ble ¹), en sorte qu'un
plus ample examen était non
seulement
superflu, mais condamnable, Thomas fut canonisé; Bacon
fut jeté au cachot, qui en appelait à l'observation et
à l'expérience, lesquelles « ne reçoivent
pas la vérité des mains d'une science supérieure
». Et, de fait, il advint à l'omniscience de Thomas
d'interrompre complètement pendant trois longs siècles
l'œuvre déjà commencée des enquêtes
mathématiques, physiques, astronomiques et philologiques : elles
furent arrêtées net par la puissance de son action
inhibitrice ²).
Nous concevons ainsi pourquoi l'œuvre de
découverte fut si
longtemps retardée et nous nous instruisons en même temps
d'une loi générale intéressant toute espèce
de savoir. Ce qui constitue une atmosphère mortelle pour
l'assimilation de n'importe quel objet connaissable, ce n'est pas le
défaut de science, c'est l'omniscience. Connaissance et
ignorance sont deux termes désignant des concepts impossibles
à définir, parce que purement relatifs; la
différence absolue gît ailleurs : c'est la
différence entre l'homme conscient des lacunes de son savoir et
l'homme qui, ou bien s'induit en l'illusion qu'il détient le
savoir intégral, ou bien se considère supérieur
à toute espèce de savoir. Peut-être pourrait-on
aller plus loin et soutenir que la science, quelle qu'elle soit, la
science même la plus authentique, recèle un danger pour la
découverte, en ce qu'elle enchaîne sous quelque rapport
—————
¹) Voir ch. VIII à la fin de la section intitulée : «
La chimère de l'illimité ».
²) C'est là le philosophe qu'ont
intronisé les
jésuites de notre temps, que l'encyclique Æterni Patris a
institué maître de la pensée moderne, et dont la
doctrine doit servir désormais de base à la culture
philosophique de tous les catholiques romains ! La liberté avec
laquelle se mouvait l'esprit germanique avant que l'Église lui
eût rivé ses fers nous apparaît éloquemment
dans le fait qu'au XIIIme siècle on
soutenait devant
l'Université de Paris des thèses comme celle-ci : «
Les dires des théologiens sont fondés sur des fables
» — « On ne sait plus rien à cause du
prétendu savoir
des théologiens » — « La religion chrétienne
empêche de rien apprendre en dehors d'elle » etc. (cf.
Wernicke : Die
mathematisch-naturwissenschaftliche Forschung, etc.,
1898, p. 5).
1045
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
la liberté d'esprit de
l'observateur, qui se devrait poser en
face de la nature sans nulle opinion préconçue. Ici comme
ailleurs ¹) le point décisif n'est pas tant la
quantité ou
la sorte particulière du savoir que la direction de la
pensée ²). Distinction essentielle. L'avoir aperçue
fait
tout le mérite de Socrate, qui fut persécuté par
les autorités de son temps pour la même raison que les
Scot Erigène et les Roger Bacon furent persécutés
par les autorités du leur. Car je suis bien
éloigné, en constatant l'attitude de l'Église
romaine, de
lui en faire un grief particulier, comme si elle en détenait
l'exclusif monopole. Si elle attire toujours en première ligne
l'attention, cela tient notamment à la souveraine puissance
qu'elle posséda jusqu'à des siècles
récents, cela tient aussi à la grandiose et inflexible
persistance avec laquelle, jusqu'à ce jour, elle a maintenu le
seul point de vue logique dont se puisse accommoder un système
de croyances issu du judaïsme; mais nous rencontrons
également hors du giron de l'Église le même esprit,
conséquence inéluctable de toute religion historique et
matérialiste. Martin Luther, par exemple, a
proféré cette chose énorme : « La sagesse
des
Grecs, comparée à la sagesse des Juifs, est proprement
bestiale; car en dehors de Dieu il ne peut y avoir de sagesse, non plus
que d'intelligence et d'esprit d'aucune sorte. » Bestiales, les
productions à jamais resplendissantes du génie
hellénique, auprès de l'absolue ignorance et de la
grossièreté culturelle d'un peuple qui n'a jamais produit
quoi que ce soit dans aucune province de la création humaine ou
du savoir humain ! Roger Bacon, tout au contraire, dans la
première
—————
¹) Voir l'avant-dernier paragraphe du ch. VIII.
²) De là le mot si profond de gant sur
la signification de
l'astronomie. « Voici sans doute, note-t-il, le plus important :
l'astronomie nous a dévoilé l'abîme d'ignorance que
jamais, sans ces connaissances, la raison humaine n'eût pu
concevoir si grand, et qui suscite des réflexions propres
à modifier considérablement la détermination du
but ultime que comporte l'emploi de notre raison » (Kritik der reinen Vernunft,
note se référant à la section intitulée :
« De l'idéal transcendantal. »
1046
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
partie de son Opus majus, indique pour cause
principale de l'ignorance
« l'orgueil d'un prétendu savoir » : ce qui est
effectivement le point essentiel ¹). Le juriste et cardinal
Nicolas de
Cusa (qui s'illustra, je l'ai rappelé, en attaquant
l'authenticité des fausses Décrétales dites
d'Isidore, la donation de Constantin, etc.) soutint deux siècles
plus tard la même thèse dans son ouvrage fameux De docta
ignorantia, dont le livre premier institue pour base de toute
connaissance ultérieure « la science du non-savoir ».
Dès l'instant que cette intuition eut
tellement
pénétré les esprits que des cardinaux même
la pouvaient formuler sans tomber en disgrâce, la victoire du
savoir était assurée. Néanmoins, pour comprendre
l'histoire de nos découvertes et de nos sciences, gardons-nous
de perdre jamais de vue le principe fondamental ainsi posé. Sans
doute, les proportions relatives des forces en présence se sont
modifiées, mais les points de vue sont demeurés les
mêmes pour l'essentiel. Nous avons dû conquérir pas
à pas notre savoir en luttant non seulement avec la nature, mais
aussi contre les obstacles que soulevaient de toute part les puissances
de l'omniscience totalement ignorante. Lorsqu'en 1874, dans un discours
demeuré célèbre qu'il prononça devant la
British Association à
Belfast, Tyndall réclama la
liberté absolue de l'enquête scientifique, l'Église
anglicane tout entière fit éclater son indignation, et
les Églises des dissidents ne se montrèrent pas moins
scandalisées. Cette harmonie sincère de la Science et de
l'Église qui exista aux Indes paraît impossible chez nous,
Germains. Entre un système de croyances emprunté au
judaïsme, c'est-à-dire à base de chro-
—————
¹) L'ignorance, d'après lui, a quatre causes : la foi sans
examen, la puissance de l'habitude, les illusions des sens,
l'orgueilleuse démence d'une sagesse imaginaire. Il dit des
thomistes et des franciscains, qui passaient pour les plus grands
savants de son temps : « Jamais le
monde n'a vu si grande apparence de savoir qu'aujourd'hui, tandis qu'en
réalité jamais l'ignorance n'a été si
grossière, l'erreur si profondément enracinée
» (cité d'après Whewell : History of the inductive
sciences, 3e éd., p. 378).
1047
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
nique et à tendance
absolutiste, et l'instinct d'examen et
d'investigation qui est propre à la personnalité
germanique, il n'est pas de parfait accord concevable. Que l'on nie
cette incompatibilité pour des motifs intéressés,
qu'on la dissimule par crainte qu'elle n'entraîne l'échec
de projets à longue portée, ou que simplement on ne
l'aperçoive pas, elle n'en est pas moins réelle et c'est
là une des raisons profondes de la discordance par où se
caractérise notre époque. De là vient aussi qu'il
n'y a qu'une part ridiculement minime de notre grande œuvre de
découverte qui ait pénétré dans le vif de
la conscience populaire. Le peuple discerne bien quelques
résultats de l'enquête scientifique — ceux qui sont
susceptibles d'utilisation industrielle, les innovations pratiques.
Mais que l'on s'éclaire à la bougie ou à
l'électricité, c'est une chose en elle-même
complètement indifférente; l'important n'est point PAR
QUEL MOYEN l'on voit, mais QUI voit. Du jour
seulement où nos
méthodes pédagogiques se seront si radicalement
modifiées que la formation de chaque individu ressemblera
à une série de DÉCOUVERTES au lieu
de
s'opérer par l'infusion d'une sagesse toute faite, nous pourrons
nous considérer comme effectivement affranchis du joug
étranger dans ce domaine si capital du savoir, et nous pourrons
espérer atteindre au plein développement de nos
meilleures forces.
Si de ce bel avenir possible nous reportons nos yeux
sur la pauvre
réalité présente, l'impression du contraste
prédispose à regarder plus en arrière encore avec
une sympathie mieux avertie, elle nous rend capables d'estimer à
leur juste mesure les difficultés sans nombre que sans cesse
rencontra dans le passé l'œuvre entre toutes laborieuse de la
découverte. Sans la passion de l'or et sans l'inimitable
naïveté des Germains, jamais cette œuvre ne se fût
accomplie. Mais les Germains tirèrent parti de tout, ils surent
utiliser pour leurs fins jusqu'à la puérile cosmogonie de
Moïse ¹). Ainsi, par
—————
¹) Ce qui s'est reproduit de nos jours avec le darwinisme.
1048
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
exemple, les
théologiens de l'Université de Salamanque
s'arment de citations de la Bible et des Pères, dont ils ont
réuni tout un arsenal, pour démontrer que l'idée
d'une route occidentale sur l'Atlantique est insane et
blasphématoire et pour obtenir que le gouvernement refuse
à Colomb son appui ¹); mais Colomb ne s'en laisse pas
conter;
il est, lui-même, un homme très pieux et il a pris
également pour base de ses calculs, plus encore que la carte de
Toscanelli ou que les opinions de Sénèque, de Pline,
etc., l'Écriture sainte, savoir notamment un passage de
l'Apocalypse
d'Esdras oh il est dit que l'eau couvre la septième partie de la
terre ²). Façon bien germanique, en vérité,
de
faire servir à quelque chose les apocalypses juives ! Si les
hommes s'étaient doutés alors que l'eau couvre les trois
quarts de la surface du globe et non pas la septième partie,
comme l'enseignait la source infaillible de tout savoir, jamais ils ne
se seraient aventurés sur l'Océan. L'histoire
ultérieure des découvertes géographiques nous
présente bien d'autres exemples de confusions pieuses dont
l'heureux à propos n'est pas moins remarquable. J'ai
déjà mentionné ³) cette donation de tous les
pays
de la terre situés à l'ouest des Açores, que fit
aux Espagnols le pape comme souverain absolu du monde, et qui OBLIGEA
positivement les Portugais à se chercher
—————
¹) Fiske : Discovery of America,
ch. V.
²) C'est là naturellement une
application de la division
favorite en sept parties, sept étant un nombre sacré
déduit des prétendues sept planètes. Cf. le
deuxième livre d'Esdras
dans les Apocryphes, VI, 42 et 52 (ou
le quatrième livre de ce nom, si l'on considère comme
premier et deuxième l'Esdras
canonique et le livre de
Néhémie, selon
l'usage d'autrefois). C'est un fait bien
digne de remarque que Colomb doit TOUS ses arguments en
faveur d'une
route occidentale des Indes, y compris sa connaissance de ce passage
d'Esdras, au grand Roger Bacon
! Nous avons ainsi la consolation de
rendre à ce malheureux, traqué et persécuté
par l'Église, une tardive justice, en reconnaissant qu'il
exerça
une influence décisive sur l'histoire des découvertes
géographiques aussi bien qu'en mathématiques, en
astronomie et en physique.
³) Ch. VIII, sous la rubrique : « La lutte par rapport
à
l'État ».
1049
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
une voie orientale vers les
Indes en contournant le cap de Bonne
Espérance. Or il suivit de là que les Espagnols se
trouvèrent le moins avantagés : car le pape avait
donné aux Portugais tout le monde oriental, et les Portugais
avaient rencontré sur leur route Madagascar, puis l'Inde, avec
ses fabuleuses richesses en or, en pierres précieuses, en
épices, etc., tandis que l'Amérique n'offrait pour
l'instant que peu de chose; et alors les Espagnols ne connurent pas de
repos jusqu'à ce que Magellan eût accompli son grand
exploit et qu'il eût, lui aussi, gagné les Indes, mais par
la voie de l'Ouest ¹).
L'UNITÉ DE L'ŒUVRE DE DÉCOUVERTE
Je n'entrerai pas dans les détails. Il y
aurait, certes ! bien des points à développer, sur
lesquels
le lecteur chercherait en vain des lumières dans les
livres d'histoire ou dans les encyclopédies; mais
du moment que l'organisme vivant lui apparaît nettement en
ses traits essentiels — l'aptitude particulière, les forces
motrices, l'ambiance paralysante — c'en est assez pour mon but. Ce but
n'est pas de raconter le passé, mais d'éclairer le
présent. Pour y atteindre, il faut que j'appelle encore, avec
une particulière insistance, l'attention du lecteur sur ce qui
suit. Rien n'est plus défavorable à l'intelligence
historique que l'habitude si générale d'étudier
les découvertes géographiques séparément,
comme une matière sans rapport avec le reste de l'œuvre de
découverte; et l'on commet une erreur analogue touchant celles
qui concernent l'espèce humaine — découvertes
d'ethnographie, de linguistique, d'histoire des religions, etc. — quand
on les range sous une rubrique spéciale ou qu'on les
—————
¹) On sait que Magellan lui-même ne dépassa pas
l'archipel
des Philippines, où il mourut; ce fut son lieutenant
Sébastien del Cano qui ramena en Espagne les débris de
l'expédition et qui acheva ce premier voyage de circumnavigation
autour du globe, lequel avait duré trois ans et quatorze jours.
Magellan aperçut la terre, il acquit la preuve palpable de la
sphéricité du globe le 6 mars 1521, le même jour
que Charles-Quint signait l'ordre de comparution citant Luther devant
la diète de Worms.
1050
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
incorpore à l'histoire
et à la philologie. L'unité
des sciences est de plus en plus reconnue; il convient de
reconnaître aussi l'unité de l'œuvre de
découverte, c'est-à-dire de cette sorte d'activité
qui fournit les matériaux du savoir. Quelle que soit la nature
de l'objet découvert et quel que soit l'auteur de la
découverte, ce sont les mêmes facultés de notre
être que nous apercevons à l'œuvre, la même ardeur
à posséder, la même ténacité
passionnée, le même abandon à la nature, le
même art d'observation; c'est le même homme germanique dont
Faust dit
qu'à chaque pas il
trouve et bonheur et tourment,
lui! que ne
satisfait jamais aucun moment.
Et chaque développement particulier, dans quelque domaine qu'il
se marque, profite à tous les autres, si différente qu'en
paraisse la nature. Ce fait s'atteste avec évidence quand on
considère les progrès de la géographie. Par soif
de possession, et en même temps par fanatisme religieux, les
États de l'Europe s'étaient appliqués à
l'œuvre
de découverte géographique; mais le résultat
principal pour l'esprit humain fut tout d'abord la démonstration
de ce fait que la terre était ronde : découverte dont
l'importance est simplement incommensurable. Sans doute, les
Pythagoriciens avaient présumé la
sphéricité de la terre, et des savants de tous les temps
l'avaient maintes fois affirmée; mais le pas est énorme
entre de telles suppositions théoriques et la preuve
concrète, palpable, irréfutable. Par les bulles de
donation de l'an 1493, dont je parlais tout à l'heure ¹),
il est
manifeste que l'Église ne croyait pas réellement à
la
forme sphéroïdale de la terre : car à l'ouest
(versus Occidentem) de
n'importe quel degré de longitude il y a
la terre tout entière. J'ai déjà mentionné
ailleurs que saint Augustin jugeait absurde et antiscrip-
—————
¹) Et dont j'ai parlé plus longuement ch. VIII, sous la
rubrique
: « La lutte par rapport
à l'État ».
1051
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
turaire d'admettre qu'il y
eût des antipodes ¹). À la
fin du XVme
siècle, la géographie qui faisait autorité pour
les croyants était toujours encore celle du moine Cosmas
Indicopleustes, lequel déclare blasphématoire la
conception des savants grecs et se représente la terre comme
« un carré long et plat », borné par quatre
murailles qui se cintrent en voûte pour former le firmament; au
faîte de cette voûte étoilée habitent Dieu et
les anges ²). Il ne nous coûte rien de sourire aujourd'hui
de
pareilles imaginations, mais elles étaient et elles sont une
conséquence obligée de la doctrine de l'Église.
Thomas
d'Aquin, par exemple, nous met en garde expressément contre la
tendance à concevoir l'enfer dans un sens uniquement spirituel;
il nous avertit qu'au contraire les hommes y endurent des
châtiments corporels poenas
corporeas, et que les flammes de
l'enfer sont secundum litteram
intelligenda; à ces flammes qu'il
nous faut « entendre littéralement », nous sommes
obligés de supposer un lieu, lequel en effet existe «
au-dessous de la terre » ³). Une pla-
—————
¹) Voir dans l'Introduction particulière à la IIIe
section du présent ouvrage (« La lutte ») la
rubrique « Anarchie », dernière note.
²) Cf. Fiske : Discovery of
America, ch. III. La Description
de la
terre, de Cosmas, est perdue; mais sa Topographie chrétienne de
l'Univers (qui date du VIme
siècle après J.-C.) a
été publiée par le P. Monfaucon dans sa Collection
des Pères et écrivains grecs (1706) et
rééditée par Migne : Patrologia graeca, t. 88
(Paris, 1860).
³) Compendium theologiae, cap.
CLXXIX. Encore que Thomas y
paraisse
moins insister, je ne doute pas qu'il ne crût également
à une localisation déterminée du ciel. Konrad von
Megenberg, qui mourut un siècle exactement après lui
(1374), et qui, très pieux et très savant, fut chanoine
titulaire à Ravensberg où il composa la toute
première histoire naturelle publiée en langue allemande,
dit en propres termes dans la partie astronomique de son ouvrage
: « Le premier et le plus haut ciel (il y en a dix) est immobile
et ne tourne pas. Il s'appelle en latin Empyreum, en allemand
Feuerhimmel (« ciel de
feu ») parce qu'il brille et flamboie d'un
éclat surnaturellement vif. Dans ce ciel demeure Dieu avec ses
élus » (Das Buch der
Natur II, 1). La nouvelle
astronomie,
s'appuyant sur la nouvelle géographie, anéantit donc
carrément la « demeure de Dieu » dont l'existence
avait
été admise même par des
1052
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
nète ronde, voguant
dans l'espace, annihile la
représentation sensible de l'enfer tout aussi radicalement et
bien plus efficacement que la transcendantalité de l'espace
selon la formule kantienne. Peut-être pas un des hardis
navigateurs qui prirent part aux premiers voyages de découverte
n'était-il fermement convaincu d'habiter une terre ronde; on
sait
que Magellan eut grand' peine à rassurer ses compagnons quand il
traversa l'Océan Pacifique, car ils craignaient sans cesse
d'arriver soudain au « bord » du monde et de tomber
directement dans l'enfer sous-jacent. Puis, tout soudain, on tint la
preuve concrète : les gens qui étaient partis vers
l'Ouest revenaient de l'Est. Ainsi s'achevait — en attendant de
nouveaux développements — l'œuvre commencée par Marco
Polo (1254-1323) : car c'est lui qui, le premier, avait apporté
la nouvelle certaine qu'à l'est de l'Asie s'étendait un
Océan ¹).
—————
savants et des
penseurs, et du coup elle enleva aux imaginations
physico-théologiques toute réalité de nature
à agir sur les sens.
¹) En consultant la carte ci-jointe, le lecteur
se rendra compte
aisément de l'œuvre de découverte géographique
commencée au XIIIme siècle. On
y a teinté de noir
la partie du monde seule connue des Européens de la
première moitié du XIIIme
siècle, donc avant
Marco Polo; tout ce que l'on y a laissé en blanc était,
dans la pleine acception du terme, terra
incognita. Le contraste ne
laisse pas d'impressionner : il serait tout aussi frappant si l'on
traçait un diagramme pour figurer aux yeux l'activité des
Germains dans n'importe quel autre domaine de la découverte. —
Dès l'instant, il est vrai, que l'on ferait entrer en ligne de
compte des époques plus anciennes ou des peuples
extraeuropéens, on serait obligé de modifier
considérablement la partie teintée de noir : les
Phéniciens, on le sait, avaient connu les îles du Cap
Vert, mais
elles étaient ensuite tombées dans l'oubli au point que
tout le monde tenait pour des fables les anciens récits de
voyages; les califes avaient entretenu des relations très
actives avec Madagascar et connu même — du moins on le
prétend — la voie maritime autour des Indes jusqu'en Chine; il y
avait en Chine, au VIIme siècle, des
évêques
chrétiens (nestoriens) etc. On peut admettre qu'au XIIIme
siècle quelques Européens isolés (à la cour
pontificale ou dans certains comptoirs commerciaux) possédaient
à ce sujet des renseignements plus ou moins confus; mais j'ai
voulu montrer ce qui était alors connu positive-
1053
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
Du coup
l'astronomie rationnelle était devenue possible. La
terre était ronde; donc elle planait dans l'espace. Mais si la
terre vogue dans l'espace, pourquoi n'en serait-il pas de même du
soleil, de la lune, des planètes ? Poser cette question,
c'était remettre en honneur les géniales
hypothèses des anciens Hellènes ¹). Avant Magellan
les
spéculations de ce genre (celles par exemple de Regiomontanus)
n'avaient jamais pris fermement consistance; mais dès lors
qu'aucun doute ne subsista plus touchant la forme de la terre, un
Copernic surgit aussitôt, car la spéculation s'appuyait
maintenant sur un terrain solide de faits certains. Et, de même,
le souvenir aussitôt s'éveilla du télescope
qu'avait conçu, sinon construit, Roger Bacon, et les
découvertes sur notre planète se
—————
ment et de source
sûre, oculaire; en ce sens, j'ai inclus dans la
partie noire plutôt trop de pays que trop peu. Les
Européens de ce temps-là n'avaient par exemple aucune
notion exacte sur les côtes de l'Inde; trois siècles plus
tard (témoin la carte de Johann Ruysch) la représentation
qu'ils s'en font est encore flottante et défectueuse; de
l'intérieur de l'Asie ils ne connaissaient que les routes de
caravanes jusqu'à Samarcande et jusqu'à l'Indus. Ce n'est
que peu d'années avant Marco Polo que deux moines franciscains
pénétrèrent dans l'empire mongol jusqu'à sa
capitale, Karakorum, où ils séjournèrent à
la cour du grand Khan et d'où ils rapportèrent les
premières informations précises touchant la Chine (mais
sans autre garantie que n'en comportent des ouï-dire). — Dans les
Jahresberichten der
Geschichtswissenschaft (XXII, 97), Helmolt
remarque en manière de complément à cette note :
«
Dès 638 une loi impériale chinoise autorisa le travail
missionnaire des nestoriens; une inscription de l'année 781
(décrite par Navarra : China
und die Chinesen, 1901, p. 1089 et
suiv.) mentionne le patriarche nestorien Chanan-Ischu et rapporte que
depuis le commencement de la prédication chrétienne en
Chine 70 missionnaires sont venus s'y établir; au sud du lac
Balkach on a trouvé plus de 3000 pierres funéraires
marquant des tombes de chrétiens nestoriens. » Voir aussi
Baelz
: Die Ostasiaten, 1901, p. 35
et suiv. Vers la fin du Xme
siècle, il y eut en Chine des Églises chrétiennes
par
milliers.
¹) Dès la dédicace (au pape Paul
III) de son
traité De revolutionibus
orbium coelestium libri VI, Copernic
cite ces opinions des anciens. Et quand plus tard l'immortel ouvrage
fut mis à l'index, la doctrine de Copernic fut sommairement
qualifiée doctrina pythagorica
(Lange : Geschichte des
Materialismus, 4e éd. I, 172).
1054
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
1055
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
continuèrent par
des découvertes dans le ciel. À
peine le
mouvement de la terre eut-il été suggéré
comme hypothèse vraisemblable, que l'on vit à l'œil nu
graviter autour de Jupiter son cortège de lunes ¹). Et du
fait que
nos représentations cosmiques se transformèrent ainsi de
fond en comble, la physique — l'histoire nous le montre — reçut
une formidable impulsion. Il est vrai qu'elle se rattache à
Archimède et que l'on doit reconnaître de ce chef un
léger mérite à la Renaissance, mais Galilée
observe en maint passage de ses écrits que l'oubli
dédaigneux où étaient tombées la
mathématique supérieure et la mécanique tenait au
manque d'un OBJET VISIBLE requérant leur emploi,
et l'essentiel
est qu'une conception mécanique du monde ne se put proprement
imposer aux hommes qu'après qu'ils eurent vu, de leurs yeux vu,
la structure mécanique du cosmos. C'est dès lors
seulement que l'on s'enquit avec soin des lois régissant la
chute, ce qui conduisit à une nouvelle analyse de la notion de
pesanteur ainsi qu'à une nouvelle et plus juste
détermination des propriétés
générales de la matière; et le moteur, si j'ose
dire, de toutes ces études, la force inspiratrice qui les
déclancha, ce fut l'imagination puissamment secouée par
le spectacle des astres planant dans l'espace. J'ai déjà
noté ailleurs la haute signification que prend pour
l'imagination ainsi tenue en éveil (et du même coup pour
l'art) une série continue de découvertes ²) : nous
voyons
ici le principe à l'œuvre.
On voit comment chaque chose a procédé
de l'autre, et que
ce sont bien réellement les voyages de découverte qui ont
donné à tant de découvertes scientifiques le
premier branle. Mais les vibrations parties de ce centre
d'ébranlement se sont transmises bien plus loin encore, elles
ont atteint les plus profondes retraites de la pensée philosophi-
—————
¹) Le mouvement de ces satellites est si facile à observer
que
Galilée le remarque tout de suite; il en fait mention dans sa
lettre du 30 janvier 1610.
²) Ch. IV, à la fin de la
première rubrique («
Confusion
scientifique »).
1056
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
que et religieuse. Car des
faits nombreux furent alors
découverts, qui contredisaient directement et l'évidence
apparente et les doctrines du sacro-saint Aristote. La nature produit
toujours sur l'homme l'impression de l'inattendu; il ne possède
pas d'organe qui lui permette de deviner ce qu'il n'a point encore
observé, soit une forme, soit une loi : deviner lui est
interdit. Toute découverte est une révélation. Eh
bien, ces nouvelles révélations — ces réponses
arrachées aux sphynx muets touchant des énigmes
qu'enveloppait jusqu'alors un voile de ténèbres
sacrées — suscitèrent en des têtes géniales
un essor intellectuel aussi fécond que soudain : soit, avec le
pressentiment des découvertes futures, la capacité de
poser les bases d'une conception du monde entièrement nouvelle,
c'est-à-dire ni grecque ni juive, mais germanique.
Léonard de Vinci — ce précurseur de toute science
véritable — déclare : la
terra è una stella;
ailleurs il ajoute : la terra non
è nel mezzo del mondo. Et avec
une puissance d'intuition vraiment confondante, il prononce cette
parole à jamais mémorable : « Toute vie est
mouvement » ¹). Cent ans plus tard, Giordano Bruno voyait
déjà, visionnaire enthousiaste, notre système
solaire tout entier graviter dans l'espace infini, et la terre, avec sa
charge d'hommes et son poids de destinées humaines, telle
seulement qu'un atome
—————
¹) Du moins est-ce sous cette forme qu'on la cite le plus souvent.
La
seule expression que je connaisse de la même pensée
d'après les textes originaux diffère
légèrement : Il moto
è causa d'ogni vita,
« le mouvement est cause de toute vie », lit-on dans le
manuscrit de la famille Trivulzio (Il
codice di L. d. V. nella
Biblioteca del principe Trivulzio in Milano), fol. 38 verso. Marie
Herzfeld, dans son ouvrage : Leonardo
da Vinci, der Denker, Forscher
und Poet (Diederichs 1904), y ajoute cet autre propos
emprunté
au Codex atlanticus de la
Bibliothèque ambrosienne (fol. 83
verso) : actio et passio fundatur in motu.
Les deux citations qui
précèdent celle-ci dans mon texte figurent dans le ms. F
de la collection que possède la bibliothèque de
l'Institut de France et qu'a publiée en six volumes Charles
Ravaisson (Paris 1881-1891); voir fol. 56 recto et fol. 41 verso. Les
trois citations se trouvent aussi dans J. P. Richter : Scritti
letterari di Lionardo da Vinci (Londres 1883) sous les
numéros
805, 858 et 1139.
1057
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
parmi d'innombrables atomes.
Pour le coup, on était bien loin de
la cosmogonie mosaïque et du dieu qui avait élu le petit
peuple des Juifs afin d'en être honoré; bien loin aussi,
presque aussi loin, d'Aristote et de sa téléologie tout
ensemble pédante et puérile. Le devoir s'imposait de
travailler à construire une conception du monde
entièrement nouvelle, s'ajustant à l'horizon
élargi de la mentalité germanique, s'accordant aux
besoins et aux tendances du génie germanique. C'est Descartes —
né avant que ne mourût Bruno — qui remplit sous ce rapport
le rôle décisif dans l'histoire universelle des
idées. Car, ainsi exactement que l'avaient fait les hardis
navigateurs, ses devanciers, il préconisa le doute
méthodique à l'égard de toute affirmation non
contrôlée et il proclama la nécessité de
scruter sans crainte l'inconnu. J'y reviendrai dans quelques pages.
Voilà autant de résultats des
découvertes
géographiques; je ne prétends pas, naturellement, qu'il y
ait ici un rapport direct de cause à effet; je veux dire que ces
« résultats » n'ont été possibles
qu'en vertu de certaines conjonctures déterminées. Si
nous avions possédé la liberté, notre œuvre de
découverte aurait suivi sans doute une autre voie de
développement historique, ainsi qu'il appert assez clairement de
l'exemple de Roger Bacon. Mais natura
sese adjuvat : tous les chemins
nous étaient fermés hormis celui des découvertes
géographiques; celui-ci restait ouvert parce que toutes les
Églises trouvent plaisir à l'odeur de l'or et parce qu'un
Colomb
même rêvait d'équiper, avec les trésors
espérés, une armée pour combattre les Turcs; ce
sont donc ces découvertes-là qui devinrent le point de
départ de toutes les autres, et, en même temps, le
fondement d'une émancipation intellectuelle progressive, qui est
bien loin encore — il s'en faut ! — d'atteindre son terme.
On marquerait aisément l'influence de la
découverte du
monde sur toutes les sortes d'activité : sur l'industrie et le
commerce, mais par là aussi sur la configuration
économique de l'Europe; sur l'agriculture par l'introduction de
plantes
1058
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
comestibles nouvelles (par
exemple la pomme de terre), sur la
médecine (que l'on pense à la quinine !), sur la
politique, etc. J'abandonne ce sujet aux réflexions du lecteur,
et j'appelle seulement son attention sur le fait que, dans tous ces
domaines, l'influence en question va croissant à mesure que nous
nous rapprochons du dix-neuvième siècle; chaque jour qui
passe, notre vie devient plus caractéristiquement «
planétaire » en opposition à l'ancienne vie «
européenne ».
L'IDÉALISME
Mais il est une vaste province de
l'esprit dans laquelle s'exerce d'une façon plus profonde,
quoique moins
généralement aperçue, l'influence des
découvertes, celle précisément où leurs
conséquences inévitables ont mis le plus de temps
à se faire sentir, où elles n'ont commencé
à se définir nettement qu'au dix-neuvième
siècle — je veux dire : la RELIGION. Par la
découverte,
d'abord, de la forme sphéroïdale de la terre, puis de sa
position dans le cosmos, et aussi des lois du mouvement, de la
structure chimique des corps, etc., etc., une interprétation
toute mécanique de la nature s'est imposée à
l'esprit comme inéluctable et comme seule vraie. Quand je dis
« seule vraie », j'entends qu'elle est telle pour nous,
Germains; des hommes d'autre sorte peuvent penser d'autre façon
— ils l'ont fait dans le passé, ils le feront dans l'avenir.
Même parmi nous, une réaction se marque de temps en temps
contre la prédominance trop exclusive d'une
interprétation purement mécanique de la nature; mais il
ne faudrait pas que ces courants de réaction passagère
nous fissent illusion; nous reviendrons toujours de toute
nécessité au mécanisme et, tant que dominera le
Germain, il imposera cette conception qui lui est propre aux
Non-Germains. Je ne parle pas de théories, sujet qui doit nous
occuper ailleurs; mais de quelque théorie qu'il s'agisse, cette
théorie sera désormais forcément «
mécanique » parce qu'ainsi l'exige impérieusement
la pensée germanique, parce que c'est pour elle le seul moyen
d'entretenir un échange fécond entre le monde
extérieur et le monde intérieur. Voilà qui est
certain, d'une certitude si absolue que je ne puis me
1059
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
résoudre à
considérer l'interprétation par
le mécanisme comme une théorie et à l'inclure sous
la rubrique « Science » où nous traiterons des
théories, mais qu'au contraire je crois devoir l'envisager comme
une « découverte », comme un fait acquis. Il
appartient au philosophe d'examiner si ce point de vue se justifie;
pour l'homme ordinaire, la triomphale carrière de nos
découvertes les plus palpables fournit un argument suffisant :
car la conception mécanique rigoureusement maintenue a
été, du premier jour jusqu'au jour où
j'écris, le fil d'Ariane qui nous a guidés dans le
labyrinthe des erreurs et qui nous a préservés de nous
égarer dans les chemins de traverse. « Nous appartenons
à la race qui des ténèbres s'efforce vers la
lumière », ai-je écrit en épigraphe de ce
livre : ce qui, dans le monde de l'expérience empirique, nous a
conduits et nous conduit encore « des ténèbres vers
la lumière », c'a été et c'est toujours
cette
inspiration de nous attacher inflexiblement au mécanisme. Par
là — et par là uniquement — nous avons acquis une
quantité de connaissances et une souveraineté sur la
nature, dont aucune autre race d'hommes ne disposa jamais ¹). Or
cette
victoire du mécanisme implique nécessairement la ruine
complète de toute religion MATÉRIALISTE.
Résultat inattendu, mais indiscutable. La chronique juive du
monde pouvait avoir un sens pour Cosmas Indicopleustes, elle n'en a pas
pour nous : par rapport à l'univers tel que nous le connaissons
aujourd'hui, elle est simplement absurde. Et par rapport au
mécanisme, toute cette magie est pareille-
—————
¹) Comme il faut toujours, et en toutes matières, redouter
les
malentendus à une époque philosophiquement aussi
grossière que la nôtre, j'ajoute, en me servant des termes
de Kant, que si, d'une part, « on ne peut constituer proprement
aucune connaissance de la nature sans faire du mécanisme la base
de l'enquête », cela ne s'applique pourtant qu'à
l'empirisme et cela n'empêche nullement que, d'autre part,
« ou ne soit en quête et en méditation d'un principe
qui diffère totalement de l'explication de la nature par le
mécanisme » (Kritik der
Urteilskraft, § 70).
1060
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
ment insoutenable, qui,
empruntée à l'Orient, constitue
sous une forme à peine voilée une partie
intégrante si essentielle du soi-disant credo chrétien
¹).
Le mécanisme dans la conception du monde et le
matérialisme dans la religion sont à jamais
inconciliables. Celui qui interprète mécaniquement la
nature empirique perçue par les sens, celui-là a
une religion idéaliste ou il n'en a pas du tout; mais s'il en a
une autre, quelle qu'elle soit, il se ment à lui-même
consciemment ou inconsciemment. Le Juif ne concevait aucune
espèce de mécanisme : depuis la création ex nihilo
jusqu'à l'avenir messianique rêvé, il n'apercevait
que l'arbitraire vaquant librement à l'exercice d'une
toute-puissance absolue ²). Aussi n'a-t-il jamais découvert
quoi
que ce soit; une seule chose lui est nécessaire : le
Créateur; il ne lui faut pas davantage pour tout expliquer. Les
notions mystico-magiques, sur lesquelles se fondent en dernière
analyse tous nos sacrements ecclésiastiques, marquent un
degré encore inférieur de matérialisme : car
elles se ramènent en somme à l'idée d'une
transmutation de substance et n'impliquent ni plus ni moins qu'une
ALCHIMIE PSYCHIQUE. Au contraire, le mécanisme
conséquent, tel que nous, Germains, l'avons créé,
tel que nous n'y saurions plus jamais échapper, comporte
uniquement une religion purement idéale, c'est-à-dire
transcendante, comme l'avait enseignée Jésus-Christ
: « le royaume de Dieu est au dedans de vous » ³). Ce
n'est
pas une chronique, c'est une expérience — expérience
interne et immédiate — qui peut avoir pour nous qualité
de religion.
Sur ce point aussi je reviendrai plus loin.
J'ajouterai seulement, par
anticipation, qu'à mon sens la signification universelle
d'IMMANUEL KANT réside dans sa géniale
intuition de ce
rapport entre le mécanisme, qu'il pousse à ses
—————
¹) Se reporter à la dernière partie de la rubrique :
« Rome », ch. VII.
²) Voir ch. III, sous la rubrique : « La volonté chez
les
Sémites ».
³) Voir, par exemple, ch. III sous la rubrique
: « Le Christ
»,
ch. VII à la fin de la section intitulée : « La
lutte par rapport à la mythologie », etc.
1061
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
dernières
conséquences comme explication du monde, et le
pur idéalisme, qu'il propose comme législateur unique pour
l'homme intérieur ¹).
Combien de siècles affecterons-nous encore
mensongèrement
de croire à des absurdités comme à autant de
vérités révélées ? Je ne sais. Mais
j'espère que cela ne durera
—————
¹) À l'intention des lecteurs qui ont une culture
philosophique,
j'indiquerai qu'il ne m'a pas échappé que Kant distingue
(Metaphysische Anfangsgründe der
Naturwissenschaft II) une
philosophie dynamique de la nature par opposition à une
philosophie MÉCANIQUE de la nature, mais il
s'agit, dans cette
distinction, de nuances impossibles à marquer dans un ouvrage
comme celui-ci; Kant ne désigne au reste, par le mot «
dynamique », qu'une modalité particulière de
l'interprétation rigoureusement « mécanique »
— au sens
usuel — de la nature. — Je veux par la même occasion
prévenir un malentendu de la part du lecteur qui me supposerait
inféodé de toutes façons au système de
Kant. Pour suivre tous les détours scolastiques de ce
système je ne possède même pas la compétence
requise, et je ne saurais sans présomption prétendre que
j'appartiens à telle ou telle école. Par contre, je crois
apercevoir clairement l'immortelle personnalité,
démêler le puissant instinct qui s'exprime en elle et
discerner sa tendance. Avoir « raison », ou avoir «
tort »,
ce n'est pas l'essentiel, sauf aux yeux des pourfendeurs de moulins
à vent, que je laisse juges des petits côtés de la
question. L'essentiel, pour moi, c'est d'abord la portée en
quelque sorte « dynamique » de l'esprit, ensuite son
individualité propre : et de ce point de vue Kant
m'apparaît si puissant que je ne lui vois que peu de pairs dans
l'histoire universelle, et si spécifiquement germanique
(même au sens restreint du mot) qu'il en acquiert une
signification typique. La technique philosophique est ici
l'élément accessoire, conditionné, fortuit,
éphémère; ce qui, en revanche, est décisif,
non conditionné, impérissable, c'est la force sous
jacente et inspiratrice, « non la chose dite, mais le diseur de
la chose dite » ainsi que s'expriment les Oupanichads. —
Sur Kant comme « DÉCOUVREUR » je
renvoie le lecteur à l'Histoire
du matérialisme de Lange
(p. 383 de l'éd. allemande de
1881), où l'auteur établit avec une admirable
sagacité qu'il ne s'agissait ni ne pouvait s'agir pour Kant de
PROUVER ses thèses fondamentales, mais de les DÉCOUVRIR.
Kant est un observateur comparable à un Galilée ou
à un Harvey; il part toujours de faits et « sa
méthode n'est en réalité pas autre chose que la
méthode d'induction. » C'est pour ne s'en être pas
rendu compte que l'on a débité tant de sottises à
son sujet. Le lecteur voit, du moins, que j'ai des justifications
même de pure forme pour terminer sur le nom de Kant notre
étude sommaire de la « découverte ».
1062
LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — DÉCOUVERTE
plus bien longtemps. Car le
besoin religieux qui gonfle notre poitrine
est trop impérieux pour ne pas rompre quelque jour ses digues et
jeter bas le sombre édifice vermoulu : alors nous
pénétrerons dans l'édifice nouveau, clair,
resplendissant, qui dès longtemps nous attendait, tout
prêt à nous recevoir. Et ce sera le couronnement de
l'œuvre germanique de découverte !
—————
Dernière mise
à
jour : 20 mars 2008