Here under follows the transcription of chapter 9b1 of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.

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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ÉTAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Économie sociale
5. Politique et Église
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX


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I. Découverte.

(De Marco Polo à Galvani).

L'APTITUDE INNÉE

    La quantité des objets à connaître est évidemment inépuisable. Pour la science — par où j'entends, en opposition à cette substance innombrable du savoir, son ordonnance intellectuelle — on pourrait, il est vrai, rêver un degré de développement dans lequel toutes les grandes lois de la nature auraient été déchiffrées : car il s'agit là d'un rapport entre les phénomènes et la raison humaine, de quelque chose de strictement borné par conséquent, vu la structure particulière de cette raison, et d'individuel pour ainsi dire, puisque adapté à l'individualité de l'espèce humaine. La science ne trouverait plus alors de champ inépuisable qu'en tournant au dedans son effort, qui consisterait en une analyse toujours plus fine. Par contre, l'expérience nous démontre en tous les domaines que l'empire des phénomènes et des

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formes est un infini, dont l'exploration ne s'achèvera jamais. Il n'est pas de géographie, de physiographie, de géologie — quelque scientifiques qu'on les suppose — qui soient en état d'affirmer rien sur les caractères distinctifs d'un pays non encore découvert; une mousse, un insecte que l'on découvre est un objet absolument nouveau, constitue un enrichissement positif et indéfectible du monde de notre représentation, des matériaux de notre savoir. Nous nous empressons naturellement de ranger cet insecte ou cette mousse, selon les exigences de notre commodité humaine, dans une famille déjà établie, et, si c'est lui faire trop de violence, nous imaginons aux fins de la classification une nouvelle « famille », laquelle du moins nous incorporerons, pour peu qu'il soit possible, dans un « ordre » déjà connu. Cependant l'insecte ou la mousse en question ne cessera pas, après avoir reçu son étiquette, d'être ce qu'il était avant : un être complètement individuel, et tel en même temps que la pensée ne le pouvait inventer ni concevoir dans sa plénitude, une incarnation nouvelle insoupçonnée de l'idée du monde; or cette nouvelle incarnation de l'idée, nous la possédons maintenant, tandis qu'auparavant elle nous faisait défaut. Il en est ainsi de tous les phénomènes. La réfraction de la lumière par le prisme, la toute-présence de l'électricité, la circulation du sang.... chaque fait découvert signifie un enrichissement. « Les manifestations particulières des lois de la nature, dit Goethe, sont toutes situées en dehors de nous comme des sphinx qui nous environneraient, rigides, inébranlables et muets. Chaque nouveau phénomène perçu est une découverte, chaque découverte est une acquisition. » Ces paroles marquent nettement la distinction qui s'impose, dans le domaine du savoir, entre science et découverte : celle-ci concerne les sphinx situés EN DEHORS DE NOUS; celle-là, l'élaboration par laquelle nous prenons INTÉRIEUREMENT possession des phénomènes perçus ¹). Aussi peut-on très bien
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    ¹) Goethe insiste à diverses reprises sur cette distinction entre ce

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comparer la matière brute du savoir, c'est-à-dire la masse des faits découverts, avec la matière brute de la fortune — avec notre argent. Le chroniqueur Robert de Gloucester écrivait déjà vers la fin du XIIIme siècle : « for the more that a man can, the more worth he is. » Celui qui sait beaucoup est riche, celui qui sait peu est pauvre. Si plate que puisse paraître d'ailleurs cette comparaison, elle nous aidera précisément à mettre le doigt sur le point critique à considérer dans ce que nous appelons le savoir; car la valeur de l'argent dépend entièrement de l'usage que nous avons l'esprit d'en faire. Affirmer que la richesse confère une puissance et que la pauvreté mutile, c'est affirmer une de ces vérités de La Palice dont le plus obtus peut faire l'observation journellement sur lui-même et sur les autres. Et pourtant un des plus perspicaces (Shakespeare) a dit : If thou art rich, thou'rt poor — si tu es riche, tu es pauvre ! Et, en fait, la vie nous enseigne qu'il n'y a pas de rapport simple et direct entre avoir et pouvoir. De même que l'hypérémie de l'organisme, la congestion sanguine d'un organe important, peut ralentir l'activité vitale et en fin de compte provoquer la mort, ainsi nous constatons souvent que la grande richesse exerce une influence paralysante. Or il en est du savoir comme de la richesse. Nous avons vu les Hindous succomber par anémie de savoir concret; on les définirait assez exactement en les appelant des idéalistes morts de faim; les Chinois, par contre, font songer à des parvenus gorgés de biens qui n'ont pas la moindre idée de ce qu'ils pourraient entreprendre avec l'énorme capital accumulé de leur savoir — étant sans initiative, sans imagination, sans idéal. L'adage courant : « savoir, c'est pouvoir » n'est donc
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qui est « hors de nous » et ce qui est « en nous »; elle peut nous rendre de bons services ici, où il nous importe de considérer à part l'une de l'autre la science et la découverte; mais transportée sur le terrain de la philosophie pure ou aussi de la science naturelle pure, cette même distinction n'est applicable qu'avec la plus grande prudence; j'y reviendrai au début de la section intitulée : « Science ».

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recevable qu'avec d'expresses réserves; demandons d'abord, car tout dépend de là, QUI est celui qui sait. On pourrait dire du savoir, plus encore que de l'argent, qu'il n'est rien par lui-même, absolument rien, et qu'il constitue pour l'homme un instrument de déchéance et de ruine autant que d'élévation et d'ennoblissement. Le paysan chinois ignorant est l'un des plus actifs et des plus heureux entre tous les hommes de la terre, le Chinois érudit est une peste, il est le chancre rongeur de son peuple; aussi cet admirable Lâo-tseu — que comprennent si mal ses modernes commentateurs nourris de verbiage humanitaire — avait-il mille fois raison d'écrire : « Ah ! si nous pouvions seulement (« nous », Chinois) rejeter l'abondant savoir et secouer le joug de l'érudition ! notre peuple s'en trouverait mille fois mieux » ¹) ! Nous voici donc ramenés, ici encore, à l'individualité même, à ses capacités innées, à son caractère inné. Telle race humaine se tire très bien d'affaire avec un minimum de savoir; ce qui s'y ajoute lui est mortel, car elle n'a pas d'organe pour l'assimiler. Telle autre est congénitalement assoiffée de savoir, et si elle ne trouve pas de quoi satisfaire ce besoin, elle s'étiole; mais aussi est-elle organisée pour élaborer de mille façons la matière connaissable qui afflue de toute part : elle l'emploie non seulement à configurer la vie extérieure, mais encore à enrichir continuellement sa pensée et sa force créatrice. Les Germains sont dans ce cas. Ce n'est pas la quantité de ce qu'ils savent qui mérite l'admiration — car tout savoir demeuré éternellement relatif — c'est le fait qu'ils possèdent la rare aptitude d'APPRENDRE, je veux dire de découvrir sans fin, d'arracher sans trêve leur secret aux « sphinx muets », et puis aussi la faculté d'absorber en quelque sorte ce qu'ils recueillaient, de manière qu'il y eut toujours place pour de nouveaux aliments, sans danger de pléthore.
    On le voit : chaque individualité est infiniment com-
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    ¹) Tâo-teh-King XIX, 1.

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plexe. J'espère néanmoins que ces quelques remarques, jointes à celles par où débute le présent chapitre, permettront au lecteur de saisir la signification spécifique du savoir — de ce savoir que nous considérons ici dans sa forme la plus simple, comme découverte de faits — pour la vie du Germain. Il se rendra compte aussi que la faculté requise en l'espèce — et qui est d'ordre pour ainsi dire matériel, dans ce sens qu'elle appréhende la substance des faits concrets — se rattache par des liens multiples aux facultés supérieures et même aux dons les plus hauts de l'âme germanique. Il ne fallait rien de moins qu'une aptitude philosophique extraordinaire et en même temps une vie économique extrêmement intense pour rendre possible l'ingestion, la digestion et l'utilisation d'une si grande quantité de savoir. Ce n'est pas le savoir qui a engendré la force vitale, c'est la force vitale en perpétuel excès qui n'a cessé d'aspirer à un savoir toujours plus étendu, de même qu'à une possession toujours plus étendue dans tous les autres domaines. Tel est le véritable foyer intérieur de cette ardeur au savoir qui s'atteste victorieusement dès le XIIme siècle, pour ne plus s'éteindre jamais. Cela compris, l'histoire des découvertes cesse d'être une amusette propre uniquement à divertir les enfants; elle nous offre un spectacle intelligible, le plus instructif du monde.

LES FORCES MOTRICES

    La liaison intime des différents ressorts de l'individualité trouve sa confirmation immédiate dans ce phénomène si caractéristiquement individualiste de la découverte. Je viens d'indiquer que notre aspiration à la « possession » était la source d'où procédait notre trésor de connaissances : à ce mot « possession » je n'attachais certes pas un sens de blâme; qui dit possession dit pouvoir, qui dit pouvoir dit liberté. En outre, une aspiration pareille, dans n'importe quel domaine, n'implique pas seulement l'effort d'accroître notre pouvoir en y annexant ce qui est situé hors de nous, mais aussi le désir de nous extérioriser nous-mêmes. Ici, comme dans l'amour, les contrastes s'allient : on prend pour pren-

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dre, mais, on prend aussi pour pouvoir donner. Et de même que nous avons constaté chez le Germain l'affinité du constructeur d'État avec l'artiste ¹), de même il nous faut reconnaître maintenant qu'un certain noble rêve de posséder s'apparente étroitement à la faculté de créer du nouveau avec tout ce que l'on acquiert et d'en faire don au monde entier pour son enrichissement. Gardons-nous toutefois, en considérant l'histoire de nos découvertes, de nous induire en illusion sur un fait essentiel : je veux dire, le grand rôle qu'y a joué de façon directe, incontestable, et sans nul déguisement, la passion de l'or. Au point de départ de cette carrière triomphale, ce qui forme la base simple et large sur quoi va s'édifier toute l'œuvre de découverte, c'est l'étude du globe terrestre, c'est la « dé-couverte » de la planète qui sert de demeure à l'homme : par là seulement nous sont venus des renseignements certains sur la forme et la nature de notre astre, en même temps que des vues essentielles sur la position de l'homme dans le cosmos; par là seulement nous avons pu nous instruire en détail des différentes races de l'humanité, des sortes diverses de minéraux, et du monde végétal, et du monde animal. Et au terme opposé de la même carrière, voici l'effort de scruter la complexion intime de la matière visible, voici ce que nous nommons aujourd'hui chimie et physique, une intrusion mystérieuse, et récemment encore suspecte de sorcellerie, dans les entrailles de la nature, en même temps qu'un nouveau point de départ pour notre savoir actuel et notre actuel pouvoir ²). Eh bien, la force motrice qui nous ouvrit ces deux domaines de la connaissance, le stimulant des voya-
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    ¹) Voir au ch. VI la rubrique : « Liberté et fidélité ».
    ²) La haute signification de l'alchimie comme fondatrice de la chimie est aujourd'hui universellement reconnue. Je n'ai qu'à renvoyer le lecteur aux ouvrages de Berthelot (Origines de l'alchimie, 1885; La Chimie au moyen âge, 1893) et de Kopp (Geschichte der Chimie, 1843-47; Beiträge zur Geschichte der Chemie, 1869-75; Die Alchimie in älterer und neuerer Zeit, 1886).

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ges de découverte et le stimulant de l'alchimie, ce fut proprement et directement, pendant de longs siècles, LA RECHERCHE DE L'OR. Sans doute, chez les grands initiateurs dont la pensée individuelle fraie les voies à leurs contemporains, on aperçoit toujours à côté de cela quelque chose d'autre et de plus haut, une force purement idéale; un Colomb est prêt à mourir à tout instant pour son rêve, et les grands problèmes du monde s'ébauchent dans l'esprit d'un Albertus Magnus; mais de tels hommes n'auraient pas trouvé l'assistance nécessaire, ils n'auraient pas groupé autour d'eux la troupe des satellites indispensables pour mener à chef l'œuvre laborieuse de découverte, si l'espoir d'un gain prochain ne leur eût suscité des collaborateurs et des partisans. Cet espoir, l'espoir de trouver de l'or, engagea ceux qu'il inspirait à observer avec plus de précision, doubla leur don d'invention, leur suggéra les hypothèses les plus hardies, les rendit capables d'une endurance infinie, les exalta jusqu'au mépris de la mort. Il n'en est pas, somme toute, très différemment aujourd'hui. Si les États ne se précipitent plus à la conquête du métal or avec la même exclusive passion que les Espagnols et les Portugais du XVIme siècle, il n'en est pas moins vrai que l'ouverture graduelle et la soumission du monde à l'influence germanique s'effectue en raison directe du rendement pécuniaire. Un Livingstone même se trouve avoir été en dernier ressort (combien malgré lui !) le pionnier des capitalistes avides de toucher de gros intérêts, et ce sont eux qui accomplissent ce que n'eût pu exécuter l'idéaliste isolé. Et pareillement la chimie moderne ne pourrait se passer de laboratoires et d'instruments coûteux; or l'État, qui les entretient, n'accorde pas ses subventions par enthousiasme pour la science pure, mais parce que les inventions industrielles qui en procèdent enrichissent le pays ¹). Le pôle nord, qui défia les tentatives des
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    ¹) Sans parler de l'invention de nouvelles poudres à canon, d'explosifs pour torpilles, d'engins destructeurs, etc.

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explorateurs du dix-neuvième siècle, eût probablement été découvert dans les six mois, et bientôt plus couru que le Klondike, si la nouvelle s'était répandue soudain que les flots s'y brisaient sur des rochers d'or.
    Je suis bien éloigné, on le voit, de nous vouloir peindre meilleurs que nous ne sommes. C'est avec l'honnêteté qu'on va le plus loin, dit un proverbe; il s'applique au moins ici. Car, en constatant loyalement cette puissance de l'or, nous sommes amenés à constater aussi un autre fait, dont — une fois avertis — nous trouverons de tous côtés la confirmation : c'est que le Germain possède un don particulier grâce auquel ses défauts même tournent à bien. Les anciens en eussent pris texte pour l'appeler favori des dieux; je me contenterai d'y trouver la preuve de sa grande aptitude culturelle. Une compagnie commerciale qui n'a en vue que ses intérêts; et qui ne procède pas toujours avec une conscience scrupuleuse ou rudimentaire, se soumet l'Inde; or sa création est supportée et ennoblie par une brillante série d'héroïques hommes de guerre et de grands hommes d'État, exemplaires d'honneur sans tache, et ce sont ces fonctionnaires qui — incités à cette tâche par leur seul enthousiasme et devenus aptes à la remplir par une érudition acquise au prix de réels sacrifices — enrichissent notre culture en nous révélant la vieille langue aryenne. Nous frémissons d'horreur quand nous lisons l'histoire de l'anéantissement des Indiens dans l'Amérique du Nord : partout, du fait des Européens, injustice, perfidie, cruauté sauvage ¹); et pourtant, combien décisive n'a pas été cette œuvre destructrice pour le déve-
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    ¹) Voir, par exemple, dans Du Pratz (History of Louisiana) comment fut exterminée par les Français la tribu des Natchez du Mississipi, qui était entre toutes intelligente et marquait les dispositions les plus amicales; ou dans Trumbull (History of the Untited States) l'histoire des relations entre les Anglais et les Cherokees. C'est toujours le même procédé : une injustice révoltante de la part des Européens incite les Indiens à se venger, et pour cette vengeance ils sont « punis », en d'autres termes : massacrés.

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loppement ultérieur d'une race noble et purement germanique sur ce sol ! un seul coup d'œil jeté sur les colonies métis de l'Amérique du Sud suffit pour nous en informer par comparaison ¹). — Mais sa passion sans mesure dans la quête de l'or nous donne lieu de noter encore un trait particulier du Germain, un trait d'une importance capitale pour l'histoire de nos découvertes. Il se peut, en effet, que des parties fort diverses de notre être se passionnent, cela dépend de l'individu; ce qui est caractéristique de la race, c'est, généralement parlant, LA FACULTÉ DE SE PASSIONNER, c'est l'audace, la fougue, la persévérance, l'empressement au sacrifice, la grande puissance d'imagination, c'est ce qui fait qu'un individu se donne tout entier à son idée. Loin que ce tempérament passionné ne s'atteste que dans le domaine des intérêts matériels, il confère à l'artiste la force de créer, encore que pauvre et méconnu; il produit des hommes d'État, des réformateurs et des martyrs; il nous a donné aussi nos « découvreurs ». Le mot de Rousseau : « il n'y a que de grandes passions qui fassent de grandes choses » n'est peut-être pas d'une vérité aussi générale qu'il le croyait; mais il s'applique sans restriction à nous, Germains. En ce qui concerne et les grands voyages de découvertes et les tentatives de transmuer des corps chimiques, j'ai dit que l'espoir du gain avait pu agir comme stimulant, mais je ne le dirais d'aucun autre domaine de la recherche scientifique, hormis tout au plus la médecine. L'instinct passionné, qui dominait, tendait bien aussi à la possession, mais à la possession du savoir, du savoir ambitionné comme tel et sans nulle considération de ses avantages matériels. Il s'avérait aussi comme une manifestation caractéristique, et particulièrement digne de respect, du pur instinct idéaliste, et sous cette forme il m'apparaît proche parent de l'instinct
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    ¹) Se reporter, ch. IV, aux considérations qui terminent l'étude de la 5e des « Lois fondamentales » énoncées sous la rubrique portant ce titre.

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artistique et de l'instinct religieux; là réside l'explication de cette connexité intime entre la culture et le savoir, qui nous semblait énigmatique quand nous la constations par les exemples que j'en ai donnés plus haut dans le présent chapitre ¹). Croire que le savoir engendre la culture (ainsi qu'on l'enseigne trop souvent aujourd'hui) est absurde et contraire à l'expérience; mais un savoir vivace ne peut trouver accès qu'en des esprits prédisposés à une haute culture; ailleurs, le savoir demeure tout en surface; comme de l'engrais étendu sur un terrain pierreux, il empeste l'air et ne sert à rien. Un des plus grands « découvreurs » du dix-neuvième siècle, Justus Liebig, écrit ce qui suit sur cette ardeur passionnée de sorte géniale, qu'il tient pour une condition essentielle des victoires remportées dans notre triomphale carrière de découvertes : « La grande masse des hommes ne se fait aucune idée des difficultés inhérentes aux travaux qui élargissent positivement LE CHAMP DU SAVOIR : on peut même affirmer que l'instinct de vérité propre à l'homme ne suffirait pas pour surmonter les obstacles qui s'opposent à l'acquisition de chaque grand résultat, si cet instinct ne s'intensifiait en quelques individus jusqu'au degré d'une PASSION PUISSANTE qui tend leurs forces et les multiplie. Tous ces travaux sont entrepris sans perspective de gain et sans prétention à la gratitude; celui qui les accomplit n'a que rarement la chance d'assister à leur application pratique; il ne peut utiliser sur le marché de la vie ses enquêtes; il n'a pas de prix, il ne saurait recevoir de commandes ni s'offrir aux acheteurs » ²).
    Ce caractère de passion désintéressée nous apparaît, en fait, tout le long de l'histoire de nos découvertes ³). Aux
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    ¹) Sous la rubrique : « Analyses comparatives ».
    ²) Wissenschaft und Landwirtschaft II, à la fin.
    ³) De ce caractère de « passion désintéressée » propre au pur Germain je sais peu d'exemples plus typiques que celui du paysan anglais Tyson, mort en 1898, qui émigra en Australie comme journalier et qui, devenu le plus grand propriétaire foncier du monde, laissa une fortune


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lecteurs peu informés dans ce domaine je proposerai la considération de Gilbert, de l'homme qui, à, la fin du XVIme siècle (au même moment que Shakespeare écrivait ses drames), posa par ses tentatives infatigablement réitérées les bases de notre connaissance de l'électricité et du magnétisme; nul ne pouvait alors rêver une application pratique de ces connaissances, même dans le plus lointain avenir; il s'agissait en somme de choses si mystérieuses qu'on ne les avait pas du tout étudiées jusqu'à Gilbert, ou que les rares initiés n'y avaient vu qu'un texte à fantasmagories philosophiques. Or ce seul homme, qui pour point de départ ne trouvait rien d'autre que les observations immémoriales sur l'ambre frotté et sur l'aimant naturel, expérimenta si inlassablement, sut interroger la nature avec une si géniale absence de préjugés, qu'il fixa une fois pour toutes tous les faits capitaux relatifs au magnétisme et que, reconnaissant dans l'électricité (ce mot vient de lui) un phénomène distinct du magnétisme, il fraya la voie à notre conception de ce phénomène.

LA NATURE COMME INSTITUTRICE

    À cet exemple de Gilbert nous pouvons rattacher une distinction que j'ai déjà marquée brièvement en présentant mon tableau des éléments de l'activité humaine, que j'avais effleurée auparavant en mentionnant l'opposition qu'établit Goethe entre ce qui est en nous et ce qui est hors de nous, mais dont l'importance ressort plus clairement des leçons de la pratique que des considérations théoriques : c'est la
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évaluée à 125 millions de francs. Cet homme resta jusqu'à sa mort si simple qu'il ne posséda jamais une chemise blanche ni une paire de gants. Il ne visita que rarement une ville, quand il ne pouvait s'en dispenser, et n'y séjourna jamais longtemps; il marquait une invincible répulsion pour toutes les Églises. L'argent lui était en soi parfaitement indifférent; il n'y voyait qu'un instrument indispensable pour la grande tâche de sa vie : LA LUTTE CONTRE LE DÉSERT. À quelqu'un qui l'interrogeait il répondit : « Ce n'est pas de posséder, c'est de lutter et de vaincre qui fait ma joie. » Un vrai Germain, digne de son compatriote Shakespeare :
    Things won are done, joy's soul lies in the doing.

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distinction, si essentielle pour une intelligence rationnelle de l'histoire des découvertes germaniques, entre cela que nous appelons « découverte » et cela qui a nom « science ». Rien ici ne nous éclairera mieux qu'une comparaison des Germains avec les Grecs. L'aptitude des Grecs pour la science proprement dite était grande, plus grande que la nôtre à beaucoup d'égards (témoins un Démocrite, un Aristote, un Euclide, un Aristarque et tant d'autres); leur aptitude pour la découverte était en revanche, étonnamment médiocre. Prenons l'exemple le plus simple, qui sera cette fois encore le plus instructif. Pythéas, l'explorateur grec, égal en audace, en intuition, en intelligence à n'importe quel voyageur postérieur ¹), est une exception isolée : ses contemporains l'accablèrent de leurs sarcasmes, tous nièrent ses découvertes, et pas un des philosophes qui avaient plein la bouche de belles choses sur Dieu, l'âme, les atomes, les sphères célestes, ne pressentit même vaguement l'importance que devait avoir pour l'homme la simple exploration de la surface terrestre. Voilà qui atteste un stupéfiant défaut de curiosité, une absence de toute véritable soif de savoir, un total aveuglement quant à la valeur des FAITS en tant que faits. Et gardons-nous de croire qu'en ce domaine il convienne d'attendre d'abord je ne sais quel « progrès des lumières ». Non ! La découverte peut commencer partout, n'importe quel jour; les outils nécessaires — tant mécaniques que spirituels — se créent tout naturellement au fur et à mesure de l'enquête qui en fait naître le besoin. Jusqu'à ce jour, les plus féconds observateurs ont été pour la plupart les hommes les moins savants, et souvent ils se montrent singulièrement inaptes à la synthèse théorique de leur savoir. Faraday, par exemple, qui fut peut-être le plus étonnant « découvreur » du dix-neuvième siècle, n'avait reçu qu'une instruction tout à fait sommaire; fils d'un simple forgeron, il se fit apprenti relieur pour avoir l'occasion de lire; il tira ses connaissances
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    ¹) Voir ch. I sous la rubrique : « Sciences naturelles ».

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physiques des encyclopédies qu'on lui donnait à relier, ses connaissances chimiques d'un ouvrage de vulgarisation pour jeunes filles; c'est ainsi équipé qu'il entra dans la carrière de ces découvertes d'où allait procéder presque toute la technique électrique de nos jours ¹). Ni William Jones, ni Colebrooke, les deux « découvreurs » du sanscrit à la fin du XVIIIme siècle, n'étaient des philosophes de profession. L'homme qui s'avisa du moyen par lequel nous devons interroger les plantes sur les secrets de leur vie et fit ainsi ce qu'aucun savant n'avait pu faire, Stephen Hales, fondateur de la physiologie végétale, était un pasteur de campagne. Et nous n'avons qu'à considérer à l'œuvre ce Gilbert que je nommais tout à l'heure : toutes ses expériences sur l'électricité par frottement, un Grec adroit les eût pu faire deux mille ans plus tôt; les appareils qu'il employait, Gilbert les avait inventés lui-même; quant à la mathématique supérieure, sans laquelle une entière compréhension des phénomènes électriques est difficilement concevable, elle n'existait pas de son temps. Le Grec, en vérité, n'observait que très peu, et jamais sans opinion préconçue; il se jetait tout de suite dans la théorie et l'hypothèse, c'est-à-dire dans la science et la philosophie; la patience passionnée qu'exige l'œuvre de découverte ne lui était pas donnée. Par contre, nous possédons, nous Germains, une aptitude particulière à scruter la nature, et cette aptitude n'est pas une qualité superficielle, elle se lie intimement aux plus profondes racines de notre être. Comme THÉORICIENS nous ne paraissons pas extraordinairement éminents : les philologues avouent que l'Hindou Pânini surpasse les plus grands grammairiens de notre époque; les juristes estiment que les anciens Romains nous furent très supérieurs en jurisprudence; quand déjà nos navigateurs avaient fait tout le tour du
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    ¹) Voir Tyndall : Faraday as a discoverer (1870); W. Grosse : Der Aether (1898); et le chapitre IV de l'ouvrage d'Ostwald traduit en français sous ce titre : Les grands hommes (1912).

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monde, on dut nous prouver par raisons démonstratives et corner pendant des siècles à nos oreilles que la terre était ronde pour que nous nous décidions à le croire, alors que les Grecs, qui ne connaissaient que le bassin méditerranéen, avaient dès longtemps acquis cette certitude par la voie de la science pure; et c'est toujours, malgré le prodigieux accroissement du savoir, avec les atomes helléniques, l'éther hindou et l'évolution babylonienne que nous nous tirons d'affaire. Comme DÉCOUVREURS, au contraire, nous n'avons pas de rivaux. Aussi cet historien futur de la civilisation et de la culture germanique, que j'invoque de mes vœux, devra-t-il tracer ici une ligne de démarcation bien nette, et s'arrêter ensuite longtemps à notre œuvre de découverte pour traiter ce sujet avec toute l'ampleur qu'il comporte.
    La condition essentielle pour découvrir, c'est une ingénuité d'âme, une liberté d'esprit, que n'enchaîne aucun préjugé — de là ces yeux grands ouverts, ces yeux d'enfant, qui nous captivent dans le visage d'un Faraday. Tout le secret de la découverte, consiste en ceci : laisser parler la nature; mais ceci précisément exige une grande maîtrise de soi, qualité qui manquait aux Grecs. La dominante de leur génie nous apparaît dans la force créatrice; celle du nôtre, dans la réceptivité. Car la nature n'obéit pas à une injonction autoritaire, elle ne parle pas au gré des hommes et ne dit pas ce qu'ils la somment de dire, mais il faut qu'au prix d'une infinie patience et d'une subordination absolue nous apprenions, par des milliers d'essais tâtonnants, COMMENT elle veut être interrogée et QUELLES questions sont celles qui ont chance de recevoir une réponse. Voilà pourquoi l'observation est une école où se forme le caractère; elle exerce à la persévérance, elle refrène la volonté propre, elle enseigne la sincérité sans réserve. Tel est bien le rôle qu'a joué dans l'histoire du germanisme l'observation de la nature; elle le jouerait demain dans notre pédagogie, si les ténèbres des superstitions médiévales se dissipaient enfin et si nous arrivions à concevoir qu'il faut donner pour base à l'éduca-

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tion non pas les vaines redites d'une sagesse périmée, que l'on nous oblige de bégayer dans des langues mortes, souvent mal ou point du tout comprises, non pas la connaissance de prétendus « faits » et moins encore la science, mais la MÉTHODE applicable à toute espèce de savoir — l'observation : et cela, en tant que seule discipline propre à former à la fois l'esprit et le caractère, à conférer la liberté tout en préservant de la licence, à rendre accessible à chacun de nous la source de toute vérité et de toute originalité ¹). Nous apercevons ici, de nouveau, par où se touchent le savoir et la culture, nous discernons dans quelle mesure le « découvreur » et le poète appartiennent à la même famille : il n'y a en effet de réellement original — mais cela partout et toujours — que la nature. « La nature seule est infiniment riche, et seule elle forme le grand artiste » ²). Les hommes que nous appe-
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    ¹) « Ce n'est que le jour où le public et les professeurs commenceront à soupçonner que pour toutes les branches de l'enseignement les lois d'acquisition sont les mêmes, que les méthodes actuelles de l'éducation latine pourront se transformer », note Gustave Le Bon dans sa Psychologie de l'éducation. Et au livre III du même ouvrage, esquissant dans les ch. I et II « les bases psychologiques de l'instruction et de l'éducation », il expose comment la méthode d'observation expérimentale, qu'il souhaiterait substituer aux procédés de mnémonique livresque, a cet effet d'APPRENDRE À VOIR et de développer, avec le jugement et le coup d'œil, l'esprit de décision, la volonté, la discipline, la persévérance, c'est-à-dire le caractère autant que l'intelligence. P. 276-277 il écrit encore : « L'élève oublierait sans doute, après la sortie du lycée, les formules et les théories, mais.... il posséderait l'art d'apprendre quand cela deviendrait nécessaire. Il n'oublierait jamais, parce que cela serait passé dans son inconscient, ce qu'il y a de plus fondamental à connaître dans les sciences, les méthodes.... Telle est la force d'une bonne méthode qu'elle donne même aux esprits médiocres l'aptitude au travail utile. »
    ²) Goethe : Werther, lettre du 26 mai de la première année. Cf. aussi ch. IV du présent ouvrage, la fin de la 1re section. Je reviendrai plus amplement (ch. IX, section « Art ») sur cette question des rapports de l'artiste avec la nature, que Rodin traite avec tant d'autorité et de force dans ses entretiens récemment réunis par Paul Gsell sous ce titre : L'Art (1911); voir notamment les ch. I (« Le réalisme dans l'Art ») et IV (« Le mouvement dans l'Art »).


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lons des génies, un Léonard, un Shakespeare, un Bach, un Kant, un Goethe, sont des observateurs doués — pour cette fonction d'observer — d'une organisation exceptionnellement fine; non certes qu'ils se complaisent aux minuties et s'embarrassent d'oiseux détails, mais ils VOIENT et, ayant vu, ils élaborent leur vision, ils en dégagent et en fixent les traits essentiels. Or cette puissance visuelle — cette faculté impartie à l'individu de se poser en face de la nature pour en observer, dans les limites prescrites à son individualité, l'originalité éternellement créatrice, et pour devenir ainsi lui-même capable de création originale — elle se peut exercer et développer. Il va de soi qu'elle ne s'attestera proprement et librement créatrice que chez quelques rares hommes d'élite; mais des milliers d'autres lui devront du moins la possibilité d'une production originale ¹).

L'AMBIANCE PARALYSANTE

    Si l'instinct d'enquête et de découverte est vraiment inné au Germain de la façon que j'ai indiquée, pourquoi s'éveilla-t-il si tard ? Il ne s'éveilla pas si tard, mais il fut systématiquement réprimé par d'autres forces. Chaque fois que les migrations avec leurs guerres incessantes laissent au Germain un moment de repos, nous le voyons à l'œuvre, brûlant d'accroître son savoir et s'y appliquant de toute son énergie. Charlemagne et le roi Alfred sont des exemples universellement connus ²); Pépin déjà, le père de Charles, s'était montré « plein d'intelligence notamment pour les sciences naturelles », dit Lamprecht ³), à quoi il conviendrait d'ajouter : ET POUR LA MUSIQUE, ce qui n intéresse guère moins le génie germanique. Et combien décisive, de la part
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    ¹) Rodin insiste avec beaucoup de force sur le fait qu'un artiste digne de ce nom ne nous offre rien qu'il n'ait VU : « Oh ! sans doute un homme médiocre en copiant ne fera jamais une œuvre d'art : c'est qu'en effet il regarde sans VOIR.... L'artiste au contraire VOIT : c'est-à-dire que son œil enté sur son cœur lit profondément dans le sein de la Nature » et il y découvre une vérité double, « celle du dedans traduite parcelle du dehors » (op. cit. p. 35 et 36, p. 51, etc.).
    ²) Voir ch. IV sous la rubrique : « Les Germains ».
    ³) Deutsche Geschichte II, 13.


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d'un Scot Erigène, est cette déclaration par laquelle il affirme (au IXme siècle) que la nature PEUT et DOIT être l'objet de nos investigations, qu'ainsi seulement elle atteindra son but divin ! ¹) Mais qu'advint-il de cet homme dont la piété était aussi ardente que la soif de savoir et qui (trait bien significatif) inclinait à l'exaltation mystique ? Dépouillé de sa charge de professeur à Paris sur l'ordre du pape Nicolas Ier et finalement (si nous en croyons la légende) assassiné, ses ouvrages — qui entre temps s'étaient répandus parmi les Germains vraiment religieux et antiromains des diverses nations — furent encore, quatre siècles plus tard, en butte aux persécutions d'Honorius III, qui les fit brûler par ses émissaires partout où ils purent les dénicher. Il en fut de même de chacune des manifestations qui procédèrent de la curiosité intellectuelle. Au XIIIme siècle, dans l'instant précisément qu'on mettait tant de zèle à livrer aux flammes les écrits de Scot Erigène, naquit un penseur dont l'esprit nous apparaît d'une grandeur inconcevable, ce Roger Bacon ²) qui tenta d'inciter ses contemporains à la découverte de la terre en leur indiquant « de naviguer vers l'Ouest pour arriver à l'Est », qui construisit la loupe grossissante et qui établit la théorie du télescope, qui le premier démontra l'importance d'une étude des langues entreprise suivant une méthode scientifique, rigoureusement philosophique, qui avant tout, et une fois pour toutes, posa pour base de tout réel savoir le principe de l'OBSERVATION DE LA NATURE, et qui dépensa en expériences de physique sa fortune entière. Eh bien, quel encouragement trouva cet esprit doué comme nul autre ne l'avait été avant lui, ou ne le fut depuis, pour stimuler l'âme germanique à prendre un soudain et splendide essor dans tous les domaines de sa vie spirituelle ? On se contenta d'abord de lui faire défense de noter les résultats
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    ¹) De divisione naturae V, 33. Voir dans le présent ouvrage ch. VII, vers la fin de la section : « Rome ».
    ²) Goethe dit de Roger Bacon (Gespräche II, 246) que « toute la magie de la nature s'est, au plus beau sens du mot, dévoilée à lui. »


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de ses expériences, donc de les communiquer au monde; puis la lecture de ses ouvrages déjà publiés fut interdite sous peine d'excommunication; ensuite ses papiers — le fruit de ses études — furent détruits; enfin on le frappa lui-même en le condamnant à la prison perpétuelle : il passa quelque vingt ans dans une dure captivité, et il ne recouvra la liberté qu'à la veille de sa mort. La lutte qu'il me suffit d'illustrer de ces deux exemples dura des siècles, coûta beaucoup de sang et de souffrances. C'est au fond exactement la même lutte que celle qui nous a occupés dans le chapitre précédent : Rome contre le germanisme. Quelque opinion que l'on professe touchant l'infaillibilité romaine, c'est toujours avec un infaillible instinct — on en doit convenir si l'on est impartial — que Rome a su réprimer ce qui favorisait l'essor du germanisme et favoriser ce qui lui était le plus profondément dommageable.
    Mais si, écartant de la question tout ce qui serait de nature à blesser aujourd'hui encore quelque conscience, nous poussons jusqu'à son centre afin d'envisager cela seul qu'elle signifie de purement humain, que trouvons-nous ? Nous trouvons que le savoir positif et concret — donc la grande œuvre de découverte, fruit de laborieux efforts — a un ennemi mortel : l'omniscience. Nous avons constaté déjà ce phénomène chez les Juifs ¹); quand on possède un livre saint qui contient la sagesse intégrale, toute ultérieure enquête est par là même superflue — bien pis, sacrilège : l'Église chrétienne adopta la tradition juive et cette adoption, si funeste pour notre histoire, nous en pouvons suivre les effets pas à pas. Les anciens Pères de l'Église prêchent d'un accord unanime, en se référant expressément à la Thora, le mépris de l'art et de la science. Ambroise, par exemple, dit que Moïse, élevé dans la sagesse profane dont il n'ignore rien, a prouvé que « la science est une folie néfaste, à laquelle, pour pouvoir trouver Dieu, on doit commencer par tourner
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    ¹) Voir notamment ch. V, sous la rubrique : « Homo arabicus ».

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le dos. » Et encore : « S'adonner à l'astronomie et à la géométrie, suivre le cours du soleil parmi les étoiles, exécuter des levés cartographiques de pays et de mers, c'est négliger pour des futilités le salut de son âme » ¹). Augustin consent que l'on observe la carrière de la lune, « sans quoi on ne pourrait pas fixer avec certitude la fête de Pâques »; au demeurant, on perd son temps à s'occuper d'astronomie, car on détourne ainsi son attention des choses utiles pour l'accorder à des choses oiseuses ! Et l'art pareillement, sous toutes ses formes, rentre « dans la catégorie des inventions humaines superflues » ²). Mais cette attitude des anciens Pères, authentiquement juive encore, n'était que l'enfance de l'art. Elle suffisait, il est vrai, pour maintenir des barbares en état de stupidité aussi longtemps que possible; mais le Germain n'était barbare qu'à la surface; dès qu'il devenait conscient, ses aptitudes culturelles se développaient d'elles-mêmes, d'où la nécessité de forger d'autres armes. Le plus fameux forgeron fut un Germain passé à l'ennemi, un Germain d'origine allemande né dans l'extrême Sud, Thomas d'Aquin. Chargé par l'Église d'étancher l'ardente soif de savoir dont brûlaient ses frères de race, il s'y efforça en leur offrant la divine omniscience. Son contemporain Roger Bacon eut beau railler « le petit garçon qui donne des leçons de tout sans rien avoir appris » — car Bacon avait palpablement démontré que nous manquions des bases indispensables pour édifier même le plus rudimentaire savoir, et il avait indiqué d'autre part sur quelle voie nous trouverions ce qui nous faisait défaut —, les railleries n'eurent pas plus d'effet que les conseils : qu'avait à faire ici la raison ? que pouvait la sincérité ? Thomas, ayant affirmé que la sainte doctrine de l'Église romaine alliée à celle du Grec à peine moins saint, Aristote, suffisait pour résoudre souverainement toute question imagina-
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    ¹) De officiis ministrorum I, 26, 122-123.
    ²) De doctrina christiana I, 26, 2 et I, 30, 2.


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ble ¹), en sorte qu'un plus ample examen était non seulement superflu, mais condamnable, Thomas fut canonisé; Bacon fut jeté au cachot, qui en appelait à l'observation et à l'expérience, lesquelles « ne reçoivent pas la vérité des mains d'une science supérieure ». Et, de fait, il advint à l'omniscience de Thomas d'interrompre complètement pendant trois longs siècles l'œuvre déjà commencée des enquêtes mathématiques, physiques, astronomiques et philologiques : elles furent arrêtées net par la puissance de son action inhibitrice ²).
    Nous concevons ainsi pourquoi l'œuvre de découverte fut si longtemps retardée et nous nous instruisons en même temps d'une loi générale intéressant toute espèce de savoir. Ce qui constitue une atmosphère mortelle pour l'assimilation de n'importe quel objet connaissable, ce n'est pas le défaut de science, c'est l'omniscience. Connaissance et ignorance sont deux termes désignant des concepts impossibles à définir, parce que purement relatifs; la différence absolue gît ailleurs : c'est la différence entre l'homme conscient des lacunes de son savoir et l'homme qui, ou bien s'induit en l'illusion qu'il détient le savoir intégral, ou bien se considère supérieur à toute espèce de savoir. Peut-être pourrait-on aller plus loin et soutenir que la science, quelle qu'elle soit, la science même la plus authentique, recèle un danger pour la découverte, en ce qu'elle enchaîne sous quelque rapport
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    ¹) Voir ch. VIII à la fin de la section intitulée : « La chimère de l'illimité ».
    ²) C'est là le philosophe qu'ont intronisé les jésuites de notre temps, que l'encyclique Æterni Patris a institué maître de la pensée moderne, et dont la doctrine doit servir désormais de base à la culture philosophique de tous les catholiques romains ! La liberté avec laquelle se mouvait l'esprit germanique avant que l'Église lui eût rivé ses fers nous apparaît éloquemment dans le fait qu'au XIIIme siècle on soutenait devant l'Université de Paris des thèses comme celle-ci : « Les dires des théologiens sont fondés sur des fables » — « On ne sait plus rien à cause du prétendu savoir des théologiens » — « La religion chrétienne empêche de rien apprendre en dehors d'elle » etc. (cf. Wernicke : Die mathematisch-naturwissenschaftliche Forschung, etc., 1898, p. 5).


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la liberté d'esprit de l'observateur, qui se devrait poser en face de la nature sans nulle opinion préconçue. Ici comme ailleurs ¹) le point décisif n'est pas tant la quantité ou la sorte particulière du savoir que la direction de la pensée ²). Distinction essentielle. L'avoir aperçue fait tout le mérite de Socrate, qui fut persécuté par les autorités de son temps pour la même raison que les Scot Erigène et les Roger Bacon furent persécutés par les autorités du leur. Car je suis bien éloigné, en constatant l'attitude de l'Église romaine, de lui en faire un grief particulier, comme si elle en détenait l'exclusif monopole. Si elle attire toujours en première ligne l'attention, cela tient notamment à la souveraine puissance qu'elle posséda jusqu'à des siècles récents, cela tient aussi à la grandiose et inflexible persistance avec laquelle, jusqu'à ce jour, elle a maintenu le seul point de vue logique dont se puisse accommoder un système de croyances issu du judaïsme; mais nous rencontrons également hors du giron de l'Église le même esprit, conséquence inéluctable de toute religion historique et matérialiste. Martin Luther, par exemple, a proféré cette chose énorme : « La sagesse des Grecs, comparée à la sagesse des Juifs, est proprement bestiale; car en dehors de Dieu il ne peut y avoir de sagesse, non plus que d'intelligence et d'esprit d'aucune sorte. » Bestiales, les productions à jamais resplendissantes du génie hellénique, auprès de l'absolue ignorance et de la grossièreté culturelle d'un peuple qui n'a jamais produit quoi que ce soit dans aucune province de la création humaine ou du savoir humain ! Roger Bacon, tout au contraire, dans la première
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    ¹) Voir l'avant-dernier paragraphe du ch. VIII.
    ²) De là le mot si profond de gant sur la signification de l'astronomie. « Voici sans doute, note-t-il, le plus important : l'astronomie nous a dévoilé l'abîme d'ignorance que jamais, sans ces connaissances, la raison humaine n'eût pu concevoir si grand, et qui suscite des réflexions propres à modifier considérablement la détermination du but ultime que comporte l'emploi de notre raison » (Kritik der reinen Vernunft, note se référant à la section intitulée : « De l'idéal transcendantal. »


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partie de son Opus majus, indique pour cause principale de l'ignorance « l'orgueil d'un prétendu savoir » : ce qui est effectivement le point essentiel ¹). Le juriste et cardinal Nicolas de Cusa (qui s'illustra, je l'ai rappelé, en attaquant l'authenticité des fausses Décrétales dites d'Isidore, la donation de Constantin, etc.) soutint deux siècles plus tard la même thèse dans son ouvrage fameux De docta ignorantia, dont le livre premier institue pour base de toute connaissance ultérieure « la science du non-savoir ».
    Dès l'instant que cette intuition eut tellement pénétré les esprits que des cardinaux même la pouvaient formuler sans tomber en disgrâce, la victoire du savoir était assurée. Néanmoins, pour comprendre l'histoire de nos découvertes et de nos sciences, gardons-nous de perdre jamais de vue le principe fondamental ainsi posé. Sans doute, les proportions relatives des forces en présence se sont modifiées, mais les points de vue sont demeurés les mêmes pour l'essentiel. Nous avons dû conquérir pas à pas notre savoir en luttant non seulement avec la nature, mais aussi contre les obstacles que soulevaient de toute part les puissances de l'omniscience totalement ignorante. Lorsqu'en 1874, dans un discours demeuré célèbre qu'il prononça devant la British Association à Belfast, Tyndall réclama la liberté absolue de l'enquête scientifique, l'Église anglicane tout entière fit éclater son indignation, et les Églises des dissidents ne se montrèrent pas moins scandalisées. Cette harmonie sincère de la Science et de l'Église qui exista aux Indes paraît impossible chez nous, Germains. Entre un système de croyances emprunté au judaïsme, c'est-à-dire à base de chro-
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    ¹) L'ignorance, d'après lui, a quatre causes : la foi sans examen, la puissance de l'habitude, les illusions des sens, l'orgueilleuse démence d'une sagesse imaginaire. Il dit des thomistes et des franciscains, qui passaient pour les plus grands savants de son temps : « Jamais le monde n'a vu si grande apparence de savoir qu'aujourd'hui, tandis qu'en réalité jamais l'ignorance n'a été si grossière, l'erreur si profondément enracinée » (cité d'après Whewell : History of the inductive sciences, 3e éd., p. 378).

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nique et à tendance absolutiste, et l'instinct d'examen et d'investigation qui est propre à la personnalité germanique, il n'est pas de parfait accord concevable. Que l'on nie cette incompatibilité pour des motifs intéressés, qu'on la dissimule par crainte qu'elle n'entraîne l'échec de projets à longue portée, ou que simplement on ne l'aperçoive pas, elle n'en est pas moins réelle et c'est là une des raisons profondes de la discordance par où se caractérise notre époque. De là vient aussi qu'il n'y a qu'une part ridiculement minime de notre grande œuvre de découverte qui ait pénétré dans le vif de la conscience populaire. Le peuple discerne bien quelques résultats de l'enquête scientifique — ceux qui sont susceptibles d'utilisation industrielle, les innovations pratiques. Mais que l'on s'éclaire à la bougie ou à l'électricité, c'est une chose en elle-même complètement indifférente; l'important n'est point PAR QUEL MOYEN l'on voit, mais QUI voit. Du jour seulement où nos méthodes pédagogiques se seront si radicalement modifiées que la formation de chaque individu ressemblera à une série de DÉCOUVERTES au lieu de s'opérer par l'infusion d'une sagesse toute faite, nous pourrons nous considérer comme effectivement affranchis du joug étranger dans ce domaine si capital du savoir, et nous pourrons espérer atteindre au plein développement de nos meilleures forces.
    Si de ce bel avenir possible nous reportons nos yeux sur la pauvre réalité présente, l'impression du contraste prédispose à regarder plus en arrière encore avec une sympathie mieux avertie, elle nous rend capables d'estimer à leur juste mesure les difficultés sans nombre que sans cesse rencontra dans le passé l'œuvre entre toutes laborieuse de la découverte. Sans la passion de l'or et sans l'inimitable naïveté des Germains, jamais cette œuvre ne se fût accomplie. Mais les Germains tirèrent parti de tout, ils surent utiliser pour leurs fins jusqu'à la puérile cosmogonie de Moïse ¹). Ainsi, par
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    ¹) Ce qui s'est reproduit de nos jours avec le darwinisme.

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exemple, les théologiens de l'Université de Salamanque s'arment de citations de la Bible et des Pères, dont ils ont réuni tout un arsenal, pour démontrer que l'idée d'une route occidentale sur l'Atlantique est insane et blasphématoire et pour obtenir que le gouvernement refuse à Colomb son appui ¹); mais Colomb ne s'en laisse pas conter; il est, lui-même, un homme très pieux et il a pris également pour base de ses calculs, plus encore que la carte de Toscanelli ou que les opinions de Sénèque, de Pline, etc., l'Écriture sainte, savoir notamment un passage de l'Apocalypse d'Esdras oh il est dit que l'eau couvre la septième partie de la terre ²). Façon bien germanique, en vérité, de faire servir à quelque chose les apocalypses juives ! Si les hommes s'étaient doutés alors que l'eau couvre les trois quarts de la surface du globe et non pas la septième partie, comme l'enseignait la source infaillible de tout savoir, jamais ils ne se seraient aventurés sur l'Océan. L'histoire ultérieure des découvertes géographiques nous présente bien d'autres exemples de confusions pieuses dont l'heureux à propos n'est pas moins remarquable. J'ai déjà mentionné ³) cette donation de tous les pays de la terre situés à l'ouest des Açores, que fit aux Espagnols le pape comme souverain absolu du monde, et qui OBLIGEA positivement les Portugais à se chercher
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    ¹) Fiske : Discovery of America, ch. V.
    ²) C'est là naturellement une application de la division favorite en sept parties, sept étant un nombre sacré déduit des prétendues sept planètes. Cf. le deuxième livre d'Esdras dans les Apocryphes, VI, 42 et 52 (ou le quatrième livre de ce nom, si l'on considère comme premier et deuxième l'Esdras canonique et le livre de Néhémie, selon l'usage d'autrefois). C'est un fait bien digne de remarque que Colomb doit TOUS ses arguments en faveur d'une route occidentale des Indes, y compris sa connaissance de ce passage d'Esdras, au grand Roger Bacon ! Nous avons ainsi la consolation de rendre à ce malheureux, traqué et persécuté par l'Église, une tardive justice, en reconnaissant qu'il exerça une influence décisive sur l'histoire des découvertes géographiques aussi bien qu'en mathématiques, en astronomie et en physique.
    ³) Ch. VIII, sous la rubrique : « La lutte par rapport à l'État ».


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une voie orientale vers les Indes en contournant le cap de Bonne Espérance. Or il suivit de là que les Espagnols se trouvèrent le moins avantagés : car le pape avait donné aux Portugais tout le monde oriental, et les Portugais avaient rencontré sur leur route Madagascar, puis l'Inde, avec ses fabuleuses richesses en or, en pierres précieuses, en épices, etc., tandis que l'Amérique n'offrait pour l'instant que peu de chose; et alors les Espagnols ne connurent pas de repos jusqu'à ce que Magellan eût accompli son grand exploit et qu'il eût, lui aussi, gagné les Indes, mais par la voie de l'Ouest ¹).

L'UNITÉ DE L'ŒUVRE DE DÉCOUVERTE

    Je n'entrerai pas dans les détails. Il y aurait, certes ! bien des points à développer, sur lesquels le lecteur chercherait en vain des lumières dans les livres d'histoire ou dans les encyclopédies; mais du moment que l'organisme vivant lui apparaît nettement en ses traits essentiels — l'aptitude particulière, les forces motrices, l'ambiance paralysante — c'en est assez pour mon but. Ce but n'est pas de raconter le passé, mais d'éclairer le présent. Pour y atteindre, il faut que j'appelle encore, avec une particulière insistance, l'attention du lecteur sur ce qui suit. Rien n'est plus défavorable à l'intelligence historique que l'habitude si générale d'étudier les découvertes géographiques séparément, comme une matière sans rapport avec le reste de l'œuvre de découverte; et l'on commet une erreur analogue touchant celles qui concernent l'espèce humaine — découvertes d'ethnographie, de linguistique, d'histoire des religions, etc. — quand on les range sous une rubrique spéciale ou qu'on les
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    ¹) On sait que Magellan lui-même ne dépassa pas l'archipel des Philippines, où il mourut; ce fut son lieutenant Sébastien del Cano qui ramena en Espagne les débris de l'expédition et qui acheva ce premier voyage de circumnavigation autour du globe, lequel avait duré trois ans et quatorze jours. Magellan aperçut la terre, il acquit la preuve palpable de la sphéricité du globe le 6 mars 1521, le même jour que Charles-Quint signait l'ordre de comparution citant Luther devant la diète de Worms.

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incorpore à l'histoire et à la philologie. L'unité des sciences est de plus en plus reconnue; il convient de reconnaître aussi l'unité de l'œuvre de découverte, c'est-à-dire de cette sorte d'activité qui fournit les matériaux du savoir. Quelle que soit la nature de l'objet découvert et quel que soit l'auteur de la découverte, ce sont les mêmes facultés de notre être que nous apercevons à l'œuvre, la même ardeur à posséder, la même ténacité passionnée, le même abandon à la nature, le même art d'observation; c'est le même homme germanique dont Faust dit

qu'à chaque pas il trouve et bonheur et tourment,
lui! que ne satisfait jamais aucun moment.

Et chaque développement particulier, dans quelque domaine qu'il se marque, profite à tous les autres, si différente qu'en paraisse la nature. Ce fait s'atteste avec évidence quand on considère les progrès de la géographie. Par soif de possession, et en même temps par fanatisme religieux, les États de l'Europe s'étaient appliqués à l'œuvre de découverte géographique; mais le résultat principal pour l'esprit humain fut tout d'abord la démonstration de ce fait que la terre était ronde : découverte dont l'importance est simplement incommensurable. Sans doute, les Pythagoriciens avaient présumé la sphéricité de la terre, et des savants de tous les temps l'avaient maintes fois affirmée; mais le pas est énorme entre de telles suppositions théoriques et la preuve concrète, palpable, irréfutable. Par les bulles de donation de l'an 1493, dont je parlais tout à l'heure ¹), il est manifeste que l'Église ne croyait pas réellement à la forme sphéroïdale de la terre : car à l'ouest (versus Occidentem) de n'importe quel degré de longitude il y a la terre tout entière. J'ai déjà mentionné ailleurs que saint Augustin jugeait absurde et antiscrip-
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    ¹) Et dont j'ai parlé plus longuement ch. VIII, sous la rubrique : « La lutte par rapport à l'État ».

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turaire d'admettre qu'il y eût des antipodes ¹). À la fin du XVme siècle, la géographie qui faisait autorité pour les croyants était toujours encore celle du moine Cosmas Indicopleustes, lequel déclare blasphématoire la conception des savants grecs et se représente la terre comme « un carré long et plat », borné par quatre murailles qui se cintrent en voûte pour former le firmament; au faîte de cette voûte étoilée habitent Dieu et les anges ²). Il ne nous coûte rien de sourire aujourd'hui de pareilles imaginations, mais elles étaient et elles sont une conséquence obligée de la doctrine de l'Église. Thomas d'Aquin, par exemple, nous met en garde expressément contre la tendance à concevoir l'enfer dans un sens uniquement spirituel; il nous avertit qu'au contraire les hommes y endurent des châtiments corporels poenas corporeas, et que les flammes de l'enfer sont secundum litteram intelligenda; à ces flammes qu'il nous faut « entendre littéralement », nous sommes obligés de supposer un lieu, lequel en effet existe « au-dessous de la terre » ³). Une pla-
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    ¹) Voir dans l'Introduction particulière à la IIIe section du présent ouvrage (« La lutte ») la rubrique « Anarchie », dernière note.
    ²) Cf. Fiske : Discovery of America, ch. III. La Description de la terre, de Cosmas, est perdue; mais sa Topographie chrétienne de l'Univers (qui date du VIme siècle après J.-C.) a été publiée par le P. Monfaucon dans sa Collection des Pères et écrivains grecs (1706) et rééditée par Migne : Patrologia graeca, t. 88 (Paris, 1860).
    ³) Compendium theologiae, cap. CLXXIX. Encore que Thomas y paraisse moins insister, je ne doute pas qu'il ne crût également à une localisation déterminée du ciel. Konrad von Megenberg, qui mourut un siècle exactement après lui (1374), et qui, très pieux et très savant, fut chanoine titulaire à Ravensberg où il composa la toute première histoire naturelle publiée en langue allemande, dit en propres termes dans la partie astronomique de son ouvrage : « Le premier et le plus haut ciel (il y en a dix) est immobile et ne tourne pas. Il s'appelle en latin Empyreum, en allemand Feuerhimmel (« ciel de feu ») parce qu'il brille et flamboie d'un éclat surnaturellement vif. Dans ce ciel demeure Dieu avec ses élus » (Das Buch der Natur II, 1). La nouvelle astronomie, s'appuyant sur la nouvelle géographie, anéantit donc carrément la « demeure de Dieu » dont l'existence avait été admise même par des

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nète ronde, voguant dans l'espace, annihile la représentation sensible de l'enfer tout aussi radicalement et bien plus efficacement que la transcendantalité de l'espace selon la formule kantienne. Peut-être pas un des hardis navigateurs qui prirent part aux premiers voyages de découverte n'était-il fermement convaincu d'habiter une terre ronde; on sait que Magellan eut grand' peine à rassurer ses compagnons quand il traversa l'Océan Pacifique, car ils craignaient sans cesse d'arriver soudain au « bord » du monde et de tomber directement dans l'enfer sous-jacent. Puis, tout soudain, on tint la preuve concrète : les gens qui étaient partis vers l'Ouest revenaient de l'Est. Ainsi s'achevait — en attendant de nouveaux développements — l'œuvre commencée par Marco Polo (1254-1323) : car c'est lui qui, le premier, avait apporté la nouvelle certaine qu'à l'est de l'Asie s'étendait un Océan ¹).
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savants et des penseurs, et du coup elle enleva aux imaginations physico-théologiques toute réalité de nature à agir sur les sens.
    ¹) En consultant la carte ci-jointe, le lecteur se rendra compte aisément de l'œuvre de découverte géographique commencée au XIIIme siècle. On y a teinté de noir la partie du monde seule connue des Européens de la première moitié du XIIIme siècle, donc avant Marco Polo; tout ce que l'on y a laissé en blanc était, dans la pleine acception du terme, terra incognita. Le contraste ne laisse pas d'impressionner : il serait tout aussi frappant si l'on traçait un diagramme pour figurer aux yeux l'activité des Germains dans n'importe quel autre domaine de la découverte. — Dès l'instant, il est vrai, que l'on ferait entrer en ligne de compte des époques plus anciennes ou des peuples extraeuropéens, on serait obligé de modifier considérablement la partie teintée de noir : les Phéniciens, on le sait, avaient connu les îles du Cap Vert, mais elles étaient ensuite tombées dans l'oubli au point que tout le monde tenait pour des fables les anciens récits de voyages; les califes avaient entretenu des relations très actives avec Madagascar et connu même — du moins on le prétend — la voie maritime autour des Indes jusqu'en Chine; il y avait en Chine, au VIIme siècle, des évêques chrétiens (nestoriens) etc. On peut admettre qu'au XIIIme siècle quelques Européens isolés (à la cour pontificale ou dans certains comptoirs commerciaux) possédaient à ce sujet des renseignements plus ou moins confus; mais j'ai voulu montrer ce qui était alors connu positive-


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    Du coup l'astronomie rationnelle était devenue possible. La terre était ronde; donc elle planait dans l'espace. Mais si la terre vogue dans l'espace, pourquoi n'en serait-il pas de même du soleil, de la lune, des planètes ? Poser cette question, c'était remettre en honneur les géniales hypothèses des anciens Hellènes ¹). Avant Magellan les spéculations de ce genre (celles par exemple de Regiomontanus) n'avaient jamais pris fermement consistance; mais dès lors qu'aucun doute ne subsista plus touchant la forme de la terre, un Copernic surgit aussitôt, car la spéculation s'appuyait maintenant sur un terrain solide de faits certains. Et, de même, le souvenir aussitôt s'éveilla du télescope qu'avait conçu, sinon construit, Roger Bacon, et les découvertes sur notre planète se
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ment et de source sûre, oculaire; en ce sens, j'ai inclus dans la partie noire plutôt trop de pays que trop peu. Les Européens de ce temps-là n'avaient par exemple aucune notion exacte sur les côtes de l'Inde; trois siècles plus tard (témoin la carte de Johann Ruysch) la représentation qu'ils s'en font est encore flottante et défectueuse; de l'intérieur de l'Asie ils ne connaissaient que les routes de caravanes jusqu'à Samarcande et jusqu'à l'Indus. Ce n'est que peu d'années avant Marco Polo que deux moines franciscains pénétrèrent dans l'empire mongol jusqu'à sa capitale, Karakorum, où ils séjournèrent à la cour du grand Khan et d'où ils rapportèrent les premières informations précises touchant la Chine (mais sans autre garantie que n'en comportent des ouï-dire). — Dans les Jahresberichten der Geschichtswissenschaft (XXII, 97), Helmolt remarque en manière de complément à cette note : « Dès 638 une loi impériale chinoise autorisa le travail missionnaire des nestoriens; une inscription de l'année 781 (décrite par Navarra : China und die Chinesen, 1901, p. 1089 et suiv.) mentionne le patriarche nestorien Chanan-Ischu et rapporte que depuis le commencement de la prédication chrétienne en Chine 70 missionnaires sont venus s'y établir; au sud du lac Balkach on a trouvé plus de 3000 pierres funéraires marquant des tombes de chrétiens nestoriens. » Voir aussi Baelz : Die Ostasiaten, 1901, p. 35 et suiv. Vers la fin du Xme siècle, il y eut en Chine des Églises chrétiennes par milliers.
    ¹) Dès la dédicace (au pape Paul III) de son traité De revolutionibus orbium coelestium libri VI, Copernic cite ces opinions des anciens. Et quand plus tard l'immortel ouvrage fut mis à l'index, la doctrine de Copernic fut sommairement qualifiée doctrina pythagorica (Lange : Geschichte des Materialismus, 4e éd. I, 172).


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Carte indiquant la partie du monde connue des Européens au début du XIIIme siècle


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continuèrent par des découvertes dans le ciel. À peine le mouvement de la terre eut-il été suggéré comme hypothèse vraisemblable, que l'on vit à l'œil nu graviter autour de Jupiter son cortège de lunes ¹). Et du fait que nos représentations cosmiques se transformèrent ainsi de fond en comble, la physique — l'histoire nous le montre — reçut une formidable impulsion. Il est vrai qu'elle se rattache à Archimède et que l'on doit reconnaître de ce chef un léger mérite à la Renaissance, mais Galilée observe en maint passage de ses écrits que l'oubli dédaigneux où étaient tombées la mathématique supérieure et la mécanique tenait au manque d'un OBJET VISIBLE requérant leur emploi, et l'essentiel est qu'une conception mécanique du monde ne se put proprement imposer aux hommes qu'après qu'ils eurent vu, de leurs yeux vu, la structure mécanique du cosmos. C'est dès lors seulement que l'on s'enquit avec soin des lois régissant la chute, ce qui conduisit à une nouvelle analyse de la notion de pesanteur ainsi qu'à une nouvelle et plus juste détermination des propriétés générales de la matière; et le moteur, si j'ose dire, de toutes ces études, la force inspiratrice qui les déclancha, ce fut l'imagination puissamment secouée par le spectacle des astres planant dans l'espace. J'ai déjà noté ailleurs la haute signification que prend pour l'imagination ainsi tenue en éveil (et du même coup pour l'art) une série continue de découvertes ²) : nous voyons ici le principe à l'œuvre.
    On voit comment chaque chose a procédé de l'autre, et que ce sont bien réellement les voyages de découverte qui ont donné à tant de découvertes scientifiques le premier branle. Mais les vibrations parties de ce centre d'ébranlement se sont transmises bien plus loin encore, elles ont atteint les plus profondes retraites de la pensée philosophi-
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    ¹) Le mouvement de ces satellites est si facile à observer que Galilée le remarque tout de suite; il en fait mention dans sa lettre du 30 janvier 1610.
    ²) Ch. IV, à la fin de la première rubrique (« Confusion scientifique »).


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que et religieuse. Car des faits nombreux furent alors découverts, qui contredisaient directement et l'évidence apparente et les doctrines du sacro-saint Aristote. La nature produit toujours sur l'homme l'impression de l'inattendu; il ne possède pas d'organe qui lui permette de deviner ce qu'il n'a point encore observé, soit une forme, soit une loi : deviner lui est interdit. Toute découverte est une révélation. Eh bien, ces nouvelles révélations — ces réponses arrachées aux sphynx muets touchant des énigmes qu'enveloppait jusqu'alors un voile de ténèbres sacrées — suscitèrent en des têtes géniales un essor intellectuel aussi fécond que soudain : soit, avec le pressentiment des découvertes futures, la capacité de poser les bases d'une conception du monde entièrement nouvelle, c'est-à-dire ni grecque ni juive, mais germanique. Léonard de Vinci — ce précurseur de toute science véritable — déclare : la terra è una stella; ailleurs il ajoute : la terra non è nel mezzo del mondo. Et avec une puissance d'intuition vraiment confondante, il prononce cette parole à jamais mémorable : « Toute vie est mouvement » ¹). Cent ans plus tard, Giordano Bruno voyait déjà, visionnaire enthousiaste, notre système solaire tout entier graviter dans l'espace infini, et la terre, avec sa charge d'hommes et son poids de destinées humaines, telle seulement qu'un atome
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    ¹) Du moins est-ce sous cette forme qu'on la cite le plus souvent. La seule expression que je connaisse de la même pensée d'après les textes originaux diffère légèrement : Il moto è causa d'ogni vita, « le mouvement est cause de toute vie », lit-on dans le manuscrit de la famille Trivulzio (Il codice di L. d. V. nella Biblioteca del principe Trivulzio in Milano), fol. 38 verso. Marie Herzfeld, dans son ouvrage : Leonardo da Vinci, der Denker, Forscher und Poet (Diederichs 1904), y ajoute cet autre propos emprunté au Codex atlanticus de la Bibliothèque ambrosienne (fol. 83 verso) : actio et passio fundatur in motu. Les deux citations qui précèdent celle-ci dans mon texte figurent dans le ms. F de la collection que possède la bibliothèque de l'Institut de France et qu'a publiée en six volumes Charles Ravaisson (Paris 1881-1891); voir fol. 56 recto et fol. 41 verso. Les trois citations se trouvent aussi dans J. P. Richter : Scritti letterari di Lionardo da Vinci (Londres 1883) sous les numéros 805, 858 et 1139.

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parmi d'innombrables atomes. Pour le coup, on était bien loin de la cosmogonie mosaïque et du dieu qui avait élu le petit peuple des Juifs afin d'en être honoré; bien loin aussi, presque aussi loin, d'Aristote et de sa téléologie tout ensemble pédante et puérile. Le devoir s'imposait de travailler à construire une conception du monde entièrement nouvelle, s'ajustant à l'horizon élargi de la mentalité germanique, s'accordant aux besoins et aux tendances du génie germanique. C'est Descartes — né avant que ne mourût Bruno — qui remplit sous ce rapport le rôle décisif dans l'histoire universelle des idées. Car, ainsi exactement que l'avaient fait les hardis navigateurs, ses devanciers, il préconisa le doute méthodique à l'égard de toute affirmation non contrôlée et il proclama la nécessité de scruter sans crainte l'inconnu. J'y reviendrai dans quelques pages.
    Voilà autant de résultats des découvertes géographiques; je ne prétends pas, naturellement, qu'il y ait ici un rapport direct de cause à effet; je veux dire que ces « résultats » n'ont été possibles qu'en vertu de certaines conjonctures déterminées. Si nous avions possédé la liberté, notre œuvre de découverte aurait suivi sans doute une autre voie de développement historique, ainsi qu'il appert assez clairement de l'exemple de Roger Bacon. Mais natura sese adjuvat : tous les chemins nous étaient fermés hormis celui des découvertes géographiques; celui-ci restait ouvert parce que toutes les Églises trouvent plaisir à l'odeur de l'or et parce qu'un Colomb même rêvait d'équiper, avec les trésors espérés, une armée pour combattre les Turcs; ce sont donc ces découvertes-là qui devinrent le point de départ de toutes les autres, et, en même temps, le fondement d'une émancipation intellectuelle progressive, qui est bien loin encore — il s'en faut ! — d'atteindre son terme.
    On marquerait aisément l'influence de la découverte du monde sur toutes les sortes d'activité : sur l'industrie et le commerce, mais par là aussi sur la configuration économique de l'Europe; sur l'agriculture par l'introduction de plantes

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comestibles nouvelles (par exemple la pomme de terre), sur la médecine (que l'on pense à la quinine !), sur la politique, etc. J'abandonne ce sujet aux réflexions du lecteur, et j'appelle seulement son attention sur le fait que, dans tous ces domaines, l'influence en question va croissant à mesure que nous nous rapprochons du dix-neuvième siècle; chaque jour qui passe, notre vie devient plus caractéristiquement « planétaire » en opposition à l'ancienne vie « européenne ».

L'IDÉALISME

    Mais il est une vaste province de l'esprit dans laquelle s'exerce d'une façon plus profonde, quoique moins généralement aperçue, l'influence des découvertes, celle précisément où leurs conséquences inévitables ont mis le plus de temps à se faire sentir, où elles n'ont commencé à se définir nettement qu'au dix-neuvième siècle — je veux dire : la RELIGION. Par la découverte, d'abord, de la forme sphéroïdale de la terre, puis de sa position dans le cosmos, et aussi des lois du mouvement, de la structure chimique des corps, etc., etc., une interprétation toute mécanique de la nature s'est imposée à l'esprit comme inéluctable et comme seule vraie. Quand je dis « seule vraie », j'entends qu'elle est telle pour nous, Germains; des hommes d'autre sorte peuvent penser d'autre façon — ils l'ont fait dans le passé, ils le feront dans l'avenir. Même parmi nous, une réaction se marque de temps en temps contre la prédominance trop exclusive d'une interprétation purement mécanique de la nature; mais il ne faudrait pas que ces courants de réaction passagère nous fissent illusion; nous reviendrons toujours de toute nécessité au mécanisme et, tant que dominera le Germain, il imposera cette conception qui lui est propre aux Non-Germains. Je ne parle pas de théories, sujet qui doit nous occuper ailleurs; mais de quelque théorie qu'il s'agisse, cette théorie sera désormais forcément « mécanique » parce qu'ainsi l'exige impérieusement la pensée germanique, parce que c'est pour elle le seul moyen d'entretenir un échange fécond entre le monde extérieur et le monde intérieur. Voilà qui est certain, d'une certitude si absolue que je ne puis me

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résoudre à considérer l'interprétation par le mécanisme comme une théorie et à l'inclure sous la rubrique « Science » où nous traiterons des théories, mais qu'au contraire je crois devoir l'envisager comme une « découverte », comme un fait acquis. Il appartient au philosophe d'examiner si ce point de vue se justifie; pour l'homme ordinaire, la triomphale carrière de nos découvertes les plus palpables fournit un argument suffisant : car la conception mécanique rigoureusement maintenue a été, du premier jour jusqu'au jour où j'écris, le fil d'Ariane qui nous a guidés dans le labyrinthe des erreurs et qui nous a préservés de nous égarer dans les chemins de traverse. « Nous appartenons à la race qui des ténèbres s'efforce vers la lumière », ai-je écrit en épigraphe de ce livre : ce qui, dans le monde de l'expérience empirique, nous a conduits et nous conduit encore « des ténèbres vers la lumière », c'a été et c'est toujours cette inspiration de nous attacher inflexiblement au mécanisme. Par là — et par là uniquement — nous avons acquis une quantité de connaissances et une souveraineté sur la nature, dont aucune autre race d'hommes ne disposa jamais ¹). Or cette victoire du mécanisme implique nécessairement la ruine complète de toute religion MATÉRIALISTE. Résultat inattendu, mais indiscutable. La chronique juive du monde pouvait avoir un sens pour Cosmas Indicopleustes, elle n'en a pas pour nous : par rapport à l'univers tel que nous le connaissons aujourd'hui, elle est simplement absurde. Et par rapport au mécanisme, toute cette magie est pareille-
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    ¹) Comme il faut toujours, et en toutes matières, redouter les malentendus à une époque philosophiquement aussi grossière que la nôtre, j'ajoute, en me servant des termes de Kant, que si, d'une part, « on ne peut constituer proprement aucune connaissance de la nature sans faire du mécanisme la base de l'enquête », cela ne s'applique pourtant qu'à l'empirisme et cela n'empêche nullement que, d'autre part, « ou ne soit en quête et en méditation d'un principe qui diffère totalement de l'explication de la nature par le mécanisme » (Kritik der Urteilskraft, § 70).

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ment insoutenable, qui, empruntée à l'Orient, constitue sous une forme à peine voilée une partie intégrante si essentielle du soi-disant credo chrétien ¹). Le mécanisme dans la conception du monde et le matérialisme dans la religion sont à jamais inconciliables. Celui qui interprète mécaniquement la nature empirique perçue par les sens, celui-là a une religion idéaliste ou il n'en a pas du tout; mais s'il en a une autre, quelle qu'elle soit, il se ment à lui-même consciemment ou inconsciemment. Le Juif ne concevait aucune espèce de mécanisme : depuis la création ex nihilo jusqu'à l'avenir messianique rêvé, il n'apercevait que l'arbitraire vaquant librement à l'exercice d'une toute-puissance absolue ²). Aussi n'a-t-il jamais découvert quoi que ce soit; une seule chose lui est nécessaire : le Créateur; il ne lui faut pas davantage pour tout expliquer. Les notions mystico-magiques, sur lesquelles se fondent en dernière analyse tous nos sacrements ecclésiastiques, marquent un degré encore inférieur de matérialisme : car elles se ramènent en somme à l'idée d'une transmutation de substance et n'impliquent ni plus ni moins qu'une ALCHIMIE PSYCHIQUE. Au contraire, le mécanisme conséquent, tel que nous, Germains, l'avons créé, tel que nous n'y saurions plus jamais échapper, comporte uniquement une religion purement idéale, c'est-à-dire transcendante, comme l'avait enseignée Jésus-Christ : « le royaume de Dieu est au dedans de vous » ³). Ce n'est pas une chronique, c'est une expérience — expérience interne et immédiate — qui peut avoir pour nous qualité de religion.
    Sur ce point aussi je reviendrai plus loin. J'ajouterai seulement, par anticipation, qu'à mon sens la signification universelle d'IMMANUEL KANT réside dans sa géniale intuition de ce rapport entre le mécanisme, qu'il pousse à ses
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    ¹) Se reporter à la dernière partie de la rubrique : « Rome », ch. VII.
    ²) Voir ch. III, sous la rubrique : « La volonté chez les Sémites ».
    ³) Voir, par exemple, ch. III sous la rubrique : « Le Christ », ch. VII à la fin de la section intitulée : « La lutte par rapport à la mythologie », etc.


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dernières conséquences comme explication du monde, et le pur idéalisme, qu'il propose comme législateur unique pour
l'homme inté