Here under follows the transcription of chapter 9b2 of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.

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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ÉTAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Economie sociale
5. Politique et Église
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX


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2. Science.

(De Roger Bacon à Lavoisier).

NOS MÉTHODES SCIENTIFIQUES

    J'ai souligné la différence entre la science et cette matière brute du savoir que livre la découverte ¹); j'ai distingué aussi entre science et philosophie. De ce que l'on ne peut jamais tracer les frontières sans quelque arbitraire il ne suit pas que le principe de la démarcation ne soit juste : et ce sont précisément nos sciences germaniques — les nouvelles méthodes scientifiques propres à notre race — qui nous ont confirmé sa justesse. Leibniz s'est plu à reprendre la loi de continuité, qu'il a poussée aux dernières conséquences; on peut en vérité, dans la pratique, se passer de le preuve métaphysique, car l'expérience aussi nous montre de toutes parts la transition graduelle ²). Mais pour construire la science nous sommes FORCÉS de dissocier, et la bonne dissociation
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    ¹) Voir les considérations qui suivent le tableau des « éléments de la vie sociale » au début de la 2e partie (« coup d'œil historique ») du présent chapitre.
    ²) Je fais abstraction, dans l'instant, de ce qui est mathématique pure : car, en ce domaine, ce fut un véritable exploit intellectuel, et des plus féconds, que celui qui consista à transformer le concept du continu et à « le dissocier de la grandeur géométrique pour en faire une quantité calculable » (Gerhardt : Geschichte der Mathematik in Deutschland, 1877, p. 144). Même ici, d'ailleurs, on peut soutenir que, si « la notion du continu mathématique a été créée de toutes pièces par l'esprit », néanmoins c'est « l'expérience qui lui en a fourni l'occasion » (Poincaré : La Science et l'Hypothèse, 1909, p. 35 et suiv.).


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est celle qui s'atteste PRATIQUE. Sans nul doute, la nature ne connaît pas ces départements que nous établissons, mais qu'importe ? la nature ne connaît pas non plus la science. Disjoindre les matériaux fournis par la nature, puis les joindre à nouveau selon tel ou tel mode de groupement humainement intelligible, voilà en somme de quoi est faite la science :

Pour te débrouiller dans l'infini,
sépare d'abord, puis réunis.

J'invoquais au début de cette section l'exemple de Bichat. Si sa division des tissus avait été, comme DIVISION, donnée par la nature, on l'aurait constatée longtemps avant lui; or elle l'était si peu qu'on l'a grandement modifiée depuis. Entre les diverses sortes de tissus qu'il distinguait sont apparues partout, dans la réalité, des transitions, les unes sautant aux yeux, les autres révélées par une observation plus exacte; et la réflexion a collaboré avec l'observation pour déterminer, par une série de tâtonnements, le point précis où s'accorderaient en un harmonieux équilibre les besoins de l'esprit humain et le respect dû aux faits de la nature. Ce point se laisse déterminer — non du premier coup, mais par la pratique; car la science est guidée dans le choix de ses méthodes par une double considération : il lui faut emmagasiner les connaissances acquises, il lui faut encore gérer ce capital de façon qu'il produise intérêts sous la forme d'un savoir nouveau. C'est à cette aune qu'il convient de mesurer l'œuvre d'un Bichat : car, ici comme ailleurs, le génie n'invente rien, il ne crée pas ex nihilo, mais il donne une forme à ce qui est. De même qu'Homère configura les poèmes populaires, de même Bichat configura l'anatomie; et ce qui n'a pas encore été configuré attend de l'être, témoin l'histoire ¹).
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    ¹) Voir au ch. I la section intitulée : « Le génie configurateur ». Le rôle de ce génie-là en science est nettement indiqué par la nature même du mot allemand Wissenschaft, lequel se compose de Wissen = « savoir » et du suffixe schaft signifiant « ordonner, configurer » (tel l'anglais

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    Encore que purement méthodologiques et visant seulement à justifier ma propre façon de procéder, ces remarques nous font pénétrer, on le voit, au cœur de notre objet; je crois même que nous avons déjà, sans nous en apercevoir, touché le point essentiel et central de la question.
    Les Grecs, ai-je dit, nous sont peut-être supérieurs comme théoriciens, mais comme observateurs notre supériorité sur eux est certaine. Eh bien, bâtir des théories, édifier des systèmes, c'est en cela que consiste l'œuvre de configuration scientifique. Ne pas configurer — parce qu'inaptes à ces constructions théoriques et systématiques — nous expose à ne retenir qu'un minimum de connaissances : le savoir s'écoule à travers notre cerveau comme à travers un crible; mais configurer ne va pas non plus sans inconvénient, ainsi qu'il appert de l'exemple de Bichat : car la configuration est une entreprise essentiellement humaine, c'est-à-dire, par rapport à la nature dont elle exprime des aspects, unilatérale et insuffisamment objective. Ce sont précisément les sciences naturelles ¹) qui nous démontrent l'inanité du plat anthropomorphisme où se complaisent tous les Hegel de ce monde. Il n'est pas vrai que l'esprit humain soit adéquat aux phénomènes : les sciences prouvent le contraire; et chacun le sait, qui a formé son esprit à l'école de l'observation. L'intuition même, bien plus profonde, d'un Paracelse — quand il nomme la nature qui nous entoure « l'homme extérieur » — apparaît scientifiquement, malgré sa séduction philosophique, de nulle ou de faible conséquence : car s'agissant de faits empiriques mon cœur le plus « intérieur » est un muscle et ma pensée est la fonction d'une masse grise et blanche enfermée dans une boîte crânienne — toutes choses aussi « extérieures » par
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shape); Wissenschaft a donc littéralement ce sens : « configuration du savoir ».
    ¹) Et TOUTE vraie science est science naturelle, je l'ai marqué dès mes premiers commentaires sur le tableau des « éléments de la vie Sociale », que nous étudions maintenant de plus près.


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rapport à la vie de ma personnalité intérieure que n'importe lequel de ces astres dont la lumière met deux millions d'années, suivant les calculs de Herschel, pour parvenir à mon œil. Si donc la nature est peut-être réellement dans un certain sens (le sens de Paracelse et aussi de Goethe) un « homme extérieur », cela ne contribue en rien, sous le rapport scientifique, à l'approcher de moi et de mon intelligence spécifiquement, limitativement humaine, car l'homme aussi est un objet « extérieur » :

Rien n'est en dedans, rien n'est en dehors,
car ce qui est dedans est dehors.

Une théorie ou un système scientifique n'est donc jamais qu'un ajustement, qu'une adaptation; c'est une traduction aussi fidèle qu'on l'a pu faire, mais où subsiste toujours quelque inexactitude; c'est une transposition dans le mode humain, qui revêt de ses nuances la réalité interprétée. Le Grec ne s'en doutait nullement. Configurateur hors de pair, il exigeait dans la science aussi une perfection de forme sans lacune, l'harmonie architecturale de tous les éléments; et à prétendre accorder la nature avec l'homme, il se ferma la porte par où l'homme accède à la connaissance de la nature. Il n'y a pas de vraie observation possible, du moment que l'homme pose des conditions — des conditions humaines et rien qu'humaines : puisse l'exemple du grand Aristote nous mettre en garde contre une telle erreur ! Mais je ne sais rien de plus convaincant à cet égard que la considération des mathématiques et j'y invite le lecteur, assuré qu'il apercevra aussitôt ce qui a gêné l'Hellène et ce qui a favorisé le Germain. Le mérite des Grecs en géométrie est connu de chacun : comment se fait-il qu'une carrière mathématique qui débuta si triomphalement ait été ensuite arrêtée net par un obstacle insurmontable ? Hoefer nous rend attentifs à la nature de cet obstacle en marquant que le géomètre grec n'a jamais toléré d'à peu près : il visait dans ses démonstrations à une « rigueur extrême » et répugnait absolument à faire

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usage d'approximations; tout son être se fût révolté contre l'idée que l'on pût tenir pour égales entre elles deux quantités différant « infiniment » peu l'une de l'autre ¹). Sans doute Archimède, quand il s'enquiert des propriétés du cercle, se heurte nécessairement à des résultats non susceptibles d'expression exacte, mais il dit alors simplement : plus grand que ceci, plus petit que cela; et il ne dit rien du tout des racines irrationnelles qu'il a dû extraire pour arriver à sa solution. Au contraire, toute notre mathématique moderne, en ses vertigineuses conquêtes, se fonde sur des calculs dans lesquels on opère avec des quantités « infiniment approchées », avec des À PEU FRÈS. Par le « calcul infinitésimal » elle a, oserais-je dire, abattu cette vaste et impénétrable forêt des nombres irrationnels qui s'opposaient à chacun de nos pas ²); car c'est à ces nombres qu'appartiennent la grande majorité des racines et aussi des « fonctions » qui se présentent
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    ¹) Histoire des mathématiques, 4e éd., p. 206. On trouve au même endroit un exemple topique de la préférence qu'accordaient les Grecs à la démonstration par voie de « réduction à l'absurde » (qui n'est qu'indirectement convaincante parce que purement logique) sur la démonstration évidente et strictement mathématique qui statue l'égalité de deux quantités « infiniment » approchées (tels deux polygones ne différant l'un de l'autre que d'une quantité moindre que toute quantité donnée).
    ²) On appelle nombres irrationnels des nombres que l'on ne saurait calculer avec une entière egactitude : ainsi, arithmétiquement parlant, ceux qui « peuvent être çonçus comme des nombres décimaux admettant une infinité de chiffres décimaux » (Tannery). Ils interviennent sans cesse dans les opérations les plus courantes : telles sont la plupart des racines carrées, tels le rapport de la diagonale du carré à son côté, le rapport du diamètre du cercle à sa circonférence, etc. De ce dernier — le π des mathématiciens — on a déjà poussé le calcul jusqu'à la 200e décimale; on le continuerait jusqu'à la 2 000 000e que l'on n'aurait encore qu'une approximation, et ainsi à jamais. Ce simple exemple, connu de tous, nous atteste d'une manière presque palpable l'organique insuffisance de l'esprit humain, son incapacité à fournir l'expression de rapports même très simples. (Touchant la contribution des Indo-Aryens à l'étude des nombres irrationnels, voir p. 554).


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dans les mesures des angles et des courbes. Sans l'introduction des valeurs approximatives, notre astronomie, notre géodésie, notre physique, notre mécanique seraient entièrement impossibles, de même qu'une part considérable de notre industrie. Et comment a-t-on accompli cette révolution ? En tranchant hardiment un nœud qui n'existe que dans le cerveau humain. Le dénouer était hors de question. Ici précisément, dans ce domaine de la mathématique où tout semblait si transparent, si exempt de contradictions, l'homme était très vite parvenu à la limite que lui assignait sa norme mentale; il constatait que la nature n'a point égard à ce qui est ou n'est pas humainement pensable, et que l'appareil intellectuel de cet orgueilleux homo sapiens ne réussit point à concevoir ou à exprimer les choses même les plus simples — le rapport des grandeurs entre elles. Mais qu'importait cela ? La passion du Germain, nous l'avons vu, tendait bien davantage à la possession qu'à la configuration purement formelle; son observation sagace de la nature, sa faculté de réceptivité extrêmement développée le convainquirent bientôt que l'absence de toute lacune formelle dans l'image que se construisait notre esprit n'était aucunement la condition sine qua non de la possession, savoir, en ce cas, de la compréhension la plus grande possible. Chez l'Hellène, c'est le respect de l'homme pour lui-même, pour sa nature humaine, qui était déterminant et normatif; nourrir des pensées dont la matière ne fût pas pensable en toutes ses parties lui paraissait un crime de lèse-humanité; le Germain, lui, éprouvait avec une intensité incomparablement plus vive le respect de la nature (par opposition à l'homme) et en outre il ne craignit jamais de conclure, comme Faust, des pactes avec le diable. En l'espèce il se tira d'affaire par l'invention des GRANDEURS IMAGINAIRES, c'est-à-dire des nombres absolument impensables, dont le type est x = √-1. On les définit volontiers, dans les manuels, « des grandeurs qui n'existent que dans l'imagination »; il serait peut-être plus juste de dire qu'elles existent partout ailleurs

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que dans l'imagination, car l'homme est incapable de se représenter à leur propos quoi que ce soit. Grâce à cette géniale invention des Goths et des Lombards de l'Italie la plus septentrionale ¹), le calcul acquit une élasticité dont on ne l'avait pas cru capable : et ce qui était absolument impensable servit désormais à déterminer les rapports de faits concrets avec une rigueur que l'on n'aurait jamais obtenue sans cela. Puis un nouveau progrès compléta bientôt les précédents : étant donné le cas d'une grandeur qui s'approche « infiniment » d'une autre sans toutefois l'atteindre, le mathématicien y pourvut en jetant de sa propre autorité un pont entre les deux, et sur ce pont il passa de l'empire de l'impossible dans l'empire du possible. Ainsi, par exemple, les problèmes insolubles du cercle furent résolus du moment qu'on s'avisa de le considérer comme un polygone d'un nombre « infini » de côtés, ceux-ci par suite « infiniment » petits. Pascal avait déjà parlé de quantités qui sont « plus petites qu'aucune quantité donnée » et il les avait désignées par le terme de « quantités négligeables » ²); mais Newton et Leibniz allèrent beaucoup plus loin en développant systématiquement le calcul qui opère avec ces séries infinies, le calcul dit infinitésimal. Ce que l'on y gagna est proprement incommensurable : du coup la mathématique pétrifiée s'éveillait à la vie — en état désormais de sou-
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    ¹) Niccolo, surnommé Tartaglia (le Bègue), de Brescia, et Cardan, de Milan, tous deux dans la première moitié du XVIme siècle. Mais pas plus dans ce cas que dans celui du calcul infinitésimal, de la méthode des fluxions, etc., on ne peut indiquer avec précision des inventeurs, car la nécessité de résoudre les problèmes astronomiques et physiques posés par les découvertes géographiques induisit à des pensées semblables les hommes les plus divers.
    ²) Pour caractériser ce génie audacieux, Sainte-Beuve, recourant au vocabulaire d'Augustin Thierry, compare la famille Pascal à « une seconde invasion franke. » En Pascal, l'esprit purement germanique se dresse une fois encore contre le chaos ethnique dont les flots submergent la France et contre le principal organe de ce chaos; l'Ordre des Jésuites.


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mettre à son exacte analyse non seulement la forme au repos, mais encore le mouvement; de plus, les nombres irrationnels étaient pour ainsi dire éliminés du monde, puisqu'on pouvait, cas échéant, tourner cet impénétrable. Mais surtout, voilà que s'incorporait à la mathématique, tel un élixir tonifiant qui allait la rendre capable d'exploits sans précédent, un concept ressortissant jusqu'alors à la seule philosophie : LE CONCEPT DE L'INFINI. De même qu'il peut advenir que deux grandeurs s'approchent l'une de l'autre « infiniment », il peut advenir aussi que l'une croisse ou diminue « infiniment », tandis que l'autre demeure invariable : l'infiniment grand ¹) et l'infiniment petit — deux choses qu'il est absolument impossible de se représenter — sont donc devenus à leur tour des éléments constitutifs, et souples, et maniables, de nos calculs : nous ne saurions les penser, mais nous savons les employer, et de cet emploi que nous en faisons procèdent des résultats concrets, éminemment pratiques. Notre connaissance de la nature, notre façon non pas même de résoudre mais simplement d'aborder les problèmes qu'elle suscite, repose en grande partie sur cet acte audacieux de souveraineté intellectuelle. « Il n'est, dit Carnot, aucune découverte qui ait produit dans les sciences mathématiques une révolution aussi heureuse et aussi prompte que celle de l'analyse infinitésimale; aucune n'a fourni des moyens plus simples ni plus efficaces pour pénétrer dans la connaissance des lois de la nature » ²). Les anciens
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    ¹) En mathématique l'infiniment grand est présenté comme l'unité divisée par un nombre « infiniment petit ». Sur cette conception Berkeley remarque : It is shocking to good sense; mais si elle offense le bon sens, elle n'en rend pas moins de précieux services, et c'est tout ce que l'on attend d'elle.
    ²) Réflexions sur la métaphysique du calcul infinitésimal, 4e éd. 1860. Cette brochure du célèbre mathématicien est d'une si cristalline limpidité qu'on trouverait difficilement rien qui la vaille pour s'initier à un objet qui ne laisse pas d'être compliqué en vertu de sa nature contradictoire. Comme le dit Carnot, parlant de l'infini tel que l'entend l'analyse infinitésimale, « plusieurs géomètres en ont fait le plus heu-


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tenaient — non entis nulla sunt praedicata — qu'il n'y a rien à dire des choses qui n'existent pas : mais rien n'empêche de supposer que ce qui n'existe pas dans notre tête existe EN DEHORS d'elle; ou bien, à l'inverse, il se peut fort bien que des choses qui n'ont indubitablement d'existence que dans la seule cervelle humaine, et dont nous reconnaissons nous-mêmes l'« impossibilité » flagrante, nous rendent néanmoins d'excellents services comme OUTILS, pour nous frayer une voie détournée vers une connaissance non directement accessible à l'homme.
    Le caractère du présent ouvrage ne s'accommoderait pas d'une digression plus prolongée sur les mathématiques, mais je me réjouis que l'occasion m'ait été offerte de mentionner dès le début, dans la section concernant la science, cet organe capital de tout savoir systématique. Nous avons vu que Léonard, déjà; proclamait le mouvement cause de toute vie; bientôt vint Descartes, qui conçut la matière même comme mouvement — autant de progrès de cette interprétation mécanique des faits empiriques, que j'ai soulignée en considérant l'œuvre germanique de découverte. Mais la mécanique est un océan qui requiert pour navigateurs des mathématiciens. Une science ne nous paraît exacte que dans la mesure où elle se peut ramener à des principes mathématiques, parce que c'est dans cette mesure seulement qu'elle s'atteste rigoureusement mécanique et, dès lors, « naviga-
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reux usage, qui n'en avaient peut-être point approfondi la notion. » Du moment que l'analyse fournit des éléments « qui échappent aux sens et à l'imagination », des êtres singuliers « qui semblent par leurs propriétés équivoques tenir le milieu entre l'existence et le néant », comment leur conception même ne demeurerait-elle pas imparfaite ? « Heureusement cette difficulté n'a pas nui au progrès de la découverte; il est certaines idées primitives qui laissent toujours quelque nuage dans l'esprit, mais dont les premières conséquences une fois tirées ouvrent un champ vaste et facile à parcourir. » En recommandant au lecteur l'opuscule de Carnot, on ne saurait trop exprimer le regret qu'il n'ait pas été réédité depuis un demi-siècle, ce qui rend assez malaisé de se le procurer.

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ble ». Nissuna humana investigatione si po dimandare vera scientia s'essa non passa per le mattematiche dimostrationi, « aucune recherche ne mérite le nom de science, si elle ne passe par la démonstration mathématique », déclare Léonard ¹); et de cette parole du génial voyant italien, qui retentit au seuil du seizième siècle, voici, au seuil du dix-neuvième, l'écho dans la pensée du génial sage allemand : « J'affirme qu'en chaque doctrine particulière de la nature on ne trouvera de science PROPREMENT DITE qu'autant que l'on y trouvera de mathématiques » ²).
    Mais je poursuivais par ces déductions un but plus général; il s'agissait, je l'ai dit, d'indiquer l'originalité propre non seulement à notre mathématique, mais à notre méthode scientifique en son essence et sous toutes ses applications. Si je me suis fait entendre du lecteur, il tirera sans effort la morale de ce qui précède, assisté d'une citation que j'emprunte à Leibniz et d'où elle ressort avec une particulière clarté. Leibniz écrit à Bayle touchant la conception des grandeurs infinitésimales, qu'il avait transportée du calcul différentiel dans la mécanique : « Le repos peut être considéré comme une vitesse infiniment petite ou comme une tardité infinie, tellement que la règle du repos doit être regardée comme un cas particulier de la règle du mouvement.... de même l'égalité peut être considérée comme une inégalité infiniment petite, et on peut faire approcher l'inégalité de
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    ¹) Libro di pittura I, 6 d'après la version française de Péladan, qui traduit sur le Codex vaticanus (I, 1 dans l'édition de Heinrich Ludwig). Parmi d'autres déclarations d'un sens analogue je signale celle-ci (ms. G. fol. 98 verso des manuscrits de Léonard conservés à la Bibliothèque de l'Institut de France et publiés par Ravaisson) : Nessuna certezza delle scientie è, dove non si puo applicare una delle scientie matematiche e che non sono unite con esse matematiche. Cf. nº 1158 de l'éd. anglaise de Richter (II, 289) et p. 3 (nº VI) de l'ouvrage allemand de Marie Herzfeld.
    ²) Kant : Metaphysische Anfangsgründe der Naturwissenschaft, discours préliminaire.


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l'égalité autant que l'on veut » ¹). Dans ces mots se trouve énoncé le principe fondamental de la science germanique. Le repos, certes, n'est pas le mouvement, puisqu'il lui est contradictoire, tout de même qu'à l'inégalité l'égalité. Plutôt que d'admettre le recours à de pareils postulats, le Grec se fût brisé la tête contre un mur ! Mais le Germain a montré ici (en toute inconscience) une intuition plus profonde de ce qui constitue essentiellement le rapport entre l'homme et la nature. Il voulait connaître, et connaître non point avant tout ce qui est purement et exclusivement humain (comme s'y efforcent un Homère, un Euclide), mais en première ligne, au contraire, la nature extrahumaine ²); et dans cette entreprise il a été servi par la sorte spéciale de sa passion pour le savoir, par cette prédominance du désir d'ap-
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    ¹) Bayle : Nouvelles de la République des lettres, Amsterdam, juillet 1687, d'après Hoefer : op. cit., p. 482. Peu nous importe ici ce que Bayle répondit sur ce point particulier. Dans son Dictionnaire historique et critique on trouve à l'article « Zénon » une attaque véhémente contre les mathématiques en général, dont l'objet même présente aux yeux de Bayle « un défaut irréparable et très énorme » qui est d'être une chimère : « Les points mathématiques, et par conséquent les lignes et les surfaces des géomètres, leurs globes, leurs axes, sont des fictions qui ne peuvent jamais avoir aucune existence; elles sont donc inférieures à celles des poètes; car celles-ci, pour l'ordinaire, n'enferment rien d'impossible; elles ont pour le moins la vraisemblance et la possibilité » (nouv. éd. Paris 1820, t. XV, p. 63). Cette diatribe n'a pas grande portée, mais elle attire l'attention sur un fait notable : ce n'est pas qu'à dater de Cardan ou de Leibniz, c'est de tout temps que la mathématique a puisé sa force dans l'admission de grandeurs « imaginaires » qu'il serait plus juste d'appeler totalement inimaginables. À y bien regarder, le point, tel que le définit Euclide, n'est pas moins impossible à se représenter que √-1, d'où il suit que nous ferions bien de ne pas trop présumer de notre savoir « exact » ! La critique la plus pénétrante qui ait été dirigée contre notre mathématique supérieure est sans doute celle de Berkeley (The Analyst et A Defence of free-thinking in Mathematics).
    ²) Ce fut tellement son effort que, dès que son étude porta sur l'homme même (témoin Locke), il fit son possible pour s'« objectiver », c'est-à-dire pour sortir de sa peau et s'envisager comme un fragment de la « nature ».


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prendre sur le besoin de configurer; elle lui a fait trouver des voies qui l'ont conduit bien plus loin que n'avait atteint aucun de ses devanciers. Et ces voies, ainsi que je l'indiquais dès le début, sont celles d'une sagace adaptation. L'expérience — donc une observation exacte, minutieuse, inlassable — fournit le large fondement, et solide comme un roc, de la science germanique, soit qu'elle s'enquière de philologie, de chimie ou de tout autre objet; l'aptitude à observer qui s'y manifeste, ainsi que l'ardeur passionnée, le désintéressement poussé jusqu'au sacrifice, et la probité, sont des caractères essentiels de notre race. L'observation est la conscience de la science germanique. Ce n'est pas seulement le naturaliste de profession, pas seulement le linguiste ou le juriste érudits, qui peinent sur la voie de l'investigation laborieusement attentive : le franciscain Roger Bacon consacre à ses observations sa fortune entière, Léonard de Vinci préconise l'étude de la nature, l'observation, l'expérimentation, et s'ingénie pendant des années à noter et figurer exactement l'invisible anatomie interne du corps humain (celle spécialement du système vasculaire), Voltaire est astronome, Rousseau est botaniste, Hume donne à son ouvrage principal ce sous-titre : « essai d'introduire dans la philosophie la méthode expérimentale »; le don d'observation d'un Goethe est trop connu, il a produit des résultats trop illustres pour que j'y insiste, Schiller débute dans sa carrière par des considérations sur « la sensibilité des nerfs et l'irritabilité des muscles », et il nous exhorte à scruter plus assidûment le « MÉCANISME du corps » si nous voulons mieux comprendre l'« âme » ! Mais le savoir recueilli ne peut être configuré en « science » d'une manière conforme à la vérité, si c'est l'homme qui dicte la loi au lieu de la recevoir. Les plus audacieuses facultés de son esprit, l'élasticité de sa pensée, l'essor de son imagination sans peur, tout cela doit passer au service de la chose observée pour que celle-ci puisse s'incorporer à sa juste place dans la série des connaissances dont se compose le savoir humainement articulé.

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D'un côté, l'obéissance : cela par rapport à la nature étudiée; de l'autre, la souveraineté : cela par rapport à l'esprit humain — tels sont les signes distinctifs de la science germanique.

L'HELLÈNE ET LE GERMAIN

    Sur cette base voici donc s'ériger notre théorie, notre systématique, édifice hardi qui emprunte son caractère dominant au fait que nous sommes plus ingénieurs qu'architectes. Certes nous configurons aussi, mais notre but n'est pas la beauté de la chose configurée ni la perfection achevée d'une configuration définitive qui satisfasse à jamais le regard de l'homme; nous ne visons qu'à fonder l'abri provisoire où se puissent accumuler de nouveaux matériaux d'observation qui nous permettront d'atteindre à une connaissance plus développée. L'oeuvre d'un Aristote a exercé sur la science une action paralysante. Pourquoi ? Parce que ce maître esprit, en cela typiquement grec, voulait partout conclure, et le plus vite possible; parce qu'il ne goûtait pas de repos avant d'avoir vu se dresser, achevé, clos, symétrique, un édifice doctrinal tout entier rationnel et humainement plausible. En logique, rien n'empêchait de parvenir sur cette voie à des résultats définitifs, puisqu'il s'agissait là d'une science exclusivement humaine et exclusivement formelle, valable en sa généralité dans quelque lieu du monde où des hommes pensent; mais la politique et l'esthétique trouvaient beaucoup moins leur compte à un procédé qui présupposait implicitement — et contrairement à l'expérience — la loi de l'esprit hellénique comme loi de l'esprit humain; enfin, dans la science naturelle, malgré une abondance souvent étonnante de faits, régnait souverainement ce principe : tirer du plus petit nombre possible d'observations le plus grand nombre possible de conclusions apodictiques. Il n'y faut voir ni paresse ni légèreté, ni surtout dilettantisme. Non; mais on partait de ce double postulat : d'abord, que l'organisation de l'homme est entièrement adéquate à l'organisation de la nature, en sorte qu'un signe nous suffit pour interpréter correctement et recenser tout

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un complex de phénomènes; et puis, que l'esprit humain n'est pas seulement adéquat au principe ou à la loi (peu importe le nom) qui se manifeste dans l'ensemble de la nature, mais qu'il lui est équivalent (c'est-à-dire égal en valeur autant qu'en étendue). On situait donc sans plus ample examen l'esprit humain au centre des choses, et, de ce centre, on se flattait d'embrasser le spectacle total de la nature, on suivait en se jouant l'évolution de ses formes depuis le berceau jusqu'à la tombe, depuis leur cause première jusqu'à leur prétendue finalité. Or une telle hypothèse est aussi fausse que naïve, et l'expérience en a fait justice.
    Dès le début, notre science germanique suit d'autres voies. Roger Bacon, au XIIIme siècle, si haut qu'il estime Aristote, nous met en garde contre la méthode hellénique personnifiée en lui, avec la même insistance que, trois siècles plus tard, François Bacon ¹); la Renaissance ne fut heureusement dans ce domaine qu'une maladie passagère, et ce n'est qu'à l'ombre de l'Église, et là seulement où cette ombre est le plus épaisse, que la théologie du Stagirite a conservé quelque vaine apparence d'existence. On pourrait dire, en empruntant aux mathématiques une comparaison propre à illustrer cet objet : la science de l'Hellène était telle qu'un cercle dont il formait le centre; par contre, la science du Germain ressemble à une ellipse; dans un des deux foyers de l'ellipse il y a l'esprit humain; dans l'autre, un x à lui totalement inconnu. S'il advient, dans certains cas, à l'esprit humain de rapprocher son propre foyer du foyer extrahumain, alors sa science tend, elle aussi, à la ressemblance du cercle ²); mais généralement l'ellipse est fort allongée et, loin que l'intelligence pénètre très profondé-
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    ¹) Le mot décisif de François Bacon se trouve à la fin de la Préface à l'Instauratio magna, sous cette forme : « Denique Scientias non per arrogantiam in humani Ingenii cellulis, sed submisse in mundo majore quaerat. »
    ²) Une ellipse dont les deux foyers coïncident n'est autre chose qu'un cercle parfait.


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ment dans la somme des connaissances acquises, elle demeure presque à la périphérie. Très souvent l'homme est là, tout seul, avec son foyer (son modeste flambeau !); il a beau multiplier ses tâtonnements, il ne réussit pas à découvrir l'autre foyer et à le rejoindre; de là naît une simple parabole dont les arcs paraissent, il est vrai, se rapprocher dans le lointain, mais sans se rencontrer jamais, de sorte que notre systématique ne donne pas une courbe fermée, mais seulement l'indication d'une courbe possible, encore que provisoirement inexécutable.
    On le voit, notre procédé scientifique est la négation de l'absolu. Selon l'heureuse et hardie expression de Goethe : « S'attaquer à la nature, c'est chercher la quadrature du cercle. »

L'ESSENCE DE NOTRE SYSTÉMATIQUE

    Il va de soi qu'un procédé mathématique ne saurait se transférer directement à d'autres objets, par exemple aux objets des sciences d'observation, et je crois inutile de me défendre, moi ni personne, contre un malentendu de ce genre. Mais du moment que l'on sait comment nous avons opéré en mathématique, on sait aussi ce que l'on doit attendre de nous ailleurs : car le même esprit recourra à des procédés sinon identiques — puisque l'objet en exclut la possibilité — du moins analogues. Respect absolu devant la nature (c'est-à-dire devant l'observation); liberté audacieuse, exempte de tout préjugé, dans l'emploi des moyens que suggère l'esprit humain pour l'interprétation et l'élaboration — tels sont les principes que nous trouvons et retrouvons partout appliqués. Soit, je suppose, un cours de classification botanique : le néophyte s'étonnera d'y entendre parler de fleurs qui n'existent pas et de voir le professeur dessiner sur le tableau noir leurs « diagrammes » : ce sont là des types, comme on dit, de pures grandeurs « imaginaires » que l'on postule à cette fin d'éclaircir la structure de fleurs réellement existantes, et aussi pour marquer la connexité ou le contraste du plan structural auquel se rattache le cas donné (plan conçu mécaniquement par nous, hommes) avec

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d'autres plans qui s'y apparentent ou qui en divergent. Ce qui constitue l'apport purement humain dans un tel procédé, on l'aperçoit d'emblée, sans qu'il soit besoin pour cela de la moindre initiation scientifique. Mais il faut se garder de croire que le botaniste ait mis en œuvre un système arbitraire et de tous points artificiel. Bien au contraire. Ce n'est pas ici qu'il a procédé artificiellement, ce n'est pas ici qu'il s'est coupé tout moyen de recueillir de nouvelles connaissances, c'est quand, avec Aristote, il triait les plantes d'après le principe insubstantiel et abstrait d'une prétendue « perfection » relative, ou encore c'est quand il les classait uniquement d'après les distinctions établies par la pratique humaine en arbres, en arbustes, en herbes et ainsi de suite. Nos diagrammes actuels, nos fleurs imaginaires, tous nos principes de classification systématique des plantes servent à rendre clairs et assimilables à l'entendement humain des rapports véritables de la nature, attestés peu à peu par des milliers et des milliers d'observations patientes. L'artificiel, chez nous, est de l'artificiel conscient; il s'agit, comme dans la mathématique, de « grandeurs imaginaires » à l'aide desquelles nous nous rapprochons toujours davantage de la vérité naturelle et nous coordonnons dans notre esprit d'innombrables faits réels — or voilà proprement l'office de la science. Chez les Grecs, par contre, la base même est artificielle et anthropomorphique du tout au tout, et c'est cette base précisément qu'ils tiennent, avec une naïveté inconsciente, pour la « nature ». Au demeurant, comme la genèse de notre classification botanique moderne offre un exemple excellent et facilement intelligible de la mentalité germanique et de ses méthodes de travail scientifique, je vais lui emprunter quelques indications encore, qui fourniront un thème aux réflexions du lecteur.
    Julius Sachs, le célèbre botaniste allemand, résume les débuts de notre botanique — dans l'intervalle du XIVme au XVIIme siècle — en disant qu'elle ne put faire un pas tant que domina l'influence d'Aristote; c'est uniquement aux

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herboristes dénués d'érudition que nous devons l'éveil de la vraie science. Quiconque était assez savant pour comprendre Aristote « exerçait une action simplement néfaste dans l'histoire naturelle des plantes ». Par contre, les premiers auteurs d'herbaria n'avaient pas d'autre préoccupation que d'accumuler par centaines et par milliers des descriptions aussi exactes que possible des diverses plantes, considérées chacune en son particulier : et c'est sur cette voie que se forma en peu de siècles une science nouvelle, tandis que la botanique philosophique d'Aristote et de Théophraste n'a conduit à aucun résultat digne de mention ¹). Le premier classificateur savant parmi nous, Gaspard Bauhin (né à Bâle d'un père français, seconde moitié du XVIme siècle), s'il montre maintes fois un vif sentiment de la parenté naturelle, c'est-à-dire structurelle, remet tout sens dessus dessous parce qu'influencé par Aristote il croit devoir s'élever « du plus imparfait au toujours plus parfait » (comme si l'homme possédait un organe pour mesurer la perfection relative !), et inutile de dire qu'à l'exemple d'Aristote il tient les grands arbres pour « le plus parfait », les petites herbes pour « le plus imparfait » et professe beaucoup d'opinions non moins raisonnables ! ²) Pourtant on persistait dans l'effort d'assembler consciencieusement des observations positives et de combiner ces matériaux sans cesse accrus de façon que le système (étymologiquement : le « composé ») répondît aux besoins de l'esprit humain et s'ajustât en même temps le plus exactement possible aux faits de la nature. Car il n'est pas d'autre point d'attaque, et c'est ainsi que se forme l'ellipse à nous particulière. Le système logique vient en dernier, non en premier lieu, et nous sommes toujours prêts à jeter par dessus bord notre systématique, comme jadis nos dieux, car au fond elle n'a jamais pour nous qu'une valeur d'expédient provisoire. Ces herboristes sans érudi-
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    ¹) Geschichte der Botanik, 1875, p. 18.
    ²) Sachs : op. cit. p. 38.


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tion, simples collectionneurs et descripteurs, avaient, par l'exercice de l'œil, découvert les parentés naturelles des plantes longtemps avant que les savants ne s'ingéniassent à édifier des systèmes : et cela pour la raison que ce qui est chez nous fondamental ne réside pas dans l'élément logique (toujours limitativement humain), mais dans l'élément intuitif (c'est-à-dire de vision, et aussi de conjecture partout où l'homme peut tirer des présomptions de son affinité avec la nature); de là vient que nos systèmes scientifiques subséquemment élaborés contiennent une si grande part de vérité naturelle. L'Hellène n'a pensé qu'aux besoins de l'esprit humain; mais nous, c'est la nature qui nous préoccupait, et nous pressentions bien que nous ne pourrions jamais pénétrer son secret ni exposer son propre « système ». Nous avons néanmoins résolu de nous approcher d'elle autant que possible et par une voie qui nous permettrait, ultérieurement encore, une approximation toujours plus grande. Aussi avons-nous rejeté tout système purement artificiel comme celui de Linné : il renferme quantité de choses justes, mais il ne conduit pas plus loin. Entre temps avaient vécu des hommes comme Tournefort, John Ray, Bernard de Jussieu, Antoine-Laurent de Jussieu ¹), d'autres encore qu'il n'y a pas lieu de nommer ici, et leurs travaux avaient mis en lumière ce fait : que la classification des plantes, telle que la nature l'indique aux yeux attentifs, ne se peut absolument pas construire sur UN caractère anatomique, comme nous y incitaient la manie logique et le parti pris de simplification humaine, et comme Linné en donna dans son système l'exemple le plus fameux et le plus réussi. La nécessité s'imposait, au contraire, de choisir des signes divers pour les sous-ordres de degrés divers et des
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    ¹) Ce dernier fait connaître son système par les mémoires qu'il présente à l'Académie dès 1773 et 1774. L'ouvrage qui en contient l'exposé complet, avec diagnoses de tous les genres, paraît sous ce titre : Genera plantarum secundum ordines naturales disposita en 1789, donc à la veille du dix-neuvième siècle.

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signes particuliers pour les groupes de plantes particuliers. On découvrait en outre cet autre fait remarquable, et d'une portée extraordinaire pour le développement ultérieur de la science : qu'en vue de ramener à un principe quelconque, simple, logique, systématique, la parenté naturelle des plantes déjà reconnue grâce à une acuité d'observation intensifiée, l'habitus extérieur général — indice si sûr pour le connaisseur — ne peut rendre aucun service; et que les seuls critères utilisables sont fournis par la structure interne la plus cachée, qu'ils demeurent même pour la plus grande part invisibles à l'œil nu. Dans les plantes donnant des fleurs, on prend en considération principalement les circonstances de l'embryon, puis celles des organes de reproduction, les rapports des parties de la fleur, etc. Chez les autres, on fait entrer en ligne de compte les choses les plus imperceptibles et en apparence les plus indifférentes : pour les fougères, l'annulus des sporanges; pour les mousses, les dents du péristome de la capsule à spores, etc. La nature nous avait ainsi mis dans la main un fil d'Ariane qui devait nous permettre de pénétrer profondément dans le labyrinthe de ses mystères.
    De ce qui s'est produit ici on déduirait maint enseignement quant au processus historique de toutes nos sciences; dussé-je me répéter, je retiendrai donc encore, et avec plus d'insistance, l'attention du lecteur sur cette genèse de la classification botanique. À scruter patiemment les matériaux recueillis en si grand nombre, l'observateur, ai-je dit, avait accru son acuité visuelle et il était arrivé à pressentir certaines connexions de phénomènes, à les discerner en quelque sorte avec ses yeux, sans pouvoir toutefois s'en rendre un compte exact et surtout sans avoir trouvé une caractéristique simple, pour ainsi dire « mécanique », visible, et démontrable, comme résultat définitivement convaincant et prouvé de ses observations. Ainsi, par exemple, tout enfant, une fois qu'on l'y a rendu attentif, peut distinguer les monocotylédones des dicotyledones : mais il ne peut pas

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donner la raison de sa distinction, indiquer le signe déterminé et certain qui la légitime. C'est donc au fond, ici comme partout, une affaire d'intuition. John Ray, le véritable initiateur de la classification botanique moderne, s'absorbait sans cesse — au rapport de son contemporain Antoine de Jussieu — dans la contemplation de l'habitus extérieur, plantae facies exterior ¹); or ce fut le même John Ray qui découvrit la signification des cotylédons pour une classification naturelle des plantes à fleurs et, du même coup, le simple et infaillible critère anatomique pour distinguer les monocotylédones des dicotylédones. Il établissait par là l'autorité d'un signe caché, la plupart du temps microscopiquement menu, et qui s'attestait seul capable d'accorder les besoins de l'esprit humain avec les faits de la nature. Par là encore on fut conduit à des études touchant la présence ou l'absence d'albumine dans la semence, touchant la position du germe dans l'albumine, etc. — autant de caractères systématiques d'une portée capitale. Ainsi, de l'observation accouplée à l'intuition était résulté un pressentiment du vrai, mais l'homme avait dû tâtonner longtemps avant de pouvoir construire son « ellipse », car l'autre foyer, l'x, lui faisait défaut antérieurement. Ce foyer fut enfin découvert (approximativement découvert), mais non pas là où l'eût cherché la raison humaine, et pas davantage en un lieu qu'eût jamais atteint la seule intuition. Ce n'est qu'après de patientes enquêtes et d'infatigables efforts de comparaison que l'homme avisa la série de caractères anatomiques utilisables pour une systématisation conforme à la nature. Et alors — que le lecteur y prenne garde ! — alors seulement l'événement de la découverte nous révèle son sens décisif par ses effets, auxquels nous pouvons mesurer la valeur sans pareille de notre méthode scientifique.
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    ¹) D'après une citation figurant dans l'appendice de Hooker à l'édition anglaise de Le Maout et Decaisne : System of Botany, 1873, p. 987.

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Maintenant que l'homme suivait, pour ainsi dire, la nature à la piste, maintenant qu'avec son aide il avait construit une ellipse approximativement juste, voici qu'il découvrit des centaines et des milliers de faits nouveaux, de faits que toute l'intuition du monde, jointe à l'observation la plus exempte de « scientisme », n'eût jamais trahis à son regard. De fausses analogies furent reconnues fausses; des connexions imprévues entre des êtres qui semblaient étrangers les uns aux autres furent démontrées irréfutablement. C'est que l'homme avait réellement fait de l'ordre; sans doute cet ordre aussi était artificiel, ou renfermait du moins un élément artificiel, car l'homme et la nature ne sont pas synonymes; si nous avions devant les yeux l'ordre purement « naturel », il ne nous mènerait à rien, et d'ailleurs ces mots même : « CLASSIFICATION NATURELLE » sont, comme dit Goethe, « une contradiction dans les termes », par où Goethe résume la substance de toutes les objections qui se présentent ici à la pensée. Mais cet ordre humainement artificiel se caractérisé dans son opposition avec l'ordre d'un Aristote par ceci que l'homme s'y faisait le plus petit possible et, modestement tapi dans un coin, sollicitait de la nature toutes les confidences dont l'entendement humain est capable de pénétrer le sens. Or ce principe est une garantie de progrès; l'appliquer, c'est s'entraîner à percevoir toujours mieux le langage de la nature. Toute théorie logiquement systématique ou, aussi, philosophiquement dogmatique, dresse devant la science un obstacle insurmontable, tandis que toute théorie qui ne vise qu'à traduire fidèlement les propos de la grande Voix et qui, d'autre part, ne se donne que pour une traduction provisoire, profite au savoir et à la science.
    Cet exemple emprunté à la classification botanique peut tenir lieu de beaucoup d'autres, car la classification s'étend, on le sait, à tous les domaines, comme organe nécessaire de configuration du savoir, et les religions même sont maintenant groupées systématiquement en ordres, familles, gen-

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res, espèces. L'axe suivant lequel se poursuit notre développement historique sur le terrain scientifique, entre les années 1200 et 1800, nous est indiqué par la pénétration de cette méthode que nous avons considérée dans le cas particulier de la botanique. En physique, en chimie et en physiologie, de même qu'en toutes les branches parentes, les mêmes principes dirigent l'effort de configurer. Il faut qu'en définitive tout savoir soit classé pour devenir science : et par conséquent nous rencontrons partout et toujours la systématique à l'œuvre. La division des tissus enseignée par Bichat — résultat de découvertes anatomiques, qui devient la source de découvertes nouvelles — est un exemple tout à fait analogue à celui que nous offrent la division des plantes en un système dit « naturel » par John Ray et l'histoire ultérieure de la discipline instituée par cette classification. Ici, et là, et partout ailleurs, le processus est pareil : observation patiente et rigoureusement exacte, suivie d'une systématisation audacieuse, créatrice mais non pas dogmatique.

IDÉE ET THÉORIE

    Avant de passer à d'autres considérations, il nous faut faire un pas encore dans la même voie pour acquérir une notion que je crois propre entre toutes à nous faciliter l'intelligence de notre histoire scientifique, l'intelligence aussi de la science au dix-neuvième siècle. Cet objet exige que nous envisagions de plus près l'essence même et la valeur de la création théorique en science, et le meilleur moyen pour cela sera d'examiner cette arme incomparable de la science germanique : L'EXPÉRIMENTATION. Elle ne nous fournira toutefois qu'un exemple, car l'expérimentation n'appartient qu'à quelques disciplines, et nous aurons à chercher plus profondément pour évoquer certains principes directeurs communs à toutes les sciences modernes.
    L'expérimentation est d'abord simplement une façon « méthodique » d'observer. Mais elle est en même temps un mode « théorique » d'observation ¹). Aussi son emploi
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    ¹) Kant dit de l'expérimentation : « La raison comprend seule-

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exige-t-il une capacité de réflexion philosophique, sans quoi c'est moins la nature que l'expérimentateur qui s'exprime par elle. « Une expérimentation que ne précède pas une théorie, c'est-à-dire une idée, a autant de rapport avec l'étude de la nature que la crécelle d'un hochet d'enfant avec la musique », déclare Liebig; et il compare fort ingénieusement la tentative expérimentale au calcul : dans les deux cas, même condition préalable — des pensées. Et pourtant quelle prudence ne s'impose pas ici ! Aristote avait expérimenté sur la chute des corps; il ne manquait vraiment pas de perspicacité; néanmoins la théorie « préalable » — disons : préconçue — fit qu'il observa mal et vit faux, absolument faux ! Et si nous feuilletons les Discorsi de Galilée, nous nous convaincrons — par le dialogue imaginaire entre Simplicio, Sagredo et Salviati — qu'il faut imputer la découverte de la vraie loi de la chute presque exclusivement à l'observation consciencieuse, le plus possible exempte de préjugés, et que les théories proprement dites, loin d'avoir précédé et guidé, sont venues après coup. Se pourrait-il que Liebig eût commis ici une confusion ? Je le crois, mais quand un esprit aussi éminent (éminent non seulement comme découvreur et comme savant, mais comme historien de la science) se trompe, il est à présumer qu'une analyse des plus subtiles réussira seule à démêler la vérité; or l'intelligence de cette vérité est d'autant plus indispensable que nous ne saurions sans elle apprécier à sa juste valeur le rôle de la GÉNIALITÉ dans la science et l'histoire de la science. Je vais essayer d'y pourvoir.
    Liebig écrit : « Une théorie, c'est-à-dire une idée »; il pose ainsi, comme on voit, cette équation : théorie = idée, ce qui est une première source d'erreur. Le mot grec « idée »
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ment ce qu'elle produit elle-même d'après ses propres maquettes, il faut qu'avec les principes de ses jugements sujets à des lois déterminées elle prenne les devants et oblige la nature de répondre à ses questions » (Préface à la 2e édition de la Critique de la raison pure).

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— qu'on n'a jamais pu transplanter dans une langue moderne en lui conservant sa vie propre — signifie exclusivement une chose vue avec les yeux, un phénomène, une forme; Platon aussi entend par idée la quintessence du visible, à telles enseignes que l'individu particulier lui paraît trop pâle pour être plus que l'ombre d'une idée et qu'il le définit effectivement de cette manière ¹). Par théorie, au contraire, on entendit dès le début non pas la vision, mais le regard — différence considérable qui alla plus tard s'accentuant jusqu'à ce que le mot « théorie » prît le sens d'une conception arbitraire et subjective, d'un arrangement artificiel. Théorie et idée ne sont donc pas synonymes. Quand John Ray eut acquis, à force d'observer, une image si claire de l'ensemble des plantes à fleurs qu'il perçut nettement qu'elles formaient deux grands groupes, il eut là une IDÉE; mais quand il composa son Methodus plantarum (publié en 1703), il développa une THÉORIE, et une théorie qui demeurait bien en arrière de son idée : car s'il avait découvert la signification des cotylédons comme indices pour la classification, bien d'autres choses en revanche lui avaient échappé (par exemple la signification des parties de la fleur), et c'est ainsi que l'homme qui avait déjà discerné avec une parfaite justesse la configuration du règne végétal en ses grandes lignes, ébaucha néanmoins un système insoutenable : nos connaissances, en effet, n'étaient pas alors assez avancées pour que l'« idée » de Ray trouvât son expression adéquate dans une « théorie ». Par l'« idée », comme on voit, l'homme n'est lui-même encore qu'un fragment de la nature; en elle parle, oserais-je dire, cette « voix du sang » qui est le thème principal des contes de Cervantès; l'homme aperçoit des rapports dont il ne peut se rendre un compte satisfaisant, il pressent des choses qu'il ne serait pas en état de
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    ¹) On a trop souvent interprété comme des abstractions les « Idées » de Platon; bien au contraire, elles seules représentent pour lui le concret, d'où sont abstraits les phénomènes du monde empirique. Paradoxe d'un esprit qui aspire ardemment à la vision la plus intensive.

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prouver ¹). Ce n'est pas là proprement un savoir; c'est le reflet d'une connexion transcendante, et c'est dès lors aussi une expérience immédiate, non pas dialectique. L'interprétation de pareils pressentiments sera toujours très incertaine; ni les pressentiments ni leurs interprétations ne sauraient invoquer de titres objectifs, leur valeur reste limitée à l'individu et dépend absolument de ce qu'il vaut lui-même : or c'est ici précisément qu'intervient la génialité dans son rôle créateur. Si notre science germanique tout entière est une science où règne l'observation patiente, minutieusement exacte, positive jusqu'au terre à terre, elle n'est pas moins une science où règne la génialité. Partout les idées vont devant, elles « précèdent et guident », Liebig a sur ce point parfaitement raison : témoin un Galilée autant qu'un Ray ²), un Bichat comme un Winckelmann, un Colebrooke comme un Kant, etc.; seulement il faut se garder de confondre idée et théorie, car ces idées géniales ne sont en aucune manière des théories. La théorie est l'essai d'organiser une certaine quantité d'expérience — assemblée le plus souvent à l'aide d'une idée — de façon que cet organisme artificiel réponde aux besoins spécifiques de l'esprit humain sans contredire ni violenter les faits. On comprend dès lors immédiatement que la valeur relative d'une théorie sera toujours en raison directe du nombre des faits connus; or il n'en est point ainsi de l'idée, bien au contraire : son prix dépend uniquement, je le répète, de ce que vaut la personnalité dont elle émane. Léonard de Vinci, par exemple,
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    ¹) Kant a trouvé pour cela une bien belle expression — bien belle, tant que l'on ne s'aventure pas à la traduire; je la note textuellement à l'intention des lecteurs qui entendent l'allemand. Il nomme l'idée — dans le sens où je prends ici ce mot — « eine inexponible Vorstellung der Einbildungskraft » (Kritik der Urteilskraft § 57, note 1).
    ²) Qu'il y eut chez Ray prédominance d'authentique génialité, j'en citerai pour preuve le fait que cet initiateur de la classification botanique rationnelle rendit exactement le même service dans un domaine fort distant et jusqu'à lui tout à fait délaissé, l'icthyologie. C'est la force d'intuition qui est ici le don divin.


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en s'appuyant sur très peu de faits, conçut les principes fondamentaux de la géologie avec tant de précision et d'exactitude que c'est seulement au dix-neuvième siècle qu'on eut acquis l'expérience nécessaire pour établir scientifiquement (donc théoriquement) la justesse de son intuition; et touchant la circulation du sang, s'il ne démontra pas le phénomène, ni ne se le représenta dans le détail, ni ne le saisit mécaniquement, il le devina, ce qui revient à dire qu'il eut l'idée de la circulation, mais qu'il en ignora la théorie.
    Sur l'importance naturellement incomparable du génie pour notre culture je reviendrai ailleurs; il n'y a là proprement rien à expliquer; il suffit dans l'instant de mentionner le fait ¹). Mais, pour l'intelligence de notre science, il est une question capitale que nous ne saurions laisser ici sans réponse : comment se forment les théories ? Et j'espère que, cette fois encore, l'examen critique de certain propos de Liebig (qui ne fait que reproduire une opinion très répandue) nous mettra sur la voie de la bonne solution : il en ressortira, si ma démonstration est convaincante, que nos grandes théories scientifiques ne sont pas concevables sans le génie, et que, d'autre part, elles ne doivent pas au génie seul leur configuration.
    Liebig écrit : « Les idées artistiques ont leurs racines dans l'imagination, les idées scientifiques dans l'intellect » ²).
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    ¹) Je note seulement, pour le lecteur peu versé dans les choses philosophiques, qu'au terme de l'époque qui nous occupe dans ce chapitre cette signification du génie a été reconnue, et qu'un grand génie l'a analysée avec une merveilleuse pénétration : Kant désigne, comme caractère spécifiquement distinctif du génie, la prédominance relative de la « nature » (donc, en quelque sorte, de l'élément extrahumain et superhumain) par opposition à la « réflexion » (donc de l'élément humain confiné dans les bornes étroites de sa logique). Kant, naturellement, ne veut pas dire que l'individu génial soit doué de moins de « réflexion », mais il entend qu'à un maximum de puissance intellectuelle logique s'ajoute chez lui quelque chose d'autre; et cette autre chose est précisément le levain qui fait lever la pâte du savoir.
    ²) Comme la citation précédente, celle-ci est empruntée à un discours sur François Bacon, prononcé en 1863. Pour que le lecteur n'en tire pas


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Cette courte phrase de l'illustre chimiste foisonne, si je ne m'abuse, en inexactitudes psychologiques, mais je n'y veux considérer que ce qui a pour nous un intérêt particulier. Liebig prétend que l'imagination n'est utile qu'à l'art seul, et qu'ainsi la science se tirerait d'affaire sans elle, d'où cette nouvelle affirmation : « L'art invente des faits, la science explique des faits. » Affirmation véritablement monstrueuse ! Jamais, au grand jamais, la science n'EXPLIQUE quoi que ce soit. Le mot « expliquer » n'a pas de sens pour elle, à moins que l'on n'entende par « expliquer » simplement ceci : « rendre plus clairement visible. » Si mon porte-plume s'échappe de mes doigts, il tombe à terre : la loi de la gravitation est une théorie qui schématise on ne peut mieux tous les rapports ici en cause; mais qu'explique-t-elle ? Si je fais de la force d'attraction une hypostase, je suis tout juste aussi avancé que l'auteur du premier verset de la Genèse, c'est-à-dire que je propose pour explication une entité absolument inexplicable et impensable. L'oxygène et l'hydrogène se combinent en eau; bon : quel est ici le fait expliqué et quel est le fait expliquant ? l'hydrogène et l'oxygène expliquent-ils l'eau, ou bien est-ce l'eau qui les explique ? On le voit : c'est précisément dans la science que ce mot n'a pas l'ombre d'une signification. On s'en rendrait moins immédiatement compte s'il s'agissait de phénomènes plus complexes, mais plus l'analyse se fait pénétrante, plus aussi s'évanouit l'illusion qu'en « expliquant » on accroisse réellement le savoir ou même l'intelligence des connaissances acquises. Voici, par exemple, le jardinier qui me dit : « cette plante cherche le soleil »; au premier moment je crois, comme le jardinier, tenir une « explication » valable. Mais quand le physiolo-
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de conclusions injustes, je le prie de se reporter à la proposition de Liebig sur laquelle je m'appuie plus haut (en commentant le tableau des éléments de notre vie sociale), et dont le sens est tout différent. Si j'insiste ici sur le lapsus calami du grand naturaliste, ce n'est pas dans le dessein de le rectifier, c'est parce que cette polémique m'aide à formuler clairement ma propre thèse.

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giste m'informe qu'une vive lumière entrave la croissance, que dès lors la plante croît plus vite du côté de l'ombre, et qu'elle se tourne en conséquence vers le soleil; quand il me fait observer ce qui contribue à ce résultat : la capacité d'extension des parties de la plante concernées dans l'affaire, la manière diverse dont les rayons sont brisés, etc.; bref, quand il me révèle le mécanisme du processus et combine tous les faits connus en une théorie de l'« héliotropisme », je me rends compte que je viens d'apprendre énormément de choses, mais que, du même coup, l'illusion de tenir une « explication » a considérablement pâli. Plus clair le comment, plus confus le pourquoi. Que la plante « cherche le soleil », cela éveillait en moi des impressions qui me portaient à trouver dans ce fait une explication valable, attendu que moi-même, moi homme, je cherche le soleil; mais que l'action d'une vive lumière entrave la division cellulaire et, par là, l'allongement de la tige, déterminant ainsi sa flexion, c'est un fait nouveau qui, à son tour, incite à lui chercher des causes plus lointaines et qui intimide si profondément mon naïf anthropomorphisme du début que je commence à me demander par quel enchaînement mécanique il m'est advenu de goûter moi-même tant de plaisir en me chauffant au soleil. Ici encore, Goethe a raison : « Chaque solution d'un problème est un nouveau problème » ¹). Et quand nous serons assez avancés pour que le physico-chimiste prenne en mains le problème de l'héliotropisme, et qu'il ne calcule toutes les données et qu'il les résume en une formule algébrique, alors cette question aura atteint le stade où nous voyons aujourd'hui celle de la gravitation, et chacun reconnaîtra que dans l'un comme dans l'autre cas la science n'explique pas les faits, mais qu'elle aide à les découvrir, et que — d'une manière autant que possible conforme à la nature, autant que possible satisfaisante pour l'esprit humain — elle les schématise. Or cette schématisation, qui est l'œuvre propre de
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    ¹) Gespräch mit Kanzler von Müller, 8 juin 1821.

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la science, la science la pourrait-elle réellement accomplir (comme le veut Liebig) sans le concours de l'imagination ? Est-ce que l'activité créatrice, est-ce que le génie — pour l'appeler par son nom — n'a point un rôle nécessaire dans la construction de notre science ? Pas n'est besoin d'ouvrir ici un débat théorique, car l'histoire a prononcé. Plus une science est exacte, plus elle requiert le concours de l'imagination, et aucune ne réussit à s'en passer complètement. Où l'imagination érigea-t-elle rien de plus audacieux que ces atomes et ces molécules sans lesquels il n'y aurait ni physique ni chimie ? que cet éther, vraie « racine de moins un » — « chimère factotum de nos sciences physiques », dit Lichtenberg — cet éther que nous réputons matière (sans quoi il serait inutile pour nos hypothèses) mais auquel nous dénions (sans quoi il nous gênerait) les propriétés les plus essentielles de la matière, telles l'impénétrabilité et l'étendue ? De quel art pourrait-on dire avec autant de raison qu'il a « ses racines dans l'imagination » ? Liebig prétend que l'art « invente des faits ». C'est là justement ce que l'art ne fait jamais : outre qu'il n'en a nul besoin, on ne le comprendrait même pas s'il s'y aventurait. Sans doute il statue des oppositions ou des enchaînements fictifs, soude entre eux des éléments qui nous étaient apparus séparés, élimine ce qui dans la réalité gêne son essor; par là il configure l'informe et l'ajuste à sa vision, il répartit la lumière et l'ombre selon son bon plaisir, mais il ne franchit jamais la limite de ce qui est accessible à notre faculté de représentation et de ce que nous concevons possible; car l'art — en opposition directe avec la science — est une activité de l'esprit qui se borne au domaine purement humain; issu de l'homme, il s'adresse à l'homme, et cela seul qui est humain constitue son champ d'opération ¹). Il en est tout autrement,
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    ¹) « Un paysage est un état d'âme », observe, je crois, Amiel; et cette observation s'appliquerait de même à l'art des peintres animaliers, quand il est digne du nom d'art. La plus audacieuse fantaisie d'un Turner, voire le plus extravagant schématisme d'un « cubiste » contem-

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nous l'avons vu, de la science : celle-ci vise à scruter la nature, et la nature n'est pas humaine. Les Grecs l'avaient postulée telle, mais l'expérience a infligé à cette opinion préconçue un irréfutable démenti. Dans la science, l'homme s'attaque à quelque chose qui — sans être inhumain, puisque lui-même y appartient — est en grande partie extrahumain et superhumain. Dès lors donc qu'il veut étudier sérieusement la nature, dès lors qu'il ne se contente pas de dogmatiser ad usum Delphini, c'est précisément dans la science, et avant tout dans la science « naturelle », que l'homme est obligé de tendre au suprême degré les ressorts de son imagination, laquelle ne saurait ici se faire trop inventive, trop souple, trop élastique. Je sais que cette thèse contredit l'opinion générale : mais c'est, à mon sens, un fait certain et démontrable que la philosophie et la science exigent de l'imagination bien plus de services que la poésie. L'élément proprement créateur est plus grand chez un Démocrite ou un Kant que chez un Homère ou un Shakespeare : et voilà pourquoi leur œuvre n'est accessible qu'à très peu de gens. Il va de soi que cette imagination scientifique a ses racines dans les faits — mais de quelle sorte d'imagination n'en dirait-on pas autant ? ¹) Et justement l'imagination scientifique est d'une richesse toute particulière, parce qu'elle dispose d'un nombre énorme de faits et que son répertoire s'accroît sans cesse par de nouvelles découvertes. J'ai déjà sommairement indiqué cette importance des nouvelles découvertes comme aliment et stimulant de l'imagination ²); elle s'atteste jusque dans les plus hautes régions de la cul-
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porain, n'est encore et ne peut être qu'une affirmation de l'autonomie humaine. « Quand les artistes parlent de la nature, ils sous-entendent toujours l'idée, sans en avoir clairement conscience », note Goethe.
    ¹) Voir ch. III au sous-titre : « La religion de l'expérience »; ch. V, dans la « Considération sur la religion chez les Sémites »; et, dans le présent chapitre, section « Découverte », sous la rubrique : « La nature comme institutrice ».
    ²) Voir un peu plus haut. « L'unité de l'œuvre de découverte ».


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ture, mais tout d'abord et au premier chef dans la science. Le merveilleux épanouissement de la science au XVIme siècle ¹) n'a pas du tout pour cause, ainsi qu'on nous le donne à croire, la restitution d'une dogmatique grecque erronée — celle-ci n'a fait au contraire que nous égarer en toutes choses, comme dans la classification botanique dont je citais plus haut l'exemple. Non ! cette floraison soudaine procède directement des découvertes que j'ai rappelées : découvertes sur la terre, découvertes dans le ciel. Qu'on lise les lettres dans lesquelles Galilée, tremblant d'émotion, rapporte sa découverte des lunes de Jupiter et de l'anneau de Saturne, et remercie Dieu de lui avoir révélé « tant de merveilles jamais pressenties » : on se fera ainsi une idée de l'action puissante qu'exerça sur l'imagination cet « impressenti », ce « nouveau », et l'on comprendra en même temps combien elle fut incitée à chercher davantage et à revêtir de formes intelligibles l'objet de ses recherches. Nous avons constaté, en traitant des mathématiques, les magnifiques audaces où se laissa entraîner l'esprit humain dans cette atmosphère enivrante d'une Nature superhumaine qu'il venait de découvrir. Sans ces inspirations absolument GÉNIALES, issues de l'imagination — et non pas, en vérité, de l'observation, non pas, comme le veut Liebig, des faits — la mathématique supérieure aurait été impossible (et avec elle la physique du ciel, de la lumière, de l'électricité, etc.). Or il en a été de même partout, et pour la simple raison, déjà indiquée, que l'homme n'eût pu atteindre à cet extrahumain par d'autres moyens. L'histoire de nos sciences entre 1200 et 1800 est une série ininterrompue de pareils expédients, lesquels sont autant de grandioses inspirations de l'imagination. Qu'est-ce à dire, sinon qu'ici règne la génialité créatrice ?
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    ¹) Goethe tient que le monde reverra difficilement pareil phénomène (Geschichte der Farbenlehre, § 3), et Liebig ratifie son opinion en écrivant : « Après ce XVIme siècle, il n'y en a pas un seul qui s'atteste plus riche en hommes doués d'un génie aussi créateur » (Augsburger Allg. Zeitung, 1863, dans les Reden und Abhandlungen, p. 272).

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    Un exemple.
    La chimie scientifique (nous nous en rendons compte aujourd'hui rétrospectivement) était impossible aussi longtemps que l'OXYGÈNE, comme élément, n'avait pas été découvert; car il est le corps le plus important de notre planète, celui dont les phénomènes de la nature tellurienne — les organiques comme les inorganiques — reçoivent leur couleur particulière. Dans l'eau, l'air et les rochers, dans toute combustion (depuis la simple et lente oxydation jusqu'au feu qui jette des flammes), dans la respiration de tout être vivant.... bref, partout cet élément est à l'œuvre. C'est pour cela précisément qu'il échappait à l'observation directe; car la propriété saillante de l'oxygène est l'énergie avec laquelle il s'unit à d'autres éléments et, par suite, se dérobe à l'observation en tant que corps autonome; alors même qu'il ne figure pas dans une combinaison chimique avec d'autres substances, alors même qu'il se présente libre, comme dans l'air où il ne forme qu'un mélange mécanique avec l'azote, rien ne dénonce son existence à l'ignorant : car non seulement cet élément est un gaz (dans nos conditions de température et de pression), mais ce gaz est incolore, inodore et sans saveur. L'oxygène n'était donc pas trouvable au moyen des sens seuls. Or, dans la deuxième moitié du XVIIme siècle, vivait en Angleterre un de ces « découvreurs » pur-sang dont nous avons déjà reconnu le type chez Gilbert ¹), Robert Boyle, qui par son écrit intitulé Chemista scepticus donna le coup de grâce à la ratiocination aristotélicienne en matière de chimie, de même qu'à la fantasmagorie alchimique. On doit à Boyle un double et précieux exemple : celui de l'observation rigoureuse et celui du classement des matériaux déjà considérables fournis par l'observation, qu'il ordonna grâce à l'introduction d'une IDÉE créatrice. La chimie véritable n'exista proprement que du jour où Boyle l'eut dotée de sa notion nouvelle des éléments,
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    ¹) Voir plus haut à la fin de la rubrique : « Les forces motrices ».

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notion bien autrement hardie que l'ancienne doctrine d'Empédocle, et qui procédait plutôt de l'esprit du grand Démocrite. Elle ne s'appuyait alors sur aucune observation, elle était issue de l'imagination, mais elle devint la source d'innombrables découvertes, lesquelles sont loin encore de toucher à leur terme. On voit par quels chemins chemine toujours notre science ¹). Mais venons maintenant à l'exemple que j'ai dessein de soumettre au lecteur. L'idée de Boyle avait suscité un rapide accroissement du savoir, les découvertes avaient succédé aux découvertes; seulement, plus s'accumulaient les faits, plus le résultat total apparaissait confus. Si l'on veut apprendre combien impossible est une science sans théorie, il n'y a qu'à considérer l'état de la chimie au début du XVIIIme siècle : un vrai chaos ! Or, si la science pouvait par elle-même « expliquer » les faits, comme l'assure Liebig, si l'« entendement » dénué d'imagination était égal à cette tâche, on se demande pourquoi ce ne fut pas alors le cas. Boyle lui-même, et Hooke, et Becher, et les nombreux autres collectionneurs de faits de ce temps-là, manquaient-ils par hasard d'intelligence ? Assurément non; mais l'intelligence et l'observation ne suffisent pas en l'espèce, et vouloir « expliquer » est une chimère; ce que nous appelons comprendre suppose toujours de la part de l'homme une contribution créatrice. Ce qui importait maintenant, c'était de tirer de l'idée géniale de Boyle ses conséquences théoriques, et ainsi fut fait par un médecin franconien, un homme « de mentalité transcendantalement spéculative » ²)
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    ¹) Fait digne de remarque : l'aptitude extraordinaire de Boyle aux inventions fantastiques a trouvé une expression dans des écrits théologiques de sa plume; au témoignage de ses contemporains, elle s'attestait aussi d'une manière frappante dans la vie de tous les jours.
    ²) J'emprunte ces mots à Hirschel : Geschichte der Medizin, 2e éd., p. 260. Quant aux ouvrages de chimie en ma possession, pas un ne renseigne sur les aptitudes intellectuelles de Stahl; leurs auteurs sont des gens de métier, beaucoup trop terre à terre pour s'embarrasser de pareilles préoccupations.


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et dont la mémoire mérite de survivre à jamais, Georg Ernst Stahl. Il n'était pas chimiste de profession, mais il vit ce qui manquait : un élément ! L'existence de cet élément pouvait-elle être prouvée ? Non, pas alors, mais jamais semblable considération ne fit reculer un audacieux esprit germanique ! Stahl inventa donc — par un acte de sa toute-puissance — un élément imaginaire, et il le baptisa Phlogiston. Du coup, la lumière pénétra dans le chaos; le Germain venait d'anéantir la superstition magique dans une de ses dernières forteresses, c'en était fait pour toujours des salamandres ! Par l'intervention d'une pensée purement mécanique les hommes étaient désormais capables de se représenter avec justesse le processus de la combustion, c'est-à-dire le second x, le second foyer, ou du moins de s'en rapprocher, de façon qu'ils pouvaient commencer à construire l'ellipse humainement intelligible. « La théorie du phlogistique a donné une puissante impulsion au développement de la chimie scientifique, car jamais auparavant un si grand nombre de faits chimiques n'avaient pu être groupés selon l'analogie de leur processus et rattachés les uns aux autres d'une manière si claire et si simple » ¹). Si ce n'est pas là l'œuvre de l'imagination, les mots n'ont plus de sens. Mais ne laissons pas de remarquer qu'en ce dernier cas nous avons affaire à l'intelligence et à la théorie plus qu'à la vision et à l'intuition. Tandis que Boyle était un observateur d'une fabuleuse subtilité, Stahl, si éminemment doué du don d'invention, était mauvais observateur. La différence de ces aptitudes se marque ici avec une particulière netteté : car l'invention du phlogistique — qui domina tout le XVIIIme siècle chimique, qui valut à son auteur le titre de fondateur de la chimie scientifique, et grâce à laquelle furent posés effectivement tous les fondements de notre théorie ultérieure, plus conforme à la nature — cette invention avait pour base
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    ¹) Roscoe et Schorlemmer : Ausführliches Lehrbuch der Chemie (1877) I, 10.

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(outre la mise en œuvre théorique de l'idée de Boyle) des observations d'une fausseté flagrante ! Stahl tenait la combustion pour un processus de dissociation, alors qu'elle est un processus de combinaison. On savait déjà de son temps, à la suite de diverses expériences, que la combustion s'accompagne d'une augmentation de poids; Stahl néanmoins (mauvais observateur comme j'ai dit qu'il l'était, et, de plus, obstiné dans ses théories comme le sont volontiers les purs intellectuels) prétendit que la combustion consistait dans l'élimination du phlogistique, etc. Lorsque enfin Priestley et Scheele eurent dégagé l'oxygène de certaines combinaisons, ils crurent fermement tenir ce fameux phlogistique que l'on poursuivait depuis Stahl. Mais bientôt Lavoisier démontra que l'élément découvert, bien loin de posséder les propriétés de son hypothétique prête-nom, en présentait d'exactement opposées ! Et, de fait, cet oxygène enfin isolé, enfin accessible à l'observation, était quelque chose d'entièrement différent de ce que s'était représenté l'imagination humaine dans la nécessité de le concevoir. Sans l'imagination, l'homme ne peut établir de liaison entre les phénomènes, de théorie, de science; mais chaque fois l'imagination humaine trahit par rapport à la nature son insuffisance et sa non-conformité, elle s'atteste sujette aux corrections qu'y doit toujours apporter l'observation empirique. Voilà pourquoi aussi toute théorie n'est jamais que provisoire et pourquoi la science s'éclipse dès l'instant que la dogmatique entre en scène.
    Cette histoire est celle de toutes nos sciences, car chacune a son phlogistique. La philologie a ses « Aryens », sans lesquels ses grandioses conquêtes du dix-neuvième siècle ne seraient pas concevables ¹). Par les doctrines de la métamorphose dans le règne végétal et des homologies entre les vertèbres et le crâne, Goethe a exercé une influence infiniment précieuse sur l'accroissement et l'ordonnance du savoir;
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    ¹) Voir au ch IV, la fin de la 1re rubrique.

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cependant Schiller avait parfaitement raison de dire, en secouant la tête : « Ce n'est pas une expérience (il aurait pu ajouter : ni une théorie), c'est une idée ! » ¹) Et il avait raison encore quand il ajoutait : « Votre esprit procède, à un degré extraordinaire, par intuition, et toutes les forces de votre pensée semblent avoir convergé dans l'IMAGINATION, qui est comme leur commune représentante » ²). Carnot, justifiant l'emploi des quantités infiniment petites dans le calcul différentiel par l'usage des facteurs imaginaires ou irrationnels dans la résolution des équations indéterminées, écrit : « Les mathématiques ne sont-elles pas remplies de pareilles ÉNIGMES ? et ces énigmes ne sont-elles pas ce qui fournit à l'analyse ses ressources précieuses ? » ³) Un maître de notre physique, Tyndall, déclare que « le plus puissant de ses instruments est l'imagination » 4). Dans les sciences de la vie, partout où nous nous efforçons d'ouvrir de nouveaux domaines à l'entendement et de coordonner en forme de savoir des faits épars, ce sont des hommes doués d'imagination, des créateurs, qui nous fraient la voie : les plastides de Haeckel, les plasomes de Wies