Here
under follows the transcription of chapter 9b3 of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
1102
3. Industrie.
(De l'introduction du
papier jusqu'à la machine à vapeur
de Watt).
NATURE ÉPHÉMÈRE DE TOUTE CIVILISATION
Nous abordons maintenant le domaine de la
civilisation, où de
longs développements seraient hors de propos : le rapport du
présent au passé s'y dénote en effet tout
différent de ce qu'il nous apparaît dans le domaine de la
culture et dans celui du savoir. S'agissant de ce dernier, j'avais
à préparer lé terrain pour fournir à notre
intelligence du dix-neuvième siècle ses points d'appui
nécessaires, car le savoir actuel se lie si étroitement
au travail des six siècles antérieurs, et ce labeur dont
il dérive le conditionne si rigoureusement, qu'on ne saurait
juger d'un tel présent qu'en fonction d'un tel passé;
là d'ailleurs règne, on peut dire, un génie
d'éternité : jamais la substance du savoir ne se laissera
« dépasser », jamais découvertes ne se feront
en rétrogradant, un Colomb est plus proche de la conscience de
notre siècle que de celle du sien, et la science de même
renferme, nous l'avons vu, des éléments qui rivalisent
pour l'immortalité avec les plus parfaites constructions de
l'art; c'est donc là que le passé se survit
réellement dans le présent. Il n'en est point ainsi de la
civilisation. Non qu'il n'y ait, ici également, un
enchaînement d'hier à aujourd'hui, une correspondance
membre à membre; mais les temps anciens ne forment que le
support mécanique des temps nouveaux : tels, chez les polypiers
coralliens, ces gisements calcaires des générations
mortes qui servent de substructure aux générations
vivantes. Sans doute encore, le rapport du présent au
passé offre ici le plus vif intérêt pour
l'étude académique, et cette
1103 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
étude comporte plus
d'un enseignement; mais, dans la pratique,
la vie publique demeure toujours et exclusivement un
phénomène « présent » : les
leçons du passé sont obscures, contradictoires,
inapplicables, et l'on ne songe guère à l'avenir. Une
machine se substitue à d'autres machines, qu'elle supprime; une
loi à d'autres lois, qu'elle abroge : c'est le moment qui
gouverne ici, avec ses exigences pressantes, c'est la
précipitation du vouloir épars en des individus
particuliers qui savent qu'ils n'ont qu'une heure à vivre. Soit,
par exemple, la politique. En considérant « la lutte dans
l'État », nous avons découvert certains
sous-courants qui
sont à l'œuvre aujourd'hui comme il y a mille ans : ils
traduisent des circonstances générales de race, des faits
physiques fondamentaux qui, selon les fluctuations du conflit vital,
réfractent diversement la lumière et dès lors se
nuancent de couleurs variées chaque fois qu'ils transparaissent
dans l'ordre des phénomènes, mais dont l'unité
persistante et organique n'en est pas moins reconnaissable pour
l'observateur attentif. Si pourtant nous envisageons la POLITIQUE
proprement dite, nous apercevons un chaos d'événements
qui se croisent et se traversent en tous sens, dans lesquels le hasard,
l'imprévu, l'incalculé, l'illogique jouent un rôle
déterminant, dans lesquels le contre-coup d'une
découverte géographique, l'invention d'un métier
à tisser, la mise au jour d'une couche de houille, le fait
d'armes d'un soldat génial, l'intervention d'un puissant homme
d'État, la naissance d'un monarque faible ou vigoureux suffisent
pour
détruire toutes les acquisitions des siècles, ou au
contraire pour reconquérir en un seul jour tout ce qui semblait
perdu à jamais. Parce que les Byzantins se défendent mal
contre les Turcs, c'en est fait de la puissante république
commerciale de Venise; parce que le pape exclut des mers occidentales
les Portugais, ceux-ci découvrent la route de l'Est, et voici
Lisbonne florissante; l'Autriche est perdue pour la communauté
allemande et la Bohême destituée à jamais de toute
signification nationale, parce qu'une nullité
1104 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
intellectuelle et morale,
Ferdinand II, reçoit dès
l'enfance ses directions de quelques Jésuites étrangers;
Charles XII passe à travers l'histoire comme une comète,
il meurt à trente-cinq ans, mais la carte de l'Europe, mais
l'histoire du protestantisme attestent éloquemment les effets
inespérés de son passage; ce qu'avait rêvé
ce fléau de Dieu qui a nom Napoléon Bonaparte —
transformer la figure du monde, — le simple et honnête James Watt
l'accomplit bien plus radicalement, qui prend une patente pour sa
machine à vapeur la même année (1769) que le
condottiere vit le jour.... Et tout du long la politique
proprement dite consiste en accommodements, elle est une
éternelle adaptation, elle s'ingénie à inventer
des compromis entre le nécessaire et l'accidentel, entre ce qui
était hier et ce qui doit être demain. « Toute
l'histoire est humiliante pour la politique, car ce sont les
circonstances qui y ont la plus grande part », constate le
vénérable historien Jean de Müller ¹). La
politique
combat l'innovation aussi longtemps qu'elle peut, puis elle la
préconise dès que le courant contraire a brisé sa
résistance; elle marchande au voisin des avantages, le
dépouille quand il faiblit, rampe devant lui quand il prend des
forces. C'est sur ses conseils que le prince puissant concède
des fiefs aux grands, afin qu'ils le choisissent pour roi ou pour
empereur, et qu'ensuite il favorise les bourgeois, pour que ceux-ci le
soutiennent contre la noblesse qui l'a porté au trône; les
bourgeois sont loyalistes, parce qu'ils attendent du roi qu'il les
affranchisse de la tyrannie d'une noblesse qui ne pense qu'à les
piller; mais le monarque devient un tyran, lui aussi, dès qu'il
n'y a plus de familles assez puissantes pour le tenir en bride, et le
peuple se voit moins libre que jamais; sur quoi il se révolte,
décapite le roi, bannit ses parents; seulement du même
coup l'ambition de régner se multiplie à l'infini, et
avec une intolérance plus que jamais opprimante la stupide
«
majorité » érige en loi sa volonté. Partout
la
—————
¹) Vierundzwanzig
Bücher allgemeiner Geschichte, liv. XIV,
ch. 21.
1105 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
souveraineté du moment,
c'est-à-dire du besoin
momentané, de l'intérêt momentané, de la
possibilité momentanée, et, en conséquence, une
perpétuelle succession d'états tout à fait divers
entre lesquels existe bien un lien génétique, dans ce
sens que l'historien peut en dérouler la série devant nos
yeux, mais à condition de nous faire voir que chacun de ces
présents abolit l'autre comme la chenille abolit l'œuf, la
chrysalide la chenille, et le papillon la chrysalide; puis le papillon
meurt à son tour, en pondant des œufs, de façon que
l'histoire poursuit son cours....
Ces indications sur la politique s'appliquent de
même à
toute la vie industrielle et économique. Un des auteurs modernes
qui ont le plus patiemment exploré ce vaste domaine, Cunningham,
marque à plusieurs reprises combien il nous est difficile —
« presque désespérément difficile »,
assure-t-il quelque part ¹) — de comprendre réellement les
circonstances économiques des siècles révolus et
surtout les notions qui déterminaient à cet égard
l'idéal de nos aïeux, leurs règles de conduite et de
législation. Simple vêtement de l'homme, la civilisation
est, en effet, chose si périssable qu'une fois usée elle
disparaît sans laisser de traces; on peut bien recueillir dans
nos musées ustensiles et bijoux, conserver dans la
poussière de nos archives contrats, diplômes, lettres de
change : ce qui s'y attachait de vie n'est plus et ne reviendra point.
Le lecteur qui n'a jamais tourné de ce côté son
attention se ferait malaisément une idée de la
rapidité avec laquelle un stade remplace l'autre. Nous entendons
parler d'un « Moyen Âge » et concevons volontiers
sous ce
vocable une grande époque uniforme de mille ans, sans doute
maintenue en état de fermentation par d'incessantes guerres,
mais somme toute assez stable dans ses idées et ses conditions
d'existence sociale — après quoi serait venue la «
Renaissance
», point de départ d'une évolution graduelle
—————
¹) The growth of English
industry and commerce during the early
and
middle Ages, 3e éd., p. 97.
1106 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
dont nous serions
l'aboutissement. Or, au contraire, depuis l'instant
que le Germain parut sur la scène du monde, depuis l'instant
notamment qu'il devint en Europe le facteur dominant, on ne constate
pas un moment de repos dans le domaine économique; chaque
siècle nous montre un visage à nul autre pareil, et il
arrive même qu'un seul siècle soit témoin — par
exemple entre le XIIIme et le XIVme
— de transformations encore plus
bouleversantes que celles qui ont creusé un abîme entre la
fin du XVIIIme et la fin du XIXme.
J'ai eu l'occasion d'étudier
d'un peu plus près la vie au XIVme
siècle — non du point
de vue de l'historien pragmatique, mais à seule fin d'obtenir
une image intense de l'époque énergique où la
bourgeoisie prend magnifiquement son essor et où
s'épanouissent ses libertés; un fait m'apparut
significatif entre tous, c'est que les grands hommes — un Artevelde, un
Rienzi, un Wyclif, un Étienne Marcel — de ce siècle qui
s'élance impétueusement en avant, de ce siècle
« audacieux en son progrès jusqu'à la
témérité » ¹), ne furent pas compris
par
leurs contemporains nourris des idées du XIIIme
siècle,
et qu'ils succombèrent pour cette raison : ils avaient trop vite
revêtu d'une forme nouvelle leurs propres pensées. Je
crois presque que la précipitation qui nous semble si
caractéristique de notre époque, nous caractérisa
toujours; nous n'avons jamais pris le temps de vivre à fond : la
répartition de la fortune, la relation des classes entre elles,
ainsi qu'en général tout ce qui constitue la vie publique
de la société, ne cessent chez nous d'osciller.
Comparée à l'économie sociale, la politique
s'atteste encore la plus durable : car les grands intérêts
dynastiques et, ultérieurement, les intérêts des
peuples forment une manière de lest dont le poids ne laisse pas
d'être appréciable, tandis que le commerce, la vie
urbaine, la valeur relative des terres et des produits agricoles,
l'apparition et la disparition du
—————
¹) Lamprecht : Deutsches
Städteleben am Schluss des
Mittelalters, 1884, p. 36.
1107 LA
FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
prolétariat, la
concentration et la distribution des capitaux
disponibles etc., sont choses soumises presque uniquement à
l'action des forces « anonymes » dont j'ai parlé
dans mon Introduction
générale. De toutes ces
considérations il appert qu'à aucun égard, ou
presque, la civilisation passée ne saurait être tenue pour
une « base » encore vivante du présent ¹).
AUTONOMIE DE NOTRE NOUVELLE INDUSTRIE
En ce qui concerne spécialement l'industrie,
il est clair que
non seulement ses conditions d'existence sont affectées par les
caprices de l'économie sociale protéiforme et de la
flottante politique, mais que sa possibilité même et son
mode particulier dépendent au premier chef de l'état de
notre savoir. L'équation renferme donc ici — pour parler avec
les mathématiciens — deux facteurs variables dont l'un
(l'économie sociale) oscille en divers sens et dont l'autre (le
savoir), encore que la direction en soit déterminée,
croît néanmoins avec une vitesse inégale. Il
s'agit, on le voit, dans l'industrie, d'un objet éminemment
mobile; la vitalité qui lui est propre — souvent
dévorante comme elle l'est à cette heure — demeure
incertaine toujours et toujours sujette aux écarts. Il peut
certes advenir que l'industrie influe avec force sur la vie et sur la
politique — témoin la vapeur et l'électricité ! —
elle ne constitue pourtant qu'un phénomène
dérivé, procédant, d'une part, des besoins de la
société et, de l'autre, des ressources de la science.
Aussi ses différentes étapes sont-elles à peine,
ou ne sont-elles pas du tout, liées entre elles organiquement :
il est rare qu'une industrie nouvelle naisse d'une autre, ce sont de
nouveaux besoins et de nouvelles découvertes qui la suscitent.
Le dix-neuvième siècle peut revendiquer pour son compte
une de ces industries inédites qui, en tant que « force
nouvelle » ²), marqua sa civilisation d'une empreinte
particulière, lui conféra un
—————
¹) On rappelle au lecteur que l'ouvrage traduit ici sous ce titre
: La
genèse du dix-neuvième siècle, s'intitule
en
allemand : Die Grundlagen —
littéralement « les bases
» — des XIX. Jahrhunderts.
²) Voir l'Introduction générale,
au sous-titre :
«
La suite ».
1108 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
type individuel, et qui — plus
qu'aucune industrie antérieure
peut-être — transforma radicalement de vastes domaines de la vie.
Conçue dans le dernier quart du XVIIIme
siècle, elle
n'entra en activité qu'au XIXme; du
coup, ce qui existait
auparavant s'évanouit comme au contact d'une baguette magique et
dès lors n'a plus pour nous qu'un intérêt
académique. Tout homme informé sait bien que
l'idée de la machine à vapeur date de temps beaucoup plus
anciens; je ne lui rappellerai pas seulement, ainsi qu'il est d'usage,
Papin, qui vécut cent ans avant Watt, ou Héron
d'Alexandrie, deux mille ans juste avant Papin, mais encore cet
inconcevable, ce miraculeux Léonard de Vinci, lequel, ici comme
ailleurs, avait devancé à pas de géant son temps
immobilisé dans les conciles d'Église et les tribunaux
d'Inquisition. Léonard nous a laissé le dessin exact et
précis d'un puissant canon qu'actionne la vapeur, et il s'est en
outre demandé comment on pourrait employer le même agent
à faire marcher des navires et jouer des pompes — savoir
précisément les deux objets touchant lesquels on trouva
trois siècles plus tard la solution du problème et
à quoi l'on appliqua pour la première fois la force
expansive de la vapeur. Ni les besoins et les circonstances politiques
de son époque, ni la science d'alors et les moyens dont elle
disposait, ne permettaient de traduire dans la pratique ces
géniales intuitions de Léonard. Quand vint le moment
favorable, ses pensées et ses expériences étaient
depuis longtemps tombées dans l'oubli : elles n'en ont
été tirées qu'il y a peu d'années. L'emploi
que nous faisons aujourd'hui de la vapeur est une chose
entièrement nouvelle, et dont l'examen appartient normalement
à l'étude du dix-neuvième siècle. Dans le
présent ouvrage, où nous évitons toute division de
temps artificielle pour préserver la lucidité de notre
jugement, je n'insisterai pas davantage; mais ce que l'on peut dire de
la vapeur dans son action transformatrice — et, a fortiori, de
l'électricité, pour l'utilisation industrielle de
laquelle on n'avait pas même de données
1109 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
cent ans auparavant — n'est
pas moins vrai de ce groupe d'industries
qui pourvoient à l'habillement de l'homme; dans leur domaine,
elles ont innové aussi décisivement que la culture du
blé dans celui de l'alimentation. Les méthodes de filage,
de tissage, de couture ont subi une modification complète dont
les premiers symptômes certains datent également de la fin
du XVIIIme siècle. Hargreaves fait
breveter sa machine à
filer en 1770 et Arkwright, la sienne, presque au même moment; le
grand idéaliste Samuel Crompton dote le monde de sa mule, qui
est le modèle le plus complet du genre, quelque dix ans plus
tard; le métier à tisser de Jacquard ne fut établi
qu'en 1801, et la première machine à coudre pratiquement
utilisable (celle de Thimonnier) se fit encore attendre une trentaine
d'années, bien que les expériences eussent
commencé dès la fin du siècle
précédent ¹). Sans doute, il ne manquait pas
antérieurement de travaux d'approche, et parmi les auteurs de
ces suggestions, de ces tentatives, il nous faut de nouveau nommer en
première ligne Léonard : il inventa une machine à
filer « qui peut parfaitement soutenir la comparaison avec nos
constructions modernes » et il s'occupa en outre de la
fabrication
de métiers à tisser, de machines à tondre le drap,
etc. ²). Mais rien de tout cela n'ayant influé sur notre
temps,
nous n'en avons que faire ici. Ne laissons pas, d'autre part,
d'observer qu'aujourd'hui encore, dans la majeure partie du monde, on
file et on tisse comme on filait et tissait depuis
—————
¹) Je ne connais en aucune langue d'histoire vraiment
complète
et pratique de l'industrie; il faut extraire laborieusement de
cinquante monographies les données dont on a besoin, heureux
encore si on les trouve, car les industriels vivent entièrement
dans le présent et se soucient de l'histoire comme d'une guigne.
Touchant l'objet spécial mentionné ci-dessus, cf. Hermann
Grothe : Bilder und Studien zur
Geschichte von Spinnen, Weben, Nähen
(1875).
²) Grothe : op.
cit., p. 21. Voir aussi, du même auteur :
Leonardo da Vinci als Ingenieur,
1874, p. 80 et suiv., où l'on
trouvera plus de détails et où l'on apprendra combien
Léonard était inépuisable en ses inventions de
mécanismes.
1110 LA
FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
des siècles : c'est
précisément en de pareilles
choses que l'homme se montre obstinément conservateur ¹);
mais
quand il adopte une innovation, il le fait, si je puis dire, d'un bond,
ainsi d'ailleurs qu'il invente.
LE PAPIER
Il nous reste donc peu de chose à dire de
l'industrie
dans le cadre de ce premier livre. Mais ce peu de chose n'est pas de
peu de conséquence. De même que notre science porte une
empreinte particulière du fait qu'elle est
« mathématique », de même notre civilisation
possède une physionomie distinctive; c'est une industrie qui,
dès le tournant décisif du XIIme
au XIIIme siècle, lui
a conféré ce caractère, lequel n'a fait ensuite
que s'accuser davantage : notre civilisation — qu'on me passe le mot —
est « papirine ».
Présenter l'invention de l'imprimerie comme
le commencement
d'une ère nouvelle, ainsi qu'on a coutume, c'est fausser les
faits et, avec eux, notre jugement historique. La source vive d'une
ère nouvelle ne réside pas dans telle ou telle
découverte, elle jaillit au cœur de certains hommes; dès
que le Germain se mit à fonder des États et à
secouer le
joug de l'imperium théocratique, l'ère nouvelle
commença — j'y ai assez insisté pour me dispenser d'y
revenir. Quand Janssen nous informe que c'est l'imprimerie qui «
donna des ailes à l'esprit », nous voudrions qu'il nous
expliquât pourquoi on n'a pas vu pousser d'ailes aux Chinois. Et
quand le même Janssen soutient que cette invention et, avec elle,
tout « l'essor de la vie spirituelle » depuis le XIVme
siècle, doit être attribué uniquement à la
doctrine catholique romaine du mérité des
bonnes œuvres, nous aimerions savoir pourquoi l'Hellène, qui ne
connut ni imprimerie ni salut par les œuvres, réussit
néanmoins à s'élever si haut sur les ailes du
chant et de son rêve configurateur du monde, et pourquoi nous
n'atteignîmes une altitude comparable qu'au prix de longs efforts
et qu'après avoir rejeté le joug romain ²).
—————
¹) Grothe : Bilder und Studien....,
p. 27.
²) Cf. Janssen : Geschichte des deutschen Volkes, 16e
éd.,
I, 3
et 8.
1111 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
Laissons donc ces sottes
phrases. D'ailleurs, à mettre
exclusivement l'accent sur l'invention de l'imprimerie, on travestit,
je le répète, des faits concrets et authentiques, et par
là on nous empêche de discerner le cours historique
réel de notre civilisation. L'idée d'imprimer est
immémorialement vieille; il n'est pas de cachet, pas de monnaie,
pas d'estampille qui n'en procède; le plus ancien exemplaire de
la traduction gothique de la Bible, le codex argenteus, fut
« imprimé » au moyen de caractères de
métal appliqués brûlants sur du parchemin pourpre.
Décisive — parce que distinctive — est seulement la
manière dont les Germains furent amenés à se
servir de lettres fondues et mobiles et à découvrir ainsi
la typographie pratique : or cet usage tient à celui qu'ils
surent faire du papier. Car l'imprimerie naît comme application
du papier. À peine ont-ils le papier — donc une substance
utilisable
qui se multiplie à peu de frais — que ces hommes laborieux et
inventifs s'évertuent de toute part (Pays-Bas, Allemagne,
Italie, France) à résoudre l'antique problème de
l'impression mécanique des livres. Il vaut la peine de les
regarder faire, d'autant qu'encyclopédies et lexiques sont
encore fort mal informés de cet objet. Il n'a été
complètement élucidé que par les travaux de Josef
Karabacek et de Julius Wiesner, desquels il appert que nous touchons
ici à un des chapitres de l'histoire les plus instructifs pour
la connaissance de l'originalité germanique ¹).
—————
Cette compilation
patiente et conséquemment utile est
estimée outre mesure; elle ne constitue au fond qu'un pamphlet
tendancieux en six volumes, qui ne mérite son succès ni
par l'exactitude ni par la profondeur. Le catholique allemand n'a pas
à redouter la vérité plus que tout autre Allemand;
mais la méthode de Janssen, on l'a déjà dit, est
le travestissement systématique de la vérité.
¹) Cf. Karabacek : Das Arabische Papier, eine
historisch-antiquarische
Untersuchung, Vienne 1887, et Wiesner : Die mikroskopische
Untersuchung des Papiers mit besonderer Berücksichtigung
der ältesten orientalischen und europäischen Papiere,
Vienne
1887. Les deux savants ont mené leur enquête ensemble,
chacun dans sa spécialité, de façon
1112 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
Il semble
bien que ce soient les Chinois, ces diligents utilitaires,
qui aient conçu l'idée de donner pour support à
l'écriture une matière à bon marché
aisément maniable, et plus généralement accessible
que le coûteux parchemin, que la soie encore plus coûteuse,
que le papyrus relativement rare, que la brique assyrienne, etc. Il
n'est pourtant vrai qu'en partie de dire qu'ils inventèrent le
papier. Du papyrus qu'ils employaient, et qui était tout pareil
au nôtre ¹), ils connaissaient les inconvénients, et
ils
s'avisèrent de confectionner artificiellement, par le feutrage
de fibres végétales appropriées, une substance
analogue à notre papier : telle est exactement leur contribution
à cette invention. Or des prisonniers de guerre chinois
importèrent (dès le septième siècle ?)
leur industrie à Samarcande, ville soumise au khalifat arabe,
gouvernée la plupart du temps par des princes turcs presque
indépendants, mais dont la population se composait en grande
majorité d'Iraniens persans. Les Iraniens — nos cousins
indo-européens — tirèrent un parti plus intelligent des
tentatives chinoises rudimentaires et, grâce à
l'incomparable supériorité de leur imagination, les
transformèrent complètement en se mettant « presque
aussitôt » à fabriquer le papier avec des chiffons,
progrès si décisif (notamment quand on songe
qu'aujourd'hui encore les Chi-
—————
que leurs travaux,
parus séparément, se complètent
néanmoins et forment un tout. Ils établissent notamment
un point d'importance décisive, c'est que le papier de coton
n'apparaît nulle part, les plus anciens produits de manufacture
arabe étant faits avec des chiffons (de lin ou de chanvre), en
sorte que le Germain n'a pas même le modeste mérite (qu'on
se plaisait à lui reconnaître) d'avoir substitué le
lin au coton. J'emprunte aux auteurs que je viens de nommer la plupart
des détails donnés dans l'exposé qui va suivre.
¹) Le papyrus des Chinois est le tissu
médullaire finement
taillé d'une Auralia,
comme le papyrus des anciens est le tissu
médullaire finement taillé du Cyperus papyrus. Les
Chinois s'en servent encore aujourd'hui pour leur peinture à
l'aquarelle, etc. Voir les détails dans Wiesner : Die Rohstoffe
des Pflanzenreiches, 1873, p. 458 et suiv. (nouvelle
édition
augmentée, 1902, II, 429-463).
1113 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
nois n'ont pas
été plus loin) que le professeur Karabacek
s'écrie à bon droit : « Une victoire du
génie
étranger sur le don d'invention des Chinois ! »
Voilà donc la première étape : un peuple
indo-européen, stimulé par l'adresse pratique mais
bornée des Chinois, invente « presque
aussitôt » le papier, et Samarcande devient pour longtemps
le centre de sa fabrication. Et voici la seconde étape, non
moins riche en enseignements : L'an 795, Haroun-al-Raschid (le
contemporain de Charlemagne) fait venir de Samarcande des ouvriers pour
établir à Bagdad une fabrique de papier. Le mode de
préparation fut caché comme un secret d'État, mais
partout où se répandirent les Arabes le papier les
accompagna, et il pénétra ainsi jusque dans l'Espagne
mauresque, ce pays où les Juifs jouaient un si grand rôle
et où — le fait est prouvé — on fit usage du papier
depuis le début du Xme siècle.
Par contre, le papier ne
s'introduisit presque pas dans l'Europe germanique, ou seulement
à titre exceptionnel et comme une substance mystérieuse
d'origine inconnue. Il en fut ainsi jusqu'au XIIIme
siècle. Les
Sémites et les demi-Sémites conservèrent donc le
monopole du papier pendant cinq cents ans — temps bien suffisant pour
que cette merveilleuse arme de l'esprit devînt entre leurs mains
une puissance, s'ils avaient possédé la moindre force
d'invention, brûlé du moindre désir
d'activité intellectuelle. Or qu'en firent-ils, durant une
série d'années plus nombreuses que celles qui nous
séparent de Gutenberg ? Rien, absolument rien. Ils
employèrent le papier pour des reconnaissances de dettes,
à quoi s'ajoutent quelques centaines de livres ennuyeux et
vides, où l'esprit meurt faute d'aliment : l'invention de
l'Iranien servant à étouffer la pensée de
l'Hellène sous le poids d'une érudition fictive ! — Puis
vint la troisième étape. Avec les croisades, le secret si
jalousement gardé au profit de la seule impotence
intellectuelle, s'ébruita; ce que le pauvre Iranien,
enserré entre des Sémites, des Tartares et des Chinois,
avait inventé, le libre Germain s'en empara. Dans les
dernières années du XIIme
siècle, la recette
exacte de la préparation
1114 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
du papier arriva en Europe, et
la nouvelle industrie se propagea de
pays en pays avec la rapidité de la foudre. Bientôt le
simple outillage de l'Orient ne suffit plus, on améliora, on
perfectionna sans trêve. En 1290 déjà existait
à Ravensbourg la première papeterie
régulière, et il ne fallut qu'un siècle pour que
l'impression xylographique (même de livres entiers)
s'instaurât, à laquelle se substituait, en moins de
cinquante ans, l'impression en caractères mobiles. Croira-t-on
réellement que ce fut elle qui dota d'ailes — puisque ailes il y
a — notre esprit ? Quel travestissement ridicule des faits de
l'histoire ! Quelle méconnaissance de la haute valeur qui
s'attache à l'originalité germanique ! Comment ne pas
voir que, bien au contraire, c'est l'esprit « ailé »
qui a nécessité, qui a imposé l'invention de
l'imprimerie ? Tandis que les Chinois en restaient au
procédé d'impression par des tablettes de bois
gravées en relief — procédé incommode et lent qui
leur avait coûté peut-être mille années de
tâtonnements — tandis que les peuples sémitiques
laissaient le papier sans emploi digne de mention, dans l'Europe
germanique tout entière et notamment dans sa partie centrale,
l'Allemagne, « la confection en masse de manuscrits sur papier
à bon marché » était devenue d'emblée
une industrie ¹). Janssen lui-même rapporte qu'en Allemagne,
longtemps avant qu'eût commencé l'impression au moyen de
caractères en métal fondu, on offrait à bas prix
les productions les plus éminentes de la poésie
(celle du moyen haut-allemand, qui est la langue des Nibelungen et des
poèmes chevaleresques) et bien d'autres écrits à
l'usage du peuple : recueils de légendes, traités de
médecine vulgarisée, etc. ²). Ce que Janssen omet de
dire,
c'est que, dès le XIIIme
siècle, le papier avait
contribué à la diffusion de la Bible et notamment du
Nouveau Testament, traduit en diverses
—————
¹) Vogt et Koch : Geschichte
der deutschen Litteratur, 1897, p.
218. On
trouve les détails dans tout ouvrage d'histoire
considérable.
²) Op. cit.
I, 17.
1115 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
langues européennes, si
bien que les émissaires de
l'Inquisition, qui n'avaient eux-mêmes qu'une connaissance
extrêmement fragmentaire des Saintes Écritures,
s'étonnaient de rencontrer des paysans sachant par cœur les
quatre Évangiles ¹). Et le papier servit encore, nous
l'avons vu
²), à répandre parmi des milliers d'hommes
cultivés — assez
cultivés du moins pour lire le latin — des pensées
libératrices comme celles de Scot Erigène. Ainsi se
produisit grâce au papier, dans tous les pays d'Europe, une
insurrection plus ou moins prononcée contre Rome, à quoi
répondit aussitôt la défense de lire la Bible et
l'institution de l'Inquisition ³). Mais l'ardent désir
d'émancipation intellectuelle, l'instinct d'une race née
pour la souveraineté, la puissante effervescence de ce
génie qui s'est révélé depuis par ses
actes, ne se laissèrent pas maîtriser et endiguer. Le
ferme propos de lire, d'apprendre, de savoir, s'affirmait chaque jour
davantage. Il n'y avait pas encore de livres (au sens actuel de ce mot)
qu'il y avait déjà des libraires — marchands ambulants
qui colportaient de foire en foire leur stock de manuscrits peu
coûteux, proprement établis sur papier, et toujours
assurés d'un immense débit. L'invention de l'imprimerie
fut donc littéralement IMPOSÉE. De
là aussi la
destinée exceptionnelle de cette invention. D'ordinaire les
idées nouvelles ont fort à lutter avant de
s'accréditer dans l'opinion : témoin la machine à
vapeur, la machine à coudre, etc. L'imprimerie, au contraire,
était attendue de tous côtés avec une telle
impatience qu'il nous est presque impossible aujourd'hui de
reconstituer les péripéties de sa propagation. Dans le
même instant que Gutenberg essaye à Mayence la fonte des
lettres, d'autres s'y appliquent à Bamberg, à Harlem,
à Avignon, à Venise. Et lorsque le grand Allemand tient
enfin
—————
¹) Voir au ch. VII la dernière note de la rubrique :
« Rome
».
²) Dans le présent chapitre, section :
«
Découverte
», au sous-titre : «
L'ambiance paralysante ».
³) Ch. VII, fin de la rubrique : « Rome ».
1116 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
la clef de l'énigme,
c'est à qui tirera de son invention
le parti le plus intelligent, à qui l'imitera, la
perfectionnera, la développera : elle est partout
appréciée comme elle le mérite, tant elle
répond à un besoin général. Les presses de
Gutenberg commencèrent de fonctionner
régulièrement dès son association avec Fust, en
1450, et vingt-cinq ans plus tard l'ars
scribendi artificialiter était déjà
florissant dans toutes
les villes importantes du continent, dont quelques-unes même —
Augsbourg, Nuremberg, Mayence — possédaient jusqu'à vingt
imprimeries et davantage ¹). À cet appétit
dévorant
—————
¹) C'est à Avignon qu'on a relevé récemment
les
plus anciennes traces certaines de cet « ars scribendi artificialiter
» alors mentionné pour la première fois : Procope
Waldfoghel, de Prague, l'y pratiqua dès 1444 à l'aide
de « deux A B C en acier, deux formes en fer, une vis en acier,
quarant-huit formes en étain » et avec l'assistance d'un
serrurier (L'abbé Requin : Origines
de l'imprimerie en France,
1891); mais nous ne possédons aucun produit des presses de
Waldfoghel, et l'on s'accorde généralement à
penser qu'il était au courant des essais antérieurs de
Gutenberg (commencés en 1436); quant à la légende
d'après laquelle celui-ci aurait dû à Laurent
Coster de Harlem le plus clair de son invention, elle n'a plus de
partisans sérieux. Il semble que le premier livre complet
imprimé en caractères mobiles ait été la
Bible « Mazarine » achevée à Mayence le 15
août 1456. En France, où l'on ne compte pas moins de 41
villes et bourgades dotées d'imprimeries avant 1500 (cf.
Thierry-Poux : Premiers mouvements
de l'imprimerie en France, 1890),
les premiers imprimeurs sont tous allemands : Ulrich Gering y publie
son premier livre en 1470, après avoir établi ses presses
dans l'enceinte de la Sorbonne, de même qu'en 1476, l'Anglais
Caxton établira les siennes dans l'enceinte de Westminster. Sur
l'imprimerie en Angleterre, où le mouvement est plus lent, mais
à certains égards plus national, cf. Jusserand : Histoire
littéraire du peuple anglais, t. II, ch. I, § II.
Voici
d'après cet auteur la jolie explication du nouvel art
donnée aux lecteurs de la version anglaise du Recueil des
histoires de Troie, laquelle avait paru à Bruges en 1474
:
« Les plumes et l'encre n'ont pas servi à former cette
écriture, comme cela se pratique pour les autres livres; on a
voulu quo tout le monde à la fois pût avoir celui-ci.
C'est ainsi que toutes les parties du Recueil, imprimé comme
vous voyez, ont été commencées un jour et finies
le même jour. » — La même année que Gering de
Constance fonde à Paris l'industrie typographique dans laquelle
s'immortalisera bientôt le nom des Estienne, Jean de Spire
obtient du Sénat de Venise un privilège pour l'exercer en
cette ville, où elle ne tar-
1117 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
du Germain pour tout aliment
de libre humanisme, ne mesure-t-on pas ce
que lui pesait le joug de Rome ? On dirait en vérité la
frénésie d'un désespéré ! Les
ouvrages qui furent livrés à l'impression entre 1470 et
1500 atteignent un total d'environ dix mille; tous les auteurs latins
alors connus sont édités avant la fin du siècle
et, durant les vingt années qui suivent, tous les penseurs et
poètes grecs dont il existe des manuscrits accessibles viennent
s'y ajouter ¹). Mais on ne s'intéresse pas seulement au
passé. Le Germain entreprend immédiatement de scruter la
nature et il l'attaque du bon côté, par la
mathématique : Johannes Müller, de Kœnigsberg en
Franconie, plus connu sous le nom de Regiomontanus, fonda entre 1470 et
1475 une imprimerie à Nuremberg, destinée
spécialement à la publication d'ouvrages
mathématiques ²); de nombreux mathématiciens
allemands,
français et italiens furent incités par là
à travailler la mécanique et l'astronomie; en 1525 le
grand Nurembergeois Albert Dürer donna la première
géométrie descriptive qui ait paru en langue allemande,
et c'est à Nuremberg également que fut
édité en 1543 le De
revolutionibus de Copernic. Dans les
autres domaines de la découverte on n'avait pas
chômé non plus, et le premier journal, qui date de 1505,
« apporte déjà à ses lecteurs des nouvelles
du Brésil » ³).
Si j'ai insisté sur l'histoire du papier,
c'est que rien ne me
paraît plus propre à nous révéler la haute
signification que peut acquérir une industrie pour tous les
modes de la vie; elle
—————
dera pas à
prendre avec les Manuce un splendide
développement. Etc., etc.
¹) Green : History of the
English people III, 195. Trait
significatif,
c'est EN ANGLAIS que Caxton édite les ouvrages
de
l'antiquité qu'il juge dignes de ses presses de Westminster,
cependant qu'Oxford imprime, avant toute autre ville britannique, les
textes classiques (Jusserand : loc
cit.).
²) Gerhardt : Geschichte
der Mathematik in Deutschland,
1877,
p. 15. — Sur l'ordre de Mathias Corvin, à la cour duquel
Regiomontanus
avait vécu, Budapest eut une imprimerie depuis 1473.
³)
Lamprecht : Deutsche Geschichte
V, 122.
1118 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — INDUSTRIE
nous apprend aussi qu'une
invention ne vaut qu'autant qu'elle tombe en
des mains dignes de la recevoir. Le Germain n'a pas inventé le
papier, mais ce qui n'avait été pour les Sémites
et les Juifs qu'un chiffon sans conséquence, il en fit,
grâce à ses dons incomparables et si
caractéristiquement individuels, la bannière d'un monde
nouveau. On voit combien Goethe a raison d'écrire : «
L'alpha et l'oméga chez l'homme, c'est l'activité, et
l'on n'arrive à rien sans l'aptitude à agir, sans
l'instinct qui nous y incite.... À y regarder de près, on
s'aperçoit que toute capacité, si petite soit-elle, nous
est INNÉE, et qu'il n'existe pas de
capacité
indéterminée » ¹). Celui qui, connaissant
l'histoire du
papier, conserve quelque illusion sur l'égalité des races
humaines, celui-là est proprement incurable.
L'introduction du papier est sans contredit
l'événement
le plus fécond en résultats de toute notre histoire
industrielle. Comparé à cela, le reste n'a qu'une
importance minime. On ne saurait indiquer rien qui ait exercé
sur la vie une action aussi pénétrante, avant que
l'industrie textile, transformée comme je l'ai dit, ait pris son
essor, et avant ces inventions d'une portée bien plus
considérable encore : la machine à vapeur, le bateau
à vapeur, la locomotive. Mais ces inventions même n'ont
pas modifié autant que le papier nos conditions d'existence : la
locomotive qui rend le monde accessible à chacun (comme
l'imprimerie l'avait fait pour la pensée) ne contribue
qu'indirectement à l'accroissement de notre trésor
spirituel. Je suis convaincu, d'ailleurs, que l'observateur attentif
trouvera partout à l'œuvre les mêmes aptitudes qui nous
ont apparu avec une si magnifique évidence dans l'exemple que
j'ai choisi. Il suffit donc de cet exemple pour mon objet, qui
était de mettre en lumière non seulement la plus
importante de nos conquêtes, mais aussi les qualités
distinctives et individuelles par où se caractérise
l'industrie dans notre monde nouveau.
—————
¹) Lehrjahre, liv. VIII,
ch. 3.
—————
Dernière mise
à
jour : 27 avril 2008