Here
under follows the transcription of chapter 9b4 of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
1119
4.
Économie
sociale.
(De la ligue des villes
lombardes jusqu'à Robert Owen, fondateur de la
Coopération).
COOPÉRATION ET MONOPOLE
J'ai cité plus haut l'opinion d'un sociologue
éminent qui
ne nous laisse « presque » pas d'espoir d'arriver à
comprendre les circonstances économiques des siècles
révolus; on a vu dans quelle mesure j'inclinais à lui
donner raison. Pourtant le sentiment de diversité
caléidoscopique que produit en moi cette perpétuelle
succession d'états éphémères, m'incite
précisément à rechercher s'il ne serait pas
possible de découvrir un élément uniforme, un
principe de vie persistant dans son identité, sous les multiples
manifestations de notre économie sociale éternellement
changeante. Ce principe, je ne l'ai pas trouvé dans les
écrits d'un Adam Smith, d'un Proudhon, d'un Karl Marx, d'un John
Stuart Mill, d'un Carey, d'un Stanley Jevons, d'un Böhm-Bawerk
ni d'autres savants encore. Ils parlent (et à leur point de vue
ils font bien) de travail et de capital, d'offre et de demande, de
valeur, etc., tout comme jadis les juristes parlaient de droit naturel
et de droit divin : on croirait qu'il s'agit là d'entités
surhumaines, existant en soi et pour soi, alors qu'au contraire
l'essentiel serait plutôt, si je ne m'abuse, de savoir «
qui » détient le capital, « qui » effectue le
travail, « qui » a charge d'estimer une valeur, etc. Ce ne
sont pas les œuvres qui font l'homme, c'est l'homme qui fait les
œuvres, dit Luther; s'il dit vrai, nous aurons quelques chances de voir
le passé et le présent s'éclairer aussi dans ce
domaine flottant et bigarré qu'est la vie économique,
moyennant que nous réussissions à déterminer un
caractère capital par où l'âme germanique s'y
distinguerait de toute autre; car les œuvres varient avec les
circonstances, mais l'homme demeure le même, et l'histoire d'une
sorte d'hommes particulière s'atteste lumineuse autant
qu'illuminante non par
1120 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
sa division en
prétendues périodes, qui n'est jamais que
superficielle, mais par l'évidence de sa rigoureuse
continuité. Du moment que la consubstantialité avec mes
aïeux me devient perceptible, j'interprète leurs actions
par les miennes, et mes actions revêtent en retour une nuance
tout à fait nouvelle, car elles perdent cette apparence
inquiétante d'une chose qui n'a jamais été et qui
dépend de résolutions arbitraires; elles se peuvent
dorénavant examiner avec un calme philosophique, tels des
phénomènes connus de longue date et sans cesse
répétés. Dès cet instant nous
possédons un point d'appui réellement scientifique :
moralement, l'autonomie de l'individualité s'affirme en
opposition à la chimère de l'humanité
intégrale; historiquement, la nécessité
(c'est-à-dire la manière d'agir nécessaire
d'hommes déterminés) reprend ses droits de puissance de
la nature et de norme.
Eh bien, à considérer les Germains
depuis leur
début dans l'histoire, nous remarquons chez eux deux traits
fortement accusés, s'opposant et se complétant : d'abord
l'instinct véhément de l'individu qui s'érige seul
maître sur lui-même; et puis son penchant à s'unir
avec d'autres en des associations dont il observe fidèlement les
devoirs, pour tenter les entreprises qui exigent l'effort commun. Dans
notre vie actuelle ce double phénomène nous enveloppe,
nous enserre de toutes parts, réseau dont les fils innombrables
forment en s'entrelaçant un tissu aux mailles serrées,
aux merveilleux dessins. Monopole et Coopération : voilà,
incontestablement, les deux pôles de notre situation
économique; et cette polarité déterminée
¹)
qui régit — nul ne le niera — le dix-neuvième
siècle entier, a régi de même notre économie
sociale dès son origine et durant les phases de son
développement; aussi suffit-il de nous en bien rendre compte
pour acquérir, malgré la diversité des formes de
vie succes-
—————
¹) Le mot est de Goethe, voir Erläuterung zu dem
aphoristischen Aufsatz, die Natur.
1121 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
sives qui ne reviennent
jamais, une compréhension plus
pénétrante du passé et, par là, du
présent : non pas sans doute cette compréhension
scientifique, ambition et désespoir des sociologues de
carrière, mais celle dont nous avons besoin, nous profanes, pour
mieux entendre notre époque.
Reconnaissons tout de suite un fait ici fondamental,
un fait concret,
simple, invariablement pareil à lui-même : la forme
diverse que revêtent tour à tour les circonstances
économiques chez des hommes déterminés
dérive directement de leur caractère, et le
caractère des Germains — que j'ai esquissé en ses traits
les plus généraux ¹) — les conduit avec
nécessité à des modes déterminés,
encore que changeants, d'économie sociale, ainsi qu'à des
conflits et des phases de développement qui se reproduisent
éternellement de la même manière dans ce domaine de
leur vie. Il faut avant tout se garder d'y préjuger quelque
élément de généralité humaine,
l'histoire ne nous montre rien de semblable ou du moins rien que des
analogies superficielles. Ce qui nous caractérise et nous
distingue en propre, c'est la prédominance simultanée des
DEUX instincts — l'instinct de se séparer et
l'instinct de
s'associer. Lorsque Caton demande ce que cherche le Dante en son
pénible voyage, il reçoit cette réponse :
Libertà va cercando !
La recherche de la liberté, c'est bien à quoi se
ramènent au fond ces deux instincts par où s'exprime
notre caractère; ils en procèdent dans une égale
mesure. Pour être économiquement libres, nous nous
associons avec d'autres; pour être économiquement libres,
nous nous séparons de l'association et jouons notre propre
tête contre le monde. De là, pour les peuples
indo-européens, une vie économique entièrement
différente de ce qu'elle est chez les peuples sémiti-
—————
¹) Au ch. VI.
1122 LA
FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
ques ¹), chez les
Chinois, etc. Mais de plus, par son
caractère
et notamment par sa notion de la liberté, le Germain n'est point
du tout identique à ses parents indo-européens même
les plus proches ²). Nous avons vu à Rome la grande force
ethnique « coopérative » broyer sous sa pression la
personnalité intellectuelle et morale, chaque fois que celle-ci
marque une velléité de développement autonome; et
quand plus tard les énormes richesses amassées par des
particuliers introduisirent le système du monopole, cela ne
servit qu'à ruiner l'État, si bien qu'il ne resta qu'un
chaos
humain destitué de physionomie; car les Romains étaient
doués de façon à ne produire rien de grand que par
l'association, et nulle vie économique ne pouvait naître
chez eux du monopole. En Grèce, où règne une
harmonie supérieure d'aptitudes, ce qui fait défaut
lamentablement c'est, à l'inverse de Rome, la force de
s'associer; les individus énergiques ne voient
qu'eux-mêmes, ils ne comprennent pas qu'un homme
déraciné de son milieu congénère n'est plus
un homme, ils trahissent l'association raciale et par là
précipitent leur patrie à la ruine où ils la
devancent. Les Romains, dans le commerce, manquent donc d'initiative —
de ce flambeau qui éclaire la voie entre les mains de l'individu
qui la fraye; les Grecs, de probité — de cette conscience
publique pour laquelle tous se lient et qui les lie tous, de ce
principe du négoce sans fraude, consacré, dès
l'essor de notre industrie, par la vénérable formule :
« marchandise loyale et marchande », « rechtes Kaufmannsgut ». Elle
nous fournit
précisément un excellent exemple des réactions du
caractère germanique sur les modalités économiques.
CORPORATIONS ET CAPITALISTES
Des centaines d'ouvrages peuvent informer le
lecteur, s'il ne
l'est déjà, touchant la vie et l'activité des
corporations entre le XIIIme et le XVIIme
siècles (environ); ils
lui
—————
¹) Voir par exemple ch. II, au sous-titre : « La lutte
contre les
Sémites », mon résumé des opinions de
Mommsen sur
Carthage.
²) Se reporter ch. VI à la rubrique : « Liberté
et fidélité ».
1123 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
présenteront un type
accompli d'union pour l'action collective,
une magnifique illustration de cette devise : un pour tous, tous pour
un. Or, à voir comment, dans ces associations, tout est
exactement déterminé par une réglementation
minutieuse autant que gigantesque, comment tout est étroitement
surveillé par le président de la guilde, par des
contrôleurs et vérificateurs spéciaux qui lui sont
adjoints, par le magistrat de la cité, etc., en sorte que non
seulement la façon, l'outillage, les procédés de
chaque espèce de travail sont fixés dans les plus petits
détails, mais qu'une limite maximum infranchissable est
imposée à la production quotidienne, crainte que
l'ouvrier ne gâche sa besogne en y mettant trop de hâte
pour gagner outre mesure — on est bien tenté de s'écrier
avec certains auteurs : quelle horreur est-ce là ? et
l'exécrable système qui ne laissait à l'individu
pas une ombre d'initiative, pas un atome de liberté ! Mais on se
tromperait fort, on se tromperait jusqu'à
méconnaître directement la vérité
historique. C'est précisément par cette agrégation
d'individus multiples et divers en un complex homogène et
cohérent que le Germain reconquit sa liberté civile,
confisquée depuis qu'il avait pris contact avec l'imperium
romain. Sans l'instinct inné de la coopération, nous
serions demeurés esclaves au même degré que les
Égyptiens, les Carthaginois, les Byzantins, ou que les habitants
du
Khalifat. Isolé, l'individu est comparable à un atome
chimique doué d'une faible puissance de combinaison, il est
absorbé, annihilé. Mais dès lors qu'il acceptait
volontairement une loi et s'y pliait sans réserve, il s'assurait
une vie plausible et digne, plus large même à maints
égards que celle de nos ouvriers actuels, et puis surtout cette
possibilité de liberté spirituelle qui bientôt
allait effectivement se réaliser en beaucoup de lieux ¹).
Voilà un côté de
—————
¹) Pour marquer que la condition des ouvriers était en
moyenne
supérieure, durant les XIIIme, XIVme
et XVme
siècles, à ce qu'elle est aujourd'hui, je m'appuyais dans
la première édition de cet ouvrage sur l'opinion de
Leber, qui croyait pouvoir affirmer (Essai
sur
l'apprécia-
1124 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
la question. Mais voici
l'autre : l'esprit d'entreprise individuelle
était chez nous beaucoup trop vigoureux pour se
—————
tion de la fortune privée au moyen
âge, 1847) que l'argent
du pauvre valait alors proportionnellement davantage que celui du
riche, attendu que si les objets de luxe atteignaient des prix
exorbitants, l'indispensable — aliments, vêtements, habitations,
etc. — coûtait très peu. Des travaux récents
montrent qu'il convient d'apporter à cette affirmation des
tempéraments. Je renvoie le lecteur notamment au volume du
vicomte d'Avenel : Découvertes
d'histoire sociale, 1200-1910,
dont les conclusions se fondent sur l'étude des prix en France,
« des prix de toutes choses, depuis sept siècles,
lentement amassés, au nombre de 75,000 environ, classés,
rapprochés et comparés » (voir pour le
détail
l'Histoire économique de la
propriété, des
salaires, des denrées, etc., par le même auteur).
Ces
conclusions renversent beaucoup d'idées reçues. Voici,
brièvement résumées, les plus importantes. Au
moyen âge pas plus que de nos jours les évolutions
économiques ne semblent dépendre en rien des changements
politiques ou sociaux; il n'y a nul lien positif entre la
liberté et le bien-être; lors même que dans un
État
rien ne serait libre, le prix des choses le demeurerait et ne se
laisserait asservir par quiconque. Or le prix du travail échappe
également aux efforts de le maîtriser; l'opinion commune,
qui fixe le taux des salaires, ne le fixe pas à sa guise, il
s'impose à elle. Et ainsi les corporations, même les
métiers « fermés » du moyen âge, n'ont
exercé aucune influence à cet égard dans aucun
sens : « monopole, privilège ou entraves n'ont eu ni
avantage ni inconvénient pour la rémunération
» (ce
qui, soit dit en passant, ne diminue en rien l'importance des
corporations sous d'autres rapports, comme authentiques
créatrices de notre industrie). — De plus, on ne constate aucune
corrélation entre le prix du travail et le coût de la vie
ou le progrès agricole; la prétendue loi, dite «
d'airain », est une fiction. « Il y a eu des heures
où les recettes du journalier s'élevaient au quart de
leur chiffre actuel, tandis que ses dépenses étaient six
fois plus faibles qu'aujourd'hui. Il y a eu d'autres heures où
les salaires étaient trois fois moindres qu'à
présent, mais où le prix des vivres de première
nécessité était inférieur de moitié
seulement à ce qu'il est en 1910. » Et tout cela «
en moyenne », car chaque sorte de dépense a varié,
dans la suite des âges, de la façon la plus diverse :
ainsi le pain a baissé de 50 pour 100, mais la viande de
boucherie a renchéri; l'éclairage est en opposition
permanente avec le chauffage; comparée à ce qu'elle fut,
la valeur du vêtement est moitié moindre, mais la
chaussure se paye deux fois et demie plus cher qu'autrefois. — De ce
qui
précède il suit que dans le même
dix-neuvième siècle où s'est fondée
l'égalité dans les codes, on a pu voir croître
l'inégalité dans les fortunes et que, d'autre part, ce
siècle a marqué pourtant en somme
1125 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
laisser refréner par
des prescriptions, si sévères
fussent-elles. Aussi voyons-nous des individus particulièrement
énergiques atteindre, malgré le régime des
corporations, à une fortune immense. En 1367, par exemple, un
pauvre compagnon tisserand, Hans Fugger, va s'établir dans la
ville d'Augsbourg; cent ans plus tard, ses héritiers sont en
situation d'avancer cent cinquante mille florins à l'archiduc
Sigismond de Tyrol. Fugger avait naturellement accru par le commerce
les ressources qu'il tirait de son industrie, et cela avec un tel
succès que son fils devint propriétaire de mines. Mais
comment, puisque les règlements des corporations s'opposaient
à ce qu'aucun de leurs membres travaillât plus que les
autres, put-il gagner tant d'argent et commercer dans une pareille
proportion ? Je n'en sais rien; nul n'en sait rien; on manque de
renseignements exacts sur les débuts de la famille Fugger
¹). Ce
qui est certain, c'est que le fait fut possible. Et si, par
l'énormité des richesses qu'elle eut bientôt
amassées comme par le rôle que celles-ci lui
assignèrent en Europe, la famille Fugger demeure un
phénomène
—————
une tendance, qui
va s'accentuant, au nivellement des jouissances. Car
à considérer l'emploi possible de l'argent, il
apparaît que le pauvre aurait acquis plus de vrai bien-être
que le riche, auquel sa supériorité de fortune n'assure
désormais ni « commodités » ni «
beautés » exceptionnelles, mais seulement des «
raretés ». Parmi les dépenses anciennes qui nous
semblent de luxe ou de superfluité, beaucoup étaient de
nécessité réelle : tels le train militaire des
nobles (sécurité), leurs joyaux (seule réserve
monétaire) etc.; et la plupart des luxes inutiles (d'art par
exemple) étaient à très bon marché. «
De quelque marchandise qu'il s'agisse, la hausse ou la baisse de son
prix a cette conséquence de la déclasser, de la
transférer de la catégorie somptueuse ou superflue
à la catégorie usuelle, et réciproquement. »
Ces catégories n'ont donc rien de fixe. Mais on peut dire d'une
manière générale, que « l'ancien LUXE
du
riche était jadis un BESOIN et que les nouveaux BESOINS
du
peuple sont des LUXES. Ce sont les luxes anciens du
riche et même
des luxes que le riche ancien n'avait pas. »
Je laisse naturellement à l'auteur toute la
responsabilité de ses opinions.
¹) Aloys Geiger : Jakob Fugger, Ratisbonne 1895.
1126 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
unique en son genre, il n'y
eut pas une ville qui ne comptât des
bourgeois riches, et l'on n'a qu'à feuilleter L'époque
des Fugger d'Ehrenberg, ou Le
siècle des Artevelde par Van der
Kindere ¹), pour apprendre comment, en tous lieux, des hommes
surgis du
peuple s'élevèrent par leur travail à
l'indépendance et à la prospérité
nonobstant la contrainte corporative ²). Sans les corporations,
c'est-à-dire sans la coopération, nous ne serions jamais
arrivés du tout à édifier une vie industrielle —
cela saute aux yeux : la coopération, loin de paralyser
l'individu, lui servit de tremplin. Mais alors, dès que
l'individu se fut affermi sur ses pieds et qu'il sentit sa force, il se
comporta exactement comme se comportaient nos rois à
l'égard des princes et du peuple; il ne connut plus
—————
¹) Ce dernier ouvrage a paru à Bruxelles en 1879; celui
d'Ehrenberg, publié à Iéna en 1896, porte ce titre
allemand : Zeitalter der Fugger.
²) S'agissant de la France, d'Avenel
écrit à ce sujet :
« Ce qui frappe au premier regard jeté sur l'ancien ordre
de choses, c'est une réglementation gigantesque, infinie dans
ses détails; par conséquent une masse d'entraves. »
Mais ces entraves sont « plus apparentes que réelles
» et « l'attirail des corporations n'est pas si vexatoire
» qu'il semble : « Lorsqu'on ne se borne pas à
envisager la porte massive de cette prison aux serrures énormes,
lorsqu'on en fait le tour avec patience, on aperçoit dans ses
murailles nombre de brèches ou de fissures par où
l'entrée et la sortie sont relativement aisées. »
Et encore : « De la multiplication des autorités naissait
une sorte de liberté pour le travailleur », d'autant que
des milliers de prohibitions avaient pour correctifs des milliers de
privilèges, tels « ces brevets d'invention que l'on
délivrait chaque année pour de nouvelles substances ou de
nouveaux mécanismes ». En outre, « le patronat
ancien
n'était pas seulement accessible par l'examen, le chef-d'œuvre
et le consentement des jurés ou gardes du métier. Il
existait d'autres voies pour y parvenir. À qui voulait se
soustraire
à ces formalités s'offraient les lettres de
maîtrises créées par le roi. » Elles
investissaient leur acquéreur, sans l'astreindre
à une épreuve, de tous les avantages appartenant
aux membres de la confrérie. En fait, il y avait beaucoup plus
de maîtres autrefois que de nos jours. Et s'il n'y en avait pas
davantage encore, « ce n'est pas à cause des restrictions
corporatives, mais parce qu'il fallait à l'ouvrier, pour
s'établir, un capital, un fonds de roulement ou de
crédit. » (Découvertes
d'histoire sociale, p. 193,
197-198).
1127 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
qu'un but : le monopole.
Être riche ne suffit pas, être libre ne
suffit pas :
Ce peu d'arbres là-bas,
qui ne sont pas mon bien,
me
gâtent le plaisir de posséder le monde !
(Faust, 2e
p., 5e acte).
On ne saurait nier ce que cette aspiration germanique à
l'illimité recèle de germes funestes : elle engendre
d'une part le crime, de l'autre la misère. Parmi les fortunes
privées qui ont atteint des proportions colossales, en est-il
une dont l'histoire nous offre un modèle d'honneur sans tache ?
Dans l'Allemagne du Sud, pour désigner l'absence de scrupules en
affaires, on se sert encore aujourd'hui du mot fuggern ¹). Et, de
fait,
à peine les Fugger sont-ils devenus puissants par la vertu de
l'or, qu'ils s'appliquent à former des cartels avec d'autres
riches maisons de commerce pour gouverner les prix sur le marché
du monde, ainsi que le font nos trusts,
et ces syndicats d'accaparement
ne signifient rien de moins, alors comme aujourd'hui, que le vol
systématique du producteur et du consommateur, celui-ci parce
qu'on hausse artificiellement la valeur du produit, celui-là
parce qu'on baisse à plaisir le prix du travail ²). Les
Fugger — faut-il s'en divertir ou s'en affliger ? — furent encore
intéressés financièrement dans le trafic des
indulgences. L'archevêque de Mayence avait, en effet, par un
arrangement avec le pape, pris à ferme pour certaines parties de
l'Allemagne la perception des recettes que l'on escomptait de
l'indulgence attachée à la célébration du
jubilé, contre une somme de 10,000 ducats payée d'avance;
mais il devait déjà 20,000 ducats aux Fugger sur les
30,000 qu'il
—————
¹) Suivant Schoenhof : A
history of money and prices, New-York
1897,
p. 74.
²) Voir Ehrenberg, op. cit. I, 90. Il s'agissait
notamment de se
rendre
maître du marché du cuivre; mais les Fugger étaient
si jaloux d'en obtenir pour eux seuls le monopole exclusif, que le
cartel dut bientôt se dissoudre.
1128 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
avait versés à
la curie pour sa nomination à
l'archiépiscopat, et ainsi l'archevêque ne fut qu'un
simple homme de paille dans la ferme de l'indulgence
plénière, et le vrai fermier fut la maison Fugger.
D'où
il suivit que Tetzel, le fameux « pardonneur »
immortalisé
par Luther, ne put voyager et prêcher qu'en la compagnie d'un
représentant de cette maison de commerce, lequel encaissait
toutes les recettes et détenait en son exclusive possession la
clef de la caisse ¹). Si la manière dont s'acquiert une
telle
fortune paraît déjà peu édifiante, que dire
de son emploi ! Émancipé des liens salutaires qui
l'associaient
aux intérêts de la communauté, l'individu ne
connaît plus de loi que l'arbitraire sans frein de son caprice.
Le choix d'un empereur dépendra des calculs imbéciles
d'un fils de tisserand qui suppute ses avantages; je n'exagère
point; ce n'est que grâce au concours des Fugger et des Welser
que Charles-Quint fut élu, ce n'est que grâce à
leur appui qu'il put entreprendre la guerre néfaste de
Smalkalde; et dans la lutte subséquente des Habsbourg contre la
conscience allemande et la liberté allemande, ces capitalistes
sans caractère jouent de nouveau un rôle décisif.
Es se convertissent au catholicisme et combattent la Réforme non
par conviction religieuse, mais tout simplement parce qu'ils sont en
affaires avec la curie et craignent qu'une défaite
éventuelle n'entraîne pour eux la perte de revenus
considérables ²).
Et pourtant, avouons-le, cette ambition sans
scrupule de l'individu,
cette ambition qui ne recule pas devant le
—————
¹) Ludwig Keller : Die
Anfänge der Reformation und die Ketzerschulen,
p. 15, et Ehrenberg : op. cit.
I, 99.
²) L'exposé d'Ehrenberg,
documenté aux sources, donne
tous les détails. Peut-être quelque âme sentimentale
trouvera-t-elle une consolation platonique dans le fait que les Fugger,
de même que les autres capitalistes catholiques de
l'époque, se ruinèrent tous sans exception pour les
Habsbourg, attendu que ces princes empruntaient toujours et ne
rendaient jamais (ils restèrent redevables de huit millions de
florins aux seuls Fugger).
1129 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
crime, a été un
facteur important, indispensable, de tout
notre développement sur le terrain économique. Je
mentionnais à l'instant des rois et je veux comparer une fois
encore le domaine dont nous nous occupons ici avec celui, tout voisin,
de la politique. Qui ne sent son cœur bondir d'indignation, quand il se
remémore l'histoire de l'Europe depuis le XVme
siècle jusqu'à la Révolution française ?
Toutes les libertés dérobées, tous les droits
foulés aux pieds ! Erasme déjà, plein d'une fureur
contenue, observe : « Le peuple bâtit les villes, les
princes les détruisent » — et il était loin d'avoir
vu le pire ! Et pourquoi tout cela ? Pour qu'une poignée de
familles, mettant l'Europe en coupe réglée, la
monopolisent tout entière à leur profit. Où
l'histoire nous montre-t-elle une bande de criminels vulgaires plus
abominables que nos princes ? Judiciairement, il en est peu qui ne
méritent la prison ou pis encore. Mais, d'autre part, quel homme
doué d'un jugement sain, et capable de réflexion, ne
reconnaît aujourd'hui dans ce développement une
bénédiction ? Par la concentration de la puissance
politique autour d'un petit nombre de points, sur un petit nombre
d'individus, se sont formées des nations grandes et fortes :
force et grandeur à quoi chaque individu participe. Et quand ces
souverains peu nombreux eurent mis en pièces tous les autres
pouvoirs, alors ils apparurent dans leur solitude; et désormais
la grande communauté populaire était en position de
revendiquer ses droits, et le résultat fut une mesure de
liberté plus abondante qu'aucun âge antérieur n'en
avait connu. Le monarque devint (encore qu'inconsciemment) l'artisan de
la liberté; l'ambition démesurée d'un seul avait
tourné au bien de tous; le monopole politique avait frayé
les voies à la coopération politique. Cette
évolution — qui de longtemps encore ne sera pas achevée —
revêt sa signification caractéristique lorsqu'on
l'envisage en regard du processus évolutif de la Rome
impériale. Nous avons vu là passer peu à peu des
mains du peuple dans la main d'un seul homme tous les droits, tous les
privilèges, toutes les
1130 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
libertés ¹); les
Germains ont suivi la voie inverse; dans
l'effort qui les a conduits de l'état de chaos à
l'état de nation, ils ont remis provisoirement en quelques mains
peu nombreuses la somme totale du pouvoir; et voici que la
collectivité en redemande sa part : droit et justice,
liberté et même licence aussi grande que possible pour
chaque citoyen particulier. Dans beaucoup de nos États actuels,
le
monarque n'a proprement plus guère qu'une signification
géométrique : il est un centre qui doit servir à
tracer le cercle. Sur le terrain économique les circonstances
sont naturellement beaucoup plus complexes, elles n'y ont d'ailleurs
pas atteint — il s'en faut — le degré de maturité des
conditions politiques, mais je crois qu'elles présentent une
grande analogie avec elles. Le même caractère humain est
à l'œuvre de part et d'autre. Chez les Phéniciens, le
capitalisme avait conduit à l'esclavage absolu; chez nous, c'est
le contraire : il comporte dans sa genèse des duretés, de
même que la monarchie dans la sienne, mais il est partout
l'avant-coureur de mouvements et de succès communistes. Dans
l'État communiste des Chinois règne une sorte
d'uniformité animale; chez nous, nous voyons partout surgir de
la communauté vigoureuse des individus forts.
À considérer l'histoire de notre
industrie, de notre
fabrication, de notre commerce, on distingue partout l'action de ces
deux forces. Partout on trouve pour base la coopération — depuis
la mémorable ligue des villes lombardes (bientôt suivie de
celle des villes rhénanes, de la Hanse teutonique, de la Hanse
londonienne) jusqu'à ce génial (encore qu'exalté)
Robert Owen, qui, au seuil du dix-neuvième siècle, jeta
la semence d'une idée coopérative si grandiose qu'elle ne
fait que commencer à se réaliser. Mais en tous lieux
aussi, et en tous temps, on voit s'attester l'initiative de l'individu
qui s'arrache aux contraintes de la communauté, et là est
l'élément proprement créateur, celui qui fraie les
voies.
—————
¹) Ch. II, sous la rubrique : « La Rome impériale
».
1131 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
C'est comme marchands, non
comme savants, que les Polo effectuent leurs
voyages de découvertes; c'est en cherchant de l'or que Colomb
trouve l'Amérique; l'ouverture des Indes (comme aujourd'hui
celle de l'Afrique) est uniquement l'œuvre des capitalistes; presque
partout l'exploitation des mines est rendue possible par l'octroi d'un
monopole à des particuliers entreprenants; lors des grandes
inventions industrielles de la fin du XVIIIme
siècle, il arrive
toujours que l'individu doit lutter sa vie entière contre la
collectivité pour les lui imposer, et sa défaite
eût été certaine sans le concours du capital
indépendant qui aspirait à s'accroître.
L'enchaînement est divers à l'infini parce que les deux
forces d'impulsion, loin de s'épuiser d'un coup et de
procéder par saccades, ne cessaient d'agir en constante
collaboration. Ainsi nous avons vu Fugger, après s'être
émancipé des contraintes corporatives, entrer
volontairement dans de nouvelles associations et s'y lier par de
nouveaux liens. Dans chacun des siècles où l'on assiste
à l'accumulation de grands capitaux (comme durant la seconde
moitié du dix-neuvième), on assiste en même temps
à la formation de cartels, de syndicats, qui sont un mode
spécial de la coopération; par là le capitaliste
ravit au capitaliste toute liberté individuelle; la puissance de
la personnalité particulière s'éclipse, puis elle
se fait jour ailleurs. Il n'est pas rare, d'autre part, que la
coopération proprement dite marque dès le début
les qualités et les tendances d'une individualité
déterminée : c'est ce qui apparaît clairement dans
la Hanse pendant sa période florissante, et partout où
une nation institue des mesures politiques pour la défense de
ses intérêts économiques.
J'avais préparé des matériaux
en vue de remplir
les cadres tracés dans ces sommaires indications; faute de
place, je me dois contenter de soumettre au lecteur un seul exemple,
mais du moins instructif entre tous; je l'emprunte au domaine de
l'agriculture, que nous n'avons pas encore effleuré, et
où il suffit d'un coup d'œil pour apercevoir à
1132 LA
FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
l'œuvre la loi fondamentale de
notre développement
économique.
PAYSANS ET GRANDS PROPRIÉTAIRES FONCIERS
Au XIIIme siècle, quand les Germains
se mirent à
construire leur monde nouveau, le paysan était en somme, dans la
majeure partie de l'Europe, un homme plus libre qu'aujourd'hui et
jouissant d'une existence plus assurée. Sans doute, c'est
à l'homme d'épée, puis, concurremment avec lui,
à l'homme d'Église, que la terre appartient d'abord. Mais
ils ne
l'exploitent pas d'ordinaire eux-mêmes et « le
guéret
tombe aux mains de l'homme de charrue » ¹). Sur la portion
divisée entre les cultivateurs, quelque mode d'emphytéose
— au lieu du fermage à court terme — leur garantit une tenure
prolongée, souvent héréditaire, parfois
irrévocable, de leurs lots respectifs, à moins même
que le « bail-vente à cens », qui n'était pas
rare en France et qui avait son équivalent dans l'Erbpacht des
pays allemands, n'instituât le colon roturier possesseur
légal, à seule charge pour lui de payer une rente
annuelle au seigneur nominalement propriétaire. À peu
près maître chez lui en sa qualité de tenancier
favorisé, voire d'effectif possesseur, Jacques Bonhomme
exerçait de plus, en sa personne et en la personne de ses
bestiaux, des droits d'usage sur la portion commune des terres. Et
Piers Plowman n'était
pas plus mal logé, au contraire.
Durant le XVme siècle, l'Angleterre —
refuge actuel de la grande
propriété foncière — était presque toute
aux mains de centaines de milliers de paysans qui se pouvaient
considérer, eux aussi, possesseurs légaux de leurs lots
et qui exerçaient pareillement, sur les pâturages et bois
communaux, des droits d'usage francs de toute redevance ²). Or ces
paysans furent ensuite dépouillés, litté-
—————
¹) D'Avenel : Découvertes
d'histoire sociale; ch. III :
« La
terre aux paysans ».
²) Gibbins
: Industrial
History of England, 5e éd.,
p.
40
et
suiv.; 108 et suiv. L'emphytéose existe encore aujourd'hui dans
l'Europe orientale où rien n'a changé sous le
régime turc depuis le XVme
siècle. Elle a
été réintroduite en 1807 dans les domaines
grand-ducaux de
1133 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
ralement
dépouillés de leur bien, et tout moyen parut
bon pour le leur ravir. Quand nulle guerre ne fournissait l'occasion de
les évincer, les détenteurs du pouvoir falsifiaient les
lois en vigueur ou promulguaient des lois nouvelles en vue de
transférer aux grands le fonds des petits. Mais ce
n'étaient pas les paysans seuls, c'étaient tous les
petits agriculteurs qu'il s'agissait d'annihiler, et l'on y arriva par
un détour : la concurrence des grands les obligea, en les
ruinant, de céder leurs terres à tout prix ¹).
D'où, par exemple, ce fait, illustration éloquente des
cruautés que comporte un pareil état de choses : en 1495
l'ouvrier agricole anglais qui louait ses services à la
journée touchait en salaires trois fois autant (valeur
vénale) qu'il eût touché cent ans plus tard. Donc,
cent ans plus tard, quantité de braves gens peinaient de tout
leur effort pour n'arriver à gagner que le tiers de ce qu'avait
—————
Mecklembourg-Schwerin.
Ici, toutefois, on doit entendre le mot «
emphytéose » au sens juridique essentiellement allemand du
mot Erbpacht, savoir un mode
de tenure dans lequel le droit d'usage,
sans se confondre avec le droit de propriété, implique
néanmoins possession effective et légale pour le
tenancier héréditaire, moyennant l'accomplissement par
lui de certaines conditions (payement d'un prix d'achat, d'une rente
annuelle en nature, etc.).
¹) C'est en Angleterre que l'on suit le plus
aisément les
progrès de cette transformation, car le développement
politique y est rectiligne et, dès le XVme
siècle,
l'intérieur du pays n'y est plus dévasté par des
guerres. Voir surtout l'ouvrage justement célèbre de
Thorold Rogers : Six centuries of
work and wages (traduit en
français par Castelot sous ce titre : Travail et salaires en
Angleterre depuis le XIIIme siècle, Paris 1897). Mais le
processus
est identique pour l'essentiel en tous les pays de l'Europe centrale :
les grandes propriétés foncières se sont
constituées par le vol et l'escroquerie, dans tous les cas du
moins (Erbpacht, location
à cens, etc.), où le seigneur,
ne conservant qu'un titre de propriété juridique, avait
institué par contrat le tenancier héréditaire
possesseur effectif et légal de sa terre, et où
même, selon d'anciennes formules (cf. d'Avenel : op. cit., p.
44), le bailleur avait « livré, cessé,
quitté,
transporté et octroyé, à toujours et à
perpétuité, au preneur et à ses successeurs
» la
terre objet du contrat, s'en étant « démis,
dévêtu et dessaisi » pour en vêtir et saisir
le preneur, lequel il déclarait « mettre en bonne
possession » et « faire vrai seigneur comme en sa propre
chose
et domaine ».
1134 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
gagné leur père
! Une chute si soudaine, affectant
précisément la partie productrice du peuple, est
simplement effrayante, et l'on se demande comment il se fait que
l'État
entier n'ait pas été jeté hors des gonds par une
catastrophe d'une telle violence. Dans le cours de ce seul
siècle tous les ruraux, ou presque, tombèrent au rang de
journaliers. Et dans la première moitié du XVIIIme
siècle la classe des paysans était à ce point
déchue que ses membres ne pouvaient plus se tirer d'affaire sans
les dons gracieux des gentilshommes campagnards — lesquels suppliaient
la Chambre de secourir leurs fermiers — et sans les subventions de la
caisse communale : le gain maximum de l'année entière ne
suffisait plus, en effet, à couvrir la dépense d'un
minimum de choses indispensables à la vie ¹). En pareille
matière, pourtant, comme
—————
¹) Rogers : op. cit.,
ch. XVII. Pour s'assurer qu'au milieu du
dix-neuvième siècle le travailleur agricole n'avait pas
reconquis, du moins en Angleterre, une situation plus digne, voir
l'exposé de Herbert Spencer dans The man versus the state, ch.
2. On pourrait citer des faits analogues par centaines; je n'en
mentionnerai qu'un, et c'est que jamais la classe des travailleurs
manuels ne connut plus de misère qu'au milieu du
dix-neuvième siècle; que devient, dès lors, la
notion d'un « progrès » continu ? Pour la grande
majorité des habitants de l'Europe, la marche du
développement durant les quatre derniers siècles est un
« progrès » dans la misère croissante.
Pourtant, à la fin du dix-neuvième siècle, le
travailleur manuel a vu s'améliorer sa situation, mais elle est
pire encore de beaucoup qu'elle n'était au milieu du XVme,
pire
de 33 pour cent suivant les calculs de comparaison établis par
le vicomte d'Avenel, Revue des deux
mondes du 15 juin 1898. Il est
vrai, en France notamment, que le XVme
siècle, où les
terres étaient tombées presque à rien, fut
l'ère la plus avantageuse pour les salariés, et que la
déroute des travailleurs manuels commença au XVIme,
qui
vit le triomphe des propriétaires fonciers; il est vrai aussi
que d'Avenel, qui insiste sur ce fait dans ses Découvertes
d'histoire sociale, y marque en même temps, comme on l'a
vu, la
tendance actuelle au « nivellement des jouissances ». Mais
le contraste n'en demeure pas moins frappant entre la condition faite
au travail durant le moyen âge et celle où il
déchut peu à peu. L'écrivain socialiste Karl
Kautsky a cité dans la Neue
Zeit une loi provinciale
émanant des ducs saxons Ernst et Albert, qui, en l'an de
grâce 1482, enjoint aux hommes de peine et faucheurs de
se tenir pour satisfaits si, outre le salaire qu'on leur paye en
argent, on leur prépare chaque jour,
1135 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
en général
chaque fois que nous envisageons des
phénomènes de la nature, gardons-nous de laisser
influencer notre jugement par des abstractions toutes théoriques
ou par des considérations de pur sentiment. Jevons,
l'éminent économiste, écrit : « La
première condition pour comprendre, c'est d'abandonner une fois
pour toutes l'illusion qu'il y ait en matière sociale des
« droits abstraits » ¹). Quant à notre
sentiment moral, c'est un fait — quoiqu'il en ait — que la nature est
partout cruelle. Nous nous indignions tout à l'heure contre les
rois criminels, nous nous indignons maintenant contre la noblesse
voleuse et accapareuse : mais quelle étude biologique ne nous
ménage de bien autres sujets d'indignation ! Il faut nous rendre
compte que la moralité est une intuition d'ordre
intérieur, c'est-à-dire transcendant; le « Pater,
dimitte illis » ne
trouve pas de justification hors du cœur
humain : d'où le ridicule de toute éthique empirique,
inductive, antireligieuse. Mais si, morale à part, nous nous
bornons ici, comme nous en avons le devoir, à nous demander
quelle signification eut pour la vie
—————
à midi et
le soir, deux repas de quatre services chacun, savoir
: un potage, deux plats de viande et un légume, menu qui doit,
les jours de fête, s'augmenter d'un plat et comporter
après la soupe deux sortes de poisson avec deux sortes de
légume. Kautsky ajoute : « Quel est l'ouvrier,
appartînt-il à l'aristocratie de son métier, qui
puisse de notre temps s'offrir quotidiennement, pour déjeuner et
pour dîner, cette chère somptueuse dont les plus humbles
journaliers de la Saxe ne se contentaient pas toujours au XVme
siècle ? » En Angleterre, l'évêque de Lincoln
Robert Grossetête, qui trace au XIIIme
siècle les
règles de l'économie rurale, veut qu'il y ait toujours
dans la huche, pour les ouvriers du domaine, pain de froment, viande,
fromage et ale; un siècle après, le poète
Langland, dans son Piers Plowman,
se plaint de ce que les journaliers
dédaignent la bière et le lard et réclament de la
viande ou du poisson frais (Cf. André Réville : Les
paysans au moyen âge; 3e
conférence : « Le paysan
dans la vie privée »).
Dans
sa Modern Democracy (1912),
Brougham Villiers remarque qu'en
Angleterre le paysan du XVme siècle
était moins
exposé à la famine, sauf en cas de récoltes
désastreuses, que ne l'est dans les années les plus
prospères le prolétaire actuel.
¹) The state in relation to
labour (cité d'après
Herbert
Spencer).
1136 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
ce développement
économique, il suffira de nous instruire
des faits dans les ouvrages spéciaux ¹) et nous
reconnaîtrons qu'une transformation complète de
l'agriculture s'imposait. Sans elle, il y a beau temps qu'en Europe
nous
eussions été obligés, faute d'autre nourriture, de
nous entre-dévorer ²). Or ces petits paysans, qui
étendaient sur le pays le réseau coopératif d'une
propriété morcelée à l'infini, peut-on
imaginer qu'ils eussent jamais accompli cette réforme, devenue
nécessaire, de l'agriculture ? Elle exigeait du capital, du
savoir, de l'initiative, l'espoir nettement conçu de gros
bénéfices méthodiquement escomptés, toutes
choses incompatibles avec l'existence au jour le jour; elle impliquait,
de plus, l'exercice d'un pouvoir dictatorial sur de vastes territoires
et la disposition de forces ouvrières nombreuses ³). La
noblesse
campagnarde s'arrogea les prérogatives requises pour tenir ce
rôle, et elle en fit un bon usage. Son activité fut
aiguillonnée par les rapides progrès de la classe
commerçante, rivale dangereuse qui constituait une menace pour
sa situation sociale. Elle s'appliqua d'un tel zèle et avec tant
de succès à l'œuvre entreprise, qu'on estime le
rendement du champ de blé quatre fois plus grand à la fin
du XVIIIme
—————
¹) Par exemple Fraas : Geschichte
der Landbauwissenschaft.
²) Parlant des « avantages inouïs » qu'offraient
aux
paysans français les modes de tenure ou de petite
propriété du moyen âge, d'Avenel note qu'ils
avaient leur source dans un état matériel « auquel
nous ne pourrions revenir que par l'anéantissement des deux
tiers, des trois quarts peut-être, de notre population et des
neuf-dixièmes de nos richesses nationales » (op. cit. p.
44).
³) Tout cela se laisse démontrer historiquement. Pietro
Crescenzi de Bologne composa son Opus
ruralium commodorum dans les
premières années du XIVme
siècle et fut
bientôt suivi dans cette voie par d'autres théoriciens de
l'art agricole. Robert Grossetête, Walter de Henley, etc.,
donnent déjà d'excellentes directions relatives aux
fumures; elles demeurent d'abord sans effet, en raison de l'ignorance
des paysans, de l'absence d'engrais chimiques, de la non-utilisation du
fumier des villes, etc. Pour obvier à la pauvreté de la
terre mal amendée on la laissait tous les deux ou trois ans en
jachère, d'où son faible rapport dont on peut s'informer
dans André Réville : op.
cit., p. 9.
1137 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
siècle qu'à la
fin du XIIIme; dans le même temps,
le poids du bœuf triple par l'engraissement, et l'élevage du
mouton produit une moyenne d'individus portant quatre fois plus de
laine ! Succès du monopole, mais succès qui devait,
tôt ou tard, profiter à la communauté. Nous ne nous
accommodons jamais longtemps, nous Germains, du système
d'exploitation et d'extorsion carthaginois. Si les grands
propriétaires fonciers encaissent tout, aussi bien la part de
recettes qui eût pourvu à l'équitable
rémunération de leurs ouvriers que le gain net qui valait
jadis une modeste aisance à d'innombrables familles
d'agriculteurs, ils ne laissent pas néanmoins de
développer d'autre façon ces forces vivantes qu'ils
utilisent, et qui acquièrent en s'employant un plus haut
degré de dignité humaine. Dans les industries textiles,
à la fin du XVIIIme siècle, les
inventeurs sont tous des
paysans, qui s'occupent de tissage pour se procurer un
supplément de ressources indispensable; d'autres
émigrèrent aux colonies où ils cultivèrent
sur d'immenses étendues du blé qui entra en concurrence
avec le blé indigène; d'autres se firent marins et
commerçants. Bref, la valeur de la propriété
foncière monopolisée baissa peu à peu, et elle
continue de baisser — comme la valeur de l'argent ¹) — preuve que
ces
circonstances économiques subissent déjà la
réaction du courant contraire : nous allons au-devant du jour
où, dans ce domaine aussi, la collectivité revendiquera
ses droits, où elle réclamera aux grands
propriétaires son bien provisoirement confisqué, tout de
même qu'elle a réclamé aux rois ses droits
politiques provisoirement aliénés. La France de la
Révolution a donné la première l'exemple; et c'est
un exemple aussi, mais plus raisonnable, que nous propose l'initiative
de ce petit prince allemand au grand cœur qui a réintroduit,
voici quelque quarante ans, le système de l'Erbpacht dans les
domaines grand-ducaux de Mecklembourg-Schwerin.
—————
¹) En 1694, le gouvernement anglais payait pour l'argent 8½
% en 1894, à peine 2 %.
1138 LA
FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
LES DEUX COMMUNISMES
Si profondément que se soit modifiée
la situation
économique depuis quatre siècles, on constate
néanmoins une surprenante analogie dans certaines circonstances
financières d'autrefois et d'aujourd'hui, ainsi que chacun peut
s'en assurer en lisant, par exemple, le livre d'Ehrenberg sur
l'époque des Fugger. Il y avait déjà au XIIIme
siècle des sociétés par actions, telles les
papeteries de Cologne ¹); il y avait en Flandre, dès le
début du XIVme, des compagnies
d'assurance ²); l'usage des
lettres de change était répandu d'un bout de l'Europe
à l'autre, ainsi que la spéculation sur le cours des
valeurs; formation de trusts, hausse et baisse artificielle des prix,
banqueroutes.... tout cela florissait alors comme aujourd'hui ³).
Et il
va de soi que le Juif, cet important facteur économique,
florissait aussi. Van der Kindere note laconiquement qu'au XIVme
siècle, en Flandre, les préteurs décents prenaient
jusqu'à 6½ % d'intérêt, les Juifs entre 60
et 200 % 4); et le bref épisode du
Ghetto que l'on
—————
¹) Lamprecht : Deutsches
Städteleben, p. 30.
²) Van der Kindere : Le
siècle des Artevelde, p. 216.
³) Martin Luther proteste fréquemment contre
« l'enchérissement de gaîté de cœur »
des céréales par les paysans : ils se font ainsi, dit-il,
« assassins et voleurs de leur prochain » (voir ses Propos
de table).
Dans son écrit Von
Kaufhandlung und Wucher, il trace
d'autre part une réjouissante peinture des trusts alors
déjà florissants : « Qui est assez obtus pour ne
pas voir que ces sociétés ne sont rien autre chose que de
véritables monopolia
?... Ils ont toute la marchandise entre
leurs mains et font avec elle ce qu'ils veulent, ils ne craignent pas
de hausser ou de baisser les prix à leur convenance, ils
oppriment et détruisent tous les petits commerçants, tel
le brochet, les menus poissons dans l'eau, absolument comme s'ils
étaient institués maîtres sur les créatures
de Dieu et affranchis de toutes les lois de la foi et de l'amour....
Ils ne seront contents que lorsqu'ils auront sucé le monde
entier et que tout son argent gonflera leur panse.... Tout le monde est
exposé au péril et à la ruine, gagne cette
année, perd l'année prochaine, mais eux (les
capitalistes) gagnent toujours et éternellement, ou ils
réparent leurs pertes par des gains accrus; rien
d'étonnant dès lors qu'ils aient bientôt
accaparé le bien de tout le monde. » Ces paroles datent de
1524; on pourrait n'y rien changer aujourd'hui.
4) Op.
cit., p. 222-223.
1139 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
s'est tant plu à
grossir — de 1500 à 1800, cela fait
trois siècles — n'a presque rien changé, ou rien du tout,
à la prospérité de ce peuple avisé et
à sa façon de traiter les affaires.
La double notion que je souhaite graver dans
l'esprit du lecteur me
paraît la plus propre à lui faciliter l'intelligence du
dix-neuvième siècle, c'est pourquoi j'y insiste : d'une
part, force dominante, les qualités de caractère
fondamentales et invariables; d'autre part, et malgré tant de
douloureuses oscillations, la continuité relative de nos
circonstances économiques. Cela bien compris, nous sommes
prêts à envisager avec plus de sang-froid quantité
de manifestations du présent qui, au premier abord, semblent
d'une nouveauté inouïe, et qui ne sont en
réalité rien d'autre qu'un peu de passé vêtu
à la mode d'aujourd'hui, rien de plus que des produits naturels
et nécessaires de notre caractère. Les uns
dénoncent les grands syndicats du capital, les autres le
socialisme, et ils croient voir approcher la fin du monde; certes ! les
deux mouvements comportent des dangers, dès l'instant que des
puissances antigermaniques y ont la haute main ¹), mais ce sont
des
phénomènes tout à fait normaux en eux-mêmes,
par quoi se traduit la pulsation de notre vie économique.
Même avant l'époque où se substitue à
l'économie « naturelle » l'économie que l'on
peut appeler « monétaire », à la
Naturalwirtschaft la Geldwirtschaft ²), on
distingue le jeu de
courants économiques analogues : ainsi la période du
servage de corps et de la servitude personnelle marque la transition
nécessaire de l'esclavage antique à la
—————
¹) Voir ch. VIII, sous la rubrique : « La chimère de
l'illimité ».
²) On entend par Geldwirtschaft ce stade
d'économie sociale
dans lequel l'argent-monnaie, comme signe représentant la valeur
des marchandises (et, avec l'argent, le papier-monnaie comme signe
représentant la valeur de l'argent), devient d'un usage et d'une
circulation universels en tant que moyen légal de payement;
où les versements en numéraires remplacent le troc des
objets naturels (Naturalwirtschaft)
où en même temps la
production ainsi encouragée ne vise plus seulement la
consommation sur place, mais l'échange, et se cherche des
débouchés en vue desquels elle accroît son
intensité.
1140 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
liberté
générale — une des plus grandes
conquêtes, assurément, de la civilisation germanique; ici,
comme partout ailleurs chez nous, c'est l'intérêt
égoïste de quelques individus, ou groupes d'individus, qui
a frayé les voies au bien de tous; c'est, en d'autres termes, le
monopole qui par son travail a préparé le terrain
à la coopération ¹). Mais dès
l'avènement de
la Geldwirtschaft (elle
débute au Xme siècle, ses
progrès sont déjà considérables dans le
Nord au XIIIme, et le XIVme
nous la montre partout complètement
organisée), les circonstances économiques se peuvent
comparer pour l'essentiel à celles d'aujourd'hui ²), sauf
que
naturellement de nouvelles combinaisons politiques et de nouvelles
conquêtes industrielles prêtent au vieil Adam une
physionomie nouvelle, sauf encore que l'amplitude des vibrations, comme
on dit en physique, augmente et diminue alternativement. D'après
Schmoller, cette amplitude (j'entends l'énergie avec laquelle se
heurtent les courants contraires) était aussi grande au XIIIme
siècle qu'au XIXme, mais elle
était en revanche beaucoup
moindre qu'au XVIme ³). L'exemple des
Fugger nous a fait voir
déjà le capitalisme en action; mais bien plus
anciennement encore le socialisme avait été un
élément constitutif de la vie; pendant près de
cinq siècles il joue un rôle considérable dans la
politique continentale, savoir depuis la révolte des villes
lombardes contre leurs comtes et rois jusqu'aux nombreux groupements et
soulèvements de paysans dans tous les pays de l'Europe.
Lamprecht tient que chez nous l'organisation de l'agriculture est, par
nature,
—————
¹) Cela ressort avec une particulière clarté de
l'exposé de Michael au ch. I (« Agriculture et paysans
»)
de ses Kulturzustände des
deutschen Volkes während des 13.
Jahrhunderts, 1897.
²) Beaucoup s'imaginent à tort que la
monnaie fiduciaire
est
« une des plus tardives conquêtes de notre temps. »
Loin que le Germain ait inventé l'idée du papier-monnaie,
elle était familière à la vieille Carthage et
à la Rome du Bas-Empire, encore qu'elle y revêtit une
forme un peu différente puisqu'il n'y avait pas de papier.
³) Voir Strassburg's
Blüte, cité par Michael dans
l'ouvrage
mentionné plus haut.
1141 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
« communiste-socialiste
». Où d'ailleurs le vrai
communisme prendrait-il racine, sinon, avant tout, dans l'agriculture ?
Car c'est là, dans la production des moyens de subsistance
indispensables, que la coopération prend tout son sens et
qu'elle a le plus de chance de devenir un facteur de configuration
politique. Aussi les siècles antérieurs au XVIme
furent-ils plus socialistes que le XIXme,
encore que le fracas des
théories dont on nous a dès lors rebattu les oreilles
puisse faire illusion. Ces théories même ne sont rien
moins que neuves. Pour ne citer qu'un exemple, je rappellerai que
dès le XIIIme siècle — ce
siècle de notre
éveil — le Roman de la Rose,
qui fut longtemps le livre le plus
répandu de l'Europe, attaque toute propriété
privée; et tout au début du XVIme
— en 1516 — le
socialisme théorique trouve dans l'Utopia de sir Thomas More une
expression si mûrie, si élaborée, si nette, qu'on
peut envisager ce qui s'y ajouta depuis comme une simple mise en
valeur, une exploitation du territoire délimité et
jalonné par More ¹). Cette exploitation commença
aussitôt.
—————
¹) C'est ce qu'admet lui-même le leader socialiste Kautsky
(Die
Geschichte des Sozialismus 1895, I, 468); il estime que la
conception
de More conserva toute sa valeur et dut être tenue pour
déterminante jusqu'à l'année 1847, en d'autres
termes jusqu'à Marx. On ne voit guère, en effet, ce qu'il
pourrait y avoir de commun entre la pensée de ce Juif bien
doué, qui essaya de transplanter d'Asie en Europe quelques-unes
des meilleures idées de son peuple pour les adapter aux
conditions de la vie moderne, et la pensée du plus exquis savant
qu'ait jamais produit le Nord germanique — nature aristocratique
jusqu'au bout des ongles, sensibilité d'une finesse
merveilleuse, esprit dont l'inépuisable humour inspire à
Erasme, son intime, « l'Éloge de la Folie », homme
du monde
qui dans ses fonctions publiques — comme membre et plus tard Speaker du
Parlement, maître des requêtes, chancelier de la
trésorerie, etc. — acquiert une immense expérience de la
vie. Tel est l'auteur d'Utopie,
qui dans la société de
son temps dénonce franchement et ironiquement (à combien
juste titre !) « une conjuration des riches contre les pauvres
»
et qui
rêve d'un autre État, lequel s'érigerait sur des
bases
authentiquement germaniques et chrétiennes. Si More inventa le
mot d'Utopie — « Nulle Part » — pour désigner son
État
futur, ce fut là aussi un trait d'humoriste : car en
réalité il aborde le problème social tout à
fait pratiquement, beaucoup plus pratique-
1142 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
Non seulement nous
possédons avant le dix-neuvième
siècle une longue série de sociologues théoriciens
et, entre tous éminent, l'illustre philosophe Locke avec ses
claires et très socialistes déductions sur le
travail et la propriété ¹), mais les XVIme,
XVIIme et XVIIIme
siècles nous ont apporté des constructions idéales
d'États communistes en aussi grand nombre que
leur successeur. Ainsi le Hollandais Peter Corne-
—————
ment que maint
doctrinaire socialiste d'aujourd'hui. Culture
rationnelle du sol, hygiène du corps et de l'habitation,
réforme du système pénal, réduction des
heures de travail, l'instruction accessible à chacun ainsi que
de nobles divertissements.... voilà son programme. Nous en
avons, depuis, réalisé plusieurs articles. Sur les autres
points, More a su si exactement, comme sang de notre sang, ce dont nous
avions besoin, que son livre vieux de quatre siècles
paraît toujours jeune et d'actualité. More oppose toute
l'impétuosité de sa conviction germanique à
l'absolutisme
monarchique qui était alors en voie de développement. Il
n'est pas républicain pourtant : Utopie aura un roi. Une
liberté de conscience absolue sera de règle dans
l'État
idéal. Comme le dit bien Jusserand : « En matière
religieuse, l'audace de ce penseur qu'attendait l'auréole des
saints est incroyable. À la veille des plus terribles
persécutions, il expose le principe de la tolérance
universelle; il le résume en une phrase si simple qu'on peut en
sourire, et si sage qu'elle devrait être gravée dans tous
les cœurs : on ne peut pas croire ce
qu'on veut. More, en
l'écrivant, était en avance sur son siècle, et
même sur le nôtre » (op.
cit. t. I, p. 80). More
pourtant n'avait rien de ces doctrinaires éthiques,
antireligieux, dont nos socialistes pseudomosaïques nous
présentent le type. Au contraire : en Utopie, celui qui ne sent
pas Dieu dans son cœur demeure exclu des fonctions publiques.
Athées et matérialistes y sont tolérés
comme tous les autres hommes; loin même de leur imposer silence
on les encourage à discuter, sinon avec le vulgaire
aisément leurré, du moins avec l'élite des gens
cultivés; mais ils ne peuvent être magistrats.
On le voit : ce qui sépare un Thomas More
d'un Karl Marx et
compagnie, ce n'est pas un progrès dans le temps, c'est
l'opposition entre germanisme et judaïsme. La classe
ouvrière
anglaise de notre époque, et notamment son avant-garde de
penseurs, tel William Morris qui, lui aussi, nous rapporta des
nouvelles de « Nulle Part », est manifestement beaucoup
plus
proche de More que de Marx. Sans doute apercevrons-nous qu'il en est de
même des socialistes en d'autres pays européens,
dès qu'ils auront amicalement, mais résolument,
prié leurs leaders juifs de s'occuper plutôt des affaires
de leur propre peuple.
¹) Voir notamment Second Essay on Civil Government,
§ 27.
1143 LA
FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
lius, au XVIIme,
suggère déjà l'abolition de
toutes les nationalités, l'institution d'une «
magistrature centrale » pour l'administration des affaires
communes aux divers groupes d'hommes, lesquels formeront de nombreuses
« sociétés par actions » ¹) (sic); et
Winstanley, dans le même temps (sa Loi de la liberté est
de 1651), érige un système communiste si
perfectionné, avec abolition de toute propriété
individuelle, interdiction (sous peine de mort) de tout achat et de
toute vente, suppression de toute religion spiritualiste, avec
renouvellement annuel de tous les fonctionnaires, tous élus par
le peuple, etc., qu'il laisse en vérité peu de chose
à bâtir — ou à démolir — pour ses
après-venants ²).
LA MACHINE
Si le lecteur veut bien méditer ces
considérations et
leur donner lui-même les
développements qu'elles comportent, peut-être lui
faciliteront-elles en quelque mesure l'intelligence de notre temps. Un
nouveau facteur, il est vrai, intervient au dix-neuvième
siècle, un formidable agent de transformation : la MACHINE.
Henry George évoque — vision magnifique et qui le devient chaque
jour davantage — les prodiges de l'ère industrielle, puis il se
demande quel rêveur de ce rêve, concevant tout à
coup sa réalité, douterait « que les esclaves
mécaniques de la science eussent pris sur eux la
malédiction d'Adam et que, dans l'humanité
délivrée, ces
—————
¹) Cf. Gooch : The History of
English democratic ideas (1898),
p. 209 et suiv.
²) On trouvera quelques détails sur
Winstanley dans
l'ouvrage
intitulé : Geschichte des
Sozialismus in Einzeldarstellungen I,
p. 594 et suiv. La section qu'il lui consacre a pour auteur Bernstein,
son « découvreur ». Mais Bernstein n'analyse qu'un
seul de ses écrits et, en outre, il se montre si totalement
incapable de comprendre le caractère germanique, que l'on en
apprendra plus long sur la personnalité de Winstanley dans
le petit livre de Gooch, p. 214 et suiv., 224 et suiv. — La plus
catégorique réprobation de toutes les idées
communistes de ce temps-là, c'est chez Olivier Cromwell qu'il
faut la chercher. Cet homme du peuple repoussa énergiquement la
proposition d'introduire le suffrage universel pour le Parlement,
jugeant que ce procédé « conduit
nécessairement à l'anarchie ».
1144 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
muscles de fer, ces tendons,
d'acier, dussent faire de la vie du plus
pauvre ouvrier un perpétuel jour de fête ! » ¹)
On
sait la réponse. Un socialiste homme de bien, et homme de
pensée, William Morris la formule en ces termes : « Nous
voici devenus les esclaves des monstres qu'engendra notre propre force
créatrice » ²). La quantité de misère
causée par la machine ne saurait s'évaluer en chiffres,
elle passe toute imagination. Le dix-neuvième siècle fut
probablement le plus fécond en douleurs de tous ceux dont nous
avons quelque connaissance, et la raison principale de ce fait est
dans l'essor soudain de la machine. En 1835, peu après
l'introduction de l'industrie mécanique dans l'Inde, le vice-roi
mandait : « Misère presque sans exemple dans l'histoire du
commerce. Les os des tisserands blanchissent les plaines de l'Inde
» ³). C'était, sur une plus grande échelle, la
répétition des désastres sans nom qu'a
suscités partout l'avènement de la machine. Il y a pis,
d'ailleurs, que la mort par la faim — car elle ne frappe qu'une
génération — il y a la déchéance de
milliers et de millions de créatures humaines tombant d'un
état d'indépendance et d'aisance relatives à un
permanent esclavage et chassées des campagnes, où leur
vie était saine, dans les grandes villes où les attend
une existence lamentable, privée d'air et de lumière 4).
Rien pourtant n'indique
—————
¹) Progress and Poverty,
Introduction.
²) Signs of
Change, p. 33.
³) Cité d'après May : Wirtschafts- und
Handelspolitische Rundschau für das Jahr 1897, p. 13. —
Harriet
Martineau note avec une charmante naïveté, dans le livre
qu'elle publia avec grand succès sous ce titre : British Rule in
India, que les résidents anglais d'Agra et de Cawnpore
durent
renoncer à leur promenade du soir à cause de l'odeur des
cadavres, qui étaient trop nombreux pour qu'on pût les
ensevelir.
4) Les
ouvriers de l'industrie textile, par exemple, jusque vers la
fin du XVIIIme siècle, vivaient
presque tous à la
campagne, et les travaux des champs formaient une part de leurs
occupations. Leur situation était, d'ailleurs, supérieure
à ce qu'elle est aujourd'hui (voir Gibbins : op. cit., p. 154,
ou le ch. VIII du livre I dans Adam Smith : Wealth of Nations). Pour
apprendre à connaître la condition actuelle des ouvriers
de beaucoup d'industries dans le pays d'Europe qui paye les
1145 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — ÉCONOMIE
SOCIALE
que cette transformation (sauf
qu'elle affecta une population beaucoup
plus nombreuse) ait eu des conséquences plus dures et
provoqué une crise générale plus intense que celle
qui s'opéra dans le commerce, quand il passa de la
Naturalwirtschaft à la Geldwirtschaft, ou dans
l'agriculture,
quand elle devint, de naturelle, artificielle. L'extrême
rapidité, précisément, avec laquelle s'est
propagé le régime manufacturier, et, par une
coïncidence heureuse, l'extension presque sans borne des
possibilités d'émigration, ont en quelque mesure
atténué l'inéluctable cruauté de ce
développement.
Nous avons vu combien une telle révolution
économique
était exactement conditionnée et
prédéterminée par le caractère individuel
du Germain. Chaque fois que la politique lui permettait de respirer,
quelque grand inventeur surgissait, qui profitait de cet instant de
calme : témoin Roger Bacon au XIIIme
siècle,
témoin Léonard de Vinci au XVme;
et ce n'est
qu'extérieurement que l'œuvre d'invention semble
arrêtée pour des siècles, alors qu'en
vérité l'idée s'achemine à sa
réalisation. Et de même que le télescope et la
locomotive ne sont point choses nouvelles de toutes pièces,
preuves et produits d'une évolution intellectuelle, de
même il n'y a rien qui soit radicalement neuf dans notre actuel
état économique, si différent qu'il apparaisse des
états antérieurs en tel ou tel de ses
phénomènes superficiels. Nous n'apprécierons
à sa juste valeur l'économie sociale du temps
présent qu'autant que nous aurons appris à discerner dans
les siècles passés l'empreinte des traits essentiels qui
nous caractérisent : le même caractère est à
l'œuvre également aujourd'hui.
—————
meilleurs salaires
— en Angleterre — il faut lire R. H. Sherard : The white slaves of England, 1897.
—————
Dernière mise
à
jour : 4 mai 2008