Here under follows the transcription of chapter 9b4 of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.

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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ÉTAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Économie sociale
5. Politique et Église
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX


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4. Économie sociale.
(De la ligue des villes lombardes jusqu'à Robert Owen, fondateur de la Coopération).


COOPÉRATION ET MONOPOLE

    J'ai cité plus haut l'opinion d'un sociologue éminent qui ne nous laisse « presque » pas d'espoir d'arriver à comprendre les circonstances économiques des siècles révolus; on a vu dans quelle mesure j'inclinais à lui donner raison. Pourtant le sentiment de diversité caléidoscopique que produit en moi cette perpétuelle succession d'états éphémères, m'incite précisément à rechercher s'il ne serait pas possible de découvrir un élément uniforme, un principe de vie persistant dans son identité, sous les multiples manifestations de notre économie sociale éternellement changeante. Ce principe, je ne l'ai pas trouvé dans les écrits d'un Adam Smith, d'un Proudhon, d'un Karl Marx, d'un John Stuart Mill, d'un Carey, d'un Stanley Jevons, d'un Böhm-Bawerk ni d'autres savants encore. Ils parlent (et à leur point de vue ils font bien) de travail et de capital, d'offre et de demande, de valeur, etc., tout comme jadis les juristes parlaient de droit naturel et de droit divin : on croirait qu'il s'agit là d'entités surhumaines, existant en soi et pour soi, alors qu'au contraire l'essentiel serait plutôt, si je ne m'abuse, de savoir « qui » détient le capital, « qui » effectue le travail, « qui » a charge d'estimer une valeur, etc. Ce ne sont pas les œuvres qui font l'homme, c'est l'homme qui fait les œuvres, dit Luther; s'il dit vrai, nous aurons quelques chances de voir le passé et le présent s'éclairer aussi dans ce domaine flottant et bigarré qu'est la vie économique, moyennant que nous réussissions à déterminer un caractère capital par où l'âme germanique s'y distinguerait de toute autre; car les œuvres varient avec les circonstances, mais l'homme demeure le même, et l'histoire d'une sorte d'hommes particulière s'atteste lumineuse autant qu'illuminante non par

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sa division en prétendues périodes, qui n'est jamais que superficielle, mais par l'évidence de sa rigoureuse continuité. Du moment que la consubstantialité avec mes aïeux me devient perceptible, j'interprète leurs actions par les miennes, et mes actions revêtent en retour une nuance tout à fait nouvelle, car elles perdent cette apparence inquiétante d'une chose qui n'a jamais été et qui dépend de résolutions arbitraires; elles se peuvent dorénavant examiner avec un calme philosophique, tels des phénomènes connus de longue date et sans cesse répétés. Dès cet instant nous possédons un point d'appui réellement scientifique : moralement, l'autonomie de l'individualité s'affirme en opposition à la chimère de l'humanité intégrale; historiquement, la nécessité (c'est-à-dire la manière d'agir nécessaire d'hommes déterminés) reprend ses droits de puissance de la nature et de norme.
    Eh bien, à considérer les Germains depuis leur début dans l'histoire, nous remarquons chez eux deux traits fortement accusés, s'opposant et se complétant : d'abord l'instinct véhément de l'individu qui s'érige seul maître sur lui-même; et puis son penchant à s'unir avec d'autres en des associations dont il observe fidèlement les devoirs, pour tenter les entreprises qui exigent l'effort commun. Dans notre vie actuelle ce double phénomène nous enveloppe, nous enserre de toutes parts, réseau dont les fils innombrables forment en s'entrelaçant un tissu aux mailles serrées, aux merveilleux dessins. Monopole et Coopération : voilà, incontestablement, les deux pôles de notre situation économique; et cette polarité déterminée ¹) qui régit — nul ne le niera — le dix-neuvième siècle entier, a régi de même notre économie sociale dès son origine et durant les phases de son développement; aussi suffit-il de nous en bien rendre compte pour acquérir, malgré la diversité des formes de vie succes-
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    ¹) Le mot est de Goethe, voir Erläuterung zu dem aphoristischen Aufsatz, die Natur.

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sives qui ne reviennent jamais, une compréhension plus pénétrante du passé et, par là, du présent : non pas sans doute cette compréhension scientifique, ambition et désespoir des sociologues de carrière, mais celle dont nous avons besoin, nous profanes, pour mieux entendre notre époque.
    Reconnaissons tout de suite un fait ici fondamental, un fait concret, simple, invariablement pareil à lui-même : la forme diverse que revêtent tour à tour les circonstances économiques chez des hommes déterminés dérive directement de leur caractère, et le caractère des Germains — que j'ai esquissé en ses traits les plus généraux ¹) — les conduit avec nécessité à des modes déterminés, encore que changeants, d'économie sociale, ainsi qu'à des conflits et des phases de développement qui se reproduisent éternellement de la même manière dans ce domaine de leur vie. Il faut avant tout se garder d'y préjuger quelque élément de généralité humaine, l'histoire ne nous montre rien de semblable ou du moins rien que des analogies superficielles. Ce qui nous caractérise et nous distingue en propre, c'est la prédominance simultanée des DEUX instincts — l'instinct de se séparer et l'instinct de s'associer. Lorsque Caton demande ce que cherche le Dante en son pénible voyage, il reçoit cette réponse :

Libertà va cercando !

La recherche de la liberté, c'est bien à quoi se ramènent au fond ces deux instincts par où s'exprime notre caractère; ils en procèdent dans une égale mesure. Pour être économiquement libres, nous nous associons avec d'autres; pour être économiquement libres, nous nous séparons de l'association et jouons notre propre tête contre le monde. De là, pour les peuples indo-européens, une vie économique entièrement différente de ce qu'elle est chez les peuples sémiti-
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    ¹) Au ch. VI.

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ques ¹), chez les Chinois, etc. Mais de plus, par son caractère et notamment par sa notion de la liberté, le Germain n'est point du tout identique à ses parents indo-européens même les plus proches ²). Nous avons vu à Rome la grande force ethnique « coopérative » broyer sous sa pression la personnalité intellectuelle et morale, chaque fois que celle-ci marque une velléité de développement autonome; et quand plus tard les énormes richesses amassées par des particuliers introduisirent le système du monopole, cela ne servit qu'à ruiner l'État, si bien qu'il ne resta qu'un chaos humain destitué de physionomie; car les Romains étaient doués de façon à ne produire rien de grand que par l'association, et nulle vie économique ne pouvait naître chez eux du monopole. En Grèce, où règne une harmonie supérieure d'aptitudes, ce qui fait défaut lamentablement c'est, à l'inverse de Rome, la force de s'associer; les individus énergiques ne voient qu'eux-mêmes, ils ne comprennent pas qu'un homme déraciné de son milieu congénère n'est plus un homme, ils trahissent l'association raciale et par là précipitent leur patrie à la ruine où ils la devancent. Les Romains, dans le commerce, manquent donc d'initiative — de ce flambeau qui éclaire la voie entre les mains de l'individu qui la fraye; les Grecs, de probité — de cette conscience publique pour laquelle tous se lient et qui les lie tous, de ce principe du négoce sans fraude, consacré, dès l'essor de notre industrie, par la vénérable formule : « marchandise loyale et marchande », « rechtes Kaufmannsgut ». Elle nous fournit précisément un excellent exemple des réactions du caractère germanique sur les modalités économiques.

CORPORATIONS ET CAPITALISTES

    Des centaines d'ouvrages peuvent informer le lecteur, s'il ne l'est déjà, touchant la vie et l'activité des corporations entre le XIIIme et le XVIIme siècles (environ); ils lui
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    ¹) Voir par exemple ch. II, au sous-titre : « La lutte contre les Sémites », mon résumé des opinions de Mommsen sur Carthage.
    ²) Se reporter ch. VI à la rubrique : « Liberté et fidélité ».


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présenteront un type accompli d'union pour l'action collective, une magnifique illustration de cette devise : un pour tous, tous pour un. Or, à voir comment, dans ces associations, tout est exactement déterminé par une réglementation minutieuse autant que gigantesque, comment tout est étroitement surveillé par le président de la guilde, par des contrôleurs et vérificateurs spéciaux qui lui sont adjoints, par le magistrat de la cité, etc., en sorte que non seulement la façon, l'outillage, les procédés de chaque espèce de travail sont fixés dans les plus petits détails, mais qu'une limite maximum infranchissable est imposée à la production quotidienne, crainte que l'ouvrier ne gâche sa besogne en y mettant trop de hâte pour gagner outre mesure — on est bien tenté de s'écrier avec certains auteurs : quelle horreur est-ce là ? et l'exécrable système qui ne laissait à l'individu pas une ombre d'initiative, pas un atome de liberté ! Mais on se tromperait fort, on se tromperait jusqu'à méconnaître directement la vérité historique. C'est précisément par cette agrégation d'individus multiples et divers en un complex homogène et cohérent que le Germain reconquit sa liberté civile, confisquée depuis qu'il avait pris contact avec l'imperium romain. Sans l'instinct inné de la coopération, nous serions demeurés esclaves au même degré que les Égyptiens, les Carthaginois, les Byzantins, ou que les habitants du Khalifat. Isolé, l'individu est comparable à un atome chimique doué d'une faible puissance de combinaison, il est absorbé, annihilé. Mais dès lors qu'il acceptait volontairement une loi et s'y pliait sans réserve, il s'assurait une vie plausible et digne, plus large même à maints égards que celle de nos ouvriers actuels, et puis surtout cette possibilité de liberté spirituelle qui bientôt allait effectivement se réaliser en beaucoup de lieux ¹). Voilà un côté de
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    ¹) Pour marquer que la condition des ouvriers était en moyenne supérieure, durant les XIIIme, XIVme et XVme siècles, à ce qu'elle est aujourd'hui, je m'appuyais dans la première édition de cet ouvrage sur l'opinion de Leber, qui croyait pouvoir affirmer (Essai sur l'apprécia-

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la question. Mais voici l'autre : l'esprit d'entreprise individuelle était chez nous beaucoup trop vigoureux pour se
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tion de la fortune privée au moyen âge, 1847) que l'argent du pauvre valait alors proportionnellement davantage que celui du riche, attendu que si les objets de luxe atteignaient des prix exorbitants, l'indispensable — aliments, vêtements, habitations, etc. — coûtait très peu. Des travaux récents montrent qu'il convient d'apporter à cette affirmation des tempéraments. Je renvoie le lecteur notamment au volume du vicomte d'Avenel : Découvertes d'histoire sociale, 1200-1910, dont les conclusions se fondent sur l'étude des prix en France, « des prix de toutes choses, depuis sept siècles, lentement amassés, au nombre de 75,000 environ, classés, rapprochés et comparés » (voir pour le détail l'Histoire économique de la propriété, des salaires, des denrées, etc., par le même auteur). Ces conclusions renversent beaucoup d'idées reçues. Voici, brièvement résumées, les plus importantes. Au moyen âge pas plus que de nos jours les évolutions économiques ne semblent dépendre en rien des changements politiques ou sociaux; il n'y a nul lien positif entre la liberté et le bien-être; lors même que dans un État rien ne serait libre, le prix des choses le demeurerait et ne se laisserait asservir par quiconque. Or le prix du travail échappe également aux efforts de le maîtriser; l'opinion commune, qui fixe le taux des salaires, ne le fixe pas à sa guise, il s'impose à elle. Et ainsi les corporations, même les métiers « fermés » du moyen âge, n'ont exercé aucune influence à cet égard dans aucun sens : « monopole, privilège ou entraves n'ont eu ni avantage ni inconvénient pour la rémunération » (ce qui, soit dit en passant, ne diminue en rien l'importance des corporations sous d'autres rapports, comme authentiques créatrices de notre industrie). — De plus, on ne constate aucune corrélation entre le prix du travail et le coût de la vie ou le progrès agricole; la prétendue loi, dite « d'airain », est une fiction. « Il y a eu des heures où les recettes du journalier s'élevaient au quart de leur chiffre actuel, tandis que ses dépenses étaient six fois plus faibles qu'aujourd'hui. Il y a eu d'autres heures où les salaires étaient trois fois moindres qu'à présent, mais où le prix des vivres de première nécessité était inférieur de moitié seulement à ce qu'il est en 1910. » Et tout cela « en moyenne », car chaque sorte de dépense a varié, dans la suite des âges, de la façon la plus diverse : ainsi le pain a baissé de 50 pour 100, mais la viande de boucherie a renchéri; l'éclairage est en opposition permanente avec le chauffage; comparée à ce qu'elle fut, la valeur du vêtement est moitié moindre, mais la chaussure se paye deux fois et demie plus cher qu'autrefois. — De ce qui précède il suit que dans le même dix-neuvième siècle où s'est fondée l'égalité dans les codes, on a pu voir croître l'inégalité dans les fortunes et que, d'autre part, ce siècle a marqué pourtant en somme

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laisser refréner par des prescriptions, si sévères fussent-elles. Aussi voyons-nous des individus particulièrement énergiques atteindre, malgré le régime des corporations, à une fortune immense. En 1367, par exemple, un pauvre compagnon tisserand, Hans Fugger, va s'établir dans la ville d'Augsbourg; cent ans plus tard, ses héritiers sont en situation d'avancer cent cinquante mille florins à l'archiduc Sigismond de Tyrol. Fugger avait naturellement accru par le commerce les ressources qu'il tirait de son industrie, et cela avec un tel succès que son fils devint propriétaire de mines. Mais comment, puisque les règlements des corporations s'opposaient à ce qu'aucun de leurs membres travaillât plus que les autres, put-il gagner tant d'argent et commercer dans une pareille proportion ? Je n'en sais rien; nul n'en sait rien; on manque de renseignements exacts sur les débuts de la famille Fugger ¹). Ce qui est certain, c'est que le fait fut possible. Et si, par l'énormité des richesses qu'elle eut bientôt amassées comme par le rôle que celles-ci lui assignèrent en Europe, la famille Fugger demeure un phénomène
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une tendance, qui va s'accentuant, au nivellement des jouissances. Car à considérer l'emploi possible de l'argent, il apparaît que le pauvre aurait acquis plus de vrai bien-être que le riche, auquel sa supériorité de fortune n'assure désormais ni « commodités » ni « beautés » exceptionnelles, mais seulement des « raretés ». Parmi les dépenses anciennes qui nous semblent de luxe ou de superfluité, beaucoup étaient de nécessité réelle : tels le train militaire des nobles (sécurité), leurs joyaux (seule réserve monétaire) etc.; et la plupart des luxes inutiles (d'art par exemple) étaient à très bon marché. « De quelque marchandise qu'il s'agisse, la hausse ou la baisse de son prix a cette conséquence de la déclasser, de la transférer de la catégorie somptueuse ou superflue à la catégorie usuelle, et réciproquement. » Ces catégories n'ont donc rien de fixe. Mais on peut dire d'une manière générale, que « l'ancien LUXE du riche était jadis un BESOIN et que les nouveaux BESOINS du peuple sont des LUXES. Ce sont les luxes anciens du riche et même des luxes que le riche ancien n'avait pas. »
    Je laisse naturellement à l'auteur toute la responsabilité de ses opinions.
    ¹) Aloys Geiger : Jakob Fugger, Ratisbonne 1895.


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unique en son genre, il n'y eut pas une ville qui ne comptât des bourgeois riches, et l'on n'a qu'à feuilleter L'époque des Fugger d'Ehrenberg, ou Le siècle des Artevelde par Van der Kindere ¹), pour apprendre comment, en tous lieux, des hommes surgis du peuple s'élevèrent par leur travail à l'indépendance et à la prospérité nonobstant la contrainte corporative ²). Sans les corporations, c'est-à-dire sans la coopération, nous ne serions jamais arrivés du tout à édifier une vie industrielle — cela saute aux yeux : la coopération, loin de paralyser l'individu, lui servit de tremplin. Mais alors, dès que l'individu se fut affermi sur ses pieds et qu'il sentit sa force, il se comporta exactement comme se comportaient nos rois à l'égard des princes et du peuple; il ne connut plus
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    ¹) Ce dernier ouvrage a paru à Bruxelles en 1879; celui d'Ehrenberg, publié à Iéna en 1896, porte ce titre allemand : Zeitalter der Fugger.
    ²) S'agissant de la France, d'Avenel écrit à ce sujet : « Ce qui frappe au premier regard jeté sur l'ancien ordre de choses, c'est une réglementation gigantesque, infinie dans ses détails; par conséquent une masse d'entraves. » Mais ces entraves sont « plus apparentes que réelles » et « l'attirail des corporations n'est pas si vexatoire » qu'il semble : « Lorsqu'on ne se borne pas à envisager la porte massive de cette prison aux serrures énormes, lorsqu'on en fait le tour avec patience, on aperçoit dans ses murailles nombre de brèches ou de fissures par où l'entrée et la sortie sont relativement aisées. » Et encore : « De la multiplication des autorités naissait une sorte de liberté pour le travailleur », d'autant que des milliers de prohibitions avaient pour correctifs des milliers de privilèges, tels « ces brevets d'invention que l'on délivrait chaque année pour de nouvelles substances ou de nouveaux mécanismes ». En outre, « le patronat ancien n'était pas seulement accessible par l'examen, le chef-d'œuvre et le consentement des jurés ou gardes du métier. Il existait d'autres voies pour y parvenir. À qui voulait se soustraire à ces formalités s'offraient les lettres de maîtrises créées par le roi. » Elles investissaient leur acquéreur, sans l'astreindre à une épreuve, de tous les avantages appartenant aux membres de la confrérie. En fait, il y avait beaucoup plus de maîtres autrefois que de nos jours. Et s'il n'y en avait pas davantage encore, « ce n'est pas à cause des restrictions corporatives, mais parce qu'il fallait à l'ouvrier, pour s'établir, un capital, un fonds de roulement ou de crédit. » (Découvertes d'histoire sociale, p. 193, 197-198).


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qu'un but : le monopole. Être riche ne suffit pas, être libre ne suffit pas :

Ce peu d'arbres là-bas, qui ne sont pas mon bien,
me gâtent le plaisir de posséder le monde !
(Faust, 2e p., 5e acte).

On ne saurait nier ce que cette aspiration germanique à l'illimité recèle de germes funestes : elle engendre d'une part le crime, de l'autre la misère. Parmi les fortunes privées qui ont atteint des proportions colossales, en est-il une dont l'histoire nous offre un modèle d'honneur sans tache ? Dans l'Allemagne du Sud, pour désigner l'absence de scrupules en affaires, on se sert encore aujourd'hui du mot fuggern ¹). Et, de fait, à peine les Fugger sont-ils devenus puissants par la vertu de l'or, qu'ils s'appliquent à former des cartels avec d'autres riches maisons de commerce pour gouverner les prix sur le marché du monde, ainsi que le font nos trusts, et ces syndicats d'accaparement ne signifient rien de moins, alors comme aujourd'hui, que le vol systématique du producteur et du consommateur, celui-ci parce qu'on hausse artificiellement la valeur du produit, celui-là parce qu'on baisse à plaisir le prix du travail ²). Les Fugger — faut-il s'en divertir ou s'en affliger ? — furent encore intéressés financièrement dans le trafic des indulgences. L'archevêque de Mayence avait, en effet, par un arrangement avec le pape, pris à ferme pour certaines parties de l'Allemagne la perception des recettes que l'on escomptait de l'indulgence attachée à la célébration du jubilé, contre une somme de 10,000 ducats payée d'avance; mais il devait déjà 20,000 ducats aux Fugger sur les 30,000 qu'il
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    ¹) Suivant Schoenhof : A history of money and prices, New-York 1897, p. 74.
    ²) Voir Ehrenberg, op. cit. I, 90. Il s'agissait notamment de se rendre maître du marché du cuivre; mais les Fugger étaient si jaloux d'en obtenir pour eux seuls le monopole exclusif, que le cartel dut bientôt se dissoudre.


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avait versés à la curie pour sa nomination à l'archiépiscopat, et ainsi l'archevêque ne fut qu'un simple homme de paille dans la ferme de l'indulgence plénière, et le vrai fermier fut la maison Fugger. D'où il suivit que Tetzel, le fameux « pardonneur » immortalisé par Luther, ne put voyager et prêcher qu'en la compagnie d'un représentant de cette maison de commerce, lequel encaissait toutes les recettes et détenait en son exclusive possession la clef de la caisse ¹). Si la manière dont s'acquiert une telle fortune paraît déjà peu édifiante, que dire de son emploi ! Émancipé des liens salutaires qui l'associaient aux intérêts de la communauté, l'individu ne connaît plus de loi que l'arbitraire sans frein de son caprice. Le choix d'un empereur dépendra des calculs imbéciles d'un fils de tisserand qui suppute ses avantages; je n'exagère point; ce n'est que grâce au concours des Fugger et des Welser que Charles-Quint fut élu, ce n'est que grâce à leur appui qu'il put entreprendre la guerre néfaste de Smalkalde; et dans la lutte subséquente des Habsbourg contre la conscience allemande et la liberté allemande, ces capitalistes sans caractère jouent de nouveau un rôle décisif. Es se convertissent au catholicisme et combattent la Réforme non par conviction religieuse, mais tout simplement parce qu'ils sont en affaires avec la curie et craignent qu'une défaite éventuelle n'entraîne pour eux la perte de revenus considérables ²).
    Et pourtant, avouons-le, cette ambition sans scrupule de l'individu, cette ambition qui ne recule pas devant le
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    ¹) Ludwig Keller : Die Anfänge der Reformation und die Ketzerschulen, p. 15, et Ehrenberg : op. cit. I, 99.
    ²) L'exposé d'Ehrenberg, documenté aux sources, donne tous les détails. Peut-être quelque âme sentimentale trouvera-t-elle une consolation platonique dans le fait que les Fugger, de même que les autres capitalistes catholiques de l'époque, se ruinèrent tous sans exception pour les Habsbourg, attendu que ces princes empruntaient toujours et ne rendaient jamais (ils restèrent redevables de huit millions de florins aux seuls Fugger).


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crime, a été un facteur important, indispensable, de tout notre développement sur le terrain économique. Je mentionnais à l'instant des rois et je veux comparer une fois encore le domaine dont nous nous occupons ici avec celui, tout voisin, de la politique. Qui ne sent son cœur bondir d'indignation, quand il se remémore l'histoire de l'Europe depuis le XVme siècle jusqu'à la Révolution française ? Toutes les libertés dérobées, tous les droits foulés aux pieds ! Erasme déjà, plein d'une fureur contenue, observe : « Le peuple bâtit les villes, les princes les détruisent » — et il était loin d'avoir vu le pire ! Et pourquoi tout cela ? Pour qu'une poignée de familles, mettant l'Europe en coupe réglée, la monopolisent tout entière à leur profit. Où l'histoire nous montre-t-elle une bande de criminels vulgaires plus abominables que nos princes ? Judiciairement, il en est peu qui ne méritent la prison ou pis encore. Mais, d'autre part, quel homme doué d'un jugement sain, et capable de réflexion, ne reconnaît aujourd'hui dans ce développement une bénédiction ? Par la concentration de la puissance politique autour d'un petit nombre de points, sur un petit nombre d'individus, se sont formées des nations grandes et fortes : force et grandeur à quoi chaque individu participe. Et quand ces souverains peu nombreux eurent mis en pièces tous les autres pouvoirs, alors ils apparurent dans leur solitude; et désormais la grande communauté populaire était en position de revendiquer ses droits, et le résultat fut une mesure de liberté plus abondante qu'aucun âge antérieur n'en avait connu. Le monarque devint (encore qu'inconsciemment) l'artisan de la liberté; l'ambition démesurée d'un seul avait tourné au bien de tous; le monopole politique avait frayé les voies à la coopération politique. Cette évolution — qui de longtemps encore ne sera pas achevée — revêt sa signification caractéristique lorsqu'on l'envisage en regard du processus évolutif de la Rome impériale. Nous avons vu là passer peu à peu des mains du peuple dans la main d'un seul homme tous les droits, tous les privilèges, toutes les

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libertés ¹); les Germains ont suivi la voie inverse; dans l'effort qui les a conduits de l'état de chaos à l'état de nation, ils ont remis provisoirement en quelques mains peu nombreuses la somme totale du pouvoir; et voici que la collectivité en redemande sa part : droit et justice, liberté et même licence aussi grande que possible pour chaque citoyen particulier. Dans beaucoup de nos États actuels, le monarque n'a proprement plus guère qu'une signification géométrique : il est un centre qui doit servir à tracer le cercle. Sur le terrain économique les circonstances sont naturellement beaucoup plus complexes, elles n'y ont d'ailleurs pas atteint — il s'en faut — le degré de maturité des conditions politiques, mais je crois qu'elles présentent une grande analogie avec elles. Le même caractère humain est à l'œuvre de part et d'autre. Chez les Phéniciens, le capitalisme avait conduit à l'esclavage absolu; chez nous, c'est le contraire : il comporte dans sa genèse des duretés, de même que la monarchie dans la sienne, mais il est partout l'avant-coureur de mouvements et de succès communistes. Dans l'État communiste des Chinois règne une sorte d'uniformité animale; chez nous, nous voyons partout surgir de la communauté vigoureuse des individus forts.
    À considérer l'histoire de notre industrie, de notre fabrication, de notre commerce, on distingue partout l'action de ces deux forces. Partout on trouve pour base la coopération — depuis la mémorable ligue des villes lombardes (bientôt suivie de celle des villes rhénanes, de la Hanse teutonique, de la Hanse londonienne) jusqu'à ce génial (encore qu'exalté) Robert Owen, qui, au seuil du dix-neuvième siècle, jeta la semence d'une idée coopérative si grandiose qu'elle ne fait que commencer à se réaliser. Mais en tous lieux aussi, et en tous temps, on voit s'attester l'initiative de l'individu qui s'arrache aux contraintes de la communauté, et là est l'élément proprement créateur, celui qui fraie les voies.
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    ¹) Ch. II, sous la rubrique : « La Rome impériale ».

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C'est comme marchands, non comme savants, que les Polo effectuent leurs voyages de découvertes; c'est en cherchant de l'or que Colomb trouve l'Amérique; l'ouverture des Indes (comme aujourd'hui celle de l'Afrique) est uniquement l'œuvre des capitalistes; presque partout l'exploitation des mines est rendue possible par l'octroi d'un monopole à des particuliers entreprenants; lors des grandes inventions industrielles de la fin du XVIIIme siècle, il arrive toujours que l'individu doit lutter sa vie entière contre la collectivité pour les lui imposer, et sa défaite eût été certaine sans le concours du capital indépendant qui aspirait à s'accroître. L'enchaînement est divers à l'infini parce que les deux forces d'impulsion, loin de s'épuiser d'un coup et de procéder par saccades, ne cessaient d'agir en constante collaboration. Ainsi nous avons vu Fugger, après s'être émancipé des contraintes corporatives, entrer volontairement dans de nouvelles associations et s'y lier par de nouveaux liens. Dans chacun des siècles où l'on assiste à l'accumulation de grands capitaux (comme durant la seconde moitié du dix-neuvième), on assiste en même temps à la formation de cartels, de syndicats, qui sont un mode spécial de la coopération; par là le capitaliste ravit au capitaliste toute liberté individuelle; la puissance de la personnalité particulière s'éclipse, puis elle se fait jour ailleurs. Il n'est pas rare, d'autre part, que la coopération proprement dite marque dès le début les qualités et les tendances d'une individualité déterminée : c'est ce qui apparaît clairement dans la Hanse pendant sa période florissante, et partout où une nation institue des mesures politiques pour la défense de ses intérêts économiques.
    J'avais préparé des matériaux en vue de remplir les cadres tracés dans ces sommaires indications; faute de place, je me dois contenter de soumettre au lecteur un seul exemple, mais du moins instructif entre tous; je l'emprunte au domaine de l'agriculture, que nous n'avons pas encore effleuré, et où il suffit d'un coup d'œil pour apercevoir à

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l'œuvre la loi fondamentale de notre développement économique.

PAYSANS ET GRANDS PROPRIÉTAIRES FONCIERS

Au XIIIme siècle, quand les Germains se mirent à construire leur monde nouveau, le paysan était en somme, dans la majeure partie de l'Europe, un homme plus libre qu'aujourd'hui et jouissant d'une existence plus assurée. Sans doute, c'est à l'homme d'épée, puis, concurremment avec lui, à l'homme d'Église, que la terre appartient d'abord. Mais ils ne l'exploitent pas d'ordinaire eux-mêmes et « le guéret tombe aux mains de l'homme de charrue » ¹). Sur la portion divisée entre les cultivateurs, quelque mode d'emphytéose — au lieu du fermage à court terme — leur garantit une tenure prolongée, souvent héréditaire, parfois irrévocable, de leurs lots respectifs, à moins même que le « bail-vente à cens », qui n'était pas rare en France et qui avait son équivalent dans l'Erbpacht des pays allemands, n'instituât le colon roturier possesseur légal, à seule charge pour lui de payer une rente annuelle au seigneur nominalement propriétaire. À peu près maître chez lui en sa qualité de tenancier favorisé, voire d'effectif possesseur, Jacques Bonhomme exerçait de plus, en sa personne et en la personne de ses bestiaux, des droits d'usage sur la portion commune des terres. Et Piers Plowman n'était pas plus mal logé, au contraire. Durant le XVme siècle, l'Angleterre — refuge actuel de la grande propriété foncière — était presque toute aux mains de centaines de milliers de paysans qui se pouvaient considérer, eux aussi, possesseurs légaux de leurs lots et qui exerçaient pareillement, sur les pâturages et bois communaux, des droits d'usage francs de toute redevance ²). Or ces paysans furent ensuite dépouillés, litté-
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    ¹) D'Avenel : Découvertes d'histoire sociale; ch. III : « La terre aux paysans ».
    ²) Gibbins : Industrial History of England, 5e éd., p. 40 et suiv.; 108 et suiv. L'emphytéose existe encore aujourd'hui dans l'Europe orientale où rien n'a changé sous le régime turc depuis le XVme siècle. Elle a été réintroduite en 1807 dans les domaines grand-ducaux de


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ralement dépouillés de leur bien, et tout moyen parut bon pour le leur ravir. Quand nulle guerre ne fournissait l'occasion de les évincer, les détenteurs du pouvoir falsifiaient les lois en vigueur ou promulguaient des lois nouvelles en vue de transférer aux grands le fonds des petits. Mais ce n'étaient pas les paysans seuls, c'étaient tous les petits agriculteurs qu'il s'agissait d'annihiler, et l'on y arriva par un détour : la concurrence des grands les obligea, en les ruinant, de céder leurs terres à tout prix ¹). D'où, par exemple, ce fait, illustration éloquente des cruautés que comporte un pareil état de choses : en 1495 l'ouvrier agricole anglais qui louait ses services à la journée touchait en salaires trois fois autant (valeur vénale) qu'il eût touché cent ans plus tard. Donc, cent ans plus tard, quantité de braves gens peinaient de tout leur effort pour n'arriver à gagner que le tiers de ce qu'avait
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Mecklembourg-Schwerin. Ici, toutefois, on doit entendre le mot « emphytéose » au sens juridique essentiellement allemand du mot Erbpacht, savoir un mode de tenure dans lequel le droit d'usage, sans se confondre avec le droit de propriété, implique néanmoins possession effective et légale pour le tenancier héréditaire, moyennant l'accomplissement par lui de certaines conditions (payement d'un prix d'achat, d'une rente annuelle en nature, etc.).
    ¹) C'est en Angleterre que l'on suit le plus aisément les progrès de cette transformation, car le développement politique y est rectiligne et, dès le XVme siècle, l'intérieur du pays n'y est plus dévasté par des guerres. Voir surtout l'ouvrage justement célèbre de Thorold Rogers : Six centuries of work and wages (traduit en français par Castelot sous ce titre : Travail et salaires en Angleterre depuis le XIIIme siècle, Paris 1897). Mais le processus est identique pour l'essentiel en tous les pays de l'Europe centrale : les grandes propriétés foncières se sont constituées par le vol et l'escroquerie, dans tous les cas du moins (Erbpacht, location à cens, etc.), où le seigneur, ne conservant qu'un titre de propriété juridique, avait institué par contrat le tenancier héréditaire possesseur effectif et légal de sa terre, et où même, selon d'anciennes formules (cf. d'Avenel : op. cit., p. 44), le bailleur avait « livré, cessé, quitté, transporté et octroyé, à toujours et à perpétuité, au preneur et à ses successeurs » la terre objet du contrat, s'en étant « démis, dévêtu et dessaisi » pour en vêtir et saisir le preneur, lequel il déclarait « mettre en bonne possession » et « faire vrai seigneur comme en sa propre chose et domaine ».


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gagné leur père ! Une chute si soudaine, affectant précisément la partie productrice du peuple, est simplement effrayante, et l'on se demande comment il se fait que l'État entier n'ait pas été jeté hors des gonds par une catastrophe d'une telle violence. Dans le cours de ce seul siècle tous les ruraux, ou presque, tombèrent au rang de journaliers. Et dans la première moitié du XVIIIme siècle la classe des paysans était à ce point déchue que ses membres ne pouvaient plus se tirer d'affaire sans les dons gracieux des gentilshommes campagnards — lesquels suppliaient la Chambre de secourir leurs fermiers — et sans les subventions de la caisse communale : le gain maximum de l'année entière ne suffisait plus, en effet, à couvrir la dépense d'un minimum de choses indispensables à la vie ¹). En pareille matière, pourtant, comme
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    ¹) Rogers : op. cit., ch. XVII. Pour s'assurer qu'au milieu du dix-neuvième siècle le travailleur agricole n'avait pas reconquis, du moins en Angleterre, une situation plus digne, voir l'exposé de Herbert Spencer dans The man versus the state, ch. 2. On pourrait citer des faits analogues par centaines; je n'en mentionnerai qu'un, et c'est que jamais la classe des travailleurs manuels ne connut plus de misère qu'au milieu du dix-neuvième siècle; que devient, dès lors, la notion d'un « progrès » continu ? Pour la grande majorité des habitants de l'Europe, la marche du développement durant les quatre derniers siècles est un « progrès » dans la misère croissante. Pourtant, à la fin du dix-neuvième siècle, le travailleur manuel a vu s'améliorer sa situation, mais elle est pire encore de beaucoup qu'elle n'était au milieu du XVme, pire de 33 pour cent suivant les calculs de comparaison établis par le vicomte d'Avenel, Revue des deux mondes du 15 juin 1898. Il est vrai, en France notamment, que le XVme siècle, où les terres étaient tombées presque à rien, fut l'ère la plus avantageuse pour les salariés, et que la déroute des travailleurs manuels commença au XVIme, qui vit le triomphe des propriétaires fonciers; il est vrai aussi que d'Avenel, qui insiste sur ce fait dans ses Découvertes d'histoire sociale, y marque en même temps, comme on l'a vu, la tendance actuelle au « nivellement des jouissances ». Mais le contraste n'en demeure pas moins frappant entre la condition faite au travail durant le moyen âge et celle où il déchut peu à peu. L'écrivain socialiste Karl Kautsky a cité dans la Neue Zeit une loi provinciale émanant des ducs saxons Ernst et Albert, qui, en l'an de grâce 1482, enjoint aux hommes de peine et faucheurs de se tenir pour satisfaits si, outre le salaire qu'on leur paye en argent, on leur prépare chaque jour,

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en général chaque fois que nous envisageons des phénomènes de la nature, gardons-nous de laisser influencer notre jugement par des abstractions toutes théoriques ou par des considérations de pur sentiment. Jevons, l'éminent économiste, écrit : « La première condition pour comprendre, c'est d'abandonner une fois pour toutes l'illusion qu'il y ait en matière sociale des « droits abstraits » ¹). Quant à notre sentiment moral, c'est un fait — quoiqu'il en ait — que la nature est partout cruelle. Nous nous indignions tout à l'heure contre les rois criminels, nous nous indignons maintenant contre la noblesse voleuse et accapareuse : mais quelle étude biologique ne nous ménage de bien autres sujets d'indignation ! Il faut nous rendre compte que la moralité est une intuition d'ordre intérieur, c'est-à-dire transcendant; le « Pater, dimitte illis » ne trouve pas de justification hors du cœur humain : d'où le ridicule de toute éthique empirique, inductive, antireligieuse. Mais si, morale à part, nous nous bornons ici, comme nous en avons le devoir, à nous demander quelle signification eut pour la vie
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à midi et le soir, deux repas de quatre services chacun, savoir : un potage, deux plats de viande et un légume, menu qui doit, les jours de fête, s'augmenter d'un plat et comporter après la soupe deux sortes de poisson avec deux sortes de légume. Kautsky ajoute : « Quel est l'ouvrier, appartînt-il à l'aristocratie de son métier, qui puisse de notre temps s'offrir quotidiennement, pour déjeuner et pour dîner, cette chère somptueuse dont les plus humbles journaliers de la Saxe ne se contentaient pas toujours au XVme siècle ? » En Angleterre, l'évêque de Lincoln Robert Grossetête, qui trace au XIIIme siècle les règles de l'économie rurale, veut qu'il y ait toujours dans la huche, pour les ouvriers du domaine, pain de froment, viande, fromage et ale; un siècle après, le poète Langland, dans son Piers Plowman, se plaint de ce que les journaliers dédaignent la bière et le lard et réclament de la viande ou du poisson frais (Cf. André Réville : Les paysans au moyen âge; 3e conférence : « Le paysan dans la vie privée »).
    Dans sa Modern Democracy (1912), Brougham Villiers remarque qu'en Angleterre le paysan du XVme siècle était moins exposé à la famine, sauf en cas de récoltes désastreuses, que ne l'est dans les années les plus prospères le prolétaire actuel.
    ¹) The state in relation to labour (cité d'après Herbert Spencer).

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ce développement économique, il suffira de nous instruire des faits dans les ouvrages spéciaux ¹) et nous reconnaîtrons qu'une transformation complète de l'agriculture s'imposait. Sans elle, il y a beau temps qu'en Europe nous eussions été obligés, faute d'autre nourriture, de nous entre-dévorer ²). Or ces petits paysans, qui étendaient sur le pays le réseau coopératif d'une propriété morcelée à l'infini, peut-on imaginer qu'ils eussent jamais accompli cette réforme, devenue nécessaire, de l'agriculture ? Elle exigeait du capital, du savoir, de l'initiative, l'espoir nettement conçu de gros bénéfices méthodiquement escomptés, toutes choses incompatibles avec l'existence au jour le jour; elle impliquait, de plus, l'exercice d'un pouvoir dictatorial sur de vastes territoires et la disposition de forces ouvrières nombreuses ³). La noblesse campagnarde s'arrogea les prérogatives requises pour tenir ce rôle, et elle en fit un bon usage. Son activité fut aiguillonnée par les rapides progrès de la classe commerçante, rivale dangereuse qui constituait une menace pour sa situation sociale. Elle s'appliqua d'un tel zèle et avec tant de succès à l'œuvre entreprise, qu'on estime le rendement du champ de blé quatre fois plus grand à la fin du XVIIIme
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    ¹) Par exemple Fraas : Geschichte der Landbauwissenschaft.
    ²) Parlant des « avantages inouïs » qu'offraient aux paysans français les modes de tenure ou de petite propriété du moyen âge, d'Avenel note qu'ils avaient leur source dans un état matériel « auquel nous ne pourrions revenir que par l'anéantissement des deux tiers, des trois quarts peut-être, de notre population et des neuf-dixièmes de nos richesses nationales » (op. cit. p. 44).
    ³) Tout cela se laisse démontrer historiquement. Pietro Crescenzi de Bologne composa son Opus ruralium commodorum dans les premières années du XIVme siècle et fut bientôt suivi dans cette voie par d'autres théoriciens de l'art agricole. Robert Grossetête, Walter de Henley, etc., donnent déjà d'excellentes directions relatives aux fumures; elles demeurent d'abord sans effet, en raison de l'ignorance des paysans, de l'absence d'engrais chimiques, de la non-utilisation du fumier des villes, etc. Pour obvier à la pauvreté de la terre mal amendée on la laissait tous les deux ou trois ans en jachère, d'où son faible rapport dont on peut s'informer dans André Réville : op. cit., p. 9.

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siècle qu'à la fin du XIIIme; dans le même temps, le poids du bœuf triple par l'engraissement, et l'élevage du mouton produit une moyenne d'individus portant quatre fois plus de laine ! Succès du monopole, mais succès qui devait, tôt ou tard, profiter à la communauté. Nous ne nous accommodons jamais longtemps, nous Germains, du système d'exploitation et d'extorsion carthaginois. Si les grands propriétaires fonciers encaissent tout, aussi bien la part de recettes qui eût pourvu à l'équitable rémunération de leurs ouvriers que le gain net qui valait jadis une modeste aisance à d'innombrables familles d'agriculteurs, ils ne laissent pas néanmoins de développer d'autre façon ces forces vivantes qu'ils utilisent, et qui acquièrent en s'employant un plus haut degré de dignité humaine. Dans les industries textiles, à la fin du XVIIIme siècle, les inventeurs sont tous des paysans, qui s'occupent de tissage pour se procurer un supplément de ressources indispensable; d'autres émigrèrent aux colonies où ils cultivèrent sur d'immenses étendues du blé qui entra en concurrence avec le blé indigène; d'autres se firent marins et commerçants. Bref, la valeur de la propriété foncière monopolisée baissa peu à peu, et elle continue de baisser — comme la valeur de l'argent ¹) — preuve que ces circonstances économiques subissent déjà la réaction du courant contraire : nous allons au-devant du jour où, dans ce domaine aussi, la collectivité revendiquera ses droits, où elle réclamera aux grands propriétaires son bien provisoirement confisqué, tout de même qu'elle a réclamé aux rois ses droits politiques provisoirement aliénés. La France de la Révolution a donné la première l'exemple; et c'est un exemple aussi, mais plus raisonnable, que nous propose l'initiative de ce petit prince allemand au grand cœur qui a réintroduit, voici quelque quarante ans, le système de l'Erbpacht dans les domaines grand-ducaux de Mecklembourg-Schwerin.
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    ¹) En 1694, le gouvernement anglais payait pour l'argent 8½ % en 1894, à peine 2 %.

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LES DEUX COMMUNISMES

    Si profondément que se soit modifiée la situation économique depuis quatre siècles, on constate néanmoins une surprenante analogie dans certaines circonstances financières d'autrefois et d'aujourd'hui, ainsi que chacun peut s'en assurer en lisant, par exemple, le livre d'Ehrenberg sur l'époque des Fugger. Il y avait déjà au XIIIme siècle des sociétés par actions, telles les papeteries de Cologne ¹); il y avait en Flandre, dès le début du XIVme, des compagnies d'assurance ²); l'usage des lettres de change était répandu d'un bout de l'Europe à l'autre, ainsi que la spéculation sur le cours des valeurs; formation de trusts, hausse et baisse artificielle des prix, banqueroutes.... tout cela florissait alors comme aujourd'hui ³). Et il va de soi que le Juif, cet important facteur économique, florissait aussi. Van der Kindere note laconiquement qu'au XIVme siècle, en Flandre, les préteurs décents prenaient jusqu'à 6½ % d'intérêt, les Juifs entre 60 et 200 % 4); et le bref épisode du Ghetto que l'on
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    ¹) Lamprecht : Deutsches Städteleben, p. 30.
    ²) Van der Kindere : Le siècle des Artevelde, p. 216.
    ³) Martin Luther proteste fréquemment contre « l'enchérissement de gaîté de cœur » des céréales par les paysans : ils se font ainsi, dit-il, « assassins et voleurs de leur prochain » (voir ses Propos de table). Dans son écrit Von Kaufhandlung und Wucher, il trace d'autre part une réjouissante peinture des trusts alors déjà florissants : « Qui est assez obtus pour ne pas voir que ces sociétés ne sont rien autre chose que de véritables monopolia ?... Ils ont toute la marchandise entre leurs mains et font avec elle ce qu'ils veulent, ils ne craignent pas de hausser ou de baisser les prix à leur convenance, ils oppriment et détruisent tous les petits commerçants, tel le brochet, les menus poissons dans l'eau, absolument comme s'ils étaient institués maîtres sur les créatures de Dieu et affranchis de toutes les lois de la foi et de l'amour.... Ils ne seront contents que lorsqu'ils auront sucé le monde entier et que tout son argent gonflera leur panse.... Tout le monde est exposé au péril et à la ruine, gagne cette année, perd l'année prochaine, mais eux (les capitalistes) gagnent toujours et éternellement, ou ils réparent leurs pertes par des gains accrus; rien d'étonnant dès lors qu'ils aient bientôt accaparé le bien de tout le monde. » Ces paroles datent de 1524; on pourrait n'y rien changer aujourd'hui.
    4) Op. cit., p. 222-223.

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s'est tant plu à grossir — de 1500 à 1800, cela fait trois siècles — n'a presque rien changé, ou rien du tout, à la prospérité de ce peuple avisé et à sa façon de traiter les affaires.
    La double notion que je souhaite graver dans l'esprit du lecteur me paraît la plus propre à lui faciliter l'intelligence du dix-neuvième siècle, c'est pourquoi j'y insiste : d'une part, force dominante, les qualités de caractère fondamentales et invariables; d'autre part, et malgré tant de douloureuses oscillations, la continuité relative de nos circonstances économiques. Cela bien compris, nous sommes prêts à envisager avec plus de sang-froid quantité de manifestations du présent qui, au premier abord, semblent d'une nouveauté inouïe, et qui ne sont en réalité rien d'autre qu'un peu de passé vêtu à la mode d'aujourd'hui, rien de plus que des produits naturels et nécessaires de notre caractère. Les uns dénoncent les grands syndicats du capital, les autres le socialisme, et ils croient voir approcher la fin du monde; certes ! les deux mouvements comportent des dangers, dès l'instant que des puissances antigermaniques y ont la haute main ¹), mais ce sont des phénomènes tout à fait normaux en eux-mêmes, par quoi se traduit la pulsation de notre vie économique. Même avant l'époque où se substitue à l'économie « naturelle » l'économie que l'on peut appeler « monétaire », à la Naturalwirtschaft la Geldwirtschaft ²), on distingue le jeu de courants économiques analogues : ainsi la période du servage de corps et de la servitude personnelle marque la transition nécessaire de l'esclavage antique à la
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    ¹) Voir ch. VIII, sous la rubrique : « La chimère de l'illimité ».
    ²) On entend par Geldwirtschaft ce stade d'économie sociale dans lequel l'argent-monnaie, comme signe représentant la valeur des marchandises (et, avec l'argent, le papier-monnaie comme signe représentant la valeur de l'argent), devient d'un usage et d'une circulation universels en tant que moyen légal de payement; où les versements en numéraires remplacent le troc des objets naturels (Naturalwirtschaft) où en même temps la production ainsi encouragée ne vise plus seulement la consommation sur place, mais l'échange, et se cherche des débouchés en vue desquels elle accroît son intensité.


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liberté générale — une des plus grandes conquêtes, assurément, de la civilisation germanique; ici, comme partout ailleurs chez nous, c'est l'intérêt égoïste de quelques individus, ou groupes d'individus, qui a frayé les voies au bien de tous; c'est, en d'autres termes, le monopole qui par son travail a préparé le terrain à la coopération ¹). Mais dès l'avènement de la Geldwirtschaft (elle débute au Xme siècle, ses progrès sont déjà considérables dans le Nord au XIIIme, et le XIVme nous la montre partout complètement organisée), les circonstances économiques se peuvent comparer pour l'essentiel à celles d'aujourd'hui ²), sauf que naturellement de nouvelles combinaisons politiques et de nouvelles conquêtes industrielles prêtent au vieil Adam une physionomie nouvelle, sauf encore que l'amplitude des vibrations, comme on dit en physique, augmente et diminue alternativement. D'après Schmoller, cette amplitude (j'entends l'énergie avec laquelle se heurtent les courants contraires) était aussi grande au XIIIme siècle qu'au XIXme, mais elle était en revanche beaucoup moindre qu'au XVIme ³). L'exemple des Fugger nous a fait voir déjà le capitalisme en action; mais bien plus anciennement encore le socialisme avait été un élément constitutif de la vie; pendant près de cinq siècles il joue un rôle considérable dans la politique continentale, savoir depuis la révolte des villes lombardes contre leurs comtes et rois jusqu'aux nombreux groupements et soulèvements de paysans dans tous les pays de l'Europe. Lamprecht tient que chez nous l'organisation de l'agriculture est, par nature,
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    ¹) Cela ressort avec une particulière clarté de l'exposé de Michael au ch. I (« Agriculture et paysans ») de ses Kulturzustände des deutschen Volkes während des 13. Jahrhunderts, 1897.
    ²) Beaucoup s'imaginent à tort que la monnaie fiduciaire est « une des plus tardives conquêtes de notre temps. » Loin que le Germain ait inventé l'idée du papier-monnaie, elle était familière à la vieille Carthage et à la Rome du Bas-Empire, encore qu'elle y revêtit une forme un peu différente puisqu'il n'y avait pas de papier.
    ³) Voir Strassburg's Blüte, cité par Michael dans l'ouvrage mentionné plus haut.


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« communiste-socialiste ». Où d'ailleurs le vrai communisme prendrait-il racine, sinon, avant tout, dans l'agriculture ? Car c'est là, dans la production des moyens de subsistance indispensables, que la coopération prend tout son sens et qu'elle a le plus de chance de devenir un facteur de configuration politique. Aussi les siècles antérieurs au  XVIme furent-ils plus socialistes que le XIXme, encore que le fracas des théories dont on nous a dès lors rebattu les oreilles puisse faire illusion. Ces théories même ne sont rien moins que neuves. Pour ne citer qu'un exemple, je rappellerai que dès le XIIIme siècle — ce siècle de notre éveil — le Roman de la Rose, qui fut longtemps le livre le plus répandu de l'Europe, attaque toute propriété privée; et tout au début du XVIme — en 1516 — le socialisme théorique trouve dans l'Utopia de sir Thomas More une expression si mûrie, si élaborée, si nette, qu'on peut envisager ce qui s'y ajouta depuis comme une simple mise en valeur, une exploitation du territoire délimité et jalonné par More ¹). Cette exploitation commença aussitôt.
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    ¹) C'est ce qu'admet lui-même le leader socialiste Kautsky (Die Geschichte des Sozialismus 1895, I, 468); il estime que la conception de More conserva toute sa valeur et dut être tenue pour déterminante jusqu'à l'année 1847, en d'autres termes jusqu'à Marx. On ne voit guère, en effet, ce qu'il pourrait y avoir de commun entre la pensée de ce Juif bien doué, qui essaya de transplanter d'Asie en Europe quelques-unes des meilleures idées de son peuple pour les adapter aux conditions de la vie moderne, et la pensée du plus exquis savant qu'ait jamais produit le Nord germanique — nature aristocratique jusqu'au bout des ongles, sensibilité d'une finesse merveilleuse, esprit dont l'inépuisable humour inspire à Erasme, son intime, « l'Éloge de la Folie », homme du monde qui dans ses fonctions publiques — comme membre et plus tard Speaker du Parlement, maître des requêtes, chancelier de la trésorerie, etc. — acquiert une immense expérience de la vie. Tel est l'auteur d'Utopie, qui dans la société de son temps dénonce franchement et ironiquement (à combien juste titre !) « une conjuration des riches contre les pauvres » et qui rêve d'un autre État, lequel s'érigerait sur des bases authentiquement germaniques et chrétiennes. Si More inventa le mot d'Utopie — « Nulle Part » — pour désigner son État futur, ce fut là aussi un trait d'humoriste : car en réalité il aborde le problème social tout à fait pratiquement, beaucoup plus pratique-

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Non seulement nous possédons avant le dix-neuvième siècle une longue série de sociologues théoriciens et, entre tous éminent, l'illustre philosophe Locke avec ses claires et très socialistes déductions sur le travail et la propriété ¹), mais les XVIme, XVIIme et XVIIIme siècles nous ont apporté des constructions idéales d'États communistes en aussi grand nombre que leur successeur. Ainsi le Hollandais Peter Corne-
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ment que maint doctrinaire socialiste d'aujourd'hui. Culture rationnelle du sol, hygiène du corps et de l'habitation, réforme du système pénal, réduction des heures de travail, l'instruction accessible à chacun ainsi que de nobles divertissements.... voilà son programme. Nous en avons, depuis, réalisé plusieurs articles. Sur les autres points, More a su si exactement, comme sang de notre sang, ce dont nous avions besoin, que son livre vieux de quatre siècles paraît toujours jeune et d'actualité. More oppose toute l'impétuosité de sa conviction germanique à l'absolutisme monarchique qui était alors en voie de développement. Il n'est pas républicain pourtant : Utopie aura un roi. Une liberté de conscience absolue sera de règle dans l'État idéal. Comme le dit bien Jusserand : « En matière religieuse, l'audace de ce penseur qu'attendait l'auréole des saints est incroyable. À la veille des plus terribles persécutions, il expose le principe de la tolérance universelle; il le résume en une phrase si simple qu'on peut en sourire, et si sage qu'elle devrait être gravée dans tous les cœurs : on ne peut pas croire ce qu'on veut. More, en l'écrivant, était en avance sur son siècle, et même sur le nôtre » (op. cit. t. I, p. 80). More pourtant n'avait rien de ces doctrinaires éthiques, antireligieux, dont nos socialistes pseudomosaïques nous présentent le type. Au contraire : en Utopie, celui qui ne sent pas Dieu dans son cœur demeure exclu des fonctions publiques. Athées et matérialistes y sont tolérés comme tous les autres hommes; loin même de leur imposer silence on les encourage à discuter, sinon avec le vulgaire aisément leurré, du moins avec l'élite des gens cultivés; mais ils ne peuvent être magistrats.
    On le voit : ce qui sépare un Thomas More d'un Karl Marx et compagnie, ce n'est pas un progrès dans le temps, c'est l'opposition entre germanisme et judaïsme. La classe ouvrière anglaise de notre époque, et notamment son avant-garde de penseurs, tel William Morris qui, lui aussi, nous rapporta des nouvelles de « Nulle Part », est manifestement beaucoup plus proche de More que de Marx. Sans doute apercevrons-nous qu'il en est de même des socialistes en d'autres pays européens, dès qu'ils auront amicalement, mais résolument, prié leurs leaders juifs de s'occuper plutôt des affaires de leur propre peuple.
    ¹) Voir notamment Second Essay on Civil Government, § 27.


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lius, au XVIIme, suggère déjà l'abolition de toutes les nationalités, l'institution d'une « magistrature centrale » pour l'administration des affaires communes aux divers groupes d'hommes, lesquels formeront de nombreuses « sociétés par actions » ¹) (sic); et Winstanley, dans le même temps (sa Loi de la liberté est de 1651), érige un système communiste si perfectionné, avec abolition de toute propriété individuelle, interdiction (sous peine de mort) de tout achat et de toute vente, suppression de toute religion spiritualiste, avec renouvellement annuel de tous les fonctionnaires, tous élus par le peuple, etc., qu'il laisse en vérité peu de chose à bâtir — ou à démolir — pour ses après-venants ²).

LA MACHINE

    Si le lecteur veut bien méditer ces considérations et leur donner lui-même les développements qu'elles comportent, peut-être lui faciliteront-elles en quelque mesure l'intelligence de notre temps. Un nouveau facteur, il est vrai, intervient au dix-neuvième siècle, un formidable agent de transformation : la MACHINE. Henry George évoque — vision magnifique et qui le devient chaque jour davantage — les prodiges de l'ère industrielle, puis il se demande quel rêveur de ce rêve, concevant tout à coup sa réalité, douterait « que les esclaves mécaniques de la science eussent pris sur eux la malédiction d'Adam et que, dans l'humanité délivrée, ces
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    ¹) Cf. Gooch : The History of English democratic ideas (1898), p. 209 et suiv.
    ²) On trouvera quelques détails sur Winstanley dans l'ouvrage intitulé : Geschichte des Sozialismus in Einzeldarstellungen I, p. 594 et suiv. La section qu'il lui consacre a pour auteur Bernstein, son « découvreur ». Mais Bernstein n'analyse qu'un seul de ses écrits et, en outre, il se montre si totalement incapable de comprendre le caractère germanique, que l'on en apprendra plus long sur la personnalité de Winstanley dans le petit livre de Gooch, p. 214 et suiv., 224 et suiv. — La plus catégorique réprobation de toutes les idées communistes de ce temps-là, c'est chez Olivier Cromwell qu'il faut la chercher. Cet homme du peuple repoussa énergiquement la proposition d'introduire le suffrage universel pour le Parlement, jugeant que ce procédé « conduit nécessairement à l'anarchie ».


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muscles de fer, ces tendons, d'acier, dussent faire de la vie du plus pauvre ouvrier un perpétuel jour de fête ! » ¹) On sait la réponse. Un socialiste homme de bien, et homme de pensée, William Morris la formule en ces termes : « Nous voici devenus les esclaves des monstres qu'engendra notre propre force créatrice » ²). La quantité de misère causée par la machine ne saurait s'évaluer en chiffres, elle passe toute imagination. Le dix-neuvième siècle fut probablement le plus fécond en douleurs de tous ceux dont nous avons quelque connaissance, et la raison principale de ce fait est dans l'essor soudain de la machine. En 1835, peu après l'introduction de l'industrie mécanique dans l'Inde, le vice-roi mandait : « Misère presque sans exemple dans l'histoire du commerce. Les os des tisserands blanchissent les plaines de l'Inde » ³). C'était, sur une plus grande échelle, la répétition des désastres sans nom qu'a suscités partout l'avènement de la machine. Il y a pis, d'ailleurs, que la mort par la faim — car elle ne frappe qu'une génération — il y a la déchéance de milliers et de millions de créatures humaines tombant d'un état d'indépendance et d'aisance relatives à un permanent esclavage et chassées des campagnes, où leur vie était saine, dans les grandes villes où les attend une existence lamentable, privée d'air et de lumière 4). Rien pourtant n'indique
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    ¹) Progress and Poverty, Introduction.
    ²) Signs of Change, p. 33.
    ³) Cité d'après May : Wirtschafts- und Handelspolitische Rundschau für das Jahr 1897, p. 13. — Harriet Martineau note avec une charmante naïveté, dans le livre qu'elle publia avec grand succès sous ce titre : British Rule in India, que les résidents anglais d'Agra et de Cawnpore durent renoncer à leur promenade du soir à cause de l'odeur des cadavres, qui étaient trop nombreux pour qu'on pût les ensevelir.
    4) Les ouvriers de l'industrie textile, par exemple, jusque vers la fin du XVIIIme siècle, vivaient presque tous à la campagne, et les travaux des champs formaient une part de leurs occupations. Leur situation était, d'ailleurs, supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui (voir Gibbins : op. cit., p. 154, ou le ch. VIII du livre I dans Adam Smith : Wealth of Nations). Pour apprendre à connaître la condition actuelle des ouvriers de beaucoup d'industries dans le pays d'Europe qui paye les


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que cette transformation (sauf qu'elle affecta une population beaucoup plus nombreuse) ait eu des conséquences plus dures et provoqué une crise générale plus intense que celle qui s'opéra dans le commerce, quand il passa de la Naturalwirtschaft à la Geldwirtschaft, ou dans l'agriculture, quand elle devint, de naturelle, artificielle. L'extrême rapidité, précisément, avec laquelle s'est propagé le régime manufacturier, et, par une coïncidence heureuse, l'extension presque sans borne des possibilités d'émigration, ont en quelque mesure atténué l'inéluctable cruauté de ce développement.
    Nous avons vu combien une telle révolution économique était exactement conditionnée et prédéterminée par le caractère individuel du Germain. Chaque fois que la politique lui permettait de respirer, quelque grand inventeur surgissait, qui profitait de cet instant de calme : témoin Roger Bacon au XIIIme siècle, témoin Léonard de Vinci au XVme; et ce n'est qu'extérieurement que l'œuvre d'invention semble arrêtée pour des siècles, alors qu'en vérité l'idée s'achemine à sa réalisation. Et de même que le télescope et la locomotive ne sont point choses nouvelles de toutes pièces, preuves et produits d'une évolution intellectuelle, de même il n'y a rien qui soit radicalement neuf dans notre actuel état économique, si différent qu'il apparaisse des états antérieurs en tel ou tel de ses phénomènes superficiels. Nous n'apprécierons à sa juste valeur l'économie sociale du temps présent qu'autant que nous aurons appris à discerner dans les siècles passés l'empreinte des traits essentiels qui nous caractérisent : le même caractère est à l'œuvre également aujourd'hui.
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meilleurs salaires — en Angleterre — il faut lire R. H. Sherard : The white slaves of England, 1897.

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Dernière mise à jour : 4 mai 2008