Here
under follows the transcription of chapter 9b5 of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
1146
5. Politique
et Église.
(De l'institution de la
Confession obligatoire, en 1215, jusqu'à la Révolution
française).
L'ÉGLISE
J'ai marqué déjà dans quelle
mesure il me
paraissait nécessaire de grouper l'une avec l'autre, en cet
aperçu, la Politique et l'Église; j'ai indiqué les
raisons plus profondes de ce groupement dans l'introduction
particulière de la section intitulée : « La lutte
» ¹). Nul, au demeurant, ne niera que dans le
développement de l'Europe, depuis le XIIIme
siècle, les
rapports existant effectivement entre l'Église et la Politique
n'aient
été d'une importance décisive en maintes
matières essentielles; et les politiciens pratiques s'accordent
presque unanimement à juger non viable, aujourd'hui encore, une
séparation complète de l'Église et de
l'État politique,
c'est-à-dire l'indifférence absolue de l'État
touchant
les affaires de l'Église. Si l'on pèse les arguments
qu'invoquent à cet égard les hommes d'État les
plus
conservateurs, on les constate plus substantiels que ceux de leurs
adversaires doctrinaires. Prenons, par exemple, les Controverses du
temps présent de Constantin Pobiedonostsev. Ce
célèbre ministre russe, procureur supérieur du
saint synode, peut passer pour le type accompli du
réactionnaire, et l'on conçoit difficilement qu'un
libéral s'entende jamais avec lui en politique; il fait, en
outre, profession de christianisme au sens ecclésiastique
orthodoxe. Or Pobiedonostsev estime que l'Église ne PEUT
pas être
séparée de l'État, du moins pas à la
longue, et
cela parce qu'infailliblement « l'Église prendrait
bientôt
la prépondérance sur l'État », ce qui condui-
—————
¹) Pour ce dernier point, voir aussi
l'Introduction
générale, à la fin de la rubrique : «
Division binaire du présent ouvrage ». Pour le
premier,
voir ch. IX (B. « Coup d'œil historique »), aux
considérations qui suivent le tableau des « Éléments de
la vie sociale ».
1147 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
rait à un
bouleversement au profit de l'idéal
théocratique ! Cette affirmation de la part d'un homme si
exactement instruit des affaires de l'Église, et si
profondément
sympathique à l'Église, me semble fort digne d'attention.
Pobiedonostsev craint, de plus, qu'une fois introduit le principe de
l'indifférence de l'État « le prêtre ne
s'immisce
dans la famille et n'y prenne la place du père » ¹).
Il
attribue donc à l'Église une importance politique si
énorme qu'il redoute à la fois pour l'État, en sa
qualité d'homme d'État expérimenté, et pour
la
religion, en sa qualité de chrétien convaincu, le
péril que leur ferait courir l'Église, si on lui
lâchait
la bride. Voilà de quoi donner à réfléchir
aux libéraux ! Et il me suffit pour justifier provisoirement mon
point de vue, encore que je parte d'autres postulats et vise d'autres
buts que le conseiller de l'autocrate de toutes les Russies ²).
J'ai dessein, en effet, vu la concision qui m'est
imposée dans
cette partie de notre aperçu historique, comme dans les autres,
d'envisager presque uniquement le rôle de l'Église dans la
politique des six siècles antérieurs au
dix-neuvième, et je crois que nous arriverons ainsi à
discerner quelle est la part d'éléments encore vivants
qui constituent dans le présent un héritage fâcheux
du passé. Je me dispenserai de répéter ici ce que
j'ai déjà dit ailleurs, et je crois également
superflu de résumer encore une fois ce que chacun sait depuis
l'école ³). Les phénomènes sur lesquels je
souhaite appeler
—————
¹) Je cite d'après la traduction allemande de Borchardt et
Kelchner : Streitfragen der
Gegenwart, 3e éd. p. 10 et
suiv., 24
et suiv.
²) De son point de vue de libre penseur,
Gustave Le Bon soutient (Révolution
française, 1912, p. 262) une thèse
analogue, sur le point essentiel, à celle du procureur du saint
synode. S'élevant contre les « jacobins modernes »
qui ont
réalisé en France la séparation, il écrit :
« Aveuglés par leur étroit fanatisme, ils n'ont pas
compris que détacher l'Église du gouvernement c'est
créer
un État dans l'État et qu'ils se trouveront un jour en
présence
d'une caste redoutable », d'autant plus redoutable qu'en ce cas
elle
sera « dirigée par un maître hors de France et
nécessairement hostile à la France ».
³) Voir plus haut, dans la section : «
Économie sociale
», au sous-
1148 LA
FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
l'attention, nous ne les avons
pas encore observés, et un coup
d'œil dans l'atelier le plus intérieur de la politique — celui
où se configure le monde — nous vaudra des constatations
nouvelles. Ailleurs, la politique n'est tout au plus qu'une adaptation,
qu'un accommodement, et l'hier a peu d'intérêt pour
l'aujourd'hui; mais ici nous saisissons les motifs permanents et nous
apprenons à concevoir pourquoi certaines adaptations seulement,
et non pas d'autres, ont réussi.
MARTIN LUTHER
La Réforme est le centre du
développement politique de
l'Europe entre ces dates moyennes : 1200 et 1800; elle a pour la
politique une importance analogue à celle qu'a eue pour la
religion l'institution de la confession obligatoire par le concile de
l'an 1215. Par la confession (non seulement des grands
péchés publiquement avoués et expiés, comme
c'était le cas auparavant, mais aussi des fautes quotidiennes
confiées au prêtre en secret), une double direction fut
inéluctablement imprimée à la religion romaine, et
qui l'éloignait toujours davantage de l'Évangile du
Christ : la
tendance, d'une part, à une hiérocratie de plus en plus
absolue; de l'autre, à un affaiblissement de plus en plus
marqué de l'élément religieux intérieur.
Cinquante ans à peine après ce quatrième concile
œcuménique de Latran, on enseigna déjà qu'il n'y
avait pas besoin du repentir du cœur (contritio)
pour recevoir le
sacrement de pénitence, mais qu'il suffisait de la crainte de
l'enfer (attritio) ¹). La
religion était
—————
titre : « Corporations et
capitalistes »,
ce qui est dit de
l'absolutisme monarchique comme moyen d'atteindre à
l'indépendance nationale et de reconquérir la
liberté. De même les remarques en tête de la section
: « Industrie » et tout le ch.
VIII.
¹) On sait que le concile de Trente essayera de réagir
contre
cette doctrine, qui avait trop fait fortune. Il indique pour
matière du sacrement de pénitence ces trois
éléments : contritio,
confessio et satisfactio.
De
l'attritio, qu'il appelle une
« contrition imparfaite », il
ne nie pas la vertu, qui est de disposer le pécheur à
recevoir le sacrement de pénitence; mais il tient que, sans
l'administration de ce sacrement, elle ne conduit pas par
elle-même le pécheur à la justification — ce qui,
à vrai dire, est à côté, de la question.
1149 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
par là
complètement extériorisée,
l'individu livré sans réserve au prêtre. La
confession obligatoire, cela signifie le sacrifice intégral de
la personne. Contre cette exigence s'insurgèrent les consciences
des croyants sérieux dans toute l'Europe. Mais il fallut
l'activité réformatrice de Luther pour que se muât
en puissance politique cette fermentation religieuse qui avait
déjà travaillé la chrétienté pendant
des siècles ¹), et cela grâce au fait qu'entre ses
mains
les multiples questions religieuses se fondirent en une question
ecclésiastique. Ainsi seulement il devint possible de tenter un
pas décisif pour la délivrance. Luther est avant tout un
héros POLITIQUE; si l'on ne s'en rend compte, on
ne saurait
porter sur lui de jugement équitable et comprendre sa situation
éminente dans l'histoire. Ecoutons-le plutôt : « Or
donc, mes chers princes et seigneurs, vous avez grand'hâte
d'envoyer à la mort ce pauvre homme isolé que je suis; et
quand cela sera arrivé, vous aurez gagné. Mais si vous
aviez des oreilles pour entendre, je vous dirais quelque chose
d'étrange. Que serait-ce si la vie de ce Luther valait tellement
devant Dieu que pas un de vous ne fût assuré de la vie ou
de la souveraineté si lui ne vivait pas, et que sa mort
dût faire votre malheur à tous ? » Paroles
profondément significatives, et merveilleuse acuité du
coup d'œil politique ! Car la suite a amplement confirmé que
les princes qui ne se soumettaient pas à Rome sans
réserve étaient peu sûrs de leur vie; et quant
à l'impossibilité pour les autres de posséder,
d'après la doctrine romaine, une souveraineté
indépendante, soit alors, soit en aucun temps, je l'ai
marquée antérieurement par la citation de nombreuses
bulles papales, et elle se déduit d'ailleurs
irréfutablement des postulats de l'imperium théocratique
²). Or, si l'on rapproche de
—————
¹) Voir ch. VII sous la rubrique : « Le Nord ».
²) Se reporter au ch. VIII. — Je ne connais pas de
document plus
saisissant sur les pratiques romaines de régicide que la plainte
de François Bacon (en 1613 ou 1614 ?) contre William Talbot,
avocat irlandais qui, sans d'ailleurs se refuser à prêter
le serment de fidélité, avait déclaré
1150 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
ce passage de Luther beaucoup
d'autres passages où il revendique
l'indépendance du « régime temporel », qu'il
soustrait complètement à la hiérarchie d'une
institution divine, et où il formule ce desideratum : « le
droit spirituel anéanti de la première à la
dernière lettre », la nature essentiellement politique de
sa
Réforme apparaît clairement à tous les yeux. Il
écrit, par exemple : « Le Christ ne fait pas des princes
ou
des seigneurs, des bourgmestres ou des juges, mais il en laisse le
devoir à la raison; celle-ci traite des choses
extérieures, où est la place de l'autorité
» ¹). Voilà certes le plus flagrant démenti
à la doctrine romaine, suivant
—————
que si
l'obligation lui était éventuellement
imposée d'assassiner le roi excommunié il se soumettrait
en cette matière, comme en toutes autres choses « de la
foi », aux décisions de l'Église. Lord Bacon
rappelle
brièvement à cette occasion les meurtres d'Henry III et
d'Henry IV de France et les divers attentats d'origine pareille
dirigés contre la reine Elisabeth et contre Jacques Ier.
À relire son rapport établi sur les sommaires
témoignages
contemporains, on croit respirer l'atmosphère de crime
organisé qui, pendant trois longs siècles, a tout
enveloppé, depuis le trône jusqu'à la cabane du
paysan, dans le monde en formation des Germains. Si Bacon avait
vécu plus tard, sa liste se serait fort allongée.
Cromwell notamment, qui s'était désigné à
toute l'Europe comme représentant du protestantisme, n'eut pas
une heure de sécurité. Quand, de nos jours, un
prolétaire aberré attente à la vie d'un monarque,
tout le monde civilisé s'exclame d'indignation, et l'on ne
manque pas d'ajouter que voilà bien les suites de la
désertion de l'Église par le peuple. Mais jadis
c'était
une autre chanson, car les régicides se recrutaient chez les
moines, de qui Dieu lui-même conduisait la main. Sixte-Quint, par
exemple, dans le consistoire où il apprit l'exploit du
dominicain Clément, s'écria jubilant : « che'l
successo della morte del re di Francia si ha da conoscer dal voler
espresso del signor Dio, e che percio si doveva confidar che
continuarebbe al haver quel regno nella sua prottetione »
(Ranke
: Päpste, 9e
éd. II, 113). Thomas d'Aquin avait bien
rangé le meurtre des tyrans au nombre des moyens impies. Mais
dans le cas particulier d'Henry III excommunié il ne s'agissait
pas de tyran, il s'agissait d'hérétique, (et les
hérétiques sont hors la loi, voir ch. VIII la
première note sous la rubrique : « La chimère de
l'illimité ») ; dans d'autres cas il s'agira, et cela
suffit encore, de catholiques par trop libres penseurs, comme Henry IV.
¹) Von
weltlicher Obrigkeit.
1151 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
laquelle toute situation
temporelle — fût-ce de prince ou de
valet — toute profession — fût-ce d'instituteur ou de docteur —
doit être interprétée comme une fonction
ecclésiastique et, avant toute autre, l'office du monarque,
puisque celui-ci règne comme mandataire de Dieu, non de la
raison. Aussi peut-on bien s'écrier avec Shakespeare : «
Ô
Politique, hérétique que tu es ! » Cet
édifice
politique, Luther fait plus qu'en établir les fondements; il
l'achève en lui imprimant le caractère national : sans
cesse il oppose aux nations « papistes » la NATION
ALLEMANDE. C'est « à la noblesse chrétienne
de la
nation allemande » que s'adresse le fils de paysans allemands, et
cela pour la soulever contre l'étranger non au profit de tel ou
tel dogme subtil, mais dans l'intérêt de
l'indépendance nationale et de la liberté personnelle.
« Le pape et les siens ne sauraient se vanter d'avoir fait grand
bien à la nation allemande par l'octroi de cet empire
germanique. D'abord pour la raison que ce qu'ils donnaient là
n'était pas bon du tout, mais qu'au contraire ils se sont
joués ainsi de notre simplicité; ensuite parce que le
pape n'a pas cherché de la sorte à nous conférer
l'empire, mais à se l'approprier, pour se soumettre toute notre
puissance, notre liberté, nos biens, nos corps et nos
âmes, et, par nous, si Dieu n'y avait paré, le monde
entier » ¹). Luther, le premier, s'atteste pleinement
conscient de
la signification que comporte la lutte entre l'impérialisme et
le nationalisme; les autres n'avaient fait que l'entrevoir
confusément : soit que, tels les bourgeois cultivés de la
plupart des villes allemandes, ils en demeurassent à la question
religieuse et, capables dans ce domaine de sentir et d'agir en
Allemands, ils n'aperçussent pas néanmoins la
nécessité d'une révolte à la fois
ecclésiastique et politique; soit qu'ils machinassent des
—————
¹) Sendschreiben an den
christlichen Adel deutscher Nation. Cette
opinion de Luther devait être confirmée plus tard par un
témoin non suspect, Montesquieu, qui note (Pensées
diverses) : « Si les Jésuites étaient venus
avant
Luther et Calvin, ils auraient été les maîtres du
monde. »
1152 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
projets de haut vol, des
combinaisons téméraires, comme
Sickingen et Hutten — lequel définissait son but : «
rompre
la tyrannie romaine et en finir avec la maladie welche » mais
qu'ils ne comprissent pas quelles larges bases devaient être
posées, si l'on voulait attaquer avec chances de succès
une forteresse aussi forte que Rome ¹). Luther, par contre, tout
en
appelant au combat princes, noblesse, bourgeoisie, peuple, n'a garde de
borner son effort à cette tâche négative de
l'insurrection contre Rome; dans le même instant il dote les
Allemands d'une langue qui leur sera commune à tous et leur
constituera un lien, et il s'attaque à l'organisation politique
proprement dite sur deux points qui étaient décisifs pour
l'avenir du nationalisme, savoir: l'Église et l'École.
Combien il est impossible de conserver une
Église à demi
nationale, donc indépendante de Rome, sans la séparer
résolument de la communauté romaine, l'histoire
subséquente nous l'a démontré. L'Espagne et
l'Autriche avaient
—————
¹) À qui douterait que la révolte religieuse contre
Rome
fût générale dans toute l'Allemagne longtemps
avant
Luther, je recommande les écrits de Ludwig Keller, notamment le
plus court de ceux que je connais : Die
Anfänge der Reformation
und die Ketzerschulen (dans les éditions de la
Société Comenius fondée en 1891 pour le 300e
anniversaire de la naissance du théologien et pédagogue
morave). Un témoin non suspect des dispositions régnant
en Allemagne au temps de Luther est le célèbre nonce
Aleandro, membre de la commission qui rédigea la bulle
d'excommunication contre le réformateur. Aleandro mande de Worms
au pape (le 8 février 1521) que les neuf dixièmes des
Allemands sont pour Luther et que le reste, s'il ne peut être dit
luthérien, n'en crie pas moins : mort à la cour romaine !
Aleandro insiste à diverses reprises sur le fait que le
clergé allemand est tout entier de cœur contre Rome et pour la
Réforme (voir les comptes rendus de la diète de Worms,
par exemple : Depeschen vont Wormser
Reichstage, 1521,
éditées par Kalkoff). Le rôle de Luther dans cette
insurrection générale des esprits a été
très exactement caractérisé par Zwingle, qui lui
écrit : « Il n'a pas manqué d'hommes qui aient
antérieurement saisi aussi bien que toi la somme et l'essence de
la religion évangélique. Mais dans tout Israël il
n'en était pas un qui osât s'avancer pour la lutte, car
tous redoutaient ce puissant Goliath qui se tenait là dans une
attitude menaçante, avec le terrible poids de ses armes et de
ses forces. »
1153 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
refusé de contresigner
les décisions du concile de
Trente, de même que la France qui, tant qu'elle eut des rois,
lutta vaillamment pour les privilèges de son Église et de
son
clergé gallicans. Mais peu à peu l'inflexible doctrine
romaine regagna le terrain perdu, et il n'est pas douteux qu'à
cette heure deux de ces puissances se vissent ramenées avec
plaisir au point de vue depuis longtemps dépassé, et
relativement libéral, du XVIme
siècle, tandis que la
troisième, en faisant sa « séparation », n'a
que trop constaté l'actuelle impuissance de la conscience
catholique romanisée à développer des germes
d'indépendance nationale en matière de religion. Quant
aux réformes scolaires de Luther, on sait qu'il s'y voua de
toute son énergie, qu'il y appliqua toute la force dont peut
disposer un géant dans l'action isolée; et la meilleure
preuve de sa perspicacité politique dans ce domaine, c'est le
fait que les Jésuites s'empressèrent de suivre ses
traces, qu'ils fondèrent des écoles et
rédigèrent des manuels exactement pareils de programmes
et de titres aux manuels et aux écoles de Luther ¹). La
liberté de conscience est une belle acquisition, dans la mesure
où elle fournit une base au vrai sentiment religieux; pourtant
c'est folie de prétendre, selon le postulat moderne, que chaque
Église se puisse accorder avec chaque politique. Dans
l'organisation
artificielle de la société
—————
¹) C'est quand Luther vient à parler d'éducation
qu'on
sent le mieux battre le cœur chaleureux du magnifique Germain. Il
déclare à la noblesse que si elle aspire
sérieusement à la Réforme elle doit commencer par
« une bonne réforme des Universités ». Dans
sa
lettre aux représentants des villes allemandes — Sendschreiben
an die Bürgermeister und Ratsherren aller Städte in deutschen
Landen — il s'écrie au sujet des écoles : «
Supposant qu'on donnât un florin pour combattre les Turcs
à l'instant que nous les aurions sur le dos, ce ne serait pas
trop d'en donner ici une centaine, quand même on ne pourvoirait
par là qu'à l'instruction d'un seul enfant.... » et
il
exhorte chaque bourgeois individuellement à ne plus vilipender
son argent pour des messes, vigiles, fêtes, moines mendiants,
pèlerinages, « et toute la séquelle », mais
«
à le donner dorénavant pour l'école afin
d'instruire les pauvres enfants, ce qui sera une si excellente
façon de l'employer. »
1154 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
l'Église forme le
rouage le plus intérieur, donc une
partie
essentielle de l'horloge politique. Sans doute, on peut attribuer
à ce rouage une importance plus ou moins grande par rapport
à l'ensemble du mécanisme, mais il est impossible que sa
structure et sa marche demeurent sans influence sur le tout. Qui donc,
ayant considéré l'histoire des États
européens
depuis l'an 1500 jusqu'en l'an 1900, hésiterait à
reconnaître que l'Église romaine exerça visiblement
une
puissante influence sur les destinées politiques des nations ?
Un regard suffit, porté tour à tour sur les nations qui
appartiennent en majorité (une majorité
déterminante) à l'Église catholique romaine et sur
les
nations dites « protestantes », donc non romaines : on
pourra tirer de cette comparaison des jugements opposés, mais,
favorables ou non à l'action de l'Église, tous
l'attesteront.
Objectera-t-on peut-être qu'il s'agit ici de différences
de races ? J'ai tant insisté moi-même sur le rôle de
la configuration physique comme base de la personnalité morale
que je serais le dernier à contester la justesse de cette
opinion ¹); rien pourtant n'est plus dangereux que de vouloir
construire l'histoire au moyen d'un seul principe; la nature est
infiniment complexe; ce que nous désignons sous le mot «
race » est un phénomène plastique en de certaines
limites, et comme le physique réagit sur l'intellectuel,
l'intellectuel aussi réagit sur le physique. Supposons par
exemple que la réforme religieuse, qui fit quelque temps de si
notables progrès parmi la noblesse espagnole d'origine gothique,
eût trouvé dans un prince ardent et audacieux l'homme
capable de détacher de Rome sa nation, fût-ce avec le fer
et le feu (et dans cette hypothèse peu importe qu'il eût
appartenu aux luthériens, aux zwingliens, aux calvinistes ou
à quelque autre secte, le seul point décisif étant
la séparation complète d'avec Rome) : quelqu'un s'ima-
—————
¹) Voir par exemple ch. IV sous les
rubriques : «
Sainteté de la
race pure » et : « Les Germains », ch. VII au
sous-titre : « Conflit
sans solution » etc.
1155 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
gine-t-il que l'Espagne, si
mélangée que soit sa
population d'éléments ibériques et de
bâtards du chaos ethnique, en serait aujourd'hui où elle
en est ? Non. Nul ne le croira qui a vu de près ces hommes
nobles et braves, ces femmes belles et passionnées, qui a
été témoin de la manière dont cette pauvre
nation est asservie, ligotée, trépignée par son
Église, qui sait comment son clergé étouffe en
germe
toute spontanéité individuelle, favorise la plus crasse
ignorance et encourage systématiquement les plus puériles
superstitions, la plus avilissante idolâtrie. Il ne faut pas,
d'autre part, imputer de pareils effets à la foi elle-même
— je veux dire à l'admission de tel ou tel dogme : ils sont bien
le fait de l'Église romaine comme organisation politique, preuve
en
soit que dans les pays plus libres, où cette Église doit
affirmer son droit à l'existence en luttant contre d'autres
Églises, elle adopte aussi d'autres formes, propres à
satisfaire
des hommes arrivés à un niveau de culture plus
élevé. Mais on s'en assurera surtout en observant
qu'aucun des édifices dogmatiques du protestantisme — les
luthériens pas plus que les autres — ne sauraient revendiquer
comme tels une très haute signification. Le côté
faible chez Luther fut sa théologie ¹); si sa force avait
été là, il n'eût pas suffi — non plus que
son Église — à sa tâche politique. Rome est un
système politique; il était nécessaire de lui
opposer un autre système politique, sans quoi l'on en serait
demeuré au vieux conflit, qui avait déjà
duré un demi-millénaire, entre l'orthodoxie et
l'hérésie. Libre à Treitschke de tenir le
calvinisme pour — comme il dit — « le meilleur protestantisme
» ²); Calvin, certes, fut bien en réalité le
réformateur propre et purement religieux de l'Église,
l'homme
aussi de l'inexorable logique. Étant donnée sa doctrine,
si
rigoureu-
—————
¹) Harnack
écrit dans sa Dogmengeschichte
(2e éd. de
l'abrégé, p. 378) : « Luther dota son Église
d'une
christologie qui, pour les contresens scolastiques, laisse loin
derrière elle la christologie thomiste. »
²) Historische
und politische Aufsätze, 5e
éd. II, 410.
1156 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
sement
développée, de la prédestination, rien ne
s'en déduit plus clairement que l'insignifiance des actes
ecclésiastiques et que la nullité des prétentions
cléricales; mais cette doctrine de Calvin était, nous le
concevons, bien trop purement théologique pour soulever le monde
romain et le jeter hors des gonds; elle était, en outre, trop
exclusivement rationaliste. Luther, le politique, le patriote, s'y prit
tout autrement. Les subtilités dogmatiques n'absorbaient pas sa
pensée; elles ne venaient qu'au second rang, la nation passait
d'abord : « C'est pour mes Allemands que je suis né, c'est
eux que je veux servir ! » s'écrie le héros.
L'amour
de sa patrie, voilà en lui l'élément que rien ne
restreint ni n'altère; à côté de cet absolu,
sa « science de Dieu » est l'élément
conditionné, le domaine où il ne parvient jamais à
dépouiller entièrement son froc de moine. Un
éminent théologien protestant du dix-neuvième
siècle, Paul
de Lagarde, écrit à ce sujet :
«
Dans la dogmatique luthérienne nous voyons se dresser intact
l'édifice catholico-scolastique, à la réserve de
quelques parties isolées que l'on a remplacées
fragmentairement en leur substituant de nouvelles constructions qui ne
se lient pas à l'ancienne architecture par le style, mais
seulement grâce au mortier » ¹); et le
célèbre dogmaticien Adolf Harnack, qui n'est pas non plus
catholique, confirme ce jugement en ce qui concerne la doctrine
luthérienne de l'Église, qu'il appelle (au moins sous sa
forme
ultérieurement développée) « un
chétif succédané de l'Église catholique
» ²).
Les constatations des savants protestants que je viens de citer
impliquent un blâme; mais nous, qui envisageons la chose du point
de vue purement politique, comment pourrions-nous blâmer dans la
réforme luthérienne cela précisément qui
était une condition de son succès politique ? Sans les
princes, il n'y avait rien à faire. Qui
—————
¹) Ueber das
Verhältnis des deutschen Staates zu Theologie, Kirche und Religion.
²) Dogmengeschichte
§ 81.
1157 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
soutiendra sérieusement
que les princes favorables à la
Réforme aient agi par enthousiasme religieux ? On aurait encore
trop des doigts d'une main pour compter ceux auxquels se pourrait
appliquer cette affirmation. L'intérêt politique et
l'ambition politique, avec, pour point d'appui, la conscience des
nationalités qui s'éveillait, furent les facteurs
déterminants. Or tous ces hommes, de même que toutes ces
nations, avaient grandi dans l'Église romaine, dont le puissant
sortilège n'avait pas cessé d'enchaîner leurs
esprits. En leur offrant un « succédané » de
l'Église romaine, Luther concentrait l'agitation existante sur
les
questions politiques qui en étaient le principe, sans troubler
les consciences plus que de raison. Le choral qui commence par ces mots
:
C'est un rempart que notre Dieu
se termine par ceux-ci :
Mais l'empire
nous doit rester.
Voilà la tonalité qui convenait. Quant à
prétendre, avec Lagarde, qu' « il n'y eut rien de
changé », c'est une complète erreur. La rupture
avec Rome, pour laquelle Luther combattit jusqu'à sa mort avec
une impétuosité si passionnée, constituait la
révolution politique la plus radicale qui se pût
proprement accomplir, et c'est parce qu'il en fut l'instrument que cet
homme devint le pivot de l'histoire universelle. Si lamentables
qu'aient été, sous beaucoup de rapports, les
conséquences auxquelles aboutit la Réforme en son cours
ultérieur — alors que des princes cupides, bigots, « d'une
incapacité sans exemple » (comme dit Treitschke) «
dégermanisèrent » derechef, autant qu'ils le purent
par le fer et le feu, la Germanie enfin réveillée, et la
livrèrent aux soins des Basques et de leurs enfants — l'œuvre
de Luther n'échoua point, et cela précisément
parce qu'il l'avait fondée sur une base politique solide.
Vouloir mesurer l'efficacité de cette œuvre au nombre des
« luthériens » est ridicule. Le héros Luther
a émancipé le monde entier; et si le catholique actuel
1158 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
est un homme libre, il le
doit, comme tous les autres hommes, à Luther
¹).
Le fait que Luther fut un politique plus qu'un
théologien
n'exclut naturellement pas cet autre fait : que la force vive
manifestée dans son activité procéda d'une source
profonde et intime — de sa religion. II faut nous garder de la
confondre avec son Église, mais ceci appartient à une
autre
section — la prochaine — du
présent chapitre; il me suffit dans
l'instant d'indiquer que l'amour fervent de sa patrie fut, chez Luther,
une part de sa religion, mais une autre remarque s'impose ici, d'une
portée historique plus générale. Dès que la
Réforme se fut produite comme levée de boucliers contre
Rome, la fermentation religieuse cessa qui depuis des siècles
agitait les esprits et les maintenait en un état de
fièvre perpétuel; elle cessa presque soudainement. Il y a
sans doute des guerres de religion, mais dans lesquelles des
catholiques (comme Richelieu) s'allient tranquillement à des
protestants contre d'autres catholiques. Sans doute encore huguenots et
gallicans se disputent la prédominance, papistes et anglicans
s'entre-décapitent avec zèle; mais partout c'est la
préoccupation politique qui passe au premier plan. Le protestant
n'apprend plus l'Évangile entier par cœur, de nouveaux
intérêts sollicitent sa pensée; le pieux Herder
lui-même ne saurait être dit croyant au sens
ecclésiastique du mot, il a prêté une oreille trop
sincère à la voix des peuples et à la voix de la
nature; et le Jésuite,
—————
¹) Sur ce caractère de l'œuvre de Luther et sur le profit
qui
en est résulté pour le monde entier, y compris les
États
le plus irréductiblement catholiques, Treitschke écrit
(Politik I, 133) : «
Depuis le grand acte libérateur
de Luther, c'en est fait pour toujours, et pas seulement dans les pays
évangéliques, de la vieille doctrine (qui affirmait la
prépondérance de l'Église sur l'État). Sans
doute on ne
fera pas entendre à un Espagnol que l'Espagne doit à
Luther l'indépendance de sa couronne. C'est Luther, pourtant,
qui a exprimé la grande idée que l'État constitue
en soi
un ordre moral, sans qu'il ait besoin de prêter à
l'Église
son bras protecteur; en cela consiste le plus grand mérite
politique du réformateur. »
1159 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
comme confesseur des monarques
et convertisseur des peuples, ferme les
yeux sur toutes les aberrations dogmatiques, pourvu seulement que la
puissance de Rome progresse. On voit par là comment la
vigoureuse impulsion partie de Luther éloigne les hommes des
questions clérico-religieuses; et certes ils ne suivent pas
tous une seule et même direction, leurs routes divergent, mais on
constate une tendance générale — nous l'avons pu noter
durant le dix-neuvième siècle — à
l'indifférence croissante, indifférence qui affecte en
première ligne les Églises non-romaines parce qu'elles
sont les
plus faibles. Phénomène extrêmement important
à mon sens pour l'intelligence des XVIIme,
XVIIIme et XIXme
siècles en matière d'Église et de Politique : car
il n'est pas de
ceux
qui sans cesse (comme Méphisto le prétend de la
politique) recommencent tout de nouveau, il est de ceux au contraire —
en très petit nombre — qui ont un cours irrévocablement
déterminé. Beaucoup déplorent le fait, d'autres
s'en félicitent, dans l'idée qu'il atteste un
déclin de la religion. Cette idée n'est pas la mienne;
elle ne se pourrait soutenir que si l'Église chrétienne
qui nous
est échue en héritage renfermait la somme de la religion;
mais j'espère avoir suffisamment établi que tel n'est pas
le cas ¹); et il faudrait admettre, en outre, qu'un Shakespeare,
qu'un
Léonard de Vinci, qu'un Goethe n'eurent pas de religion —
prétention hardie sur laquelle je m'exprimerai plus tard.
Néanmoins l'indifférence dont je parle indique sans aucun
doute que la contribution ecclésiastique à l'organisation
politique générale de la société va
diminuant; cette tendance se marque déjà au XVIme
siècle (par exemple en des hommes comme Erasme et comme More)
et, depuis, s'accentue d'année en année. Elle constitue
un trait fort caractéristique de la physionomie propre au monde
nouveau qui est en voie de formation, un trait bien germanique aussi et
dès longtemps distinctif des Indo-Européens.
—————
¹) Voir ch. VII.
1160 LA
FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
Il va de
soi que je n'ai pas formé le dessein d'esquisser en
vingt pages une histoire politique de six siècles; mais autant
j'étais conscient de l'absurdité d'une semblable
entreprise, autant il me paraissait nécessaire de mettre du
moins en lumière un point, un seul : savoir, que la
Réforme est un acte politique et, politiquement parlant,
décisif entre tous. Elle a rendu le Germain à
lui-même. L'importance de cette constatation pour l'intelligence
d'hier, d'aujourd'hui et de demain se passe, j'imagine, de commentaire.
J'arrive donc à l'événement qu'il importe
d'examiner en connexion avec celui qui vient de nous occuper — à
la Révolution française.
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Considérer cette catastrophe
comme l'aurore d'un jour nouveau, en faire une frontière
historique, voilà
bien à mon sens une des plus étonnantes aberrations du
jugement dont le dix-neuvième siècle nous ait rendus
témoins. La Révolution française devint
inévitable uniquement par le fait que la Réforme
échoua en France. Trop riche encore de sang germanique non
adultéré pour se décomposer silencieusement comme
l'Espagne, la France en était trop pauvre pour s'arracher
complètement à la funeste étreinte de
l'universalisme théocratique. Dès le début, les
guerres des huguenots présentent cette particularité
fâcheuse que les protestants ne combattent pas seulement Rome,
mais combattent aussi la royauté et ses efforts pour consolider
l'unité nationale, d'où le paradoxe d'une situation dans
laquelle on les voit marcher avec les Espagnols ultramontains, tandis
que Richelieu, leur adversaire, s'allie au protagoniste du
protestantisme, Gustave Adolphe. Or il est d'expérience qu'une
royauté forte constitue partout, même dans les pays
catholiques, le plus puissant boulevard contre la politique romaine;
elle constitue en outre, nous l'avons vu, le plus sûr moyen
d'atteindre à un haut degré de liberté
individuelle dans des conditions d'ordre et de stabilité. Ainsi
l'affaire s'engagea mal, et ce fut bien pis quand les huguenots, ayant
fait leur soumission définitive et abandonné
1161 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
toute espérance
politique, ne demeurèrent plus
qu'à l'état de secte religieuse. On sait ce qu'il advint
d'eux par la persécution. N'essayons pas d'établir le
compte des massacrés; quant à ceux qui
s'expatrièrent, leur nombre atteint probablement au million
¹).
Un million d'hommes, comment évaluer la force qui en fût
résultée dans l'espace de deux ou trois siècles,
la force qu'ils eussent engendrée pour la France d'aujourd'hui !
D'autant qu'ils étaient une élite. Partout où ils
se fixèrent — Angleterre, Hollande, Suisse, Brandebourg, etc., —
ils apportèrent avec eux les précieuses qualités
qui en faisaient un élément de culture, de
prospérité, d'énergie morale, de vie
intellectuelle. Dire que l'émigration réformée
prit les proportions d'un désastre national — et il n'est pas
d'historien sérieux qui n'en convienne — cela ne signifie pas
seulement que certaines régions comme la Touraine, le Lyonnais,
le Poitou, furent ruinées pour un temps, cela signifie que la
France ne devait jamais réparer la perte de ce noyau de sa
population : elle allait être livrée dorénavant au
chaos ethnique et, de plus, bientôt après, au
judaïsme. Or c'est un fait maintenant hors de doute que la
persécution et la destruction des protestants ne furent pas
l'œuvre du roi, mais celle des Jésuites : La Chaise est le
réel instigateur et exécuteur du plan d'extermination
huguenote. Antérieurement, les Français ne marquaient pas
plus de penchant à l'intolérance que les autres Germains;
leur grand juriste Jean Bodin, un des fondateurs de l'État
moderne,
avait au XVIme siècle, encore que
catholique, exhorté ses
contemporains à pratiquer la tolérance religieuse absolue
et à repousser toute immixtion romaine. Mais entre temps le
Jésuite dénationalisé — « cadavre »
entre les mains de ses
—————
¹)
L'émigration des réformés français
fut
presque continue depuis le règne de François Ier
jusqu'à celui de Louis XV; mais la recrudescence des
persécutions sous Louis XIV l'accentua énormément
dès 1663, et après la révocation de l'édit
de Nantes elle devint générale : en quinze ans il sortit
de France près de 300,000 personnes.
1162 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
supérieurs ¹) —
s'était insinué jusqu'au
trône; avec la cruauté, la sûreté et la
stupidité d'une bête féroce il anéantit ce
que le pays contenait de plus noble. Et puis, La Chaise mort et les
huguenots supprimés, vint un autre Jésuite, Le Tellier,
qui, par la menace de l'enfer, sut prendre un tel empire sur l'esprit
du monarque voluptueux, élevé par des Jésuites
dans la plus crasse ignorance, que son Ordre put alors engager une
nouvelle lutte dans l'intérêt de Rome, cette fois afin
d'étouffer tout véritable sentiment religieux, même
CATHOLIQUE : ce fut la lutte contre le clergé
catholique de
France, croyant mais indépendant. Il s'agissait ici de
détruire l'autonomie nationale de l'Église gallicane,
affirmée par les rois les plus pieux d'autrefois, et d'extirper
du même coup les derniers vestiges de cette foi mystique,
profondément intérieure, qui précisément
dans l'Église catholique avait toujours poussé de si
fortes
racines et qui eût pu devenir, en Saint-Cyran et ses
successeurs,, une puissance morale redoutable. Cette entreprise
réussit également. Pour s'informer des vraies origines de
la France contemporaine, pas n'est besoin de lire le vaste ouvrage de
Taine, il suffit d'étudier attentivement la bulle Unigenitus,
dans laquelle sont condamnées comme «
hérétiques » non seulement de nombreuses
propositions de saint Augustin, mais encore les doctrines fondamentales
de l'apôtre Paul; cela fait, on se renseignera dans n'importe
quel livre d'histoire sur la façon dont fut imposée
l'acceptation de cette bulle promulguée spécialement
à l'intention de la France. La lutte se livre, on le verra,
entre le fanatisme le plus borné intellectuellement,
allié à l'ambition politique la plus dénuée
de scrupules, et tout ce que l'Église catholique de France
renfermait
encore de science et de vertu. Les prélats les plus dignes
furent déposés et réduits ainsi à la
misère; d'autres, et avec eux beaucoup de théologiens de
la Sorbonne, furent jetés à la Bastille; les faibles,
cédant à la pression politique et aux
—————
¹) voir ch. VI au
sous-titre : « Coup d'œil
rétrospectif ».
1163 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
menaces, reçurent le
prix de leur silence en argent et en
bénéfices ¹). Malgré tout, la lutte dura
longtemps. Dans une émouvante protestation, les plus courageux
des évêques de France réclamaient un concile
général pour en appeler contre une bulle qui,
disaient-ils, détruisait les fondements les plus fermes de la
morale chrétienne et même le premier commandement, le plus
grand, celui d'aimer Dieu; ainsi faisait le cardinal de Noailles; ainsi
l'Université et la Sorbonne — bref, quiconque en France
était capable de penser, tout esprit cultivé, toute
âme sérieusement religieuse ²). Mais il en fut alors
comme
au dix-neuvième siècle après le concile du Vatican
: la puissance oppressive de l'universalisme vainquit; l'un
après l'autre, il fallut que les plus nobles offrissent sur
l'autel le sacrifice de leur personnalité, de leur
sincérité. Le véritable catholicisme fut
anéanti comme l'avait été le protestantisme — et
voilà : les temps étaient mûrs pour la
Révolution, sans quoi il ne fût resté à la
France, je l'ai indiqué, d'autre alternative que la
décomposition espagnole. Or un peuple doué comme le peuple
—————
¹) Acheter les consciences fut de tout
temps la tactique favorite
de
Rome. Sur les tentatives de corruption dont Luther fut l'objet, on
trouve des renseignements authentiques dans la lettre du 27 avril 1521
adressée par Aleandro à la curie. Le même
témoin nous apprend comment des cadeaux d'argent, des
bénéfices, etc., entretinrent le zèle pour la
sainte cause du docteur Eck et de beaucoup d'autres, et comment on
recommandait prudemment aux bénéficiaires « le
secret absolu » (15 mai 1521). On sait aussi qu'en France, durant
les
persécutions contre les protestants, il y eut, avant la
révocation de l'édit de Nantes, une « caisse de
conversions »; mais malgré quelques abjurations à
six francs par tête la masse resta fermement attachée
à sa foi. La corruption mise en œuvre contre les
jansénistes eut un peu plus de succès. Il y en avait
néanmoins, quand mourut Louis XIV, plus de deux mille
d'emprisonnés, sur le dos desquels, selon le mot de Saint-Simon,
le roi faisait pénitence.
²) Cf. Döllinger et Reusch : Geschichte der
Moralstreitigkeiten
in der römisch-katholischen Kirche I, sect. I, ch. 5,
§ 7. Le
cardinal de Noailles appelle couramment les Jésuites : «
les
représentants de la morale pervertie ».
1164 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
français
possédait trop de force vitale pour se
résigner passivement à ce sort : il se souleva donc avec
la
proverbiale « furie » du Germain quand sa longue patience
est à bout; mais il n'avait plus de support moral et pas un
homme de première grandeur. « Jamais œuvre grande ne fut
accomplie par de si petits hommes », observe Carlyle de la
Révolution française ¹). Je n'omets pas, qu'on le
croie
bien, de
prendre en considération la situation économique; elle
est trop connue pour que j'y insiste, mais son influence ne me
paraît certes aucunement négligeable. Toutefois l'histoire
ne nous offre pas un seul exemple de soulèvement puissant
déterminé uniquement par des circonstances
économiques; l'homme peut supporter n'importe quel degré
de misère ou presque, et plus il est misérable, plus il
est faible; aussi les grandes transformations économiques, avec
leurs amertumes et leurs cruautés ²), ont-elles toujours
suivi,
malgré quelques explosions isolées, un cours relativement
paisible, les uns s'adaptant peu à peu aux conditions moins
favorables, les autres s'accoutumant aux nouvelles exigences. Et en
effet, ce n'est pas le pauvre paysan tant pressuré qui a fait la
Révolution française, ce n'est pas davantage la populace,
c'est la bourgeoisie, avec une partie de la noblesse et une fraction
considérable du clergé demeuré «
nationaliste », et tous ces éléments furent
réveillés et encouragés par l'élite
intellectuelle de la nation. La matière explosive, dans la
Révolution française, fut la « substance grise
». Et si nous voulons comprendre ici le phénomène
de l'explosion, il faut que nous fixions nos yeux sur le rouage le plus
intérieur de la machine politique, sur ce rouage destiné
à établir la con-
—————
¹) Critical Essays
(Mirabeau). Ainsi Mme Roland note dans ses
mémoires en 1793, au temps des prétendus «
géants » de la convention : « La France
était comme épuisée d'hommes; c'est une chose
vraiment surprenante que leur disette dans cette révolution : il
n'y a
guère eu que des pygmées. »
²) Voir plus haut dans le
présent chapitre sous la rubrique « Paysans et grands
propriétaires fonciers » de la section : «
Économie
sociale ».
1165 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
nexion entre l'être le
plus intime des individus et la
collectivité. Au moment décisif tout dépend de
là. Qu'on soit protestant, ou catholique, ou tout ce que l'on
voudra, ce peut être indifférent; mais il n'est point
indifférent qu'au matin d'une bataille on chante « C'est
un rempart que notre Dieu » ou quelque couplet grivois
d'opérette. À l'heure où éclata la
Révolution, le Français, dépouillé de sa
religion, sentit si bien ce qui lui manquait qu'il chercha par tous les
moyens, avec une hâte et une inexpérience touchantes,
à se l'improviser. L'Assemblée nationale tient ses
séances sous les auspices de l'Etre suprême; la
déesse de la Raison est élevée sur l'autel en
chair et en os — idée bien authentiquement jésuitique,
soit dit en passant; la Déclaration des droits de l'homme est
une profession de foi toute religieuse : malheur à qui ne
souscrit pas aux termes de ce credo ! Ce que les aspirations
révolutionnaires contiennent de besoins religieux nous
apparaît plus clairement encore dans le génie
exalté de l'homme qui a tant contribué par son influence
à préparer la Révolution, dans Jean-Jacques
Rousseau, l'idole de Robespierre : il accuse, si je peux ainsi parler,
une perpétuelle nostalgie de religion ¹).
—————
¹) Ces mots qu'il
met dans la bouche d'Héloïse sont
particulièrement applicables aux Français de ce
temps-là : « Peut-être vaudrait-il mieux n'avoir
point de religion du tout que d'en avoir une extérieure et
maniérée qui, sans toucher le coeur, rassure la
conscience » (3e partie, lettre 18). —
Gustave Le Bon, dans sa
Révolution française
tout récemment parue (1912),
insiste fréquemment sur ce qu'il appelle la
« mentalité religieuse » des Jacobins : « Ils
créèrent une divinité nouvelle, la Raison, dont le
culte se célébrait à Notre-Dame avec des
cérémonies d'ailleurs identiques à celles du culte
catholique, sur l'autel même de la ci-devant Vierge »....
« Les cruautés de la Révolution constituent des
conséquences inhérentes à la propagation des
dogmes. L'inquisition, les guerres de religion, la
Saint-Barthélemy, la révocation de l'édit de
Nantes, les dragonnades, les persécutions des
Jansénistes, etc., sont de la même famille que la Terreur
et dérivées des mêmes sources psychologiques
»....
Le tribunal révolutionnaire « fut une oeuvre comparable
dans son esprit et dans son but à celle de l'Inquisition »
(p. 184, 202, 206, etc.) .... « Robespierre, se croit
envoyé de Dieu sur la terre
1166 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
Mais quelle
ignorance de la nature se trahit en tous ces efforts, et
quelle puérilité dans ces façons de penser ! On
croirait voir à l'œuvre des enfants ou les pensionnaires d'un
asile d'aliénés; et l'on ne sait s'il faut
s'étonner davantage de cette aberration du sens historique par
laquelle tout le dix-neuvième siècle entretint l'illusion
(et ne laissa pas d'en être profondément influencé)
que les Français, avec leur « grande Révolution
», avaient allumé un flambeau à l'humanité.
La Révolution est le dénouement d'une tragédie qui
avait duré deux siècles, dont le premier acte
s'achève par le meurtre d'Henri IV, dont le deuxième se
termine sur la révocation de l'édit de Nantes, et dont le
troisième, débutant avec la bulle Unigenitus, aboutit
à l'inévitable catastrophe. La Révolution n'est
pas le commencement d'un jour nouveau, elle est le commencement de la
fin. Et si elle produisit bien des choses, dont quelques-unes grandes,
n'oublions pas que ces choses furent pour une part notable le fait de
la Constituante — savoir, des chefs dont cette assemblée
subissait l'ascendant, tels le marquis de La Fayette, le comte de
Mirabeau, l'abbé comte Sieyès, le savant astronome
Bailly, etc., tous éminents par la culture et la position
sociale — mais aussi, pour l'autre part, le fait de Napoléon.
Grâce à la Révolution, cet homme extraordinaire
trouva l'œuvre de la Constituante, ainsi que les plans d'État
politique de Mirabeau et de La Fayette, mais, cela excepté,
table rase; il tira parti de cette situation comme seul le pouvait un
despote de génie, totalement dénué de principes,
et d'une perspicacité à vrai dire plus prompte que
pénétrante ¹). La Révolution proprement dite
— le peuple sou-
—————
pour
établir le règne de la vertu; on lui écrit
qu'il est le Messie que l'Être éternel a promis pour
réformer toute chose » (p. 230).
¹) Quand on parle du génie politique de
Napoléon, il
ne
faut pas perdre de vue (entre beaucoup d'autres choses) que c'est lui
qui ruina définitivement l'Église gallicane, livrant
ainsi pour
jamais à Rome l'immense majorité des Français et
détruisant toute possibilité d'une Église vraiment
nationale; que c'est lui aussi qui intronisa définitive-
1167 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
verain — ne fit absolument
rien que détruire ¹). Mais
déjà sur la Constituante avait régné le
nouveau Dieu dont la France devait doter le monde, le Dieu de la PHRASE
²). Dès le préambule de ces fameux Droits de l'homme
— à propos desquels Mirabeau s'exclamait impatiemment : «
N'appelez donc pas cela des droits, dites qu'il a été
déclaré dans l'intérêt de tous.... »
³) et où maint politique français continue
—————
ment les Juifs.
Cet
homme, qui manquait d'organe pour comprendre la
vérité et la nécessité historiques, en
sorte qu'il incarna l'arbitraire du bon plaisir criminel — est un
broyeur, non un créateur, et, à son maximum, un
codificateur, non un inventeur. Émissaire du chaos, il peut
passer pour
le juste complément d'Ignace de Loyola : c'est une nouvelle
personnification de l'antigermanisme.
¹) Le Bon écrit : « Si on limitait
la
Révolution au
temps nécessaire pour la conquête de ses principes
fondamentaux : égalité devant la loi, libre accession aux
charges publiques, souveraineté populaire, contrôle des
dépenses, etc., on pourrait dire qu'elle dura seulement quelques
mois. Vers le milieu de 1789, tout cela était obtenu et, pendant
les années qui suivirent, rien n'y fut ajouté. Cependant
la Révolution continua beaucoup plus longtemps » (op. cit. p.
251). Aussi Camille Desmoulins observe-t-il en 1792 : « Notre
révolution n'a ses racines que dans l'égoïsme et
dans les amours-propres de chacun, de la combinaison desquels s'est
composé l'intérêt général. » Et
Taine
caractérise la réalité cachée sous ces mots
: « le peuple souverain » par ces autres mots : « une
petite
féodalité de brigands, superposée à la
France conquise ».
²) » D'idées pratiques en rapports
avec les
nécessités économiques et la vraie nature de
l'homme, les théoriciens qui gouvernent la France n'en ont
aucune. La guillotine et les discours leur suffisent », note Le
Bon pour la suite. Et de ces discours Taine dit : « Jamais de
faits,
rien que des abstractions, des enfilades de sentences sur la Nature, la
raison, la peuple, les tyrans, la liberté, sortes de ballons
gonflés et entre-choqués inutilement dans l'espace. Si
l'on ne savait que tout cela aboutit à des effets pratiques et
terribles, on croirait à un jeu de logique, à des
exercices d'école, à des parades d'académie,
à des combinaisons d'idéologie. »
³) Mirabeau demande tout le temps qu'on renvoie
la
rédaction de la Déclaration après celle de la
Constitution, vu
l'impossibilité de faire un exposé de principes devant
servir de préambule à une Constitution non encore connue
et, plus généralement, vu la difficulté de
distinguer ce qui appartient à la nature de cette abstraction :
l'homme, et ce qui appartient aux variétés réelles
de l'homme dans telle ou telle société.
1168 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
aujourd'hui de saluer l'aurore
de la liberté, on lit : «
Considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des
droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics....
» Est-il possible de penser plus superficiellement et
d'énoncer avec plus d'emphatique sérénité
un jugement plus manifestement faux ? Ce n'est pas d'avoir
ignoré, oublié ou méprisé les droits de
l'homme, mais bien ses devoirs, qui a causé les malheurs publics
: on a pu s'en assurer par les indications qui précèdent,
on s'en convaincrait toujours davantage à suivre pas à
pas le cours de la Révolution. Ainsi l'imposante
déclaration débute en s'appuyant sur une
contrevérité et tout de suite nous remémore le mot
de Sieyès (à propos de la suppression de la dîme) :
« Ils veulent être libres et ne savent pas être
justes
! » Puis le texte des articles, encore qu'établi sur un
canevas qui n'est pas celui de La Fayette (ni celui de Sieyès,
ni celui du Comité des Cinq où siégea Mirabeau),
s'inspire néanmoins pour l'essentiel des idées
directrices développées dans sa motion inaugurale par La
Fayette, qui les avait empruntées à la
Déclaration d'indépendance des Anglo-Saxons passés
en Amérique, laquelle est presque littéralement
calquée sur l'Agreement of the
people anglais de 1647. On
conçoit qu'un homme avisé comme Thiers glisse aussi vite
que possible, dans son Histoire de la
Révolution, sur les
« Droits de l'homme » et qu'il les élimine par cette
remarque d'un optimisme ambigu : « Au reste il n'y avait
là qu'un mal, celui de perdre quelques séances à
un lieu commun philosophique. » Le mal est fort grave, en
réalité, dont souffrent les hommes d'État chaque
fois que
la manie de forger des principes abstraits au nom de l'humanité
intégrale prend chez eux le pas sur l'intuition des besoins et
des aptitudes d'un peuple déterminé à un moment
déterminé. Et ce mal grave s'attesta plus tard
terriblement contagieux. Souhaitons qu'il ne soit point incurable;
souhaitons qu'un jour vienne où tout homme sensé, quand
d'aventure il mettra la main sur la Déclaration, lui assigne
sans hésiter sa place normale — au panier.
1169 LA
FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
Rome, la
Réforme, la Révolution : tels sont les trois
éléments de la politique qui continuent d'être des
facteurs du présent et qui, par conséquent, s'imposaient
à notre examen. Les peuples comme les individus arrivent parfois
dans leur course à une bifurcation; il faut qu'ils choisissent :
à droite, ou à gauche ? Ce fut le cas au XVIme
siècle pour toutes les nations européennes (hormis la
Russie et les Slaves tombés sous la domination turque); la
décision qu'elles prirent alors détermina, sur les points
les plus essentiels, leur destinée ultérieure
jusqu'à ce jour-ci, jusqu'à demain. La France a voulu
plus tard faire violemment volte-face; mais la Révolution lui
coûte plus cher que ne coûte aux Allemands leur terrible
guerre de Trente Ans, et la Révolution ne peut lui rendre ce
qu'elle laissa échapper pour jamais à la Réforme.
Les Germains au sens restreint du mot — Allemands, Anglo-Saxons,
Hollandais, Scandinaves — dans les veines desquels coule un sang
demeuré plus pur, gagnent sans cesse en force sous nos yeux
depuis ce tournant de leur histoire, d'où nous pouvons
inférer que la politique de Luther fut la bonne ¹).
LES ANGLO-SAXONS
À cet égard, il y aurait lieu de
considérer
avant tout l'expansion des Anglo-Saxons dans le monde entier; c'est
là peut-être le phénomène politique le plus
gros de conséquences des temps modernes, mais comme sa
signification presque incommensurable n'a commencé de s'accuser
qu'au courant du dix-neuvième siècle, on se bornera ici
à quelques indications, réservant l'examen de cet objet
pour une étude
—————
¹) Conclusion si
légitime que son évidence
prévaut
parfois, en des circonstances notables, sur le parti pris
confessionnel. Ainsi la Bavière, qui est encore aujourd'hui
catholique et libérale tout ensemble, non seulement fit cause
commune avec les protestants dans toutes les questions importantes lors
de la diète électorale de l'an 1640, mais quand ceux-ci,
représentés par des princes sans caractère,
abandonnèrent leurs prétentions, elle les reprit et les
soutint contre les Habsbourg parjures et les rusés
prélats (cf. Heinrich Brockhaus : Der Kurfürstentag zu
Nürnberg, 1883, p. 264 et suiv.; p. 243; p. 121 et suiv.).
1170 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
où l'on traitera du
présent et des possibilités de
l'avenir. Un fait apparaît avec évidence au premier regard
: l'énorme diffusion du peuple petit, mais vigoureux, a son
origine également dans la Réforme. Nulle part mieux qu'en
Angleterre ne s'atteste la nature politique de la Réforme : on
n'y aperçoit pas trace de disputes dogmatiques; dès le
XIIIme siècle le peuple, tout le
peuple savait qu'il ne
voulait pas appartenir à Rome ¹); il suffisait que le roi —
obéissant à des motifs d'ordre éminemment temporel
— tranchât le lien, pour que la séparation se
trouvât effectuée du coup, sans autre forme de
procès. C'est plus tard seulement qu'intervint l'exprès
désaveu de quelques dogmes que les Anglais n'avaient jamais pris
au sérieux, et l'abolition de quelques cérémonies
(notamment du culte de Marie) qui leur avaient de tout temps
répugné. Après la Réforme toutes choses
demeurèrent telles en somme qu'auparavant; toutes choses,
pourtant, étaient devenues radicalement nouvelles.
Aussitôt, en effet, s'affirme cette puissante force d'expansion
du peuple longtemps paralysé par Rome, et simultanément —
mais d'un train plus rapide, car il s'agit de poser au dedans les bases
du développement extérieur — cet effort d'ériger
une Constitution qui entoure la liberté de garanties
inébranlables. La grande œuvre fut entreprise de tous les
côtés à la fois; néanmoins, pour souligner
les dominantes, notons que le XVIme
siècle s'applique
principalement à effectuer la Réforme (opération
dans laquelle la genèse des vigoureuses sectes non-conformistes
joue un rôle capital), que le XVIIme
est absorbé par la
lutte opiniâtre pour la liberté, et le XVIIIme
consacré à l'extension du domaine colonial. Shakespeare a
prédit, dans la dernière scène de son Henry VIII,
tout ce développement dont il évoque les phases dans
l'ordre de leur
—————
¹) En 1231 tout le
pays retentit de cet appel, qui fut
affiché
sur tous les murs et porté de maison en maison : «
Plutôt
la mort que la ruine par Rome ! » Bel exemple de sagesse
politique
innée.
1171 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
succession : d'abord viendra
« une véritable, connaissance
de Dieu » (la Réforme); ensuite la grandeur cessera
d'être l'apanage du sang, pour appartenir à ceux qui
auront suivi « les parfaites voies de l'honneur » (la
liberté procédant du strict accomplissement des devoirs);
enfin ces hommes ainsi affermis dans leur force la déploieront
sur le monde, ils créeront « de nouvelles nations ».
Le grand poète avait encore assisté à
l'établissement de la première colonie permanente, cette
Virginie qualifiée de paradis par la charte royale de 1607, et
il avait célébré dans sa Tempête les
merveilles des îles éparses aux Indes occidentales, le
monde nouveau qui commençait de nous révéler tant
de formes imprévues de plantes et d'animaux. Quatre ans avant sa
mort, les Puritains, avec une magnifique énergie, avaient pris
en mains l'œuvre de colonisation; au prix de peines indescriptibles,
ils fondaient, comme il est dit dans leur solennelle
Déclaration, « par « amour pour Dieu » (non
pour l'or) et parce qu'ils voulaient « un service divin qui
fût digne, pur de tout papisme », la Nouvelle-Angleterre !
Durant le court laps de quinze années, vingt mille Anglais,
sortant la plupart des classes bourgeoises, allaient s'y fixer.
Bientôt après paraissait Cromwell, de qui date proprement
la marine britannique et à qui, par conséquent, la
puissance mondiale de l'Angleterre doit son origine ¹). Avec un
sûr discernement des nécessités, il attaqua
hardiment le colosse espagnol, lui enleva la Jamaïque, et il
s'apprêtait à conquérir le Brésil quand la
mort priva sa patrie de ce bon serviteur. Alors le mouvement
s'interrompt pour un temps : la lutte contre les
velléités réactionnaires de princes favorables au
catholicisme requiert de nouveau toutes les forces; en Angleterre comme
ailleurs, les Jésuites ont travaillé, ce sont eux qui
pourvoient Charles II de maîtresses et d'argent; Coleman,
l'âme de ce complot contre la nation anglaise, écrit :
« Par l'extermination totale de l'hérésie
pestilentielle en Angleterre.... nous porterons le coup
—————
¹) Seeley : The
expansion of England, 1895, p. 146.
1172 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
de mort à la religion
protestante dans l'Europe entière
» ¹). Vers 1700 seulement, quand Guillaume d'Orange eut
chassé les traîtres Stuarts et consolidé
définitivement les bases de l'État constitutionnel, y
compris
cette loi qui dispose qu'un catholique romain ne pourra jamais occuper
le trône britannique (fût-ce en qualité de consort),
alors seulement reprend l'œuvre anglo-saxonne d'expansion
colonisatrice, appuyée par de nombreux luthériens et
réformés allemands qui fuient la persécution, et
par les frères moraves. Bientôt après (vers 1730)
on compte plus d'un million d'habitants dans les florissantes colonies
anglaises, presque tous des protestants et d'authentiques Germains,
parmi lesquels la lutte très rude pour l'existence exerce une
rigoureuse sélection : ainsi naît une nouvelle grande
nation qui, à la fin du siècle, se sépare
violemment de la nation-souche, une nouvelle puissance antiromaine de
premier rang ²). Cette séparation ne diminua en rien la
force
expansive des Anglo-Saxons, auxquels, après comme avant,
s'associèrent des Allemands et des Scandinaves en nombre
toujours croissant. À peine les
—————
¹) Cf. Green :
History of the English people
VI, 293. On a fait
grand
état de la confusion de quelques faussaires qui avaient
prétendu révéler un complot fictif des
Jésuites et qui furent convaincus d'imposture. Mais ce
trompe-l'œil ne change rien à la réalité;
l'existence d'une grande conjuration internationale, qui recevait de
Paris ses directions, est attestée par de nombreux documents
diplomatiques et par la correspondance même, dûment
authentifiée, des Jésuites, qui ne laisse subsister aucun
doute à ce sujet.
²) C'est le 3 septembre 1783 que fut
signé le traité
par
lequel la Vieille-Angleterre renonçait à ses
prétentions sur la Nouvelle-Angleterre. On sait combien, dans ce
cas encore, il est vrai de dire que l'entreprise eut pour tête et
pour cœur « quelques héros en petit nombre et personnes
excellentes », selon l'expression de Luther (voir l'Introduction
à la Ire section du présent
ouvrage). Si la nouvelle
nation ne se donna pas de roi, elle n'en honora pas moins la
personnalité de son fondateur, à telles enseignes qu'elle
choisit pour pavillon national les armes conférées par
d'anciens rois d'Angleterre à la famille Washington — les stars
and stripes. (Elles se peuvent voir encore aujourd'hui sur les
pierres
funéraires des Washington dans l'église de Little Trinity à Londres).
1173 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
États-Unis
s'étaient-ils détachés de la
mère-patrie que les premiers colons anglais débarquaient
en Australie (1758) et que l'Afrique du Sud était
arrachée aux mains robustes, mais pas très agiles, des
Hollandais : ainsi débutait cet empire mondial sur lequel le
soleil ne se couche pas, et qui allait si prodigieusement s'agrandir au
dix-neuvième siècle. Or, à considérer soit
la domination sur les peuples étrangers (comme aux Indes), soit
la création bien plus importante de ces « nouvelles
nations » que rêvait Shakespeare, on ne peut laisser de
constater un fait : c'est que les Germains seuls, et seuls les
protestants, obtiennent dans ce domaine des succès durables et
complets. L'énorme continent sud-américain demeure, dans
l'ensemble, tout à fait étranger à notre politique
et à notre culture, et le peu d'exceptions récentes que
l'on pourrait invoquer sont plus apparentes que réelles : jamais
les Conquistadors n'ont suscité à l'existence une nation
nouvelle; les dernières colonies espagnoles, pour conjurer leur
ruine, ont recouru à d'autres peuples. De longtemps la France
n'a pas réussi à fonder une seule colonie hormis le
Canada, qui n'a prospéré que grâce à
l'intervention de l'Angleterre ¹); et la mise en valeur de ses
possessions actuelles ne saurait être dite « nationale
» qu'à un faible degré ²). On ne voit se
manifester
aujourd'hui de réelle puissance expansive que chez les
Anglo-Saxons, les Allemands et les Scandinaves; les Hollandais
même, si proches
—————
¹) Comment il en
serait allé du Canada si l'Angleterre n'y
était survenue, on peut l'inférer de ce fait que les
prêtres catholiques venaient d'obtenir que l'usage de
l'imprimerie fût interdit et l'accès de tout le pays
fermé aux « hérétiques ».
²) Dans sa Révolution
française, p. 301, Le Bon
écrit : « Même dans nos propres colonies nous ne
pouvons soutenir la concurrence avec l'étranger, malgré
les subventions pécuniaires énormes accordées par
l'État », puis il signale l'erreur qui consiste à
croire que
l'on remédie à une infériorité de cette
sorte avec de nouveaux règlements; ce sont, ajoute-t-il, «
les individus et leurs méthodes, non les règlements qui
déterminent la valeur d'un peuple » et il cite à
l'appui
de sa thèse l'histoire économique de l'Allemagne depuis
quarante ans.
1174 LA FORMATION D'UN MONDE
NOUVEAU — POLITIQUE ET ÉGLISE
parents, ont montré
dans l'Afrique australe plus de force
d'inertie (et de résistance) que de capacité d'extension;
l'extension russe est purement politique, l'extension française
purement commerciale, et les autres pays (sauf quelques régions
de l'Italie) semblent destitués de tout pouvoir de cette sorte.
Si les arbres ne nous empêchaient de voir la
forêt, et la
multiplicité des détails les grandes lignes de
l'histoire, nous serions depuis longtemps au clair sur l'importance
décisive que revêtent, pour la politique, ces deux
facteurs : la race et la religion. Nous saurions aussi que la
configuration politique de la société — celle surtout de
ce rouage le plus intérieur qui s'appelle l'Église — peut
requérir les forces les plus secrètes de la race et de
la religion, et, en les obligeant de se produire au grand jour, devenir
le meilleur stimulant de la civilisation et de la culture, mais qu'elle
peut d'autre part conduire un peuple à la ruine totale, en
paralysant ses précieuses facultés et en favorisant ses
pires dispositions. C'est par l'intuition qu'il eut de ce fait que
Luther s'avère extraordinairement grand; de là sa
signification pour la configuration politique du monde. Une
tâche historique capitale incombait aux Allemands, selon Goethe
: « briser l'empire romain et ordonner un monde nouveau »
¹); sans le rossignol de Wittenberg, ils eussent difficilement
réussi à l'accomplir. En vérité, si ceux
qui se déclarent pour la politique de Luther (quoi qu'ils
pensent d'ailleurs de sa théologie) considèrent
aujourd'hui la carte du monde, ils ont toute raison de chanter comme
lui :
Qu'ils prennent, avec le corps,
biens, honneur,
épouse, enfants,
nous pouvons mourir en
paix,
car ils n'y gagneront
rien :
l'empire doit nous rester.
—————
¹) Novembre 1813,
entretien avec Luden.
—————
Dernière mise
à
jour : 11 mai 2008