Here under follows the transcription of chapter 9b6 of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.

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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ÉTAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Économie sociale
5. Politique et Église
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX


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6. Conception du monde et religion.
(De François d'Assise à Immanuel Kant).

LES DEUX CHEMINS

    J'ai défini plus haut ce que j'appelle « Conception du monde »; je me suis expliqué mainte fois sur le sens où j'emploie le mot « Religion »; enfin j'ai déjà rendu le lecteur attentif à l'étroite connexité de ces deux notions ¹). Je ne prétends nullement démontrer leur identité — ce serait une entreprise de pure logique formelle à quoi je suis bien loin de songer — mais je constate que partout, au cours de notre histoire, la spéculation philosophique prend son point de départ dans la religion; je constate encore qu'elle y tend et y ramène alors qu'elle atteint son plein développement; et quand je passe en revue soit les grands hommes soit les peuples dans leurs individualités diverses, je découvre entre la conception du monde et la religion toute une série de rapports qui me les attestent intimement et organiquement liées : là où l'une fait défaut, l'autre n'existe pas non plus, là où l'une est forte et prospère, l'autre l'est aussi; un homme profondément religieux est un véritable philosophe (au sens vivant et populaire de ce mot); et les esprits d'élite qui s'élèvent à une vue haute, vaste et claire de l'univers — un Roger Bacon, un Léonard, un Bruno, un Kant, un Goethe — encore que rarement pieux comme l'entend l'Église, n'en sont pas moins toujours des natures éminemment « religieuses ». Tenons donc que, d'une part, ces deux éléments de notre vie se stimulent réciproquement et que, de l'autre, ils se suppléent ou se complètent. J'ai écrit il y a quelques pages ²) : « Dans le manque d'une religion véritable, issue
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    ¹) Voir ce qui concerne le premier et le troisième point dans le commentaire explicatif du « tableau des éléments de la vie », ch. IX B. Pour le second, voir notamment ch. III au sous-titre : « Religion », ch. V au début de la « Considération sur la religion chez les Sémites » et ch. V à la fin de la rubrique : « Les prophètes ».
    ²) Ch. IX B, sous la rubrique : « Le Germain ».


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de notre propre nature et y répondant, j'aperçois le plus grand danger qui puisse menacer l'avenir du Germain; c'est son talon d'Achille; qui l'atteindra là, l'abattra. » En considérant maintenant cet objet de plus près, nous allons voir que l'insuffisance de notre religion ecclésiastique s'est trahie tout d'abord par la faiblesse de la conception du monde qu'elle présuppose. Nos plus anciens philosophes sont tous des théologiens, la plupart sont des théologiens de bonne foi en qui se livre une lutte pour la conquête de la vérité, et la vérité, qu'est-ce autre chose que la véracité de l'individu dans le témoignage qu'il rend de la conception à lui imposée par sa nature particulière ? C'est de cette lutte qu'a procédé peu à peu notre conception germanique, nouvelle du tout au tout. Son développement ne s'est pas effectué en ligne droite, mais par un travail poursuivi à la fois sur des points très différents, tel celui qu'accomplissent, sans se soucier plus que de raison les uns des autres, le maçon, le menuisier, le serrurier et le peintre employés dans la construction d'une maison. Ce qui assemble en un tout ces efforts de sorte diverse, c'est la volonté de l'architecte; l'architecte, ici, c'est l'instinct de race. L'homo europaeus ne peut suivre que certaines voies déterminées et ne laisse pas, s'érigeant en maître, de contraindre si possible à les suivre ceux aussi qui n'appartiennent pas à sa race. Je ne crois pas que l'édifice qu'il a entrepris soit achevé, mais, sans m'inféoder à aucune école, je me plais à considérer dans sa genèse et sa croissance l'œuvre germanique et je m'efforce respectueusement de m'en approprier le sens autant qu'il m'est donné de le faire. Décrire en ses grandes lignes cette genèse et cette croissance : telle serait ma tâche en la présente section. Elle implique que nous rendions une place à la préoccupation historique; car, tandis que la civilisation ne se rattache au passé que pour l'annuler et y substituer du nouveau, et tandis que le savoir se situe en quelque manière hors du temps, tout notre développement philosophique et religieux, bien que commencé depuis sept siècles, fait encore partie de l'actualité vivante,

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et l'on ne saurait dans ce domaine traiter d'aujourd'hui sans s'appuyer sur hier. Tout s'y trouve encore à l'état de « devenir »; notre conception du monde — et notamment, avec elle, notre religion — voilà ce qu'il y a en nous de moins achevé. La méthode historique s'impose donc ici; c'est grâce à elle seulement que nous réussirons à saisir et à suivre les différents fils de ce subtil tissu, et qu'ainsi nous acquerrons une vue tout ensemble distincte et complète du dessin qui s'y ébauchait quand il a passé dans nos mains — disons, en l'an 1800 ¹).
    J'ai essayé de montrer dans un précédent chapitre (le VIIme) que le christianisme ecclésiastique, envisagé au seul titre de religion, était fait d'éléments inconciliables entre eux; de là les contradictions sans issue où nous avons vu
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    ¹) Je n'ai pas l'intention de rien emprunter ici aux traités d'histoire de la philosophie, d'autant qu'il n'en existe pas un qui réponde au but spécial que je me propose en ce moment. Mais je renvoie, une fois pour toutes, aux manuels connus dont plusieurs sont excellents et m'ont rendu de grands services dans ce qui suit. Rien n'aurait valu, pour combler une lacune que j'ai tant déplorée durant la rédaction de ce chapitre, l'Allgemeine Geschichte der Philosophie mit besonderer Berücksichtigung der Religion, de Paul Deussen, qui par malheur était loin encore de son achèvement. Le fait seul que Deussen inclut la religion dans le cadre de son étude, est une preuve de son aptitude à résoudre le problème posé dans ces conditions nouvelles, et sa longue familiarité avec la pensée hindoue en est une garantie de plus. Aux lecteurs moins versés dans ces questions je recommande la courte Skizze einer Geschichte der Lehre vom Idealen und Realen, qui ouvre le premier volume des Parerga und Paralipomena de Schopenhauer; elle offre en peu de pages une esquisse lumineuse de la pensée germanique considérée dans ses plus hautes sommités, de Descartes à Kant (et à Schopenhauer lui-même). Enfin je ne connais pas de meilleure introduction à la philosophie générale que l'Histoire du matérialisme de Lange (trad. française de Pommerol, 1877). En se plaçant à un point de vue spécial et bien déterminé, Lange confère la vie à l'ensemble du tableau qu'il dresse de la pensée européenne depuis Démocrite jusqu'à Hartmann; et j'ajoute que l'on éprouve un singulier soulagement — dans la saine atmosphère d'un parti pris franchement avoué, qui suscite la contradiction — à se sentir délivré de la feinte impartialité dont se masquent tant de philosophes académiques.

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s'embarrasser un saint Paul, un saint Augustin. C'est qu'en effet l'on n'a pas affaire dans ce christianisme à une conception du monde normalement formée, mais à un artificiel amalgame dont les composants hétérogènes sont soudés ensemble violemment. Dès l'instant donc que s'éveillèrent des velléités vraiment philosophiques — ce qui n'avait jamais été le cas chez les Romains, mais ce qui, par contre, ne pouvait manquer de se produire tôt chez les Germains — la nature contradictoire de cette foi fut vivement perçue; et, de fait, c'est un spectacle tragique que celui que nous offrent ces hommes si nobles, un Scot Erigène au IXme siècle, un Abélard au XIIme, se débattant, se dépensant dans l'effort désespéré d'accorder le credo obligatoire avec lui-même, et, de plus, avec les exigences de leur probe raison. Or, comme les dogmes de l'Église étaient tenus pour intangibles, deux voies seulement s'ouvraient dès l'abord à la philosophie : ou bien elle pouvait reconnaître franchement l'incompatibilité qui régnait entre elle et la théologie — c'était le chemin de la véracité; ou bien, au contraire, elle pouvait nier l'évidence palpable, se leurrer elle-même en trompant les autres, et grâce à toutes sortes de détours et d'artifices concilier de force l'inconciliable — c'était.... l'autre chemin.

LE CHEMIN DE LA VÉRACITÉ

    Le chemin de la véracité se ramifie d'emblée en des directions différentes. Il pouvait conduire à une audacieuse THÉOLOGIE authentiquement paulinienne et antirationaliste : témoins Duns Scot (1274-1308) et Occam († 1343). Il pouvait mener à une subordination radicale de la logique au sentiment intuitif : de là la série nombreuse et variée des conceptions MYSTIQUES, qui commence à François d'Assise (1182-1226) et à Eckhart (1260-1328), pour s'étendre à des esprits aussi considérablement divergents que Thomas a Kempis, l'auteur de l'Imitatio Christi (1380-1471), et Paracelse, le fondateur de la médecine scientifique (1493-1541), ou Stahl, le précurseur de la chimie moderne (1660-1734). Mais cette intransigeante véracité pouvait aboutir encore à détourner certains esprits de toute préoccupation théolo-

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gique et à susciter en eux le besoin d'une libre et large culture universelle : nous en avons déjà vu l'exemple chez l'encyclopédique Albert le Grand (1193-1280), et la même tendance nous réapparaît dans son développement chez les HUMANISTES, comme ce Pic de la Mirandole (1463-1494) qui tenait la science des Grecs pour une révélation tout aussi divine que les livres des Juifs et qui, par suite, l'étudiait avec une ferveur religieuse. Enfin les esprits les plus profonds et les mieux organisés pour la pensée spéculative devaient arriver, sur la voie que je dis, à entreprendre l'examen critique de la philosophie théorique qui faisait alors autorité, et à la rejeter pour aborder alors cette tâche digne d'hommes responsables et libres : l'élaboration d'une philosophie nouvelle appropriée à notre génie et à nos connaissances. Ce mouvement — le mouvement proprement PHILOSOPHIQUE — a partout, chez nous autres Germains, son point de départ dans le propos de scruter la nature; ses représentants sont des philosophes capables d'observer en naturalistes ou des naturalistes capables de penser en philosophes; il débute avec Roger Bacon (1214-1294), traverse ensuite, sous la violente oppression de l'Église, une longue période d'assoupissement, puis reprend de plus belle, avec le progrès des sciences naturelles, pour décrire cette ligne superbe qui va de Campanella (peut-être le premier théoricien de la connaissance scientifique consciente d'elle-même, 1568-1639) et de François Bacon (1561-1626) jusqu'à Immanuel Kant (1724-1804), au seuil du dix-neuvième siècle. Telle était la variété des directions possibles à l'esprit humain, du moment qu'il obéissait fidèlement à sa véritable nature : et quelle riche moisson lui était réservée, sur chacune des quatre voies que je viens d'énumérer ! De la théologie paulinienne sortit la réforme de l'Église et, avec elle, la liberté politique; de la mystique procéda l'approfondissement et le renouvellement du sens religieux, en même temps qu'une géniale science de la nature; de cette passion de savoir qui travaille les humanistes résulta une culture

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authentique et vraiment libérale; enfin, la construction de la philosophie proprement dite sur la base de l'observation exacte et de la pensée librement critique eut pour effet d'élargir puissamment notre horizon, d'accroître notre pénétration scientifique en tous les domaines, et de préparer le terrain à une transformation complète des notions religieuses sous l'emprise du génie germanique.

L'AUTRE CHEMIN

    L'autre voie, par contre, celle que je n'ai pas besoin de qualifier si l'on a bien entendu qu'elle exclut de ses méthodes la véracité, demeura stérile entièrement : stérilité qui s'explique par le règne de l'arbitraire violent et de la violence arbitraire. En soi déjà, la prétention de « rationaliser » à tout prix la religion, de l'ajuster sans cesse aux mesures de la raison, et d'enchaîner du même coup la pensée sous le joug de la croyance, attente doublement à la nature humaine; seule la chimère dogmatique, exaspérée jusqu'au délire, pouvait réussir dans cette entreprise. Il fallut proclamer vérité éternelle et divine une doctrine ecclésiastique tissue d'éléments étrangers entre eux, et se contredisant elle-même sur les points les plus essentiels; il fallut déclarer infaillible une philosophie préchrétienne, connue uniquement par de mauvaises traductions fragmentaires, presque toujours comprise au rebours de son vrai sens, et d'ailleurs purement individuelle quant à son origine et à sa portée : tels sont les postulats absurdes d'où dépendait le succès du tour de force. Et alors cette théologie et cette philosophie — qui au surplus n'avaient rien à voir l'une avec l'autre — furent contraintes à un mariage contre nature, et ce monstre hybride fut imposé à l'humanité comme un système absolu, d'universelle valeur, qu'elle devait accepter sans contrôle et sans restriction d'aucune sorte ¹). Sur ce chemin-là le développement fut rectiligne et fut bref; car si la vérité divine est aussi multiple en ses aspects que les êtres en lesquels elle se reflète, par contre il atteint vite son
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    ¹) Voir ch. III à la fin de la rubrique : « La chimère de l'illimité »

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but, l'arbitraire humain d'un système qui décrète la « vérité » et qui l'établit par le fer et le feu. Anselme, mort en 1109, peut passer pour l'initiateur de cette méthode consistant à garotter la pensée et le sentiment; et cent cinquante ans s'étaient à peine écoulés que déjà le système atteignait sa suprême perfection avec Thomas d'Aquin (1227-1274) et Raymond Lulle (1234-1315). Il n'y avait pas ici d'autre progrès possible. Une philosophie théologique de cette sorte absolue ni ne recélait en elle le germe d'où pût procéder une évolution quelconque, ni n'était apte à féconder par son influence un domaine quelconque de l'activité humaine : elle représentait au contraire, et nécessairement, une fin ¹). Que cette affirmation soit inattaquable, je n'en veux d'autre preuve que l'encyclique Æterni patris du 4 août 1879, mainte fois déjà citée ici, où Thomas d'Aquin est déclaré le maître par excellence et le seul philosophe qui fasse autorité, à cette heure encore, comme exposant de la conception romaine; d'ailleurs, pour que rien n'y manque, certains amoureux de l'Absolu ont récemment placé Raymond Lulle, avec son Ars magna, au-dessus même de Thomas. Car en fait ce dernier, qui était un très intègre Germain doué d'aptitudes géniales, et qui avait appris tout ce qu'il savait réellement à l'école du grand Souabe Albert de Bollstädt, signale expressément quelques-uns des plus hauts mystères — par exemple la Trinité et l'Incarnation — comme choses inconcevables à la raison. Sans doute, il interprète cette « inconcevabilité » d'une manière aussi rationaliste que tout le reste, en enseignant que Dieu l'a faite telle, afin qu'il en revînt un mérite à la foi. Mais du moins Thomas admet-il ici un inconcevable. Raymond, lui, n'en admet point, car cet Espagnol a été élevé à une autre école, celle des Mahométans, et il a
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    ¹) Voir dans la section « Découverte », au sous-titre : « La nature comme institutrice », les remarques sur le « non-savoir » comme source de tout accroissement de l'expérience; et un peu plus loin, sous la rubrique : « L'ambiance paralysante », ce qui est dit de l'universalisme et de son action stérilisante.

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sucé avec le lait la doctrine fondamentale de toute religion sémitique, à savoir que rien ne saurait demeurer inintelligible. Aussi se fait-il fort de démontrer tout ce qu'on veut par des raisonnements ¹). Il se vante encore d'avoir une méthode (celle des disques mobiles de diverses couleurs où les principaux concepts sont représentés par des lettres, etc.), de laquelle on peut déduire toutes les sciences, sans même les avoir étudiées. Ainsi l'absolutisme célèbre à la même heure son double achèvement : d'une part dans ce système de Thomas, qui a tout le sérieux d'une haute aspiration morale, d'autre part dans la doctrine strictement conséquente et par là même absurde de Raymond Lulle. J'ai déjà rappelé ²) le jugement que Roger Bacon, le grand contemporain de ces deux esprits égarés, portait sur Thomas d'Aquin; le philosophe, médecin et mathématicien Cardan, qui avait perdu beaucoup de temps avec Raymond Lulle, s'exprimait plus tard sur le compte de ce dernier en des termes analogues et tout aussi justes : un maître merveilleux, disait-il, qui enseigne toutes les sciences sans en connaître aucune ! ³)
    S'attarder à ces chimériques aberrations serait sans profit; et pourtant le fait qu'on ait pu encore, à la fin du dix-neuvième siècle, nous recommander solennellement de faire volte-face et de préférer au chemin de la véracité l'autre chemin, leur prête un intérêt tristement actuel. Réconfor-
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    ¹) Cf. ch. V, au début de la « Considération sur la religion chez les Sémites ». On a remarqué au demeurant — et cette remarque est d'une grande importance — que Thomas, lui aussi, se voit obligé de chercher appui chez les Sémites, et qu'en maint passage il se réfère expressément à des philosophes juifs, entre autres Maimonide. Voir pour les détails l'ouvrage du Dr J. Guttmann intitulé : Das Verhältnis des Thomas von Aquino zum Judentum und zur jüdischen Litteratur (1891).
    ²) Dans la section : « Découverte », au sous-titre : « L'ambiance paralysante ».
    ³) Cela fait penser aux paroles de Rousseau : « Quel plus sûr moyen de courir d'erreurs en erreurs que la fureur de savoir tout ! » (Lettre à Voltaire du 10 sept. 1755).


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tons-nous par le spectacle, magnifique en sa richesse et sa variété, de tous ces hommes qui, simplement, sincèrement, dignement, sans faire de violence à leur nature intime, cherchèrent à pénétrer Dieu et l'Univers. Mais auparavant une remarque s'impose, d'ordre méthodologique.

LA SCOLASTIQUE

    Dans la classification que j'ai esquissée plus haut — et qui comporte ces quatre groupes : théologiens, mystiques, humanistes, observateurs de la nature — la notion usuelle d'une « période scolastique » n'intervient aucunement. C'est qu'en fait je la crois inutile, sinon positivement nuisible, soit dans ce cas-là, soit d'une manière générale lorsque l'on se propose avant tout pour but une compréhension vivante de notre monde germanique dans son développement philosophique et religieux. Elle va directement à l'encontre des paroles de Goethe qui servent d'épigraphe à notre « Aperçu historique » : unissant ce qui n'est pas de même ordre et dissociant les anneaux d'une même chaîne. Le terme de « scolastique », pris à la lettre, signifie simplement : « homme d'école »; on en devrait donc restreindre l'application aux hommes qui puisent tout leur savoir dans les livres, et il conserve en effet, dans le langage courant, un arrière-goût de ce sens défavorable. Mais si nous voulons préciser, nous appelons « scolastique » une prédominance de la subtilité dialectique au détriment de l'observation, une prédominance du théorique au détriment du pratique; toute construction de logique pure et de pure abstraction intellectuelle nous semble « scolastique », et « scolastique » nous nommons tout homme qui tire de pareils systèmes de sa cervelle — ou de son petit doigt, comme dit le peuple irrespectueux. Or, ainsi entendu, le mot n'a aucune valeur historique; des scolastiques de ce genre, il y en a eu à toutes les époques, et il en fleurit à cette heure même autant qu'on en peut désirer, sinon davantage. Historiquement, d'autre part, on a coutume de ranger sous cette dénomination une série de théologiens qui s'efforcèrent de déterminer les rapports entre la pensée et le dogme, alors que celui-ci était

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déjà presque entièrement constitué et figé, et c'est là, du point de vue de l'histoire de l'Église, une manière de grouper qui peut avoir son utilité; elle distingue nettement des « Pères » — qui avaient fixé les divers dogmes durant mille ans d'une lutte acharnée — ces docteurs de la théologie dits « scolastiques » qui, pendant cinq cents autres années, se prirent aux cheveux en débattant les moyens d'accorder la doctrine ecclésiastique avec les données du monde ambiant et notamment avec la nature de l'homme (dans la mesure où cette dernière se laissait déduire d'Aristote), jusqu'à ce que le courant souterrain de l'humanité véritable eût ébranlé toujours plus gravement le rocher de saint Pierre, et qu'enfin la voix tonnante de Luther eût fait évanouir les théoriciens, inaugurant d'un seul coup dans tous les domaines une troisième période : celle de la vérification pratique des principes. Il se peut donc, je le répète, que le concept de la scolastique tel que l'implique une pareille division trouve son emploi dans l'histoire de l'Église; mais, philosophiquement, je le crois propre à nous induire en de graves erreurs, et il m'apparaît tout à fait inutilisable par rapport à l'histoire de notre culture germanique. Qu'entend-on dire, par exemple, quand on nous présente Scot Erigène, ainsi que font tous les manuels, comme l'initiateur de la philosophie scolastique ? Scot Erigène ! Un des plus grands mystiques de tous les temps, qui interprète chaque verset de la Bible allégoriquement, qui se rattache directement aux gnostiques grecs ¹), qui enseigne — tel Origène exactement — que l'enfer et le ciel consistent dans les tourments et les joies de notre propre conscience (De divisione naturae V, 36), que tout homme sera finalement sauvé, « eût-il d'ailleurs bien ou mal agi dans cette vie » (V, 39), que l'éternité prend un sens pour celui-là seul qui reconnaît combien « l'espace et le temps sont une notion fausse » (III, 9), etc. Quel lien unit
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    ¹) Voir ch. VII sous la rubrique : « Rome », vers la fin.

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ce hardi Germain ¹) à Anselme ou à Thomas d'Aquin ? Et même si nous considérons un Abélard qui, comme élève d'Anselme et comme incomparable dialecticien, tient de beaucoup plus près à ces deux docteurs, ne voit-on pas que malgré la communauté du but — savoir, l'accord cherché de la raison et de la théologie — il y a une telle divergence de méthode et de résultats qu'on ne saurait sans ridicule couvrir de la même étiquette des esprits aussi foncièrement opposés, sous prétexte qu'on leur trouve quelques points de contact superficiels ? ²) Et que signifie cette façon d'associer étroitement à Thomas ses adversaires irréconciliables, ses véritables antipodes, comme s'il ne s'agissait, entre Duns Scot ou Occam et le doctor angelicus, que des subtiles différences métaphysiques entre le réalisme et le nominalisme ? Au contraire, ces subtilités métaphysiques ne sont précisément que l'enveloppe extérieure; la réelle différence, c'est l'abîme profond qui sépare une mentalité d'une autre, c'est le fait que des caractères différents se forgent avec le même métal des armes différentes. L'histoire a le devoir de mettre en relief ce que chacun n'aperçoit pas du premier coup; son rôle est de diviser ce qui semble d'abord ne former qu'une masse uniforme, mais qui en réalité recèle des germes intérieurs de tendances antagonistes; son rôle est aussi d'unir ce qui se contredit dans les apparences — ainsi qu'il advient, par exemple, de Duns Scot et d'Eckhart — mais qui s'accorde par l'essence la plus intime. Martin Luther avait senti et pénétré la différence qui existe entre ces différents docteurs : « Duns Scot, dit-il, a très bien écrit... il s'est appliqué à nous instruire sur les choses justement et convenablement. Occam fut un homme intelligent et plein de sens.... Thomas d'Aquin est un sermonneur et un
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    ¹) Voir aussi ch. IV au sous-titre : « Les Germains ».
    ²) Ne voulant pas me répéter, je renvoie pour Abélard au ch. VI, sous la rubrique : « Le Celto-Germain », et à la note du ch. III qui précède immédiatement la rubrique « Prophétisme ».


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bavard » ¹). Enfin faut-il rire, ou faut-il s'indigner, quand on voit un Roger Bacon — l'inventeur du télescope, le fondateur de la mathématique et de la philologie scientifiques, le précurseur d'une étude positive de la nature — fourré dans le même sac que les gens qui, prétendant tout savoir, s'autorisèrent de cette omniscience pour fermer la bouche au dit Roger Bacon et le jeter en prison ? Je demanderai encore — et puis je m'en tiendrai là : si Scot Erigène est un scolastique, et Amauri également, comment se fait-il qu'Eckhart, qui se trouve vis-à-vis d'eux dans un rapport de dépendance évident, n'en soit pas un, alors qu'il est pourtant le contemporain de Thomas et de Duns Scot ? Nous le savons : c'est uniquement parce que l'on veut former un nouveau groupe, celui des mystiques, lequel doit s'étendre jusqu'à Böhme et Angelus Silesius; et ainsi, pour les besoins de la cause, on détache violemment Eckhart de Scot Erigène, d'Amauri et de Bonaventure. Mais ce qui achève de démontrer l'artificiel d'un pareil système, c'est que le grand François d'Assise s'en voit exclu tout simplement : l'homme qui a peut-être le plus influé sur la direction des esprits, le fondateur d'un Ordre qui compta Duns Scot et Occam parmi ses membres, l'apôtre dont se proclame disciple ce rénovateur de la science naturelle, Roger Bacon, la personnalité qui par sa puissance a contribué plus que toute autre cause à ressusciter la mystique — oui, cet homme qui incarne une véritable force de la culture en tous les domaines, puisque son action s'atteste aussi énergique sur l'art que sur la conception du monde, il n'apparaît nulle part dans l'histoire de la philosophie ! Quelle preuve plus éclatante pourrais-je invoquer de la défectuosité du schéma
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    ¹) Je cite ce « Propos de table » d'après l'édition d'Iéna 1591, fº 329; on ne le trouve pas dans les extraits publiés et répandus de nos jours, non plus que ces autres passages « von den Scholasticis ingemein » où Luther se plaint de ce qu'au temps de ses études « on imposât à des gens d'esprit fin et délié l'ennui d'écouter des leçons et de lire des livres inutiles, pleins de mots bizarres, non allemands, sophistiques »....

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usuel ? et qui n'aperçoit à ce seul trait combien la prétention est insoutenable de différencier essentiellement entre elles la religion et la conception du monde ?

ROME ET ANTI-ROME

    Ces remarques, qui s'imposaient comme une transition et une introduction indispensables à l'objet spécial de cette section, auront atteint leur but si j'ai réussi à substituer dans l'esprit du lecteur une intuition vivante à un artificiel schéma. Ici comme partout ailleurs il faut, naturellement, que l'intuition vivante procède de la vie même; elle ne saurait se déduire de principes abstraits. Nous sommes témoins, dans le domaine qui nous occupe maintenant, de la même lutte et de la même révolte que nous avons considérées dans les autres; les adversaires sont identiques : d'une part, l'idéal romain issu du chaos ethnique; de l'autre, l'originalité germanique. J'ai déjà indiqué que Rome, en philosophie aussi bien qu'en religion et en politique, ne se pouvait tenir pour satisfaite à moins de l'absolu. Le sacrifizio dell' intelletto est la première loi qu'elle prescrit à chaque homme pensant. De son point de vue, cette attitude est parfaitement logique et justifiée, et un Thomas d'Aquin précisément nous atteste qu'elle n'est point incompatible avec l'élévation morale. Doué de cette particulière et fatale aptitude du Germain à se pénétrer des idées étrangères pour les réengendrer et leur insuffler, grâce à ses dons incomparablement supérieurs, une vie nouvelle en quelque sorte transfigurée, Thomas — qui avait sucé dès l'enfance le poison méridional — enrôle sa science et sa force de persuasion germaniques au service de la cause antigermanique. Autrefois, les Germains avaient envoyé des soldats et des généraux combattre leurs propres peuples; ils fournissaient maintenant à l'ennemi des théologiens et des philosophes, et c'est encore le cas aujourd'hui, comme ce le fut sans cesse depuis deux mille ans. Pourtant, tout observateur non prévenu sent bien que les hommes tels que Thomas font violence à leur nature. Je ne prétends pas qu'ils mentent le cachant et le voulant (bien qu'on en ait vu et qu'on en voie

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d'assez fréquents exemples chez des personnages de moindre envergure); mais, fascinés par le haut idéal de la chimère romaine — idéal positivement sacré pour un noble cœur qu'il égare — ces hommes s'abandonnent tout entiers à sa suggestion et ils se jettent dans cette conception du monde qui annihile leur personnalité et leur dignité, comme le chanteur ailé se précipite dans la gueule du serpent. C'est pourquoi j'ai osé dire qu'ils suivent un chemin qui n'est pas celui de la véracité; quiconque le suit sacrifie, en effet, ce qu'il a reçu de Dieu, son propre moi — et vraiment ce n'est point là peu de chose; maître Eckhart, un bon et savant catholique, provincial de l'Ordre des Dominicains, nous enseigne que l'homme ne doit pas « aller quérir Dieu en dehors de lui-même » ¹). L'homme qui sacrifie sa personnalité perd donc en même temps le Dieu qu'il ne pouvait trouver que là, au dedans de soi. L'homme, au contraire, qui dans sa conception du monde ne sacrifie pas sa personnalité, marche évidemment dans la direction exactement opposée, quelle que soit d'ailleurs la nature des idées que son caractère l'incite à adopter, et quelle que soit l'Église à laquelle il professe appartenir. Duns Scot, par exemple, est un type de prêtre fanatique, tout féru des doctrines spécifiquement romaines — celle, entre autres, du mérite des œuvres, — cent fois plus intolérant et plus exclusif qu'un Thomas d'Aquin : cela n'empêche pas qu'en chacune de ses paroles on respire l'atmosphère de la véracité et de la personnalité autonome. Avec quel mépris et quelle sainte colère ce doctor subtilis, le plus grand dialecticien de l'Église, met à nu l'assemblage pitoyable de fallacieuses déductions au moyen desquelles Thomas a bâti son système artificiel !
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    ¹) « ....got ûzer sich selber nicht ensuoche », éd. de Pfeiffer (1857) p. 626. Ce qui est formulé ici sous forme négative s'exprime comme doctrine positive dans la 53e maxime touchant les sept degrés de la vie contemplative : « et lorsque l'homme rentre ainsi en lui-même, alors il trouve Dieu en lui-même » (unde sô der Mensch alsô in sich selber gât, sô vindet er got in ime selber).

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Il n'est pas vrai, déclare-t-il, que les dogmes de l'Église chrétienne subsistent devant la raison, et bien moins encore que ces dogmes puissent être (ainsi que l'enseignait Thomas) démontrés par la raison vérités nécessaires, témoin déjà les prétendues preuves de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, qui sont de misérables sophismes (voir les quaestiones subtilissimae); ce n'est pas le syllogisme qui compte pour la religion, mais uniquement la foi; ce n'est pas l'intellect qui constitue le fond de la nature humaine, mais la volonté : voluntas superior intellectu ! Duns Scot eût-il été personnellement le plus intolérant des hommes d'Église, la voie dans laquelle il marchait n'en conduisait pas moins à la liberté. Et pourquoi ? Parce que cet Anglo-Saxon est d'une absolue véracité. Il accepte sans discussion toutes les doctrines de l'Église romaine, même celles qui font violence à la nature germanique, mais il méprise toute espèce de tricherie. Quel théologien luthérien du XVIIIme siècle aurait osé proclamer indémontrable l'existence de Dieu ? À quelle persécution Kant ne s'est-il pas exposé précisément pour ce fait ? Eh bien, de longs siècles avant Kant, Duns Scot avait vu et prononcé de même. De plus, en plaçant expressément l'individu au centre de sa philosophie comme « la seule réalité », il sauve la personnalité; or, avec elle, il sauve aussi tout le reste. Un tel exemple fait ressortir de façon particulièrement distincte le lien d'étroite parenté unissant entre eux tous les hommes qui, partis de points très divers, tendent dans cette seule et même direction où conduit le chemin de la véracité; car ce qu'enseigne Duns Scot, le théologien, François d'Assise, le mystique, l'avait VÉCU : la primauté du vouloir; Dieu, aperception immédiate et non pas déduction logique; la personnalité, « bonheur suprême ». Et, d'autre part, Occam, élève de Duns Scot et dogmaticien aussi ardent que son maître, non seulement se trouvait amené à accentuer d'une manière encore plus tranchée la séparation du croire et du savoir, et à donner le coup de grâce à la théologie rationaliste en démontrant

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que les principaux dogmes de l'Église sont proprement des non-sens — ce par quoi il devint un des fondateurs des sciences d'observation — mais il soutenait en outre la cause des rois contre le Saint-Siège, se faisant ainsi le champion du nationalisme germanique, contre l'universalisme romain, et sur le terrain ecclésiastique ce même Occam défendait courageusement les droits de l'Église contre les empiètements du pontife romain — ce pourquoi il fut jeté au cachot. On voit comment la politique, la science et la philosophie, dans la tendance antiromaine qu'elles devaient dès lors développer, se rattachent ici directement à la théologie.
    Ces quelques indications, si sommaires qu'elles soient, suffiront, j'espère, à convaincre le lecteur que le groupement ci-dessus esquissé correspond à la réalité profonde des choses. Un des grands avantages de cette division, c'est que la portée n'en est pas restreinte à quelques siècles, mais qu'elle permet d'embrasser du regard mille ans de notre pensée — le millénaire qui s'étend de Scot Erigène à Arthur Schopenhauer. En outre, cette classification suggérée par la vie contient une leçon dont nous pouvons faire profiter notre propre vie pratique; elle nous enseigne à observer une tolérance illimitée à l'égard de toute conception qui ne pèche pas contre la véracité, qui n'attente pas à l'intégrité de la conscience germanique; nous ne nous posons pas, touchant une certaine vue du monde, la question de son contenu, nous ne demandons pas : « quoi ? » mais « comment ? » libre ou pas libre ? personnelle ou pas personnelle ? Par là seulement nous apprenons à distinguer nettement entre l'étranger et nous, et à faire immédiatement front contre lui, dans toutes les circonstances, avec toutes nos armes — si noble, si désintéressé, si débordant de germanisme qu'il apparaisse d'ailleurs. Car nous savons bien que l'ennemi peut s'insinuer dans notre propre âme. Thomas d'Aquin n'en est-il pas un exemple ? Et ne constatons-nous pas un phénomène analogue chez Leibniz, chez Hegel ? Doctor invincibilis : ainsi nommait-on le grand Occam; puissions-nous,

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dans la lutte où notre culture est menacée de toutes parts, voir surgir beaucoup de docteurs invincibles !

LES QUATRE GROUPES

    Nous avons maintenant, si je ne m'abuse, un terrain suffisamment préparé pour que l'examen méthodique soit possible et utile de ces quatre groupes d'hommes qui ont mis leurs forces et leur vie au service de la vérité, sans s'imaginer d'ailleurs qu'ils la possédassent tout entière ou qu'ils la pussent embrasser de tous leurs organes; par la communauté des efforts qu'ils ont tentés en des domaines divers, la nouvelle conception du monde a revêtu peu à peu une forme toujours plus précise, elle s'est « configurée ». Ces quatre groupes, ce sont, je l'ai dit, les théologiens, les mystiques, les humanistes et les observateurs de la nature (en rangeant parmi ces derniers les philosophes au sens étroit du mot). Pour la commodité nous conserverons ce classement, mais sans lui attribuer d'autre valeur que celle d'un outil facile à manier, car ses divisions empiètent à chaque instant les unes sur les autres.

LES THÉOLOGIENS

    Si je projetais de soutenir ici une thèse artificielle, le groupe des théologiens me causerait beaucoup de souci, outre l'inquiétude trop naturelle née du sentiment de mon incompétence. Mais je me borne à ouvrir les yeux, sans m'embarrasser de particularités techniques auxquelles je n'entendrais rien, et j'aperçois alors dans les théologiens de l'espèce de Duns Scot les authentiques précurseurs de la Réforme : non pas de la Réforme seulement — car celle-ci demeura, en matière religieuse, une œuvre fragmentaire très peu satisfaisante ou, comme dit Lamprecht avec l'accent d'un joyeux espoir, « un ferment d'émancipation religieuse FUTURE » — mais encore les précurseurs d'un mouvement de portée très lointaine et d'importance capitale pour l'élaboration d'une nouvelle vue du monde. On sait quels trésors de perspicacité métaphysique Kant prodigue, dans sa Critique de la Raison pure, pour démontrer que tous les efforts visant à faire profiter la théologie de l'usage purement spéculatif de la raison sont « entièrement stériles et,

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en vertu de leur nature même, nuls et non avenus » ¹); il était indispensable que Kant donnât cette démonstration pour poser les bases de sa conception du monde; aussi est-ce lui qui, le premier, anéantit tout de bon la fiction de la théologie romaine, lui « le grand démolisseur » comme l'appelle si justement Moïse Mendelssohn. Mais l'œuvre qu'accomplit Kant, les premiers théologiens qui s'engagèrent dans le chemin de la véracité l'avaient entreprise. Sans doute, Duns Scot ni Occam n'avaient été en mesure de saper l'édifice de la fallacieuse sagesse ecclésiastique en l'attaquant, comme Kant, par la voie directe du philosophe qui interroge la nature, mais ils avaient, en argumentant par la réduction à l'absurde, déployé une force persuasive tout aussi efficace pour toutes fins pratiques. Du point de vue où ils s'étaient placés et dont ils établissaient le bien-fondé, deux conséquences devaient résulter aussitôt, avec une nécessité mathématique : d'abord la raison (et tout ce qui est de son ressort) se trouvait libérée du service de la théologie, puisqu'on établissait qu'elle y était complètement impropre; ensuite la foi religieuse était ramenée à une autre norme que celle de la raison, puisque celle-ci s'attestait inutilisable. Et, de fait, en ce qui touche l'affranchissement de la raison, nous voyons déjà Occam se joindre à son frère d'Ordre Roger Bacon pour exiger l'observation empirique de la nature; nous le voyons encore agir sur le terrain de la politique pratique dans le sens d'une extension de la liberté personnelle et nationale, ce qui était manifestement un impératif de la raison affranchie, tandis que la raison asservie célébrait (par la bouche du Dante contemporain d'Occam) la civitas Dei universelle comme une institution divine. Quant au second point, il est clair que si les doctrines de la religion ne trouvent aucune confirmation dans les déduc-
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    ¹) Voir le chapitre intitulé Kritik aller spekulativen Theologie et cf. aussi le dernier alinéa des Prolegomena zu einer jeden künftigen Metaphysik.

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tions rationnelles du cerveau, le théologien doit s'efforcer d'autant plus énergiquement de découvrir cette confirmation en quelque autre lieu; or ce lieu ne pouvait être, tout d'abord, que l'Écriture sainte. Si paradoxal que cela paraisse au premier moment, c'est cependant un fait que l'orthodoxie étroite et violemment intolérante de Duns Scot — par opposition à cette sérénité supérieure et désinvolte de quasi libre penseur, qui caractérise Thomas jouant avec les contradictions augustiniennes — indiqua la voie sur laquelle la religion s'émanciperait de l'Église. Car, en réalité, la tendance de Thomas, si fort appuyée par l'Église romaine, aboutissait à détacher entièrement celle-ci de l'enseignement du Christ. Déjà l'Église, avec ses Pères et ses Conciles, s'était si bien poussée au premier plan que l'Évangile avait considérablement perdu en importance; maintenant on fournissait la preuve que les dogmes « devaient être tels » au nom d'une nécessité logique qu'il incombait à la raison de démontrer en tout temps : prétendre en appeler par surcroît à l'Écriture, c'eût été faire comme ce capitaine burlesque qui, avant de prendre la mer, envoyait puiser deux ou trois seaux d'eau dans la rivière à l'embouchure de laquelle stationnait son navire, puis déléguait un matelot sur le beaupré avec ordre de vider les seaux dans l'Océan, crainte de manquer de fond quand il démarrerait. Pourtant, avant même que Thomas eût entrepris la construction de sa tour de Babel, beaucoup d'âmes profondes avaient senti déjà que cette tendance introduite par l'Église romaine dans la pratique, par Anselme dans la théorie, conduisait à la mort de toute religion véritable; le plus grand, entre tous ceux qui l'éprouvèrent, fut François d'Assise. Certes, cet homme merveilleux appartient au groupe des mystiques, mais on ne saurait le passer ici sous silence, car les champions de l'authentique théologie chrétienne ont reçu de lui l'impulsion vitale. Ceci encore peut sembler paradoxal, attendu que jamais saint ne fut moins théologien que saint François; mais il y a là un fait historique incontestable, et

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le paradoxe disparaît si l'on se rend compte que l'invocation du Christ et de l'Évangile forme ici le lien entre la mystique et la théologie. Ce laïc qui fait de vive force irruption dans l'Église, qui repousse le sacerdoce et qui annonce à tout venant la parole du Christ, incarne la véhémente réaction d'hommes assoiffés de religion contre un credo dogmatique froid et inintelligible, perché sur les échasses de la dialectique. François, qui dans sa jeunesse avait subi l'influence des Vaudois, connaissait sans nul doute fort bien l'Évangile ¹); et le fait qu'il n'ait pas été brûlé comme hérétique serait un miracle, si ce n'était de toute évidence un hasard. Sa religion se laisse résumer dans ces mots de Luther : « La Loi du Christ n'est point doctrine, mais vie, n'est point parole, mais être, n'est point signe, mais la plénitude Même » ²). L'Évangile arraché à l'oubli par François est le rocher sur lequel se retireront les théologiens du Nord, maintenant qu'ils ont reconnu intenable et dangereux le rationalisme théologique; et avec quelle ardeur de conviction belliqueuse ils défendront cette retraite, sous l'impulsion d'un exemple récemment vécu ! À l'encontre de Thomas d'Aquin, Duns Scot enseigne que la suprême béatitude céleste ne sera pas la connaissance, mais l'amour : on se représente sans peine les effets qu'une semblable intuition devait produire avec le temps, et l'on conçoit que Luther, qui traite Thomas de bavard, marque tant d'estime pour Duns Scot et Occam, car il était inévitable qu'après eux beaucoup d'autres vinssent à prendre la parole biblique pour base de la religion et à mettre l'accent sur la vie évangélique par opposition au credo dogmatique. Le mouvement même, plus extérieur, de révolte contre le luxe, contre la cupidité, contre
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    ¹) Voir ch. VII sous la rubrique : « Le Nord », ce qui est dit de François d'Assise dans le texte et dans la note qui le concernent, et cf. la dernière note de la rubrique : « Rome », même chapitre.
    ²) Von dem Missbrauch der Messe, 3e p. Thomas de Celano disait de François qu'il était « moins un homme priant que la prière faite homme », non tam orans quam oratip factus.


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toute la tendance mondaine de la curie, est une conséquence naturelle des mêmes prémisses : preuve en soit qu'Occam déjà part en guerre contre ces abus et que Jacopone da Todi, l'auteur présumé du Stabat mater, l'esprit le plus éminent parmi les Franciscains italiens du XIIIme siècle, fait ouvertement appel à la révolte contre le pape Boniface VIII, ce qui lui vaut de passer les meilleures années de sa vie dans un cachot souterrain. Et si c'est précisément Duns Scot qui insiste plus que tout autre sur la signification des œuvres, s'il refuse d'aller même aussi loin que Thomas touchant la foi et la grâce, on jugerait bien superficiellement en interprétant cette attitude dans un sens spécifiquement romain, et en ne comprenant pas que cette doctrine, justement, conduit de toute nécessité à celle de Luther : car ce qui importe avant tout à ces Franciscains, c'est de donner pour centre à la religion la VOLONTÉ, instaurée en lieu et place de l'orthodoxie formelle; ils estiment qu'à ce prix seulement la religion deviendra quelque chose de vécu, d'expérimenté, d'actuel. Comme dit Luther, « la foi EST une volonté foncièrement bonne »; et ailleurs : « C'est une chose vivante, active, effective et puissante que la foi, au point qu'il est impossible qu'elle ne PRODUISE sans cesse du bien » ¹). Cette « volonté », cette « production », voilà sur quoi Duns Scot et Occam, instruits par François d'Assise, mettent tout l'accent, et cela par opposition à une adhésion froide et purement intellectuelle. Certains auteurs très lus se livrent aujourd'hui sur les notions de « foi » et de « bonnes œuvres » à des jeux plutôt frivoles; sans me commettre avec ceux d'entre eux qui pratiquent le mensonge en manière de « bonne œuvre », je prierai simplement les lecteurs non prévenus de considérer la personnalité d'un François d'Assise et de dire ce qui, à leurs yeux, fait le fond de cette personnalité. Ils seront, j'en suis sûr, obligés de répondre : c'est la puissance de sa foi. François est la foi incarnée : « non point doctrine,
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    ¹) Cf. Vorrede auf die Epistel Pauli an die Römer.

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mais vie, non point parole, mais être. » Qu'on lise seulement sa biographie : ce ne sont pas les exhortations sacerdotales ni l'initiation sacramentelle qui l'ont conduit à Dieu, c'est le spectacle du Crucifié qu'il contempla dans une chapelle en ruine des environs d'Assise et c'est la vertu de Ses paroles qu'il s'appropria par une lecture assidue de l'Évangile ¹). Et pourtant nous tenons, non sans raison, François — avec l'Ordre qu'il a fondé — pour l'apôtre par excellence des bonnes œuvres. Que l'on considère maintenant un Martin Luther — le grand champion de la rédemption par la foi — et que l'on dise si cet homme n'a point d'œuvres à son crédit, si sa vie n'a pas été tout entière et d'un bout à l'autre consacrée à en produire, et si enfin ce n'est pas lui qui nous révèle le secret des bonnes œuvres, quand il nous avertit qu'elles doivent être « des œuvres PUREMENT LIBRES, accomplies à cette seule et unique fin de plaire à Dieu et non en vue de tout autre objet, et non pour atteindre à la piété.... car là où règne cette tendance erronée et cette opinion pervertie qui veut que nous devenions justes et bienheureux par le moyen des œuvres, celles-ci, loin d'être bonnes, sont entièrement condamnables, car elles ne sont PAS LIBRES » ²). Laissons sourire tout à leur aise les théologiens que ces propos trouvent sceptiques; nous comprenons très bien, nous profanes, qu'un François d'Assise conduisit à un Duns Scot et celui-ci, à son tour, à un Martin Luther, car leur action diverse procède d'un seul et même principe — l'affranchissement de la personnalité. La vie entière de François est une révolte de l'individu : révolte contre sa famille, révolte contre toute la société qui l'environne, révolte contre un clergé profondément corrompu et contre une Église devenue entièrement infidèle à la tradition apostolique; alors que la caste sacerdotale lui prescrit des voies déterminées qui sont censées mener seules au salut,
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    ¹) Voir par ex. Paul Sabatier : Vie de S. Francois d'Assise, ch. IV.
    ²) Von der Freiheit eines Christenmenschen 22, 25.


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il suit son chemin propre avec une inébranlable constance et, en homme libre, fraie directement avec son Dieu. Transposée dans le mode théologico-philosophique, une telle conception devait aboutir à revendiquer presque exclusivement la liberté du vouloir, et c'est en effet le cas chez Duns Scot. Convenons-en franchement : par cette revendication presque exclusive du libre arbitre, Duns Scot atteste moins de profondeur philosophique que son adversaire Thomas d'Aquin, mais en revanche il dénote un sens religieux et politique plus pénétrant. Par là seulement cette théologie réussit à transférer le centre de gravité de la religion — en opposition directe avec Rome — dans l'individu : « Jésus-Christ est la porte du salut; il dépend de toi, homme, d'entrer ou de n'entrer pas ! » Or c'est cela — cette suprématie accordée à la personnalité libre — qui est le fait décisif, ce ne sont pas les subtilités sur la grâce et le mérite, sur la foi et les œuvres. Dès l'instant qu'on s'engageait dans cette voie, on tendait nécessairement à une conception antiromaine et antisacerdotale de l'Église et, d'une façon générale, à une religion non plus historico-matérialiste, mais intérieure. La suite le fit bien voir. Sans doute, ce fut précisément Luther — Luther en qui nous avons salué le héros politique — qui barra la route pour longtemps à ce mouvement religieux aussi naturel qu'inévitable. Lui aussi, comme Duns Scot, il enveloppait son intuition saine et vigoureuse, toute pénétrée du souffle de la liberté, dans un tissu de ratiocinations théologiques; lui aussi, il était encore tout imbu de notions historiques ressortissant à un credo issu du judaïsme, et par suite absolument intolérantes. Il n'en a pas moins trouvé dans cette organisation intellectuelle la force dont il avait besoin pour accomplir, au moment opportun, l'œuvre opportune : dans la lutte qu'il soutint pour la patrie et pour la dignité des Germains il a vaincu, tandis que sa roide théologie monacale éclatait comme un vase de terre trop petit pour contenir ce qu'il y avait lui-même versé. C'est seulement au dix-neuvième siècle qu'on a repris

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l'œuvre de ces grands théologiens du moyen âge, en vue d'étendre à la « science des choses divines » la voie de la liberté ouverte dans les autres domaines.
    Gardons-nous d'estimer trop bas la valeur des théologiens pour le développement de notre culture. Si, muni de plus de savoir que je n'en possède, on poussait plus loin l'étude que je ne fais qu'esquisser, on trouverait, je crois bien, que leur action a eu jusqu'à nos jours toutes sortes d'effets heureux et féconds. Quand un savant théologien de l'Église romaine s'écrie, comme Abélard au XIIme siècle : si omnes patres sic, at ego non sic ! ¹) il nous incite vivement à souhaiter que beaucoup de théologiens du XIXme montrent le même viril courage. Quand un Savonarole, de qui l'âme de flamme enthousiasmait un Léonard, un Michel-Ange, un Raphaël, ose clamer du haut de la chaire : « Voyez Rome, chef du monde, et regardez ensuite les membres de ce corps ! De la tête jusqu'aux pieds, il n'y a plus rien là de sain. Nous vivons parmi des chrétiens, nous frayons avec eux; mais ils ne sont pas chrétiens, ceux qui ne le sont que de nom, aussi vaudrait-il certes mieux que nous fussions parmi des païens » ²) — eh bien, je dis que ce moine, quand il s'adresse ainsi à des milliers d'hommes et qu'il met ensuite à ses paroles le sceau du martyre, fait plus pour la liberté que toute une académie de libres penseurs; car la liberté ne s'affirme pas par des opinions, mais par la conduite, elle est « non point parole, mais être ». De même, au dix-neuvième siècle, la ferveur intimement religieuse d'un Schleiermacher a sans nul doute contribué davantage à nous valoir une conception du monde réellement religieuse et vivante que le scepticisme d'un Strauss.

LES MYSTIQUES

    Mais l'attitude spirituelle la plus propre à libérer l'homme
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    ¹) Cité d'après Schopenhauer : Ueber den Willen in der Natur (dans la section : « Physische Astronomie »).
    ²) Sermon du jour de l'Épiphanie, 1492 (d'après la version allemande de Langsdorff).


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du joug des conceptions hiératico-historiques, la véritable école de l'affranchissement, c'est la mystique — la philosophia teutonica, comme on l'appelait ¹). Une vue mystique poussée à ses dernières conséquences offre ceci de particulier qu'elle résout l'une après l'autre en allégories les propositions de l'aperçu dogmatique; ce qui en demeure, après cela, est pur symbole, car la religion n'est plus dès lors une chose que l'on tient pour vraie, une espérance, une conviction, mais une expérience de la vie, un événement intérieur positif, un état immédiat de l'être sentant. Lagarde note quelque part : « La religion est actualité absolue »; c'est là une intuition mystique ²). L'expression la plus parfaite de la religion purement mystique nous apparaît chez les Aryens de l'Inde, mais nos grands mystiques germaniques se distinguent à peine de leurs prédécesseurs ou contemporains hindous; une seule chose, en réalité, les sépare : la religion hindoue est une religion indo-germanique non adultérée, dans laquelle la mystique trouvait sa place naturelle, universellement reconnue, au lieu qu'il n'y a point de place pour la mystique dans une combinaison d'histoire sémitique et de magie pseudo-égyptienne, ce qui la voue à être tout au plus tolérée, mais de préférence persécutée, par nos diverses confessions, aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui. De leur point de vue, les Églises chrétiennes
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    ¹) Lamprecht dit du peuple allemand en général que « le fondement de son attitude à l'égard du christianisme était de nature mystique » (Deutsche Geschichte, 2me éd., t. II, p. 197); cette affirmation ne comportait pas de réserve jusqu'à l'introduction du rationalisme obligatoire par Thomas d'Aquin, que vint compléter plus tard le matérialisme des Jésuites.
    ²) Le théologien Adalbert Merx dit dans son ouvrage Idee und Grundlinien einer allgemeinen Geschichte der Mystik (1893), p. 46 : « Une chose est certaine de la mystique, c'est qu'elle enferme en elle, manifeste et représente si complètement le FAIT D'EXPÉRIENCE de la religion, la religion en tant que phénomène.... qu'il ne peut être question d'une véritable philosophie de la religion sans une connaissance historique de la mystique. »


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ont raison. Voici, par exemple, la 54me maxime de Maître Eckhart : « Sachez que toute notre perfection et toute notre béatitude consistent en ceci qu'ayant traversé et dépassé tout état de chose créée, et tout ce qui est du temps, et tout ce qui est de l'être, l'homme atteint le fond qui est sans fond. » C'est un propos complètement hindou, ce pourrait être une citation de la Brihadâranyaka-Oupanichad. Par contre, on aura beau entasser sophismes sur sophismes, on n'arrivera jamais à établir un rapport quelconque entre cette religion et les promesses attachées à la postérité d'Abraham; et aucun homme loyal ne contestera, d'autre part, que dans une vue du monde qui s'élève au-dessus de « l'état de chose créée » et de « tout ce qui est du temps », la Chute et la Rédemption soient rien de plus que des symboles figurant une vérité proprement inexprimable de l'expérience intérieure. Le passage suivant du 49me sermon d'Eckhart rentre dans le même ordre d'idées : « Aussi longtemps que je suis ceci ou cela, ou que j'ai ceci ou cela, ni je ne suis toutes choses, ni je n'ai toutes choses; mais aussitôt que tu décides que tu n'es et que tu n'as ni ceci ni cela, alors tu es en tout et partout; aussitôt donc que tu n'es ni ceci ni cela, tu es toutes choses. » Voilà la doctrine de l'atman, au regard de laquelle la théologie de Duns Scot devient aussi insignifiante que celle de Thomas d'Aquin. Et remarquons-le tout de suite : la religion de Jésus-Christ était une religion mystique de cette sorte; telle elle ressort de ses paroles et de ses actes; son intuition du royaume des cieux « au dedans de nous » n'admet aucune espèce d'interprétation empirique ou historique ¹).
    On comprendra que je ne cherche pas à pénétrer ici plus avant dans l'essence du mysticisme : ce serait prétendre, en l'espace de quelques lignes, scruter la nature humaine là où précisément elle est « sans fond ». Il m'incombait seulement de mettre en lumière l'objet du problème, et cela de
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    ¹) Voir ch. III au sous-titre : « Le Bouddha et le Christ ».

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façon que le lecteur le moins averti aperçût du premier coup que la tendance mystique va nécessairement à nous affranchir des articles de foi ecclésiastiques. Par bonheur — on peut bien dire ainsi — il n'est pas dans notre nature germanique de poursuivre nos idées jusqu'à leurs conséquences extrêmes, en d'autres termes, de nous laisser tyranniser par elles; aussi voyons-nous Maître Eckhart demeurer, malgré sa doctrine de l'atman, un bon dominicain — encore qu'il échappe avec quelque difficulté au bras de l'Inquisition ¹) — et signer toutes les professions de foi orthodoxes qu'on lui présente; nous ne courons pas, d'autre part, le risque — malgré tant d'exhortations au « sommeil de paix » (sopor pacis) prodiguées par Bonaventure (1221-1274) et d'autres mystiques — que le quiétisme comprime chez nous, comme chez les Hindous, l'artère vitale. Sans dépasser le cadre étroit de ce chapitre, je me contenterai donc de donner quelques indications qui feront voir comment l'armée des mystiques exerça une action destructrice à l'égard de la religion étrangère dont nous avions hérité, mais en même temps une action puissamment créatrice dans le sens de la conception du monde nouvelle qu'élabore notre race et qu'elle conforme à sa nature. Sous l'un ni sous l'autre rapport on ne rend d'ordinaire à ces hommes la justice qui leur est due.
    Ce qui frappe tout d'abord chez eux, c'est la répugnance que leur inspirent les doctrines religieuses juives. Tout mystique, qu'il le veuille ou non, est un antisémite né. Les âmes pieuses comme Bonaventure essaient, pour se tirer d'affaire, d'interpréter allégoriquement l'Ancien Testament tout entier et symboliquement ses quelques éléments mythiques d'emprunt — tendance qui nous est apparue déjà pleinement développée chez Scot Erigène, cinq cents ans plus tôt, et que nous pouvons suivre en remontant bien plus haut
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    ¹) C'est seulement après sa mort que ses doctrines furent condamnées comme hérétiques et ses écrits si soigneusement détruits qu'ils sont pour la plupart perdus.

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dans le passé, jusqu'à Marcion et Origène ¹). Mais cela ne suffit pas à tromper la soif de vraie religion qui consume ces âmes. Le strict orthodoxe Thomas a Kempis adresse à Dieu cette prière d'une naïveté touchante : « Ne permets pas que ce soient Moïse ou les prophètes qui me parlent, mais parle-moi toi-même.... De ceux-là j'entends bien les paroles, mais il y manque l'esprit; ce qu'ils disent est beau sans doute, mais ne réchauffe point le cœur » ²). Nous constatons ce sentiment chez presque tous les mystiques; il ne revêt nulle part une forme plus charmante que chez le grand Jakob Böhme (1575-1624) qui, confronté avec maints passages de la Bible qu'il s'est déjà évertué à réduire en allégories ou en symboles, et voyant qu'il ne vient pas à bout de leur arracher un sens, se console en nous informant « qu'ici Moïse avait tout le temps un bandeau sur les yeux » ³) — après quoi il prend la liberté d'expliquer la chose à sa manière ! La contradiction entre les deux esprits devient plus sérieuse quand elle a trait aux représentations du ciel et de l'enfer, notamment à la seconde. Soyons francs : la représentation de l'enfer est proprement la honte de la doctrine ecclésiastique. Issue de cette lie d'esclaves bâtards qui grouillaient en Asie Mineure, accrue et aggravée au cours des siècles où se prolonge, dans un irrémédiable chaos d'ignorance et de bestialité, l'agonie de l'empire romain déliquescent, elle offusqua toujours les âmes nobles, encore que peu soient parvenues à triompher entièrement de l'avilissant cauchemar ainsi que le put Origène, ou cet esprit d'une inconcevable élévation, Scot Erigène 4). On s'explique aisément,
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    ¹) Voir ch. VII au sous-titre : « Chronique judaïque du monde » et à la fin de la rubrique : « Les trois tendances principales ».
    ²) De imitatione Christi, liv. III, ch. 2.
    ³) « Allhie lieget dem Mosi der Deckel vor den Augen ». C'est son opinion, par exemple sur le récit de la création. Cf. Mysterium magnum, oder Erklärung über das erste Buch Mosis, ch. 19 § 1.
    4) Voir ch. VII au sous-titre :
« Chronique judaïque du monde » et : « La victoire du chaos ethnique ». L'énorme diffusion du De divisions naturae au XIIIme siècle prouve combien général était le besoin de se soustraire à ce cauchemar oriental. Luther même ne laissera pas, nonobstant son orthodoxie, de s'inspirer directement de Scot à cet égard. Il écrit, lui aussi : « L'homme porte enfer en lui-même » (Vierzehn Trostmittel I, 1.).

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d'ailleurs, le petit nombre des âmes qui se délivrèrent, car le christianisme ecclésiastique s'était constitué peu à peu en religion du ciel et de l'enfer; tout le reste était devenu accessoire. Qu'on feuillette une ancienne chronique, n'importe laquelle, on verra partout à l'œuvre la crainte de l'enfer comme mobile religieux entre tous efficace et même, le plus souvent, unique. Les immenses biens-fonds de l'Église, ses revenus incalculables tirés de la vente des indulgences et d'autres trafics analogues, tout cela, ou presque, a sa source première dans la crainte de l'enfer. Aussi, quand plus tard, sans scrupule et sans détour, les Jésuites firent de cette crainte de l'enfer le pivot de la religion ¹), ils eurent du moins le mérite d'agir logiquement, et ils recueillirent bientôt la récompense réservée à une sincérité conséquente avec elle-même; car le ciel et l'enfer, le salaire et le châtiment, forment aujourd'hui plus que jamais la base effective ou, en tous cas, le principe agissant de l'enseignement moral de l'Église ²). « Otez la crainte de l'enfer à un chrétien, et vous lui ôterez sa croyance », assure Diderot non sans quelque raison ³). À méditer sur ces choses, on saisit mieux la signification que revêt dans notre culture un Eckhart, quand il développe sa belle doctrine : « N'y aurait-il ni enfer ni royaume des cieux qu'alors encore, ô Dieu, je voudrais t'aimer, toi, tendre père, et ta haute nature », et quand il ajoute : « L'essence vraie et parfaite de l'esprit est d'aimer Dieu pour sa propre bonté, alors même qu'il n'y aurait ni ciel ni enfer » 4). Environ cinquante ans plus tard, l'auteur inconnu
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    ¹) Voir ch. VII à la fin de la rubrique : « Instincts de race en matière de religion ».
    ²) Les Jésuites sont simplement plus conséquents que les autres. Je me rappelle avoir vu une petite Allemande de douze ans étendue à terre en proie à une crise de sanglots après une leçon de religion : tel était l'effet de la terreur de l'enfer suscitée en cette enfant innocente par quelque infinitésimal pape luthérien. Un enseignement ainsi compris relève de la police des mœurs.
    ³) Pensées philosophiques, XVII.
    4) Cf. le 12e traité et sa glose. La considération des tourments de


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de la Theologia deutsch, ce magnifique monument de la mystique allemande sous un appareil catholique, s'exprime avec plus de précision encore, car il intitule son chapitre dixième : « Comment les hommes parfaits ont perdu la crainte de l'enfer et le désir du ciel », puis il expose que c'est précisément dans le fait d'être affranchi de ces représentations que consiste la perfection : « Ces hommes participent d'UNE LIBERTÉ telle qu'ils ont perdu la crainte du châtiment ou de l'enfer et l'espoir de la récompense ou du ciel; ils vivent au contraire dans une pure soumission et obéissance à l'éternelle bonté dans la LIBERTÉ TOTALE du fervent amour. » Il est à peine besoin de le faire observer : entre cette liberté et la « terreur frissonnante » qui fait, d'après Loyola, l'âme de la religion ¹), baie un abîme plus profond que celui qui sépare une planète d'une autre. Deux génies radicalement différents s'expriment ici : l'un, germanique, et l'autre, qui ne l'est pas ²). Au chapitre suivant, le grand « Francfortois » ³) développe
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l'enfer ou des joies du ciel tenait de même une place tout à fait secondaire dans les préoccupations de François d'Assise, comme en témoignent ses écrits et ses biographes, car « l'amour intéressé » n'était pas dans sa nature (Sabatier : op. cit. p. 308). Au frère Rufin qui doutait de son propre salut, il dit: « Si le diable te répète que tu es damné, réponds-lui tranquillement : ouvre ta bouche pour que je souffle dedans ! » Ceux-là seuls, à son sens, « appartiennent au diable », qui ne goûtent pas encore la joie continue dans le Sauveur (Joergensen : Saint François d'Assise, p. 419, 431, etc.)
    ¹) Voir ch. VI dans le cours de la rubrique : « Ignace de Loyola ».
    ²) J'ai déjà indiqué (ch. VII, au sous-titre : « Instincts de race en matière de religion ») qu'Ulfilas ne réussit pas à traduire en gothique les termes d'enfer et de diable, attendu que cet idiome fortuné ignorait toute notion de ce genre. Le mot Hell (d'où Hölle, « enfer ») désignait la déesse amicale de la mort, ainsi que son empire, et il se rapporte étymologiquement à l'idée de « cacher », de « voiler » (verhüllen), mais pas du tout à celle d'un Infernum (cf. Heyne), Teufel (« diable ») est formé du latin Diabolus.
    ³) C'est ainsi qu'on désigne l'auteur de la Theologia deutsch en se fondant sur une préface ajoutée à la deuxième édition de cet ouvrage, que donna Luther en 1518. Il avait publié la première en 1516 d'après un manuscrit fragmentaire, l'attribuant à un homme « dont Dieu seul

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sa pensée en montrant qu'il n'existe pas d'enfer à proprement parler, dans le sens courant et populaire d'un établissement pénitentiaire réservé aux méchants pour l'avenir, mais que l'enfer est un phénomène de notre vie présente. On le voit, ce prêtre se rattache étroitement à Origène et à Scot Erigène. « L'enfer passe et le royaume des cieux subsiste » : telle est sa conclusion. Mais voici une remarque qui caractérise avec plus de force encore sa manière de voir : il appelle le ciel et l'enfer « deux voies bonnes et sûres pour l'homme dans cette vie temporelle »; il n'accorde pas de préférence marquée à l'un de ces deux chemins, et il tient que dans l'enfer l'homme peut être « très bien et tout aussi en sûreté que dans le ciel ! » Cette conception — que l'on retrouve avec des nuances diverses chez les élèves d'Eckhart, Tauler et Suso — revêt chez Böhme une expression particulièrement nette et insistante, ainsi qu'on la doit attendre d'un esprit qui a creusé davantage la même idée et qui s'apprête à passer du point de vue négatif au point de vue positif. À la question : « Où l'âme s'en va-t-elle, rachetée ou damnée, quand le corps meurt ? » Böhme répond : « Elle n'a pas besoin de s'en aller, mais c'est seulement l'extérieure vie mortelle qui, avec le corps, se détache d'elle. Elle a déjà en elle auparavant le ciel et l'enfer.... car le ciel et l'enfer sont partout présents. Ils ne sont pas autre chose qu'une
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connaît le nom »; il fait précéder la seconde d'une citation figurant sur le manuscrit plus complet qui lui sert à l'établir (et authentifiée dès lors par la découverte, en 1843, d'un troisième texte qui est le seul que nous possédions), d'où il appert que l'auteur anonyme fut un chevalier teutonique, un prêtre et un custode à la maison de cet Ordre à Francfort, et aussi un « Ami de Dieu », c'est-à-dire un membre de la société mystique du moyen âge connue sous cette dénomination. Voir l'exposé de la question dans l'Étude sur la « Théologie Germanique » de Maria Windstosser (1911), où l'on indique comme date probable de la composition le milieu du XIVme siècle et où l'on rappelle que les « Amis de Dieu
» ont peut-être leur origine dans les communautés des « Frères Vaudois ». Le travail de Maria Windstosser s'accompagne d'une traduction — la première traduction française depuis celle de Poiret en 1700.

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réaction de la volonté soit dans l'amour de Dieu, soit dans la colère de Dieu, et cela se produit dès le temps de notre corps » ¹). Ici, plus rien de vague ne subsiste; nous nous trouvons en plein, chacun s'en rend compte, sur le terrain d'une religion nouvelle. Non pas nouvelle, il est vrai, dans une complète mesure, puisqu'ici précisément Böhme se peut réclamer et se réclame en effet de ces paroles du Christ : « Le royaume de Dieu ne s'annonce pas par des signes extérieurs » (il dit lui-même : « Le monde des anges est intérieur au lieu et à la sphère de CE MONDE-CI ² ») — mais nouvelle par contraste avec la notion de toutes les Églises chrétiennes. « L'homme vraiment saint, alors même que caché sous l'apparence d'un monstre, est dans le ciel aussi bien que Dieu, et le ciel est en lui » ³). Böhme va plus loin, il ne craint pas de nier la différence absolue entre le bien et le mal; le tréfonds de l'âme n'est, dit-il, ni bon ni mauvais; Dieu lui-même est l'un et l'autre : « Dieu est lui-même tout être, il est bien et mal, ciel et enfer, lumière et ténèbres » 4); c'est seulement la volonté qui « départage » dans la masse des actions indifférentes, c'est seulement par la volonté de l'être agissant qu'un acte devient bon ou mauvais. Voilà la pure doctrine hindoue; qu'elle soit en contradiction flagrante avec la doctrine des Églises chrétiennes, c'est ce que les théologiens ont démontré depuis longtemps, et sans effort ! 5)
    Or, ces mystiques que je viens de nommer, et avec eux la masse innombrable des hommes qui — protestants ou catholiques, n'importe ! — pensaient de même, ils demeu-
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    ¹) Der Weg zu Christo, liv. 6 § 36, 37. Cette conception, qui fait partie de notre patrimoine indo-germanique, nous garantit la race de l'auteur. Lorsque le Persan Omar Khayyàm envoie son âme aux informations, elle lui rapporte cette nouvelle : « Je suis moi-même le ciel et l'enfer » (Rubàiyàt).
    ²) Mysterium magnum 8, 18.
    ³) Sendbrief, 18 janvier 1618, § 10.
    4) Mysterium magnum 8, 24.
    5) Cf. par exemple l'opuscule du Dr Albert Peip : Jakob Böhme (1860) p. 16 et suiv.


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raient dans le sein de l'Église sans se douter des coups qu'ils lui portaient, sans soupçonner aucunement qu'ils sapaient par la base un édifice élevé avec tant de peine. Mais il y eut d'autres groupes de mystiques, et des groupes considérables, dont l'action destructrice fut consciente et délibérée. Si peut-être, dans leur conception d'une religion intériorisée, ils allaient moins loin que la Theologia deutsch et que Jakob Böhme ou encore qu'Antoinette Bourignon (1616-1680), sainte femme qui voulait unir toutes les sectes et rétablir l'esprit évangélique primitif en faisant table rase des liturgies et en se fondant sur la seule aspiration à Dieu, ces hommes, par contre, s'attaquaient directement à l'institution ecclésiastique, à la prêtrise, aux dogmes, à l'Écriture et aux sacrements. Ainsi Amauri de Chartres, professeur de théologie à Paris (mort en 1209), rejetait l'Ancien Testament tout entier et tous les sacrements, n'admettant que la révélation immédiate de Dieu dans le cœur de chaque individu; du mouvement qu'il inaugura sortit l'association des « Frères du libre esprit », qui paraît avoir été passablement turbulente et libertine. D'autres, comme Johannes Wessel (1419-1489), durent à une modération plus grande un plus grand succès; le point de vue de Wessel est sans contredit celui du véritable mysticisme, qui fait de la religion une expérience interne et actuelle; mais comme il aperçoit dans la figure du Christ le divin facteur d'impulsion d'où procède cette expérience, loin de chercher à supprimer l'Église qui nous transmet ce précieux héritage, Wessel veut la purifier en extirpant ses excroissances romaines. Telle est, à peu de chose près, l'attitude de Staupitz, le protecteur de Luther. Ces hommes, qui nous conduisent par une transition insensible aux théologiens de l'espèce de Wyclif et de Jean Hus, furent les précurseurs actifs de la Réforme. Dans la Réforme elle-même, la mystique a une part incontestable du fait que Luther était un mystique au plus profond de son être : il aimait Eckhart, il préparait lui-même les deux premières éditions de la Theologia deutsch;

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et ce qu'on doit noter avant tout, c'est que sa doctrine centrale de la conversion actuelle par la foi n'est pas intelligible sans interprétation mystique. Mais, d'autre part, les « exaltés » lui causaient beaucoup de souci, et ils eussent bientôt fait, sans sa résistance, de gâcher ce qui était l'œuvre de sa vie. Les mystiques à la façon de Thomas Münzer (1490-1525), qui commencèrent par vitupérer les « réformateurs sournois » et qui par la suite s'insurgèrent ouvertement contre toute espèce d'autorité terrestre, ont nui plus que n'importe qui à la grande réforme politique de l'Église. Même de nobles personnalités comme Kaspar Schwenkfeld (1490-1561) n'ont réussi qu'à disperser les forces en passant de la mystique contemplative à la réforme pratique de l'Église, et leurs bonnes intentions mal dirigées ont surtout éveillé de mauvaises passions. Un Jakob Böhme, qui reste tranquillement dans son Église, mais qui enseigne que les sacrements (baptême et cène) « ne sont pas l'essentiel » dans le christianisme, accomplit une besogne plus utile ¹). Le champ d'action du véritable mystique est au dedans, non au dehors : c'est ainsi que, par exemple, au XVIme siècle, le chaudronnier Bunyan, un bon protestant, et le prêtre Molinos, un pieux catholique, contribuent d'une manière plus efficace et plus durable que toute une compagnie
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    ¹) Cf. Der Weg zu Christo, liv. 5, ch. 8 et Von Christi Testament des heiligen Abendmahles, ch. 4. § 24. « Un vrai chrétien apporte avec lui sa sainte église dans la communauté. Son cœur est l'église véritable, c'est là qu'il convient de célébrer le service de Dieu. J'aurais beau aller pendant mille ans à l'église, communier toutes les semaines et me faire donner l'absolution tous les jours : si je n'ai pas le Christ en moi, tout cela n'est que fausseté et futilité vaine, un frivole ouvrage de sculpture dans Babel, non point le pardon des péchés » (Der Weg zu Christo, liv. 5, ch. 6, § 16. Sur la prédication Böhme remarque : « Le Saint-Esprit prêche à l'auditeur saint par le moyen de toutes les créatures; dans tout ce que celui-ci, contemple, il distingue un prédicateur de Dieu » (ibidem § 14). Comment ne pas songer ici à François d'Assise : « Loué sois-tu, Seigneur, avec toutes tes créatures et tout particulièrement notre frère le Soleil.... qui, avec sa grande splendeur, nous porte signification de toi » ?

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de libres penseurs à émanciper la religion des conceptions étroitement ecclésiastiques et froidement historiques. Bunyan, qui n'avait jamais fait le moindre mal à personne ni offensé âme qui vive, passa la plus grande partie de sa vie en prison, victime de l'intolérance protestante; le doux Molinos, pourchassé par les Jésuites comme un chien enragé, se soumit sans murmure aux pénitences que lui imposa le tribunal de l'Inquisition, pénitences si dures qu'elles entraînèrent sa mort. Leur influence à tous deux continue d'opérer au sein des Églises, y haussant à un niveau supérieur les esprits doués de sens et, par là, préparant sûrement leur défection.
    Mais maintenant qu'on a vu comment la mystique bat en brèche, sur des points très divers, les idées antigermaniques qui nous furent imposées, je voudrais marquer aussi l'action infiniment puissante et féconde qu'elle n'a cessé d'exercer dans un sens positif, en participant à la construction de notre monde nouveau et de notre nouvelle conception de l'univers.
    On pourrait être tenté ici avec Kant — qui pas plus que Luther ne s'intéresse beaucoup aux mystiques malgré ses intimes affinités avec eux — de distinguer entre les « rêveurs de la raison
» et les « rêveurs du sentiment » ¹). De fait, on aperçoit bien ici deux tendances principales, l'une qui a plutôt pour objectif l'élément moral et religieux, l'autre plutôt l'élément métaphysique. Cette distinction serait cependant difficile à maintenir, car métaphysique et religion ne se séparent jamais complètement dans l'esprit du Germain. Nous avons reconnu, par exemple, combien significatif est ce besoin de transférer entièrement le bien et le mal dans la volonté, besoin qui s'indique déjà dans Duns Scot (pour ceux qui savent voir) et qui s'exprime clairement dans Eckhart ou dans Böhme. Or il faut pour cela que la volonté soit libre. Mais, d'autre part, le sentiment de la nécessité est propre à tout mystique, et cela parce qu'il y
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    ¹) Träume eines Geistersehers, etc., 1re p. 3e section.

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a un lien étroit entre la mystique et la nature, laquelle nous montre partout la nécessité à l'œuvre ¹). Aussi Böhme n'hésite-t-il pas à dire la nature « éternelle » et à nier sa création ex nihilo, ce qui est penser en philosophe. Comment dès lors sauver la liberté ? On le voit : un problème moral et un problème métaphysique s'étreignent ici l'un l'autre comme deux êtres en train de se noyer; et réellement la situation était critique jusqu'à l'heure où intervint le grand Kant, entre les mains de qui convergeaient ces différents fils que nous suivons tour à tour : théologie, mystique, humanisme, étude de la nature. Seule, son intuition de l'idéalité transcendantale du temps et de l'espace peut sauver la liberté sans faire violence à la raison; en d'autres termes, il faut avoir conçu que le monde des phénomènes (y compris notre corps) n'épuise pas la totalité de notre être, qu'il y a même un antagonisme direct entre le monde que nous percevons par nos sens et pensons avec notre cerveau et les expériences les plus indubitables de notre vie. Soit, notamment, la liberté : Kant a démontré une fois pour toutes que la raison « ne pouvait expliquer la possibilité de la liberté » ²), car nature et liberté se contredisent; un réaliste invétéré prétend-il nier cette contradiction ? il n'a qu'à pousser l'analyse jusqu'au bout pour constater « qu'il ne lui reste en fin de compte ni la nature ni la liberté » ³). Par rapport à la nature, la liberté est chose purement et simplement inconcevable. « Nous comprenons fort bien ce qu'est la liberté dans la pratique; mais du point de vue théorique, s'agissant de sa nature, nous ne pouvons pas même penser sans contradiction à la vouloir comprendre » 4); en effet, « que ma volonté mette mon bras en mouvement, cela ne m'est pas plus com-
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    ¹) Voir le développement ch. III au sous-titre : « La volonté chez les Sémites ».
    ²) Ueber die Fortschritte der Metaphysik III.
    ³) Kritik der reinen Vernunft (analyse de l'idée cosmologique de liberté).
    4) Religion innerhalb der Grenzen der blossen Vernunft, 3e morceau, 2e section, 3e point des remarques générales.


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préhensible que si quelqu'un disait qu'elle peut arrêter la lune dans sa marche circulaire; la seule différence est que j'ai l'expérience du premier fait, tandis que le second n'a jamais été constaté par mes sens » ¹). Mais précisément j'ai l'expérience du premier fait — la liberté qu'a ma volonté de mouvoir mon bras — aussi Kant arrive-t-il ailleurs à cette conclusion irréfutable : « Je dis donc que tout être qui ne peut agir autrement qu'avec l'idée de la liberté est par là même, à tous égards pratiques, réellement libre » ²). Je dois naturellement m'abstenir, dans un livre comme celui-ci, de toute analyse métaphysique un peu approfondie (bien que ce soit le seul moyen de rendre claire et convaincante la pensée qui m'occupe), mais j'en ai dit assez pour que chacun discerne ici l'étroite dépendance mutuelle de la religion et de la conception du monde. Un pareil problème ne pouvait même pas se poser à l'esprit des Juifs, puisqu'ils n'observaient jamais la nature ni leur propre moi intérieur qu'au degré le plus superficiel, et puisqu'ils s'en tenaient au point de vue enfantin d'un empirisme aveuglé de chaque côté par des œillères. Quant au ramas d'Africains, d'Égyptiens et autres métis qui aidèrent à bâtir l'Église chrétienne, ce n'est pas la peine d'en parler. Ici donc, où le Germain abordait les plus impénétrables mystères de l'esprit humain, il lui incombait de faire œuvre positive, d'entreprendre une construction nouvelle de fond en comble; car les Grecs avaient produit peu de chose en ce domaine ³), et les Hindous étaient encore absolument inconnus. Saint Augustin — un vrai mystique toutes les fois qu'il s'inspire de sa nature réelle, non falsifiée — avait montré le chemin par ses considérations sur le temps, et de même Abélard par sa conception de l'espace 4), mais ce furent les mystiques pro-
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    ¹) Träume eines Geistersehers, 2e p., 3e section.
    ²) Grundlegung zur Metaphysik der Sitten, 3e section.
    ³) Voir ch. I sous la rubrique : « Métaphysique ».
    4) Voir respectivement ch. VII, à la fin de la rubrique : « Saint Augustin », et ch. VI au sous-titre : « Le Celto-Germain ».


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prement dits qui, les premiers, allèrent au fond des choses. Ils ne se lassent pas d'affirmer l'idéalité du temps et de l'espace. « Dans le Maintenant tout le Temps est inclus », dit Eckhart plus d'une fois. Ou encore : « Tout ce qui est en Dieu est un immédiat Maintenant, sans renouvellement ni devenir » ¹). Particulièrement frappant est ici, comme si souvent ailleurs, le langage du cordonnier silésien, car chez Böhme les intuitions de cette sorte perdent presque tout arrière-goût d'abstraction, elles parlent directement du sentiment au sentiment. Si le temps n'est qu'une forme relative de l'expérience, si Dieu n'est soumis « à aucune spécialité » ²), alors l'éternité n'est pas non plus future, mais nous la saisissons déjà tout entière dans le présent — et Böhme écrit ses vers fameux :

Celui-là pour qui le temps est tel que l'éternité
et pour qui l'éternité est telle aussi que ce temps,
celui-là peut bien se dire affranchi de toute lutte ³).


Le second problème, inséparable du premier, que constitue le règne simultané de la liberté et de la nécessité, demeure également toujours présent à l'esprit des mystiques; ils nous entretiennent souvent de la changeante volonté « propre » par opposition à l'immuable volonté « éternelle » (la nécessité). Et si Kant a le premier donné la solution de l'énigme, un contemporain de Jakob Böhme, ce grand « rêveur du sentiment », en avait approché de bien près; Giordano Bruno (1548-1600), un des plus grands « rêveurs de la raison » qui aient jamais existé, soutient en effet ce paradoxe : liberté et nécessité sont SYNONYMES ! C'est là comme un geste audacieux de pur mystique, c'est le fait d'une pensée qui ne se laisse pas entraver dans son libre
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    ¹) Sermon 95 de l'éd. Pfeiffer.
    ²) Beschreibung der drei Prinzipien göttlichen Wesens, ch. 14 § 85.
    ³) Weme ist Zeit wie Ewigkeit
    Und Ewigkeit wie diese Zeit,
    Der ist befreit von allem Streit.


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essor par le frein d'une logique formelle, mais qui dirige au dehors son enquête avec la perspicacité du philosophe observateur et qui la résume en déclarant : la loi de la nature est Nécessité, puis qui scrute l'intimité du moi et formule le résultat de son introspection dans cet aveu : ma loi est Liberté ¹). Voilà pour la contribution positive des mystiques à l'élaboration d'une métaphysique nouvelle.
    La part qu'ils ont prise à la conquête d'une doctrine morale pure de tout alliage est, naturellement, plus importante encore. Le lecteur sait déjà ce qui caractérise ici le plus essentiellement leur action : la valeur morale est transférée dans la volonté, prise uniquement comme telle; la religion n'est point une ligne de conduite prescrite par la considération de récompenses ou de châtiments futurs, mais un fait actuel, un acte par lequel on entre en possession de l'éternité dans l'instant présent. Ceci implique évidemment une notion du péché, et par suite aussi de la vertu, toute différente de celle que l'Église chrétienne hérita du judaïsme. Pour Eckhart, par exemple, l'homme vertueux n'est pas celui qui conforme ses œuvres à ce qu'ordonne la vertu, mais celui qui les produit « par vertu »; et ce n'est pas la prière qui rend un cœur pur, mais c'est d'un cœur pur que jaillit la pure prière ²). Nous rencontrons cette pensée chez tous les mystiques; elle apparaît en toute occasion comme le
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    ¹) Cf. De immenso et innumerabilibus I, II et Del infinito, universo e mondi, fin du 1er dialogue. Par une géniale intuition, Bruno découvre ici cela exactement que Kant établira deux siècles plus tard par une géniale critique : « Nature et liberté peuvent être attribuées sans contradiction à un seul et même objet, mais considéré sous des angles différents, une fois comme phénomène, l'autre fois comme chose en soi » (Prolegomena § 53).
    ²) Maxime 43. Cf. aussi le 13e sermon, où il est dit que toutes les œuvres doivent être accomplies « sans pourquoi » (sunder warumbe). « Je le dis en vérité, tant que tu accomplis tes œuvres du dehors, à cause du royaume des cieux, ou de Dieu, ou de ta félicité éternelle, tu n'es pas véritablement dans la justice. »


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centre de leur foi; elle fait le fond de la religion de Luther ¹); elle a trouvé son expression la plus parfaite chez Kant, qui écrit : « Il est impossible de concevoir rien en aucun lieu du monde — ou même, généralement parlant, hors du monde — qui puisse être tenu sans restriction pour bon, excepté seulement une VOLONTÉ BONNE. La volonté bonne n'est pas bonne par cela qu'elle effectue ou produit, elle n'est pas bonne par sa capacité d'atteindre n'importe quel but qu'elle s'est assignée, elle est bonne uniquement par le vouloir, c'est-à-dire bonne en soi.... Même si, par une défaveur particulière du destin ou par les dispositions avares d'une marâtre nature, ce vouloir était privé entièrement du pouvoir de réaliser ses intentions, même s'il n'arrivait à rien accomplir malgré les plus grands efforts et que seule la volonté bonne subsistât : elle n'en brillerait pas moins pour elle-même comme un joyau, comme une chose qui possède en soi sa pleine valeur. À cette valeur intrinsèque l'utilité ou la stérilité ne peut rien ajouter ni rien soustraire » ²). Je suis malheureusement obligé de m'en tenir à ce principe central de la morale germanique; tout le reste en découle.
    II me faut encore, avant de quitter les mystiques, marquer leur influence sur l'étude de la nature. La plupart aiment la nature avec ferveur, c'est là chez eux un trait
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    ¹) Voir tout l'écrit intitulé Freiheit eines Christenmenschen. On peut se rendre compte à quel point cette idée paraissait neuve et directement antiromaine, en lisant la Disputation zwischen einem Chorherren und Schuchmacher (1524) de Hans Sachs, dans laquelle le cordonnier appelle
« fruit de Luther » la doctrine qu'il défend contre le chanoine, savoir : que « les bonnes œuvres ne sont pas accomplies pour mériter le ciel ou par crainte de l'enfer ».
    ²) Grundlegung zur Metaphysik der Sitten, 1re section. Cf. aussi le paragraphe final des Träume eines Geistersehers et plus particulièrement, dans Religion innerhalb der Grenzen der blossen Vernunft (4e morceau, 1re partie, fin de la 1re section), la belle interprétation du passage de Matthieu XXV, 35-40, donné comme preuve que les seules actions possédant une valeur au regard de Dieu sont celles que l'on accomplit sans songer à la possibilité d'une récompense.


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de caractère fortement accusé; aussi nous frappent-ils par leur rare puissance d'intuition. Souvent ils identifient la nature avec Dieu, parfois ils la dressent en face de lui comme une chose éternelle, jamais presque ils ne tombent dans le vice héréditaire de l'Église chrétienne, qui enseigne à la mépriser, à la haïr. Scot Erigène, il est vrai, subit encore à tel point l'influence des Pères qu'il tient l'admiration de la nature pour un péché comparable à l'adultère ¹). Mais quel changement, déjà, avec François d'Assise ! On ne relira jamais assez ce Cantique du Soleil qu'il composa peu avant de mourir, comme l'expression suprême et complète de ses sentiments, et qu'il chanta jour et nuit, jusqu'à sa dernière heure, d'une voix si pleine d'allégresse que des âmes dévotes se scandalisaient de l'entendre retentir sur le lit d'un mourant ²). Le mourant célébrait notre « mère » la terre, nos « frères » le soleil, le vent et le feu, nos « sœurs » la lune, les étoiles et l'eau, et avec la terre les divers fruits, les fleurs multicolores, les arbres, et puis encore — dans la strophe qu'il ajouta quand son médecin eut déterminé le terme probable et très proche de sa vie — cette autre sœur bienvenue, la morte corporale : tout cela en manière d'actions de grâces, de louange et de bénédiction adressées à l'altissimu, bon signore ³). Dans cet hymne issu des plus intimes émotions d'un saint, on ne trouve pas d'allusion, même lointaine, à un article quelconque du credo de l'Église. Rien n'est plus ins-
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    ¹) De div. naturae, liv. 5, ch. 36.
    ²) Sabatier : op. cit. p. 382; Joergensen : op. cit., p. 482.
    ³) Par le Cantique du Soleil, François s'atteste un Indo-Germain pur sang, en opposition flagrante avec Rome. Ils abondent, chez les Aryens de l'Inde, ces chants d'adieu dans lesquels de saints hommes prennent congé de la vie; et il en est qui correspondent presque mot pour mot à l'hymne de François, témoin celui que Herder a mis en allemand dans ses Gedanken einiger Brahmanen :
Terre, ma mère, et toi, père, Souffle de l'air,
et toi, Feu, mon ami, toi, mon parent, le Fleuve,
et toi frère, le Ciel, à tous avec respect
je dis un amical merci, etc.


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tructif qu'une comparaison entre cet épanchement de cœur de l'homme qui était devenu tout religion, qui maintenant rassemble ses dernières forces pour saluer la nature entière par un exubérant, un jubilant tat-tvam-asi d'où toute note ecclésiastique est éliminée, et la profession de foi orthodoxe, sans chaleur et sans âme, qu'insère Dante l'érudit, le penseur versé dans la politique et la théologie, au vingt-quatrième chant de son Paradis ¹). C'est que le Dante marquait la clôture d'une époque vieillie, d'une époque déjà morte; François ouvrait une ère nouvelle. Jakob Böhme place la nature plus haut que l'Écriture sainte : « Tu ne trouveras pas de livre qui te puisse faire pénétrer dans la sagesse divine aussi profondément qu'une promenade sur quelque prairie verdoyante et fleurie; c'est là que tu verras, sentiras et goûteras la force merveilleuse de Dieu, encore qu'une prairie ne soit qu'un symbole.... mais elle est, pour celui qui cherche, un bon et cher instituteur, auquel il devra maint précieux enseignement » ²). Cette tendance d'esprit a, dans une mesure considérable, frayé la voie à notre étude de la nature. Il suffit de rappeler le nom de Paracelse, de qui la haute importance, s'étendant au champ presque entier de nos sciences naturelles, apparaît chaque jour davantage. Ce qu'il y a de plus grand et de durable dans l'action exercée par cet homme étonnant, ce n'est pas la découverte de faits nouveaux — il a au contraire mis en circulation beaucoup d'absurdités en mêlant à ses recherches la magie et l'astrologie — c'est l'esprit qu'il a insufflé aux naturalistes. Virchow, témoin peu prévenu en faveur de la mystique, et qui même a le triste courage d'appeler Paracelse un charlatan, n'en déclare pas moins expressément que ce charlatan donna le coup de mort à la vieille médecine et dota la science de « l'idée de la vie » ³). Paracelse est le créateur de la physiologie pro-
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    ¹) Voir ch. VII, la dernière note de la rubrique : « Le Dante ».
    ²) Die drei Principien göttlichen Wesens, ch. 8 § 12.
    ³) Conférence faite à Londres le 16 mars 1893 (Croonian Lecture).


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prement dite : ni plus ni moins; et c'est là un si beau titre de gloire qu'un historien de la médecine très positif et très scientifique célèbre lyriquement « l'auguste et lumineuse figure de ce héros » ¹). Or Paracelse fut un mystique, il le fut jusqu'au fanatisme; il estimait que « la lumière intérieure s'élève bien au-dessus de la bestiale raison », aussi fait-il preuve d'un grand exclusivisme. II ne veut rien savoir, ou presque rien, de l'anatomie, qui lui semblait « morte », et l'essentiel est à ses yeux « de conclure de la grande nature — l'homme extérieur — à la petite nature de l'individu. » Mais pour aider à la connaissance de cet homme extérieur il pose deux principes, qui sont devenus les principes fondamentaux de toute science naturelle : l'observation et l'expérimentation. Par là il réussit le premier à fonder une pathologie rationnelle : « les fièvres sont des tempêtes qui s'apaisent elles-mêmes » etc., comme aussi une thérapeutique rationnelle : la médecine doit se proposer pour but de favoriser la tendance de la nature à la guérison. Et quelle belle exhortation il adresse aux jeunes médecins : « La plus haute raison de la médecine, c'est l'amour.... c'est l'amour qui enseigne l'art, et en dehors de lui il ne naît pas de médecin ! » ²). N'omettons pas de mentionner encore un mérite de ce mystique aventureux : il est le premier qui ait introduit l'allemand dans l'Université. Comme la mystique pourrait prendre partout pour devise ces deux mots : vérité et liberté, il était naturel que son apôtre bannît de la salle de cours la langue de l'érudition fictive et privilégiée, et qu'il se refusât, comme il le fit aussi, à revêtir la livrée rouge de
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    ¹) Hirschel : Geschichte der Medicin, 2e éd., p. 208. J'emprunte une partie des indications qui suivent à la très complète appréciation critique de Paracelse que l'on trouve dans cet ouvrage de Hirschel.
    ²) Cf. Kahlbaum : Theophrastus Paracelsus (Bâle 1894) p. 63. Cet ouvrage met au jour beaucoup de documents nouveaux qui démontrent la fausseté des accusations — ivrognerie, débauche, etc. — dirigées contre le grand homme. Il réfute également la légende d'après laquelle Paracelse n'aurait su écrire ni parler couramment le latin.


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la Faculté : « Les hautes écoles ne donnent que la robe rouge, la barrette, et par-dessus le marché un fou à tête carrée ¹). » La mystique a rendu bien d'autres services, notamment dans le domaine de la médecine et dans celui de la chimie. Ainsi, par exemple, le mystique van Helmont (1577-1644) inventa un calmant — le laudanum — et découvrit l'acide carbonique; il fut le premier à déterminer la vraie nature de l'hystérie, des catarrhes, etc. Glisson (1597-1677), qui a fait faire un pas de géant à notre connaissance de l'organisme animal par sa découverte de l'irritabilité des fibres vivantes, était un mystique déclaré et, de son propre aveu, c'est le « sens intérieur » qui conduisait son scalpel ²). On pourrait facilement allonger cette liste, mais il suffit d'avoir mis le fait en relief. L'esprit mystique — nous le voyons par l'exemple de Stahl, avec son phlogiston ³), et par celui du grand astronome Kepler, mystique aussi ardent que bon protestant — a projeté maint éclair de génie sur la voie de la science naturelle et sur la voie de la philosophie qui prend pour base l'étude de la nature. Sans doute, il ne fut pas un guide sûr, et sa méthode de travail offrait peu de garanties; mais ce n'est pas une raison pour lui contester ce qu'on lui doit dans ce domaine. Non seulement, comme nous venons d'en avoir quelques preuves, il a découvert beaucoup de choses : non seulement, par l'abondance de ses idées, il a regarni l'arsenal souvent très vide des soi-disant empiriques (François Bacon démarque des chapitres entiers de Paracelse sans le nommer), mais il recèle un certain instinct qui n'est propre qu'à lui, que rien ne peut remplacer, et que les esprits
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    ¹) C'est un fait digne de remarque que le mot Erfahrung, « expérience », et la notion qu'il représente, aient été introduits par Paracelse, le mystique, dans la langue et la pensée allemandes (Cf. Eucken : Terminologie, p. 125).
    ²) Virchow établit, dans la conférence citée plus haut, que la théorie de l'irritabilité est réellement due à Glisson, non à Haller.
    ³) Voir dans le présent chapitre, section « Science », sous la rubrique : « Idée et théorie ».


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plus réfléchis doivent apprendre à utiliser. « La connaissance indistincte porte en elle les germes de la connaissance distincte », constatait au dix-huitième siècle le philosophe Baumgarten ¹). Kant a là-dessus un mot profond. Lui qui, comme on sait, n'admet d'autre interprétation des phénomènes empiriques que l'interprétation mécanique, lui qui donne les motifs de cette attitude en démontrant de façon péremptoire que « les raisons des phénomènes cosmiques qui apparaissent seules susceptibles d'intelligibilité sont celles qui reposent sur les lois du mouvement de la pure matière », cela ne l'empêche pas de faire cette réconfortante déclaration touchant la FORCE VITALE dont Stahl avait introduit la notion dans la science et dont on se moque tant aujourd'hui : « Je n'en suis pas moins convaincu que Stahl, qui explique volontiers les modifications de la vie animale par des raisons organiques, est souvent plus près de la vérité que Hoffmann, Boerhaave et d'autres encore, lesquels ne font pas entrer en ligne de compte les forces immatérielles et s'en tiennent uniquement aux raisons mécaniques » ²). Eh bien, je prétends que ces hommes qui sont « plus près de la vérité » ont collaboré efficacement à l'élaboration de notre science nouvelle et de notre nouvelle conception du monde, et je tiens que nous ne saurions nous passer d'eux dans le présent ni dans l'avenir.
    Du point que nous avons atteint part un étroit sentier qui escalade les plus hauts sommets, accessibles aux seuls esprits d'élite, et qui conduit à cette vue esthétique de l'Univers, toute proche de l'intuition mystique, dont Goethe, avant la fin du XVIIIme siècle, nous a révélé déjà la signification. Sa découverte de l'os intermaxillaire date de 1784, sa Métamorphose des plantes paraît en 1790, son Introduction à l'anatomie comparée en 1795. Ici, cette « exaltation »
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    ¹) Cité d'après Heinrich von Stein : Entstehung der neueren Aesthetik (1886) p. 353 et suiv.
    ²) Träume eines Geistersehers, 1re p., 2me section.


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qui suscitait la colère de Luther; cette frénésie « de la raison et du sentiment » qui jetait le doux Kant hors des gonds, se rassérène et se transfigure en faculté VISUELLE, combien aiguë et perspicace ! À une nuit éclairée de feux follets succède l'aube d'un jour nouveau, et le grand génie de la conception germanique du monde peut placer en tête de son Anatomie comparée le magnifique poème qui commence par ces mots : « Osez-vous, ainsi préparés, gravir le dernier degré de ce sommet ? Alors tendez-moi votre main et laissez errer librement votre regard sur le vaste champ de la nature.... » et dont voici la fin : « Réjouis-toi, ô créature la plus haute de la nature ! Tu te sens apte à repenser le plus haut penser où elle ait atteint dans son essor créateur. Eh bien arrête, et tourne ici tes regards en arrière; scrute, examine, compare, et puis reçois de la bouche des Muses la pleine, la chère assurance que tu ne rêves pas, mais VOIS ! »

LES HUMANISTES

    Il saute aux yeux que le groupe des humanistes forme, en un certain sens, l'antipode du groupe des mystiques; pourtant il n'y a pas entre eux de réelle contradiction. Ainsi Böhme, qui n'était pas un savant, n'en place pas moins très haut les païens, au titre d'« enfants du libre vouloir »; il estime qu'« en eux L'ESPRIT DE LIBERTÉ a fait surgir de grandes merveilles, comme on peut le voir à la sagesse qu'ils nous ont laissée » ¹); il va même jusqu'à soutenir hardiment que « chez les païens de très haut sens se reflète le saint royaume intérieur » ²). De leur côté, les véritables humanistes se montrent presque tous (là où ils l'osent) fort préoccupés de la question essentielle qui est au fond de toutes les éthiques, et que nous avons effleurée plus haut; leur conclusion sur cet objet est très généralement celle de Pomponazzi (1462-1525), lequel envisage qu'une vertu pratiquée aux fins d'obtenir un salaire n'est pas une vertu, que le point de vue qui fait de la crainte et de l'espérance des
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    ¹) Mysterium pansophicum, texte 8, § 9.
    ²) Mysterium magnum, ch. 35, § 24.


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ressorts moraux est enfantin, ou digne seulement du peuple grossier, que la notion d'immortalité ressortit à l'enquête philosophique et n'a rien à voir avec la morale, etc. ¹).
    Les humanistes s'emploient tout aussi activement que les mystiques à démolir la conception religieuse du monde imposée par Rome et à en ériger une nouvelle; seulement ils opèrent sur un autre terrain et par des moyens différents. Leur arme destructrice est le scepticisme, celle des mystiques était la foi. Même là où l'humanisme ne conduisait pas à un scepticisme déclaré, il constituait aux esprits une base d'indépendance pour y asseoir leurs jugements ²). Le Dante en serait déjà un exemple, lui qui plaçait l'autorité de Virgile plus haut que celle de n'importe quel Père de l'Église, et qui, bien éloigné de préconiser l'ascétisme et le mépris du monde, « fait consister le bonheur de l'homme dans la mise en œuvre de sa force individuelle » ³). Pétrarque, généralement considéré comme le premier humaniste proprement dit, suit l'exemple de son grand prédécesseur; il appelle Rome une empia Babilonia, l'Église « une fille effrontée » :

Fondata in casta et humil povertate
Contra i tuoi fondatori alzi le corna,
Putta sfacciata !

Et non moins violemment que le Dante, Pétrarque s'en prend à Constantin qui, par sa fatale donation — les mal nate ricchezze — a fait de la fiancée du Christ, jadis chaste, humble et pauvre, une impudique adultère 4). Mais bientôt le
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    ¹) Tractatus de immortalitate animae (je m'en réfère à F. A. Lange).
    ²) Cf. notamment Paulsen : Geschichte des gelehrten Unterrichts, 2e éd. I, p. 73 et suiv.
    ³) De Monarchia III, 15.
    4) Sonetti e canzoni (3e partie). Les premiers qui démontrèrent l'inauthenticité de la prétendue donation de Constantin furent le célèbre humaniste Lorenzo Valla et le théologien juriste Krebs (voir ch. VI à la fin de la rubrique : « Germain et Anti-germain »). Valla combattait en même temps tout pouvoir temporel du pape, celui-ci étant vicarius Christi et non etiam Caesaris (voir Döllinger : Papstfabeln, 2e éd., p. 118).


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scepticisme réel découla si naturellement et inévitablement de la culture humaniste, qu'il envahit le Sacré-Collège et s'instaura sur le trône pontifical; et il ne fallut rien de moins que la Réforme, jointe à la mentalité bornée du cerveau basque qui nous valut le jésuitisme, pour amener une réaction piétiste. Dès le début du XVIme siècle, les humanistes italiens instituent ce principe : intus ut libet, foris ut moris est, cependant qu'Erasme publie son Éloge de la Folie où Église, clergé, dogmes, morale, tout l'édifice romain, toute « la puante ivraie de la théologie » (comme il dit), sont malmenés au point que beaucoup font à ce seul ouvrage le mérite — ou le grief — d'avoir plus que toute autre cause provoqué la Réforme. C'est la même méthode et c'est la même aptitude intellectuelle que l'on retrouve au XVIIIme siècle, manifestées avec la même force, chez Voltaire ¹).
    Voilà pour le rôle négatif, ou destructeur, des humanistes. Dans leur collaboration à l'édifice d'une conception germanique du monde, ils se sont affirmés de la manière la plus positive et la plus importante en rétablissant les liens intellectuels qui nous rattachent à nos parents de race indo-européenne, soit tout d'abord aux Grecs ²), et dès lors
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    ¹) Tous les premiers grands humanistes de l'Allemagne sont antiscolastiques (Lamprecht : op. cit. IV p. 69). On reprocherait sans justice à des hommes tels qu'Erasme, Coornhert, Thomas More et d'autres, de n'avoir pas adhéré plus tard à la Réforme. Du fait de leurs études humanistes, ils avaient trop devancé leur époque intellectuellement pour qu'ils eussent lieu de préférer une dogmatique luthérienne ou calviniste à la dogmatique romaine. Ils sentaient très justement que le scepticisme s'accommoderait toujours beaucoup mieux d'une religion des œuvres que d'une religion de la foi; ils flairaient — avec un sûr instinct que confirma l'événement — l'approche d'une nouvelle ère d'intolérance universelle, enfin ils estimaient plus indiqué de ruiner du dedans une seule Église, déjà pourrie jusqu'à la moelle, que plusieurs tout aussi indéfendables à leur point de vue d'humanistes, mais dont les forces allaient se tremper dans la lutte qu'elles se livraient entre elles. De la position élevée qu'occupaient ces vigies, la Réforme signifiait un nouveau répit accordé à l'erreur ecclésiastique.
    ²) Au dix-neuvième siècle, le véritable humaniste, ce fut l'indologue. Cf. à ce sujet mon opuscule Arische Weltanschauung (1905).


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en constituant et développant progressivement sur cette base la notion générale d'« homme ». Le mystique avait supprimé le temps et, du même coup, l'histoire — ce qui était une réaction parfaitement légitime contre l'abus que l'Église avait fait de cette dernière; il incombait à l'humaniste de reconstruire tout de nouveau l'histoire, de la construire vraie et de dissiper ainsi le mauvais rêve suscité par le chaos ethnique. De Pic de la Mirandole, qui reconnaît la main de Dieu dans les ouvrages de l'esprit hellénique, jusqu'à ce grand humaniste, Johann Gottfried Herder, qui se demande « si Dieu n'aurait pas eu en somme un plan dans la destination et l'organisation de notre race » et qui recueille les « voix » de tous les peuples, nous voyons s'élargir le cadre de cette enquête historique et se préciser toujours davantage cet effort, issu du contact des Grecs, pour coordonner toutes les expériences et les figurer par là même toujours plus clairement. Et encore que l'humaniste, en dirigeant sa marche vers le dehors, s'exagérât la portée de ses facultés autant assurément — sinon plus — que le mystique en dirigeant sa marche vers le dedans, nous n'en avons pas moins fait des conquêtes aussi impérissables dans une direction que dans l'autre. Chez les mystiques, l'introspection conduisit — résultat inattendu et paradoxal — à la découverte de la nature extérieure; or un résultat analogue, mais en sens inverse, fut le fruit de l'humanisme, car c'est précisément l'étude de l'humanité ambiante qui aboutit à délimiter nettement les caractères nationaux et à mettre en relief de façon décisive l'incommensurable valeur de la personnalité individuelle. Ce sont des philologues et non point des anatomistes qui, les premiers, instituèrent et fixèrent les concepts sous lesquels se définissent respectivement les races humaines foncièrement différentes; et s'il est vrai qu'une réaction se produit aujourd'hui, parce que les linguistes inclinaient naturellement à exagérer la signification du seul critère linguistique ¹),
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    ¹) Voir ch. IV sous la rubrique : « Confusion scientifique ».

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les distinctions établies par l'enquête humaniste n'en demeurent pas moins acquises à la science : car elles traduisent des faits de la nature, et des faits bien plus sûrement saisissables pour qui étudie les peuples dans les productions de leur esprit que pour qui s'applique à cataloguer leurs mesures crâniennes. Pareillement, l'étude des langues mortes servit à faire mieux connaître les langues vivantes. Nous avons vu qu'aux Indes ce fut le désir ardent de comprendre exactement un idiome à peu près oublié qui engendra la philologie scientifique ¹); il en alla de même chez nous. À mieux connaître des langues étrangères, mais parentes des nôtres, nous avons mieux connu celles-ci, et leur développement y a gagné. On ne peut nier que ce progrès ait eu pour contre-partie une période de transition fâcheuse, précisément au point de vue linguistique, durant laquelle parut s'affaiblir l'exubérant et primitif instinct populaire, tandis qu'une insipide érudition se livrait — comme d'habitude — à de véritables polissonneries déshonorant notre patrimoine le plus sacré. Nos langues, pourtant, sortirent clarifiées du creuset du classicisme, quelques-unes peut-être moins puissantes qu'elles n'avaient été, mais toutes plus souples, plus dociles, et constituant dès lors des instruments de pensée plus parfaits pour une culture en état de croissance constante. C'est l'Église romaine qui fut l'ennemie de nos langues; les humanistes, auxquels des sots imputent à tort cette hostilité, loin de s'en rendre coupables, collaborèrent avec les mystiques pour introduire dans la littérature et la science l'usage des langues indigènes : depuis Pétrarque, qui acheva de fixer la langue poétique de l'Italie, et Boccace, qui créa sa prose, jusqu'à Boileau et à Herder, nous constatons partout ce phénomène; et quant aux Universités, ce sont d'éminents humanistes comme Christian Thomasius qui, à côté des mystiques comme Paracelse, y naturalisèrent de force leur langue maternelle,
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    ¹) Ch. V, dans la « Considération sur la religion chez les Sémites ».

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la soustrayant, dans l'opinion des professionnels de la science, au mépris qui avait si longtemps pesé sur elle (et sur toute langue vivante) par le fait de l'influence romaine. L'avantage qui en résulta pour le développement de notre conception du monde est tout simplement incalculable. Le latin est comme une haute digue qui, en excluant du domaine de l'esprit tout élément de métaphysique, le dessèche; le pressentiment du mystère, la faculté de se mouvoir sur la limite des deux royaumes du connaissable et de l'inconnaissable, lui sont refusés; c'est une langue juridique et irréligieuse. Nous pouvons l'affirmer en toute assurance : jamais, sans le véhicule de nos langues germaniques, nous n'aurions atteint à l'expression de notre conception du monde; jamais, sans cet outil, nous n'aurions réussi à la configurer ¹).
    Si grand qu'ait été sur ce point le mérite des humanistes, il n'épuise pas leur contribution à notre œuvre culturelle.
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    ¹) Si le manque d'espace ne nous obligeait d'éliminer des considérations propres à nous éclairer en plus d'un point, ce serait ici le lieu d'examiner l'influence inévitable exercée par nos différentes langues modernes sur la philosophie qui s'est exprimée par leur moyen. La langue anglaise, par exemple, plus riche qu'aucune autre en force de suggestion poétique, est dépourvue de la faculté de suivre jusqu'au bout, dans ses plus secrets détours, une pensée un peu subtile; passé un certain degré, elle refuse ses services; elle répond exactement aux besoins de l'empirisme pratique et prosaïque ou, d'autre part, à ceux de l'exaltation poétique; mais elle demeure en quelque sorte des deux côtés de la ligne qui sépare ces deux domaines, trop éloignée de cette ligne elle-même pour qu'un passage, un va-et-vient de l'un à l'autre, lui soit possible. La langue allemande, à la fois moins poétique et moins compacte, est un outil incomparablement meilleur pour la philosophie : dans sa construction, le principe logique est davantage dominant; elle possède en outre une riche gamme de nuances expressives qui lui permettent d'établir les plus fines distinctions; aussi se montre-t-elle propre tout ensemble à pratiquer la plus exacte analyse et à suggérer des intuitions inanalysables. Les penseurs écossais, malgré leurs dons hors de pair, n'ont jamais pu dépasser la critique négative de Hume; Immanuel Kant, issu de cette même souche écossaise, reçut en présent de la destinée la langue allemande, et il se trouva grâce à elle en mesure de réaliser une œuvre philosophique que l'art d'aucun traducteur ne saurait transporter en anglais (Cf. ch. IV au sous-titre : « Le héros »).

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En faisant ressortir comme à coups de ciseaux le caractère distinctif, en soulignant la légitimité, voire la sainteté de l'individuel, ils nous ont conduits à prendre pour la première fois pleinement conscience de la valeur qui réside en la personnalité proprement dite. Sans doute, cette notion était déjà contenue implicitement dans la tendance d'esprit d'un penseur comme Duns Scot ¹), mais c'est grâce aux travaux des humanistes qu'elle devint bien commun. Concevoir le fait du GÉNIE, c'est-à-dire de la personnalité à sa plus haute puissance, était ici l'affaire décisive. Les hommes dont les connaissances embrassaient un domaine étendu remarquèrent peu à peu dans quelle mesure différente la personnalité s'atteste autonome, et, par suite, originale et créatrice. On voit poindre cette intuition dès le début du mouvement humaniste et l'on en peut suivre l'inévitable développement jusqu'à l'instant où elle se fait jour, chez les humanistes du XVIIIme siècle, avec tant de force qu'elle s'exprime de toutes parts et sous les formes les plus diverses, dans les vues lumineuses de Winckelmann qui se rapportent aux manifestations les plus visibles du génie plastique, aussi bien que dans les tentatives de Hamann pour descendre par d'obscurs sentiers aux sources les plus cachées de l'esprit créateur. C'est à Diderot qu'elle a inspiré les pages les plus fortes et les plus belles, dans ce monument de l'humanisme qu'est la grande Encyclopédie française. Avec l'étendue de l'esprit et la force de l'imagination, c'est, dit-il, L'ACTIVITÉ DE L'AME qui constitue le génie : « Tout l'anime et tout s'y conserve »; et ce qui, chez les autres, n'est que souvenir, est chez le génie vue effective et passionnée : « Il ne se souvient pas, il VOIT; il ne se borne pas à voir, il est ému.... Le génie semble changer la nature des choses; son caractère se répand sur tout ce qu'il touche » ²).
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    ¹) Voir ci-dessus au sous-titre : « Les Théologiens ».
    ²) On ne saurait mieux faire que de relire en entier tout cet article « Génie » qui tient quatre colonnes dans le tome VII (1757) de l'édition in-folio. Il ne porte pas l'astérisque qui désigne ordinairement les


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Herder dit pareillement : « Les génies du genre humain sont ses amis et ses sauveurs, ses gardiens et ses soutiens. Une seule action belle par laquelle ils éveillent l'enthousiasme continue d'exercer son influence ineffaçablement, jusque dans les âges les plus lointains » ¹). Diderot et Herder distinguent avec raison entre le génie et le plus éminent talent. Rousseau, lui aussi, sépare le génie du talent et de l'esprit, mais à sa manière, qui est plus subjective : il tient que l'homme dépourvu de génie n'arrivera jamais à comprendre en quoi consiste le génie. On trouve dans une de ses lettres ce mot profond : « C'est le génie qui rend le savoir utile » ²). Rousseau a, de plus, consacré tout un écrit au HÉROS, ce frère du génie, comme lui un triomphe de la personnalité; Schiller indique d'un mot la parenté dont il s'agit là, en qualifiant d'« héroïques » les idées du génie. « Sans héros, pas de peuple ! » s'écrie Rousseau, et il confère ainsi une expression vigoureuse à notre conception germanique. Mais à quelle marque reconnaît-on le héros ? À sa force d'âme supérieure : non pas au courage animal — Rousseau y insiste — mais à la puissance de la personnalité ³). Kant définit le génie le don de découvrir « ce qui ne peut être appris ni enseigné » 4). On multiplierait aisément ces citations par centaines, tant il est vrai que la culture humaniste porta peu à peu au premier plan des préoccupations humai-
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articles de Diderot, et, dans la liste des auteurs donnée en tête du volume où il figure, on l'attribue à un collaborateur désirant demeurer anonyme (lequel fournit aussi, en quelques lignes, sous le mot « Fragilité », un admirable portrait psychologique). Mais à supposer qu'il ne soit pas réellement de la main de Diderot (j'ignore si la lumière est faite à ce sujet), on y reconnaît à chaque pas l'influence de sa pensée et de sa manière. Cf. dans le même ordre d'idées l'écrit de Diderot : De la poésie dramatique.
    ¹) Kalligone, 2e p., V, 1.
    ²) Lettre à M. de Scheyb, 15 juillet 1756.
    ³) Dictionnaire de musique et Discours sur la vertu la plus nécessaire aux héros.
    4) Anthropologie, § 87 c.


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nes cette question de l'importance de la personnalité, par opposition à la tyrannie des prétendues révélations et lois suprapersonnelles. C'est seulement quand on eut appris à distinguer entre les individus (idée complètement fermée à la mystique) qu'apparut en pleine lumière la signification des personnalités supérieures comme véhicules de toute culture authentique, susceptible de développement organique et libre; aussi l'œuvre de ceux qui s'employèrent à établir ces distinctions est-elle une des plus heureuses et des plus fécondes qu'ait suscitées la formation de notre nouvelle culture et dont elle ait bénéficié par contre-coup; l'humanisme élevait ainsi les grands hommes sur le piédestal où il convient de les dresser pour les rendre visibles à tous les regards. Or, là seulement est la liberté : savoir reconnaître sans réserves la grandeur humaine, quelque forme qu'il lui plaise de revêtir. Ce « bonheur suprême », comme l'appelle Goethe, les humanistes nous l'ont reconquis; nous devons désormais vouer nos forces à le conserver. Quiconque tenterait de nous l'arracher, descendit-il du ciel, est notre mortel ennemi.
    Je ne m'étendrai pas davantage sur l'humanisme, car ici — au rebours de la mystique — je peux présumer chez le lecteur non seulement la connaissance des faits, mais encore une idée générale exacte de leur signification; aussi n'ai-je insisté que sur un point — l'émancipation du facteur individuel — point central et lumineux, qui néanmoins n'attire pas toujours suffisamment l'attention. Seule une vue du monde perçue par l'œil du génie peut devenir part de notre vie et l'illuminer; et elle ne se laisse exprimer qu'au moyen des langues nationales qui sont notre bien propre. Voilà l'essentiel de ce que nous ont enseigné les humanistes.

LES PHILOSOPHES INTERROGEANT LA NATURE

    Parmi les hommes qui se sont efforcés d'élaborer cette nouvelle conception du monde, ceux du quatrième groupe — les philosophes appliqués à scruter la nature — sont bien connus des gens cultivés; je pourrai donc, quant à eux, me contenter d'un petit nombre d'indications en rapport avec

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l'objet de ce chapitre. Par contre, obligé de faire entendre au lecteur le moins versé dans les questions philosophiques en quoi consiste proprement le travail de pensée qui fournit un élément fondamental de notre culture, désirant même l'en informer d'une manière plus claire et plus approfondie qu'on ne fait d'habitude, je lui demanderai la permission de procéder sur ce point avec quelque détail et j'espère lui en faciliter ainsi l'intelligence.
    Notons tout de suite le fait capital : voici des hommes qui, désormais, pour comprendre le monde, ne se contentent plus de formules consacrées, revendiquant une prétendue autorité supérieure au monde, mais se tournent de nouveau vers ce monde et l'interrogent lui-même, chose interdite depuis des siècles. À y regarder de près, ce trait apparaît caractéristique de tous les différents groupes dans lesquels s'atteste l'éveil du germanisme. Ils le présentent en commun. Car le mystique s'absorbe dans son monde intérieur — qui est une part du monde — et il saisit avec tant de force le présent immédiat de sa vie individuelle, que le témoignage de l'Écriture et les dogmes de la foi, devenus accessoires, pâlissent à ses yeux; on pourrait définir sa méthode : l'objectivation de la donnée subjective du monde. La tâche de l'humaniste consiste, par contre, à recueillir et à examiner tous les divers témoignages humains — soit en vérité un document important de l'histoire du monde; cet effort marque, à lui seul, un intérêt objectif pour la nature humaine, et sur aucune autre voie on ne devait arriver plus vite à ruiner les prétentions trompeuses d'une soi-disant autorité. Enfin la même tendance s'était affirmée jusque dans l'enceinte de la théologie : en séparant le monde et la raison d'avec la foi, un Duns Scot les libère et leur confère une existence indépendante; et c'est son frère d'Ordre, Roger Bacon, qui, en préconisant une étude de la nature affranchie de toute considération théologique, fonde la philosophie « interrogatrice de la nature » — je ne dis pas « la philosophie de la nature », car l'usage réserve ce dernier

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terme à certains systèmes déterminés, au lieu que j'ai en vue ici uniquement une méthode ¹). Mais aussi cette méthode est-elle le principal : elle forme le lien qui unit entre elles des manifestations multiples; elle a fait que notre philosophie, malgré la diversité des directions suivies et des solutions tentées, s'est développée logiquement dans l'ensemble, et qu'elle est devenue un véritable élément de culture en préparant et même, dans une certaine mesure déjà, en élaborant une nouvelle conception du monde. Or le principe essentiel de cette méthode est l'observation de la nature, mais une observation entièrement désintéressée, visant uniquement à la vérité. Cette philosophie est la philosophie à l'état de science, par quoi elle se distingue non seulement de la théologie et de la mystique, mais encore — point à noter — de cette discipline dangereuse et éternellement stérile : la philosophie à l'état de logique. La théologie trouve sa raison d'être soit en servant une grande pensée, soit en travaillant à une fin politique; la mystique est un phénomène immédiat de la vie; mais employer la seule logique à l'interprétation du monde (extérieur ou intérieur), l'ériger en législateur au lieu de l'intuition et de l'expérience, c'est délibérément paralyser l'essor de la vérité et il n'y a là, en fin de compte (ainsi que j'ai tâché de le montrer dans mon premier chapitre), ni plus ni moins qu'un retour offensif de la superstition. Aussi la philosophie « interrogatrice de la nature » inaugure-t-elle sa nouvelle période par un soulèvement général contre Aristote. Ce Grec n'avait pas seulement analysé les lois formelles de la pensée et rendu par là son usage plus sûr — ce qui lui mérite à jamais la reconnaissance
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    ¹) On appelle
« philosophie de la nature » soit ce matérialisme puéril dont ne se peut nier l'utilité en tant que « fumier propre à engraisser le sol pour la philosophie », comme dit Schopenhauer, soit sa contre-partie, l'idéalisme transcendantal de Schelling, dont il faut, je suppose, mesurer l'utilité à l'aune de ce vieux dogme esthétique qui veut qu'on prise une œuvre d'art d'autant plus haut qu'on lui peut moins concevoir un but quelconque.

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des hommes — mais il avait, de plus, entrepris de résoudre par voie logique tous les problèmes de l'inconnu, voire même de l'inconnaissable — ce qui rendait la science proprement impossible ¹). Car le postulat implicite de la logique en ses décrets, c'est que l'homme est la mesure de toutes choses, alors qu'en réalité — au seul titre d'être logique — il n'est pas même sa propre mesure. Telesius (1508-1586), un éminent mathématicien et naturaliste de Naples, dont les travaux préparèrent le terrain à la découverte de la circulation du sang par Harvey, fut peut-être le premier qui se soit imposé cette tâche spéciale : débarrasser le pauvre cerveau humain de la toile d'araignée aristotélicienne. Roger Bacon, il est vrai, avait déjà fait dans ce sens de timides tentatives, et Léonard, avec l'audace imperturbable du génie, avait appelé la théorie aristotélicienne des âmes et de Dieu une « science menteuse » ²); Luther aussi, dit-on, s'était montré dès sa jeunesse, alors qu'il ne songeait point à quitter le giron de l'Église romaine, un ardent adversaire d'Aristote, et il avait projeté de purger la philosophie de son influence ³); mais c'est maintenant seulement que vinrent les hommes qui osèrent saisir le mensonge à deux mains et en finir avec lui pour faire place à la vérité. Ils ne s'attaquaient pas uniquement, ni même principalement, à Aristote, mais bien à tout le système régnant, qui, au lieu de faire de la logique une servante, l'installait en reine sur le trône. Telesius eut des disciples directs en Campanella, le théoricien de la connaissance, et en Giordano Bruno, qui tous deux contribuèrent de toute leur vaillance à renverser
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    ¹) Voir ch. I sous la rubrique : « Théologie » et cf., dans le présent chapitre, la section « Science » au sous-titre : « L'Hellène et le Germain ».
    ²) Voir ch. I au sous-titre : « Métaphysique ».
    ³) J'emprunte cette affirmation au Discours de la conformité de la foi avec la raison (§ 12) de Leibniz. Plus tard Luther s'exprimait ainsi touchant les écrits d'Aristote :
« J'ose dire qu'un potier a plus d'expérience des choses naturelles qu'il n'y en a dans ces livres »
(Sendschreiben an den Adel, 25e point).

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l'idole aux pieds d'argile. François Bacon, qui ne saurait leur être comparé comme philosophe, mais qui a exercé une action beaucoup plus grande, procédait de Telesius pour une part et, pour l'autre, de Paracelse, donc de deux ennemis jurés d'Aristote. Dans sa critique destructrice de toute la pensée grecque il dépassa, certes ! le but, mais il réussit, par cette exagération même, à faire plus ou moins table rase au profit de la vraie science et de la philosophie scientifique, au profit de cette méthode, seule bonne à ses yeux, qu'il définit si justement dans la préface de son Instauratio magna : inter empiricam et rationalem facultatem conjugium verum et legitimum. Peu de temps après surgissait du sein de l'Église romaine Gassendi (1592-1655), de qui les Exercices antiaristotéliciens constituent, au jugement de Lange, « un des ouvrages de polémique les plus incisifs et les plus hardis qui aient été dirigés contre la philosophie d'Aristote »; si le jeune prêtre crut prudent de brûler son livre, à quelques fragments près, l'inspiration n'en subsistait pas moins comme un signe des temps, et il est significatif que ce même Gassendi devint par la suite un des principaux promoteurs des sciences d'observation, n'admettant comme interprétation des phénomènes naturels que celle qui est rigoureusement mathématique et mécanique. Aristote avait franchi ce pas fatal qui, de la considération de la nature, nous fait dévier dans la théologie; c'est maintenant un théologien qui se levait pour détruire les sophismes aristotéliciens et ramener l'esprit à la considération de la nature.

L'OBSERVATION DE LA NATURE

    Le trait dominant dans les nouvelles aspirations philosophiques — de Roger Bacon, au XIIIme siècle, jusqu'à Immanuel Kant, au seuil du XIXme, — c'est donc ce principe qui proclame L'OBSERVATION source du savoir; et désormais, le titre de légitimation de tout philosophe digne de crédit, c'est la pratique qu'il a d'une fidèle observation de la nature. Il va sans dire que ce mot de « nature » doit être pris ici dans un sens large. Ainsi Hobbes a étudié principalement la société humaine, et non pas la physique ou la

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médecine; mais il a suffisamment attesté par rapport à ce fragment de la nature son aptitude à observer, et en concentrant presque exclusivement sa pensée sur l'objet qu'il connaissait le mieux — l'État — il a prouvé également la rigueur de son instinct scientifique. En fait, cependant, tous nos philosophes de première grandeur, tous ceux qui ont fait époque, conquirent leurs grades à l'école des sciences exactes; et comme en outre ils possédaient une culture extrêmement étendue, on voit qu'ils disposaient à la fois de la méthode et de la matière philosophiques. Ainsi René Descartes (1596-1650) était, d'éducation, mathématicien, ce qui signifiait aussi — en ces temps où les mathématiques naissaient pour ainsi dire journellement des besoins de la découverte — physicien et astronome. Il s'était donc, dès sa jeunesse, familiarisé avec la nature par la connaissance des phénomènes du mouvement; mais avant de commencer à philosopher, il s'appliqua encore d'un tel zèle à l'anatomie et à la physiologie qu'il écrivit comme physicien un essai sur la nature de la lumière, puis qu'il en écrivit un autre comme embryologiste sur le développement du foetus. Il avait de plus, avec une préméditation toute philosophique, employé des années à lire dans « le grand livre du monde »; il avait été soldat, cavalier, homme de cour; nourri de bonnes lettres, amoureux de poésie, il s'était aussi adonné à d'autres arts, et notamment à la musique dont il composa un traité; et il avait fait des armes avec tant d'ardeur qu'il donna une théorie de l'escrime.... tout cela, comme il le dit expressément, afin d'apprendre à penser mieux que les érudits qui demeurent enfermés leur vie durant dans un cabinet de travail. Alors seulement, après s'être exercé ainsi à l'observation de la nature hors de lui, cet homme singulier « prit résolution d'étudier aussi en lui-même » et se mit à observer la nature dans son propre moi ¹). Eh bien, le procédé de Descartes
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    ¹) Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, 1re partie — où il est sans doute superflu de renvoyer le lecteur !

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est typique, encore que l'on en voie paraître des aspects fort diversement nuancés selon les individus. Leibniz, il est vrai, se restreint pour l'essentiel à la mathématique, mais c'est précisément sa connaissance de cette science qui l'empêche, bien qu'imprégné d'esprit scolastique dès sa jeunesse, d'abandonner jamais la conception mécanique des phénomènes naturels; et s'il nous est facile aujourd'hui de rire de l'harmonie préétablie, n'oublions pas que cette monstrueuse hypothèse témoigne d'une tenace fidélité à la méthode et aux faits acquis des sciences naturelles ¹). Locke
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    ¹) Le système de Leibniz représente une dernière et héroïque tentative pour mettre la méthode scientifique au service d'une théodicée historique et absolue, dont le propre est en réalité de supprimer toute connaissance scientifique de la nature. Au rebours du système de Thomas d'Aquin, celui de Leibniz essaye de concilier la foi avec la raison en partant de la raison et non de la foi. Or, raison ne signifie pas seulement ratiocination logique; ce mot enferme encore dans son concept les grands principes mathématiques sur lesquels se fonde une connaissance réelle de la nature, d'où il suit qu'il y a chez Leibniz un élément de vérité empirique indestructible, irréductible à l'interprétation logique, tandis que Thomas n'opère d'un côté comme de l'autre qu'avec des fantomes : et voilà pourquoi l'absurdité du système imaginé par Leibniz saute davantage aux yeux. Un homme aussi foncièrement ignorant que l'était Thomas des choses de la nature pouvait se duper lui-même et tromper les autres par des déductions sophistiques; Leibniz, par contre, devait forcément aboutir à nous faire voir combien insoutenable est l'hypothèse d'un double royaume (dans le sens d'une nature et d'une supranature), parce qu'il était versé dans l'interprétation mathématico-mécanique des phénomènes naturels. C'est par là que sa géniale tentative a fait époque. À qui douterait que Leibniz doive être rangé, en tant que métaphysicien, parmi les grands penseurs, il suffirait de rappeler qu'il affirma l'idéalité transcendantale de l'espace et s'efforça de la démontrer par des arguments mathématiques et philosophiques d'une grande profondeur (voir des détails à ce sujet dans Kant : Metaphysische Anfangsgründe der Naturwissenschaft, 2me morceau, 4e proposition, 2e remarque). D'autre part, sa théorie de la somme invariable des forces de la nature prouve assez quel magnifique penseur il fut dans le domaine spécial des sciences naturelles, car il y formule déjà en fait la loi de la conservation de l'énergie, que nous nous plaisons à croire une conquête du XIXme siècle. Non moins significatif est le caractère d'extrême individualisme qui distingue sa philosophie.

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a été conduit à ses idées philosophiques par ses études médicales; Berkeley, bien qu'ecclésiastique de profession, avait durant ses jeunes années travaillé sérieusement la chimie et la physiologie, et dans sa géniale Theory of vision il devine par intuition beaucoup de choses que la science exacte devait confirmer beaucoup plus tard, prouvant ainsi ce que peut la vraie méthode scientifique jointe à des dons exceptionnels. Wolf possédait une compétence peu commune non seulement en mathématique, mais encore en physique, et il était parfaitement au courant des sciences naturelles de son temps. Quant à Hume, il a, je crois bien, lu plus assidûment dans « le livre du monde » (comme parle Descartes) que dans le livre de la nature; l'histoire et la psychologie — non la physique et la physiologie — furent le champ de ses investigations méthodiques, et de là vient précisément qu'en de certaines directions l'essor de sa spéculation philosophique est pour ainsi dire comprimé; un œil tant soit peu exercé en ces matières aura bientôt fait de discerner dans la pensée de Hume le défaut capital, qui tient à ce qu'elle ne tire pas sa nourriture du dehors, mais s'alimente exclusivement du dedans : ce trait signifie toujours prédominance de la logique au détriment de l'imagination configuratrice (dont le propre est de découvrir en tâtonnant) et il explique le caractère purement négatif des résultats atteints malgré une dépense de force intellectuelle extraordinaire; Hume, comme personnalité, est incomparablement supérieur à Locke, et pourtant nous lui devons, si je ne m'abuse, moins d'idées constructives. Nous pouvons le ranger toutefois au nombre des interrogateurs de la nature, car il l'a observée, dans le do-
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En opposition au « Tout-Un » de Spinoza (qu'il abhorre), l'« individuation », la « spécification » est pour lui la base de toute connaissance. « Dans le monde entier, il n'y a pas deux êtres dont on puisse dire qu'ils ne se laissent absolument pas distinguer l'un de l'autre » : à des mots de ce genre on reconnaît le vrai penseur germanique. (Ceci est particulièrement bien mis en lumière dans Ludwig Feuerbach : Darstellung der Leibnizschen Philosophie § 3).

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maine humain, avec plus de précision et de sagacité qu'aucun de ses prédécesseurs, et il ne s'est jamais départi de la méthode qu'il énonçait dans son premier ouvrage : observation et expérimentation ¹). Chez Kant, enfin, de vastes connaissances s'étendant à toutes les branches du savoir, un commerce continuel avec les sciences naturelles durant tout le cours d'une longue vie, sont des caractéristiques que l'on omet trop souvent de relever. Herder, son élève, rapporte que « l'histoire de l'homme, des peuples et de la nature, la science naturelle, la mathématique et l'expérience étaient les sources auxquelles il puisait pour vivifier son enseignement et sa conversation; rien de ce qui vaut la peine d'être connu ne lui demeurait indifférent. » De sa vingtième à sa soixante-dixième année, de ses Pensées sur la véritable estimation des forces vives, qu'il commença de rédiger en 1744, jusqu'à son essai Touchant l'influence de la lune sur la température, qui parut en 1794, Kant a consacré une grande partie de son activité d'écrivain aux sciences de la nature. Ses leçons les plus suivies, pendant trente ans, furent celles qu'il faisait, l'hiver, sur l'anthropologie, l'été, sur la géographie physique; et Wasianski, le compagnon quotidien de ses dernières années, raconte qu'à table, où Kant causait avec beaucoup d'animation, ses propos roulaient principalement sur « la météorologie, la physique, la chimie, l'histoire naturelle et la politique » ²). Sans doute, Kant était seulement un penseur méditant sur des observations de la nature, il n'était pas lui-même (du moins à ma connaissance) un observateur et un expérimentateur comme l'avait été Descartes; mais des
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    ¹) Notons d'ailleurs que Hume n'aurait guère pu accomplir son œuvre philosophique sans les conquêtes de la pensée contemporaine, celles en particulier des sensualistes français. Sous maint rapport intellectuel, Hume s'apparente aux humanistes sceptiques du genre des Pomponazzi et des Vanini, plutôt qu'il ne s'insère dans le groupe des philosophes issus de l'observation de la nature.
    ²) Immanuel Kant in seinen letzten Lebensjahren (1804) p. 25; nouvelle édition publiée par les soins d'Alfons Hoffmann (1902), p. 298.


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travaux tels que sa description du grand tremblement de terre du 1er novembre 1755, ses réflexions sur les volcans de la lune, sur la théorie des vents et bien d'autres encore, nous garantissent en lui un admirable observateur indirect; et j'ai à peine besoin de rappeler que les considérations philosophiques de Kant sur la nature cosmique lui ont inspiré deux œuvres immortelles : l'une (dédiée à Frédéric le Grand) qui est son Histoire générale de la nature et théorie du ciel ou essai sur le système et l'origine mécanique de l'univers (1755), l'autre qui énonce les Premiers principes métaphysiques de la science de la nature (1786) ¹). Le pensée de Kant, sa production tout entière, est donc, elle aussi, pénétrée de cette méthode qui emprunte son secret à une féconde observation de la nature et qui s'aiguise dans la pratique de cette observation : si bien qu'on a pu le comparer, comme « découvreur », à Copernic et à Galilée ²). Dans sa Critique de la raison pure, il déclare que la méthode qu'il a suivie pour analyser
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    ¹) Voici les titres allemands des ouvrages de Kant cités plus haut, dans l'ordre de leur publication : Gedanken von der wahren Scheidung der lebendigen Kräfte (1746); Allgemeine Naturgeschichte und Theorie des Himmels oder Versuch von der Verfassung und dem mechanischen Ursprunge des ganzen Weltgebäudes (1755); Metaphysische Anfangsgründe der Naturwissenschaft (1786); Etwas über den Einfluss des Mondes auf die Witterung (1794). On trouve une traduction française complète de l'Allgemeine Naturgeschichte, etc., dans le livre de C. Wolf : Les hypothèses cosmogoniques (1886), et une traduction de quelques passages dans celui de H. Faye : Sur l'Origine du monde (1907). H. Poincaré, dans ses Leçons sur les hypothèses cosmogoniques rédigées par H. Vergne (1911), consacre un chapitre — le premier — à l'hypothèse de Kant; il énonce les points sur lesquels elle semble démentie par les principes actuels de la mécanique et note aussi que, par sa conjecture fondamentale, « Emmanuel Kant n'est pas en contradiction, malgré les apparences, avec le second principe de la Thermodynamique »; au ch. V, examinant la théorie avancée par R. du Ligondès (Formation mécanique du système du monde, 1897), Poincaré marque qu'avec cet auteur, et selon que lui-même l'indique, nous sommes en quelque sorte « revenus aux idées de Kant, avec le mouvement en plus. »
    ²) Ainsi fait Lange dans son Histoire du matérialisme. Voir plus haut la dernière note de la section « Découverte ».


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la raison humaine « est imitée de la méthode du naturaliste » ¹), et il montre ailleurs que « la vraie méthode de la métaphysique est au fond identique à celle que Newton introduisit dans la science naturelle, où elle s'est attestée si fructueuse ». En quoi consiste-t-elle ? « À rechercher par de SURES EXPÉRIENCES les règles selon lesquelles se produisent certains phénomènes », ce qui signifie donc, dans le domaine métaphysique, « par une sûre expérience intérieure » ²). Ce que je ne fais qu'esquisser ici en traits excessivement généraux et sommaires, chacun s'en pourra rendre compte par un examen plus détaillé, et d'autant mieux qu'il le poussera jusqu'aux particularités les plus délicates. Ainsi, par exemple, le point central vers lequel tend tout l'effort de Kant, c'est la question de l'essence morale de l'individualité : pour parvenir jusqu'à ce point, il commence par décomposer le mécanisme du cosmos qui l'environne; après quoi, durant vingt-cinq ans d'un labeur ininterrompu, il s'évertue à disséquer l'organisme interne de la pensée; enfin, il consacre vingt autres années à scruter la personnalité humaine ainsi mise à nu. Or, rien ne montre plus clairement à quel point l'observation constitue ici le principe configurateur, que la haute estime en laquelle Kant tient l'individualité humaine. Les Pères et les docteurs de l'Église n'avaient pas eu assez de mots pour exprimer leur mépris d'eux-mêmes et de tous les hommes; et ce fut déjà un symptôme significatif quand Pic de la Mirandole, surgissant comme l'étoile du matin à l'aube d'un nouveau jour, écrivit trois siècles avant Kant un livre Sur la dignité de l'homme. Qu'il possédât rien de pareil à de la dignité, le pauvre être humain l'avait totalement oublié sous la longue domination de l'imperium et du pontificat ! Mais dès lors il s'était grandi de toutes les tâches qu'il avait réalisées et de son indépendance
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    ¹) Note de sa préface à la 2e édition.
    ²) Untersuchung über die Deutlichkeit der Grundsätze der natürlichen Theologie und der Moral, 2e considération.


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accrue : et maintenant un Kant, confiné dans son lointain Koenigsberg, réduit en ce lieu écarté du monde à la fréquentation de quelques bonnes gens qui n'avaient rien d'éminent, mais entretenant commerce avec les esprits les plus augustes de l'humanité, avant tout avec lui-même, et ne souhaitant pas d'autre compagnie, un Kant pouvait dégager du témoignage direct de sa propre âme une haute notion de ce que représente cet impénétrable : la personnalité humaine. Partout dans son œuvre éclate la conviction de notre grandeur, et c'est elle qui nous permet de plonger nos regards au plus profond de son cœur. Déjà dans cette Théorie du ciel, qui est censée avoir pour seul objet la structure mécanique de l'Univers, il s'écrie : « Avec quelle sorte de respect l'âme ne doit-elle pas considérer même sa propre nature » ¹) ! Plus tard il parle de « la grandeur et la dignité dont se revêt à nos yeux la personne qui remplit tous ses devoirs » ²). Mais sa méditation de ce thème devient toujours plus intense et plus pénétrante : « Dans l'homme se découvre, dit-il, une telle profondeur de dispositions divines qu'elle lui fait ressentir avec un frisson sacré la sublimité de sa vraie destination » ³); et en la soixante-dixième année de sa vie le vieillard écrit : « Le sentiment du sublime de notre propre destination nous exalte plus que toute beauté » 4). Tout ceci à seule fin d'indiquer jusqu'où conduit la méthode de l'observation de la nature. Dès l'instant qu'avec Kant elle avait suscité une nouvelle conception du monde, issue de l'observation de la nature et s'y conformant, dès cet instant elle avait ouvert au cœur la perspective d'une religion nouvelle : religion du Christ et des mystiques, religion de l'expérience.
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    ¹) 2e partie, 7e section.
    ²) Grundlegung zur Metaphysik der Sitten, 2e section, 1re p.
    ³) Ueber den Gemeinspruch : das mag in der Theorie richtig sein, taugt aber nicht für die Praxis, I.
    4) Religion innerhalb der Grenzen der blossen Vernunft (introd. à la 1re section, en note).


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    Cette caractéristique de notre nouvelle conception du monde — l'abandon sans réserves à la nature — il nous la faut considérer maintenant sous une autre face, savoir du point de vue purement théorique, afin qu'ayant reconnu le fait nous en saisissions de plus la signification.

LE « NON-SAVOIR » EXACT

    Un excellent naturaliste de notre époque, esprit éminemment positif et réfléchi, a écrit : « La limite du connu à l'inconnu, qu'on recule en avançant dans les sciences, n'est jamais aussi bien comprise que par une observation exacte des faits naturels ou des faits artificiels créés dans une expérience » ¹). Alphonse de Candolle s'exprime ainsi sans nulle arrière-pensée philosophique, mais ses paroles nous mettent sur la voie d'une vérité que nous aurons à considérer de plus près. Ce professionnel de la recherche scientifique témoigne avoir remarqué, au cours d'une longue et studieuse. existence, que les hommes de science eux-mêmes n'ont aucune notion distincte de ce qu'ils NE SAVENT PAS jusqu'à ce qu'une observation exacte leur ait montré, dans chaque cas particulier, le point précis où s'arrête leur savoir. Remarque banale en apparence : mais en réalité sa signification est si peu évidente par elle-même, et il est si difficile de la transporter dans la pratique de la pensée, que je doute qu'on la puisse apprécier à sa valeur si l'on n'a personnellement passé par l'école des sciences naturelles ²). Dans tous les autres
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    ¹) Alphonse de Candolle : Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles (1885) p. 10.
    ²) Je me trouvais une fois dans la société de professeurs de l'enseignement supérieur qui discutaient des questions de psycho-physiologie. Touchant la localisation des fonctions du langage dans la circonvolution de Broca, un de ces messieurs soutint que chaque mot était
« localisé dans une cellule particulière »; il comparait ingénieusement ce système à un buffet pourvu de plusieurs milliers de tiroirs qu'on pouvait déclencher ou repousser à volonté (à peu près comme on fait dans les bars automatiques); rien de plus charmant dans sa simplicité que cette explication, non moins plausible, certes, que le « Sésame, ouvre-toi ! »
Comme mes connaissances en fait d'histologie du cerveau n'allaient pas au delà de ce que j'avais appris, quelques années auparavant, dans

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domaines, en effet, on s'illusionne aisément, et l'on peut pousser l'illusion jusqu'au complet aveuglement; les faits eux-mêmes y sont presque toujours fragmentaires ou douteux; ils n'ont ni la durée ni l'invariabilité qui permettent d'en provoquer la répétition, l'expérience se trouve donc exclue, la passion a beau jeu et la fraude pareillement, qui lui est docile. De plus, il est impossible que la connaissance d'une connaissance supplée jamais la connaissance d'un fait de la nature : ce savoir-ci est d'une tout autre sorte que celui-là, car l'homme n'y a pas affaire à l'homme, mais à un être incommensurable, à un être sur lequel il ne possède pas le moindre pouvoir, à un être que l'on peut appeler — par opposition au cerveau humain qui sans cesse combine, embrouille et dispose les choses selon ses vues anthropomorphiques — la vérité sans fard, nue, froide, éternelle. On voit d'emblée quels avantages multiples, à la fois négatifs et positifs, l'esprit humain doit forcément retirer de ce contact direct avec le fait, combien il doit s'élargir et se perfectionner au commerce du phénomène. Je l'ai déjà indiqué : c'est en prenant la mesure exacte de son « non-savoir » que le spécialiste de la science empirique fait le premier pas vers l'extension de son savoir ¹). On conçoit dès lors quelle influence une pareille discipline doit exercer également sur la spéculation philosophique : un homme sérieux ne sera plus tenté de disserter avec Thomas d'Aquin sur la constitution des corps dans l'enfer, du moment qu'il aura été obligé de s'avouer qu'il ignore à peu près tout de leur constitution sur la terre.
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des cours et des démonstrations, et comme mon observation personnelle n'avait pu porter que sur les éléments les plus rudimentaires de l'anatomie cérébrale, j'osai solliciter quelques éclaircissements; l'effet de cette requête fut de nous révéler que l'intrépide « localisateur » n'avait jamais franchi le seuil d'une salle de dissection ni même aperçu de sa vie un cerveau, sinon sur les belles planches qui font l'ornement de certains manuels. Aussi ne pressentait-il même pas la limite entre le connu et l'inconnu.
    ¹) Voir plus haut, section « Découverte », au sous-titre : « L'ambiance paralysante ».


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Voilà un gain négatif. Plus important encore est ce gain positif auquel j'ai déjà fait allusion et qui résulte du fait que la nature est seule réellement capable d'invention ¹). « Seule la féconde nature possède un génie sûr et non équivoque », dit Goethe ²). La nature nous offre en même temps matière et idée, toute forme vivante en témoigne. Et si l'on ne prend pas ce mot de nature au sens étroit, bon pour l'école enfantine, d'une liste d'étoiles et d'animaux, mais au sens large que j'ai marqué en traitant de quelques philosophes, on constatera que le propos de Goethe se vérifie partout; la nature est le génie « non équivoque », elle est l'inventeur proprement dit. Mais ici une remarque s'impose : la nature ne se manifeste pas seulement dans l'arc-en-ciel, ni seulement dans l'œil qui perçoit cet arc-en-ciel, mais encore dans le sentiment qui s'émeut à son spectacle et dans la raison qui médite à son propos; toutefois, pour que l'œil, le sentiment, la raison contemplent de façon consciente le génie de la nature et se l'assimilent, il faut une disposition particulière et une particulière discipline. Ici comme ailleurs, tout se ramène en somme à une certaine orientation de l'esprit ³); pour peu qu'elle nous soit donnée, le reste, avec du temps et de l'exercice, suivra nécessairement. On peut dire ici, avec Schiller : « Dans la direction est déjà l'achèvement; le chemin est parcouru, dès l'instant qu'on s'y est engagé » 4). Ainsi, par exemple, la grande œuvre philosophique de Locke, son essai sur l'entendement humain, aurait pu être réalisé à n'importe quel moment des 2500 années antérieures, s'il s'était trouvé un seul homme curieux de s'adresser à la nature. Cette œuvre n'exigeait
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    ¹) Voir au début de la section « Découverte ».
    ²) Vorträge zum Entwurf einer Einleitung in die vergleichende Anatomie, II.
    ³) Voir ch. VIII au sous-titre : « La limitation comme principe »; et plus haut dans le présent chapitre, section « Découverte », au sous-titre : « L'ambiance paralysante ».
    4) Ueber die aesthetische Erziehung des Menschen, 9me lettre.


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ni érudition, ni instruments, ni appareil mathématique, ni découvertes d'aucune autre sorte; elle exigeait de son auteur uniquement qu'il s'observât lui-même avec persévérance et qu'il interrogeât son moi exactement comme on interroge un autre phénomène de la nature. Qu'est-ce donc qui a empêché Aristote, penseur d'une envergure autrement considérable, d'accomplir ce qu'accomplit Locke, sinon cette superficialité anthropomorphique dont témoigne dans son observation de la nature l'esprit grec, lequel s'approchait un instant de chaque fait donné, avec la hâte vertigineuse d'une comète décrivant sa parabole, puis le quittait aussitôt et le perdait de vue à jamais ! Qu'est-ce qui en a empêché saint Augustin, de qui les aptitudes auraient pu faire un philosophe profond, sinon le mépris systématique où il tenait la nature ? Qu'est-ce qui en a empêché Thomas d'Aquin, sinon l'illusion qu'il savait tout sans avoir observé quoi que ce fût ? Ce recours à la nature — cette nouvelle orientation mentale qui constitue un des hauts faits de l'âme germanique — implique pour l'esprit humain un enrichissement vraiment incalculable; il le pourvoit inépuisablement de nouveaux matériaux (c'est à dire de représentations) et de nouvelles combinaisons (c'est-à-dire d'idées). Désormais l'homme boit directement à la source de toute invention, de toute génialité. C'est là un caractère essentiel de notre monde nouveau, un caractère bien propre à fortifier notre conscience de nous-mêmes et notre confiance en nous-mêmes. Auparavant, l'homme ressemblait fort à ces ânes qu'on emploie dans le midi de l'Europe à tirer l'eau des puits; il lui fallait tourner tout le jour dans le cercle de son pitoyable moi pour trouver de quoi étancher bien insuffisamment une soif brûlante; désormais, il se désaltère aux mamelles de la mère Nature.
    Parvenus ici, nous avons déjà dépassé quelque peu le point où pouvait nous conduire la remarque d'Alphonse de Candolle; la connaissance de notre « non-savoir » nous a fait pénétrer dans l'inépuisable trésor de la nature et retrouver

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le chemin qui mène à cette source éternellement jaillissante de toute création. Il faut maintenant nous engager sur le sentier épineux de la philosophie pure, et nous constaterons les services inappréciables que rend ici encore le même principe d'une exacte démarcation entre le connu et l'inconnu.
    Quand Locke observe et analyse son intellect, il est obligé de se dédoubler pour ainsi dire en s'extériorisant, afin de se pouvoir examiner comme un fragment de la nature; mais il se heurte, ce faisant, à un obstacle manifestement insurmontable. Avec quoi, en effet, doit-il s'examiner lui-même ? En fin de compte, c'est la nature qui examine la nature. Chacun peut d'emblée saisir, ou au moins pressentir, la justesse et la portée de cette considération. Mais pour pouvoir la mettre à profit, il est nécessaire de la compléter par une autre, qui exige un peu plus de réflexion et qu'il convient d'éclairer, elle aussi, d'un exemple. Quand cet autre penseur, éminent entre tous les philosophes qui ont interrogé la nature, quand Descartes, au rebours de Locke, entreprend d'observer non pas son propre moi, mais la nature environnante — depuis l'astre parcourant son orbite jusqu'au cœur encore palpitant de l'animal fraîchement disséqué — et quand partout il découvre la loi du mécanisme, d'où il infère que les phénomènes de l'esprit se ramènent aux lois du mouvement ¹), la moindre réflexion suffit pour nous convaincre
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    ¹) Si Descartes, qui explique tous les phénomènes intellectuels de la vie animale « par le moyen des principes qu'il reçoit en physique » (voir ses Principia philosophiae, 2e partie § 64 en se reportant également au § 1), gratifie en outre l'homme d'une « âme
» pour raisons d'orthodoxie, ce fait a d'autant moins d'importance, quant à sa conception du monde, qu'il postule la séparation complète de l'âme et du corps, et qu'en l'absence de tout lien entre ces deux éléments l'homme reste susceptible d'explication mécanique au même titre que n'importe quel phénomène tombant sous les sens. Il serait à souhaiter qu'on nous laissât tranquilles une bonne fois avec le sempiternel et fastidieux cogito ergo sum : ce n'est pas l'analyse psychologique qui fait la grandeur de Descartes; au contraire, il se comporte ici avec le magnifique sans-gêne

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qu'il doit rencontrer sur sa route le même obstacle que Locke sur la sienne, et que nous ne saurions dès lors attribuer à son inférence une valeur absolue; car l'être pensant Descartes n'est point situé en dehors des choses comme un observateur détaché d'elles, mais au contraire il est lui-même un fragment de la nature : ici, de nouveau, c'est donc la nature qui examine la nature. Où que nous dirigions nos regards, nous regardons toujours à l'intérieur. Évidemment, si nous imputons à l'homme, avec les Juifs et les docteurs de l'Église chrétienne, une origine surnaturelle, une essence extra-naturelle, alors il n'y a plus de dilemme, alors l'homme et la nature se font face comme Faust et Hélène, et peuvent se tendre la main « par-dessus la splendeur capitonnée du trône » : Faust, l'être doué de vie réelle, l'Homme; Hélène, l'ombre douée d'une apparence de vie, d'une apparence d'intelligence, d'une apparence de langage et d'amour, la Nature ¹). C'est ici le point de démarcation de deux mondes, c'est ici que se séparent la science du relatif et la dogmatique de l'absolu, c'est ici de même (ne nous y trompons pas !)
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du génie, en envoyant promener les arguments embarrassants au grand scandale des pygmées de la logique, et en faisant carrément place nette pour poser ce seul grand principe : que toute interprétation de la nature doit nécessairement être MÉCANIQUE pour devenir intelligible au cerveau humain (ou disons du moins, au cerveau de l'Homo europaeus). Pour de plus amples éclaircissements je renvoie le lecteur au chapitre « Descartes », dans mon Immanuel Kant.
    ¹) C'est bien, en fait, une telle existence d'ombres que Thomas d'Aquin attribue aux animaux : «
Les animaux privés de raison, dit-il, possèdent un instinct, en eux implanté par la raison divine, grâce auquel ils ont des mouvements intérieurs et extérieurs pareils à des mouvements raisonnables. » On voit quel abîme sépare des automates de Descartes ceux de Thomas, car Thomas s'efforce — comme ses successeurs actuels, le jésuite Wasmann et en général les représentants de la science catholique — de faire de l'animal une machine afin de sauvegarder la chimère sémitique d'une nature créée uniquement pour l'homme, tandis qu'au contraire, ce que défend Descartes, c'est cette grande intuition que tout phénomène doit être interprété comme un processus mécanique, et aussi bien les phénomènes vitaux de l'animal et de l'homme que la vie du soleil.

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que la religion de l'expérience rompt sans retour avec la religion historique. Si nous nous plaçons maintenant au point de vue germanique, si nous comprenons bien la nécessité contraignante de l'intuition qui s'imposait à Descartes — cette idée du mécanisme sans laquelle il est impossible qu'une science de la nature forme un tout cohérent — voici le fait qui ne peut manquer de nous frapper : ce Locke qui prétend analyser l'intellect du dit Locke dans sa formation et son organisation, et l'analyser sans reste, il fait lui-même partie intégrante de la nature, et par suite, et dans cette mesure, il est, lui aussi, une machine. Il ressemble en quelque sorte à une locomotive qui voudrait se démonter pour s'instruire de son propre fonctionnement; si brillamment qu'on doue par hypothèse cette locomotive, on ne saurait prévoir que son projet réussisse à merveille; car pour ne pas cesser d'être elle-même, il faudrait qu'elle demeurât en activité, il lui serait donc loisible tout au plus de procéder à des expériences partielles, tantôt ici, tantôt là, sur telle ou telle section de son appareil, d'en dissocier peut-être quelque rouage accessoire, mais non pas assurément d'en toucher aucune pièce importante; le savoir qu'elle acquerrait ainsi n'attesterait pas une réelle pénétration de l'objet, il lui permettrait de le décrire tant bien que mal, et encore cette description (c'est-à-dire la conception que se ferait la locomotive de sa propre nature), loin d'épuiser l'objet et d'en maîtriser l'image, serait d'avance déterminée et limitée par la structure de la locomotive. Oh ! je sais que cette comparaison boite très fort, mais il suffit qu'elle nous rende quelque service. Or nous avons vu, d'autre part, que ce regard dirigé au dehors par Descartes ne signifie également qu'une contemplation de la nature par elle-même, et n'est véritablement encore qu'un regard au dedans : on peut donc faire à Descartes la même objection qu'à Locke. D'où il appert que nous ne démêlerons jamais si c'est seulement une loi de l'esprit humain qui nous oblige d'interpréter la nature comme mécanisme; ou si c'est aussi une loi extrahumaine, valable objec-

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tivement. Le perspicace Locke s'en était bien aperçu, et il en convient expressément : « Ce que nos pensées peuvent saisir est un point à peine perceptible, presque rien du tout, en comparaison de ce qui leur échappe » ¹). Le lecteur qui poussera cette investigation plus loin que je ne le puis faire ici, faute d'espace, me comprendra sans doute si j'en résume les résultats dans cette formule : Notre connaissance de la nature (la science naturelle au sens le plus étendu de ce terme, y compris la philosophie scientifique) est l'exposé toujours plus complet d'un INCONNAISSABLE.
    Mais tout cela ne représente qu'un côté de la question. Incontestablement, l'enquête à laquelle nous soumettons la nature ne nous vaut tout d'abord qu'un accroissement EXTENSIF de notre savoir; nous voyons toujours davantage et avec toujours plus d'exactitude, mais notre savoir n'en est pas accru INTENSIVEMENT, c'est-à-dire qu'en devenant plus savants nous ne devenons pas du coup plus sages et que nous sommes tout aussi éloignés qu'avant de déchiffrer l'énigme de l'univers. Mais aussi n'ai-je pas encore indiqué le véritable profit que nous retirons du fait d'interroger la nature : profit tout intérieur, car c'est au fond de nous-mêmes, où nous pénétrons ainsi réellement, que nous apprenons sinon à résoudre, du moins à saisir l'énigme de l'univers; et ce n'est pas là peu de chose, car c'est précisément ce qui nous rend, sinon plus savants, du moins plus sages. La physique est la grande institutrice de la métaphysique, elle l'est directement, car l'homme ne s'instruit de lui-même que par l'observation de la nature. On s'en convaincra, je crois, si, pour préciser cette idée, nous reprenons en traits plus accentués l'esquisse que nous venons de tracer.
    Je commence par rappeler au lecteur la remarque d'Alphonse de Candolle : seul un savoir exact peut nous faire percevoir la limite entre le connu et l'inconnu. En d'autres termes : c'est seulement d'un savoir exact que résulte
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    ¹) Essay concerning human Understanding, liv. 4, ch. 3, § 23.

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un « non-savoir » exact. Nous en avons trouvé, ce me semble, de surprenantes confirmations. Il a fallu la tendance des penseurs à l'observation précise pour que se révélât l'impénétrabilité de la nature, cette impénétrabilité qu'aucun homme n'avait encore soupçonnée. Tout paraissait si simple et comme à portée de la main ! On démontrerait aisément, par de nombreux témoignages, qu'avant l'ère des grandes découvertes les hommes avaient littéralement honte d'observer et d'expérimenter : ils jugeaient cela enfantin. Aux premières expériences tentées dans le domaine de la science naturelle, celles par exemple qu'instituent un Albert le Grand et un Roger Bacon, l'on se rend compte à quel point tout pressentiment d'un mystère quelconque leur faisait défaut : ils n'aperçoivent pas plus tôt un phénomène qu'ils en tiennent déjà l'explication. Deux siècles après eux, Paracelse s'applique, certes ! avec ardeur à observer, à expérimenter — car il est déjà possédé de la fièvre d'assembler des faits nouveaux et il a un vif sentiment de notre ignorance infinie — mais lui non plus n'est jamais à court de raisons ni n'hésite une minute à fournir ses explications. Cependant, plus nous serrions de près la nature, plus elle se dérobait à nos entreprises, et quand nos meilleurs philosophes voulurent la scruter jusqu'au fond, il apparut qu'elle était insondable. Telle fut, de Descartes à Kant, l'histoire de notre pensée. Descartes déjà, le profond mécaniste, s'était trouvé amené à consacrer un de ses écrits tout entier à l'examen de cette question : Y a-t-il des choses matérielles ? Non pas qu'il en doutât sérieusement, mais, ayant reconnu que toute science est dans son principe une théorie du mouvement, cette notion, logiquement développée, l'avait conduit à une autre, qui jusqu'alors avait fait tout au plus l'objet d'un badinage sophistique, et qu'il énonce comme suit : « Je ne trouve pas que, de cette idée de la nature corporelle que j'ai en mon imagination, je puisse tirer AUCUN ARGUMENT qui conclue avec nécessité l'existence de quelque corps. » Il fut si effrayé de la vérité irréfutable de

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cette conséquence qu'il dut, pour se tirer d'affaire, recourir à la théologie : « Car de ce que Dieu n'est point trompeur, il suit nécessairement que je ne suis point en cela trompé » ¹). Un demi-siècle plus tard, Locke arrivait par une autre voie à une conclusion très analogue : « IL NE PEUT EXISTER de savoir touchant les corps perçus par les sens; si loin qu'à l'avenir l'activité humaine pousse la connaissance détaillée et utile des objets corporels, jamais elle ne pourra atteindre à un savoir positif touchant ces objets, car même pour ce qui nous touche de plus près nous n'avons pas la faculté de former des représentations adéquates.... nous n'arriverons jamais sur ce point au fond même de la vérité. » Locke, lui aussi, se tire d'embarras en éludant le problème et en se réfugiant dans les bras de la théologie : notre raison est la révélation divine par laquelle, dit-il, Dieu nous a communiqué la partie de la vérité qu'il jugeait bonne pour nous, etc. ²). La différence entre Descartes et Locke consiste uniquement en ceci que le mécaniste (Descartes) ressent avec force l'impossibilité absolue de démontrer scientifiquement, par quelque moyen que ce soit, l'existence des corps, tandis que le psychologue (Locke), moins sensible à la valeur des considérations mécaniques, est surtout frappé de l'impossibilité psychologique où nous sommes d'inférer des qualités que nous percevons dans une chose la nature de cette chose. Entre temps, d'ailleurs, notre nouvelle conception du monde ne cessait de gagner en étendue et en profondeur; mais les résultats négatifs auxquels elle avait conduit
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    ¹) Méditations métaphysiques, VI (la première proposition dans le premier paragraphe, la deuxième dans le dernier).
    ²) Op. cit. liv. 4, ch. 3, § 26 et ch. 19, § 4. Dans ces échappatoires théologiques auxquelles recourent les premiers ouvriers de la pensée germanique, il faut voir évidemment le germe des systèmes postérieurs de Schelling et de Hegel, qui posent l'identité de la pensée et de l'être. Mais ce qui n'avait été qu'un simple répit pour les grands hommes dont l'effort nous fraya la voie — en même temps qu'un refuge contre les persécutions d'un cléricalisme fanatique — devint ensuite la pierre angulaire d'un nouvel absolutisme.


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demeuraient inattaquables. Kant, à son tour, était obligé d'avouer que tout examen pénétrant de la théorie mathématique et mécanique de la matière « aboutit au vide, c'est-à-dire à l'inintelligible » ¹). L'observation exacte ne nous a donc pas rendu seulement un inappréciable service dans l'ordre empirique, en nous apprenant à distinguer avec précision entre ce que nous connaissons et ce que nous ne connaissons pas; approfondie dans sa portée philosophique, elle nous a permis encore de tracer une limite rigoureuse entre le savoir et le « non-savoir » : le monde matériel tout entier est du côté inconnaissable de cette limite, il ne peut pas être « su ».

IDÉALISME ET MATÉRIALISME

    Il me faut signaler en passant, pour parer à tous malentendus analogues, deux sortes d'aberrations auxquelles a donné lieu ce premier grand résultat de l'enquête philosophique instituée sur la nature par Descartes et par Locke : je veux dire l'idéalisme et le matérialisme. Nier complètement avec Berkeley (1685-1753) le monde matériel pour la raison qu'il ne peut être « su », c'est un badinage spirituel, mais un badinage; il tient tout entier dans cette thèse simpliste : puisque je ne perçois le monde sensible qu'au moyen de mes sens et que je n'ai pas d'autre garantie de son existence, le monde sensible n'existe pas; ou encore : puisque je ne sens la rose qu'au moyen de mon nez, il existe à la vérité un nez (du moins un nez idéal), mais point de rose. La conclusion inverse, qu'ont tirée des penseurs trop uniquement attachés à la surface des choses, et qu'ont formulée le plus clairement La Mettrie (1709-1751) et Condillac (1715-1780), n'est pas davantage soutenable : puisque mes sens ne perçoivent que le sensible, le sensible seul existe, disent-ils; et de même, puisque mon intellect est un mécanisme qui ne peut élaborer que « machinalement » les perceptions des sens, la mécanique est l'intégrale et universelle sagesse. Ces
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    ¹) Metaphysische Anfangsgründe der Naturwissenschaft, dernier paragraphe.

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deux doctrines — idéalisme et matérialisme — ne sont que des déductions fallacieuses qui, tout en s'appuyant sur Descartes et sur Locke, contredisent néanmoins les résultats les plus clairs de leurs travaux. Ni l'une ni l'autre ne tient d'ailleurs aucun compte d'un élément qui fait partie intégrante de la conception du monde ébauchée par les deux philosophes : car Descartes n'avait pas interprété par le mécanisme le monde tout entier, mais seulement le monde des phénomènes; et ce n'est pas le monde tout entier, mais seulement l'âme qu'avait analysée Locke, lequel déclarait impossible une science des corps. Les grands génies ont été de tous temps exposés aux malentendus de ce genre; sans y insister plus longtemps, voyons comment notre nouvelle conception du monde continue de se développer, dans une atmosphère de vérité qui ne règne qu'à ce niveau de la pensée où elle avait atteint.

LE PREMIER DILEMME

    La nature, ai-je dit plus haut, n'est pas seulement l'arc-en-ciel, ni seulement l'œil qui perçoit cet arc-en-ciel, mais encore le sentiment qui s'émeut à son spectacle et la pensée qui médite à son propos. Cette considération est trop évidente pour n'avoir pas frappé un Descartes et un Locke; mais ces deux grands hommes se trouvaient fort gênés en l'espèce par la notion héréditaire d'une ÂME distincte et incorporelle; c'était là un pesant fardeau attaché à leur philosophie, tel l'enfant devenu géant aux épaules de saint Christophe, et il ne pouvait manquer de la faire parfois trébucher. Au surplus, ils étaient trop uniquement occupés d'analyse pour conserver la force de s'élever à une vue générale et synthétique. Nous trouvons pourtant dans leur œuvre, soit cachées sous une enveloppe de propositions systématiques, soit jetées au hasard d'une rédaction sans plan méthodique, des pensées très profondes qui ouvraient à la métaphysique sa voie. Tous deux, je l'ai marqué, avaient conçu l'impossibilité d'inférer de nos représentations la nature des choses : les représentations que nous nous faisons des qualités des choses ne ressemblent pas plus aux

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choses elles-mêmes qu'une sensation de piqûre à l'épingle qui pique, ou qu'une sensation de chatouillement à la plume qui chatouille ¹). En suivant cette idée, Descartes arrive alors à la conviction que la nature humaine est formée de deux parties entièrement distinctes, dont l'une seulement ressortit à l'empire du mécanisme universel, et dont l'autre — qu'il appelle l'âme — n'y appartient pas. Ce sont les pensées et les passions qui constituent l'âme ²). Or rien ne démontre mieux non seulement la profondeur philosophique de Descartes, mais encore et surtout la rigueur et l'intégrité de sa méthode scientifique, que sa constance à soutenir la séparation absolue de l'âme et du corps; rien n'autorise à expliquer par un parti pris d'ordre religieux cette conviction que Descartes affirme si fréquemment et si passionnément : à plus d'un siècle de là, Kant lui-même prendra soin d'exposer avec une rigoureuse précision pourquoi nous sommes obligés, dans la pratique, « de nous représenter les phénomènes qui se produisent dans l'espace comme entièrement différents des actes de la pensée » et, cela étant, « d'admettre une double sorte de nature, la nature pensante et la nature corporelle » ³). Descartes, pour exprimer la même idée, adopta la forme que les circonstances mettaient à sa disposition et qui la figurait avec toute la clarté désirable; il dota ainsi la philosophie de cette double notion dont l'importance est capitale : le mécanisme absolu de la nature corporelle, le non-mécanisme absolu de la nature pensante. Mais sa conception requérait un complément. Locke, qui n'était pas mathématicien, et pas non plus mécaniste, avait plus de chance que Descartes d'y pourvoir. Lui aussi, il avait cru devoir admettre l'exis-
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    ¹) Descartes : Traité du monde ou de la lumière, ch. I (citation librement interprétée).
    ²) Voir notamment la 6e Méditation et, dans Les passions de l'âme, les § § 4, 17, etc.
    ³) Kritik der reinen Vernunft (Von der Endabsicht der natürlichen Dialektik der menschlichen Vernunft).

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tence particulière et distincte d'une âme; seulement cette âme ne cesse de l'embarrasser dans sa marche et, en simple psychologue — en dilettante de la science, dirais-je, si l'on veut bien n'y voir aucune nuance de blâme — il n'éprouve pas les mêmes scrupules d'ordre scientifique et formel qui contraignaient Descartes à maintenir sa distinction absolue; Locke est au reste, de façon générale, un esprit incomparablement moins pénétrant; aussi est-ce de l'air le plus innocent du monde qu'il s'avise de poser cette question : pourquoi l'âme et le corps ne seraient-ils pas identiques, pourquoi la nature pensante ne serait-elle pas une nature étendue et corporelle ? ¹) Ici deux mots d'éclaircissement à l'intention du lecteur qui n'aurait pas la préparation philosophique suffisante. Du point de vue strictement scientifique, la pensée m'est donnée uniquement par une expérience personnelle intérieure; tous les phénomènes, quels qu'ils soient — et ceux-là même que par analogie je peux attribuer avec la plus grande certitude à l'existence de la pensée et du sentiment chez les autres, — DOIVENT être susceptibles d'interprétation mécanique : c'est d'avoir fixé ce point qui fait précisément le mérite immortel de Descartes. Or voici que Locke intervient et fait cette observation très fine (que je transpose de son mode psychologique un peu flou dans la manière rigoureusement scientifique de Descartes, afin de bien marquer l'enchaînement des idées) : puisque nous pouvons expliquer tous les phénomènes — y compris ceux qui semblent procéder de l'activité mentale — sans présupposer l'existence d'une pensée, mais puisque d'autre part nous savons par expérience personnelle qu'en certains cas le mécanisme est accompagné de pensée, qui nous prouve qu'il n'y ait pas de pensée inhérente à tout phénomène corporel, et que tout processus mécanique ne s'accompagne pas de pensée ? ²) Locke, assurément, ne se
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    ¹) Op. cit. liv. 2, ch. 27, § 27, mais surtout liv. 4, ch. 3, § 6.
    ²) On ne saurait confondre cette idée scientifique et philosophique,


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doutait lui-même ni des choses qu'il détruisait par cette saillie, ni de celles auxquelles il ouvrait la porte; car il n'en continue pas moins de distinguer deux natures (comment aurait-il pu, homme raisonnable, faire autrement ?) : ce ne sont plus, toutefois une nature pensante et une nature corporelle, mais une nature pensante et une nature non pensante ¹). Pour le coup, Locke abandonne le terrain de l'empirisme, il cesse d'interroger la nature en véritable philosophe. Car si je dis d'un phénomène qu'il est « corporel », j'affirme quelque chose que m'apprend l'expérience, mais si je dis qu'il est « non pensant », j'affirme à son sujet quelque-chose qu'il m'est impossible de prouver. Le même homme qui, tout à l'heure, observait finement que la pensée pourrait bien être une propriété de la matière, prétend maintenant distinguer entre des corps pensants et des corps non pensants ! Aussi n'est-il pas étonnant que ces deux aberrations : l'idéalisme absolu (et parce qu'absolu purement matérialiste), le matérialisme issu d'une hypothèse symbolique (et de ce chef purement « idéal »), prennent l'une et l'autre leur source en cet endroit précis où la pensée de Locke trébucha de si fâcheuse manière. Locke pourtant n'avait pas, comme firent un si grand nombre de ses successeurs jusqu'à l'heure où j'écris, failli complètement sur ce point, mais reprenant aussitôt son équilibre il avait immédiatement procédé, avec la naïveté du génie, à l'une de ses plus brillantes opérations,
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surtout sous la forme où la reprendront plus tard Kant et d'autres encore (voir ch. I au sous-titre : « Scolastique »), avec les rêveries d'un Schelling sur l'« esprit » et la « matière »; car la pensée est un fait d'expérience bien déterminé, que nous ne connaissons qu'accompagné de phénomènes mécaniques de l'organisme également bien déterminés, au lieu que l'esprit est une notion si vague qu'elle se prête à n'importe quelle jonglerie intellectuelle. Quand Goethe écrit, le 24 mars 1828, au chancelier von Müller (manifestement sous l'influence de Schelling) : « La matière ne peut jamais exister sans l'esprit, ni l'esprit sans la matière », on fait bien de lui répondre avec l'oncle Toby : That's more than I know, Sir !
    ¹) Cogitative et uncogitative, liv. 4, ch. 10, § 9.

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et cela en démontrant qu'il ne saurait naître de pensée de la matière non pensante, quelque abondamment douée de mouvement qu'on l'imagine : ce serait, dit-il, aussi impossible qu'il est impossible que quelque chose naisse de rien ¹). Ici, comme on voit, Locke rejoint Descartes et revient aux principes d'une philosophie rigoureusement scientifique. Son argumentation, de sorte si particulière et individuelle, était destinée, malgré toutes les défectuosités ²), à produire des effets considérables et de longue portée, car elle était, par l'allure même, très propre à détruire les derniers restes du dogmatisme surnaturaliste et à éveiller à la pleine conscience de sa tâche le philosophe interrogeant la nature. Il fallait dès lors que celui-ci ou bien renonçât définitivement à poursuivre et, tenant son entreprise pour avortée, rendît les armes à l'absolutisme, ou bien se résolût à creuser le problème dans toute sa profondeur, abordant ainsi forcément le terrain de la métaphysique.

LE PROBLÈME MÉTAPHYSIQUE

    Le concept enfermé dans ce mot : « métaphysique » a suscité tant de légitimes griefs, que le mot même fait l'effet d'un épouvantail. Au vrai, nous pouvons parfaitement nous passer de lui — ou du moins nous le POURRIONS, si l'on convenait une bonne fois que l'ancienne métaphysique n'a nul droit à l'existence et que la nouvelle métaphysique — celle des interrogateurs de la nature — est tout simplement la philosophie. Aristote appelait théologie cette partie de son système qu'on baptisa plus tard du nom de métaphysique; c'était le mot juste, car il désignait la doctrine du Theos par opposition à la doctrine de la Physis, Dieu opposé à la nature. D'Aristote à Hume la métaphysique fut une théologie, c'est-à-dire qu'elle consistait en un ensemble de propositions apodictiques non démontrées, qui se déduisaient d'une révélation divine directe, mais dans nombre de cas aussi
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    ¹) Liv. 4, ch. 10, § 10.
    ²) « C'est le privilège du vrai génie, et surtout du génie qui ouvre une carrière, de faire impunément de grandes fautes », dit Voltaire.


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indirecte, en vertu de ce postulat que la raison humaine est elle-même surnaturelle et conséquemment capable de découvrir toutes les vérités par l'exercice de sa propre réflexion. La métaphysique ne se fondait donc jamais directement sur l'expérience, et jamais non plus ne s'y rapportait directement; elle était inspiration ou ratiocination, don d'en haut ou syllogisme. Or, stimulé par les résultats paradoxaux des investigations de Locke, Hume (1711-1776) réclama expressément une métaphysique qui ne fût plus une théologie, mais une science ¹). Sans doute, il ne réussit pas entièrement à réaliser lui-même ce programme, car il était de sa nature plus apte à démolir une fausse science qu'à en bâtir une vraie; mais il donna cependant à la philosophie une si vigoureuse impulsion dans le sens indiqué, que c'est à lui que Kant dut « de s'éveiller du sommeil dogmatique. » Dès ce moment, il nous faut entendre par métaphysique tout autre chose qu'auparavant : non plus le contraire de l'expérience, mais le travail réfléchi de l'esprit sur les faits que lui fournit l'expérience, et l'opération par laquelle il les rattache à une certaine conception du monde. Quatre mots de Kant — quatre, du moins en allemand, — renferment l'essence de ce que signifie désormais la métaphysique : « Comment l'expérience est-elle possible ? » ²) Cette question découlait immédiatement du dilemme que j'ai exposé plus haut, et auquel se trouvait acculée la philosophie depuis qu'elle interrogeait loyalement la nature. Si le souci d'une science véritable des corps nous contraint à dissocier entièrement de tout phénomène matériel la pensée, comment la pensée parvient-elle
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    ¹) A treatise of human nature, Introduction. Le dilemme de Descartes et de Locke, Hume le pose dans cette même introduction et le présente comme la conséquence évidente d'une méthode de pensée rigoureuse : « Toute hypothèse qui prétend donner les raisons dernières de la nature humaine doit être, dit-il, rejetée sans plus comme présomptueuse et chimérique. » Au lieu de tenter ensuite, ainsi qu'ont fait les deux autres, une solution hypothétique, il persiste dans un scepticisme systématique touchant ces « raisons dernières ».
    ²) Wie ist Erfahrung möglich ?


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à une expérience des objets matériels ? Ou bien encore, en abordant le problème du côté psychologique, si nous faisons de la pensée un attribut de la matière (qui obéit aux lois mécaniques), ne détruisons-nous pas par ce coup de force l'authentique science (qui est mécanique), sans avoir contribué en rien à la solution du problème ? Méditer là-dessus nous conduit à méditer tout particulièrement sur nous-mêmes, puisque c'est en nous-mêmes que ces divers jugements ont leur origine; aussi ne pourra-t-on donner de réponse à la question : « Comment l'expérience est-elle possible? » sans tracer par le fait les grandes lignes d'une conception du monde. Peut-être la question admettra-t-elle, en de certaines limites, différentes sortes de réponses, mais la différence capitale se réduira désormais toujours à ceci : un problème qui résulte de considérations purement scientifiques exige-t-il qu'on le résolve scientifiquement, ou bien s'accommode-t-il de la méthode des anciens théologiens qui tranchaient simplement les questions au profit de quelque dogme rationnel ? ¹)
    La première méthode est féconde à la fois pour la science
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    ¹) Comme Kant est le plus éminent parmi ceux qui ont apporté à la question une réponse scientifique, et comme il arrive chaque jour que des scribes ignorants ou mal intentionnés égarent l'opinion en prétendant établir un lien organique entre la philosophie de Fichte ou de Hegel et celle de Kant — sûr moyen de défigurer notre conception du monde et de la rendre inintelligible — je crois devoir attirer sur un fait historique l'attention des lecteurs qui l'ignoreraient. Kant, dans une déclaration solennelle qu'il fit en 1799, a stigmatisé le système de Fichte en lui appliquant cette épithète : « complètement insoutenable »; il a déclaré en outre, peu après, qu'il n'existait aucune espèce d'affinité entre une pareille « scolastique » (c'est ainsi qu'il appelle la philosophie de Fichte) et sa propre « philosophie critique » (c'est-à-dire son analyse et sa synthèse des données acquises par l'enquête scientifique sur la nature matérielle et pensante). Longtemps d'ailleurs avant que Fichte eût commencé d'écrire, Kant avait apporté déjà la réfutation de la néoscolastique, car elle ressort de chaque page de sa Kritik der reinen Vernunft; voir notamment, § 27, l'analyse des concepts, et cf. l'admirable opuscule de 1796 intitulé : Von einem neuerdings erhobenen vornehmen Ton in der Philosophie.

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et pour la religion; la seconde les supprime toutes deux; la première enrichit la culture et le savoir, quelque valeur que l'on attribue en définitive aux conclusions d'un philosophe particulier (par exemple d'un Kant); la seconde est anti-germanique et entrave notre science dans toutes ses voies, exactement comme avait fait autrefois la théologie d'Aristote.
    Pour l'intelligence de ce monde que nous regardons naître et grandir, pour celle du dix-neuvième siècle lui-même et tout entier, il était indispensable que je fisse voir comment d'un esprit nouveau et d'une méthode nouvelle devaient résulter de nouvelles données, et comment à leur tour ces données devaient conduire à un problème philosophique ENTIÈREMENT NOUVEAU. Je ne l'ai pu faire sans quelques développements; par l'effet de cette illusion qui a nom l'humanité et le progrès, nos historiens de la philosophie présentent trop souvent notre conception du monde comme issue graduellement de celle qu'avaient formée les Grecs et les Scolastiques : or c'est là une flagrante erreur, une pure chimère pragmatique. Tout au contraire, notre conception du monde s'est constituée en opposition directe avec la philosophie hellénique et helléno-chrétienne. Nos théologiens ont refusé l'obéissance à la philosophie de l'Église; nos mystiques ont secoué autant qu'ils le pouvaient le joug de la tradition historique pour s'absorber dans les expériences intimes de leur propre être; nos humanistes ont nié l'absolu, ils ont nié le progrès, ils sont remontés avec une ardeur nostalgique dans le passé décrié, ils nous ont enseigné à distinguer le caractère individuel et à le priser dans toutes ses manifestations; nos penseurs enfin, curieux d'interroger la nature, ont tourné l'effort de leur réflexion vers les données positives d'une science qui est elle-même sans analogue avec tout ce que l'on avait tenté ou pressenti jusqu'alors. Un Descartes, un Locke érigent des types humains pareils à nul autre, inédits de la tête aux pieds; loin de chercher des points d'appui dans Aristote et dans Platon, ils rompent résolument avec eux, et ce qui, de la scolastique contempo-

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raine, reste attaché à leur pensée, n'en fait pas l'essentiel, mais l'accessoire. Je souhaite avoir communiqué au lecteur cette conviction, et je tiens qu'il valait bien la peine, si j'ai réussi, de m'y appliquer pendant quelques pages. C'était pour moi le seul moyen de faire comprendre que le dilemme où Descartes et Locke se voyaient subitement emprisonnés n'était pas une vieille question philosophique réchauffée, mais une question nouvelle du tout au tout, que suscite le loyal effort de l'esprit pour se laisser guider par la seule expérience, par la seule nature. Il n'est point impossible que l'on discerne quelque parenté entre le problème qui se dressait désormais à l'horizon de la philosophie et d'autres problèmes qui avaient occupé d'autres penseurs en d'autres temps, mais on ne saurait établir entre eux de rapport génétique. La question se posait ici d'une façon absolument nouvelle, et c'est ici un de ces cas où l'historien fait la lumière non en associant, mais en dissociant.
    Je suis obligé maintenant de solliciter une fois encore — la dernière — toute l'attention du lecteur. Il s'agit, dans la mesure où cette entreprise est possible sans creuser plus profondément que ne le comporte notre enquête historique, d'élucider ce problème métaphysique qui forme la base de notre conception spécifiquement germanique du monde; il s'agit de l'éclaircir du moins juste assez pour faire voir à chaque lecteur combien j'étais fondé à prétendre que l'étude de la nature instruit l'homme de lui-même et qu'elle l'introduit dans le royaume intérieur. C'est ici seulement que devient apparent le lien qui unit notre philosophie à notre religion et, de fait, tous les philosophes que je viens de nommer se sont passionnément occupés de religion. Même Hume, le sceptique, est, religieux dans un sens intime et profond. La véhémence furibonde avec laquelle il dénonce les religions historiques comme
« des imaginations fantasmagoriques de singes demi-humains » ¹) montre combien il
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    ¹) Dialogues concerning natural religion.

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prend la chose au sérieux, et des considérations comme celles de son chapitre Of the immateriality of the soul ¹) nous permettent de reconnaître en lui, dans ce domaine aussi bien que sur le terrain de la philosophie pure, le véritable précurseur de Kant.
    À moins de chercher un refuge dans le surnaturel, il n'y a pas d'autre moyen de répondre à cette question : « Comment l'expérience est-elle possible ? » qu'une critique du contenu total de la conscience psychologique. Critique vient du mot krinein, signifiant originairement « dissocier », « distinguer ». Mais en distinguant avec justesse, j'assemble en même temps ce qui est connexe, c'est-à-dire que je relie également avec justesse. La vraie critique consiste donc aussi bien à relier qu'à dissocier, elle est aussi bien synthèse qu'analyse. Or, à méditer sur le double dilemme que j'ai formulé plus haut, on devait s'apercevoir que Descartes n'avait pas dissocié, ni Locke relié, comme il convenait. Car Descartes, pour des raisons formelles, avait séparé l'âme du corps : sur quoi, les trouvant inséparablement liés en lui-même, il ne savait plus comment poursuivre; Locke par contre, nouveau Curtius, s'était précipité avec tout son entendement dans la fissure qu'il voyait se creuser entre les deux mondes, mais la science n'est pas un conte bleu et la fissure demeurait béante comme devant. Il est facile de découvrir ici une première grande faute. À ces pionniers de la philosophie qui scrute la nature, il aurait fallu plus d'audace encore. Impliquer résolument la nature entière dans le cercle de leur enquête, ils n'osaient, et toujours par scrupule ils laissaient quelque chose en dehors, quelque chose qu'ils appelaient Dieu, l'âme, la religion, la métaphysique. Cela est vrai surtout de la religion : ils la mettent en quelque sorte hors de cause, et, quand ils la mentionnent, c'est comme un objet à part de tous les autres, soustrait par définition à l'empire de la science et qui doit demeurer étran-
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    ¹) A treatise of human nature, liv. I, 4e p., 5e section.

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ger à toutes ses recherches, un objet sans doute essentiel pour l'homme, mais d'une portée tout à fait secondaire pour la connaissance de la nature. On jugerait très superficiellement en imputant une telle attitude à l'influence des idées ecclésiastiques sur la mentalité de ces penseurs; leur erreur, au contraire, consiste bien plutôt à estimer trop bas la valeur de l'élément religieux. Car ce « quelque chose », dont ils tiennent si peu de compte, embrasse précisément la partie la plus importante de leur propre personnalité humaine, constitue en d'autres termes la plus directe de toutes leurs expériences et dès lors, incontestablement, un fragment notable de la nature. Ils écartent simplement les observations les plus pénétrantes, du moment qu'ils ne savent où les ranger dans leur système empirique et logique. Ainsi Locke, par exemple, a un si vif sentiment de la signification qui s'attache à la connaissance intuitive, qu'il pourrait être considéré sous ce rapport comme un précurseur de Schopenhauer; il appelle l'intuition « le clair rayon de soleil » de l'esprit humain; un savoir n'a de valeur à ses yeux que dans la mesure où il se peut ramener directement ou indirectement à une aperception intuitive, c'est-à-dire, comme Locke le déclare expressément, à « une connaissance acquise sans l'intermédiaire d'un jugement ». Eh bien, comment va-t-il, dans l'enchaînement de ses recherches, mettre à profit cette « source de vérité qui recèle plus de force persuasive que toutes les déductions de la raison » (je cite ses propres termes) ? Il n'en fait pas le moindre usage. Alors même qu'il discerne avec netteté que les mathématiques ressortissent à la connaissance intuitive, cette constatation ne l'engage pas à creuser davantage son idée, et il conclut en recommandant tout cet ordre de choses à l'attention « des anges et des âmes des justes dans la vie future » (sic), avec mille vœux pour le succès de leur enquête qui nous vaudra sans doute de plus amples éclaircissements ! D'ici là, il juge suffisant pour nous, pauvres hommes, de savoir « qu'on ne trouve de vérités générales et certaines que dans les rapports des

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CONCEPTS ABSTRAITS » — et c'est un philosophe observateur de la nature qui nous tient ce langage ! ¹) Il en va de même chez lui des notions sur l'éthique. L'espace d'un éclair, il apparaît ici comme le précurseur de Kant et semble pressentir son autonomie morale de l'homme. « Les idées morales, dit-il, ne sont pas moins vraies ni moins réelles parce que nous les avons créées nous-mêmes » : on croit voir s'ouvrir le grand chapitre de l'expérience intérieure; mais non, Locke ajoute peu après : « Pour l'objet qui nous occupe (il s'agit de « la vérité en général ») cette considération n'est pas de grande conséquence; il suffit de l'avoir signalée » ²). Là aussi où des considérations métaphysiques se présentaient d'elles-mêmes, Locke semble tout près d'en entreprendre l'examen critique, mais aussitôt il tourne court. Voici, par exemple, comment il s'exprime sur le concept de l'espace : « Je vous dirai ce qu'est l'espace quand vous m'aurez dit ce qu'est l'étendue », et il affirme à mainte reprise que l'étendue est chose « absolument inintelligible » ³), mais il n'a garde de s'aventurer plus loin — que dis-je ? il va faire bientôt de cette chose impensable — l'étendue — le siège de la pensée ! On le voit dans le cas de Locke, on le verrait de même dans tous les autres que je pourrais invoquer : ce qui manquait à ces pionniers, c'était la pleine indépendance philosophique. Ils s'érigeaient encore hors de la nature, comme les théologiens, et s'imaginaient pouvoir la considérer et la comprendre de l'extérieur; ils ne savaient pas encore « contenir la nature en eux, se contenir dans la nature ». C'est Hume qui fit le pas décisif. Il rejeta cette division artificielle du moi, scindé en deux parties dont on prétendait expliquer l'une entièrement, tandis que l'autre, soustraite à tout examen, était mise en réserve pour les anges et les trépassés. Hume se plaça au point de vue d'un interro-
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    ¹) Essay liv. 4, ch. 2, § 1 et 7; ch. 17, § 14; ch. 12, § 17.
    ²) Essay liv. 4, ch. 4, § 9 et suiv.
    ³) Essay liv. 2, ch. 13, § 15; ch. 23, § 22 et 29.


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gateur conséquent de la nature — de la nature en lui et hors de lui; il fut le premier à discerner le problème métaphysique : « Comment l'expérience est-elle possible? »; il pesa l'une après l'autre toutes les objections critiques que soulève ce problème et il aboutit à une conclusion paradoxale, qui peut se résumer dans ces termes : l'expérience est impossible. Il avait en un certain sens parfaitement raison, et l'on entend bien, au surplus, ce que son brillant paradoxe renferme d'ironie. Il est incontestable que si l'on en restait au point de vue de Descartes et de Locke, mais qu'on supprimât leur deus ex machina, tout l'édifice s'écroulait aussitôt. Il s'écroulait d'autant plus complètement que leur pensée, captive de préjugés divers, avait laissé inutilisée la plus importante partie des matériaux de l'expérience, et surtout — j'insiste sur ce point — qu'elle avait, quant à l'autre partie, postulé la possibilité d'une explication sans lacune et purement logique. C'était là un effet de l'héritage scolastique. Qui donc leur garantissait que la nature pût être comprise, pût être expliquée ? Thomas d'Aquin, oui, qui précisément part de ce dogme. Mais comment le mathématicien Descartes en vient-il à l'admettre, dès lors qu'il affirme vouloir bannir de son cerveau toute opinion préconçue ? Comment John Locke, gentleman, s'y résout-il, lequel débute dans son enquête en déclarant qu'il se propose uniquement de fixer les limites de l'esprit humain ? Descartes répond : Dieu n'est point trompeur, d'où il suit que je ne suis point trompé et que mon intellect me montre le fond des choses; Locke répond : la raison est une révélation divine, donc elle est infaillible aussi loin qu'elle atteint. Voilà une métaphysique qui n'est pas fidèle à l'observation de la nature, elle nous incite seulement à y persévérer : de là l'insuffisance de ces premiers résultats.
    Dans l'intérêt du lecteur peu expert en métaphysique j'ai présenté l'état de notre conception du monde, telle qu'elle s'ébauchait en cette période de croissance, par son côté négatif. Il comprendra ainsi beaucoup plus aisément

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quels moyens s'offraient de la sauver et de la favoriser. Avant tout, elle devait être purgée des derniers restes d'alliages hétérogènes; ensuite, il fallait que le philosophe interrogeant la nature eût, dans toute la force du terme, le courage de ses convictions, qu'il se confiât sans trembler, nouveau Colomb, à cet océan redoutable, et qu'à la différence des matelots de Colomb il ne se crût pas perdu dès que s'effacerait à l'horizon la flèche du dernier clocher d'église. L'entreprise n'exigeait pas seulement cette sorte de courage que le téméraire Hume pousse à l'extrême degré, mais encore la conscience solennelle d'une très grande responsabilité. Qui a le droit d'induire les hommes à quitter une patrie immémorialement chérie et vénérée ? Celui-là seul qui possède la force de leur en conquérir une meilleure. Or, à l'ouvrier d'une telle conquête on ne conçoit pas de qualifications plus parfaites que celles qu'atteste un Immanuel Kant, chez qui la supériorité morale égalait, pour le moins, les prodigieuses facultés intellectuelles. Kant est le roc inébranlable sur quoi repose notre nouvelle conception du monde. Peu importe que l'on ratifie dans le détail ses thèses philosophiques, ce n'est pas cela qui tire à conséquence : mais il possédait seul la force de nous arracher au passé et seul il en avait moralement le droit, l'homme qui, se dominant lui-même de toute son énergie, consacra entièrement une longue vie d'honorabilité sans tache à la poursuite du but qui lui était apparu sacré. À l'âge de vingt ans, il écrivait : « Je m'imagine qu'il n'est parfois point inutile de placer une sorte de noble confiance en ses propres forces. C'est sur cette idée que je m'appuie. Je me suis prescrit déjà la voie que je veux suivre. Je vais maintenant commencer ma course; rien ne saurait m'empêcher de la continuer » ¹). Il a tenu parole. Si Kant montrait cette confiance dans ses propres forces, c'est aussi qu'il avait reconnu que nous marchions
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    ¹) Gedanken von der wahren Schätzung der lebendigen Kräfte, préface § 7.

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dans le bon chemin, et tout de suite — second Luther, second Copernic — il se mit à l'œuvre pour purifier notre sang du poison étranger :

Ce qui fausse votre être intime,
vous ne DEVEZ pas le souffrir.

Un bien mauvais moyen pour connaître Kant (encore que très répandu) c'est d'y tâcher en lisant deux ou trois de ses ouvrages métaphysiques : on les cite beaucoup, mais il advient plus rarement qu'on les comprenne, et ce n'est pas du tout parce qu'ils sont inintelligibles, c'est parce qu'une personnalité comme celle de Kant ne se peut comprendre qu'autant qu'elle ressort de tout l'ensemble de son activité. En s'informant de cette activité dans les domaines très divers où elle se manifeste, on apercevra que la conception kantienne du monde est partout présente dans l'œuvre de Kant, que les éléments s'en trouvent épars dans tous ses écrits, et que pour s'assimiler pleinement sa métaphysique il faut s'être familiarisé avec sa science naturelle ¹). Car Kant est toujours et partout un naturaliste. C'est comme tel que nous le voyons, dès le début de sa carrière, s'employer avec ardeur, dans son Histoire générale de la nature et théorie du ciel, à éliminer de notre vision le dieu de la Genèse et la théologie aristotélicienne dont nous avons tant de mal à nous défaire. Il y démontre avec la plus rigoureuse logique que concevoir Dieu à la façon de l'Église oblige à
« convertir la nature entière en miracles »; dans ce cas, la science de la nature, dont le travail depuis deux siècles a été couronné de si brillants succès, n'a plus qu'à rendre les armes et « à faire solennelle-
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    ¹) Voir à ce sujet la façon dont Kant s'exprime sur le compte de Schlosser dans la 2e section de son Traktat zum ewigen Frieden in der Philosophie : « La philosophie critique, qu'il croit connaître, bien qu'il n'ait envisagé que les derniers résultats qui en découlent, cette philosophie qu'il devait nécessairement mal comprendre, pour n'avoir pas pris la peine de suivre étape par étape LE CHEMIN QUI Y CONDUIT, a provoqué son indignation. »

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ment amende honorable devant le tribunal de la religion », car en fait, ajoute-t-il, « il n'y aura plus désormais de nature, mais seulement un dieu dans la machine, lequel opérera les transformations de l'univers. » Kant, on le voit, nous donne à choisir : Dieu ou la nature. Dans le même ouvrage, il s'en prend à « cette hypocrite philosophie qui cherche à masquer sous des airs dévots une paresseuse ignorance » ¹). Je n'en dirai pas davantage sur cet effort d'épuration qui a valu à notre pensée la liberté — la liberté d'être fidèle à elle-même; d'autres efforts étaient, nécessaires pour que, maintenant purgée de ses éléments hétérogènes, elle fût mise en intégrale possession du domaine qui lui appartenait proprement. Cette conquête en impliquait deux : il fallait, d'une part, élargir considérablement la notion de « nature » et, d'autre part, pénétrer le plus avant possible dans les profondeurs du « moi ». En cette double entreprise a consisté l'œuvre positive de la vie de Kant.

LA NATURE ET LE MOI

    Elargir la notion de « nature », approfondir la notion du « moi » : notons tout de suite qu'une des deux tâches conduisit d'elle-même à l'autre; ceci résulta de cela.
    On ne saurait entendre dans un sens trop vaste cette extension de l'idée de nature. À l'heure où Kant achevait sa Raison pure, Goethe s'écriait : « La nature ! de toutes parts elle nous environne et nous enlace; les hommes sont tous en elle, elle est en eux tous; le contre-nature même est encore la nature, et le plus lourd philistinisme a quelque chose de son génie. Ne pas la voir partout, c'est ne la voir bien nulle
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    ¹) Voir l'ouvrage en question, 2e partie, 8e section. Il est à peine besoin de faire remarquer que Kant ne s'attaque pas en principe à la croyance en une divinité et à la religion; l'ouvrage même dont il s'agit ici, comme d'ailleurs toute son œuvre postérieure, démontrent le contraire; mais il rompt une fois pour toutes avec le Iahveh historique des Juifs. — Sur la question d'une CRÉATION historique, Kant a formulé son opinion avec toute la clarté désirable : « Une création ne peut être admise comme ÉVÉNEMENT parmi les phénomènes, attendu que sa possibilité seule romprait déjà l'unité de l'expérience » (Kritik der reinen Vernunft, zweite Analogie der Erfahrung).

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part » ¹). Paroles pour nous significatives : elles indiquent le point où, développées en des directions diverses, les aptitudes propres à notre race pouvaient se rejoindre et contribuer toutes ensemble à clarifier et approfondir notre conception du monde. C'est bien en fait dans cette idée — la nature — que s'opéra l'union, la communion des esprits. Les humanistes (au sens large que j'ai déjà donné à ce terme) collaborèrent ici avec les philosophes, non seulement par leur activité (que j'ai marquée plus haut) dans le domaine de la philosophie pure, mais par leurs grandes productions en histoire, en philologie, en archéologie, en physiographie. Car cette nature qui dès l'enfance constitue notre immédiat environnement — nature humaine et nature extrahumaine — elle ne nous impressionne pas tout d'abord en tant que « nature ». C'est la masse accumulée des nouveaux matériaux, c'est le champ sans cesse élargi de nos représentations, qui nous incitèrent à réfléchir sur nous-mêmes et sur le rapport entre l'homme et la nature. Un Herder eut beau, à la fin de sa vie, dénoncer Kant dans un accès de fureur impuissante parce qu'il le comprenait mal : nul n'avait plus puissamment contribué que le même Herder à l'extension du concept de « nature », et ses Idées sur l'histoire de l'humanité sont peut-être (dans leur première partie) ce qui a paru de plus efficace pour propager cette vue antithéologique; l'effort du noble et génial penseur tend tout entier à replacer l'homme au sein de la nature comme une partie intégrante de son organisme, comme une de ses créatures n'ayant point encore dépassé leur période de formation; et s'il croit devoir, dans sa préface, rompre une lance contre les « spéculations métaphysiques » qui, dit-il, « dès lors qu'elles s'écartent des expériences et des analogies de la nature sont une partie de plaisir menant rarement au but », il prouve simplement par là qu'il ne soupçonnait pas lui-même à quel point l'influençait la nouvelle conception du monde en voie de développe-
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    ¹) Die Natur (dans la série Zur Naturwissenschaft im Allgemeinen).

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ment, ni combien ses propres intuitions auraient gagné en profondeur et en justesse (peut-être, il est vrai, aux dépens de sa popularité) s'il avait étudié de plus près la métaphysique telle qu'elle procède d'une loyale observation de la nature. Cet homme si digne de respect peut servir à caractériser toute une tendance, dont il est le représentant le plus brillant. Nous en voyons s'accuser une autre dans des hommes de l'espèce de Buffon. Touchant cet éloquent descripteur de la nature, Condorcet note : « Il était frappé d'une sorte de respect religieux pour les grands phénomènes de l'univers. » C'est donc bien la nature elle-même qui inspire à Buffon le sentiment religieux de l'adoration, comme elle l'inspirera à Humboldt, dont l'activité et l'influence s'exerceront de la même façon au dix-neuvième siècle. Les naturalistes encyclopédiques de ce type ont fait énormément sinon pour étendre, du moins pour enrichir notre notion de la « nature », et c'est une circonstance philosophiquement très significative qu'ils aient éprouvé pour elle une vénération religieuse, dont ils ne laissent pas de communiquer l'émotion à leurs lecteurs. Il serait facile de marquer en beaucoup d'autres domaines les effets de ce mouvement. Un Leibniz même, qui pourtant cherche encore à sauver la dogmatique théologique, laisse à la nature le champ libre en ce sens que, par son harmonie préétablie, tout devient supranature, mais du même coup tout aussi, sans exception, nature. Cependant le fait capital et décisif consista dans l'extension que prit à nos yeux la nature par l'effort ininterrompu des penseurs pour y intégrer le « moi » intérieur tout entier. Pourquoi ce « moi » précisément aurait-il dû en demeurer exclu ? Quels motifs valables auraient justifié cette exception ? Comment aurait-on pu continuer de se dérober, avec Descartes et avec Locke, aux faits les plus certains de l'expérience, sous prétexte que ces faits n'étaient pas d'ordre mécanique ni de sorte intelligible, et qu'il convenait dès lors de les mettre hors de cause ? Au contraire, la méthode scientifique, d'accord avec la probité, obligeait à conclure

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simplement : tout dans la nature n'est pas mécanisme, toutes les expériences ne se laissent pas insérer dans une chaîne forgée de concepts logiques. Quoi de plus inadmissible que la demi-mesure de Herder, qui commence par identifier complètement l'homme avec la nature et qui, en fin de compte, l'y soustrait (ou du moins son (« esprit ») par un tour d'escamotage, en invoquant l'action de forces extranaturelles et d'une providence surnaturelle ? ¹) Ici, comme ailleurs, il ne s'agissait en principe que d'une simple orientation de l'esprit : mais il est certain que cette orientation décidait de toute la conception du monde. Car tant que nous ne rangions pas, sans restriction aucune, l'homme dans la nature, homme et nature s'opposaient comme deux mondes étrangers l'un à l'autre, et si réellement ils s'opposent de la sorte, alors toute notre orientation, toute notre méthode germanique n'est qu'erreur. Mais elle n'était pas une erreur, et c'est pourquoi ce fait d'avoir résolument intégré le « moi » à la nature eut pour conséquence immédiate d'approfondir le problème métaphysique.
    Reconnaissons sous ce rapport un grand mérite aux mystiques. Quand François d'Assise loue le soleil sous ce titre : messor lo frate sole, il dit en fait : la nature entière m'est apparentée par le sang, je suis sorti d'elle comme le fruit de son sein, et lorsque mes yeux ne contempleront plus ce « frère » étincelant de lumière, alors ce sera notre « sœur » — la mort — qui bercera mon sommeil. S'étonnera-t-on encore que cet homme ait prêché le meilleur de ce qu'il savait, la bonne nouvelle du Sauveur, aux oiseaux des bois ? Messieurs les philosophes eurent besoin de cinq siècles pour s'élever au point d'où le merveilleux voyant, en sa parfaite naïveté, considérait le monde. Gardons-nous pourtant d'exagérer : la mystique a fait surgir beaucoup de ques-
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    ¹) Voir les trois magistrales dissertations de Kant qui porte ce titre : Recensionen von Herder's Ideen zur Philosophie der Geschichte der Menschheit.

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tions métaphysiques qui touchent à la vie intérieure du « moi »; on lui doit aussi d'avoir fécondé la pensée scientifique, et, de plus, contribué à l'extension si indispensable du concept de « nature » ¹); mais elle n'a pas réellement approfondi, du moins dans le sens philosophique, le problème essentiel, car cette tâche requérait un esprit scientifique qui n'est guère conciliable avec elle. D'une façon générale, la disposition mystique détermine la profondeur du caractère, non celle de la pensée; un Paracelse même se laisse égarer par sa « lumière » intérieure jusqu'à répandre sous le nom de sagesse un nombre considérable de sottises. Il fallait que sur l'enthousiasme mystique, si riche en pressentiments, se greffât la mentalité plus rigoureuse du philosophe; et cela se produisit en fait dans le cercle des esprits directement influencés par François d'Assise. La théologie franciscaine, dans son beau temps, a préparé en une certaine mesure la fusion de ces deux notions qu'on s'appliquait en général si soigneusement à dissocier : la « nature » et le « moi »; peut-être même alla-t-elle dans cette direction plus loin qu'il n'était désirable, car elle en vint à créer maints schémas purement abstraits, qui s'établirent au détriment de la pensée naturaliste et qui devaient encore gêner sur plus d'un point la pensée de Kant lui-même. Il y a lieu néanmoins de signaler que Duns Scot avait déjà protesté avec énergie, concernant notre perception des objets extérieurs, contre le dogme accrédité. On prétendait expliquer cette perception par une réceptivité toute passive du sujet, d'où il suivait, sans plus ample examen, que nos impressions sensibles, formées en nous sans notre participation, devaient, ainsi d'ailleurs que les représentations intellectuelles qu'elles déterminent, correspondre exactement aux choses; elles constituaient en quelque sorte — s'il m'est permis d'employer ce langage — une photographie de l'authentique réalité. Non, répondait Duns Scot, l'esprit humain quand il enregistre
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    ¹) Voir plus haut sous la rubrique : « Les Mystiques ».

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ses impressions (lesquelles, reliées ensuite par l'intellect, composent la connaissance) ne se comporte pas de façon purement passive, mais encore de façon active, c'est-à-dire qu'il y met du sien; il colore et configure ce qu'il reçoit du monde extérieur; il l'élabore à sa manière et il en fait quelque chose de nouveau; bref, l'esprit humain est par essence créateur; ce qu'il connaît comme existant en dehors de lui est à un certain degré, et par la forme déterminée dans laquelle il le connaît, sa propre création. Si donc l'esprit humain, en enregistrant et en façonnant ses perceptions, est lui-même actif et créateur, on ne peut échapper à cette conséquence nécessaire et qui s'impose avec évidence au plus profane : l'esprit humain doit partout se retrouver lui-même dans la nature; cette nature (telle qu'il la perçoit) est en effet pour une part (sans d'ailleurs qu'il y ait lieu d'en suspecter la réalité) son œuvre. C'est ainsi qu'à son tour Kant est amené à formuler la conclusion suivante : « Cela peut paraître étrange au premier abord, mais ce n'en est pas moins certain : l'entendement ne tire pas ses lois de la nature, il les lui prescrit.... La suprême législation de la nature a son siège en nous-mêmes, savoir dans notre entendement » ¹). Dès que l'on se fut rendu compte du fait entrevu par Duns Scot et définitivement établi par Kant, le rapport entre la nature et l'homme (ce rapport pris dans son sens le plus proche et le plus simple) apparut clairement. On comprit dès lors pourquoi toute étude de la nature, même fondée sur le strict mécanisme, ramène toujours en dernière analyse à des questions métaphysiques — donc à des questions touchant l'homme intérieur — ce qui avait si fort déconcerté Descartes et Locke. L'expérience n'est pas un fait simple, elle ne saurait être en aucun cas purement objective, parce que c'est notre propre organisation active qui rend d'abord l'expérience possible, organisation telle que non seulement nos sens ne reçoivent que certaines impressions déterminées
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    ¹) Prolegomena zu einer jeden künftigen Metaphysik § 36.

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(dont en outre ils déterminent la forme) ¹), mais encore que notre intellect classe, ordonne et relie ces impressions selon des schémas également déterminés. C'est là une vérité si manifeste pour tout homme qui est à la fois observateur de la nature et penseur, que Goethe lui-même — non suspect de prédilection pour ce genre de spéculations — est obligé d'avouer : « On ne saurait discuter comme il faut maint problème des sciences naturelles sans appeler à son secours la métaphysique » ²). Inversement, on aperçut dès lors à quel point les mystiques avaient raison quand ils prétendaient discerner partout dans la nature extérieure des reflets de l'homme intérieur : cette nature est réellement comme le livre ouvert où s'inscrit en caractères lumineux notre propre intellect, non pas qu'elle soit un pur fantôme projeté par cet intellect, mais en ce sens qu'elle nous le fait voir À L'ŒUVRE et nous instruit de ses propriétés. Comme dit le mathématicien et astronome Lichtenberg : « On ne saurait songer assez que c'est toujours nous-mêmes que nous observons quand nous observons la nature; nous-mêmes, et surtout l'image de l'ordre que nous portons en nous » ³). Schopenhauer formule cette même idée, en marquant toute sa portée, quand il dit : « La connaissance la plus complète possible de la nature, tel est l'énoncé exact du problème de la métaphysique; aussi personne ne doit-il se risquer à aborder ce problème sans avoir préalablement acquis une connaissance au moins générale, et en tous cas solide, claire et cohérente, de toutes les sciences naturelles » 4).

LE SECOND DILEMME

    Dès que le philosophe eut parcouru ce nouveau stade de la pensée, il se trouva, on le voit, en présence d'un second dilemme analogue au premier; ou plutôt c'était le même dilemme, mais saisi cette fois à une plus grande profondeur
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    ¹) De quelque manière que l'on excite le nerf optique, l'impression
est toujours
«
lumière »; il en va de même pour les autres sens.
    ²) Sprüche in Prosa (sur les sciences naturelles, 4).
    ³) Œuvres, éd. 1844, t. 9, p. 34.
    4) Die Welt als Wille und Vorstellung, t. 2, ch. 17.


1273 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — CONCEPTION DU MONDE ET RELIGION

et considéré dans une plus juste perspective. L'étude de la nature ramène nécessairement l'homme à lui-même; mais lui-même ne possède nulle part ailleurs que dans cette nature perçue et pensée par lui un exposé, un énoncé de son intellect. La nature, en tous ses phénomènes, est chose spécifiquement humaine, construite par l'activité de notre intellect dans la forme où nous la percevons; mais, d'autre part, cet intellect est alimenté uniquement du dehors, c'est-à-dire par les impressions qu'il reçoit : il s'éveille en réagissant, et réagit à quelque chose qui n'est pas l'homme. J'ai dit plus haut de l'esprit humain qu'il était créateur; il ne l'est que fort relativement; il n'est pas capable, comme Iahveh, de créer quoi que ce soit avec rien, il ne peut que transfigurer ce qui lui est offert; notre vie intellectuelle est faite d'action et de réaction; nous ne donnons rien que nous ne l'ayons reçu. Nous l'avons constaté bien des fois dans ce livre ¹), et en dernier lieu avec Goethe : « Seule la féconde nature possède un génie sûr et non équivoque. » N'y a-t-il donc pas d'issue à ce dilemme, n'y a-t-il pas de réponse à cette question : comment l'expérience est-elle possible ? L'objet me renvoie au sujet, le sujet ne se connaît lui-même que dans l'objet. Il n'y a pas d'issue, pas de réponse. Je l'ai dit plus haut : notre connaissance de la nature n'est que l'exposé toujours plus complet d'un inconnaissable; et notre intellect tout le premier fait partie de cette nature inconnaissable. Il faudrait cependant se garder de considérer une telle conclusion comme purement négative : non seulement, sur le chemin qui nous y conduisait, nous avons élucidé le rapport mutuel du sujet et de l'objet, mais encore le résultat final de notre enquête implique le rejet définitif de tout dogme matérialiste. Kant était désormais fondé à prononcer ces grandes paro-
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    ¹) Voir notamment ch. IV à la fin de la première rubrique; et dans le présent chapitre, section « Découverte », au sous-titre : « L'ambiance paralysante », section « Science », au sous-titre : « Idée et théorie » (la fin).

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les : « Une solution dogmatique de la question cosmologique n'est pas seulement incertaine; elle est impossible. » Quelque chose qu'avaient pressenti de tout temps certains penseurs — chez les Hindous, chez les Grecs, même çà et là parmi les Pères ¹) et les docteurs de l'Église — quelque chose que les mystiques avaient implicitement admis comme allant de soi ²), quelque chose contre quoi s'était heurtée la pensée des premiers philosophes qui interrogèrent la nature, Descartes et Locke, sans qu'ils parvinssent à s'en rendre compte ³), était enfin démontré par la voie de la critique scientifique et naturaliste : savoir, que le temps et l'espace sont des formes de connaissance de notre sensibilité animale. Le temps et l'espace, dit Kant, « sont les formes de la perception sensible, par lesquelles nous connaissons les objets tels seulement qu'ils peuvent apparaître à nous (à nos sens), et non pas comme il est possible qu'ils soient en eux-mêmes » 4). La critique avait encore mis hors de doute que les liaisons établies par l'intellect, grâce auxquelles la représentation et l'idée d'une « nature » naît et subsiste en nous (« s'y reflète », dit Böhme), donc en première ligne cette liaison des phénomènes qui les enchaîne dans un rapport de causalité universelle, se devaient ramener également à une intervention active de notre esprit, élaborant, comme l'avait déjà entrevu Duns Scot, les données de l'expérience. Par là, les notions cosmogoniques des Sémites, qui comprimaient et compriment encore si fâcheusement l'essor de notre science, tombaient d'elles-mêmes. Qu'ai-je à faire d'une religion historique, si le temps n'est pas autre chose qu'un moule où la machine de mes sens coule ses perceptions? Qu'ai-je à faire d'un créateur comme explication du monde et « cause première », si la science m'atteste que « la causalité ne présente
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    ¹) Voir ch. VII à la fin de la rubrique : « Saint Augustin ».
    ²) Voir dans la présente section au sous-titre : « Les Mystiques ».
    ³) Voir un peu plus haut à la fin de la rubrique: « Le non-savoir exact ».
    4) Prolegomena, § 10.


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aucune signification ni aucun caractère qui justifie son emploi en dehors du monde sensible » ¹), et qu'au contraire cette notion de cause et d'effet perd « dans l'usage purement spéculatif (ainsi par rapport à la conception d'un Dieu-Créateur) toute signification dont la réalité objective se puisse saisir in concreto » ²). Ce fait, bien constaté, détruisait une idole. Dans un précédent chapitre j'ai parlé de l'« idolâtrie abstraite » des Israélites ³); on comprendra mieux maintenant ce que j'entendais par là. On comprendra aussi ce que veut dire Kant lorsqu'il déclare le système de la critique (indispensable AUX FINS SUPRÊMES de l'humanité » 4) et lorsqu'il écrit à Mendelssohn : « Le bien véritable et durable du genre humain est lié à la métaphysique. » Cette métaphysique germanique nous délivre de l'idolâtrie et nous révèle du même coup la présence vivante du divin au dedans de nous-mêmes.
    Ici, on le voit, nous ne faisons pas qu'effleurer le thème principal de cette section — qui vise le rapport entre la conception du monde et la religion — nous sommes dès maintenant au cœur du sujet; ce qui précède se rattache en même temps à la conclusion de notre étude sur la « Découverte », où j'ai déjà indiqué que le triomphe d'une interprétation scientifique et mécanique de la nature entraînait forcément la ruine de toute religion matérialiste. J'ajoutais à ce propos : le mécanisme conséquent, tel que nous, Germains, l'avons créé, comporte uniquement une religion purement idéale, c'est-à-dire transcendante, comme l'avait enseignée
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    ¹) Kritik der reinen Vernunft (De l'impossibilité d'une preuve cosmologique de l'existence de Dieu). Quelque vingt ans auparavant Kant avait écrit : « Comment comprendrais-je que, parce que quelque chose est, quelque chose d'autre puisse être ? Je ne m'en laisse pas imposer par les mots de cause et d'effet. » (Versuch den Begriff der negativen Grössen in die Weltweisheit einzuführen, 3e section, remarque générale).
    ²) Kritik der reinen Vernunft (Critique de toute théologie spéculative).
    ³) Ch. III, au sous-titre : « La volonté chez les Sémites ».
    4) Erklärung gegen Fichte (conclusion).


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Jésus-Christ : « Le Royaume de Dieu est au dedans de vous. » Voici la région la plus profonde dont nous nous soyons approchés dans notre exploration; essayons d'y jeter un regard.

SCIENCE ET RELIGION

    « Au dedans de nous gît un univers aussi ! » proclame Goethe. Entre autres conséquences inévitables, la mentalité scientifique eut celle de mettre pour la première fois en lumière, et dans sa vraie lumière, cet univers intérieur. Par le fait d'intégrer sans restrictions à la nature la personnalité humaine tout entière, c'est-à-dire de la considérer comme un objet naturel, le philosophe aboutit à constater deux choses : d'une part, comme nous venons de le voir, que le mécanisme de la nature a son origine dans l'intellect même de l'homme; d'autre part, que le mécanisme ne suffit pas comme principe d'explication de la nature, puisque l'homme découvre au dedans de soi un univers qui échappe complètement à toute représentation mécanique. Obligés à cette constatation, dont ils apercevaient le danger pour la connaissance strictement scientifique, Descartes et Locke crurent y parer en faisant de cet univers non mécanique quelque chose d'extranaturel et de surnaturel : c'était là un compromis arbitraire et boiteux, sur lequel ne se pouvait fonder une conception vivante du monde. La discipline scientifique, qui accoutume l'esprit à tracer une limite précise entre ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas, commandait de déclarer ici simplement : par l'expérience la plus directe de ma propre vie je connais — en dehors de la nature mécanique — l'existence d'une nature non mécanique. Pour la clarté, peut-être est-il permis d'appeler cette nature non mécanique le monde idéal, par opposition au monde réel, mais ce n'est pas qu'elle existe moins réellement : elle est au contraire, et de toute évidence, ce que nous possédons de plus certain, elle est la seule chose qui nous soit donnée immédiatement; on aurait donc lieu, bien plutôt, d'appeler « idéal » le monde extérieur, mais on réserve ce nom à l'autre monde parce qu'il s'incorpore en des idées, non en des objets. Or si l'homme connaît — non comme dogme, mais par expérience — l'existence d'un tel monde

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idéal; si l'introspection l'amène à se convaincre qu'il n'est pas lui-même uniquement, ni même principalement, un mécanisme, et si au contraire il découvre en son être cela que Kant désigne par les mots « la spontanéité de la liberté », un élément intégralement soustrait au mécanisme et rebelle au mécanisme, tout un vaste monde qualifiable à certain égard de « non naturel » tant il contraste avec ce règne de la nécessité mécanique dont l'observation exacte de la nature nous rend témoins, comment l'homme pourrait-il faire autrement que de projeter en retour cette seconde nature — réalité pour lui aussi évidente et certaine que l'autre — sur cette première nature que la science lui montre intimement liée à son être intérieur ? Il le fait, et c'est ainsi que de l'expérience irrécusable de sa liberté naît une nouvelle notion de la divinité, une nouvelle idée : l'ordre universel conçu dans une acception morale — bref, une nouvelle religion. À vrai dire, ce n'était pas chose nouvelle que de chercher Dieu au dedans de soi et non pas au dehors, parmi les étoiles, que de croire en Dieu comme à un impératif subjectif et non comme à une nécessité objective, que d'expérimenter Dieu dans son cœur et non de le postuler à titre de primum mobile mécanique — les exemples de cette intuition abondent depuis Eckhart qui nous avise de ne pas « aller quérir Dieu » hors de nous ¹), jusqu'à Schiller qui s'écrie : « l'homme porte en soi la divinité » — mais ici, en l'état de développement culturel atteint par la conception germanique du monde, cette connaissance de la religion intérieure avait été acquise par une voie particulière et inédite, c'est-à-dire en connexion avec une étude aussi objective que possible de la nature dans son ensemble. On n'était pas parti de Dieu, on arrivait à lui en dernier lieu; la religion et la science s'étaient liées organiquement par un intime et indissoluble lien; elles ne s'appuyaient pas l'une sur l'autre, ne se référaient pas
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    ¹) Voir plus haut dans la présente section, au sous-titre : « Rome et Anti-Rome ».

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l'une à l'autre, mais elles constituaient en quelque sorte les deux phases d'un seul et même phénomène : la science, ce que le monde m'apporte; la religion, ce que j'apporte au monde.
    Une remarque maintenant s'impose à nous, sous peine de voir — ce que la science a précisément pour tâche d'empêcher — s'évanouir les résultats de l'enquête philosophique qui nous donne accès au monde intérieur. Il est certain que personne ne peut répondre à cette question : qu'est-ce que la nature, en dehors des représentations que s'en fait l'homme ? et pas davantage à celle-ci : qu'est-ce l'homme lui-même, en dehors de la nature ? Aussi des esprits exaltés et mal disciplinés penchent-ils, faute de sens critique, à identifier l'homme et la nature. Cette identification offre des dangers, qu'on va aisément apercevoir. Alors qu'en effet l'étude de la nature nous oblige à reconnaître que toute science des corps — même quand elle part de ce qu'il y a de plus apparemment concret et réel — aboutit à l'inconcevable, c'est l'inverse qui se produit dans le domaine du monde non mécanique : ici l'inconcevable (ou ce qui, soumis à la réflexion philosophique, s'atteste tel), on ne le rencontre pas au terme du chemin, mais immédiatement à son entrée. L'idée et la possibilité de la liberté, celles d'une réalité indépendante du temps, l'origine des sentiments du devoir et de la responsabilité morale, etc., voilà ce qui est inaccessible à l'intelligence, mais nous comprenons très bien toutes ces choses à mesure que nous en suivons l'effective manifestation dans notre vie de chaque instant. La liberté est le plus certain de tous les faits d'expérience; le moi est situé complètement hors du temps, dont le cours ne lui est rendu sensible que par des phénomènes extérieurs ¹); la conscience
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    ¹) On ne s'aperçoit qu'on vieillit qu'en voyant vieillir les autres, ou que par l'apparition de signes de décrépitude, qui sont précisément des signes extérieurs; certaines heures volent rapides comme un instant; et il arrive au contraire que peu de secondes suffisent pour dérouler à nos yeux l'image détaillée d'une vie qui a duré de longues années.

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morale, le repentir, le sentiment du devoir sont pour nous des maîtres encore plus inflexibles que la faim. On s'explique donc comment les hommes dépourvus d'aptitudes métaphysiques sont induits à perdre de vue la différence entre les deux mondes — entre la nature du dehors et la nature du dedans, comme dit Goethe : transportant, par exemple, la liberté au dehors, dans le monde des phénomènes (sous forme de dieu cosmique, de miracle, etc.), admettant un commencement (ce qui supprime la notion de temps), fondant la moralité sur certains commandements promulgués à un moment de l'histoire et toujours révocables (ce qui fait disparaître la loi morale) etc. Certes, les peuples doués de sens métaphysique, les Aryens, n'avaient jamais commis ce genre de fautes ¹) : leurs mythologies témoignent à cet égard d'un pressentiment merveilleusement intuitif — ou, si l'on préfère (car on peut l'affirmer du même droit), notre métaphysique scientifique signifie la résurrection d'une mythologie dont les aperçus profonds dépassaient l'immédiate portée; toutefois, comme l'événement l'a prouvé, ces intuitions supérieures n'ont pu prévaloir sur la thèse des moins doués, qui fondent leur jugement, d'ailleurs asservi à la superstition historique, sur la seule apparence sensible. Il n'est qu'un antidote assez puissant pour nous sauver : notre conception scientifique du monde. L'identification inconsidérée des deux mondes que distingue cette conception suscite encore d'autres systèmes, aussi vides que nuisibles; ils ne sont plus le fait des gens qui projettent leur expérience intérieure au dehors, sur le monde des phénomènes, mais de ceux qui, à l'inverse, transportent ce monde des phénomènes, avec tout son mécanisme, dans le monde intérieur : ainsi prennent naissance le monisme soi-disant « scientifique », le matérialisme, etc., toutes doctrines qui n'acquerront évidem-
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    ¹) Voir ch. III au sous-titre : « Religion historique », ch. V dans la « Considération sur la religion chez les Sémites » (vers la fin), ch. VII sous la rubrique : « Mythologie aryenne ».

1280 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — CONCEPTION DU MONDE ET RELIGION

ment jamais la signification universelle du judaïsme — car il faut une forte dose de présomption pour se flatter d'arracher jamais à la plupart des hommes le désaveu de ce qu'ils savent le plus sûrement — mais qui n'en ont pas moins causé une grande confusion dans la pensée au dix-neuvième siècle ¹).
    En présence de tous ces errements — et en opposition à toute espèce de panthéisme ou de pananthropisme mystique — il y a lieu de maintenir et d'accentuer fortement la distinction entre les deux mondes, telle qu'elle résulte d'un emploi strictement scientifique de l'EXPÉRIENCE. Il s'agit seulement de tracer la ligne de démarcation au bon endroit;
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    ¹) Il est fort intéressant de voir comment se traduit dans la vie la parenté existant entre ces deux erreurs (l'erreur qui consiste à projeter inconsidérément l'expérience intérieure dans le monde des phénomènes et l'erreur inverse par où le phénomène est transféré dans l'expérience intérieure) : d'un théiste peut naître un athée en un tour de main, ce qui est particulièrement frappant à observer chez les Juifs, car ceux-ci, quand ils sont croyants (fût-ce sous les espèces du christianisme), sont des théistes authentiques et convaincus, tandis que chez nous Dieu reste toujours à l'arrière-plan et que même l'âme du croyant orthodoxe est surtout occupée soit par la pensée du Rédempteur, soit par celle de la Mère de Dieu, des saints et des sacrements. Je n'avais pas soupçonné combien fortement la conception théiste peut être chevillée à une cervelle jusqu'au jour où j'eus l'occasion d'observer chez un savant juif de mes amis la genèse et la tenace persistance de la conception en apparence opposée, la conception « athée ». Il est à jamais impossible de faire entrer dans une tête ainsi conformée la notion de ce que nous entendons par divinité, ou religion, ou morale. Là est le nœud, l'indénouable nœud de la « question juive ». Et c'est pourquoi aussi un homme impartial, sans nourrir le moindre mépris à l'égard des Juifs, qui sont si remarquables et dignes d'éloge à tant de points de vue, peut et doit tenir la présence d'un grand nombre d'entre eux parmi nous pour un sérieux danger. Ce n'est d'ailleurs pas le Juif seul, mais tout ce qui procède de l'esprit juif, qui ronge et décompose en nous le meilleur de nous-mêmes. Kant reprochait à bon droit aux Églises chrétiennes de transformer dès l'abord tous les hommes en Juifs, en faisant consister la signification de Jésus-Christ dans la qualité de messie historique attendu par ce peuple. Si le judaïsme ne nous était pas inoculé de cette façon, les Juifs en chair et en os constitueraient un danger beaucoup moindre pour notre culture.

1281 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — CONCEPTION DU MONDE ET RELIGION

et un des plus grands résultats dus à notre nouvelle conception du monde, c'est que nous ayons déterminé ce lieu avec exactitude. On ne saurait naturellement faire passer la frontière entre l'homme et le monde : tout ce qui précède en démontre l'impossibilité; de quelque côté que l'homme tourne ses pas, il n'aperçoit jamais dans la nature que lui-même et en lui-même que la nature. Vouloir, d'autre part, placer la limite entre le monde des phénomènes et l'hypothétique « chose en soi » (comme l'a tenté un célèbre successeur de Kant), ce serait une entreprise tout aussi critiquable du point de vue purement scientifique, car la ligne courrait dans ce cas en dehors de toute expérience. En tant que le monde non mécanique nous est donné uniquement par une expérience intérieure, individuelle (laquelle nous ne transportons que par analogie à d'autres individus), il est bien permis, pour les besoins du langage, de distinguer entre un monde qui est EN NOUS et un monde qui est HORS DE NOUS, à condition cependant de remarquer que tout ce qui est « phénomène », sans exception, fait partie du monde qui est hors de nous, donc non seulement notre propre corps, mais aussi l'intellect qui perçoit et pense le monde des corps. On rencontre fréquemment chez Kant et chez d'autres ces expressions : « en nous » et « hors de nous ». Elles ne laissent pas toutefois de soulever quelques objections : d'abord, ainsi qu'on l'a vu, nous sommes involontairement portés, sinon à transformer avec les Juifs le monde intérieur en une cause extérieure, du moins à le supposer existant dans tous les phénomènes; et puis on ne saisit pas comment nous pourrions partager en deux parties notre organe pensant, car enfin c'est bien le même cerveau qui perçoit et pense le monde non mécanique tout de même que l'autre monde. Sans doute, le monde non mécanique n'est pas donné du dehors, par une représentation sensible, à notre organe pensant; il lui est donné uniquement par une expérience intérieure, et voilà même pourquoi l'intellect, dénué comme il l'est de toute capacité inventive, n'arrive pas à élever ici

1282 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — CONCEPTION DU MONDE ET RELIGION

sa perception au degré d'une représentation, en sorte que tout langage tentant d'exprimer ce genre de perception demeure forcément symbolique, c'est-à-dire un langage de signes et d'images : mais n'avons-nous pas constaté que le monde phénoménal, si à la vérité il nous fournit des représentations, ne nous les fournit, lui aussi, que symboliques ? Dire : « en nous » et « hors de nous », c'est donc parler par métaphore. Pour tracer d'une façon strictement scientifique la ligne de démarcation, il faut ne nous écarter en rien de ce qui nous est donné par l'expérience. Tel est l'effort de Kant lorsqu'il établit, dans sa Critique de la Raison pratique (I, 1, 1, 2), sa distinction entre une nature « à laquelle est soumise la volonté » et une nature « qui est soumise à une volonté ». Cette définition remplit exactement la condition requise, mais elle a l'inconvénient d'être peu expressive. Mieux vaut donc nous en tenir à ce que nous saisissons le plus nettement, et dire : ce que nous donne l'expérience, c'est simplement un monde INTERPRÉTABLE PAR LE MÉCANISME et un monde NON INTERPRÉTABLE PAR LE MÉCANISME; c'est entre ces deux mondes que court la ligne de démarcation, et elle les sépare si rigoureusement l'un de l'autre que toute transgression de cette frontière constitue un attentat contre l'expérience; or toute contravention aux faits d'expérience est un mensonge philosophique.

LA RELIGION

    À la lumière de la distinction qu'il avait établie, Kant posa cette thèse qui a fait époque :
« Nous devons chercher la religion en nous, non hors de nous » ¹). Traduite dans le mode de notre définition, elle signifie : nous devons chercher la religion uniquement dans le monde non interprétable par le mécanisme. Il n'est pas vrai que nous trouvions dans le monde du phénomène, dans le monde du mécanisme, quoi que ce soit qui nous parle de liberté, de moralité, de divinité. Transporter la notion de liberté dans la nature mécanique, c'est anéantir la nature et détruire en même temps
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    ¹) Religion, 4e morceau, 1re p., 2e section.

1283 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — CONCEPTION DU MONDE ET RELIGION

la vraie signification de la liberté; il en va de même de l'idée de Dieu ¹); quant à la moralité, qui donc, promenant sur la nature un regard exempt de préjugé, ne conviendrait — malgré les tentatives héroïques des apologistes depuis Aristote jusqu'au livre trop fameux de l'évêque Butler (XVIIIme siècle) touchant l'Analogie entre la religion révélée et les lois de la nature — que la dite nature n'est ni morale, ni raisonnable ? Les idées de bonté, de compassion, de devoir, de vertu, de repentir lui sont aussi étrangères que toute espèce d'ordonnance rationnelle, symétrique, ou simplement adaptée à un certain but. La nature mécaniquement interprétable est méchante, sotte et insensible; la vertu, la génialité et la bonté ne sont le propre que de la nature non susceptible d'interprétation mécanique. Maître Eckhart le savait bien, quand il prononçait ces paroles mémorables : « Si je dis : Dieu est bon, cela n'est pas vrai; au contraire, c'est moi qui suis bon et Dieu n'est pas bon. Ou si je dis : Dieu est sage, cela n'est pas vrai : je suis plus sage que lui » ²). La véritable science de la nature ne pouvait laisser aucun doute sur ce jugement. Nous devons chercher la religion dans la nature non interprétable par le mécanisme.
    Je n'entreprendrai pas ici d'exposer la doctrine kantienne de la morale et de la religion, cela nous entraînerait trop loin et la chose, au surplus, a déjà été faite souvent; je croirais avoir réalisé l'essentiel de ma tâche si j'avais réussi à donner au lecteur quelques idées nettes touchant la genèse de notre conception du monde, au moins en ses lignes les plus générales; le terrain serait ainsi suffisamment préparé pour une étude méthodique et une appréciation motivée de la philosophie du XVIIIme siècle. Ce n'est, en revanche, qu'à la fin du XIXme que les esprits ont repris contact avec Kant lui-même et cela, chose caractéristique,
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    ¹) Pour le premier point, se reporter dans la présente section au sous-titre : « Les Mystiques » et, pour le second, à la fin de la rubrique : « Le problème métaphysique ».
    ²) Sermon 99.


1284 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — CONCEPTION DU MONDE ET RELIGION

sous l'impulsion d'éminents naturalistes; la conception de la religion qui a trouvé en lui non pas sans doute une expression achevée — elle est au contraire très discutable sous bien des rapports — mais pour la première fois une expression claire et puissante, dépassait de si haut les facultés de compréhension de ses contemporains et des nôtres, devançait de si loin le développement des aptitudes mentales propres aux Germains, qu'il conviendrait de la célébrer plutôt dans un chapitre traitant de l'avenir que dans un chapitre évoquant le passé. Je me contenterai de marquer en peu de mots quelques points de repère indispensables ¹).
    La science est la méthode inventée, pratiquée et perfectionnée par les Germains pour considérer du point du vue mécanique le monde des phénomènes; la religion est leur attitude à l'égard de cette partie de l'expérience qui ne rentre pas dans le monde des phénomènes et n'est conséquemment pas susceptible d'interprétation mécanique. Il n'im-
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    ¹) Pour complément, je renvoie à mon livre : Immanuel Kant, die Persönlichkeit als Einführung in das Werk (1905). Le lecteur peu versé dans cette sorte de questions pourrait tirer grand profit des Briefe über die kantische Philosophie (1790) par Reinhold, que Kant appelait « le plus cher ami de son cœur ». S'il souhaite aborder directement l'œuvre de Kant, le pis qu'il puisse faire est de se jeter sans préparation sur la Critique de la Raison pure. J'ose même affirmer que la plupart feront mieux de ne pas s'attaquer du tout à cet ouvrage, dont ils trouveront la substance sous une forme abrégée, mais plus claire, dans les Prolegomena zu einer jeden künftigen Metaphysik, die als Wissenschaft wird auftreten können (également traduit en français). Toutefois ils seraient bien avisés de commencer leur étude par l'Histoire générale de la nature et théorie du ciel, puis de prendre dans les écrits sur les forces vives, sur les grandeurs négatives (et d'autres de la même série), tout ce que leurs connaissances en mathématiques et en mécanique leur permettront de retenir; ils poursuivront par les Träume eines Geistersehers et alors seulement passeront aux Prolégomènes, en y joignant la dissertation Ueber die Fortschritte der Metaphysik. À cette école métaphysique ils acquerront, s'ils y sont prédisposés de nature, les habitudes d'esprit qui les qualifieront pour entendre la Critique de la Raison pratique et ensuite la Critique du Jugement. S'ils ont été jusque là, sans doute seront-ils mûrs pour la Critique de la Raison pure.

1285 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — CONCEPTION DU MONDE ET RELIGION

porte pas à notre objet de savoir ce que ces deux notions — science et religion — peuvent signifier pour d'autres hommes. À elles deux, elles constituent notre CONCEPTION DU MONDE. Selon cette conception du monde, qu'offusque comme un non-sens la recherche des causes ultimes, le fondement de la conduite de l'homme envers lui-même et envers autrui doit résider ailleurs que dans l'obéissance à un monarque régissant l'univers ou que dans l'espoir d'une récompense future. Je l'avais fait pressentir antérieurement ¹), je crois l'avoir démontré depuis : une théorie strictement mécanique de la nature ne s'accommode que d'une religion purement idéale, c'est-à-dire d'une religion qui se restreint strictement pour sa part au monde idéal du non-mécanisme. Quelque illimité que soit ce monde idéal — où l'homme, captif impuissant du phénomène, s'affranchit d'un coup d'aile pour s'élever plus haut que toutes les étoiles, où il puise la force d'affronter en souriant la plus torturante agonie, où un baiser suffit pour lui évoquer l'éternité et un éclair de pensée pour le rendre participant du salut — un domaine bien déterminé ne lui en est pas moins assigné : le « moi » intérieur, dont il ne lui est pas permis de franchir jamais les bornes. C'est donc là, dans le « moi » intérieur, et nulle part ailleurs, que doit résider le fondement de la religion. « Posséder une religion est un devoir de l'homme envers lui-même », dit Kant ²). Par des considérations que je ne puis reproduire ici, Kant prise très haut, comme chacun sait, l'idée d'une divinité; il juge néanmoins extrêmement important que l'homme conçoive ses devoirs non comme des devoirs envers Dieu — ce qui serait un point d'appui bien vacillant — mais comme des devoirs envers lui-même. Ce qui relie précisément notre science et notre religion dans l'unité organique d'une même conception du monde, c'est qu'elles s'accordent à se laisser gouverner toujours par l'expérience; or
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    ¹) Voir la section « Découverte » au sous-titre : « L'idéalisme ».
    ²) Tugendlehre § 18.


1286 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — CONCEPTION DU MONDE ET RELIGION

Dieu n'est pas une expérience, il est une idée, et même une idée qui demeure à jamais indéfinissable et insaisissable, tandis que l'homme est à lui-même sa propre expérience. On voit dès lors où il faut chercher la source cachée, et pourquoi l'autonomie de la volonté est le principe suprême de toute morale ¹). Un acte n'est moral qu'autant qu'il jaillit du plus intime de la volonté personnelle et qu'il obéit à une loi que cette volonté s'impose à elle-même; tandis qu'au contraire l'espoir d'une récompense ne saurait engendrer de moralité et n'a même jamais détourné de commettre un crime ou de s'adonner à un vice, car toute religion extérieure a ses accommodements et ses rémissions. Le « juge-né » (c'est-à-dire proprement l'être humain) sait très bien si les sentiments de son cœur sont bons ou mauvais, si sa conduite est pure ou impure; c'est pourquoi « l'examen de conscience, qui requiert que nous pénétrions dans les profondeurs les plus difficilement scrutables ou dans l'abîme du cœur, et la connaissance de nous-mêmes qu'il nous vaut, est le commencement de toute sagesse humaine.... Seule cette descente aux enfers qu'est la découverte de soi nous fraie la voie du ciel » ²).
    Touchant cette autonomie de la volonté et cette assomption de l'homme, j'ai déjà résumé ailleurs en quelques mots la pensée de Kant, qui est si magnifiquement audacieuse ³).
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    ¹) Kant définit cette autonomie « la constitution de la volonté par où elle est à elle-même (indépendamment de la constitution, quelle qu'elle soit, des objets de son vouloir) une loi » (Grundlegung zur Metaphysik der Sitten II, 2).
    ²) Kant ne dit pas : la voie « du ciel », mais « de la divinisation » (zur Vergötterung); ce dernier terme, vu l'usage qu'on en fait ordinairement, prêterait aux malentendus. Schiller écrit : « La volonté morale élève l'homme à la divinité » (Anmut und Würde) et Voltaire : « Si Dieu n'est pas dans nous, il n'exista jamais » (Poème sur la Loi Naturelle). Il y a aussi à ce sujet un mot profond de Goethe : « Puisque Dieu est devenu homme afin que nous, pauvres créatures captives du monde sensible, nous le puissions saisir et concevoir, gardons-nous avant tout de le refaire Dieu » (Brief des Pastors zu *** an den neuen Pastor zu ***).
    ³) Ch. VI, à la fin de la rubrique : « Liberté et fidélité », où le lecteur voudra bien se reporter.


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Mais pour que nous puissions saisir complètement le principe essentiel de la religion, il nous manque encore un anneau de la chaîne. Qu'est-ce qui me fait concevoir une opinion si exaltée de ce que je découvre en descendant ainsi dans l'abîme du cœur ? C'est que la haute dignité de l'homme m'y est apparue. Si nous désirons nous placer au véritable point de vue de la morale, il nous faut commencer par extirper de notre esprit ce mépris de nous-mêmes et de l'espèce humaine qu'y a entretenu — au rebours de Jésus-Christ — l'Église chrétienne ¹). La mal inné au cœur de l'homme n'est pas supprimé par la pénitence, car la pénitence rattache l'homme au monde extérieur des phénomènes, mais il peut l'être moyennant que l'homme se donne pour raison d'être et prenne pour mesure de sa valeur les nobles dispositions qu'il découvre au fond de lui-même. Sa dignité croît avec la conscience qu'il en a. Fait significatif : Kant se rencontre sur ce point avec Goethe. On connaît la théorie du poète sur les trois sortes de respect — respect de ce qui est au-dessus de nous, respect de ce qui est égal à nous, respect de ce qui nous est inférieur — d'où procèdent trois sortes de religions dignes de ce nom; mais la VRAIE religion naît, selon Goethe, d'un quatrième et « suprême respect » : le respect de soi-même; ce n'est qu'une fois ce degré atteint que l'homme s'élève « au plus haut sommet qu'il soit capable de gravir » ²). Et voici des paroles de Kant, bien propres à commenter cette religion du respect de soi-même que conçoit Goethe : « L'homme maintenant m'apparaît, s'interrogeant lui-même : qu'y a-t-il en moi qui fait que je puis sacrifier les séductions les plus pressantes de mes instincts, et tous les désirs issus de ma nature, à une loi qui ne me promet aucun avantage en échange du sacrifice, qui ne me menace d'aucun dommage en cas de transgression, et que même je révère d'autant plus profondément qu'elle me commande avec plus de sévérité
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    ¹) Voir Introd. gén., à la fin de la première rubrique.
    ²) Wanderjahre liv. 2, ch. 1.


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et m'offre moins de compensations ? À cette question toute notre âme s'émeut, concevant avec étonnement la grandeur et la sublimité des dispositions intérieures qu'accuse l'humanité, et en même temps l'impénétrabilité du mystère qu'elle recèle (car répondre ici : c'est la LIBERTÉ, serait une tautologie, puisque cette liberté précisément constitue elle-même le mystère). On ne saurait rassasier sa vue d'un tel spectacle, on ne saurait assez admirer en l'homme une puissance qui ne le cède à aucune puissance de la nature.... Voilà bien ce que réclamait Archimède, mais qu'il ne trouvait pas : un point fixe où la raison peut appuyer son levier, et cela sans le rattacher ni à ce monde présent, ni à un monde futur, mais seulement à son idée intérieure de la liberté qui, de par l'inébranlable loi morale, s'offre à elle comme un sûr fondement pour mouvoir selon ses principes la volonté humaine, fût-ce contre la résistance de la nature entière » ¹).
    Cette religion, comme on voit, est L'EXACT OPPOSÉ du mécanisme ²). La science germanique nous enseigne à déterminer avec la plus minutieuse précision ce qui est; elle nous enseigne aussi à nous en contenter, car ce n'est pas par des hypothèses et des incantations magiques que nous apprenons à connaître le monde phénoménal, mais en y adaptant rigoureusement, servilement notre enquête; la religion germanique, par contre, découvre à nos regards un vaste royaume dont le sublime idéal sommeille en notre « moi », et elle nous dit : ici vous êtes libres, ici vous êtes vous-même une nature créatrice et législatrice; le royaume de l'idéal N'EST pas, mais vous pouvez faire qu'il DEVIENNE réel; en tant que « phénomènes » vous êtes soumis à l'universelle loi de la nécessité mécanique continue, mais l'expérience vous garantit que vous possédez dans le royaume intérieur autonomie et liberté — faites-en donc usage ! Le nœud qui ratta-
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    ¹) Von einem neuerdings erhobenen vornehmen Ton in der Philosophie (1796).
    ²) L'opposé aussi, naturellement, de l'ÉTHIQUE en tant que « science ». Voir à ce sujet ch. VII, au sous-titre « Saint Paul », la plus longue note.


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che entre eux ces deux mondes — monde visible et monde invisible, monde situé dans le temps et monde situé hors du temps — ce nœud qui semblait introuvable, c'est dans votre cœur humain qu'il gît, et par l'acception que vous donnez au monde intérieur vous déterminez le sens du monde extérieur : voilà ce que vous apprend chaque jour votre conscience, voilà ce que vous apprennent l'art, l'amour, la pitié, et toute l'histoire des hommes; ici vous êtes libres, dès lors que vous le savez et le voulez; vous pouvez transfigurer le monde visible, naître vous-mêmes à nouveau, du temps faire l'éternité, du champ qu'ouvre votre charrue faire germer, bons laboureurs, le royaume de Dieu — il dépend de vous qu'il en soit ainsi ! La religion ne doit plus signifier pour vous la croyance à un passé ni l'espoir en un avenir, et pas davantage (comme pour les Hindous) une simple intuition métaphysique, mais votre présent ! Ayez seulement foi en vous-mêmes, et vous posséderez la force de réaliser ce « possible royaume »; éveillez-vous, car le jour est proche !

LE CHRIST ET KANT

    Comment ne pas être frappé de la parenté qui existe entre cette conception religieuse du monde, où Kant s'élève par la voie d'une loyale critique appliquée à la considération de la nature, et l'intuition constituant la vivante substance de l'enseignement du Christ ? Jésus n'a-t-il pas dit que le royaume de Dieu ne réside point hors de nous, mais en nous? Les analogies ne se limitent pas d'ailleurs à cette vue centrale; on en peut relever beaucoup d'autres dans maint passage des nombreux écrits consacrés par Kant à la religion et à la morale, et notamment touchant l'attitude de l'homme religieux à l'égard de la religion officielle : on constate des deux parts la même respectueuse adhésion à des formes tenues pour sacrées, mais aussi la même complète indépendance de l'esprit qui insuffle à de vieilles choses une vie nouvelle ¹). Kant, par exemple, ne rejette pas la Bible,
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    ¹) Voir ch. III au sous-titre : « Le Christ dans son opposition au judaïsme ».

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mais il la prise moins pour ce que « l'on en tire » que pour ce que « l'on y met avec une mentalité morale » ¹); et s'il n'a pas non plus d'objection à ce que se forment des Églises « dont il peut y avoir divers types également bons », il a néanmoins le courage de déclarer catégoriquement : « Quant à juger essentielle au service de Dieu cette foi statutaire (les formes traditionnelles d'adoration et les dogmes de l'Église), quant à en faire la condition suprême qu'ait à remplir l'homme pour complaire à la divinité, c'est une chimère religieuse qui mène au fétichisme, donc à une sorte de prétendu culte inspirant des actes en contradiction directe avec le service véritable de Dieu, exigé par Dieu lui-même » ²). Kant réclame donc, lui aussi, une religion « en esprit et en vérité » et préconise la foi en un Dieu « dont le royaume n'est pas de ce monde » (c'est-à-dire du monde phénoménal). Il était, au reste, parfaitement conscient de cet accord de sa doctrine avec la religion de Jésus. Dans l'écrit sur la religion qu'il publia à l'âge de soixante-dix ans, il donne en quatre pages un beau résumé de la doctrine du Christ, en se fondant uniquement sur l'Évangile selon saint Matthieu, et il conclut : « Nous avons donc ici une religion complète.... qui, de plus, nous est rendue sensible par un exemple, sans que ni la vérité des enseignements, ni la dignité du maître, eussent besoin d'aucune autre garantie » ³). On ne saurait exagérer l'importance de ces quelques mots. Si grande, en effet, que soit l'œuvre accomplie par Kant dans cette direction, et si haut qu'elle nous élève, elle a davantage, me sem-
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    ¹) Der Streit der Fakultäten, 1re section, appendice.
    ²) Die Religion, etc., 4e morceau, 2e p., introd. On remarquera le titre plaisant du § 3 de cette partie : « Du cléricalisme en tant que régime de fétichisme au service du bon principe. »
    ³) 4e morceau, 1re p., 1re section. On trouve dans cet exposé un commentaire exégétique qui n'est pas fait pour rencontrer beaucoup de faveur chez les représentants du « régime de fétichisme ». Kant, en effet, interprète ces mots : « la porte est vaste et le chemin est large, qui mène à la perdition, et nombreux sont ceux qui s'y engagent », en les rapportant aux Églises !


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ble-t-il, le caractère d'une préparation énergique et intrépide à une religion véritable que le caractère de la religion même; elle déracine la superstition pour laisser le champ libre à la foi; elle balaye le fétichisme pour rendre possible le vrai culte. Il y manque l'image plastique et visible, le symbole. À lui seul, un titre comme celui-ci : La religion dans les limites de la raison pure, autoriserait la présomption que Kant s'engage sur une fausse voie. Et, de fait, il s'exposait au péril contre lequel Lichtenberg nous met en garde lorsqu'il déclare : « Essayez un peu de vous tirer d'affaire dans le monde avec un Dieu que la seule raison a installé sur le trône. Vous constaterez que c'est là une impossibilité. Le cœur et les yeux réclament leur part » ¹). Et pourtant, c'est Kant précisément qui nous avait appris que « posséder une religion est un devoir de l'homme envers lui-même ». Mais dès l'instant qu'il en appelle au Christ et qu'il nous dit : « Voyez, vous avez ici une religion complète ! vous en pouvez ici contempler l'éternel exemple ! » — alors l'objection tombe, car Kant apparaît alors comme un second Jean-Baptiste « qui marche devant le Seigneur et lui prépare la voie ». Au même but — je veux dire : à un christianisme épuré — tendaient réellement, vers la fin du XVIIIme siècle, tous les plus grands esprits imbus de la nouvelle conception germanique du monde. J'ai déjà cité Diderot ²); les intuitions de Rousseau sont connues; Voltaire même, le prétendu sceptique, n'écrit-il pas :

« Et pour nous élever, descendons dans nous-mêmes ! »

Sur l'attitude de Goethe on est suffisamment instruit par tel passage de Wilhelm Meister que j'ai invoqué plus haut. Quant à Schiller, celui-ci écrit en 1795 : « Je trouve en puissance dans la religion chrétienne l'aptitude à ce qu'il y a de plus haut et de plus noble; si ses diverses manifestations dans la
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    ¹) Politische Bemerkungen.
    ²) Ch. V sous la rubrique : « Le peuple étranger ».


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vie m'offusquent et me semblent insipides, c'est seulement parce qu'elles sont des expressions manquées de cet idéal suprême. » Avouons-le franchement : entre le christianisme, tel que nous l'imposa le chaos ethnique, et la foi profonde du Germain, il n'y a jamais eu d'accord véritable. Aussi Goethe pouvait-il chanter de tout son cœur : « C'est ton titre de gloire, ô fils de l'Allemagne, — d'avoir haï le christianisme ! » Et voici qu'aujourd'hui un pasteur expérimenté vient nous affirmer ce fait (que nous soupçonnions depuis longtemps) : jamais en somme le paysan allemand n'a été converti au christianisme ! ¹) C'est qu'un christianisme pour nous acceptable n'existait proprement pas; or il est devenu possible enfin. Non certes que nous eussions besoin pour cela d'une philosophie : mais il fallait que fussent éliminées les doctrines d'erreur et que, sur le terrain déblayé par cet effort purificateur, se fondât une véritable conception du monde embrassant tout le domaine de la nature et de l'esprit, conception dont chacun s'assimilera ce qu'il peut, et dans le cadre de laquelle les paroles du Christ deviendront accessibles au plus humble comme au plus doué.
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    ¹) Paul Gerade : Meine Beobachtungen und Erlebnisse als Dorfpastor (1895). Est-il besoin de dire que l'on recueillerait aisément dans tous les pays « chrétiens » des témoignages analogues (mutatis mutandis) à ceux de ce pasteur allemand ? Pendant qu'on traduisait le présent ouvrage, les journaux français nous rapportaient l'histoire saugrenue de ces trois jeunes gas de Saint-Donan (Côtes du Nord) qui — renchérissant sur le fameux rêve d'Apulée dont discute si gravement saint Augustin — assommèrent à coups de bâton un âne dans lequel était supposé résider leur curé, attendu que (comme chacun sait, particulièrement en Bretagne) « les prêtres ont le pouvoir de se changer en bête pendant le mois de janvier de chaque année » (dépêche de Rennes au Matin, 25 janvier 1912). Dans un article de la Nineteenth Century (janvier 1898) intitulé The prisoners of the Gods, par W.-B. Yeats, il est démontré avec preuves à l'appui que la foi aux dieux « païens » est encore vivante aujourd'hui dans toute l'Irlande catholique; la plupart des paysans craignent seulement de prononcer le mot « dieux », ils disent the others ou simplement they (« eux »), ou encore the royal gentry, beaucoup plus rarement the spirits.

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    En ce qui concerne cette conception du monde (y compris la religion, que j'ai fait rentrer dans la même section pour des motifs indiqués plus haut) mon « pont de fortune » s'achèverait donc ici. J'ai procédé dans sa construction avec quelque détail parce qu'il ne pouvait rendre de services que moyennant une parfaite clarté. Une telle ébauche n'est toutefois, malgré sa longueur, qu'une ébauche, et combien sommaire ! On y a concentré l'attention, d'une part, sur la science, de l'autre, sur la religion, car elles forment à elles deux une conception du monde vraiment vivante, sans laquelle nous ne posséderions pas de culture digne de ce nom; il n'y avait pas lieu, par contre, de réserver une place à la philosophie pure, qui, en tant que discipline et gymnastique de la raison, n'est qu'un instrument.
    Si j'ai attribué, dans ma conclusion, une telle importance à Kant, c'était surtout pour simplifier et clarifier autant que possible mon exposé. J'espère néanmoins avoir convaincu le lecteur que notre conception germanique du monde n'est pas le produit d'une fantaisie individuelle, mais qu'elle résulte avec nécessité du vigoureux développement de nos aptitudes de race. Jamais un individu isolé, si grand soit-il, n'arriverait à réaliser dans son ensemble une pareille œuvre, à la parachever dans toutes les parties, à la configurer de tous les points de vue; jamais l'immense force anonyme que suppose cet effort ne saurait si intégralement s'incarner dans une personnalité, que désormais chacun reconnaisse dans ce seul et unique élu le parangon et le prophète. C'est là une idée sémitique et non germanique; à notre sens, elle se contredit elle-même, car elle implique que la personnalité devienne à sa suprême puissance — dans le génie — impersonnelle. Quiconque éprouve pour la grandeur intellectuelle éminente un respect véritable refusera d'adopter à son égard l'attitude d'un adepte servile : en la fréquentant, il se met précisément à l'école de l'indépendance. Un labeur aussi colossal que celui qui remplit la vie de Kant — il parle quelque part des travaux d'Hercule de l'autognose — requérait

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des facultés particulières et obligeait à la spécialisation. Mais qui oserait s'en plaindre ? Pour juger la mentalité de Kant « exclusive », il faudrait en vérité posséder soi-même un esprit extraordinairement divers, à facettes prodigieusement nombreuses ! ¹) Goethe rendait son impression de Kant en disant qu'à le lire il lui semblait pénétrer dans une chambre claire : pesons un tel éloge, sorti d'une telle bouche. Le lucide rayonnement de la pensée provient chez Kant de son exceptionnelle intensité. Pour nous, pygmées de l'esprit, qui marchons à la lumière de ce flambeau, ce n'est pas un tour de force que de discerner la limite du domaine obscur où il n'a pu jeter de clartés; mais n'oublions pas que sans cet homme incomparable nous prendrions encore les ténèbres pour l'éclat du jour. J'avais, d'ailleurs, un second motif pour faire porter sur Kant tout le poids de ma démonstration. Il exprime sous la forme la plus ample, la plus pure et la plus
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    ¹) Je tiens ici à défendre Kant contre le grief d'unilatéralité couramment formulé à sa charge par les lecteurs de Schopenhauer, touchant un point où l'étroitesse exclusive serait particulièrement antipathique. Schopenhauer soutient en effet (Grundlage der Moral § 6) que Kant proscrit formellement la PITIÉ, et il appuie cette affirmation sur deux passages qu'on ne saurait interpréter de la sorte sans travestir l'intention de Kant, car ils sont dirigés uniquement contre l'abus de la sensiblerie. À supposer que Kant n'eût pas accordé une valeur suffisante au principe de la pitié, si fort accentué par Rousseau — et, à l'exemple de Rousseau, par Schopenhauer — il ne l'a pas du tout entièrement méconnu. La pierre de touche, c'est ici l'attitude de l'homme à l'égard des animaux. Or nous lisons dans la Tugendlehre § 17 que la brutalité et la cruauté envers les bêtes « sont profondément contraires au devoir de l'homme envers lui-même, car ainsi s'émousse en l'homme la compassion pour les souffrances de l'animal. » Ce point de vue qui fait de la compassion pour l'animal un devoir de l'homme envers lui-même, et l'exhortation (qu'on trouve dans le même passage) à nous montrer RECONNAISSANTS envers les animaux domestiques, nos compagnons, me semble fort élevé. Sur la vivisection, ce prétendu penseur « impassible et insensible », et qui est en tous cas un esprit rigoureusement scientifique, écrit : « Les expériences physiques dans lesquelles on martyrise les animaux pour les seuls besoins de la spéculation sont abominables. »

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auguste notre culture germanique en son épanouissement, il représente en quelque sorte et condense la somme totale du travail que nous avons accompli entre les années 1200 et 1800. Egalement éminent comme savant, comme penseur et comme moraliste, et par là réunissant en lui plusieurs des éléments essentiels de notre développement, il est le premier modèle achevé du Germain tout à fait libre, du Germain purifié de toute tare romaine : absolutisme, dogmatisme, universalisme. Et de même qu'il nous a émancipés de Rome, il nous a aussi — pour peu que nous voulions l'entendre — affranchis du judaïsme : non pas en nous montrant la voie de la haine et de la persécution, mais en réduisant à néant, une fois pour toutes, la superstition historique, la cabbalistique spinoziste et le dogmatisme matérialiste (dont le matérialisme dogmatique n'est que l'envers). Kant est l'authentique successeur de Luther : ce que l'un avait entrepris, l'autre l'a continué.

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Dernière mise à jour : 11 juin 2008