Here under follows the transcription of chapter 9b7 of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.

Retour au page d'accueil / back to main page
Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
Télécharger la Genèse du XIXme siècle

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ÉTAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Économie sociale
5. Politique et Église
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX


1295


7. Art.
(De Giotto à Goethe).

LE CONCEPT D'« ART »

    Parler d'art est une besogne ingrate, d'autant qu'on nous l'a rendue fort malaisée : d'une part, en effet, cette notion même de l'« art », que tous les meilleurs auteurs allemands concevaient si vaste, a été restreinte jusqu'à l'absurde; d'autre part, la philosophie de l'histoire n'a pas laissé, en nous imposant ses schèmes, de paralyser notre vision, et c'est pourquoi beaucoup de nos contemporains ne savent plus considérer les faits d'un œil ingénu, épris uniquement de vérité, ni les juger avec leur simple bon sens. Dans une section comme celle que j'aborde ici, et qui doit clore mon ouvrage, il me serait infiniment plus agréable de donner libre essor à l'esprit et de planer dans les régions supérieures, que de polémiser — mais je n'ai pas le choix : car l'opi-

1296 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

nion courante se nourrit d'erreurs aussi absurdes, et aussi fortement enracinées, en matière d'art qu'en matière de religion, et nous ne saurions arriver à une saine appréciation soit du développement artistique jusqu'en 1800, soit du rôle de l'art au dix-neuvième siècle, si nous ne faisions place nette des idées fausses et justice de certaine mentalité historique déformante. Je m'efforcerai du moins, chaque fois que j'aurai démoli, de reconstruire immédiatement, afin que la démonstration des erreurs rencontrées contribue aussitôt à mettre en lumière la vraie réalité des choses.
    Une Histoire générale de l'art nous renseigne aujourd'hui sur n'importe quelle technique de l'ordre plastique, depuis l'architecture jusqu'à la poterie d'étain; on y trouve représentés des couvercles de chopes et des dossiers de fauteuils, à côté du Jugement dernier de Michel-Ange ou d'un portrait de Rembrandt par lui-même. Mais on y chercherait en vain une mention quelconque de deux arts qui, apparemment, ne méritent pas ce nom dans l'opinion des auteurs compétents; or ce sont ceux auxquels Kant assigne « le rang le plus élevé » parmi tous les arts, ceux dont Lessing remarque avec infiniment de pénétration qu'ils semblent destinés par la nature « moins à s'associer qu'à former un seul et même art » ¹) — ce sont la POÉSIE et la MUSIQUE. Cette limitation du concept par nos historiens de l'art est proprement exaspérante; elle attente à l'œuvre de vie entreprise par les Lessing, les Herder, les Schiller, les Goethe, qui précisément s'évertuèrent à établir l'unité organique de tout humanisme créateur et la primauté du poète entre tous ses confrères. Du Laoocon jusqu'à l'Éducation esthétique ²) et jusqu'aux intuitions sur le rôle de l'art conçu « comme le plus digne interprète de la nature » ³), on discerne, tel un fil rouge, à travers la pensée entière des classiques allemands,
—————
    ¹) Zum Laokoon, IX.
    ²) Schiller : Ueber die ästhetische Erziehung des Menschen, in einer Reihe von Briefen.
    ³) Goethe : Maximen und Reflexionen, 3e partie.


1297 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

ce propos persistant de chercher L'ESSENCE DE L'ART dans une aptitude humaine spéciale, clairement déterminée et limitée, et d'instituer du même coup LA DIGNITÉ DE L'ART en tant que mode suprême, et sacré entre tous, de transfigurer la vie et la pensée des hommes. Mais cette conception ne fait pas l'affaire de nos savants, ils y préfèrent celle de Lucien ¹) : l'art est pour eux une technique, un métier; et comme le travail manuel ne signifie rien dans la poésie et dans la musique, ils ne rangent ni l'une ni l'autre sous la rubrique « art », mais ils réservent cette étiquette à l'art plastique, l'appliquant il est vrai, par compensation, à n'importe quelle sorte d'activité plastique, à toute manuum factura, double contresens qui, d'un côté, restreint absurdement la notion de l'art et qui, de l'autre, l'élargit non moins absurdement jusqu'à confondre art et technique ! C'est perdre ce qui en constitue le contenu essentiel : l'idée d'une force créatrice ²). Soumettons à un examen critique d'abord l'extension abusive du concept, ensuite son insane limitation.
    Kant a donné de l'art la définition la plus brève en même temps que la plus adéquate : « bel art, art du génie », dit-il ³). Une histoire de l'art serait donc une histoire du génie créateur, et tout ce qui a trait aux progrès de la technique, à l'influence des techniciens, aux fluctuations du goût, etc., ne s'y insérerait qu'accessoirement, en manière d'explication complémentaire. Prétendre au contraire faire de la technique l'essentiel est une prétention ridicule, et que l'on ne saurait justifier en alléguant que les plus grands maîtres furent en même temps les plus grands inventeurs de procédés techniques, car il s'agit de savoir POURQUOI ils inventèrent ces procédés, et la réponse ne peut faire doute : parce
—————
    ¹) Voir ch. IV au sous-titre : « Lucien ». Cf. la lettre de Schiller à Meyer du 5 février 1795.
    ²) Voir ch. II, au sous-titre : « Technique juridique », les considérations sur la technique par opposition à l'art et à la science.
    ³) Kritik der Urteilskraft § 46.


1298 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

que l'originalité est la première qualité du génie créateur et que, dès lors, celui-ci se voit obligé de créer de nouveaux outils et de nouveaux moyens d'expression pour les choses nouvelles qu'il se sent pressé d'exprimer, pour la configuration d'art particulière qui seule satisfera sa particulière personnalité.
    Dieu me garde de m'aventurer sur le terrain rocailleux de l'esthétique, où poussent plus d'épines que de fleurs ! Mais l'art seul est en cause, et non pas l'esthétique ¹), quand j'insiste sur une vérité connue déjà des Grecs, et sans cesse affirmée par nos classiques : savoir, que la poésie constitue la racine de n'importe quel art. Or, du point de vue adopté par nos historiens actuels de l'art, l'art devient un concept à ce point vaste et indéfini qu'il embrasse tout ensemble mon pot à bière et l'Iliade, et que le premier ouvrier venu qui manie un burin a qualité d'« artiste » au même titre qu'un Léonard de Vinci. Nous voilà loin de la définition de Kant, loin de son « art du génie » ! Mais le rôle de cet art créateur, que j'ai marqué dans l'introduction au premier chapitre du présent ouvrage en m'appuyant sur une citation de Schiller, et que j'ai illustré dans le cours du même chapitre par l'exemple des Grecs ²), est un fait trop important de l'histoire culturelle pour que nous renoncions ainsi à en faire état. Dans la triade : Conception du monde, Religion, Art — tels sont, on le sait, les éléments qui composent à eux trois ce que j'appelle Culture — c'est de l'art que nous pourrions le moins nous passer. Car notre conception du monde est de sorte transcendante, notre religion de sorte idéale, et l'une et l'autre restent dès lors insuffisamment exprimées et traduites, invisibles à la plupart des yeux, peu convaincantes pour la plupart des cœurs, tant que n'inter-
—————
    ¹) « Par une théorie de l'art, quelle qu'elle soit, on se ferme l'accès de la vraie jouissance : car on n'a pas inventé de forme plus pernicieuse du NÉANT », dit Goethe.
    ²) Voir le début du ch. I.


1299 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

vient pas comme médiateur, par sa puissance de configuration librement créatrice, « l'art du génie ». Aussi l'Église chrétienne — comme jadis la mythique grecque — a-t-elle toujours appelé l'art à son aide; aussi Kant ne voit-il pour l'homme qu'un moyen d'opposer avec succès à la contrainte mécanique la liberté dont il est intérieurement conscient, et le moyen, c'est « un art divin ». Par l'intuition de la contrainte mécanique, nous aboutissons dans notre conception du monde (en tant que pure philosophie) à une négation; notre art, par contre, procède de l'expérience intime de la liberté et il est conséquemment, dans son essence même, affirmation.
    Cette grande et claire notion de l'art, il nous la faut préserver comme une chose sainte entre toutes et comme une part entre toutes vivante de notre vie; et si quelqu'un parle d'« art » tout court — non pas de métier artistique, de technique artistique, de menuiserie d'art, etc. — il ne doit entendre par ce mot sacré que ceci uniquement : l'art du génie.
    Lui seul — l'art véritable — constitue le domaine où se rencontrent ces deux mondes que nous avons appris à distinguer ¹) — le mécanique et le non mécanique — de façon qu'un troisième monde, un monde nouveau, résulte de leur rencontre. L'art EST ce troisième monde. Ici se manifeste directement dans le monde du phénomène la liberté, qui sans cela demeure à l'état d'idée, d'expérience intime éternellement invisible. La loi qui gouverne ici n'est pas celle du mécanisme; elle est au contraire, sous tous les rapports, l'analogue de cette « autonomie » qui, en se révélant à Kant dans le domaine moral, l'avait si fort émerveillé ²). Et ce que l'instinct religieux pressent seulement, ce qu'il évoque en toutes sortes de rêves mythologiques ³), cela apparaît dans
—————
    ¹) Voir dans la section : « Conception du monde » la fin de la rubrique : « Science et religion ».
    ²) Même section, à la fin de la rubrique : « La Religion ».
    ³) Voir ch. V les remarques sur le rôle de l'imagination dans la religion, p. 532 sq.


1300 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

l'art, pour ainsi dire, « au plein jour de la vie »; car dès lors que l'art transforme par libre nécessité intérieure (génialité) la nécessité mécanique donnée qui exclut toute liberté (le monde du phénomène), il découvre entre les deux mondes une connexion que n'aurait jamais attestée un examen purement scientifique de la nature. Et maintenant l'artiste devient l'allié du naturaliste : car il se trouve qu'en configurant librement il « interprète » du même coup la nature, il pénètre dans son cœur plus profondément que n'atteint l'observateur qui la mesure et la pèse. Et l'artiste collabore aussi avec le philosophe : c'est par là seulement que le squelette logique se revêt d'un corps en pleine efflorescence de vie, c'est par là qu'il apprend quel est proprement son rôle dans le monde. Je n'en citerai comme preuve que Schiller et Goethe, qui tous deux parviennent à la plénitude de leur puissance et de leur signification pour le germanisme dans une étroite communion avec Kant, mais qui aussi, et par là même, nous font apprécier de bien autre manière que Schelling et consorts l'incommensurable portée du penseur de Koenigsberg ¹).
—————
    ¹) Comme Goethe a été sans nul doute influencé quelquefois par Schelling et qu'on en a tiré maintes conclusions parfaitement fausses, je ne crois pas inutile de marquer qu'il a toujours placé Kant bien haut au-dessus de tous ses successeurs. Au moment que Fichte et Schelling atteignaient l'apogée de leur gloire et que Hegel commençait d'écrire, Goethe notait : « Spéculer sur le surhumain, au mépris de tous les avertissements de Kant, c'est se donner du mal bien en vain ». Quand Schelling avait depuis longtemps terminé son œuvre — en 1817 — Goethe dit à Victor Cousin qu'il venait de se remettre à lire Kant et jouissait de la clarté incomparable de cette pensée; il ajouta : « Le système de Kant n'est pas détruit ». Six ans plus tard, causant avec le chancelier von Müller, il déplorait que, par des expressions à double sens, Schelling eût fait reculer d'un demi-siècle la théologie rationnelle. Assurément la personnalité de Schelling, ainsi que certaines qualités de son style et certaines directions de sa pensée, ont souvent charmé Goethe : mais un esprit aussi clair ne pouvait tomber dans l'erreur de considérer un Kant et un Schelling comme des grandeurs commensurables. (Pour les citations ci-dessus voir les Gespräche édités par Biedermann 1, 207; III, 290 et IV, 227).

1301 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

ART ET RELIGION

    Si nous passons au rapport entre l'art et la religion, nous le constatons si divers à la fois et si intime qu'il échappe presque à l'analyse. Voici, dans l'ordre d'idées qui pour l'instant nous occupe, les remarques que je crois opportunes. La religion, chez tous les Indo-Germains (j'y ai mainte fois insisté), est toujours créatrice au sens artistique de ce mot, et atteste ainsi son affinité avec l'art. Notre religion ne fut jamais de l'histoire, jamais une explication en forme de chronique; elle fut une expérience intime, personnelle, et une interprétation de cette expérience; une interprétation aussi de la nature ambiante (objet pareillement de notre expérience) que nous configurions librement sur un plan nouveau. D'autre part, notre art entier a procédé de mythes religieux. Mais comme nous ne sommes plus aujourd'hui capables de suivre l'instinct naïf de la configuration mythique créatrice, notre mythe sera forcément une œuvre de réflexion — de la réflexion, il est vrai, la plus haute et la plus profonde. Sa substance lui est donnée. La source vive de toute religion, ce ne saurait être en effet, désormais, un pressentiment confus ni une interprétation de la nature, c'est l'expérience positive de personnalités humaines déterminées ¹); avec le Bouddha et avec le Christ la religion est devenue réaliste (fait capital qu'omettent régulièrement d'apercevoir ou de signaler les philosophes de la religion, et qui n'a point encore pénétré dans la conscience publique). Pourtant, ce que ces hommes ont expérimenté et ce que par eux nous avons expérimenté, n'est pas une « réalité » de l'ordre mécanique, mais une réalité bien plus réelle encore, une réalité vécue au plus intime de l'être. Or ce caractère de leur expérience ne nous est devenu tout à fait clair qu'à la lumière de la nouvelle conception du monde qui nous est propre; maintenant seulement — maintenant que le mécanisme sans lacune et sans discontinuité de tous les phénomènes
—————
    ¹) Voir tout le ch. III, et notamment au sous-titre : « Le Bouddha et le Christ ».

1302 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

s'est imposé à nous avec une évidence irréfutable — nous pouvons aspirer à une religion d'où aient disparu les dernières traces du matérialisme. Or l'art ne nous en devient que plus indispensable. Car ce que signifie une figure comme celle de Jésus-Christ, ce qu'elle révèle, cela ne se laisse pas traduire par des mots, cela appartient à un monde intérieur, affranchi du temps et de l'espace, non susceptible d'expression complète ou même simplement adéquate par aucun enchaînement de pensées purement logiques. Il s'agit en Jésus-Christ de cette nature « qui est soumise à une volonté » (ainsi que parlait Kant ¹) et non pas de cette autre nature qui se soumet la volonté; il s'agit de cette nature justement où l'artiste est chez lui et d'où lui seul sait jeter un pont dans le monde du phénomène. L'art du génie contraint le visible de servir l'invisible ²). Mais en Jésus-Christ c'est le phénomène corporel (auquel se rattache aussi toute la vie terrestre) qui est le visible et qui, à ce titre, ne constitue en quelque sorte qu'un aperçu allégorique de l'être invisible; pourtant cette allégorie est inévitable, car ce qui a produit l'impression sans pareille, ce qui a transformé intérieurement du tout au tout des hommes nombreux, est-ce un dogme ? est-ce un système ? est-ce, grands dieux, l'idée de voir un Logos hypostasié en chair et en os ? Non : c'est la personnalité même, la personnalité objet d'expérience; avec la mort, cette personnalité — donc le seul facteur efficace — a disparu; ce qui reste n'est que fragment et schéma.
—————
    ¹) J'ai considéré dans la section précédente (au sous-titre : « Science et Religion ») le sens de ce propos emprunté à la Critique de la Raison pratique.
    ²) Loin qu'il faille voir dans ces mots une théorie esthétique, ils formulent simplement l'expérience d'artistes créateurs. Fromentin ne dit-il pas, dans ses Maîtres d'autrefois : « L'art de peindre est l'art d'exprimer l'invisible par le visible » (p. 2) ? Et Rodin, dans ses Entretiens sur l'Art : « La vérité du dedans traduite par celle du dehors » (p. 51) ? Tout en se défendant passionnément de violenter la nature, le grand sculpteur dit encore : « J'accentue les lignes qui expriment le mieux l'état spirituel que j'interprète » (p. 31).

1303 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

Pour que l'exemple demeure et qu'il conserve sa vertu miraculeuse ¹), pour que la religion chrétienne ne perde point son caractère d'expérience positive et réelle, il faut que toujours à nouveau, dégagée du tissu des dogmes, renaisse la figure de Jésus-Christ, sans quoi la personnalité — dont l'action extraordinaire fut la source unique de cette religion — se volatilise en vaines abstractions ou se pétrifie en formules hiératiques. Dès que l'oeil ne l'aperçoit plus, dès que l'oreille ne l'entend plus, elle va s'évanouissant, cependant qu'à la religion vivante et (je le répète) RÉALISTE se substitue soit une stupide idolâtrie, soit un échafaudage de subtilités aristotéliciennes érigé dans le vide de la ratiocination. Nous avons trouvé de ce dernier cas un exemple dans le credo du Dante, à quoi fait défaut la seule base sûre de toute religion sincère selon la conscience germanique — je veux dire : l'expérience; aussi, par une conséquence logique, le Christ n'y est-il même pas nommé ²). Entre toutes les forces dont dispose l'homme, il n'y en a réellement qu'UNE qui puisse préserver la religion du double danger d'idolâtrie et de déisme philosophique ³) : c'est l'art. Car seul l'art est capable de nous restituer la figure originelle, l'originelle expérience. Nous avons vu en Léonard de Vinci (l'esprit peut-être le plus créateur qui ait jamais vécu) un exemple de la manière dont
—————
    ¹) Voir ch. III, au sous-titre : « Le Bouddha et le Christ ».
    ²) Voir ch. VII sous la rubrique : « Le Dante » et dans le présent chapitre, section précédente, au sous-titre : « Les Mystiques » (vers la fin).
    ³) Pour se faire une idée concrète de ces deux tendances, on peut les imaginer sous les espèces du jésuitisme et du piétisme, lequel est le corrélatif du déisme. Chacun en effet trouve son complément dans une antithèse apparente, en laquelle il se transforme aisément. Le corrélatif du jésuitisme est le matérialisme; ainsi que le remarque avec raison Paul de Lagarde, « l'eau, dans ces vases communicants, s'élève toujours à un niveau pareil
» (Deutsche Schriften, éd. 1891, p. 49); toute science naturelle, entre les mains des Jésuites, devient d'un matérialisme aussi rigoureusement dogmatique que celle d'un Holbach ou d'un La Mettrie. Le corrélatif du déisme abstrait est le piétisme, avec sa foi qui s'attache à la lettre.

1304 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

l'art du génie réussit à éviter l'un et l'autre écueil : j'ai noté déjà sa haine de tout dogme, son mépris de toute idolâtrie, et, d'autre part, la puissance avec laquelle il évoque le contenu véritable du christianisme, savoir la figure du Christ lui-même ¹); ces signes annoncent l'aurore d'un jour nouveau; on en observerait d'analogues en tout artiste génial, de Léonard à Beethoven.
    Il faut ici préciser ma pensée pour dissiper toute équivoque touchant le rapport entre l'art et la religion.
    Seule, ai-je dit ²), une interprétation mécanique du monde se peut concilier avec une religion idéale; et je me suis efforcé de démontrer cette thèse dans la section précédente. Or, qu'est-ce donc qui caractérise une religion idéale ? Son absolue actualité. Ce caractère nous est apparu nettement chez les mystiques : ils s'affranchissent du temps comme on se débarrasse d'un vêtement; loin qu'ils s'attardent au rêve de la création (dans laquelle les religions matérialistes trouvent une garantie de la puissance de Dieu) ou au rêve d'une récompense et d'un châtiment futurs, « ce temps leur est comme l'éternité » ³). De cette intuition de leur sensibilité la conception scientifique du monde, telle que nous l'a value le travail intellectuel des derniers siècles, fournit une expression claire et intelligible. Dès ses débuts, la philosophie germanique « a tourné, comme dit Kant, sur deux pivots » : l'idéalité de l'espace et du temps — la réalité du concept que nous désignons par le mot liberté 4). Eh bien, telle est également, si je puis ainsi parler, la formule de l'art. Car dans
—————
    ¹) Voir ch. I, au sous-titre : « Métaphysique ».
    ²) Voir, dans la section :
«
Découverte », la rubrique : « Idéalisme ».
    ³) Voir les vers de Böhme cités dans la section précédente, sous la rubrique : « Les Mystiques ».
    4) Cf. Fortschritte der Metaphysik, appendice. On le voit : la réalité empruntée au témoignage des sens est interprétée comme une idée; l'idée donnée par une expérience intime, comme une réalité. C'est le même renversement de notions que dans la découverte de Copernic : ce qu'on supposait immobile est fixe, ce qu'on supposait fixe se meut.


1305 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

les créations artistiques la liberté du vouloir s'avère comme une réalité, et le temps — au regard du monde intérieur, non mécanique — comme une pure et insaisissable idée. L'art est un éternel présent. Il l'est sous deux rapports. D'abord il enchaîne le temps : ce qu'Homère configure est aussi jeune aujourd'hui qu'il y a trois mille ans; devant le tombeau de Laurent de Médicis, qui ne se sent en la présence immédiate de Michel-Ange? L'art du génie ne vieillit pas. Mais, de plus, cela seul est réellement présent qui est absolument sans durée. Le temps est divisible, divisible à l'infini; un éclair n'est que relativement plus court que la vie d'un centenaire, et celle-ci n'est que relativement plus longue que celui-là; tandis que le présent, conçu comme absence de durée, est à la fois plus bref qu'un temps infinitésimal et plus long que toute l'éternité. Or cela s'applique à l'art : ses œuvres impressionnent avec une absolue instantanéité et n'en éveillent pas moins absolument le sentiment de l'impérissable. Goethe établit quelque part une distinction entre le rêve ou l'ombre et l'art véritable, qu'il appelle : « une révélation vivement instantanée de l'inscrutable. » Il dit : Offenbarung là où nous sommes obligés de traduire : « révélation », et ce mot allemand, encore qu'il ait prêté aux mêmes abus que son synonyme français, revêt à la lumière de notre conception germanique du monde un sens tout à fait concret, nullement emphatique. Offenbarung signifie l'acte d'ouvrir une porte — cette porte qui nous sépare (en tant que phénomènes mécaniques) du monde extratemporel de la liberté. L'artiste est le portier. Par telle de ses œuvres — disons : la Nuit de Michel-Ange — il ouvre la porte toute grande : de la région soumise au temps nous passons dans celle où règne, toute durée abolie, l'éternel présent. Aussi Michel-Ange s'écrie-t-il lui-même triomphalement : dall' arte è vinta la natura ! La nature vaincue par l'art, c'est le visible obligé de figurer l'invisible, c'est la nécessité enrôlée au service de la liberté : et voici que maintenant la pierre offre une vive révélation de l'inscrutable.

1306 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

    On conçoit sans peine quel puissant secours une religion fondée sur l'expérience directe doit à l'aptitude artistique ainsi entendue. Cette expérience une fois acquise, l'art peut la raviver toujours à nouveau; dans la personnalité il peut révéler ce qui dépasse toute mesure personnelle; dans l'apparition fugitive, ce qui demeure impérissablement. Un Léonard nous restitue la figure, un Bach la voix de Jésus-Christ, désormais présent éternellement. Quel que soit d'ailleurs l'objet de ses représentations, il appartient à l'art de susciter le sentiment de cette « religion » qui avait atteint dans l'Unique sa forme de vie inimitable et convaincante : et une profonde émotion s'empare de nous alors que, contemplant un portrait de Dürer par lui-même, ou fixant nos yeux sur les yeux de Rembrandt, nous découvrons ce même monde où Jésus-Christ « vécut et se mut et trouva son élément » et dont nos paroles ni nos pensées ne sauraient franchir le seuil. Tout art élevé a quelque chose de cette inspiration, car c'est elle qui l'élève. Il n'est pas besoin de l'évocation du visage de l'homme pour que s'ouvre la porte de la « révélation instantanée »; celle-ci peut naître de tout ce que perçoit l'œil humain ou que conçoit la pensée humaine et qui a été configuré â nouveau suivant la loi de la liberté intérieure, hors de la contrainte mécanique. Car toute œuvre d'art nous place en face de l'artiste créateur et, par là, nous atteste le règne de ce même monde à la fois transcendant et réel dont le Christ parle quand il dit que le royaume de Dieu gît en cette vie comme un trésor enseveli dans un champ. Que le lecteur considère une des nombreuses images de Jésus laissées par Rembrandt — celle par exemple du Christ guérissant les malades dans l'eau-forte dite à tort La Pièce aux cent florins — et qu'il place à côté son Paysage aux trois arbres : il me comprendra, je crois, et il m'accordera que si l'art, assurément, n'EST pas la religion — une religion idéale supposant un événement qui se soit passé en fait au plus intime du cœur, cette conversion et cette nouvelle naissance tout individuelles dont Jésus nous entretient — l'art du

1307 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

moins nous transporte dans l'atmosphère de la religion, l'art nous propose une explication de la nature entière, l'art remue si profondément et si directement notre être le plus intime par ses révélations, que beaucoup d'hommes lui doivent, et ne doivent qu'à lui, de savoir ce qu'est la religion. Il apparaît avec évidence que l'inverse est également vrai, à telles enseignes que Goethe (qui ne saurait être accusé d'un excès de piété au sens ecclésiastique du mot) déclare nettement : il n'y a que les hommes religieux qui possèdent la force créatrice ¹).
    Il suffit pour déterminer ce que nous entendrons et vénérerons sous ce vocable : l'« Art »; nous nous garderons d'affaiblir l'idée qu'il exprime en lui donnant inconsidérément une extension abusive. J'ai cru devoir compléter la définition théorique de l'art par l'indication du rôle qui appartient à l'art du génie dans son rapport général avec les autres éléments de la culture dont il est lui-même un si essentiel facteur; il m'a paru que le sens du concept s'imposerait plus vivement à l'esprit sous cette forme plus concrète. Confiant dans l'utilité d'une polémique qui nous a déjà fait faire quelque progrès, je viens maintenant à mon second point, savoir : l'absurde limitation de ce concept d' « Art ».

LE POÈTE-MUSICIEN

    Dans nos modernes Histoires de l'Art il n'est question ni de poésie ni de musique; la première ressortit à la littérature; la seconde est une chose à part, ni chair ni poisson, dont la technique est trop abstruse et difficile pour susciter l'intérêt et la compréhension en dehors d'un cercle étroit de spécialistes, mais dont l'action est si directement physique et si générale qu'elle l'expose au dédain des savants comme art de la misera plebs et des superficiels dilettanti. On n'a pourtant qu'à passer en revue les principales manifestations de notre vie en ce domaine pour constater aussitôt que non seulement, par elle-même, la poésie occupe, comme l'affirme
—————
    ¹) Cf. l'entretien avec Riemer du 26 mars 1814.

1308 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

Kant, « le rang le plus élevé » parmi les arts, mais qu'elle est aussi la source directe de presque toute création artistique, et qu'elle inspire même les œuvres qui paraissent moins immédiatement dans sa dépendance. En outre, dans quelque direction que porte notre enquête historique, ou critique, nous pouvons nous convaincre avec Lessing que la poésie et la musique ne sont pas réellement deux arts, mais bien « un seul et même art ». C'est le poète-musicien qui, de fait, nous éveille à la conscience de ce que représente ce mot : l'art; c'est lui qui nous ouvre les yeux et les oreilles; en lui, plus qu'en aucun autre configurateur, règne cette impérieuse LIBERTÉ qui soumet la nature à son vouloir, et parce qu'il est le plus libre de tous les artistes, il est incontestablement le premier. On anéantirait toutes les œuvres des arts plastiques que la poésie — le génie du poète-musicien — subsisterait intacte : son royaume n'en serait pas réduit : un peu plus pauvre de formes, ici et là, simplement. Au fond, nous nous exprimons fort improprement quand nous disons que la poésie est « le premier » des arts; à parler net, elle est le seul. La poésie les embrasse tous, dispense à chacun la vie, en sorte qu'il leur faut, quand ils s'émancipent d'elle, se faire à leur tour, et chacun à sa manière, poètes. L'art plastique des Grecs, comment en concevoir même la possibilité sans leur art poétique ? N'est-ce point Homère qui a conduit le ciseau de Phidias ? N'a-t-il pas été nécessaire que le poète hellénique créât les types avant que le sculpteur hellénique les pût recréer ? Et croit-on que l'architecte grec eût érigé des temples d'une perfection inimitable si le poète ne lui eût évoqué des figures de dieux si glorieuses et si séduisantes qu'il se sentit obligé de consacrer à sa tâche toutes les fibres de son être afin de ne point rester trop éloigné de ce que son imagination, et celle de tous ses contemporains, avaient appris à concevoir comme divin et digne des dieux ? Il n'en est pas autrement chez nous. Notre art plastique a procédé pour une part de la poésie hellénique, pour une bien plus grande part encore de la poésie religieuse

1309 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

chrétienne. Avant que le sculpteur les puisse représenter, il faut que les figures peuplent l'imagination; il faut que l'on croie au Dieu avant de lui bâtir des maisons. La religion nous apparaît ici dans le rôle que lui reconnaissait Goethe : comme source de toute productivité. Mais s'agissant d'une religion historique, il faut qu'elle acquière une forme poétique avant que nous la puissions modeler en images et que ces images soient susceptibles de se fixer : l'Évangile, la légende, le poème précède donc, et constitue le commentaire indispensable de toute Cène, de tout Crucifiement, de tout Inferno. Alors intervient l'artiste germanique, combien plus pénétrant que ses devanciers dès qu'il est assez maître de la technique pour se conformer à sa véritable et distinctive originalité. Par son élan vers la nature il s'apparente à l'Hindou. Elle le sollicite en deux directions, ainsi que le marque si éloquemment l'effort, par exemple, d'un Albert Dürer : AU DEHORS — et c'est cette observation minutieusement exacte du moindre brin d'herbe, du moindre insecte, qu'il reproduit on sait avec quel amour et quelle conscience; AU DEDANS — et c'est l'introspection poussée jusqu'en les profondeurs inscrutables de l'être, témoin ses portraits de modèles humains et ses allégories pleines d'un sens mystérieux. Admirons ici à l'œuvre la « religion » la plus authentique et, pour cette raison même (je l'ai montré), l'art aussi le plus authentique. Mais, de plus, dans cette orientation diverse et pourtant une de l'esprit, reconnaissons ces tendances que nous avons constatées chez les mystiques (nature), chez les humanistes (dignité de l'homme) et chez les philosophes naturalistes interrogeant le grand livre du monde (inaccessibilité du phénomène). Chacun, en effet, apporte sa pierre à l'édifice du monde nouveau, et comme c'est l'harmonieux génie d'une race humaine déterminée qui préside à la construction, chaque pierre vient occuper la place qu'il lui assigne dans l'ensemble. Ainsi l'art plastique des Germains s'est infiniment plus émancipé de la poésie (je veux dire : de l'art poétique verbal) que celui des Grecs; bien loin

1310 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

de le vouloir nier, je crois même qu'on pourrait signaler un mouvement toujours plus accentué dans ce sens, depuis le XIIIme siècle jusqu'à notre époque. Mais on ne saurait pour cela méconnaître qu'il est impossible de comprendre notre plastique si l'on ne tient compte du développement culturel général, et l'on doit convenir que la libre et toute-puissante poésie ne cessa jamais de donner le ton et de frayer les voies à ses sœurs, qui lui demeuraient attachées par tant de liens. Il fallut qu'un François d'Assise pressât la nature contre son cœur fervent, il fallut qu'un Gottfried de Strasbourg la décrivît avec enthousiasme, avant que nos yeux s'ouvrissent et que nous entreprissions de la peindre; dans toutes les régions de l'Europe — de Florence à Londres — nos poètes avaient accompli déjà une œuvre puissante, alors que nos peintres commençaient à peine d'évoquer le visage humain dans sa dignité et de construire des figures où la personnalité se substituât au type. Il était nécessaire qu'un Shakespeare eût vécu avant que pût s'exercer dans sa plénitude l'action d'un Rembrandt. Dans l'allégorie, le rapport des arts plastiques à la poésie est si évident qu'il ne saurait échapper à personne. Le sculpteur ou le peintre est ici son propre poète. J'ai cité ces vers de Michel-Ange dans lesquels il assimile à la page blanche la pierre ou ne sera inscrit que cela qu'il VEUT ¹). Soit donc qu'il manie le ciseau (ou le pinceau), soit qu'il tienne la plume, il fait toujours, il fait également œuvre de poète :

    the kindled marble's bust may wear
More poesy upon its speaking brow
Than aught less than the Homeric page may bear !
(Byron : Prophecy of Dante.)

La Séparation de la Lumière et des Ténèbres, à la Sixtine, constitue au plus haut degré une « invention » et certes !
—————
    ¹) Voir au début de l'Introd. gén.

1311 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

n'appartient qu'à Michel-Ange : mais nous ne la comprendrions pas si elle ne se référait à un mythe connu de tous. Et les figures de l'Aurore et du Crépuscule au tombeau de Laurent de Médicis, avec, les dominant, l'image de Laurent lui-même dans l'attitude du Pensieroso, que sont-elles sinon des poèmes ? Et si ce ne sont pas simplement deux figures nues et une habillée, qu'y a donc ajouté l'artiste ? Quelque chose qui participe à la fois de la nature du poème musical, par le pouvoir de toucher directement notre sensibilité, et de la nature du poème verbal, par le pouvoir de susciter des pensées. Voilà en vérité une tentative héroïque de la plastique pour se faire poésie sans emprunter d'autres éléments que ceux du monde phénoménal, sans s'appuyer sur aucune fable où se soit jouée l'imagination des poètes, et dès lors, forcément, par voie tout allégorique. De quelque côté, au demeurant, qu'on aborde la formidable création de Michel-Ange, on ne la comprend, on ne l'apprécie à sa valeur, que si on la conçoit comme une activité poétique (il en est de même pour un Rembrandt, pour un Beethoven). Et une vue très simple nous préservera de nous égarer dans les controverses esthétiques dont cette œuvre a fait l'objet, ou dans les débats sans cesse renaissants sur le mode d'expression des différents arts : étant donné que le langage peut seul transmettre des concepts clairement définis, il s'ensuit que la poésie plastique manque du degré de précision qui la rendrait proprement intelligible et qu'elle y doit suppléer par une sorte d'action « musicale »; mais étant donné, d'autre part, que cette poésie plastique ne dispose pas du son, il faut qu'elle y supplée en comportant néanmoins une interprétation relativement intelligible et qu'elle vise à un effet « poétique ». Je prononce cet unique mot : le « Crépuscule »; mais de cet unique mot découle, grâce à la puissance magique de la langue, tout un programme poétique. Aussi voyons-nous la plastique, si loin qu'elle pousse son indépendance, continuer de tendre les deux mains au poète-musicien : quand elle ne lui emprunte pas la substance de sa création,

1312 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

il faut qu'au moins elle reçoive de lui l'âme sans laquelle cette création ne vivrait pas.
    Pas n'est besoin, je crois, d'insister pour que chacun comprenne qu'il y a autant de bon sens à écrire une histoire de l'art dont on exclut la poésie qu'à représenter Hamlet sans Hamlet. Et pourtant, je le montrerai tout à l'heure, c'est sur cette conception que d'éminents savants fondent leurs thèses les plus hardies en matière de philosophie de l'histoire. Quand Rosenkranz et Güldenstern ne paraissent pas sur la scène, il semble à nos esthéticiens que la scène reste vide et que rien ne s'y passe plus d'intéressant. Mais je viens de parler du « poète-musicien » : puisque Polymnie, sœur jumelle du poète, est frappée comme lui d'anathème et n'est pas plus que lui admise à la cour, je dois encore dire un mot de son art avant de m'attaquer aux théories chimériques de nos esthéticiens.
    Il est aujourd'hui notoire qu'anciennement, chez tous les membres du groupe indo-européen, toute poésie était en même temps musique : les témoignages de ce fait abondent quant aux Hindous, aux Hellènes, aux Germains; on les trouvera dans n'importe quel ouvrage historique moderne. Pour revenir à une saine notion du rôle qu'est apte à remplir la musique comme facteur essentiel de la culture, nous ne saurions trop accorder d'attention aux savants travaux de Fortlage, de Westphal, de Helmholtz, d'Ambros, de Gevaert — j'en passe et des meilleurs — sur la musique chez les Grecs : nous apprenons par eux, d'abord, que cet art était honoré des Hellènes au même degré que l'art poétique et l'art plastique; ensuite, qu'à l'époque la plus brillante de leur culture musique et poésie s'unissaient si étroitement, et par tant de liens, « que l'histoire de la musique grecque empiète nécessairement sur le domaine de la poésie grecque, et inversement » ¹) Ce que nous admirons aujourd'hui sous le nom de poésie grecque n'est, si je peux dire, qu'un torse.
—————
    ¹) Ambros : Geschichte der Musik, 2e éd. I, 219.

1313 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

de statue mutilée : car seule la musique qui y appartenait organiquement avait le pouvoir « d'évoquer à la pleine lumière du jour hellénique l'ode de Pindare, la scène de Sophocle ». D'où il suit que d'après notre conception actuelle, qui a institué la division tripartite en littérature, musique et art, qui a banni de la littérature « tout ce qui se chante » et qui l'a banni plus rigoureusement encore de l'art, la poésie grecque en sa totalité ressortirait à l'histoire de la musique, non pas à la littérature, ni à l'art ! Voilà qui donne à réfléchir. Dans l'intervalle, la musique a pris l'essor que l'on sait (j'y reviendrai dans un autre ordre d'idées); loin qu'elle y ait perdu en dignité ou en indépendance, elle a prodigieusement accru sa puissance expressive et, de la sorte, son pouvoir de configuration artistique. Dire qu'elle s'est « développée » — comme l'entendent nos historiens de la musique, qui reconstruisent si volontiers, chacun à sa manière, ce « développement » — ce n'est pas dire assez : elle a passé, et c'est là l'essentiel, des mains de l'Hellène dans celles du Germain. Le Germain, on peut l'affirmer de toutes les variétés de ce groupe ethnique, est le plus musical des hommes; la musique est son art propre et spécifique, celui où il s'atteste un maître incomparable entre tous les habitants de la planète. Du fond des âges s'évoque le spectacle de ces Germains qui, même à cheval, ne se veulent dessaisir de leur harpe, et nous avons vu leurs rois les plus vaillants ou les plus distingués présider en personne à l'enseignement du chant ¹); les anciens Goths ne surent inventer, pour désigner la « lecture », d'autre mot que celui qui signifiait « chant » : attendu, dit Lamprecht, « qu'ils ne connaissaient aucun mode de communication verbale qui ne fût une manière de chant » ²). Et ainsi — dès qu'au XIIIe siècle s'éveille en lui le besoin de son indépendance et qu'il commence de secouer le joug de Rome, si meurtrier pour son génie — le
—————
    ¹) Ch. IV, à la fin de la rubrique : « Les Germains ».
    ²) Deutsche Geschichte, 2e éd. I, 174.


1314 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

Germain s'applique AUSSITÔT à fixer l'harmonie et à instituer la polyphonie qui répondent à son instinct. Ce développement prend son point de départ au cœur du germanisme, dans les Pays-Bas (patrie de Beethoven), et c'est là, ainsi que dans les autres pays du Nord, que durant trois siècles au moins la musique possédera son foyer créateur et son asile sûr ¹). Les Italiens n'entreront en scène que plus tard et comme élèves des musiciens transalpins; Palestrina lui-même se rattachera directement au mouvement musical du Nord ²). L'œuvre entreprise d'une telle énergie se poursuit
—————
    ¹) Mettre l'accent exclusivement sur les Pays-Bas, comme on l'a fait longtemps, c'était commettre une erreur historique. Français, Allemands, Anglais ont collaboré en grand nombre, et magnifiquement, à la création de notre musique (voir par ex. Ambros : op. cit. III, 36, ainsi que la section suivante et tout le second livre). Un détail intéressant à noter, c'est que le père de Milton était musicien. Me bornant ici aux indications les plus sommaires, je renvoie pour le fond à Riemann : Geschichte der Musiktheorie et Illustrationen zur Musikgeschichte. Consulter aussi, sur des points particuliers, les excellentes monographies françaises de Michel Brenet.
    ²) Dans la première édition du présent ouvrage, je remarquais ici, d'après Ambros, que Palestrina était réputé avoir eu pour maître le grand musicien franc-comtois Goudimel (un huguenot comme Jean Goujon, mais plus certainement que lui massacré à la Saint-Barthélemy). Il est acquis aujourd'hui que l'assimilation tentée par Baini entre Goudimel et un mythique Gaudio Mel, contrepointiste flamand qui aurait eu l'heur de « réconforter » Palestrina selon la mention qu'en fait le vieux musicographe Pitoni, ne repose absolument sur rien : Goudimel n'est jamais allé à Rome. Voir l'exposé concluant de cette question dans le Palestrina de Michel Brenet, p. 40 et suiv. En revanche, et c'est le point essentiel, on s'accorde de plus en plus à reconnaître l'influence septentrionale sur l'art palestrinien. Michel Brenet, dès le début de son ouvrage, insiste sur les conséquences du séjour des papes et antipapes en Provence :
« Ce fut à Avignon que les chanteurs pontificaux firent connaissance avec l'art nouveau et tout septentrional des « déchanteurs » venus de France »; et ce sont des maîtres français, flamands, bourguignons, allemands qui enseignent à l'Italie des XIVme et XVme siècles les secrets de la composition musicale, de même qu'elle reçoit de la tradition plastique « franco-flamande et germano-flamande »
(cf. Muntz : Histoire de la Renaissance. Italie, t. I, p. 332 et suiv.) les procédés de la peinture à l'huile, de la gravure sur

1315 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

sans nulle interruption. Josquin Deprés déjà — un contemporain de Raphaël — incarnait en son génie une forme ache-
—————
bois, etc. « Après les invasions de Charles VIII, de Louis XII, ou des troupes impériales, le mouvement qui portait vers la péninsule les artistes du Nord n'avait fait que s'accentuer.... À l'instar de la chapelle pontificale, les maîtrises de toutes les cités, les chapelles de toutes les cours, se peuplaient de chanteurs transalpins.... » Ainsi le grand Josquin Deprés avait séjourné à Rome, à Modène, à Milan, où l'on peut suivre aussi la trace d'un autre authentique génie, Loyset Compère; les van Werbecke servaient les Sforza, Isaac les Médicis, etc. « Sur le sol étranger, au lieu de se laisser imprégner d'un esprit différent, Français et Flamands ne cessaient de répandre, par l'exemple et par l'enseignement, la semence abondante et féconde de leur art ». Aussi les trois recueils par lesquels Petrucci (le plus ancien imprimeur de musique italien) inaugure ses presses de Venise en 1501 se composent-ils exclusivement de chansons empruntées aux auteurs français, flamands et allemands; et c'est pareillement dans l'œuvre de huit musiciens du Nord qu'Antiquo, en 1516, choisit la matière du célèbre Liber quindecim missarum où figure (dans la partie rééditée par Henry Expert) l'admirable messe de Pierre de la Rue sur l'Ave Maria, au sujet de laquelle Michel Brenet écrit : « De semblables exemples de poésie et d'expression abondent parmi les œuvres de ces vieux artistes qu'on s'est plu longtemps à peindre comme uniquement absorbés dans le froid calcul des combinaisons techniques; et ce n'est pas seulement dans l'art d'associer les voix en contrepoints ingénieux, mais bien en même temps dans celui de traduire par des sons les affections de l'âme, que Palestrina a été leur disciple. » En héritant de cette grande tradition, Palestrina retourne notamment avec prédilection aux procédés qui la caractérisaient à la fin du XVme siècle et qu'avaient mis en honneur, deux siècles plus tôt, les vieux motettistes septentrionaux. Un de ces procédés consistait à écrire une Messe entière sur un thème donné, un motif de solmisation par exemple (témoin la messe illustre sur l'hexacorde), ou une mélodie tirée de la liturgie et plus souvent encore de la chanson populaire (telles les messes innombrables sur l'« homme armé »); c'était là, d'ailleurs, bien autre chose encore qu'un procédé : dans l'emploi fréquent de thèmes profanes, issus de la conscience populaire et portant une empreinte déjà nationale en quelque sorte, se décelait éloquemment, avec l'instinct d'indépendance germanique, le besoin d'une musique religieuse qui fût elle-même autonome et non asservie à des fins ecclésiastiques. Aussi la contre-réformation cherche-t-elle à faire disparaître cette vieille pratique, dont Palestrina s'inspirait si noblement, et c'est elle que vise le concile de Trente quand, dans sa 22e séance, il condamne musicas eas ubi sive organo sive cantu

1316 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

vée de la musique germanique; et de Josquin à Beethoven, du seuil du XVIme siècle au seuil du XIXme, le développement ne se relentit pas de cet art divin dont Shakespeare dit que lui seul métamorphose le plus intime de l'être humain. Des milliers de ces êtres vouent à la musique leurs soins, s'y adonnent avec enthousiasme, ou l'honorent et l'encouragent, en sorte que chaque nouveau génie qu'elle inspire dispose de moyens plus parfaits : technique plus mûrie, sensibilité plus raffinée ¹). Et voici des siècles que cet art spécifique-
—————
lascivum aut impurum aliquid miscetur. Mais Palestrina ne se soumet qu'en apparence. Il continue de composer des messes sur tels thèmes de chansons qui lui agréent, quitte à ne les plus désigner que par leur numéro d'ordre. Et si, assurément, il en écarte « le lascif ou l'impur », c'est qu'il est soutenu — « réconforté » comme dit Pitoni — par le souffle âpre et frais qui a nourri le rude génie d'un Josquin. Voilà un exemple tout superficiel d'une influence profonde; mais s'agissant de musique, je n'en peux ici donner d'autres. Par ce qu'ajoute Palestrina à cette inspiration du Nord — l'inimitable limpidité de son style, la magnificence de ses architectures — il la fait sienne, il la transforme et il l'exalte, mais de telle sorte qu'atteignant aussitôt un apogée sur la voie où il l'engage, elle touche du même coup ses bornes. Loin que Palestrina soit un commencement, il marque un terme; loin que Beethoven et Mozart soient ses fils, comme nous le raconte Victor Hugo, son art, issu des mêmes aïeux que ces génies du Nord, n'a pas eu de postérité : vierge immaculée, à qui suffit sa jeunesse éternelle.
    ¹) Gardons-nous toutefois de confondre les progrès de la sensibilité avec ceux de l'ouïe, car l'acuité auditive paraît avoir décru chez nous plutôt qu'augmenté dans le cours des trois siècles derniers, si l'on en juge par maints faits connus de tous les musiciens : ainsi la prédilection de nos aïeux pour une polyphonie extrême qui ne laisse pas de nous déconcerter (dans tel motet de Josquin, écrit à vingt-quatre parties, chacune des quatre voix naturelles déroule l'écheveau d'un sextuple canon) ou encore, par le développement du « déchant », l'usage qui s'était établi, même chez les dilettantes, de chanter en s'accompagnant du luth non le « dessus », mais un « dessous »
contrepointant avec la mélodie principale. Au demeurant, on a depuis longtemps observé que l'acuité auditive n'est pas du tout nécessairement en rapport direct avec la musicalité; elle est pour une grande part affaire d'exercice; il y a des peuples — par exemple les Turcs — chez lesquels une différence d'un quart de ton est très généralement perçue, et qui pourtant ne font preuve en musique ni d'imagination ni de force créatrice.

1317 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

ment germanique a été reconnu aussi pour un art spécifiquement chrétien — la divina musica, comme on l'a nommé; intuition très juste, car il a pour particularité de ne pas emprunter de formes au monde donné par les sens, mais de l'ignorer dans ses constructions et de toucher le cœur directement : c'est par là qu'il émeut avec une telle intensité l'homme intérieur. J'ai marqué ailleurs l'affinité profonde qui existe — en philosophie, en religion, etc. — entre le mécanisme et l'idéalisme ¹); elle nous apparaît ici comme dans une image palpable : l'art mathématique par excellence et, à ce titre, le plus « mécanique » de tous, est aussi le plus « idéal », le plus parfaitement dégagé de tout élément matériel; à ce phénomène s'en rattache un autre, par où la musique s'apparente à la vraie religion : l'immédiateté de son action, c'est-à-dire donc une actualité absolue. Et, de fait, pour signifier par un exemple ce que l'on entend dire quand on appelle la religion une EXPÉRIENCE, on aurait toutes raisons de se référer aux expériences musicales : l'impression immédiate, subjuguante et ineffaçable qu'une musique sublime produit sur notre cœur fournirait le meilleur terme de comparaison — le plus exact à la fois et le plus suggestif. Tel choral de Bach est sans doute ce qui a retenti de plus « chrétien » sur cette terre — je le dis littéralement, naïvement — depuis que s'est tue la voix divine du Crucifié.
    Ces rapides indications suffiront pour remémorer au lecteur la haute signification culturelle de la musique et les incomparables merveilles accomplies depuis cinq siècles en ce domaine par « l'art du génie ». Il m'accordera, j'espère, que des considérations générales sur le rapport de l'art à la culture sont dénuées de toute valeur, tant qu'elles n'incluent pas ces deux arts jumeaux, la poésie et la musique, qui en réalité n'en forment qu'un seul (Lessing nous le rappelait) lequel embrasse tous les autres.
—————
    ¹) Voir dans les sections : « Découverte » et : « Conception du monde » les rubriques : « Idéalisme » et « Religion ».

1318 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

ART ET SCIENCE

    Nous voici armés pour nous attaquer, avec des chances sérieuses, à cette philosophie de l'histoire qui, de nos jours, monopolise — et travestit — l'histoire de l'art; comme elle fait tout ce qui dépend d'elle pour nous empêcher de rien comprendre à la genèse de la culture germanique et qu'elle contribue de son mieux à fausser notre jugement sur l'art du dix-neuvième siècle, il me paraît indispensable de la combattre.
    Commençons par prendre un exemple concret : nous n'avons que le choix, car la chimère hégélienne a laissé de toutes parts des traces fâcheuses de son passage. Voici, entre cent autres, l'ouvrage extrêmement répandu, et d'ailleurs excellent, par lequel un savant des plus réputés, le professeur Alwin Schultz, de Prague, nous initie aux mystères de la moderne histoire de l'art ¹). J'ouvre et je lis : « Est-il jamais advenu que l'art et la science produisissent au même moment (sic !) leurs meilleurs fruits ? Aristote n'a-t-il pas apparu quand la période héroïque de l'art grec était déjà close ? Au temps de Léonard, de Michel-Ange, de Raphaël, quel savant a vécu (sic !) dont les œuvres se pussent mesurer même de loin avec celles de ces maîtres ? Non ! JAMAIS on n'a vu l'art et la science cultivés simultanément avec succès par les peuples; toujours, au contraire, l'art devance la science; la science ne s'atteste vraiment vigoureuse qu'alors que l'époque brillante de l'art appartient déjà au passé, et plus la science se développe et croît en importance, plus l'art passe à l'arrière-plan. Aucun peuple n'a produit de grandes choses dans les deux domaines en même temps. Nous pouvons donc très bien nous consoler du fait qu'en nôtre siècle, qui s'est signalé dans les sciences par des conquêtes si magnifiques, et si profitables à la culture entière, l'art n'ait pu atteindre qu'à des résultats plus insignifiants ». Cela continue ainsi pendant deux ou trois
—————
    ¹) Einführung in das Studium der neueren Kunstgeschichte. Je cite d'après l'édition de 1887, p. 5.

1319 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

pages, mais il suffit. Je souhaiterais qu'on lût plusieurs fois de suite le passage que je viens de citer; on sera toujours plus stupéfait de la quantité de jugements erronés dont il abonde, et l'on s'expliquera toujours moins qu'un savant consciencieux puisse ignorer purement et simplement des faits patents, connus de tout homme cultivé, dans son aveugle parti pris en faveur d'une construction historique absolument artificielle et radicalement fausse. Rien d'étonnant que nous autres, pauvres profanes, nous ne comprenions plus rien à l'histoire et, par suite, à notre propre temps. Mais nous VOULONS arriver à la comprendre. Dans ce but, examinons d'un peu plus près les thèses de l'officielle philosophie de l'histoire.
    D'abord je pose une question : à supposer qu'il en eût été chez les Grecs comme le dit le professeur Schultz, qu'est-ce que cela prouverait pour nous ? Le lièvre qui gît ici, c'est, une fois de plus, ce maudit concept abstrait d'« humanité ». Car on ne nous parle pas seulement des Grecs, on invoque des lois générales proclamées à grand renfort de « jamais » et de « toujours », comme si l'on pouvait nous fourrer tous dans le même sac — Égyptiens, Chinois, nègres du Congo, Germains ! Or nous voyons au contraire que, dans n'importe quel domaine de la vie, nos plus proches parents eux-mêmes — Hellènes, Romains, Hindous, Iraniens — ont suivi chacun leur voie propre et dégagé une individualité particulière. Mais, d'ailleurs, cet exemple tiré de l'histoire grecque, qui doit servir à étayer la démonstration, c'est lui qui aurait besoin de preuves. Ah ! si nos historiens de l'art s'étaient proposé d'établir — comme j'ai tenté de le faire dans le premier chapitre du présent ouvrage — que l'art créateur, l'art d'Homère, forma la base de la culture hellénique entière, que par lui seulement nous avons accédé « au plein jour de la vie », et que là est le signe distinctif d'une certaine histoire unique en son genre qui s'appelle l'histoire grecque, ah ! certes, leur position serait inattaquable et nous leur devrions notre reconnaissance. Mais ils ne songent à rien

1320 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

de pareil. Pour Schultz, pas plus que pour aucun de ses collègues, la poésie et la musique ne ressortissent à l'art; ils n'en disent pas un traître mot; leur objet comporte exclusivement « le domaine de production des arts manuels ». Or, de ce point de vue qui est le leur, la thèse qu'ils soutiennent est plus que risquée, elle est d'une absurdité manifeste. Car, premièrement, que signifie cette formule commode qui limite à Phidias la « période héroïque » de l'art plastique ? Que possédons-nous donc de lui qui nous donne le droit de porter un tel jugement ? Et si par ce nom : Phidias, nous entendons désigner un certain idéal de beauté et de force sereine qui a pris sur l'Acropole son radieux essor, n'est-ce rien que le rêve méditatif, ou l'enthousiasme, ou la passion, si magnifiquement exprimés par les artistes du IVme siècle ? La profonde signification de Praxitèle, la diversité de son génie, n'ont-elles pas apparu d'année en année avec plus d'évidence, au fur et à mesure des découvertes modernes ? ¹) Et, d'autre part, Athènes n'estimait-elle pas sa peinture à l'égal de sa sculpture, et Apelle ne passait-il pas pour un peintre incomparable ? Or Apelle et Praxitèle sont tous deux contemporains d'Aristote. Mais encore, est-il admissible qu'au nom d'un système préconçu nous dénigrions l'ensemble décoratif le plus imposant qui nous soit resté de l'antiquité grecque, et que nous déclarions « marchandises de seconde qualité » les merveilleuses sculptures de Pergame ? Or Pergame fut fondée cinquante ans après la mort d'Aristote. Je suis obligé dans le présent ouvrage de m'en tenir toujours à un minimum de noms et d'œuvres universellement notoires, ayant du reste fort insisté
—————
    ¹) Voir, par ex., le compte rendu des fouilles de Mantinée avec le bas-relief des Muses que plusieurs jugent attribuable à Praxitèle, au même titre que celui de Thespies apporté à Rome par Lucullus. Nous possédons, d'ailleurs, depuis 1877, un irrécusable original de l'artiste dans son Hermès d'Olympie; et parmi les copies de ses autres ouvrages il en est (telle la tête d'Aphrodite dans la collection de lord Leconfield) qui semblent extrêmement voisines d'un original.

1321 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

moi-même sur la définition de l'art comme « art du génie ». Mais il est ridicule, à mon sens, de généraliser de la sorte dans des ouvrages spéciaux. Le génie ne ressemble pas à une décoration que l'on suspend à la poitrine d'un individu particulier; il sommeille en des centaines et des milliers de consciences — et il y rêve, et il y agit — avant que l'être d'élection s'atteste élu entre tous les autres. Des personnalités, ai-je dit ailleurs, ne se peuvent avérer comme telles que dans un entourage de personnalités ¹); l'art du génie présuppose une abondante diffusion de génialité artistique; Richard Wagner l'a remarqué : dans les œuvres créatrices de l'art se manifeste « une force collective, répartie en des individualités multiples et diverses » ²). Eh bien, j'estime qu'une génialité aussi abondamment diffuse qu'elle le fut chez les Grecs des derniers siècles précédant notre ère — une génialité qui longtemps après Aristote suscite la frise des géants et le groupe de Laocoon ³) — ferait encore bonne figure auprès du plus héroïque effort de production scientifique : et rien de moins héroïque, certes ! que la science en Grèce à cette époque tardive. Pourtant je vais renoncer à tirer parti de ces avantages et, adoptant provisoirement le point de vue de nos esthéticiens officiels, je vais feindre de considérer le siècle de Périclès comme l'apogée de l'art hellénique. Mais alors, raisonnons : comment ne pas voir que la période « héroïque » de la science grecque coïncide exactement avec cet « apogée » artistique ? Et par quelle aberration nous sert-on ici le nom d'Aristote ? Sans doute ce grand homme a fait pour la science de son temps ce qu'il
—————
    ¹) Voir ch. I au sous-titre : « Culture artistique ».
    ²) Eine Mitteilung an meine Freunde (Ges. Schriften, 1re éd., IV, 309).
    ³) Exemples illustres, mais simples exemples, auxquels on pourrait ajouter la Vénus de Milo, si l'on accepte la date proposée par la plupart des archéologues actuels qui la placent vers l'an 100 avant J.-C. Et puisque me voici au Louvre, je rappelle que la Victoire de Samothrace commémore un événement postérieur de seize ans à la mort d'Aristote.


1322 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

a fait pour toute autre chose : il a résumé, trié, ordonné, schématisé; mais sa science personnelle n'est rien moins qu'héroïque, elle est bien plutôt — comment dirais-je ? — universitaire, pour ne pas dire cléricale. Par contre, tous les penseurs helléniques, un grand siècle déjà (et davantage) avant la naissance de Phidias, possèdent des connaissances spéciales en mathématique et en astronomie, et la science devient réellement « héroïque » avec Pythagore (né, au plus tard, quatre-vingts ans avant Phidias) ¹). Tout homme cultivé sait aujourd'hui combien géniale fut l'astronomie pythagoricienne, avec quel succès les Grecs s'appliquèrent à la mathématique et à la physique astrale — et cela sans interruption jusqu'à l'époque alexandrine — comment aussi Aristote se tint à l'écart de ce mouvement, qui seul tendait à constituer une science naturelle digne de ce nom : est-il admissible que l'on jette par-dessus bord des faits aussi indiscutablement acquis, à seule fin de leur substituer une construction artificielle ? De Thalès qui, cent ans avant Phidias, prédisait une éclipse de soleil, jusqu'à Aristarque qui, cent ans après Aristote, surgit comme l'authentique précurseur de Copernic — et cela revient à dire : tant qu'il y eut en Grèce une vie intellectuelle — nous voyons les Grecs manifester leur particulière aptitude pour la science de l'espace. En revanche, dans la science en général leurs productions ont rarement une valeur durable, car ils étaient, faute de persévérance, mauvais observateurs. Mais deux noms demeurent, qui conservent à juste titre leur prestige, et que tout écolier d'aujourd'hui connaît : Hippocrate, le fondateur de la médecine scientifique, et Démocrite, qui dépasse de beaucoup tous les penseurs grecs adonnés à l'étude de la nature, Démocrite, le seul d'entre eux qui vive encore parmi nous comme une force actuellement créatrice ²). Or ils sont tous les deux contemporains de Phidias !
—————
    ¹) Je renvoie le lecteur aux indications données sur cet objet ch. I, dans la partie intitulée : « Sciences naturelles ».
    ²) On ne peut comparer Démocrite qu'avec Kant : l'histoire uni-


1323 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

    Si maintenant nous passons de la culture grecque à la culture germanique, la thèse nous apparaîtra plus insoutenable encore, qui déclare impossible de cultiver simultanément et avec un égal succès la science et l'art. « Au temps de Léonard, de Michel-Ange, de Raphaël, quel savant a vécu dont les œuvres se pussent mesurer même de loin avec celles de ces maîtres ? » En vérité, ces pauvres historiens de l'art font peine à voir ! Dès le premier nom cité par Schultz on voudrait le retenir : n'allez pas plus loin, excellent homme ! un savant au temps de Léonard? eh bien, mais.... Léonard lui-même ! Les juges les plus compétents en matière scientifique ont prononcé : « Léonard de Vinci doit être considéré comme le précurseur le plus marquant de l'époque galiléique caractérisée par le développement de la science inductive » ¹). J'ai eu si souvent dans ce livre l'oc-
—————
verselle ne nous offre pas d'exemple d'une puissance intellectuelle plus étonnante. Au lecteur qui en douterait je recommande la section consacrée à Démocrite par Zeller dans sa Philosophie der Griechen (c'est la 2e du t. I) et, pour complément, l'exposé de Lange dans sa Geschichte des Materialismus. (Ce dernier ouvrage est traduit en français par Pommerol; l'autre, en partie seulement, sous la direction de Boutroux. Cf. aussi Renouvier : Manuel de Philosophie ancienne, t. I, p. 239 et sq). Démocrite est le seul Grec que l'on puisse considérer comme un véritable précurseur de la conception germanique du monde; chez lui — et chez lui seul — l'interprétation rigoureusement mathématico-mécanique du monde phénoménal s'associe à l'idéalisme de l'expérience intérieure, avec exclusion résolue de tout dogmatisme. À l'encontre de la fastidieuse doctrine du « juste milieu », préconisée par Aristote, il enseigne que la vérité gît dans la PROFONDEUR ! Il tient pour impossible une connaissance des choses adéquate à leur réelle nature. Son éthique n'est pas moins digne d'attention : la moralité, pour lui, réside tout entière dans le vouloir, non dans l'acte; il fait pressentir ce que Goethe entendra par le respect de soi-même et il répudie la crainte aussi bien que l'espoir comme ressorts moraux.
    ¹) Hermann Grothe : Leonardo da Vinci als Ingenieur und Philosoph, p. 93. Dans cet écrit, Grothe essaie d'établir que les connaissances scientifiques furent en somme plus étendues et plus précises au temps de Léonard que deux siècles plus tard, mais il est à ce point victime de la phraséologie hégelienne qu'il n'hésite pas à déclarer tout de même :
«
Nous avons pu observer toujours ce phénomène qu'une noble période

1324 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

casion de me référer à Léonard que je rappellerai simplement ici qu'il fut mathématicien, mécanicien, ingénieur, astronome, géologue, anatomiste, physiologiste. Si le bref espace mesuré à une vie humaine n'a pas suffi pour qu'il laissât en tous ces domaines des créations immortelles comme ses œuvres d'art, il n'en a pas moins eu de nombreux pressentiments des vérités que nous devions découvrir beaucoup plus tard, et ces pressentiments ont d'autant plus de valeur que ce ne sont pas des intuitions en l'air, mais qu'ils procèdent d'exactes observations et d'une méthode de pensée rigoureusement scientifique. Il a le premier posé nettement le grand principe central de toute la science naturelle : « Toute science est vaine, note-t-il quelque part, qui ne se fonde point sur des faits d'expérience et qui ne peut être conduite pas à pas jusqu'à la vérification expérimentale scientifiquement établie » ¹). Je ne sais, il est vrai, si le pro-
—————
d'art précède l'épanouissement de la science. » Cela, c'est en vérité un non plus ultra ! Il n'y a, semble-t-il, rien de plus malaisé à extirper que les formules creuses : le même homme qui vient de démontrer leur néant dans un cas particulier recommence à les marmotter l'instant d'après et s'excuse par un « toujours » d'avoir mentionné une exception à la prétendue règle. Je répondrais volontiers à son « toujours » par une question : où Grothe a-t-il vu un véritable « épanouissement de la science » hormis chez nous, Germains ? Il éprouverait quelque peine, je crois, à m'en citer d'autres exemples. Et chez nous — il ne le pourrait nier — l'art chemine, de Giotto à Goethe, parallèlement à la science, de Roger Bacon à Cuvier.
    ¹) Cité d'après la version allemande, publiée par Ludwig, du Libro di pittura, § 33. Dans la version française donnée par Péladan, qui traduit sur le codex vaticanus, on lit, § 7 : « Vaines et pleines d'erreur sont les sciences qui ne naissent pas de l'expérience, mère de toute certitude, et qui n'aboutissent pas à une notion expérimentale, c'est-à-dire dont ni leur origine, ni leur milieu, ni leur fin ne passe par aucun des cinq sens. » Un peu plus loin, la « vraie science » est définie : «
celle qui impose silence à la langue des argumentateurs et qui ne nourrit pas de songes ses investigateurs, mais qui sur les premiers et vrais principes connus progresse successivement et avec une vraie suite arrive à conclure, comme on le voit dans les mathématiques. » Ailleurs, Léonard proteste qu'il n'est pas vrai que l'expérience nous trompe jamais, comme on l'en accuse (§ 36); ce qui nous trompe, ce sont nos jugements

1325 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

fesseur Schultz consentirait à qualifier Léonard de « savant »; pourtant l'histoire démontre assez qu'il y a, dans les sciences aussi, quelque chose de plus grand que l'érudition, savoir : le génie; et Léonard est sans contredit un des plus éminents génies scientifiques de tous les temps. — Mais pour ne parler que de « savants » au sens le plus exclusif du mot, est-ce donc un point acquis que l'époque de Michel-Ange et de Raphaël ne nous en présente pas un qui soit digne de se mesurer « même de loin » avec ces maîtres ? Rien n'est plus difficile que de faire apprécier à leur valeur les grands hommes du passé dans l'ordre scientifique : si je citais comme exemple tel naturaliste dont la vie coïncide avec celle de Michel-Ange — Vésale, l'immortel fondateur de l'anatomie scientifique, Servet, qui fraie la voie à nos connaissances sur la circulation du sang, Gessner, modèle de tous les investigateurs futurs par sa curiosité étonnamment compréhensive, ou quantité d'autres presque aussi considérables — il me faudrait ajouter à chaque nom un commentaire, et encore est-il douteux qu'au jugement du lecteur profane une vie entière de fécond labeur scientifique pesât jamais autant qu'une seule œuvre d'art qui l'impressionna directement. Par bonheur, nous n'avons pas besoin de chercher longtemps un nom dont le prestige parle aux imaginations les moins préparées. Si profondément que nous vénérions ces artistes immortels, comment ne pas convenir qu'un Nicolas Copernic a exercé sur la culture de l'humanité entière une influence plus considérable, d'une portée plus ample, d'une signification plus déterminante pour l'avenir le plus lointain, que Michel-Ange et que Raphaël ? Après avoir marqué la grandeur scientifique et morale de Copernic, Lichtenberg s'écrie : « Si cet homme-là ne fut pas grand, qui sur cette terre peut prétendre à passer pour tel ! » ¹)
—————
promettant des effets tels qu'ils ne sauraient être inférés de nos expériences (§ 37).
    ¹) Voir sa Vie de Copernic dans ses Physikalische und mathematische Schriften, éd. 1844, Ie p., p. 51.


1326 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

Or Copernic est si exactement le contemporain de Raphaël que la vie du savant inclut celle de l'artiste. Raphaël est né en 1483, mort en 1520; Copernic est né en 1473, mort en 1553. Copernic était célèbre à Rome avant que personne y eût entendu prononcer le nom de Raphaël, et lorsqu'en 1508 Jules II mandait à sa cour l'artiste pour lui confier la décoration des salles du Vatican, l'astronome portait déjà dans sa tête la théorie achevée de son système cosmique de l'univers, encore qu'avant de la publier il l'ait cru devoir, par scrupule de vrai naturaliste, reviser dès lors pendant plus de trente ans. Il était de vingt-un ans plus jeune que Léonard, de deux ans plus jeune qu'Albert Dürer, de deux ans plus âgé que Michel-Ange, de quatre ans plus âgé que le Titien : tous ces hommes atteignent entre 1500 et 1520 l'apogée de leur activité. Pas rien qu'eux, mais pareillement ce grand initiateur, Paracelse ¹) : il n'est que de dix ans le cadet de Raphaël, et sa carrière féconde, qui fait époque dans la science, se termine plus dé vingt ans avant celle de Michel-Ange. — Gardons-nous d'ailleurs d'imaginer que les Copernic et les Paracelse tombent du ciel : s'il est vrai que même l'art du génie constitue un phénomène collectif, cela est vrai de la science à un bien plus haut degré. Le premier biographe de Copernic, Gassendi, posait déjà en fait que Copernic n'eût pas été possible sans son précurseur, l'immortel Regiomontanus, et pas davantage Regiomontanus sans son maître Purbach; et, d'autre part, un spécialiste, l'astronome Bailly, estime qu'il eût suffi d'un simple perfectionnement technique apporté aux instruments pour que Regiomontanus devançât Galilée dans la plupart des découvertes qui ont illustré ce dernier ²).
—————
    ¹) Cf. dans la section précédente les sections intitulées respectivement : « Le chemin de la véracité » et « Les Mystiques ».
    ²) J'emprunte ces deux témoignages à la biographie ci-dessus mentionnée de Copernic par Lichtenberg.


1327 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

    Au demeurant, ce procédé de nos esthéticiens qui consiste à établir un parallèle entre l'art et la science n'est pas admissible en thèse générale. Car, ainsi que le remarque si heureusement Schopenhauer, l'art — l'art du génie — frappe toujours juste, et atteignant toujours sa fin il est toujours au point. On ne conçoit pas de « progrès » par delà Homère, ou Michel-Ange, ou Bach. La science, par contre, est « cumulative » de sa nature et chaque nouvel investigateur se hisse sur les épaules de ses devanciers. Le modeste Purbach prépare la voie à l'enfant-prodige Regiomontanus; l'œuvre de Regiomontanus rend possible celle de Copernic; sur Copernic s'appuieront à leur tour Kepler et Galilée (lequel naît l'année où meurt Michel-Ange) et sur eux s'appuiera Newton. D'après quel critère déterminera-t-on le « meilleur fruit » ? Pour faire voir au lecteur ce que vaut une détermination artificielle, fondée sur des a priori, je me contenterai d'une considération, mais probante. Les grandes découvertes de Colomb, de Vasco de Gama, de Magellan, etc., sont toutes le fruit de travaux accomplis dans les sciences exactes. Toscanelli (né en 1397), le conseiller de Colomb et probablement l'instigateur de ses tentatives vers l'Occident, était un astronome et cosmographe de grand mérite, qui entreprit de démontrer la sphéricité de la terre et dont la carte de l'Atlantique, employée par Colomb dans son premier voyage, apparaît un monument admirable de savoir et d'intuition. Le Florentin Améric Vespuce fut encore personnellement son élève, et c'est à l'enseignement de Toscanelli qu'il dut de pouvoir fixer les premières dénominations géographiques exactes de la côte américaine. Mais cela n'eût pas suffi. Sans les éphémérides astronomiques merveilleusement exactes qu'avait imprimées Regiomontanus, c'est-à-dire sans les calculs anticipés auxquels ses observations et ses méthodes nouvelles lui avaient permis de procéder pour les années 1475-1506, un voyage de découverte à travers l'Atlantique eût été simplement impossible; dès Colomb, il n'est pas un explorateur de l'Océan

1328 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

qui ne soit muni de ces précieux documents ¹). Eh bien, j'imagine que la découverte du monde, dont la « période héroïque » coïncide exactement avec le plus bel épanouissement des arts plastiques en Italie, est déjà un « fruit » aussi digne d'attention qu'une madone de Raphaël; et la science qui a préparé cette découverte, qui seule l'a rendue possible, loin qu'elle intervienne tardivement après cet apogée artistique, le devança bien plutôt.
    Si nous voulions suivre pas à pas notre historien de l'art, nous n'en aurions pas de longtemps fini avec lui. Mais dès lors que le fondement même qu'il donnait à ses affirmations s'est attesté matériellement insoutenable, je pense que nous pouvons ouvrir toutes grandes portes et fenêtres; pour renouveler l'atmosphère étouffante de chambre close où se complaît une philosophie de l'histoire qui brouille les traits du passé et qui prive le présent de toute signification, rien ne vaudra le soleil de la radieuse réalité, le courant d'air frais de l'effervescent devenir. Je me bornerai donc aux plus sommaires indications pour achever de réfuter le professeur Schultz.
    Un siècle et demi, environ, après la mort de Raphaël — alors que Kepler et Galilée étaient morts depuis longtemps et Harvey depuis peu, alors que Swammerdam se penchait sur les mystères insoupçonnés de l'anatomie, alors que Newton venait d'élaborer son système de la gravitation, alors que Locke quadragénaire entreprenait son analyse scientifique de l'esprit humain — certain poème fut écrit dont Goethe déclare que « si la poésie entière disparaissait du monde, on pourrait la restituer au moyen de ce seul ouvrage » : en voilà un, j'imagine, qui mérite le nom d'art, et même d'art du génie au degré superlatif ! L'artiste était Caldéron; l'œuvre louée par Goethe était Le prince constant ²). Un éloge si extrême de la part d'un homme si com-
—————
    ¹) Pour les précisions, voir l'ouvrage de Fiske déjà cité : The discovery of America.
    ²) Lettre à Schiller, 28 janvier 1804.


1329 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

pétent, et toujours mesuré dans son langage, nous garantit assez que la puissance de création artistique n'a pas fléchi au XVIIme siècle. Nous serons moins encore tentés de le croire, si nous songeons, par exemple, que Newton, contemporain de Caldéron, aurait très bien pu voir Rembrandt à son chevalet, et peut-être l'y a vu effectivement — je n'en sais rien — de même qu'il aurait pu, si le hasard l'eût conduit à Leipzig, entendre une des Passions de Bach dirigées par l'illustre Cantor de l'école Saint-Thomas en personne; il a du moins vu et connu sans nul doute Haendel, qui s'était fixé en Angleterre longtemps avant la mort de Newton. Nous arrivons ainsi jusqu'au milieu du XVIIIme siècle; l'année où mourait Haendel, Gluck était en pleine production, Mozart était né, Goethe avait déjà beaucoup écrit sinon pour le public, du moins pour son frère Jakob décédé prématurément, et il venait, grâce à la présence des Français à Francfort, de faire intime connaissance avec le théâtre, scène et coulisses; avant la fin de la même année 1759, Schiller voyait la lumière du jour. Ces rapides indications — dans lesquelles je ne fais même pas allusion à la vie artistique qui s'épanouit en Angleterre, de Chaucer à Shakespeare, de Shakespeare à Hogarth et à Byron, ni aux riches créations de la France depuis celles de l'architecture gothique durant les XIIme et XIIIme siècles jusqu'aux œuvres du grand Racine, etc., etc. — suffisent pour prouver qu'en aucun temps, à dater de la genèse de notre monde nouveau, le besoin profond de l'art n'a fait défaut, non plus que la génialité diffuse, non plus que l'efflorescence de cette génialité en productions magnifiques dans L'ART DU GÉNIE. Caldéron n'est pas un cas isolé; ce que dit Goethe de son Prince constant, il l'eût pu dire aussi bien du Macbeth de Shakespeare. Et, dans le même temps, le plus pur de tous les arts, celui qui devait offrir au poète germanique un instrument sans pareil pour atteindre à la plénitude de sa capacité expressive, la musique allait se perfectionnant sans cesse, elle enfantait génie après génie. Ainsi apparaît le néant

1330 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

de la thèse qui prétend que l'art et la science s'excluent : thèse déduite en partie d'une définition tout arbitraire du concept d'« art », en partie fondée sur l'ignorance des faits historiques et sur une aberration innée du jugement.
    S'il est un siècle que l'on puisse appeler « le siècle naturaliste », c'est assurément le XVIme : Justus Liebig confirme de toute son autorité cette opinion de Goethe ¹); or le XVIme siècle est aussi le siècle de Raphaël, de Michel-Ange et du Titien, Léonard en a vu le début et Rubens la fin; le siècle par excellence de la science naturelle est donc également un siècle incomparale de l'art plastique. Pourtant les spécifications de cette sorte doivent être toutes rejetées, elles sont artificielles et ne signifient rien ²). Les siècles n'ont d'existence que dans notre imagination, et il n'existe pas davantage de rapport entre l'art et la science, hormis un rapport indirect d'encouragement réciproque. Ce qui existe en fait, c'est uniquement une grande force déchaînée, agissante à la fois dans tous les domaines — la force d'une race déterminée. Sans doute, il advient que sur un point ou sur un autre cette force soit entravée ou stimulée, tantôt par des circonstances purement extérieures et accidentelles, tantôt par de grandes idées et par l'influence de personnalités dominantes. Ainsi la peinture italienne conquiert son autonomie et précise sa signification sous l'influence immédiate de François d'Assise, et grâce au fait que l'ordre franciscain réclame de vastes églises où se puissent développer amplement des
—————
    ¹) Voir dans la section : « Science » au sous-titre : « Idée et théorie ».
    ²) Aux amateurs de ces amusettes, je fais remarquer encore que Shakespeare naît l'année où meurt Michel-Ange (1564), qu'avec la mort de Caldéron (1681) coïncide
à
peu près la naissance de Bach (1685), qu'enfin, les vies de Gluck, de Mozart et de Haydn nous conduisent exactement jusqu'au terme du XVIIIme siècle, de façon qu'on pourrait parler d'un siècle poétique succédant au siècle plastique et d'un siècle musical succédant au siècle poétique. Il y a aussi des gens qui ont parlé de siècles mathématiques, astronomico-physiques, anatomiques (classification) et chimiques — non-sens particulièrement peu goûtés des mathématiciens, physiciens, anatomistes, etc. de notre temps.

1331 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

fresques servant à l'instruction du peuple ignorant; ainsi, en Allemagne, trois siècles (ou presque) de guerre, de dévastation, de dissensions intestines, ont cet effet de tarir peu à peu l'aptitude aux arts plastiques et le goût même de ces arts, qui pour vivre ont besoin de richesse et de tranquillité; ou bien encore, la circumnavigation du globe donne une puissante impulsion aux études astronomiques, tandis que l'avènement des Jésuites entraîne pour l'Italie l'arrêt total d'une abondante production scientifique ¹). Tout cela, il appartient à l'historien digne de ce nom, et pareillement à l'historien de l'art, de nous en fournir la démonstration appuyée sur des faits concrets; mais il ne leur appartient pas de nous fausser le jugement par des généralisations boiteuses.

L'ART ENVISAGÉ COMME UN TOUT

    Et néanmoins nous ne pouvons nous passer des généralisations; sans elles, il n'est pas proprement de « savoir »; aussi — en attendant l'arrivée du Bichat historien que j'appelle de mes vœux et qui dressera le tableau bien ordonné des éléments de notre culture — oscillons-nous entre des vues synthétiques fausses, qui présentent chaque fait particulier dans une perspective déformante, et de justes aperçus de détail que nous sommes incapables de combiner pour en former un « savoir », c'est-à-dire une connaissance compréhensive embrassant tous les phénomènes. J'espère pourtant que l'enquête à laquelle nous avons procédé dans le cours du présent ouvrage nous a fourni des matériaux suffisants pour achever notre pont de fortune. Ayant fixé aussi nettement qu'il m'était possible les notions fondamentales, et les ayant considérées sous tant d'aspects différents, j'ose croire que le lecteur excusera une brièveté presque aphoristique dans cet exposé final.
    Pour comprendre l'histoire — et dès lors aussi le rôle — de notre art dans la succession chronologique de ses mani-
—————
    ¹) Voir, sous la section : « Découverte », « L'Unité de l'œuvre de découverte »; et, au début du présent chapitre, « L'Italie germanique ».

1332 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

festations et dans l'ensemble des phénomènes qui constituent notre vie, la première condition, et une condition absolue, c'est que nous l'envisagions comme un tout au lieu de le dissocier en ses parties et de philosopher sur tel ou tel fragment comme, par exemple, « le domaine de production des arts manuels » ¹). En quelque domaine et de quelque manière que se produise, par inspiration librement créatrice, une configuration nouvelle des éléments internes et externes donnés par la nature, c'est là de l'art. Comme l'art implique la liberté et la force créatrice, il requiert la personnalité : une œuvre qui ne porte pas l'empreinte d'une individualité particulière et distinctive n'est point une œuvre d'art. Or les personnalités ne se distinguent pas entre elles seulement d'après la physionomie, mais aussi d'après le degré; et (ici comme partout ailleurs dans la nature) la différence de degré, arrivée à un certain point, tourne en différence d'espèce, ce qui nous autorise à soutenir avec Kant que l'homme de génie diffère spécifiquement de l'homme ordinaire ²). Rien mieux que l'art ne nous l'atteste, car dans
—————
    ¹) À toutes les époques d'ultravirtuosité se pourrait appliquer (soit dit en passant) cette remarque de Goethe : « La technique devient en fin de compte pernicieuse pour l'ART » (Sprüche in Prosa). Il entend naturellement : pour l'art créateur, le vrai.
    ²) Cf. ch. I, sous la rubrique : « L'homme et l'animal ».
Que d'hérésies esthétiques et d'oiseuses controverses se fût épargnés le dix-neuvième siècle, s'il avait pesé ces paroles de Kant : « Le génie est cette disposition innée de la sensibilité par laquelle la nature donne à l'art des règles ! » Et plus loin : « Voilà pourquoi le génie ne peut décrire lui-même le mode de sa production ni en rendre compte scientifiquement; voilà pourquoi l'auteur d'une production géniale ne sait pas lui-même, encore qu'elle soit due à son propre génie, comment se trouvent en lui les idées qu'elle exprime, et il n'est pas en son pouvoir de concevoir rien de pareil à plaisir ou systématiquement, ni de communiquer à d'autres des recettes qui leur permettraient de produire des ouvrages analogues » (Kritik der Urteilskraft § 46. Voir aussi § 57, la fin de la première remarque complémentaire). Si Goethe avait déjà livré à l'impression son Voyage en Italie dans le temps que Kant composait sa Critique du Jugement, Kant aurait pu lui emprunter ce passage de la lettre du 6 sept. 1787 : « Les œuvres supérieures de l'art ont été produites par

1333 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

les œuvres d'un génie authentique l'art devient en quelque sorte une deuxième nature, comme l'autre impérissable, inconcevable, inexplicable, inimitable. Sachons pourtant reconnaître dans toute personnalité libre, c'est-à-dire capable d'originalité, une affinité avec le génie; cette affinité se traduit par une fine compréhension de l'art du génie, par l'enthousiasme qu'il suscite, par l'impulsion à créer dont il est la cause et par l'influence qu'il exerce sur l'activité créatrice d'hommes qui ne sont pas artistes au sens propre de ce mot. L'art du génie ne vit pas seulement dans une atmosphère de génialité artistique où il s'élabore, s'actualise et se répercute, mais c'est précisément un caractère du génie que d'étendre ses racines jusque dans les domaines les plus lointains, tirant de partout des aliments et propageant partout en retour sa force vivifiante. Ainsi Léonard, ainsi Goethe. Nous voyons à de tels exemples comment l'inspiration artistique déborde de chacun des réservoirs étroits qui lui sont assignés, et féconde, en s'y répandant, chacun des champs que cultive l'esprit humain. Regardons de plus près encore et nous constaterons, non sans étonnement, que ces hommes trouvent aux sources les plus diverses, et les plus éloignées l'une de l'autre, de quoi restaurer leur génie. Pour Goethe, le terrain nourricier va de l'ostéologie comparée à la critique philologique de la Thora; pour Léonard, de l'anatomie interne du corps humain à l'entreprise effective de ces grandioses canalisations dont Goethe rêvait dans sa vieillesse. S'agissant de génies d'une telle envergure, est-il équitable de mesurer leur aptitude artistique aux productions qu'ils ont laissées dans un certain domaine arbitrairement limité, et de déduire de là leur « formule » ? Tolérerons-nous que des pygmées intellectuels, ornements de l'arbre à singes darwinien sur lequel ils s'étaient juchés, en descendent tout exprès pour les ramener dans les bornes de
—————
l'homme en même temps comme ŒUVRES SUPRÊMES DE LA NATURE, d'après des lois vraies et naturelles. »

1334 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

la « spécialité » artistique où ils prétendent les enfermer ? Non certes ! « C'est au seul titre de créateur que l'homme peut être digne que nous l'honorions », dit Schiller ¹). Les considérations sur la nature et les pensées philosophiques d'un Léonard ou d'un Goethe présentent ce caractère « créateur » qui nous justifie et nous commande de les honorer sans réserve; elles sont de l'ART. Eh bien, ce qui se manifeste ici visiblement — parce que des hommes aussi exceptionnels nous offrent l'occasion d'observer directement le prendre et le donner dans un seul et même individu — a lieu sans cesse et de tous côtés, mais par de multiples intermédiaires qui font que nous ne nous en apercevons pas. Tout peut être source d'inspiration artistique; et, d'autre part, nos efforts aboutissent souvent à des résultats qui procèdent, en dernière analyse, d'une impulsion artistique, encore que nous ne la soupçonnions guère dans la précipitation de notre vie. La force créatrice humaine s'atteste réceptive au plus haut degré; il n'est rien quine l'impressionne, et chaque nouvelle impression signifie un accroissement non seulement de matériaux, mais d'intensité, parce qu'en fait — je l'ai souligné à maintes reprises ²) — c'est la nature seule, et non l'esprit humain, qui est géniale et qui « invente ». De là une étroite connexité entre le savoir et l'art, de là ce fait que le grand artiste — nous l'avons constaté d'Homère à Goethe — brûle toujours de la soif de connaître. Mais ce que reçoit l'art, l'art le rend avec des intérêts; par des milliers de canaux souterrains il réagit sur la philosophie, la science, la religion, l'industrie, sur la vie en général, et notamment sur la possibilité même du savoir. Comme le dit Goethe : « Les hommes sont en somme mieux bâtis pour l'art que pour la science; c'est à eux-mêmes qu'appartient
—————
    ¹) Ueber Anmut und Würde.
    ²) Voir ch. III au sous-titre : « La religion de l'expérience ». Cf. dans le présent chapitre, section « Découverte » : « La nature comme institutrice » et, section « Science » : « Nos méthodes scientifiques »
(à la fin de l'une et de l'autre rubrique).

1335 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

l'art pour une forte moitié; c'est au monde que, pour une forte moitié, appartient la science — aussi faut-il nécessairement que nous concevions la science comme art, si nous attendons d'elle une sorte quelconque de totalité » ¹). Kant, par exemple, dans sa Théorie du Ciel et Goethe, dans sa Métamorphose des Plantes, construisent, l'un comme l'autre, un édifice essentiellement artistique — et cela non seulement au sens positif, en tant qu'œuvre bienfaisante de configuration, mais encore au sens négatif, dans la mesure précisément où de telles synthèses ne sont toujours, nonobstant l'appareil mathématique, que des configurations humaines et partant des MYTHES.
    Si donc il me paraît indispensable que l'on veuille bien envisager l'art comme un tout, c'est que cette condition n'est pas de faible importance. L'art manuel ressortit à l'industrie, donc au domaine de la civilisation; il peut fleurir (comme chez les Chinois) sans le concours de la moindre force créatrice. Mais l'art en tant qu'élément de culture est au contraire (dans les divers groupes de la famille européenne) un système sanguin qui entretient toute la vie intellectuelle supérieure. Pour arriver à une juste appréciation historique de notre art, il faut par conséquent se rendre compte tout d'abord de l'unité d'impulsion — laquelle procède des mouvements les plus intimes de la personnalité — puis il faut suivre jusqu'en ses plus menues ramifications le jeu alternatif et multiforme du prendre et du donner. Je l'ai fait observer déjà : celui-là seul dont le regard embrasse un tout est capable d'opérer au sein de ce tout les dissociations nécessaires ²); aussi ne réussit-on pas à bâtir une histoire de l'art tant soit peu véridique en sériant et isolant les différentes formes « d'art », mais le procédé inverse s'impose : observer d'abord la manifestation globale de ce tout homo-
—————
    ¹) Materialien zur Geschichte der Farbenlehre, 1re section.
    ²) Voir dans le présent chapitre, 2e partie, avant le tableau des éléments de la vie sociale.


1336 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

gène et en pousser l'observation jusqu'à ce qu'il s'aille confondre avec d'autres manifestations de la vie dans un ensemble encore plus vaste. Dès lors seulement nous sommes en état d'apprécier avec quelque sécurité la signification des phénomènes particuliers que constituent les différentes « formes d'art ».
    Voilà le premier principe général.

LA PRIMAUTÉ DE LA POÉSIE

    Et voici le second par où nous restreignons, comme il convient, le cercle dans lequel se doit appliquer le premier : une création d'art n'est digne de ce nom qu'autant qu'elle institue l'absolue primauté de la poésie. Je peux me contenter ici de renvoyer le lecteur à ce que j'ai dit un peu plus haut ¹); il en trouvera partout la confirmation. Springer, par exemple, nous fait voir comment, en matière de plastique, le premier éveil de l'instinct créateur chez les Germains (vers le Xme siècle) ne se produisit pas du tout là où ils trouvèrent des modèles antérieurs de l'art PLASTIQUE, mais bien là où des créations POÉTIQUES — psaumes, légendes, etc. — incitèrent leur imagination à configurer librement ses rêves : aussitôt, dit-il,
« se révèle une merveilleuse puissance de vision POÉTIQUE, elle pénètre l'objet, elle revêt même d'un corps palpable des notions abstraites ». Ainsi notre production plastique date de l'instant que nous nous attachons à des formes évoquées devant notre imagination par le poète. Sans doute, le sculpteur ou le peintre reçoit mainte impulsion directe à configurer qui ne lui vient pas d'un poème écrit : témoin l'influence incommensurable exercée sur lui par un François d'Assise. Mais n'ayons garde de l'oublier : il n'y a pas de poésie qu'écrite. J'ai parlé de génialité abondamment diffuse : telle la puissance de configuration poétique qui sommeille au cœur des masses; « de tout temps, l'inventeur proprement dit fut le peuple, et le peuple seul; l'individu ne peut pas inventer, il peut uniquement s'empa-
—————
    ¹) Au sous-titre : « Le poète-musicien ».
    ²) Handbuch der Kunstgeschichte (1895) II, 76.


1337 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

rer de l'invention » ¹). À peine la merveilleuse personnalité de François d'Assise s'était-elle évanouie que déjà le peuple l'avait transfigurée par la fiction et qu'il en avait ébauché l'image idéale : c'est de CETTE IMAGE POÉTIQUE que s'inspirent Cimabue, Giotto et leurs successeurs. Mais l'exemple que je cite là comporte encore d'autres enseignements. Un historien de l'art qui a pris justement pour objet d'étude l'influence de François sur l'art plastique, et que l'on doit supposer plus enclin à l'exagérer qu'à la diminuer, le professeur Henry Thode nous fait observer que cette influence n'a agi que jusqu'à un certain point dans le sens indiqué; le mouvement religieux qui en procède, s'il atteint la personnalité jusqu'en ses profondeurs dormantes, n'offre par lui-même à l'œil que peu de matière et moins encore de forme; pour que se développât l'art plastique en Italie jusqu'à la plénitude de sa force, il fallut une nouvelle impulsion, et celle-ci fut l'ŒUVRE DES POÈTES ²). C'est le Dante qui apprit aux Italiens à configurer et, avec le Dante, c'est la poésie de l'antiquité, retrouvée précisément au XIVme et au XVme siècles. Il ne faut pas, cela va de soi, interpréter mesquinement de telles indications : le miniaturiste a pu — dans l'intérêt même de sa libre invention — suivre un psaume donné, verset à verset; plus tard on estimera peu les illustrateurs de ce genre, on exigera une invention plus libre; dans tous les domaines de l'art, l'artiste accentue son autonomie, mais la mesure de cette autonomie dépend néanmoins toujours du degré de développement et d'intensité de la poésie qui embrasse toutes les formes particulières.
    Rappelons-nous ici cette vue de Lessing dont j'ai souligné déjà l'importance : à savoir, que l'art poétique et l'art musical ne sont qu'un seul et même art et que de leur union naît proprement la poésie. Voilà le point décisif à retenir
—————
    ¹) Richard Wagner : Entwürfe, Gedanken, Fragmente (1885), p 19.
    ²) Franz von Assisi und die Anfänge der Kunst der Renaissance in Italien (1885), p. 524. L'ouvrage de Thode a été traduit récemment en français.


1338 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

pour pénétrer le sens de notre art germanique (y compris la plastique). Aussi compléterai-je maintenant ce que j'en ai dit plus haut ¹) : complément indispensable, mais, on le verra, sommaire à l'extrême.

LA MUSIQUE GERMANIQUE

    Partout où nous trouvons chez les Indo-Européens un art poétique développé, créateur, nous trouvons aussi, intimement uni à lui et se développant corrélativement, un art musical. On pourrait citer à cet égard bien des traits caractéristiques des Hindous aryens; je me bornerai à trois. L'inventeur légendaire de la forme d'art qu'ils ont le plus cultivée, Bharata, le père de leur drame, est réputé par eux avoir établi du même coup les principes de l'enseignement musical, tant il est vrai qu'ils tenaient la musique pour une partie intégrante de l'art dramatique; quant aux poètes lyriques, ils avaient accoutumé de joindre
à leurs vers la mélodie assortie, ou bien, s'ils se dispensaient par exception de la composer, ils indiquaient du moins dans quel mode chaque poème devait être déclamé. Ces deux traits témoignent avec éloquence du sentiment; le troisième présente un intérêt technique. À rapprocher les textes épars jusqu'en des recueils de fables comme le « Pantcha-tantra », on s'assure que la gamme primordiale d'où dérive tout le système tonal hindou comporte cinq tons et deux demi-tons, disposés dans le même ordre que ceux de notre gamme majeure, et les premières syllabes des noms qui désignent ses sept degrés seraient même, d'après une hypothèse scientifique récente admettant un intermédiaire persan, l'origine réelle des noms de nos sept notes. Il suffit, en tous cas, de faits non douteux pour attester combien étroitement s'associaient ici la poésie et la musique, et quel rôle jouait dans la vie la connaissance de cette dernière ²). Sur la musique des Grecs je ne revien-
—————
    ¹) Sous la rubrique : « Le poète-musicien ».
    ²) Voir par exemple Schroeder : Indiens Litteratur und Kultur, 3e et 50e leçons. Cf. dans Ambros : Geschichte der Musik la partie du t. I relative à cet objet. Le lecteur sait qu'on attribua longtemps à Guido d'Arezzo le mérite (entre beaucoup d'autres plus certains) d'avoir


1339 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

drai pas. Herder écrit quelque part : « Chez les Grecs la poésie et la musique n'étaient qu'un seul produit, qu'une seule fleur de l'esprit humain », et ailleurs : « Le théâtre grec était chant, tout y était aménagé à cette fin; quiconque l'ignore ne sait rien du théâtre grec » ¹). Là où, par contre, faisait défaut la poésie, comme chez les anciens Romains, la musique n'existait pas non plus. Sur le tard, ils eurent de l'une et de l'autre un succédané; mais, pour ne parler ici que de la musique, ils demeurèrent à cet égard tributaires des pratiques tyrrhéniennes (étrusques) et en fin de compte égyptiennes; ils copièrent sur le modèle de l'aulos grec leur tibia ²), et ils eurent pour instrument principal une manière de flageolet aux sons perçants, ce qui en dit long si l'on songe que, dès les plus anciens âges védiques, l'orchestre hindou comportait la harpe, le luth et d'autres instruments à cordes. D'après Ambros, les Romains ne demandaient à la musique rien de plus que de divertir agréablement l'oreille (en quoi ils se montraient aussi modestes dans leurs exigences que maint actuel littérateur et théoricien du « beau musical »), et jamais ils ne réussirent à comprendre la haute signification intellectuelle qu'attribuaient précisément à cet art tous les Grecs (tant philosophes qu'artistes). Aussi eurent-ils les premiers ce triste courage d'écrire des Odes — donc des chants — qui ne fussent pas destinées à être chantées. Durant la basse époque de la Rome impériale, en musique comme en bien d'autres domaines, s'éveilla un intérêt pour
—————
baptisé les notes de notre gamme en empruntant une syllabe au début de chacun des vers de l'Hymne à Saint-Jean; il est acquis aujourd'hui que notre procédé de dénomination était usité avant Guido. Voici les syllabes hindoues plus ou moins comparables à do, ré, mi, fa, [sol], la, si : sa, ri, [ga], ma, pa, dha, ni.
    ¹) Ideen zur Geschichte der Menschheit liv. 13, § 2, et Nachlese zur Adrastea I.
    ²) Riemann : Katechismus der Musikgeschichte, 3e éd. 1906. Riemann juge la musique romaine tellement dénuée d'originalité et d'indépendance qu'il n'en dit pas un mot dans son Handbuch der Musikgeschichte.


1340 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

la virtuosité technique : dilettantisme sans but, où se décelait l'action de plus en plus pénétrante du chaos ethnique ¹).
    Ces faits se passent de commentaire. On ne saurait, en revanche, trop insister sur cet autre fait que j'ai dû me borner jusqu'ici à indiquer d'un mot : la prédominance de l'aptitude musicale comme caractéristique de la race germanique; car de là résulte avec nécessité pour la poésie, et dès lors pour l'art entier, un genre de développement particulier, original, sans analogues. Comparer sous ce rapport notre race avec d'autres races indo-européennes serait fort instructif. Ainsi les Hindous semblent avoir été très bien doués pour la musique; mais chez eux tout se perdait dans l'énorme, le multiforme poussé à outrance et, par suite, l'informe : ils concevaient la possibilité de 960 « modes
» distincts, dont une trentaine étaient d'emploi courant : c'était s'ôter, faute de concentration, tout moyen de perfectionnement technique ²). Les Grecs péchaient par l'excès
—————
    ¹) Voir dans Ambros : op. cit., la fin du t. I; et se reporter, dans le présent ouvrage, au ch. II, sous la rubrique : « Poésie et langue ».
    ²) Beaucoup inclinent aujourd'hui à considérer les tsiganes de Hongrie comme un rameau des Hindous aryens, qui se serait de bonne heure détaché de la souche, et certains spécialistes croient retrouver dans l'aptitude musicale incomparable de ce peuple singulier un reflet de la vraie musique hindoue. C'était déjà la thèse de Liszt; elle semble se confirmer du point de vue scientifique. Intervalles inusités dans notre système tonal (plus petits même que des quarts de ton), modulations abruptes procédant d'un instinct harmonique profondément différent du nôtre, rythmique d'une diversité et d'une richesse inouïes, avec cela l'intensité passionnément pénétrante de la mélodie et la magnifique luxuriance des ornements dont elle se pare : tous ces traits caractéristiques de la musique tsigane, et qui en rendent l'exacte transcription impossible dans les formes propres à la nôtre, s'accordent avec nos renseignements sur la musique hindoue, suggèrent même parfois une interprétation plausible de passages tenus longtemps pour inexplicables dans les ouvrages hindous sur la musique. S'il est advenu au lecteur de passer, ne fût-ce qu'une nuit entière, à écouter un orchestre d'authentiques tsiganes, il reconnaîtra avec moi qu'ici — et ici seulement — nous surprenons à l'œuvre l'absolue génialité musicale. Car cette musique, encore qu'elle emploie des motifs familiers aux


1341 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

contraire : ils possédaient une théorie musicale scientifiquement élaborée, mais étroitement limitative, et leur musique se développa dans une union si directe et si indissoluble avec la poésie — le verbe s'incarnant pour ainsi dire dans le son — qu'elle ne parvint jamais à l'indépendance, ni conséquemment à une vitalité expressive supérieure. La sorte d'expression qui est à la base de la musique grecque, c'est l'EXPRESSION VERBALE; c'est du langage et de son accentuation, non pas de considérations purement musicales, que dérivèrent même les « modes » usités par les Grecs; et au lieu de construire de bas en haut l'édifice de leur harmonie (c'est ainsi que nous avons construit le nôtre, non par caprice, mais en vertu de données acoustiques, savoir la perception des sons harmoniques supérieurs qui s'ajoutent au son fondamental), ils le bâtirent de haut en bas. Au-dessus planait la mélodie de la langue, mélodie autonome qui n'avait pas égard à la structure musicale, espèce de « parler chanté »; sous la voix chantante, et lié à elle sans possibilité d'indépendance, cheminait l'accompagnement instrumental. Le plus profane le comprendra : il ne se pouvait qu'avec un tel procédé l'oreille se développât
—————
exécutants, est toujours improvisée, toujours issue de l'inspiration du moment; or la musique, considérée dans sa pure essence, n'est pas de nature monumentale, mais directement émotive, et dès lors une musique qui jaillit, au fur et à mesure de son exécution, comme l'expression à l'instant découverte de l'émotion momentanée, touchera bien autrement le cœur, exercera une action bien plus absolument « musicale », que toute musique apprise, répétée, serinée. Par malheur, une production de cette sorte ne contient pas d'éléments au moyen desquels puisse être forgée une œuvre d'art durable (témoin ces ridicules parodies de la musique tsigane qui jouissent d'une si fâcheuse popularité sous le nom de « Danses hongroises »; quant aux précieuses Rapsodies de Liszt, on sait qu'il n'y voulait voir que des documents propres à fixer quelques traits d'une « épopée nationale non écrite. ») À vrai dire, il ne s'agit pas ici proprement d'art, mais de quelque chose de plus profond que l'art, mais de l'élément d'où l'art naît et se dégage en des circonstances favorables : ce n'est pas l'Aphrodite née de la mer, c'est la mer elle-même.

1342 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

ou que la musique s'émancipât; celle-ci fut (et demeura) plutôt un ÉLÉMENT artistique indispensable qu'un art doué de vie propre et de puissance configuratrice ¹). Ainsi la possibilité d'un progrès dans ce domaine, qui fut anéantie chez les Hindous par le raffinement exagéré de l'acuité auditive, était exclu d'emblée chez les Grecs par la subordination du sens musical au sens de l'expression verbale. Schiller a dit le mot décisif : « Il faut que la musique devienne figure »; seuls les Germains présentaient pour cela les conditions requises.
    Sur la manière dont le Germain s'y est pris pour faire de la musique un art — SON art — pour conférer à cet art toujours plus d'indépendance et pour en accroître sans cesse les capacités d'expression, je laisse au lecteur le soin de se renseigner dans les ouvrages historiques spéciaux. Mais il faut que je le rende attentif à un sérieux inconvénient, d'autant que nous sommes partis du point de vue qui consiste à envisager l'art comme un tout. La musique étant, de sa nature, une manifestation d'états d'âme qui ne sauraient se traduire par des mots, les mots qu'on assemble en parlant de musique nous apprennent peu de chose, ou rien du tout; il suit de là qu'une Histoire de la musique se réduit en somme à nous entretenir principalement de questions techniques. Ce n'est pas le cas, ou pas au même degré, dans les Histoires des arts plastiques : leurs plans, leurs photographies, leurs facsimilés nous offrent une vue directe de l'objet; en outre, quand elles abordent le domaine technique, il suffit d'un peu d'intelligence pour les comprendre, au lieu que la tech-
—————
    ¹) Il existe donc, dans cette mesure, une analogie entre la musique hindoue et la musique grecque, si fort qu'elles diffèrent par ailleurs : là débordement, ici refrénement de l'expression musicale — d'où l'impression, dans les deux cas, d'une production encore élémentaire et informe plutôt que d'un art véritable et constitué dans ses traits distinctifs. Sur l'essence de la musique grecque — pour autant que nous la pouvons pénétrer — le petit écrit de Hausegger : Die Anfänge der Harmonie (1895) dit ce qu'à ma connaissance on a dit de plus décisif — et il le dit en 76 pages !

1343 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

nique musicale exige une préparation particulière. La même remarque s'appliquerait avec plus de force encore aux Histoires de la poésie : à peine nous laissent-elles supposer qu'il y ait en cette matière une technique quelconque, mais, abandonnant ce thème aux débats des érudits, elles nous instruisent de l'histoire de la poésie en nous soumettant les œuvres mêmes des poètes. Ainsi les diverses branches de l'art nous sont présentées dans une perspective historique diverse, et l'aperçu d'ensemble que nous en voudrions prendre est rendu par là fort malaisé. C'est donc à nous qu'il incombe de redresser en nous-mêmes les erreurs de vision résultant de cette diversité de perspective; une considération nous sera utile dans cette entreprise, c'est à savoir qu'il n'y a pas d'art où — s'agissant de l'œuvre vivante — la technique soit aussi complètement indifférente qu'en musique. La théorie musicale est quelque chose d'entièrement abstrait, la technique instrumentale est purement mécanique; l'un et l'autre élément courent pour ainsi dire en marge de l'art, avec lequel ils n'ont pas d'autre rapport que la théorie de la perspective et le maniement du pinceau avec le tableau. La technique instrumentale consiste ici uniquement dans une discipline de certains muscles de la main, du bras, de l'œil, ou dans une gymnastique appropriée des cordes vocales; ce qu'elle requiert en plus — la compréhension intuitive de ce qu'un autre a éprouvé, et l'expression — cela ne s'apprend pas et c'est cela précisément qui est de la musique. On en peut dire autant de la théorie : le musicien le plus génial — le Tsigane de Hongrie — ne sait ni ce qu'est une note, ni ce qu'est un intervalle, ni ce qu'est une tonalité, tandis qu'on voit déjà chez l'Hellène les plus profonds théoriciens de la musique faire preuve en cet art d'autant d'incompétence que le physicien Helmholtz; ils n'étaient point artistes, ils étaient mathématiciens ¹).
—————
    ¹) De là ces jongleries avec des subtilités musicales fictives, c'est-à-dire inexécutables dans la pratique, et ne pouvant contribuer d'aucune

1344 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

La musique, en effet, n'est pas allégorique, et par ce trait elle se distingue entre tous les arts comme le plus purement, le plus complètement « artistique », celui dans lequel l'homme approche le plus de l'état de créateur absolu; là aussi est la raison de son action si incomparablement directe : elle fait de l'auditeur un collaborateur de la création, et tout homme, dans l'instant que le pénètrent les impressions musicales, est un génie; aussi l'élément technique disparaît-il complètement en ce cas, il n'existe pour ainsi dire pas au moment de l'exécution. D'où il suit qu'ici précisément où l'on nous parle le plus de technique, la technique présente moins de signification que partout ailleurs ¹).
    Pour l'appréciation historique de l'art envisagé comme un tout, il importe davantage encore de remarquer, avec Lessing et Herder, que la musique n'a jamais pu se développer à l'écart de la poésie. Chez les Grecs déjà ce phénomène nous frappe : malgré leur aptitude éminente et leur essor théorique, ils n'ont pas réussi à émanciper la musique et à la développer là où elle s'offrait isolée de la poésie, comme par exemple dans la danse. On constate, d'autre part, que toute la musique hindoue, si riche d'orchestration et si diverse de forme, sert exclusivement de cadre au CHANT, dont elle vise à intensifier et à varier l'expression. Et pareillement l'actuel tsigane ne joue rien qui ne soit fondé sur quelque sorte de lied bien déterminé; si on lui dit que la mélodie qu'il a choisie ne plaît pas dans l'instant, il en attaque une autre, ou bien il transforme le motif connu au point d'en renouveler totalement la signification psychique; mais si on lui demande d'improviser en toute liberté, il ne com-
—————
façon au développement de la musique grecque (voir Ambros I, 380 et à beaucoup d'autres places). Une théorie musicale très scientifiquement élaborée a, en fait, paralysé ce développement.
    ¹) Ai-je besoin, pour prévenir tout malentendu, d'ajouter que je ne méconnais. aucunement l'intérêt ni la valeur de la théorie musicale et de la technique instrumentale ! Mais elles ne constituent pas l'art, elles en sont seulement les outils.

1345 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

prend pas ce que l'on entend par là — et il a raison, car une musique qui ne procède pas d'une inspiration poétique déterminée n'est qu'une manière de jongler avec des vibrations. Eh bien, si l'on suit attentivement dans son cours l'histoire de notre musique germanique, il apparaît que celle-ci, étroitement unie dès le début à la poésie, ne s'est développée que dans une fusion intime avec elle. Non seulement notre ancienne poésie germanique associe l'art du verbe et l'art des sons, non seulement Troubadours et Minnesänger s'attesteront plus tard musiciens autant que poètes ¹), mais lorsqu'au commencement du XIme siècle notre musique entre avec Guido d'Arezzo (un Parisien, ou presque, né vers 995) dans la voie de son perfectionnement technique, elle consiste essentiellement dans le CHANT, et c'est comme telle qu'elle parcourra cette carrière triomphale où elle atteindra une puissance d'expression qu'on n'avait jamais soupçonnée. L'éducation de l'oreille, la découverte graduelle des
—————
    ¹) S'agissant des premiers, Pierre Aubry écrit : « Pour n'avoir point assez répété que les œuvres lyriques du moyen âge étaient destinées à être chantées sur des mélodies composées par les poètes eux-mêmes, les historiens de la littérature, au XIXme siècle, n'ont point su faire prévaloir l'opinion que les trouvères et les troubadours étaient des musiciens et des poètes. Cette conception incomplète est, à mon sens, regrettable et dangereuse, parce qu'elle aboutit à des notions erronées relativement à la poésie lyrique du moyen âge français. » Et plus loin : « Ce sont les faits qui, dans leur interprétation la plus matérielle et dans le plus concret des langages, nous affirment l'intime union de la musique et de la poésie dans la lyrique du moyen âge », souvent même « l'union du poète et du musicien dans un même génie créateur » (Trouvères et troubadours, 1909, p. 4-8), témoin cette fière déclaration de Conon de Béthune :

Bien me deüsse targier
De canchon faire et de mos et de cans.

Une telle « union » comporte, cela va sans dire, d'infinies nuances selon les individualités personnelles ou ethniques. Möhler observe (Geschichte der alten und mittelalterlichen Musik, p. 140) que le trouvère fut davantage un chansonnier et le Minnesänger davantage un rapsode, la chanson française s'étant développée plus vite que le lied allemand, qui ne prend son essor qu'au XVme siècle.


1346 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

possibilités harmoniques, la construction de ce merveilleux édifice du contre-point qui s'érige comme la demeure propre du musicien, comme le palais dans lequel il règne en maître — ce sont là autant de choses dont nous ne nous sommes point avisés en nous isolant de la réalité, ainsi que firent les théoriciens grecs, ou dans l'ivresse des combinaisons mécaniques, selon que se l'imaginent les pontifes d'une prétendue musique « absolue » : non ! mais nous avons chanté, et nous nous sommes écoutés chanter. Guido déjà tenait que le chemin des philosophes n'était pas fait pour un homme qui, comme lui, ne s'intéressait qu'au progrès du chant d'Église et ne s'appliquait volontiers qu'à former des chanteurs. Pendant des siècles, il n'y eut pas de musique qui ne fût chant et accompagnement de chant. Et s'il est vrai que bien souvent ce chant s'allie fort arbitrairement aux paroles ou ne se gêne pas pour les violenter, s'il est vrai encore que l'expression ne trouve pas toujours son compte aux artifices de la polyphonie contrapontique, il suffit qu'un maître surgisse, un vraiment grand maître, et nous apprenons aussitôt le sens de tant d'efforts : car tous concourent à lui assurer une maîtrise technique qui décuple sa puissance d'expression. Et ainsi notre musique chemine de maître en maître : la technique de la composition toujours plus parfaite, les chanteurs et les instrumentistes toujours plus virtuoses, le génie musical conséquemment toujours plus libre. Un contemporain de Josquin Deprés disait de lui (ce propos est parfois attribué à Luther) : « D'autres ont dû faire ce que veulent les notes, mais Josquin est un maître des notes, elles doivent faire ce qu'il veut. » Que voulait-il ? Si le lecteur n'a pas l'occasion d'entendre des œuvres de ce magnifique artiste, qu'il voie du moins dans Ambros ¹) comment Josquin excellait à maintenir tout le long d'un Miserere, d'un Te Deum, d'un motet, d'une chanson joyeuse (et souvent frivole autant que polyphonique), la continuité de l'émotion propre à chacun
—————
    ¹) Op. cit. III, 211 et suiv.

1347 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

de ces poèmes, comment surtout il savait donner « au contenu du verbe sa pleine signification », ramenant et ramenant sans cesse le mot évocateur ou décisif, non point par manière de divertissement musical, mais afin de présenter sous tous ses aspects à notre sensibilité le CONTENU POÉTIQUE de ce mot. On connaît la belle parole de Herder : « L'Allemagne a été réformée par des chants » ¹); nous pourrions dire : la musique elle-même a été réformée par des chants. Si c'était ici le lieu, je me ferais fort d'établir que plus tard encore, après la formation d'une technique exclusivement instrumentale, la vraie musique germanique ne s'est jamais aventurée hors du domaine de la poésie, ou pas plus loin « que dans la main qui l'a cueillie une rose ne peut atteindre. » Aussitôt en effet que la musique prétend se rendre tout à fait indépendante, elle perd le nerf vital; elle peut bien continuer de se mouvoir dans les formes antérieurement fixées, mais elle ne renferme pas elle-même de principe créateur et configurateur. Ce grand esthéticien qu'est Herder a donc raison une fois de plus quand il s'écrie : « La Muse nous préserve d'une simple poésie de l'oreille ! » car cette poésie de l'oreille — il nous en avertit expressément — conduit à l'informe; par elle l'âme blasée devient « obtuse et inutilisable » ²). Il appartenait au plus grand musicien du dix-neuvième siècle de marquer plus clairement encore le rapport entre ces deux phénomènes psychiques : « La musique, à son degré le plus infiniment élevé, n'est toujours encore que sentiment; elle apparaît associée à l'acte moral, mais non pas elle-même en tant qu'acte; elle peut juxtaposer des sentiments et des dispositions, mais elle ne peut pas faire qu'une disposition procède d'une autre en vertu d'un développement nécessaire — la volonté morale lui fait défaut. » Ainsi parle Wagner ³). Et voilà pourquoi, même
—————
    ¹) Kalligone 2e p., IV. Cette phrase paraît être une citation de  — ou d'après — Leibniz (?).
    ²) Ueber schöne Litteratur und Kunst II, 33.
    ³) Das Kunstwerk der Zukunft, 1re éd. des Ges. Schriften III, 112.


1348 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

durant le siècle qui s'étend de la naissance de Haydn à la mort de Beethoven et qui cultive les plus belles fleurs de la musique purement instrumentale, il n'y eut jamais de génie musical dont l'activité artistique n'ait tendu pour une grande part (la plus grande généralement) à vivifier des œuvres poétiques. Cette remarque s'applique à tous les compositeurs avant Bach, à Bach lui-même dans une mesure combien éminente ! à Haendel pareillement, à Haydn presque autant, à Gluck sans nulle réserve, à Mozart qui confirme par ses propos le témoignage de ses créations artistiques, à Beethoven un peu moins, semble-t-il, car on pourrait objecter qu'avec lui la musique purement instrumentale parvient à un tel degré de précision qu'elle ose rêver son propre rêve : pourtant Beethoven, on le sait, s'approcha toujours plus de la poésie, soit par le programme, soit par sa prédilection pour des compositions vocales, et dans l'œuvre qui résume tout son effort symphonique il érige « la parole » au faîte de son édifice sonore. Je ne conteste pas — est-il besoin de le dire ? — la légitimité de la musique purement instrumentale, j'en suis au contraire l'ardent admirateur, et la musique de chambre (la vraie, qu'on fait dans une chambre, ainsi qu'elle le requiert, et non dans une salle de concert) constitue pour moi un des enrichissements les plus précieux de la vie psychique; mais je pose en fait que toute la musique de cette catégorie doit aux conquêtes du chant sa capacité d'existence et que tout accroissement des moyens particuliers concourant à intensifier l'expression musicale dérive, en fin de compte, de cette musique qui est soumise à la « volonté morale » du POÈTE configurateur : n'est-ce point là, d'ailleurs, une expérience que nous a value le dix-neuvième siècle ! Ne perdons pas de vue — si nous voulons arriver à une saine appréciation de notre art envisagé comme un tout — que dans les œuvres aussi de la musique dite « absolue » le poète se tient aux côtés du musicien. Souvent on ne le remarque pas, il passe inaperçu; n'importe ! Si cette musique n'avait d'abord été couvée sous l'aile

1349 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

du poète, elle échapperait à notre compréhension, et maintenant même elle ne se peut passer de lui, mais elle s'adresse à l'auditeur et le prie d'en exercer à son tour la fonction; or l'auditeur ne se peut muer en poète pour l'accueil de la musique, qu'aussi longtemps qu'elle ne s'éloigne pas de la sphère d'impressions connues de lui par analogie. Goethe définit en ces termes une caractéristique de la poésie germanique, par opposition à la poésie grecque :

On réclame de vous votre propre poème,
On veut que vous créiez un monde en sus du monde.

Je n'en sais pas de meilleure application qu'à notre musique purement instrumentale. Une musique « absolue » au sens réel et littéral du mot, une musique n'ayant de relation qu'avec elle-même, serait une monstruosité sans pareille, car elle serait une expression qui n'exprime rien.
    On n'obtiendra une vive image de notre développement artistique en son ensemble que si, étant arrivé à discerner les traits essentiels de la musique germanique, on passe alors — muni de cette connaissance — à l'examen de la poésie dans sa plus vaste acception. Alors aussi, alors seulement, le sens se précisera de ce mot de Lessing : « La poésie et la musique sont un seul et même art »; et à sa lumière s'éclairera toute notre histoire de l'art. Il saute aux yeux que nos grands musiciens doivent être envisagés comme des POÈTES, si nous voulons leur rendre justice et nous faciliter à nous-mêmes l'intelligence de l'objet en cause; dans le royaume de la poésie germanique ils occupent une place d'honneur; nul poète au monde n'est plus grand que Jean-Sébastien Bach. La musique était le seul art qui fût en état de configurer artistiquement la religion chrétienne, car elle pouvait seule saisir au vol ce regard dirigé du dehors au dedans et nous en renvoyer les rayons ¹); combien à cet égard un Dante est pauvre auprès d'un Bach ! Et certes il advient (voilà un
—————
    ¹) Voir plus haut, à la fin de la rubrique : « Le poète-musicien ».

1350 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

exemple du procédé analogique ci-dessus mentionné) que ce caractère spécifiquement chrétien passe des œuvres où retentit effectivement la parole évangélique dans d'autres œuvres, purement instrumentales. Quoi de plus sublime, sous ce rapport, que le Clavecin bien tempéré ! Je pourrais citer tel de ses préludes dans lequel les paroles : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font » — ou plutôt non, pas les paroles, mais le divin état d'âme dont elles procèdent — ont trouvé une expression si claire et si saisissante que tout autre art doit pour jamais désespérer d'atteindre à cette intensité dans la pureté. Mais ce qu'ici nous appelons chrétien est en même temps spécifiquement germanique, et par conséquent nous serions fondés à soutenir qu'en un certain sens nos poètes les plus grands et les plus représentatifs sont nos grands musiciens. Cela serait vrai notamment de l'Allemagne où, comme l'a dit Beethoven d'un mot si juste, « la musique est un besoin national » ¹). Mais voici que dans notre poésie, dans celle même qui est sans lien apparent avec la musique, nous constatons la tendance ou plutôt l'instinct irrésistible de se développer du côté « musical », et la raison profonde s'en dévoile à nous maintenant. Ce n'est pas un hasard, par exemple, si la rime, inconnue dés anciens, s'introduit chez nous : elle naît d'un besoin musical. Mais bien plus significatif est le fait que nos poètes attestent individuellement un sens musical vraiment grandiose. Qu'on lise simplement ces deux merveilleuses pages de Carlyle où il montre que la Divine Comédie est tout entière musique : musique dans la construction architecturale des trois parties, musique non seulement dans le rythme des mots, mais, comme il dit, « dans le rythme des pensées », musique dans l'ardeur et la passion des sentiments — et l'on ratifiera sa conclusion : « Si vous creusez assez profondément, vous trouverez partout de la musique ! » ²) Nos poètes sont tous
—————
    ¹) Brief an Hofrat von Mosel (cf. Nohl : Briefe Beethoven's, 1865, p. 159).
    ²) Hero-Worship, Lecture III.


1351 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

des musiciens, et d'autant plus manifestement que leur génie poétique s'élève plus haut. Aussi Shakespeare en est-il un d'une richesse inépuisable, et Caldéron pareillement dans son genre. De même que le philologue Westphal a identifié dans Bach et dans Beethoven les rythmes les plus compliqués des strophes helléniques, de même un contrapuntiste reconnaîtrait dans les entrelacements de lignes du drame espagnol l'analogue des artifices dont il est coutumier. De Pétrarque à Byron nous observons, en outre, un penchant que marque la poésie lyrique à l'expansion croissante de l'élément purement musical, penchant déterminé précisément par la conscience d'une lacune qui tient au défaut de musique. Devant les poésies lyriques de Goethe bien des compositeurs (parmi ceux dont la sensibilité était la plus fine) ont dû s'avouer vaincus : renonçant, disaient-ils, à mettre en musique ce qui était déjà de la musique.
    En fait, notre position fut pendant longtemps bien singulière. La poésie et la musique sont destinées par nature à former un seul et même art, or voici qu'elles se trouvaient séparées dans la culture d'une race entre toutes musicale ! Le musicien, lui, ne cessa pas, il est vrai, de s'appuyer sur la poésie, et grandit avec elle, mais le chant peu à peu expira aux lèvres du poète, et son verbe finit par n'être plus fait que de mots imprimés sur la page offerte à notre lecture silencieuse. De là tous ces efforts par quoi le poète du verbe cherche à se sauver à tout prix : genre didactique, descriptions minutieuses et impossibles d'états qu'il appartient à la musique de suggérer, ou encore tentative de faire de la musique sans musique. L'inconvénient de ce divorce déplorable est apparu avec le plus d'évidence dans l'art dramatique, qui est proprement le centre vital de toute poésie. « Les poètes dramatiques sont les poètes par excellence », dit Montesquieu ¹); mais ces poètes étaient privés du plus formidable moyen d'expression dramatique,
—————
    ¹) Lettres persanes, 137.

1352 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

et à l'instant justement où ce moyen d'expression atteignait à une puissance inouïe. Herder le marque en quelques touches émouvantes : « Un Grec qui assisterait à notre spectacle tragique ne laisserait pas — accoutumé à l'atmosphère musicale du sien — d'y voir un triste jeu. Quel bavard silence; dirait-il, et quel aphone bavardage ! Suis-je entré dans une tombe ornée ? Vous criez, vous soupirez, vous menez grand vacarme ! vous agitez les bras, vous tendez les traits de votre visage, vous raisonnez, vous déclamez ! Jamais votre voix ne devient-elle chant, ni votre émotion ? Jamais n'éprouvez-vous le besoin de cette expression démonique, ou serait-ce que vous en ignorez la force ? Jamais la mesure de vos syllabes, jamais votre iambe ne vous incite-t-il donc aux accents de la vraie langue des dieux ? » ¹) Le plus tragique dans notre spectacle tragique, ce ne fut, hélas ! pas lui, ce fut — et c'est encore — sa condition. Non pas qu'on ne puisse revendiquer les droits d'une « poésie absolue » — qui « sous-entendrait seulement le musicien », comme dit Lessing — avec autant de raison, et même bien davantage, que ceux de la musique absolue; mais il ne s'agit pas de cela, il s'agit de se rendre compte que notre aspiration naturelle à la musique, notre besoin d'une expression dont la musique dispose seule, pénétrèrent aussi les œuvres poétiques et les poètes qui ne présentent pas avec cet art de lien apparent. Et il est naturel qu'on en ait eu l'intuition la plus profonde dans le pays où avaient éclos les plus incomparables fleurs de la musique : aussi invoquerai-je principalement sur ce point des témoignages d'auteurs allemands. On a vu, par les citations qui précèdent, avec quelle perspicacité Lessing discernait dans la poésie germanique la lacune indiquée, avec quelle intensité Herder l'éprouvait. Schiller nous donne sur lui même ce renseignement psychologique : « Un certain état d'âme musical s'ébauche, auquel alors — alors
—————
    ¹) Früchte aus den sogenannten goldenen Zeiten des XVIII. Jahrhunderts, 11. Das Drama.

1353 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

seulement — succède chez moi l'idée poétique » ¹); et l'on sait que plusieurs de ses ouvrages se rattachent directement à des impressions musicales déterminées, par exemple sa Pucelle d'Orléans à la représentation d'une œuvre de Gluck. Le noble poète est travaillé sans cesse par le sentiment que « le drame incline à la musique », et il s'en ouvre à Goethe en des termes qui dénotent sa pénétrante clairvoyance : « Pour exclure d'une œuvre d'art tout ce qui est étranger au genre de cette œuvre, il est nécessaire d'y inclure tout ce qui convient au dit genre. Or cette condition justement fait maintenant défaut [au poète tragique].... La capacité d'émotion du spectateur et de L'AUDITEUR doit être entièrement comblée, on pourrait la comparer à un cercle dont il s'agit de toucher la périphérie sur tous ses points; le diamètre de ce cercle est la mesure qui s'impose pour le poète »; Schiller exprime alors son espoir que la musique comblera ce vide qui l'impressionne si douloureusement dans le drame moderne, et comme il ne la connaît au théâtre que sous les espèces de l'opéra, il attend de celui-ci « que la tragédie s'en dégage sous une forme plus noble, comme autrefois des chœurs de la fête bachique » ²). Quant à Goethe, il y aurait lieu avant tout de souligner dans ses œuvres quantité d'éléments dénotant une étroite affinité avec la musique : je ne parle pas seulement de son lyrisme musical ni de l'emploi si fréquent de la musique dans ses drames, alors notamment qu'il veut ménager, comme il l'indique, une échappée sur des « sentiments rares »; mais on démontrerait aisément que sa conception elle-même implique, chaque fois qu'il vise la scène, des principes, des buts et des motifs qui appartiennent au domaine le plus intime de la musique. Faust est tout entier musique, et non point uniquement parce que la musique, au dire de Beethoven, jaillit des paroles — ce qui n'est vrai que de certains fragments — mais parce que chaque
—————
    ¹) Lettre à Goethe, 18 mars 1796.
    ²) Lettre à Goethe, 29 décembre 1797.


1354 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

situation particulière, depuis le cabinet de travail jusqu'au Chorus mysticus, est conçue et ordonnée « musicalement » au plein sens de ce mot. Goethe, d'ailleurs, partageait l'opinion de Lessing et de Herder sur les rapports des deux arts, et il la formule à sa façon, qui est inimitable : « La poésie et la musique se déterminent réciproquement et s'affranchissent réciproquement. » Touchant la valeur éthique de la seconde il écrit : « C'est dans la musique qu'apparaît peut-être le plus éminemment la DIGNITÉ de l'art, parce qu'elle n'a pas de matière qui puisse être calculée; elle est toute forme et contenance, elle élève et ennoblit tout ce qu'elle exprime. » Aussi Goethe souhaitait-il que nous fissions de la musique le centre de l'éducation : car elle est le carrefour « d'où partent des chemins également frayés dans toutes les directions » ¹).

LE
« MUSICAL »

    Arrivés à ce carrefour de la « poésie-musique
», nous pouvons, comme d'un point culminant, jeter un regard dans toutes les directions où courent ces chemins également frayés dont parle Goethe, et embrasser dans une vue d'ensemble tous les phénomènes concourant à la genèse de notre art intégral. Car nous l'avons reconnu déjà : la poésie est l'alma mater de tout art créateur, quelque forme qu'il revête, quelque mode de configuration qu'il adopte; et nous voyons maintenant que notre poésie germanique a parcouru une carrière sans analogue dans l'histoire, nous voyons que son développement lui est particulier, comme son individualité. L'essor vertigineux de la musique — par où j'entends donc l'art de l'expression poétique — ne pouvait demeurer sans influence sur nos arts plastiques. Tout de même que la parole homérique incita les Hellènes à hausser leurs exigences en
—————
    ¹) Cf. Wanderjahre liv. II, ch. I, 9. Pour un exposé plus développé de cet objet, je peux renvoyer le lecteur à mon livre Richard Wagner (éd. populaire allemande 1902, p. 28 et sq., 271 et sq., 295 et sq.) ainsi qu'à une monographie que j'ai publiée dans les Bayreuther Blätter (1897) sous ce titre : Die Klassiker der Dicht- und Tonkunst. Cf. aussi mon Immanuel Kant, p. 29.

1355 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

matière de configuration et à parfaire en chefs d'œuvre les ébauches grossières de leurs images, ainsi le son musical nous incita, nous Germains, à réclamer de chaque art qu'il accrût toujours davantage sa capacité d'expression. Or cette direction du goût, cette tendance de notre création artistique, c'est elle que je crois pouvoir maintenant définir par ce terme : MUSICAL, sans qu'on m'accuse de vaine phraséologie ou d'obscurité. La tendance musicale est en rapport organique avec cette disposition de notre être qui fait de nous, dans le domaine philosophique, des idéalistes, dans le domaine religieux, des disciples de Jésus-Christ, et qui trouve, en tant qu'aptitude pour la configuration artistique, sa plus pure expression dans la musique. Par là nos voies diffèrent de celles des Hellènes (j'y reviendrai dès que j'aurai complété ma pensée sur le point qui m'importe en ce moment). Non, certes ! qu'ils ne fussent doués musicalement (nous savons le contraire) : mais leur musique était rudimentaire à l'extrême, indigente, esclave de la parole, tandis que la nôtre est polyphonique, puissante, et ne marque que trop d'empressement à jeter par-dessus bord, dans l'orage de la passion, tout ce qu'elle comporte encore d'analogies avec les formes de la parole. Je crois que la comparaison serait juste si nous disions d'une eau-forte de Dürer, ou d'un monument de Michel-Ange comme ses tombeaux des Médicis, que ce sont des œuvres polyphoniques par opposition à la stricte homophonie des Grecs, laquelle — prenons-y garde — règne aussi dans les ensembles associant, comme font les frises, des figures nombreuses agitées de mouvements violents. Pour arriver à exprimer avec vérité des sentiments, il FAUT en effet que la musique devienne polyphonique; car la pensée est, de sa nature, simple, mais le sentiment est au contraire si multiple qu'il peut recéler dans le même instant les éléments les plus divers, voire même des éléments directement contradictoires, tels l'espoir et le désespoir. Prétendre tracer des lignes de démarcation théorique serait ridicule, mais voici une observation propre à nous éclairer en quelque

1356 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

mesure sur le degré de diversité où peuvent atteindre des aptitudes parentes : là où, comme chez l'Hellène, c'est la PAROLE seule qui configure la poésie, le caractère dominant des arts plastiques sera la clarté transparente, homophone, avec, pour corrélatif, une certaine froideur dans l'expression, celle-ci allégorique et comme abstraite; là où, par contre, l'exigence MUSICALE d'une expression intime et directe influe fortement sur la configuration, là naîtront les tentatives polyphones, et à la complexité des entrelacements de lignes correspondra une puissance d'expression symbolique, qui ne saurait être logiquement analysée. C'est de ce point de vue seulement que nous pouvons souscrire à la thèse rebattue de l'affinité entre l'architecture gothique et la musique, vieux cliché où l'image de la vérité cesse d'apparaître quand on le présente sous un jour faux; mais du même coup nous apercevons que l'architecture d'un Michel-Ange, et en général celle des Florentins, n'est pas moins « musicale » que l'autre. Au reste, et nonobstant Goethe, cette sorte de comparaison est bien superficielle encore, et nous sommes obligés de regarder un peu plus profondément si nous voulons surprendre à l'œuvre dans tous nos arts ce que, faute de mieux, j'appelle le « musical ». Un très fin connaisseur de l'art plastique — et avec cela nourri d'une culture classique qui dénote son goût pour l'antiquité — Walter Pater énonce ainsi la conclusion à laquelle le conduit un examen de notre effort germanique : « Tout art marque une aspiration constante vers l'état de musique.... Encore que chaque art ait en propre son élément incommunicable, son ordre d'impressions intraduisible, son mode unique d'atteindre la « raison imaginative », on peut dire néanmoins que tous les arts vont luttant continuellement pour s'approprier la loi ou le principe de la musique et tendent à une condition que la musique seule réalise complètement » ¹).

LE NATURALISME

    La compréhension plus profonde de notre art et de son
—————
    ¹) The Renaissance, studies in art and poetry, p. 134-139.

1357 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

histoire que nous ont pu valoir de telles observations n'en demeurerait pas moins tout à fait unilatérale — et dès lors insuffisante pour asseoir un jugement — si nous ne faisions un pas de plus. Du point culminant où nous étions parvenus, il faut que nous passions sur un autre. Quand on dit que notre art tend à une condition que la musique seule réalise complètement, on désigne par là, si je puis ainsi parler, l'intérieur; mais l'art a aussi un extérieur, et la musique même qui, selon la remarque si juste de Carlyle, « s'affole et semble saisie de délire aussitôt qu'elle se dissocie entièrement de la réalité des choses sensibles, palpables, réelles » ¹). Il en est de l'art comme il en est de l'individu humain : on peut bien distinguer en pensée un « intérieur » et un « extérieur », mais dans la pratique c'est chose inexécutable, car nous ne connaissons pas d' « intérieur » qui ne soit donné uniquement et exclusivement dans un « extérieur ». On peut même aller plus loin et soutenir de l'œuvre d'art qu'elle consiste tout d'abord seulement en un « extérieur »; on peut renverser les termes de la proposition de Schiller que je citais au début de cet ouvrage ²), et affirmer : le beau, certes ! est « vie » puisqu'il suscite en nous des sentiments, c'est-à-dire des actes, mais il n'en est pas moins tout d'abord « forme » uniquement, forme offerte à notre « contemplation ». Quand j'éprouve au spectacle de la Nuit ou du Crépuscule de Michel-Ange une émotion si profondément intime et en même temps si intense qu'elle ne se laisse comparer qu'à l'impression d'une musique enivrante, c'est là, comme dit Schiller, « mon acte »; telle autre âme n'eût pas subi le même ébranlement; maint spectateur eût été capable d'admirer les proportions, la structure, etc., sans frémir de cette émotion qui est comme un pressentiment de l'éternité : c'est qu'il n'eût fait que « contempler » l'œuvre. Mais si l'artiste réussit vraiment à susciter des sentiments, à dis-
—————
    ¹) The Opera dans les Miscellaneous Essays.
    ²) Ch. I, fin de la première rubrique.


1358 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

penser la « vie » au moyen de la « forme », combien haut ne devons-nous pas estimer la signification de la forme ! Nous n'exagérerions pas en disant, dans ce sens : l'art est forme. Et quand Goethe assigne à l'art ce rôle de nous « transmettre l'ineffable », ajoutons par manière de commentaire : l'ineffable ne se transmet qu'énoncé, l'invisible ne se transmet qu'évoqué; cela seul qu'il articule et cela seul qu'il figure constitue l'ART, non cela qui demeure inarticulable et infigurable; et — en pressant davantage encore — ce n'est pas l'expression même qui est l'art, c'est ce qui nous la transmet. D'où il appert qu'aucune question touchant l'art n'est plus importante que celle de son extériorité, savoir : le principe de sa configuration.
    Or elle se pose plus simplement sur le terrain où nous voici parvenus que dans le domaine exploré tout à l'heure; car cet élément « musical » qui nous occupait concerne un objet ineffable, il a trait à l'état de l'artiste, à l'essence la plus intime de sa personnalité, et il indique la sorte de qualités que nous devrions posséder pour sentir l'œuvre d'art, pour la VIVRE, au lieu de la contempler seulement : toutes choses sur lesquelles on se fait malaisément entendre. Ici, par contre, il s'agit de la forme visible. Je crois que nous pouvons résumer d'un mot notre thèse et avancer hardiment cette proposition apodictique : le vrai art germanique est NATURALISTE — ajoutant que là où cet art se manifeste autre, c'est que des influences extérieures l'ont dévié de sa voie propre et rectiligne, clairement prescrite dans les aptitudes de la race. Nous avons vu déjà que notre science est « naturaliste » et qu'elle se distingue par là de la science anthropomorphiquement abstraite des Grecs. Eh bien, la conclusion analogique est ici tout à fait légitime, car nous concluons de nous à nous, et que de fois n'avons-nous pas constaté, en des domaines fort éloignés les uns des autres, la
—————
    ¹) Voir sous la section : « Science », notamment la fin de la première rubrique.

1359 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

même disposition de notre esprit ! Je n'ai qu'à renvoyer le lecteur à la seconde moitié de la section qui traite de notre conception du monde : elle lui fournira un très probant exemple. L'effort unanime de nos plus grands penseurs a tendu à nous restituer la nature visible en la dégageant de toutes ces interprétations limitatives dont l'avaient enclose, comme d'un rempart s'élevant à hauteur d'homme, l'humaine superstition, la crainte et l'espérance humaines, la logique de l'aveuglement humain et l'humaine manie de systématiser. Le Germain s'est attesté par son amour de la nature, qu'il n'a cessé d'observer attentivement et d'interroger patiemment — par l'intuition aussi que la nature seule alimente, fortifie, exalte la pensée et la rêverie, le savoir et l'imagination. Comment un instinct à ce point accusé, et que ne présente aucune autre race du temps passé ou du temps actuel, demeurerait-il sans action sur l'art ? Non : encore que bien des apparences soient susceptibles de nous induire en erreur, notre art est congénitalement naturaliste, et chaque fois qu'il se tourne résolument vers la nature, nous pouvons être assurés qu'il s'engage dans la bonne voie.
    Je sais que cette thèse provoque généralement la contradiction. Nombreux sont, parmi nos contemporains, ceux auxquels on a inculqué dès le berceau, avec la vénération d'un prétendu classicisme, l'horreur du naturalisme dans l'art. Mais les faits parlent avec une éloquence si persuasive qu'ils me dispensent de polémiser; j'en considérerai quelques-uns du point de vue particulier où je me suis placé dans le présent ouvrage, précisant aussi le sens qu'ils revêtent par rapport à l'ensemble de notre vie.
    L'opportunité du naturalisme magnifiquement vigoureux et salubre qui s'instaura dans la sculpture italienne, une circonstance suffirait, pour nous autres profanes, à la mettre hors de doute : c'est que dès le début du XVme siècle — alors qu'en Italie précisément, et précisément dans cette branche de l'art, l'antiquité devait exercer une influence paralysante sur notre originalité — le naturalisme trouva

1360 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

en Donatello une expression toute-puissante, une expression si convaincante qu'aucune tendance contraire, artificiellement cultivée plus tard, ne put prévaloir contre cette impulsion décisive. Le David chauve, le Zuccone du campanile de Florence, ou bien ce buste de Niccolo da Uzzano dont l'image s'empreint indélébilement dans notre mémoire, nous présagent ce que notre art pourra faire et nous garantissent qu'il le fera sur d'autres voies que l'art grec ¹). Quant à la
—————
    ¹) Ici, comme ailleurs dans ce chapitre, je me dois borner à quelques noms connus de tous, qui peuvent nous servir d'étoiles directrices dans notre exploration rapide de l'histoire; une enquête plus minutieuse, telle qu'en mènent avec tant de succès nos historiens de l'art, nous démontrerait que le génie ne pousse pas en une nuit comme un champignon. Cette puissance de Donatello, qui agit à la façon d'une force élémentaire, il en faut chercher les racines deux ou trois siècles en arrière, dans ces centaines et ces milliers de tentatives loyales de configuration qui ébauchent un idéal directement opposé à celui de l'antiquité classique et qui ont pour siège — remarquons-le bien — non le Sud, mais le Nord. À considérer les reliefs des prophètes dans le chœur du dôme de Bamberg, qui ne s'écrierait : voilà l'esprit de Donatello ! Selon l'expression d'un savant qui a étudié de près ces sculptures, Arthur Weese, on voit comment l'artiste « suit la nature à la piste avec le flair d'un découvreur ». Chacun sait, d'autre part, que ces productions d'artistes allemands datant des premières années du XIIIme siècle se rattachent à la longue série des créations de leurs frères germaniques occidentaux, plus favorisés sous le rapport politique et social, plus libres et plus riches. Ce besoin de « suivre la nature à la piste » pour la configurer avait depuis longtemps suscité la magnifique expansion artistique du Nord franc et normand (entre 1115, où paraît dans l'Île de France le premier échantillon du style gothique, et 1215, où le plan se précise de la cathédrale d'Amiens, c'est Saint-Denis, c'est Noyon, c'est Paris, c'est Bourges, c'est Chartres, c'est Reims....); et à côté de ce foyer septentrional (dans lequel, fait imprévu et récemment constaté, s'inclut l'Angleterre dès le début du XIIme siècle) il en existait un autre à Toulouse, ce centre d'inextirpable hérésie par où s'affirme la libre force gothique (cf. Weese : Die Bamberger Domskulpturen, 1897, p. 33, 59 et suiv.) — Dans le même ordre d'idées, j'ai plaisir à signaler comment Rodin (voir L'Art, entretiens réunis par Paul Gsell, 1911, ch. X) marque lumineusement l'opposition foncière qui existe, du point de vue technique autant que dans l'inspiration même, entre la sculpture de Michel-Ange et la sculpture grecque, et comment il rattache le

1361 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

peinture, elle aussi, dès que le Germain secoue le joug de l'hiératisme orientalo-romain, elle se tourne vers la nature ¹). Il n'est pas de spectacle plus touchant que celui que nous offrent les hommes du Nord, quand — élevés dans une civilisation qui pour eux n'est que mensonge, entourés des rares vestiges d'un art assurément grand, mais étranger, qui les incite à produire, mais au nom d'un idéal révolu — ils commencent d'obéir à l'injonction de leur cœur et se mettent à la poursuite de la nature avec un amour, une constance, une patience inlassables. À l'observer, ils ne trouvent rien en elle qui ait le pouvoir de décourager leur effort, rien non plus qui ne mérite leur ardente sollicitude, rien de trop grand, rien de trop chétif. Du visage de l'homme à la coquille de l'escargot, ils dessinent toute chose, avec quelle fidélité et quel respect ! Et nonobstant cette scrupulosité technique, ils ne laissent pas, j'ose le dire, de nous « transmettre l'ineffable » ! ²) Bientôt parut ce grand homme dont l'œil scrute si profondément la nature et qui aurait dû servir à
—————
maître à ses vraies origines : « Michel-Ange n'est pas, comme on l'a prétendu souvent, un solitaire dans l'art. Il est l'aboutissant de toute la pensée gothique.... Il est manifestement l'héritier des imagiers du treizième et du quatorzième siècle » (p. 267). — Quant à la peinture, elle offre de si éclatants exemples du même phénomène que nul ne les peut ignorer. Les frères van Eyck, cent ans avant Dürer, sont déjà des maîtres du naturalisme, dont ils incarnent une forme entre toutes pure et vénérable, et c'est leur père qui déjà les avait mis à cette école. Sans l'influence funeste de l'Italie qui, toujours et toujours de nouveau, telle ces ondes périodiques du Pacifique, submerge l'édifice entrepris par le génie de notre race et en démolit quelque pan, nul doute que le développement de la peinture authentiquement germanique eût été bien différent.
    ¹) Je l'ai déjà marqué plus haut sous la rubrique :
« Le poète musicien ».
    ²) Le lecteur sait (voir section
« Science »
au sous-titre : « L'essence de notre systématique ») que la science naturelle germanique comporte également pour base l'observation minutieuse et infatigable de chaque détail; il reconnaît à ce trait l'étroite affinité de notre science et de notre art, qui sont tous deux en effet les produits authentiques du même génie nettement individualisé.

1362 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

jamais de modèle à tous les artistes de la plastique — Léonard. « Le plus grand de tous les peintres de la Renaissance, Léonard est en même temps celui qui s'est le plus affranchi de la tradition antique », note Muntz. « Dans ses nombreux écrits.... une seule fois il mentionne les Graeci e Romani, comme ayant excellé dans les draperies flottantes » ¹). Dans son Traité de la peinture, Léonard ne cesse d'exhorter les peintres à peindre tous les objets d'après nature, à ne s'en rapporter jamais à leur seule mémoire; il leur fait un devoir d'étudier la nature non seulement quand ils sont à leur chevalet, mais quand ils voyagent, mais quand ils se promènent; il veut que tout retienne leur attention : un mur imbriqué de taches (sur lequel ils distingueront peut-être la similitude de divers pays avec tous leurs paysages, ou des batailles, des mouvements vifs de figure, d'étranges airs de visage), la cendre d'un foyer éteint, la boue même, voire l'ordure; bref, leur œil sera un « miroir », une « deuxième nature ». Albert Dürer, le contemporain et le pair de Léonard, raconte à Mélanchton comment dans sa jeunesse il admirait les tableaux en tant surtout qu'édifices de l'imagination et mesurait la valeur de ses propres ouvrages au degré d'imprévu et de variété de l'invention : « Parvenu à l'âge mûr, il commença d'observer la nature et d'en reproduire LE VISAGE ORIGINEL, et il reconnut que cette simplicité de l'art en faisait le plus haut mérite » ²). On sait, en effet, quel souci de laborieuse exactitude guidait Dürer dans son observation de la nature; et si on ne le sait pas, qu'on examine par exemple son étude à l'aquarelle d'un Jeune lièvre (nº 3073 de l'Albertine) ou cet incomparable chef-d'œuvre de la miniature dénommé (sur le catalogue viennois, nº 4840) L'Aile d'une corneille bleue; ses Gazons (dans la même collection) dénotent l'amour dont s'inspirait pareil-
—————
    ¹) Raphaël (1881), p. 138.
    ²) Cité d'après Janitschek : Geschichte der deutschen Malerei (1890) p. 349.


1363 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

lement son effort pour pénétrer les secrets du monde végétal. Nommerai-je Rembrandt afin qu'on aperçoive mieux combien il est manifeste que tous les plus grands procédèrent ainsi ? Rappellerai-je comment, dans la composition même de ses tableaux les plus librement conçus et exécutés, il poussa le naturalisme — la vérité de la nature — à un point où peu d'artistes eurent dès lors la force et le courage de le suivre ? Ici encore j'invoquerai un spécialiste. Seidlitz dit du Bon Samaritain : « Rien de l'héroïsme pathétique qui prend à témoin le spectateur; les personnages participant à l'action ne s'occupent que d'eux-mêmes et sont tout à leur affaire; dans l'attitude, l'expression, le geste, chacun se montre entièrement absorbé par ce qui l'agite intérieurement » ¹). C'est donc bien, on le voit, un apogée du naturalisme, c'est la vérité psychique au lieu de la construction prescrite par de prétendues lois de forme extérieure : aucun Italien n'a gravi ce sommet-là. Des « lois éternelles », oui, il y en a réellement, et même ailleurs que dans les manuels d'esthétique, et nous connaissons la première, telle que l'a formulée Shakespeare : sois fidèle à toi-même ! ²) Voilà
—————
    ¹) Rembrandt's Radierungen (1894) p. 31. Voir aussi le petit écrit de Goethe : Rembrandt der Denker, sur la gravure (non le tableau) du Bon Samaritain. Cet ouvrage de Rembrandt est précisément, suivant Émile Michel, un de ceux dont la date ne se laisse pas fixer avec certitude parce qu'il appartient à une période où l'on remarque dans la facture du maître de constants retours en arrière, indices du penchant « qui le portait à étudier la nature avec un scrupule extrême. » Et Michel écrit encore, en résumant les caractéristiques de l'art qu'il a si consciencieusement scruté : « De la précision extrême et du fini de ses débuts, Rembrandt va vers une largeur croissante », mais « là aussi il procède du particulier au général et, quand il vient à résumer, il est en droit de le faire. Il a appris à connaître les choses par le détail; il sait donc ce qui est essentiel et ce qui peut être omis.... L'originalité de ses interprétations est toujours contenue par l'étude de la nature; c'est elle qui l'a fait ce qu'il est, c'est à elle qu'il revient sans cesse, et l'un de ses principes est que la nature doit toujours être suivie » (Rembrandt, p. 106, 532, 534).
    ²) Voir ch VI sous la rubrique : « Liberté et fidélité ».


1364 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

pourquoi Rembrandt nous apparaît si haut, à nous, Germains. Voilà pourquoi, longtemps encore, c'est à lui que nous regarderons pour juger si notre art plastique ne dévie pas de la voie qui nous est propre et salutaire, s'il ne va pas s'égarant en pays étranger. Toute réaction classique, comme celle qui fut mise en œuvre par la violence à la fin du XVIIIme siècle, tend à nous égarer ainsi et crée une confusion pour nous désastreuse.

LA LUTTE POUR L'INDIVIDUALITÉ

    À considérer, d'une part, l'enseignement théorique de Goethe touchant les arts plastiques et, de l'autre, l'œuvre qui résume l'effort créateur de sa vie, comment douterait-on où est la vérité? Jamais rien de moins grec que le Faust n'a été écrit; si l'art hellénique devait constituer notre idéal, force nous serait d'avouer : conception ou exécution, tout est également exécrable dans ce poème. Je ne songe pas à l'analyser ici, mais prenons garde à la progression du mouvement qui s'y marque : car c'est la première partie qui, par comparaison avec la seconde, s'accommoderait de l'épithète « olympienne » (si tant est que nous voulions employer ce trop fameux cliché). Faust, Hélène, Euphorion — et, comme pendant, le classicisme grec ? ! En vérité, il n'y a de « grec » en cette affaire que le rire homérique qui secoue tout homme de sens à la seule idée d'un pareil rapprochement. Admettons que le héros qui dessèche des marais eût inspiré aux Romains quelque estime, mais tenons pour assuré que cette occupation même ne l'eût pas rendu plus sympathique aux Grecs. Or si notre poésie — Dante, Shakespeare, Goethe, Josquin, Bach, Beethoven.... — est « anhellénique » jusqu'à la moelle des os, de quel droit propose-t-on et prescrit-on à nos arts plastiques des idéals et des lois empruntés à cette poésie qui nous est étrangère ? La poésie n'est-elle pas comme le sein maternel où germe chacun des arts, et qui l'enfante ? Faut-il que notre plastique ne nous appartienne pas et qu'éternelle bâtarde elle se traîne derrière ses sœurs légitimes, indigne du même amour et du même respect ? Erreur funeste, imputable aux humanistes

1365 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

d'ailleurs si méritoires à tant d'égards : ils voulaient nous délivrer de la servitude ecclésiastique romaine et ils nous ont indiqué pour moyen de salut le libre hellénisme créateur; mais la science de l'antiquité fut bientôt constituée, et il apparut que nous étions tombés d'un dogme dans un autre. La singulière étroitesse qui caractérise au fond cette pernicieuse doctrine d'un prétendu classicisme nous est attestée par l'exemple du grand Winckelmann : non seulement, rapporte Goethe, la poésie lui était inintelligible, mais elle lui était positivement antipathique, la grecque aussi; Homère même, ou Eschyle, n'avaient pour lui de valeur qu'en tant qu'ils livraient le commentaire indispensable de ses chères statues ¹). Et inversement, qui n'a eu l'occasion de remarquer combien il est rare que la philologie classique développe la sensibilité aux arts plastiques ou encore le goût de la nature ? On nous rapporte de F.-A. Wolf, le célèbre contemporain de Winckelmann, que son indifférence stupide et son absolue inintelligence dans l'un et l'autre domaine le rendaient presque intolérable à Goethe ²). Nous sommes donc ici — touchant ce dogme de l'art classique — en présence d'un phénomène pathologique, et nous avons tout sujet de nous réjouir en voyant un Goethe faire face, avec toute la vigueur de sa magnifique santé intellectuelle, à la morbide réaction classique, cependant qu'il nous prodigue des conseils uniformément naturalistes. Dénonçant un jour la poésie chimérique de pure imagination, il dit à Eckermann : « C'est la RÉALITÉ qui doit fournir le prétexte et la matière de tout poème; un cas particulier devient général et poétique par ceci que le poète le traite.... L'intérêt poétique ne fait pas défaut dans la réalité » ³). Donatello, Rembrandt n'ont pas enseigné autre chose ! Et
—————
    ¹) Winckelmann (section Poésie).
    ²) F.-W. Riemer : Mitteilungen über Goethe (1841) I, 266.
    ³) 18 septembre 1823.


1366 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

si nous étudions de plus près la conception de Goethe ¹), nous ne tardons pas à nous convaincre que ce qu'il y a de « classique » chez lui n'est qu'un oripeau usé. Il préconise sans cesse à nouveau l'étude de la nature, il y reconnaît « la plus importante des conditions qu'on doit exiger », il ne veut pas que cette étude soit de sorte purement et uniquement artistique, il requiert des connaissances exactes en sciences naturelles (minéralogie, botanique, anatomie, etc.) : voilà qui est décisif, voilà qui est absolument « anhellénique » et, au plein sens de ce mot, spécifiquement germanique. Goethe, enfin, exhorte l'artiste à tenter une œuvre qui, « rivalisant avec la nature », soit « TOUT ENSEMBLE NATURELLE ET SURNATURELLE ». Belle parole, et credo en opposition directe avec le principe de l'art hellénique : car celui-ci ni ne pénètre jusqu'aux racines profondes de la nature, ni ne s'élance jusqu'au surhumain ²). Précisons cette opposition.
    Si l'on ne se contente pas des phrases creuses qui nous sont trop souvent servies sous le nom d'esthétique, si l'on désire concevoir l'originalité distinctive de l'art hellénique en projetant sur cet art le seul jour qui l'éclaire — une connaissance précise de l'individualité particulière, et pour toujours abolie, propre à la race humaine particulière dont il émane — on fera bien de ne pas dissocier arbitrairement l'artiste grec de son entourage intellectuel, mais de prendre aussi en considération la science naturelle et la philosophie des Hellènes et de les employer comme termes de comparaison. En procédant ainsi, on se rendra compte que cette MESURE que nous admirons dans les produits de la force créatrice hellénique résulte d'une limitation innée (« limité » ne s'entend pas ici dans le sens
—————
    ¹) Il nous y aide notamment par son Einleitung in die Propyläen, qui est de 1798, donc du moment où s'arrête notre examen actuel.
    ²) Goethe écrit une autre fois (Wahrheit und Dichtung, liv. 15) : « Seulement personne ne s'est avisé que nous ne pouvions pas voir comme les Grecs et, dès lors, jamais non plus rêver, sculpter, ou nous sauver comme eux.
»

1367 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

péjoratif du mot « borné »), et cela non pas au titre de loi spéciale et purement artistique, mais comme condition imposée par la nature entière de cette individualité. L'oeil clair de l'Hellène se voile et refuse tout service, dès que le regard va errer au delà du cercle de ce qui peut être dit « humain », dans l'acception la plus étroite de ce terme. Les naturalistes grecs ne sont pas de fidèles observateurs et, malgré des dons éminents, ils ne découvrent rien — ce qui surprend au premier abord, mais s'explique aisément, attendu que la découverte implique toujours chez le découvreur un abandon de lui-même à la nature, et ne procède jamais d'un acte de force humaine violentant la nature ¹). Nous constatons donc ici une limite nettement tracée et infranchissable — la limite en dessous, si je puis ainsi parler, car elle arrête l'esprit hellénique en son effort de pénétrer le monde extérieur : cela seul qui gît dans l'homme, la mathématique et la logique, pouvait s'épanouir aux mains des Grecs jusqu'à former une science digne de ce nom; et, de fait, leurs productions dans ce domaine furent magnifiques. La limite en dessus, celle qui, passé un certain point, s'oppose à l'essor de leur esprit dans les régions du monde invisible, n'est pas moins apparente. Leur philosophie est d'avance fermée à tout ce qu'un Goethe dénommerait « surnaturel », et qu'il figure poétiquement quand il conduit Faust chez les Mères et quand il l'élève au ciel. D'un côté nous trouvons le rationalisme strictement logique d'Aristote, de l'autre la mathématique poétique des pythagori-
—————
    ¹) Voir la section « Découverte » au sous-titre : « La nature comme institutrice ». Un exemple : Aristote avait remarqué que dans une forêt drue le soleil éparpille des taches de lumière rondes; mais au lieu de se convaincre par une observation d'une simplicité enfantine que ces taches étaient bien des images solaires, et rondes pour cette raison, il construisit aussitôt une théorie dont la complication fait dresser les cheveux sur la tête, dont la logique est d'ailleurs sans défaut et dont la fausseté est éclatante, encore qu'elle ait passé jusqu'à Kepler pour une vérité inattaquable.

1368 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

ciens et des platoniciens. Les « idées » de Platon, je l'ai indiqué ailleurs, sont tout à fait réelles et même concrètes ¹). L'introspection, le regard plongeant dans cette autre nature qui est « surnaturelle » pour scruter cet objet indicible qui requiert les méditations de l'Hindou sous le nom d'atman, qui est familier au premier venu de nos mystiques comme « royaume de la grâce », et que Kant appelle l'empire de la liberté — ce regard, l'Hellène n'en est point capable. Entre les deux frontières qui le définissent, qu'est-ce qui peut tenir exactement ? L'homme, en tant que donnée de la perception sensible, et tout ce que perçoit cet homme de son point de vue exclusivement et limitativement humain. Telle fut la complexion du peuple qui créa l'art hellénique. Nul, je pense, ne s'avisera de nier qu'un esprit constitué de la sorte le fût excellemment pour la vie artistique : il faudrait être sourd à l'éloquence des faits, et ils parlent assez haut ! Mais encore un coup, puisque cet art hellénique découle de cette constitution spéciale de l'esprit propre à cette race humaine particulière, n'est-il pas contraire au bon sens de nous prescrire comme norme — à nous dont la constitution d'esprit est manifestement toute différente — les principes de l'art grec ? Où est la nécessité qui nous impose à tout prix un art « artificiel » plutôt qu'un art organique ? un art tout fait plutôt qu'un art qui se fait lui-même, c'est-à-dire un art vivant ? Pourquoi n'aurions-nous pas le droit, encouragés par le conseil de Goethe, de prendre pied dans la nature extrahumaine et d'aspirer aussi à la nature surhumaine — ces deux régions fermées aux Grecs ? Et quand, avec Goethe, aurons-nous enfin compris — compris une fois pour toutes — que, ne POUVANT voir comme les Grecs, nous ne saurions jamais non plus ni rêver ni configurer comme eux ?
    L'histoire de notre art est donc en grande partie une lutte : lutte entre notre aptitude innée, qui n'appartient
—————
    ¹) Voir la section « Science » au sous-titre : « Idée et théorie ».

1369 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

qu'à nous, et l'inspiration étrangère, à quoi l'on prétend nous asservir. C'est tantôt une école, tantôt une autre qui combat; et souvent le combat se livre dans la poitrine de l'individu en guerre avec lui-même. D'une manière ou de l'autre, il n'a cessé de sévir depuis les maîtres du naturalisme gothique jusqu'à Goethe; et il a continué pendant tout le dix-neuvième siècle.

LA LUTTE INTÉRIEURE

    Mais une autre lutte encore — celle-ci uniquement bienfaisante — accompagne et détermine pour une part le développement de notre art. Un mot de Goethe cité tout à l'heure pourra nous servir à la caractériser : nos œuvres d'art, dit-il, doivent être « tout ensemble naturelles et surnaturelles ». Atteindre du même coup ce double objet n'est pas l'affaire de chacun et, en outre, le problème se pose différemment selon les formes d'art différentes. À ces deux expressions : « naturel » et « surnaturel », qui à vrai dire ne sont heureuses ni l'une ni l'autre dans leur application à l'art, substituons-en deux plus expédientes : « naturaliste » et « musical », et nous y verrons plus net. Le contraire du naturel est l'artificiel — ce qui ne nous mène à rien; mais le contraire du naturalisme est l'idéalisme — et voilà qui éclaire tout. L'artiste hellénique configure d'après l'IDÉE humaine des choses; nous, nous demandons un art fidèle à la nature, et le principe de notre configuration vise à saisir l'individualité propre des choses. Quant au surnaturel exigé par Goethe, notons que, de tous les arts, la musique est le seul qui soit directement — et de par sa matière déjà — surnaturel, en sorte que, du point de vue artistique, nous sommes fondés à qualifier de musical ce que les œuvres des autres arts comporteraient de surnaturel. Or les deux tendances, ou propriétés, ou instincts (peu importe le nom) que je désigne par les mots : « musical » et « naturaliste », sont, on l'a vu déjà, les deux forces fondamentales de toute notre création d'art; et ces deux forces ne se contredisent pas, comme ont coutume de l'imaginer les esprits superficiels, elles se complètent; et c'est de la coexistence de tels ins-

1370 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

tincts opposés, mais étroitement corrélatifs, qu'est faite l'individualité ¹). L'homme qui peint une aile arrachée de corneille bleue aussi minutieusement que s'il y allait du salut de son âme est le même qui conçoit le Chevalier, la Mort et le Démon ou la Melancolia. Il est néanmoins évident que de cette complexion de notre esprit devait procéder une vie intérieure très riche en énergies violemment contrastantes ou aussi en combinaisons multiples d'énergies diverses, mais associées. L'aptitude musicale nous emportait comme sur les ailes d'un ange vers des régions jusqu'alors inaccessibles à l'aspiration humaine. Le naturalisme fut une ancre de salut sans laquelle notre art se serait perdu dans la fantasmagorie chimérique, l'allégorie et la cryptographie. On serait presque tenté d'évoquer à ce propos, en manière de métaphore, l'antagonisme si vivifiant et la force par lui décuplée des patriciens et des plébéiens réunis dans les murs de Rome ²).

SHAKESPEARE ET BEETHOVEN

    Cette façon d'envisager les choses, que je me borne à indiquer sans en déduire les conséquences, mérite, si je ne m'abuse, toute l'attention du lecteur; elle permet de distinguer nettement le phénomène qui contient en germe toute l'histoire de notre art, pour autant que cet art vit et mérite son nom ³), Deux exemples illustreront la nature et
—————
    ¹) Cf. dans le présent chapitre : 1re partie, la rubrique : « Contrastes internes ». Nous voyons par exemple l'art plastique osciller chez les Grecs entre le typique et le réalisme, tandis que le nôtre parcourt tout l'espace concevable entre le fantastique et la rigoureuse fidélité à la nature.
    ²) Voir ch. II, au sous-titre : « Histoire romaine ».
    ³) Le vrai se doit pouvoir partout « vérifier », et c'est pourquoi je renvoie le lecteur avec prédilection aux enquêtes des spécialistes par où il se convaincra que ma conception philosophique générale est l'expression de données concrètes. Or voici la conclusion de l'excellent ouvrage publié sous ce titre : Skulpturencyclus in der Vorhalle des Freiburger Münsters (1899) par Kurt Moriz-Eichborn : l'art germanique prend racine et culmine aussi dans « le NATURALISME et le DRAME; et, s'agissant du drame, l'auteur invoque Wagner, donc la musique (p. 164, ainsi que les sections précédente et suivante).

1371 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

marqueront les effets de la lutte engagée, comme je viens de le dire, entre les deux principes de configuration artistique. Si le véhément instinct naturaliste n'avait pas détaché de la musique la poésie, nous n'aurions pas possédé un SHAKESPEARE. Sur le terrain hellénique, la possibilité même était exclue d'une des plus hautes manifestations de la force créatrice. Schiller écrit à Goethe : « J'ai été frappé de ce fait que les personnages de la tragédie grecque portent toujours, à quelque degré, des MASQUES IDÉALS, et qu'ils ne sont pas proprement des individus comme j'en trouve dans Shakespeare et dans vos ouvrages » ¹). Le rapprochement qu'établit sur ce point Schiller entre deux artistes aussi éloignés l'un de l'autre que Shakespeare et Goethe mérite considération : ce qui les unit, c'est la fidélité à la nature. L'art de Shakespeare est naturaliste du tout au tout; il l'est, Dieu merci ! jusqu'à la crudité : c'est pour l'artiste un devoir, Léonard nous l'enseigne, d'étudier « l'ordure » même avec amour. De là ce mépris de Shakespeare que professe un siècle de classicisme mensonger, cette préférence accordée par Frédéric aux tragédies d'un Voltaire. D'ingénieux critiques se sont, récemment encore, avisés que Shakespeare entend la ressemblance de la nature dans un autre sens que telle école s'intitulant « réaliste », et ils entreprennent de lui démontrer son erreur. Mais, comme dit Goethe, « l'art s'appelle l'art précisément parce qu'il n'est pas la nature », encore que seule la nature, comme il dit aussi, « forme le grand artiste » ²). L'art configure, cette configuration est l'affaire de l'artiste et du mode particulier de son art; exiger d'une œuvre d'art qu'elle présente la ressemblance absolue de la nature, c'est vouloir une chose superflue, puisque la nature se charge de ce rôle, une chose inepte, attendu que l'homme ne saurait rien créer que d'humain, et c'est enfin commettre un contre-sens, car l'homme veut
—————
    ¹) 4 avril 1797.
    ²) J'ai déjà cité ce dernier propos emprunté à Werther (lettre du 26 mai, Ire année); voir pour l'autre Wanderjahre II, 9.


1372 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

justement par l'art obtenir de la nature la manifestation d'un objet « surnaturel » ¹). Aussi y aura-t-il dans chaque œuvre d'art une configuration autonome ²), et l'art, natura-
—————
    ¹) C'est ici qu'il faut recommander tout particulièrement au lecteur, pour le préserver des aberrations du pseudoclassicisme, de celles aussi du pseudosymbolisme et de l'actuél « cubisme », les fortes paroles de Rodin sur les rapports de l'artiste avec la nature (L'Art, entretiens réunis par Paul Gsell, 1911). Le maître va si loin dans sa revendication de la thèse naturaliste (ch. I « Le réalisme dans l'art ») qu'il affirme appliquer tout son effort à évoquer la nature « telle quelle »; il déclare que « le seul principe en art est de copier ce que l'on voit » — si bien que l'on serait tenté de lui imputer la plate conception romaine dont Sénèque a donné cette formule : omnis ars imitatio est naturae; mais la suite nous détrompe, et nous réconforte bien opportunément. On sait — je les ai cités ailleurs — en quels termes Rodin caractérise la vision de l'artiste : « Son œil enté sur son cœur lit profondément dans le sein de la nature. » Et qu'y lit-il ? Non point ce qu'épelle le commun des hommes, ni ce qu'enregistre la photographie, ni ce qu'inventent les « marchands d'esthétique », mais : « son émotion lui révèle.... la vérité intense d'un spectacle naturel quelconque, beau ou laid », vérité double car « c'est celle du dedans traduite par celle du dehors. » (Ainsi Fromentin, je l'ai rappelé, définissait la peinture « l'art d'exprimer l'invisible par le visible »). Si donc « la nature seule est infiniment riche » (comme dit Goethe) en sorte (comme dit Rodin) qu' « il n'y a point de recette pour embellir la nature », l'artiste « formé par la nature », et qui ne cherche pas à « l'embellir », l'emploie à la manifestation d'une vérité qu'il discerne sous les apparences. Rodin alors (ch. IV : « Le mouvement dans l'Art ») expose la manière dont se peut figurer cette vérité : en statuant, par exemple (simple exemple technique) la simultanéité de mouvements que la réalité nous présente successifs, en accentuant les lignes qui expriment mieux l'état spirituel interprété, etc. Rodin, il est vrai, pense ne faire encore dans cette « interprétation » que reproduire la nature, car l'esprit, remarque-t-il, « certes fait bien aussi partie de la nature »; et il dit ailleurs : « Tenez, j'ai accusé la saillie de ces muscles qui traduisent la détresse.... j'ai exagéré l'écartèlement des tendons qui marquent l'élan de la prière. » Mais n'est-ce pas là, précisément, dans cette exagération qui n'est pas une copie, que, selon l'expression de Taine, le tempérament de l'homme s'ajoute à la nature ? Et si, dans un sens, l'esprit « fait partie de la nature », la nature n'est-elle pas une idée de l'esprit, dès lors « surnaturel » ? Je renvoie sur ce point le lecteur au passage de Schiller cité en note un peu plus loin.
    ²) Taine l'établit avec une précision scientifique particulièrement bienfaisante dans sa Philosophie de l'Art I, ch. 5.


1373 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

liste dans ses fins, ne le pourra être, rigoureusement parlant, dans ses moyens; le « réalisme », au sens habituel de ce mot, marque l'étiage du courant artistique. Montesquieu déjà disait des poètes réalistes : « Ils passent leur vie à chercher la nature, et la manquent toujours. » Demander de Shakespeare, poète, que ses héros ne tiennent pas de discours poétiques, est aussi raisonnable que de vouloir que la pierre s'éveille et parle, comme souhaitait Giovanni Strozzi devant la Nuit de Michel-Ange. Shakespeare, avec une grâce infinie, déchire lui-même ce tissu de sophismes esthétiques :

Yet nature is made better by no mean
But nature makes that mean : so, o'er that art
Which, you say, adds to nature, is an art
That nature makes.... this is an art
Which does mend nature, change it rather, but :
The art itself is nature ¹).

Comme le but du drame shakespearien est de peindre des caractères, on ne peut mesurer le degré de son naturalisme qu'à la justesse de cette peinture. Quant aux personnes qui estiment que la reproduction cinématographique de la vie quotidienne sur la scène est de l'ART naturaliste, une controverse avec elles serait sans profit; mieux vaut les laisser jouir en paix d'une si naïve assurance et les exhorter, quand le théâtre n'absorbe pas leurs loisirs, à visiter aussi nos musées de figures de cire ²).
—————
    ¹) « Pourtant la nature ne peut être améliorée par aucun moyen qui ne soit l'ouvrage de la nature : ainsi, au-dessus de cet art qui, dites-vous, ajoute à la nature, il y a un art que crée la nature .... c'est là un art qui corrige la nature, qui la change plutôt, mais : cet art lui-même est nature » (Conte d'hiver, Acte IV, scène 3 ou 4 suivant les éditions).
    ²) Tout au plus me risquerais-je à leur recommander le lumineux aperçu de Schiller sur cet objet, ou simplement les propositions suivantes qui le résument :
«
La nature elle-même est une idée de l'esprit, qui jamais ne tombe sous les sens. Elle gît sous le couvert du phénomène, mais jamais n'apparaît elle-même. Ce n'est qu'à l'art de l'idéal qu'il appartient, ou plutôt qu'il incombe, de saisir cet esprit du Tout

1374 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

    Mon deuxième exemple est pris à l'extrême opposé du premier. La musique, on l'a vu, s'était séparée chez nous de la poésie, non pas complètement, mais presque; elle semblait en vérité s'être détachée de la terre. Elle tendait à devenir si exclusivement expression qu'on eût pu croire parfois qu'elle cessait d'être art, car l'art n'est pas, je l'ai dit, l'expression même, mais il est cela qui nous transmet l'expression. Et de fait, tandis que Lessing, Herder, Goethe, Schiller avaient honoré la musique comme un de nos plus précieux trésors, et que Beethoven avait reconnu en elle « l'immatériel moyen d'accès dans un monde supérieur », il se trouva bientôt des gens qui soutinrent hardiment que la musique n'exprimait rien du tout, ne signifiait rien du tout, qu'elle n'était qu'une manière d'ornementation, qu'un jeu caléidoscopique avec des rapports de vibrations ! Voilà à quoi s'expose un art, quand il quitte le sol de la réalité. Ce qui s'était produit différait, à vrai dire, absolument de ce que concevaient ces menus cerveaux et qu'ils logeaient dans leur coquille de noix pour subvenir à leurs modestes besoins intellectuels. Nos musiciens, par un labeur poursuivi durant un demi-millénaire exactement, avaient acquis dans l'intervalle une maîtrise toujours plus parfaite de leurs matériaux; ils les avaient rendus merveilleusement aptes à un mode de configuration qui eût été aussi impossible en Grèce (vu l'étroite subordination de la musique à la parole) que la naissance d'un Shakespeare. La musique était devenue ainsi de plus en plus authentiquement « art », à mesure qu'allait croissant sa capacité de transmettre l'expression;
—————
et de le fixer en une forme corporelle. L'art même, d'ailleurs, ne peut pas non plus attester la nature aux sens, mais il peut l'attester par sa puissance créatrice à l'imagination, et c'est par là qu'il est plus vrai que toute réalité et plus réel que toute expérience. D'où il suit logiquement que l'artiste ne peut employer dans son œuvre un seul élément de la réalité tel qu'il le trouve, et que son œuvre doit être IDÉELLE dans toutes les parties, si cette œuvre doit avoir dans l'ensemble un caractère de réalité et s'accorder avec la nature » (Ueber den Gebrauch des Chors in der Tragödie).

1375 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

et c'est par l'effet de ce développement que l'art purement formel de jadis, simple draperie jetée sur le corps vivant de la poésie, put à son tour s'engager dans la direction prescrite au Germain par un instinct qui lui est propre : dans la voie de la configuration naturaliste.
    L'action de la musique est plus directe que toute autre. Shakespeare ne pouvait peindre des caractères que par l'intermédiaire de l'intellect : telle à peu près une image réfléchie successivement dans deux miroirs avant de nous parvenir; car le caractère se reflète d'abord dans les actions, dont le sens exige un long exposé pour se déterminer intelligiblement, après quoi c'est notre jugement qui éclaire de son reflet le caractère. La musique, par contre, crée une entente instantanée; les contradictions inhérentes à un certain état d'âme, la progression rapide des sentiments changeants, le souvenir d'un lointain passé, l'espoir, le désir ardent ou nostalgique, le pressentiment, elle donne tout cela, et l'indicible même. C'est par la musique qu'a été rendu possible pour la première fois — et pour la première fois avec une pleine maîtrise par le développement musical qui a culminé en Beethoven au seuil du dix-neuvième siècle — le NATURALISME PSYCHIQUE.

RÉSUMÉ

    Pour plus de clarté je résumerai encore une fois les facteurs essentiels de notre développement artistique. Nous avons constaté d'un côté la profondeur, la puissance, l'immédiateté de l'expression, donc le génie musical dans lequel nous avons reconnu notre force la plus individuelle; de l'autre côté nous est apparu ce qui constitue le grand secret de notre supériorité en beaucoup de domaines, je veux dire ce penchant inné à « suivre la nature » avec un propos de véracité et de fidélité, et c'est ce que j'ai appelé le naturalisme. À ces deux instincts et aptitudes qui s'opposent, mais qui dans toutes nos créations les plus hautes se complètent l'un l'autre, il faut ajouter la tradition d'un art étranger, révolu, parvenu à une haute perfection dans les bornes qui lui étaient rigoureusement prescrites : il nous vaut de vives

1376 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

impulsions et de riches enseignements, mais en même temps il nous égare par le mirage d'un idéal qui ne nous est pas congénère, et il nous induit notamment au dédain de nos meilleures aptitudes : le génie de l'expression musicale et le goût de la vérité naturaliste. En se guidant sur ces indications, on peut, si je ne m'abuse, arriver à se faire une vive image de notre art dans ses diverses formes et acquérir ainsi des vues fécondes. Je voudrais toutefois avertir le lecteur que, là où l'on a lieu de grouper en un tout les objets à l'examen desquels on procède, c'est un devoir de les considérer attentivement, mais une erreur de les considérer de trop près. Si, par exemple, nous supposons que notre temps est la fin du monde, alors nous sommes presque écrasés par la magnificence toute proche de la grande époque de l'Italie; si au contraire nous nous réfugions dans les bras grands ouverts d'un avenir que nous pouvons concevoir prodigue à plaisir, peut-être alors ces fleurs merveilleuses de l'art plastique ne figureront-elles plus à nos yeux qu'un épisode dans un beaucoup plus vaste ensemble. Le seul fait de l'existence d'un homme tel que Michel-Ange à côté d'un Raphaël suggère déjà des temps futurs et des œuvres futures. L'art est toujours au point, il remplit toujours sa destination : parce que je me suis approprié, comme on l'a vu, ce mot de Schopenhauer, j'ai pu me dispenser de suivre, dans les pages qui précèdent, le développement de notre art depuis Giotto et le Dante jusqu'à Goethe et Beethoven, et j'ai cru préférable de souligner les traits permanents de la race humaine individuelle. Seule la connaissance de ces traits — de ces forces qui nous poussent et qui nous contraignent — nous permet de comprendre réellement l'art du passé et du présent. Les Germains ne sont pas au bout de leur création d'art, et à ce qu'ils créeront encore il ne faudra pas appliquer la mesure bonne pour un art étranger et aboli, mais celle qui se déduit d'une vue synthétique embrassant tous les aspects de notre originalité. Nous posséderons ainsi le critère qui, dès maintenant, nous peut rendre capables d'apprécier avec

1377 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

sympathie et justice les aspirations artistiques du dix-neuvième siècle, sans nous scandaliser de les voir si souvent diverger entre elles jusqu'à se contredire; et nous serons suffisamment armés pour donner le coup de grâce à cette hydre de l'esthétique qui distille tant de poison : la phrase ailée.

—————
CONCLUSION

    Mon pont de fortune serait donc achevé. Nous n'avons rien trouvé qui soit plus significatif de notre culture germanique que la collaboration constante de l'instinct de découverte et de l'instinct de configuration. À l'encontre des doctrines de nos historiens, nous soutenons que jamais chez nous l'art n'a tari, ni jamais la science : s'ils l'eussent fait, nous n'eussions plus été des Germains. Nous constatons même que l'art et la science se conditionnent en quelque sorte dans notre monde germanique : la source de notre don d'invention, de toute notre génialité, voire même de toute l'originalité par où se distingue notre civilisation, est la nature; pourtant, philosophes et naturalistes donnèrent raison à Goethe quand il prononça : « Le plus digne interprète de la nature est l'art » ¹).
    Que de choses il conviendrait, ici justement, d'ajouter ! Mais je n'ai pas seulement posé déjà la clef de voûte de mon pont de fortune, c'est le livre tout entier qui, dans ma pensée, n'est qu'un ouvrage provisoire, et qui doit l'être aussi dans la pensée du lecteur. J'ai dit — dès la première page de la préface — que je ne visais pas à instruire; aux rares endroits où peut-être je disposais de plus de connaissances spéciales que tel autre homme cultivé, mais non versé dans cette spécialité, je me suis gardé d'étaler ce savoir, car mon but n'était pas de présenter des faits nouveaux, mais d'ordonner des faits connus de chacun en sorte qu'ils formassent au regard de la conscience un tout si possible organique et vivant. Ce que Schiller dit de la beauté — qu'elle
—————
    ¹) Maximen und Reflexionen.

1378 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

est tout ensemble notre état et notre acte — se laisse appliquer au savoir. Le savoir commence par être purement objectif, il ne constitue pas d'abord une partie intégrante de la personne qui sait; mais une fois ordonné, une fois « configuré », ce savoir s'incorpore à la conscience, il en devient un élément vivant, il est désormais « un état du sujet », et alors je peux le considérer de tous les côtés, je peux le tourner dans tous les sens. C'est déjà un point de gagné, un point important, mais il y a plus. Un savoir qui est devenu un état de mon moi, je ne le CONSIDÈRE plus seulement de telle ou telle façon qui me plaît, je le SENS, il est une part de ma vie : mon « acte » en même temps que mon « état ». Transformer le savoir en acte ! Résumer en soi le passé, non de la manière qu'il faut pour étonner le monde par une creuse érudition d'emprunt touchant des matières dès longtemps abolies, mais de façon que ce savoir relatif au passé devienne une force vive et déterminante du présent ! Un savoir qui aurait pénétré assez profondément dans la conscience pour déterminer aussi, par une action inconsciente, le jugement ! Voilà certes un noble but, et digne de requérir nos efforts. Il les requiert d'autant plus qu'augmente en chaque domaine, par l'accumulation croissante des choses sues, la difficulté d'embrasser du regard tout le savoir. « Pour échapper à la multiplicité sans bornes et se retrouver dans la simplicité, il faut toujours se poser la question : comment Platon s'y fût-il pris ? » — ainsi nous exhorte Goethe, notre plus grand Germain. Mais cette exhortation serait plutôt propre à nous désespérer, car qui osera répondre : c'est ainsi qu'un Platon d'aujourd'hui, un Platon germanique, concevrait l'objet pour le ramener à la simplicité et le rendre par là (car tel serait le sens de cette intervention libératrice) apte à la vie.
    Qu'il me soit advenu d'ordonner suivant ce principe les facteurs génétiques de notre vie au dix-neuvième siècle, je suis le dernier à m'en flatter. Entre le moment où l'on s'embarque dans une entreprise de ce genre et celui où on

1379 LA FORMATION D'UN MONDE NOUVEAU — ART

l'achève, trop d'intentions, trop d'espoirs font naufrage, heurtés aux bornes étroites de la capacité individuelle, pour que l'on n'éprouve pas un profond sentiment d'humilité en mettant le point final. Si je n'ai pas échoué partout dans l'exécution de mon dessein, je le dois à ces hommes, les plus grands de notre race, vers lesquels mon regard s'est constamment dirigé.
 


—————





1380

(Page vide)

Retour au page d'accueil  / back to main page
Annexe
Chapitre précédent  / previous chapter

Dernière mise à jour : 26 juin 2008