Here
under follows the transcription of the introduction of the third
section of Houston Stewart
Chamberlain's La
Genèse du XIXme siècle,
6th. ed.,
published
by Librairie Payot, 1913.
TABLE DES MATIÈRES
|
I
HOUSTON STEWART CHAMBERLAIN
—
LA GENÈSE
DU XIXME
SIÈCLE
ÉDITION FRANÇAISE PAR
ROBERT
GODET
—
TOME II
Nous
appartenons
à la race qui de
l'obscurité
s'efforce vers la lumière.
GOETHE
SIXIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE PAYOT ET Cie
46, RUE
SAINT-ANDRÉ
DES ARTS, 46
—
Tous droits de
reproduction
réservés.
II
(Page vide)
III
LA
GENÈSE
DU XIXME
SIÈCLE
TOME II
IV
—
IMPRIMERIE DELACHAUX
& NIESTLÉ —
NEUCHATEL
1913
—
727
TROISIÈME SECTION
LA LUTTE
—————
Vos batailles
nées en haut lieu....
Shakespeare.
728
(Page vide)
729
INTRODUCTION
PRINCIPES DIRECTEURS
Notre enquête va maintenant se poursuivre sur
un autre terrain :
le terrain proprement historique. Sans doute, en traitant de
l'héritage du monde antique et des héritiers auxquels il
échut, nous touchions à des phénomènes qui
ont leur place dans l'histoire; mais on pouvait les détacher
d'elle en quelque mesure pour les considérer, encore qu'à
sa lumière, d'un point de vue différent du sien.
Désormais ce livre tirera sa matière de l'observation des
faits dans leur succession, de l'examen des processus évolutifs
: donc, en un mot, de l'histoire. Il ne faut pas, toutefois, conclure
de ce changement d'objet à une discordance de méthode :
comme nous cherchions à distinguer, dans le fleuve du temps, les
points fixes et les éléments stables, ainsi, parmi la
masse incommensurable des événements passagers, nous
essayerons de déterminer les facteurs persistants qui continuent
d'agir aujourd'hui et que signale ce caractère de relative
permanence. Au philosophe qui objecterait que toute impulsion, si
légère soit-elle, continue de produire ses effets
à travers l'éternité entière, on
répondra que, dans l'histoire, il n'est presque pas une force
particulière qui ne perde très rapidement sa
signification individuelle : elle ne conserve bientôt que la
valeur d'une composante parmi d'innombrables autres composantes, qui,
devenues comme elle invisibles, n'existent plus qu'à
l'état purement idéel; et alors la seule manifestation
perceptible de ces énergies diverses et contradictoires, c'est
la grande résultante qui les combine en une force unique. Mais
on pourrait ici emprunter à la mécanique son
théorème du
730 LA LUTTE — INTRODUCTION
parallélogramme
des forces et dire, par manière de
comparaison : les résultantes de divers systèmes se
combinent pour former, à leur tour, de nouveaux et plus vastes
parallélogrammes, dont les résultantes sont encore plus
puissantes, plus frappantes, d'une action plus profonde et d'une
portée plus durable dans l'histoire des hommes.... et ainsi de
suite jusqu'à ce que l'expression de la force atteigne certains
degrés qu'elle ne dépassera pas. Seuls les plus
élevés de ces points culminants nous occuperont ici.
Quant aux faits historiques, je me crois mieux fondé encore
qu'auparavant à en présumer chez le lecteur la
connaissance. Il s'agira donc uniquement de souligner et de grouper ce
qui paraît indispensable pour l'intelligence du
dix-neuvième siècle, de ses idées directrices, de
ses courants qui se combattent, de ses «
résultantes » qui se traversent.
En quête d'un titre pour cette
troisième et
dernière section des « Origines » (qui forment la
première partie du présent ouvrage), je m'étais
arrêté un instant à celui-ci : «
L'époque de la violente fermentation »; et puis j'ai
dû convenir que la fermentation avait duré bien au
delà de l'an 1200 : témoin pas mal de cuves dans
lesquelles, à cette heure encore, le moût se
démène fort absurdement ! Il m'a fallu laisser tomber
aussi trois chapitres déjà esquissés — la lutte
dans l'État, la lutte dans l'Église, la lutte entre
l'État et l'Église — parce que cela m'eût
entraîné dans le domaine des
considérations historiques beaucoup plus loin que ne le comporte
le but de mon livre. Mais je crois utile de mentionner l'existence de
ce plan abandonné et des études qu'il exigea, pour que le
lecteur ne se méprenne pas au sens de la simplification
où je me suis résolu et qu'il reconnaisse dans les deux
chapitres actuels — Religion et État — le dernier
résultat d'un
long travail de condensation. Informé de mon projet
antérieur, il comprendra mieux, d'autre part, dans quelle mesure
l'idée de la Lutte domine mon exposé.
L'ANARCHIE
Goethe définit quelque part le
moyen âge comme un conflit entre des puissances qui, en partie,
possédaient déjà une
731 LA LUTTE — INTRODUCTION
considérable
autonomie, en partie s'efforçaient d'y
atteindre, et il nomme le tout une « anarchie aristocratique
» ¹). Je ne reprendrais pas à mon compte le terme
«
aristocratique », car il implique toujours — et même quand
il ne désigne que l'aristocratie de l'esprit — des droits de
naissance. Or l'Église, qui est une des plus puissantes entre
les
puissances en cause, nie tout droit inné. Même le droit de
succession reconnu par tout un peuple ne confère pas à un
monarque la légitimité, si l'Église ne l'a
confirmé de plein gré : telle était (telle est
encore) la théorie de Rome sur ce point de droit
ecclésiastique, et l'histoire nous offre maint exemple de papes
déliant des nations de leur serment de fidélité et
les incitant à se révolter contre leur roi
régulièrement établi. Chez elle, l'Église
ne
reconnaît aucune espèce de droits individuels : ni
noblesse de naissance, ni noblesse d'esprit n'ont à ses yeux de
signification. Si l'on ne peut assurément l'appeler une
puissance démocratique, il ne serait pas moins faux de la tenir
pour aristocratique : au plus profond de son être, cette
logocratie se révèle toujours antiaristocratique en
même temps qu'antidémocratique. Mais, de plus, en ce temps
que Goethe déclare aristocratique, sourdent des forces
authentiquement démocratiques. C'est en hommes libres que les
Germains avaient apparu dans l'histoire : pendant de longs
siècles la puissance dont disposaient leurs rois fut bien
moindre sur eux que sur leurs sujets vaincus du territoire romain. Pour
restreindre ces droits dont ils étaient fiers, et finalement les
abolir, il suffit de la double influence de Rome — comme Église
et
comme Loi ²). Jamais pourtant l'aspiration à la
liberté
ne put être entièrement réprimée : il n'est
pas de siècles où elle ne se manifeste, soit au nord,
soit au midi, tantôt comme liberté de pensée et de
croyance, tantôt comme lutte pour
—————
¹) Annalen, 1794.
²) On trouvera dans Savigny : Geschichte des römischen Rechts im
Mittelalter, un exposé plus clair que dans les ouvrages
d'histoire générale, parce que plus
détaillé et, dès lors, plus plastique; voir
notamment, chap. IV du tome I, les sections sur les Freien et les
Grafen.
732 LA LUTTE — INTRODUCTION
l'obtention
de privilèges communaux, pour le commerce et pour la
circulation, pour la conservation de droits corporatifs, ou comme
révolte contre ces mêmes droits et privilèges, et
puis aussi sous la forme d'irruption de peuples encore
indisciplinés dans la masse mi-organisée de l'empire
post-romain.
Rien de plus juste, en revanche, que le mot d'ANARCHIE
employé
par Goethe pour désigner cet état de lutte universelle,
de lutte en tous sens. Qui, alors, eût conçu et mûri
une pensée de justice ? Le grand homme isolé n'en
eût pas trouvé le temps; quant au reste de la
société, chacune des puissances entre lesquelles elle se
divisait tendait implacablement à son but, sans le moindre souci
des droits d'autrui : c'était une condition d'existence. Il ne
sied pas qu'ici des scrupules d'ordre moral influencent notre jugement
: plus implacable se manifestait une puissance, plus aussi elle
s'attestait vivace — voilà le fait. Beethoven dit quelque part :
« La force est la morale des hommes qui se distinguent des autres
»; la force était assurément la morale de cette
époque, caractérisée par une première et
furieuse fermentation. Ce ne fut pas avant l'instant où apparut
nettement l'ébauche des nationalités, où dans
l'art, dans la science, dans la philosophie, l'homme reprit conscience
de lui-même, où par une organisation mieux adaptée
aux exigences de son travail, par l'emploi judicieux de ses dons
d'invention, par la ferme conception de buts idéals, il rentra
dans le cercle magique de la vraie culture et parvint derechef «
au plein jour de la vie » — ce ne fut pas avant cet instant (par
quoi il faut entendre, naturellement, toute une phase
d'évolution) que l'anarchie commença de perdre du terrain
ou, plus exactement, qu'elle fut endiguée peu à peu pour
faire place à un monde nouveau, empire d'une nouvelle culture,
à mesure que celui-ci revêtait sa figure
définitive. Ai-je besoin de dire que cette transformation, loin
d'être achevée, se poursuit encore aujourd'hui à
travers des fortunes diverses et que nous vivons, à tous les
égards, dans une de ces « périodes
médianes » dont
733 LA LUTTE — INTRODUCTION
parlaient
les anciens historiens ? ¹) Pourtant le contraste est assez
marqué entre la pure anarchie de jadis et l'anarchie
tempérée de notre époque, pour qu'éclate
à tous les yeux la différence de principe. C'est sans
doute au IXme siècle que l'anarchie
politique atteint à
son comble; eh bien, il suffit d'y comparer le XIXme
pour
reconnaître qu'en dépit de nos révolutions et des
réactions sanglantes qui en ont résulté, en
dépit de la tyrannie et des attentats à la vie des
souverains, en dépit de la fermentation qui ne cesse de se
produire ici ou là, en dépit des fluctuations de la
fortune et des avatars de la classe possédante, l'un est
à l'autre comme le jour est à la nuit.
La période dont il s'agit dans cette section
est celle que
remplit presque uniquement la lutte. Plus tard, et notamment dès
qu'apparaissent des symptômes de culture, le centre de
gravité se déplace. La lutte extérieure continue,
il est vrai, en sorte que maint brave homme d'historien
n'aperçoit rien de plus que ce qu'il avait coutume d'apercevoir
: des papes et des rois, des princes et des évêques, de la
noblesse et des corporations, des batailles et des traités;
pourtant, à côté de ces puissances, une autre a
surgi, qui est invincible et qui va remodeler l'esprit de
l'humanité, sans qu'il lui soit nécessaire de recourir
à cette anarchique morale de la force : sa victoire s'assure
sans combat. La somme de travail intellectuel qui conduisit à la
découverte du système héliocentrique suffit pour
saper à jamais le fondement sur lequel reposait la
théologie ecclésiastique et, avec elle, la puissance de
l'Église — quelque temps que mettent d'ailleurs à se
produire
les effets graduels de ce coup décisif ²). L'introduc-
—————
¹) Se reporter, dans l'Introduction générale du
présent ouvrage, aux considérations qui
précèdent immédiatement la section
intitulée « L'an
1200 ».
²) Saint Augustin s'en rendit très bien
compte, et nous lui
devons cet aveu explicite (De
civitate Dei XVI, 9) : si la terre est
ronde et s'il est vrai qu'aux antipodes vivent des hommes « dont
les
pieds sont opposés aux nôtres », des hommes
séparés de nous par des océans et
734 LA LUTTE — INTRODUCTION
tion
du papier et l'invention de l'imprimerie ont fait de la
pensée une puissance mondiale; du sein de la science pure
procèdent des découvertes qui, comme la vapeur et
l'électricité, transforment la vie de l'humanité
entière et aussi la quantité relative de force purement
matérielle dont disposent différents peuples ¹);
l'influence de l'art et de la philosophie — par exemple de ces
phénomènes qui ont nom Goethe ou Kant — est
incommensurable. Je reviendrai sur tout cela dans la IIe
partie du
présent ouvrage, consacrée à « la formation
d'un monde nouveau »; mais cette section-ci comprendra
uniquement, je le répète, ainsi d'ailleurs que l'indique
son titre, la lutte des grands facteurs de puissance pour la possession
et l'hégémonie.
RELIGION ET ÉTAT
Si je voulais ici — ainsi qu'on a coutume de le
faire et que je
l'avais moi-même projeté — opposer à l'État
non la
religion, mais l'Église, et traiter des rapports de
l'Église et de
l'État, ce serait au péril d'opérer sur des
schémas, plutôt que des réalités. En effet,
l'Église romaine est elle-même au premier chef une
puissance
politique, c'est-à-dire étatiste; elle hérita de
l'idée romaine de l'Imperium et, en confédération
avec l'Empereur, représenta les droits d'un empire universel
d'institution prétenduement divine, de puissance absolue et
illimitée, contre la tradition germanique et l'instinct
germanique de configuration nationale. La religion n'intervient dans
cette conception que comme moyen d'amalgamer inti-
—————
dont le
développement s'accomplit en dehors de notre histoire,
alors l'Écriture sainte a « menti ». Saint Augustin
est de trop
bonne foi pour ne pas convenir que, dans ce cas, le plan du salut tel
que l'enseigne l'Église ne répondrait nullement aux
exigences de
la réalité, et il se hâte d'arriver à une
conclusion qui le rassure : admettre de tels antipodes, croire à
ces races d'hommes inconnus, ce serait, dit-il, par trop absurde,
nimis absurdum est.
Qu'eût-il dit de la démonstration du
système héliocentrique et de la découverte
d'innombrables millions de mondes en mouvement dans l'espace ?
¹) Ainsi un pays pauvre comme la Suisse est en
voie de devenir un des
plus riches États industriels, parce qu'il peut transformer
presque
sans frais en électricité son immense réserve de
forces hydrauliques.
735 LA LUTTE — INTRODUCTION
mement
tous les peuples. Dès les temps les plus reculés,
le pontifex maximus
était à Rome le fonctionnaire
supérieur de la hiérarchie, judex atque arbiter rerum
divinarum humanarumque, celui auquel la théorie juridique
subordonnait le roi même, et plus tard les consuls ¹). Le
sens
politique extraordinairement développé des anciens
Romains pourvoyait, il est vrai, à ce que le pontifex maximus
ne pût jamais abuser de sa puissance théorique comme juge
des choses divines et humaines : tout de même que le
paterfamilias, dont le pouvoir
absolu de vie et de mort sur les siens,
reconnu par une fiction juridique, ne donnait lieu à aucun
excès dans la pratique. C'est que les Romains, les vrais,
étaient tout le contraire d'anarchistes. Mais maintenant, dans
le chaos humain déchaîné, revivait le titre et,
avec lui, la revendication du droit qui s'y attachait : car jamais on
ne fit pareillement état du « droit »
théorique, jamais on ne fut si constamment à cheval sur
les titres juridiques grossés et paraphés, qu'en ce temps
où régnaient seules la violence et la ruse.
Périclès avait exprimé l'opinion que la loi non
écrite était plus haute que l'écrite : maintenant
l'opinion inverse triomphait, la parole écrite paraissait seule
valable. Un commentaire d'Ulpien, une glose de Tribonien
décidaient pour l'éternité, en tant que ratio
scripta (et quoique s'appliquant à des circonstances
absolument
différentes), des droits de peuples entiers : un parchemin
revêtu d'un sceau légalisait n'importe quel crime.
L'héritière, l'applicatrice, la propagatrice de cette
conception du droit constitutionnel, ce fut la ville de Rome avec son
pontifex maximus, et il va de
soi qu'elle tira parti de ces principes
pour son plus grand avantage. Mais, en même temps,
l'Église
était l'héritière de l'idée juive de
l'État
hiérocratique, avec le grand-prêtre comme puissance
supérieure; les écrits des Pères du IIIme
siècle sont à ce point saturés d'images et de
sentences de l'Ancien Testament que l'on ne saurait douter qu'ils aient
eu pour idéal l'établissement d'un État temporel
—————
¹) Cf. notamment Leist : Graeco-italische
Rechtsgeschichte, §
69.
736 LA LUTTE — INTRODUCTION
fondé
sur le régime sacerdotal juif ¹). Autant de
raisons, on le voit, pour considérer comme une puissance
proprement politique l'Église romaine : il n'y a pas ici une
Église qui
s'oppose à un État, mais un État à un autre
État, un
idéal politique à un autre idéal politique.
Mais outre la lutte dans l'État — qui atteint
son plus haut
degré d'acuité et s'atteste le plus implacable dans le
conflit entre les conceptions romaines-impériales et
germaniques-nationales, ainsi qu'entre la théocratie juive et
l'intuition chrétienne enfermée dans ces mots : «
Rendez à César ce qui appartient à César
» — sévit une autre lutte encore, dont on ne saurait
exagérer la portée : la lutte touchant la religion
même. Celle-ci pas plus que celle-là n'est achevée
quand s'ouvre le dix-neuvième siècle, ni ne se termine
avec lui; on a pu, à son aurore, croire que les oppositions
religieuses allaient désarmer dans nos États
laïcisés, et qu'on inaugurait une époque de
tolérance absolue; mais depuis quelque quarante ans les fauteurs
d'excitation cléricale se sont remis à l'œuvre avec
ardeur, et les « ténèbres du moyen âge
» nous enveloppent encore d'une obscurité si
épaisse qu'en ce domaine précisément toutes les
armes sont réputées bonnes et s'avèrent telles
à l'usage — fût-ce même le mensonge, la
falsification historique, la pression politique, la contrainte sociale.
Dans cette lutte touchant la religion il s'agit, en fait, d'un objet
beaucoup plus considérable qu'on ne serait tenté de
l'imaginer. Sous une controverse dogmatique si subtile qu'elle semble
au laïc dépourvue de substance et par suite
d'intérêt, se cache souvent une de ces questions
psychiques essentielles qui sont décisives pour toute
l'orientation vitale d'un peuple. Combien, par exemple, y a-t-il en
Europe de laïcs capables de comprendre et d'exposer l'objet de la
dispute sur la nature de la cène ? Et pourtant ce fut le dogme
de la transsubstantiation (promul-
—————
¹) Il faut excepter naturellement les plus anciens qui, tels
Origène, Tertullien, etc., n'avaient aucun pressentiment d'une
possible prédominance du christianisme.
737 LA LUTTE — INTRODUCTION
gué
l'an 1215, au moment même où l'Angleterre
arrachait à son roi la Grande Charte) qui a produit
l'inévitable scission de l'Europe en plusieurs camps ennemis. En
allant au fond des choses, on voit ici s'affirmer des
différences de race. Mais la race, nous l'avons constaté,
est un être fort composite, plastiquement mobile, en qui, presque
toujours, des éléments divers luttent pour la
prépondérance; or la victoire d'un dogme religieux
détermine souvent cette prépondérance d'un
élément sur les autres et, du même coup, tout le
développement ultérieur de la race ou de la nation.
Peut-être le dogme en question était-il demeuré
inintelligible même aux plus grands docteurs, car qui dit dogme
dit quelque chose qui ne se peut proprement énoncer ni penser :
mais en pareil cas c'est la DIRECTION qui est
décisive ou, en
d'autres termes, l'orientation de la volonté. On comprend
aisément, dès lors, comment l'État et la religion
peuvent
et doivent agir l'un sur l'autre, et cela non seulement dans le sens
d'un conflit entre l'Église universelle et le Gouvernement
national,
mais par le fait que l'État possède les moyens
nécessaires (et presque illimités jusqu'à ces
derniers temps) pour contrecarrer une tendance morale et intellectuelle
que marquait un peuple dans son essor religieux et pour le transformer
en un autre peuple; ou, au contraire, par le fait qu'une intuition
religieuse, triomphant finalement de toutes ses rivales, prescrit
à l'État lui-même des voies entièrement
nouvelles. À examiner sans parti pris la carte de l'Europe
actuelle, on se
convaincra que la religion fut, et qu'elle n'a pas cessé
d'être, un puissant facteur du développement des
États,
et, par là, de toute culture ¹). Elle ne RÉVÈLE
pas
seulement le caractère, elle l'ENGENDRE.
Tels sont les motifs pour lesquels, traitant de
cette époque de
lutte, je juge expédient d'en grouper les tendances sous deux
chefs : Religion et État, marquant ainsi d'un mot les deux
points de
mire de toute la lutte : la lutte dans la Religion et pour la Religion,
la lutte dans l'État et pour
—————
¹) On en trouvera une démonstration particulièrement
lumineuse dans Schiller, au début de sa Guerre de Trente ans.
738 LA LUTTE — INTRODUCTION
l'État.
Seulement le lecteur m'entendrait mal s'il supposait que je
postule deux entités complètement séparées,
entre lesquelles n'existerait d'autre lien que leur capacité
d'agir l'une sur l'autre. J'estime bien plutôt que la
séparation absolue (si en faveur aujourd'hui) de la vie
religieuse et de la vie politique implique une fâcheuse erreur de
jugement. Elle est, en réalité, impossible. On avait
coutume, voici quelques siècles, d'appeler la Religion
l'âme et l'État le corps ¹); mais maintenant que
l'intime liaison
de l'âme et du corps nous devient toujours plus manifeste, en
sorte que nous ne savons trop où marquer une frontière,
maintenant cette distinction devrait nous inspirer des doutes. Nous
savons que sous une dispute touchant la justification par la foi et la
justification par les œuvres, dispute qui paraît n'avoir d'autre
théâtre que le forum de l'âme, des
intérêts éminemment « corporels » se
peuvent dissimuler; le cours de l'histoire nous l'a fait voir. Et nous
avons constaté aussi que la structure et le mécanisme du
corps politique exerçait une action déterminante et d'une
portée durable sur la constitution de l'âme (témoin
la France depuis la Saint-Barthélemy et les Dragonnades). Aux
moments décisifs, ces deux concepts : État et Religion,
se
confondent absolument; on peut affirmer sans métaphore que pour
l'ancien Romain son État était sa Religion et
qu'inversement,
pour le Juif, sa Religion était son État. Aujourd'hui
encore,
quand le soldat d'une monarchie court au combat en jetant ce cri : pour
Dieu, pour le roi et pour la patrie ! c'est là tout à la
fois de la Religion et de l'État. Néanmoins, et puisque
voilà le lecteur averti, la distinction de ces deux ordres de
choses ne laissera pas de nous rendre quelques services; elle est
utile, dès lors que l'on se propose de passer rapidement en
revue les points culminants de l'histoire; elle l'est encore, quand il
s'agit de rattacher les phénomènes du passé
à ceux du dix-neuvième siècle.
—————
¹) Par exemple Grégoire II dans sa lettre si souvent
citée à l'empereur d'Orient Léon l'Isaurien.
—————
Dernière mise
à
jour : 16 mars 2008