Here under follows the transcription of the introduction of the third section of Houston Stewart Chamberlain's La Genèse du XIXme siècle, 6th. ed., published by Librairie Payot, 1913.

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Texte original : Die Grundlagen des neunzehnten Jahrhunderts
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACES
INTRODUCTION GÉNÉRALE

PREMIÈRE SECTION : L'HÉRITAGE
INTRODUCTION
CHAPITRE I : L'ART ET LA PHILOSOPHIE HELLÉNIQUES
CHAPITRE II : LE DROIT ROMAIN
CHAPITRE III : LE CHRIST

DEUXIÈME SECTION : LES HÉRITIERS
INTRODUCTION
CHAPITRE IV : LE CHAOS ETHNIQUE
CHAPITRE V : L'AVÈNEMENT DES JUIFS DANS L'HISTOIRE OCCIDENTALE
CHAPITRE VI : L'AVÈNEMENT DES GERMAINS DANS L'HISTOIRE UNIVERSELLE

TROISIÈME SECTION : LA LUTTE
INTRODUCTION
CHAPITRE VII : RELIGION
CHAPITRE VIII : ETAT
CHAPITRE IX : DE L'AN 1200 À L'AN 1800
A. Les Germains comme créateurs d'une culture nouvelle
B. Aperçu historique
1. Découverte
2. Science
3. Industrie
4. Economie sociale
5. Politique et Eglise
6. Conception du monde et religion
7. Art
ANNEXE
INDEX


I


HOUSTON STEWART CHAMBERLAIN


LA GENÈSE
DU XIXME SIÈCLE

ÉDITION FRANÇAISE PAR ROBERT GODET

TOME II

Nous appartenons à la race qui de
l'obscurité s'efforce vers la lumière.
GOETHE

SIXIÈME ÉDITION



PARIS
LIBRAIRIE PAYOT ET Cie
46, RUE SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 46

Tous droits de reproduction réservés.

II

(Page vide)

III


LA GENÈSE
DU XIXME SIÈCLE

TOME II

IV



IMPRIMERIE DELACHAUX & NIESTLÉ — NEUCHATEL
1913


727


TROISIÈME SECTION

LA LUTTE

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Vos batailles nées en haut lieu....
Shakespeare.
728

(Page vide)

729


INTRODUCTION

PRINCIPES DIRECTEURS

    Notre enquête va maintenant se poursuivre sur un autre terrain : le terrain proprement historique. Sans doute, en traitant de l'héritage du monde antique et des héritiers auxquels il échut, nous touchions à des phénomènes qui ont leur place dans l'histoire; mais on pouvait les détacher d'elle en quelque mesure pour les considérer, encore qu'à sa lumière, d'un point de vue différent du sien. Désormais ce livre tirera sa matière de l'observation des faits dans leur succession, de l'examen des processus évolutifs : donc, en un mot, de l'histoire. Il ne faut pas, toutefois, conclure de ce changement d'objet à une discordance de méthode : comme nous cherchions à distinguer, dans le fleuve du temps, les points fixes et les éléments stables, ainsi, parmi la masse incommensurable des événements passagers, nous essayerons de déterminer les facteurs persistants qui continuent d'agir aujourd'hui et que signale ce caractère de relative permanence. Au philosophe qui objecterait que toute impulsion, si légère soit-elle, continue de produire ses effets à travers l'éternité entière, on répondra que, dans l'histoire, il n'est presque pas une force particulière qui ne perde très rapidement sa signification individuelle : elle ne conserve bientôt que la valeur d'une composante parmi d'innombrables autres composantes, qui, devenues comme elle invisibles, n'existent plus qu'à l'état purement idéel; et alors la seule manifestation perceptible de ces énergies diverses et contradictoires, c'est la grande résultante qui les combine en une force unique. Mais on pourrait ici emprunter à la mécanique son théorème du

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parallélogramme des forces et dire, par manière de comparaison : les résultantes de divers systèmes se combinent pour former, à leur tour, de nouveaux et plus vastes parallélogrammes, dont les résultantes sont encore plus puissantes, plus frappantes, d'une action plus profonde et d'une portée plus durable dans l'histoire des hommes.... et ainsi de suite jusqu'à ce que l'expression de la force atteigne certains degrés qu'elle ne dépassera pas. Seuls les plus élevés de ces points culminants nous occuperont ici. Quant aux faits historiques, je me crois mieux fondé encore qu'auparavant à en présumer chez le lecteur la connaissance. Il s'agira donc uniquement de souligner et de grouper ce qui paraît indispensable pour l'intelligence du dix-neuvième siècle, de ses idées directrices, de ses courants qui se combattent, de ses « résultantes » qui se traversent.
    En quête d'un titre pour cette troisième et dernière section des « Origines » (qui forment la première partie du présent ouvrage), je m'étais arrêté un instant à celui-ci : « L'époque de la violente fermentation »; et puis j'ai dû convenir que la fermentation avait duré bien au delà de l'an 1200 : témoin pas mal de cuves dans lesquelles, à cette heure encore, le moût se démène fort absurdement ! Il m'a fallu laisser tomber aussi trois chapitres déjà esquissés — la lutte dans l'État, la lutte dans l'Église, la lutte entre l'État et l'Église — parce que cela m'eût entraîné dans le domaine des considérations historiques beaucoup plus loin que ne le comporte le but de mon livre. Mais je crois utile de mentionner l'existence de ce plan abandonné et des études qu'il exigea, pour que le lecteur ne se méprenne pas au sens de la simplification où je me suis résolu et qu'il reconnaisse dans les deux chapitres actuels — Religion et État — le dernier résultat d'un long travail de condensation. Informé de mon projet antérieur, il comprendra mieux, d'autre part, dans quelle mesure l'idée de la Lutte domine mon exposé.

L'ANARCHIE

    Goethe définit quelque part le moyen âge comme un conflit entre des puissances qui, en partie, possédaient déjà une

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considérable autonomie, en partie s'efforçaient d'y atteindre, et il nomme le tout une « anarchie aristocratique » ¹). Je ne reprendrais pas à mon compte le terme « aristocratique », car il implique toujours — et même quand il ne désigne que l'aristocratie de l'esprit — des droits de naissance. Or l'Église, qui est une des plus puissantes entre les puissances en cause, nie tout droit inné. Même le droit de succession reconnu par tout un peuple ne confère pas à un monarque la légitimité, si l'Église ne l'a confirmé de plein gré : telle était (telle est encore) la théorie de Rome sur ce point de droit ecclésiastique, et l'histoire nous offre maint exemple de papes déliant des nations de leur serment de fidélité et les incitant à se révolter contre leur roi régulièrement établi. Chez elle, l'Église ne reconnaît aucune espèce de droits individuels : ni noblesse de naissance, ni noblesse d'esprit n'ont à ses yeux de signification. Si l'on ne peut assurément l'appeler une puissance démocratique, il ne serait pas moins faux de la tenir pour aristocratique : au plus profond de son être, cette logocratie se révèle toujours antiaristocratique en même temps qu'antidémocratique. Mais, de plus, en ce temps que Goethe déclare aristocratique, sourdent des forces authentiquement démocratiques. C'est en hommes libres que les Germains avaient apparu dans l'histoire : pendant de longs siècles la puissance dont disposaient leurs rois fut bien moindre sur eux que sur leurs sujets vaincus du territoire romain. Pour restreindre ces droits dont ils étaient fiers, et finalement les abolir, il suffit de la double influence de Rome — comme Église et comme Loi ²). Jamais pourtant l'aspiration à la liberté ne put être entièrement réprimée : il n'est pas de siècles où elle ne se manifeste, soit au nord, soit au midi, tantôt comme liberté de pensée et de croyance, tantôt comme lutte pour
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    ¹) Annalen, 1794.
    ²) On trouvera dans Savigny : Geschichte des römischen Rechts im Mittelalter, un exposé plus clair que dans les ouvrages d'histoire générale, parce que plus détaillé et, dès lors, plus plastique; voir notamment, chap. IV du tome I, les sections sur les Freien et les Grafen.


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l'obtention de privilèges communaux, pour le commerce et pour la circulation, pour la conservation de droits corporatifs, ou comme révolte contre ces mêmes droits et privilèges, et puis aussi sous la forme d'irruption de peuples encore indisciplinés dans la masse mi-organisée de l'empire post-romain.
    Rien de plus juste, en revanche, que le mot d'ANARCHIE employé par Goethe pour désigner cet état de lutte universelle, de lutte en tous sens. Qui, alors, eût conçu et mûri une pensée de justice ? Le grand homme isolé n'en eût pas trouvé le temps; quant au reste de la société, chacune des puissances entre lesquelles elle se divisait tendait implacablement à son but, sans le moindre souci des droits d'autrui : c'était une condition d'existence. Il ne sied pas qu'ici des scrupules d'ordre moral influencent notre jugement : plus implacable se manifestait une puissance, plus aussi elle s'attestait vivace — voilà le fait. Beethoven dit quelque part : « La force est la morale des hommes qui se distinguent des autres »; la force était assurément la morale de cette époque, caractérisée par une première et furieuse fermentation. Ce ne fut pas avant l'instant où apparut nettement l'ébauche des nationalités, où dans l'art, dans la science, dans la philosophie, l'homme reprit conscience de lui-même, où par une organisation mieux adaptée aux exigences de son travail, par l'emploi judicieux de ses dons d'invention, par la ferme conception de buts idéals, il rentra dans le cercle magique de la vraie culture et parvint derechef « au plein jour de la vie » — ce ne fut pas avant cet instant (par quoi il faut entendre, naturellement, toute une phase d'évolution) que l'anarchie commença de perdre du terrain ou, plus exactement, qu'elle fut endiguée peu à peu pour faire place à un monde nouveau, empire d'une nouvelle culture, à mesure que celui-ci revêtait sa figure définitive. Ai-je besoin de dire que cette transformation, loin d'être achevée, se poursuit encore aujourd'hui à travers des fortunes diverses et que nous vivons, à tous les égards, dans une de ces « périodes médianes » dont

733 LA LUTTE — INTRODUCTION

parlaient les anciens historiens ? ¹) Pourtant le contraste est assez marqué entre la pure anarchie de jadis et l'anarchie tempérée de notre époque, pour qu'éclate à tous les yeux la différence de principe. C'est sans doute au IXme siècle que l'anarchie politique atteint à son comble; eh bien, il suffit d'y comparer le XIXme pour reconnaître qu'en dépit de nos révolutions et des réactions sanglantes qui en ont résulté, en dépit de la tyrannie et des attentats à la vie des souverains, en dépit de la fermentation qui ne cesse de se produire ici ou là, en dépit des fluctuations de la fortune et des avatars de la classe possédante, l'un est à l'autre comme le jour est à la nuit.
    La période dont il s'agit dans cette section est celle que remplit presque uniquement la lutte. Plus tard, et notamment dès qu'apparaissent des symptômes de culture, le centre de gravité se déplace. La lutte extérieure continue, il est vrai, en sorte que maint brave homme d'historien n'aperçoit rien de plus que ce qu'il avait coutume d'apercevoir : des papes et des rois, des princes et des évêques, de la noblesse et des corporations, des batailles et des traités; pourtant, à côté de ces puissances, une autre a surgi, qui est invincible et qui va remodeler l'esprit de l'humanité, sans qu'il lui soit nécessaire de recourir à cette anarchique morale de la force : sa victoire s'assure sans combat. La somme de travail intellectuel qui conduisit à la découverte du système héliocentrique suffit pour saper à jamais le fondement sur lequel reposait la théologie ecclésiastique et, avec elle, la puissance de l'Église — quelque temps que mettent d'ailleurs à se produire les effets graduels de ce coup décisif ²). L'introduc-
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    ¹) Se reporter, dans l'Introduction générale du présent ouvrage, aux considérations qui précèdent immédiatement la section intitulée « L'an 1200 ».
    ²) Saint Augustin s'en rendit très bien compte, et nous lui devons cet aveu explicite (De civitate Dei XVI, 9) : si la terre est ronde et s'il est vrai qu'aux antipodes vivent des hommes « dont les pieds sont opposés aux nôtres », des hommes séparés de nous par des océans et


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tion du papier et l'invention de l'imprimerie ont fait de la pensée une puissance mondiale; du sein de la science pure procèdent des découvertes qui, comme la vapeur et l'électricité, transforment la vie de l'humanité entière et aussi la quantité relative de force purement matérielle dont disposent différents peuples ¹); l'influence de l'art et de la philosophie — par exemple de ces phénomènes qui ont nom Goethe ou Kant — est incommensurable. Je reviendrai sur tout cela dans la IIe partie du présent ouvrage, consacrée à « la formation d'un monde nouveau »; mais cette section-ci comprendra uniquement, je le répète, ainsi d'ailleurs que l'indique son titre, la lutte des grands facteurs de puissance pour la possession et l'hégémonie.

RELIGION ET ÉTAT

    Si je voulais ici — ainsi qu'on a coutume de le faire et que je l'avais moi-même projeté — opposer à l'État non la religion, mais l'Église, et traiter des rapports de l'Église et de l'État, ce serait au péril d'opérer sur des schémas, plutôt que des réalités. En effet, l'Église romaine est elle-même au premier chef une puissance politique, c'est-à-dire étatiste; elle hérita de l'idée romaine de l'Imperium et, en confédération avec l'Empereur, représenta les droits d'un empire universel d'institution prétenduement divine, de puissance absolue et illimitée, contre la tradition germanique et l'instinct germanique de configuration nationale. La religion n'intervient dans cette conception que comme moyen d'amalgamer inti-
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dont le développement s'accomplit en dehors de notre histoire, alors l'Écriture sainte a « menti ». Saint Augustin est de trop bonne foi pour ne pas convenir que, dans ce cas, le plan du salut tel que l'enseigne l'Église ne répondrait nullement aux exigences de la réalité, et il se hâte d'arriver à une conclusion qui le rassure : admettre de tels antipodes, croire à ces races d'hommes inconnus, ce serait, dit-il, par trop absurde, nimis absurdum est. Qu'eût-il dit de la démonstration du système héliocentrique et de la découverte d'innombrables millions de mondes en mouvement dans l'espace ?
    ¹) Ainsi un pays pauvre comme la Suisse est en voie de devenir un des plus riches États industriels, parce qu'il peut transformer presque sans frais en électricité son immense réserve de forces hydrauliques.


735 LA LUTTE — INTRODUCTION

mement tous les peuples. Dès les temps les plus reculés, le pontifex maximus était à Rome le fonctionnaire supérieur de la hiérarchie, judex atque arbiter rerum divinarum humanarumque, celui auquel la théorie juridique subordonnait le roi même, et plus tard les consuls ¹). Le sens politique extraordinairement développé des anciens Romains pourvoyait, il est vrai, à ce que le pontifex maximus ne pût jamais abuser de sa puissance théorique comme juge des choses divines et humaines : tout de même que le paterfamilias, dont le pouvoir absolu de vie et de mort sur les siens, reconnu par une fiction juridique, ne donnait lieu à aucun excès dans la pratique. C'est que les Romains, les vrais, étaient tout le contraire d'anarchistes. Mais maintenant, dans le chaos humain déchaîné, revivait le titre et, avec lui, la revendication du droit qui s'y attachait : car jamais on ne fit pareillement état du « droit » théorique, jamais on ne fut si constamment à cheval sur les titres juridiques grossés et paraphés, qu'en ce temps où régnaient seules la violence et la ruse. Périclès avait exprimé l'opinion que la loi non écrite était plus haute que l'écrite : maintenant l'opinion inverse triomphait, la parole écrite paraissait seule valable. Un commentaire d'Ulpien, une glose de Tribonien décidaient pour l'éternité, en tant que ratio scripta (et quoique s'appliquant à des circonstances absolument différentes), des droits de peuples entiers : un parchemin revêtu d'un sceau légalisait n'importe quel crime. L'héritière, l'applicatrice, la propagatrice de cette conception du droit constitutionnel, ce fut la ville de Rome avec son pontifex maximus, et il va de soi qu'elle tira parti de ces principes pour son plus grand avantage. Mais, en même temps, l'Église était l'héritière de l'idée juive de l'État hiérocratique, avec le grand-prêtre comme puissance supérieure; les écrits des Pères du IIIme siècle sont à ce point saturés d'images et de sentences de l'Ancien Testament que l'on ne saurait douter qu'ils aient eu pour idéal l'établissement d'un État temporel
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    ¹) Cf. notamment Leist : Graeco-italische Rechtsgeschichte, § 69.

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fondé sur le régime sacerdotal juif ¹). Autant de raisons, on le voit, pour considérer comme une puissance proprement politique l'Église romaine : il n'y a pas ici une Église qui s'oppose à un État, mais un État à un autre État, un idéal politique à un autre idéal politique.
    Mais outre la lutte dans l'État — qui atteint son plus haut degré d'acuité et s'atteste le plus implacable dans le conflit entre les conceptions romaines-impériales et germaniques-nationales, ainsi qu'entre la théocratie juive et l'intuition chrétienne enfermée dans ces mots : « Rendez à César ce qui appartient à César » — sévit une autre lutte encore, dont on ne saurait exagérer la portée : la lutte touchant la religion même. Celle-ci pas plus que celle-là n'est achevée quand s'ouvre le dix-neuvième siècle, ni ne se termine avec lui; on a pu, à son aurore, croire que les oppositions religieuses allaient désarmer dans nos États laïcisés, et qu'on inaugurait une époque de tolérance absolue; mais depuis quelque quarante ans les fauteurs d'excitation cléricale se sont remis à l'œuvre avec ardeur, et les « ténèbres du moyen âge » nous enveloppent encore d'une obscurité si épaisse qu'en ce domaine précisément toutes les armes sont réputées bonnes et s'avèrent telles à l'usage — fût-ce même le mensonge, la falsification historique, la pression politique, la contrainte sociale. Dans cette lutte touchant la religion il s'agit, en fait, d'un objet beaucoup plus considérable qu'on ne serait tenté de l'imaginer. Sous une controverse dogmatique si subtile qu'elle semble au laïc dépourvue de substance et par suite d'intérêt, se cache souvent une de ces questions psychiques essentielles qui sont décisives pour toute l'orientation vitale d'un peuple. Combien, par exemple, y a-t-il en Europe de laïcs capables de comprendre et d'exposer l'objet de la dispute sur la nature de la cène ? Et pourtant ce fut le dogme de la transsubstantiation (promul-
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    ¹) Il faut excepter naturellement les plus anciens qui, tels Origène, Tertullien, etc., n'avaient aucun pressentiment d'une possible prédominance du christianisme.

737 LA LUTTE — INTRODUCTION

gué l'an 1215, au moment même où l'Angleterre arrachait à son roi la Grande Charte) qui a produit l'inévitable scission de l'Europe en plusieurs camps ennemis. En allant au fond des choses, on voit ici s'affirmer des différences de race. Mais la race, nous l'avons constaté, est un être fort composite, plastiquement mobile, en qui, presque toujours, des éléments divers luttent pour la prépondérance; or la victoire d'un dogme religieux détermine souvent cette prépondérance d'un élément sur les autres et, du même coup, tout le développement ultérieur de la race ou de la nation. Peut-être le dogme en question était-il demeuré inintelligible même aux plus grands docteurs, car qui dit dogme dit quelque chose qui ne se peut proprement énoncer ni penser : mais en pareil cas c'est la DIRECTION qui est décisive ou, en d'autres termes, l'orientation de la volonté. On comprend aisément, dès lors, comment l'État et la religion peuvent et doivent agir l'un sur l'autre, et cela non seulement dans le sens d'un conflit entre l'Église universelle et le Gouvernement national, mais par le fait que l'État possède les moyens nécessaires (et presque illimités jusqu'à ces derniers temps) pour contrecarrer une tendance morale et intellectuelle que marquait un peuple dans son essor religieux et pour le transformer en un autre peuple; ou, au contraire, par le fait qu'une intuition religieuse, triomphant finalement de toutes ses rivales, prescrit à l'État lui-même des voies entièrement nouvelles. À examiner sans parti pris la carte de l'Europe actuelle, on se convaincra que la religion fut, et qu'elle n'a pas cessé d'être, un puissant facteur du développement des États, et, par là, de toute culture ¹). Elle ne RÉVÈLE pas seulement le caractère, elle l'ENGENDRE.
    Tels sont les motifs pour lesquels, traitant de cette époque de lutte, je juge expédient d'en grouper les tendances sous deux chefs : Religion et État, marquant ainsi d'un mot les deux points de mire de toute la lutte : la lutte dans la Religion et pour la Religion, la lutte dans l'État et pour
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    ¹) On en trouvera une démonstration particulièrement lumineuse dans Schiller, au début de sa Guerre de Trente ans.

738 LA LUTTE — INTRODUCTION

l'État. Seulement le lecteur m'entendrait mal s'il supposait que je postule deux entités complètement séparées, entre lesquelles n'existerait d'autre lien que leur capacité d'agir l'une sur l'autre. J'estime bien plutôt que la séparation absolue (si en faveur aujourd'hui) de la vie religieuse et de la vie politique implique une fâcheuse erreur de jugement. Elle est, en réalité, impossible. On avait coutume, voici quelques siècles, d'appeler la Religion l'âme et l'État le corps ¹); mais maintenant que l'intime liaison de l'âme et du corps nous devient toujours plus manifeste, en sorte que nous ne savons trop où marquer une frontière, maintenant cette distinction devrait nous inspirer des doutes. Nous savons que sous une dispute touchant la justification par la foi et la justification par les œuvres, dispute qui paraît n'avoir d'autre théâtre que le forum de l'âme, des intérêts éminemment « corporels » se peuvent dissimuler; le cours de l'histoire nous l'a fait voir. Et nous avons constaté aussi que la structure et le mécanisme du corps politique exerçait une action déterminante et d'une portée durable sur la constitution de l'âme (témoin la France depuis la Saint-Barthélemy et les Dragonnades). Aux moments décisifs, ces deux concepts : État et Religion, se confondent absolument; on peut affirmer sans métaphore que pour l'ancien Romain son État était sa Religion et qu'inversement, pour le Juif, sa Religion était son État. Aujourd'hui encore, quand le soldat d'une monarchie court au combat en jetant ce cri : pour Dieu, pour le roi et pour la patrie ! c'est là tout à la fois de la Religion et de l'État. Néanmoins, et puisque voilà le lecteur averti, la distinction de ces deux ordres de choses ne laissera pas de nous rendre quelques services; elle est utile, dès lors que l'on se propose de passer rapidement en revue les points culminants de l'histoire; elle l'est encore, quand il s'agit de rattacher les phénomènes du passé à ceux du dix-neuvième siècle.
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    ¹) Par exemple Grégoire II dans sa lettre si souvent citée à l'empereur d'Orient Léon l'Isaurien.

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Dernière mise à jour : 16 mars 2008