H.-S.
CHAMBERLAIN : La
Genèse du XIXe siècle. Édition
française
par
R. GODET. Paris, Payot, 1913; LXX-1551 pages en deux in-12.
Sorte de
philosophie
générale de l'histoire, qui a eu beaucoup de
succès
dans les pays allemands et dans ceux de langue anglaise. Pour juger de
telles oeuvres il faut prendre un peu de l'audace qu'ont ceux qui se
risquent
à les produire.
La
première
partie de celle-ci concerne les origines, ou l'héritage à
nous transmis par le monde antique, et ces origines s'étendent
jusqu'à
la fin du XIIe siècle; la seconde partie a pour objet la
formation
d'un monde nouveau, et ce monde a commencé vers l'an 1200;
toutefois
l'an 1 de notre ère, en tant que symbole de la naissance du
Christ,
marque une première date capitale, le Christ ayant
préludé
à l'éveil des Germains, qui est figuré pour M. C.
par la date de l'an 1200. Jésus n'aurait pas été
juif.
Ce que M. C. dit de lui est d'un croyant absolu, plus absolu que
n'importe
quel tenant d'une confession chrétienne. Et M. C. a l'intuition
de sa foi devant des textes où il est permis de ne la point
trouver.
En un sens, il est irréfutable. Il ne raisonne pas, il affirme,
et les arguments qu'on pourrait lui opposer ne seraient par rapport
à
lui et pour lui que des négations. On est
émerveillé
de le voir (p. 273), opposant l'Ecclésiastique aux
discours
de l'Evangile, montrer la supériorité de celui-ci par une
parole (Matth., XI, 27-30) qui justement procède de l'Ecclésiastique
(LI), où un discours analogue est prêté à la
Sagesse divine. C'est temps perdu de discuter si Jésus
était
ou non de pure race israélite. Ses parents étaient aussi
juifs qu'il était possible de l'être; lui aussi. Quand
même
il aurait eu quelque grand'mère née dans la
gentilité,
rien dans son enseignement, dans ses sentiments, dans sa
carrière,
ne requiert d'autres antécédents que la tradition juive.
La conception arbitraire du Christ non juif cadre parfaitement avec
l'Evangile
non juif — ni évangélique — à lui attribué
par M. C.
A la race juive
s'oppose
la race germanique, dont le double caractère serait (p. 431)
«
une soif de savoir proprement inextinguible, un instinct de
liberté
qui ne se satisfait que dans la diversité nationale ». Il
n'est pas autrement établi que là soient les deux
appétits
dominants de la race germanique. Et en traitant de cette race
éminente
(qui ne comprend pas que les Germains, mais où M. C. englobe
aussi
les Celtes et les Slaves), l'auteur émet quantité
d'assertions
plus ou moins risquées dont il serait trop long, et souvent
superflu,
de faire la critique : Abraham serait le nom sumérien du premier
roi d'Our; les Cananéens auraient été des
Hittites,
et les Amorrhéens seraient nos frères de race; les Juifs
auraient falsifié leur histoire pour effacer et prévenir
désormais les mélanges de sang, d'où était
sortie leur race; l'idée d'un dieu universel n'aurait jamais
pénétré
dans le judaïsme; Jérôme, Bède et
Abélard
auraient connu ce que découvre la critique biblique touchent les
origines de l'Ancien Testament; la théologie chrétienne
aurait
attribué à Jésus le rôle de Messie juif,
encore
que nul ne s'y prête moins (?), et dans son mythe
néoplatonicien
de la trinité, elle aurait transformé en manifestation
d'un
« schéma intellectuel abstrait » celui qui avait
été
« le génie moral à sa plus haute puissance »;
le « mystique » Paul n'aurait pas été non
plus
un juif de race pure; les évêques orientaux qui
répugnaient
au « consubstantiel » auraient visé à «
constituer au sein de l'orthodoxie un état de liberté
comparable
à celui qui avait régné dans l'Inde »;
Nestorius
pourrait bien avoir été aussi un « germain de race
», en tout cas un « protestant », puisqu'il s'est
opposé
à « l'introduction des mystères païens dans
l'Église
chrétienne », etc., etc.
Si la
vérité
réside dans les nuances, M. C. manque ordinairement de
vérité.
Sa synthèse, originale et simpliste, peut satisfaire des esprits
absolus. La somme, relativement considérable, de
vérités
générales et particulières qui s'y trouvent, est
compromise
par la rigueur du système où il les a
emprisonnées;
et ce système qui, à le bien prendre, est un
système
religieux, présente sous un jour passablement incomplet et faux
l'histoire de la religion.
Alfred Loisy.
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