Houston
Stewart Chamberlain.
— LA GENÈSE DU
XIXe SIÈCLE. Édition
française
par Robert Godet. Deux volumes in-16 de LXX-1551 p. Librairie
Payot
et Cie, Paris.
Ce livre est
un des
produits les plus malfaisants du pangermanisme contemporain. Le souci
de
la vérité et la connaissance objective des faits y font
complètement
défaut, pour laisser la place entièrement libre aux
affirmations
extravagantes et audacieuses.
La thèse
de
l'auteur est que les Germains forment une race exceptionnelle, unique
dans
le monde, et que tout le reste, qu'il appelle « chaos ethnique
»,
est sans valeur. « Si les Germains, dit-il, ne furent pas seuls
à
modeler l'histoire, ils y contribuèrent incomparablement plus
que
les autres races : tous les hommes qui, à dater du VIe
siècle,
apparaissent comme les véritables configurateurs des
destinées
de l'humanité, soit qu'ils forment des États, qu'ils
découvrent
des idées nouvelles ou qu'ils inventent quelque art original,
tous
appartiennent à ce groupe..., toute notre civilisation et toute
notre culture actuelles sont l'oeuvre d'une race humaine
déterminée
: les Germains. Sans le Germain, une nuit éternelle eût
envahi
le monde; sans l'incessante résistance des Non-Germains, sans la
guerre que font encore aujourd'hui à tout ce qui est germanique
les représentants jamais exterminés du « chaos
ethnique
», nous eussions atteint un degré de culture bien
supérieur
à celui qu'a connu le XIXe siècle. Il est tout aussi faux
que notre culture soit une renaissance de la culture hellénique
et romaine : c'est parce que le Germain est né que les anciens
héroïsmes
ont pu renaître, non inversement. « La civilisation et la
culture
qui, rayonnant de l'Europe septentrionale, s'étendent
aujourd'hui
sur une partie du monde considérable (où elles
règnent,
il est vrai, à des degrés très divers), sont
l'oeuvre
du germanisme : ce qu'elles recèlent d'éléments
non
germaniques consiste ou bien en ingrédients étrangers non
encore éliminés, qui furent jadis introduits de vive
force
dans leur organisme et y circulent encore, mêlés au sang
comme
un virus, ou bien une marchandise étrangère naviguant
sous
le pavillon germanique et jouissant de sa protection, au grand dommage
de notre travail et de notre développement futur, en attendant
que
nous ayons coulé à pic les bâtiments flibustiers
avec
toute leur cargaison. Cette oeuvre du germanisme est sans contredit ce
que les hommes ont créé de plus grand jusqu'ici. Elle est
le produit non de chimères humanitaires, mais d'une force
sainement
égotiste, non de croyances imposées, mais d'une libre
recherche,
non d'un propos de continence, mais d'une fringale insatiable.
Étant
née la dernière, la race des Germains a pu mettre
à
profit les conquêtes des races antérieures. »
«
Nous pouvons le proclamer sans crainte : le Germain est le seul homme
qui
se laisse comparer à l'Hellène. Chez lui aussi, ce qu'il
y a de frappant et de spécifiquement distinctif, c'est
l'épanouissement
simultané et l'équilibre du savoir, de la civilisation et
de la culture. L'universalité de nos aptitudes nous
différencie
de toutes les races humaines contemporaines ou antérieures,
à
l'unique exception des Grecs — fait qui, soit dit en passant,
autoriserait
à présumer notre proche parenté avec eux. »
Et sur ce ton
l'auteur
continue à glorifier les Germains, ne craignant ni les
contradictions,
ni les divagations puériles, ni l'absurde, ni le ridicule.
Parfois
même sa verbosité intarissable l'entraîne à
peindre
ses héros tels qu'ils sont. « Que la prédominance
du
germanisme, di-til (p. 987), soit un bonheur pour tous les habitants de
la terre, nul ne réussirait à le démontrer; depuis
leur avènement jusqu'à l'heure actuelle, nous voyons les
Germains massacrer des races et des peuples entiers ou les
décimer
lentement, par une démoralisation méthodique, afin de se
faire de la place pour eux-mêmes. Qui aurait le front d'affirmer
qu'ils vainquirent par leurs seules vertus, alors qu'ils trouvent dans
leurs vices un concours si terriblement efficace : avidité,
cruauté,
perfidie, mépris de tous les droits hormis ceux qu'ils
s'arrogent.
» Ailleurs il affirme que les Germains seuls sont capables de
loyauté,
tandis que les gens du Sud sont perfides et creux. Le Germain est
encore
le plus musical des hommes et seul capable d'une vraie
religiosité.
« En Jésus-Christ était apparu au monde le
génie
religieux absolu; nul n'était mieux fait que le Germain pour
entendre
cette voix divine : les plus grands propagateurs de l'Évangile
à
travers l'Europe sont tous des Germains, et le peuple germanique tout
entier
s'attache immédiatement, on l'a vu par l'exemple des frustes
Goths,
aux paroles de l'Évangile, réfractaire qu'il est à
toute basse superstition... » « L'Anglo-Saxon —
dirigé
par son infaillible instinct vital — se cramponne à une
Église
traditionnelle quelconque qui ne s'immisce pas dans la politique, pour
posséder du moins comme centre de sa vie cela qui a nom «
religion »; l'homme du Nord et le Slave s'émiettent en
cent
sectes débiles, soupçonnant bien qu'elles les
égarent,
mais incapables de trouver le droit chemin; le Français oscille
entre un scepticisme desséchant qui ne le préserve pas de
l'intolérance et un cléricalisme farouche qui l'y incite;
les Européens méridionaux, tombés à
l'idolâtrie
sans fard, se sont exclus par là du monde des peuples
cultivés;
l'Allemand se tient à l'écart et attend qu'un Dieu
descende
encore une fois du ciel, ou bien, en désespoir de cause, il
choisit
entre la religion d'Isis et la religion des imbéciles, dite Force
et Matière. »
S'il se trouve
parmi
les autres groupes humains des esprits remarquables, ils ne peuvent
être
que d'origine germanique. « Les grands Italiens du Rinascimento
sont tous originaires du Nord qu'imprègne le sang longobard,
goth
et franc, ou de l'extrême Sud germano-hellénique. En
Espagne,
ce sont les Visigoths qui constituent l'élément vital.
»
Et voici le comble de la démence. « En Pascal, l'esprit
purement
germanique se dresse une fois encore contre le chaos ethnique dont les
flots submergent la France et contre le principal organe de ce chaos :
l'Ordre des Jésuites. »
Nous devrions
nous
excuser auprès des lecteurs de cette Revue de leur avoir
parlé
d'un livre qui n'a rien de philosophique. Mais nous l'avons fait dans
le
dessein de leur montrer que les événements tragiques dont
nous sommes les spectateurs désolés doivent être
attribués
pour une bonne part à l'influence malfaisante de ce livre et
d'autres
similaires. Avant la guerre il était répandu dans des
éditions
populaires par centaines de mille d'exemplaires. Et chose plus navrante
encore, à l'étranger même beaucoup d'esprits se
sont
pâmés d'admiration devant cette élucubration, et
ont
fait de leur mieux pour l'imiter. A tous ceux donc qui se donneront
comme
tâche de retrouver les aberrations mentales qui ont conduit
à
cette horrible guerre, ce livre offrira des documents
intéressants.
M. S.
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