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HOUSTON
STEWART CHAMBERLAIN
ou LE CONFIGURATEUR DE LA RACE AU SERVICE DE L'ALLEMAGNE En juillet 1870, un jeune Anglais maladif et observateur prenait les eaux d'Ems, en même temps que le roi de Prusse; il contemplait le roi à la Source, à la promenade, où Guillaume Ier s'asseyait volontiers sur un banc, auprès d'une charmante comtesse polonaise. Un matin, on voit arriver un Monsieur qui marche très vite et dont l'étrange accoutrement (frac, cravate blanche, chapeau haut de forme) offense les usages britanniques : il n'y a qu'un Français pour s'habiller ainsi en chien savant, le matin, dans un parc! Notre petit Anglais un peu snob décide que cela doit être ce fameux prestidigitateur qu'on attend de Paris; il est très choqué de voir cet homme se planter tout droit devant le roi, puis se courber si bas que le bord de son chapeau rase le sol. Quelle indiscrétion! quelle incongruité! Son cœur anxieux cesse de battre. L'instant d'après, sa surprise redouble : le roi tend la main au prestidigitateur. La jolie comtesse polonaise n'est pas venue ce matin. Une dizaine de personnages chamarrés s'écartent pour aller faire cercle à distance. Le roi paraît de bonne humeur; il appelle l'un d'eux, se fait remettre un journal et le montre au Monsieur en frac, qui, très ému ou très myope, se penche pour lire au point que son nez frôle l'intéressant papier. On a su depuis ————— 1er Mai 1935. 34 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN quel étai-t ce journal : la Gazette de Cologne annonçait, ce matin-là, le retrait de la candidature du prince Léopold de Hohenzollern au trône d'Espagne. Le roi et l'inconnu échangent encore quelques propos, mais personne ne peut les entendre. Soudain le roi change de visage et se fige en statue de bronze; il ne tend plus la main au Monsieur en frac, quand celui-ci se courbe encore jusqu'à terre pour prendre congé, puis se redresse, salue en passant les personnages de la suite, et s'éloigne de son pas rapide. Âgé de quinze ans à peine, le jeune Houston Stewart Chamberlain venait d'assister à la dramatique entrevue d'Ems, entre Guillaume Ier et le comte Benedetti, ambassadeur de France, entrevue dont le récit truqué par Bismarck déclencha la déclaration de guerre de Napoléon III à la Prusse. Plus tard, il jurait que s'il vivait cent ans, jamais il n'oublierait la grave et noble contenance du monarque; il ajoutait même qu'il eût joyeusement sacrifié un bras à l'honneur d'être né Allemand. *
* * H. S. Chamberlain ne se consolait guère d'être né à Portsmouth, en 1855, dans une famille de petite noblesse écossaise. Heureusement, il se connaissait une arrière-grand-mère née Boeckmann, fille d'un bourgeois de Lubeck, et, grâce à cette aïeule, il était fier de sentir couler dans ses veines un peu de sang allemand. Son père fut amiral britannique. Son oncle, sir Neville Bowles Chamberlain, un des grands chefs de l'armée, écrivit des lettres au Manchester Guardian et au Daily Chronicle pour accuser lord Kitchener d'atrocités contre les Boers. A la mort de ce général frondeur, son vieil ami lord Roberts s'abstint de suivre son cercueil, et une seule couronne, envoyée par Guillaume II, fut déposée sur sa tombe. L'écolier d'Ems reçut une remarquable éducation cosmopolite; il avait déjà beaucoup voyagé et maniait couramment plusieurs langues. Le lac Léman, l'Engadine, la Côte d'Azur étant les climats favorables à ses nerfs malades, il poursuit un peu partout ses études sur le continent. A Genève, sa famille lui donne un précepteur allemand. La botanique, les 35 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN mathématiques, la philologie comparée, la métaphysique kantienne et la musique de Wagner forment ses nourritures exaltantes. L'Allemagne le fascine. A vingt ans, il écrit de Séville à un jeune ami hollandais : « Ma croyance, que tout l'avenir de l'Europe, c'est-à-dire de la civilisation, dépend de l'Allemagne, est devenue une certitude. » L'Allemand surpasse, à ses yeux, tous les autres hommes : il connaît le doute, et pourtant seul il sait croire; c'est « l'homme de la paix par excellence, et le meilleur soldat ». Mais le peuple allemand sait-il qu'un jour il lui faudra se dresser comme un seul être, face à l'inimitié de l'Europe? La nation allemande doit se réformer de fond en comble, comprendre que « la Pureté est la plus grande force d'un peuple »‚ élever devant le monde « l'arme suprême de sa moralité ». Sinon, elle sera « la proie des Barbares ». Le soir, avant de fermer sa lettre, le jeune germanophile anglais trace ce post-scriptum : « Ah! toi, chère nation allemande, ne découvriras-tu donc jamais la grandeur de ta tâche? ne verras-tu pas que tes voies ne sont point celles des autres peuples? » H. S. Chamberlain se marie jeune et, naturellement, il épouse une Allemande, Anna Horst, fille d'un Justizrat de Breslau; il s'installe à Genève, puis à Dresde, puis à Vienne, où, constamment malade, il subit des crises tragiques de dépression nerveuse, niais développe sans relâche son érudition encyclopédique, ses recherches de laboratoire sur la physiologie des plantes, ses méditations sur la dramaturgie de Wagner. Polyglotte, il collabore simultanément aux Bayreuther Blaetter et à la Revue des Deux Mondes. La guerre de 1914 le trouve fixé à Bayreuth; il a épousé en secondes noces Eva Wagner, la plus jeune fille de Richard Wagner, son dieu, et il est devenu le plus brillant protagoniste du pangermanisme « aryen ». Peut-être ne se souvient-il plus très bien lui-même qu'il est né sujet britannique; il ne se fait naturaliser qu'en 1916, mais, devant la guerre, il a réagi comme tout bon Allemand, maudissant l'Angleterre et s'apitoyant sur la France, victime de l'ogre russe et de la perfide Albion. Lorsqu'on lui demande s'il est apparenté au ministre anglais Chamberlain, il répond avec humour: « Je me sens bien plutôt parent de Yajnavalkya! » 36 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN Ce sage Hindou incarne pour lui l' « Aryen » idéal; aussi l'at-il choisi pour ancêtre. C'est ainsi que le comte Arthur de Gobineau, rejeton d'honnêtes bourgeois du Bordelais, prétendait descendre du farouche Ottar Jarl, pirate norvégien. H. S. Chamberlain a sur Gobineau l'avantage du pur type scandinave. Une admiratrice livonienne, ayant vu sa photographie, s'écria enthousiasmée « Il n'a pas du tout l'air d'un Anglais!... » Devenu sexagénaire, H. S. Chamberlain voit s'effondrer ses chers Hohenzollern, mais ne désespère point des miracles de la foi allemande. En 1923, il reçoit à Bayreuth la visite de l'homme nouveau, l'agitateur Adolf Hitler, et il l'encourage : « Vous n'êtes pas un fanatique. Les fanatiques échauffent les esprits, vous enflammez les cœurs... » Or, ce sont bien les esprits qu'il a échauffés, avant que les cœurs ne fussent embrasés par Hitler. Guillaume II se déclara son adepte, et le public allemand a acheté en masse son célèbre livre de 1899, Die Grundlagen des XIXen Jahrhunderts. Avant même d'être traduit dans notre langue, ce livre important n'avait pas échappé à la critique française. Le baron Ernest Seillière, puis Paul Souday, M. Henry Rollin, M. Maurice Muret et M. René de Planhol lui ont notamment consacré des études substantielles. En ce moment surtout, il convient de renouer avec cette œuvre touffue et agissante, qui ouvre l'accès des voies suivies par le Führer. DÉCHETS ET SURVIVANCES
Comment aborder un pareil ouvrage? L'édition française ¹ compte plus de quinze cents pages fort compactes, et H. S. Chamberlain sait à quoi s'en tenir sur les fatigues guettant l'amateur de son livre : « A qui souhaiterait en tirer quelque profit, je ne saurais malheureusement épargner la peine de le lire d'un bout à l'autre. » Il dit vrai, c'est une rude tâche. Peut-être le lecteur nordique éprouve-t-il une joie exta- ————— 1. La Genèse du XIXe siècle, édition française, par Robert Godet (Payot). — Ce titre, choisi d'accord entre l'auteur et le traducteur, parait moins exact que le titre adopté par M. Ernest Seillière dans ses études de 1902, Les Assises du XIXe siècle. 37 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN tique, incommunicable, à se baigner dans cet océan de brumes, qui scintille sous un ciel opaque, parfois strié d'éclairs; à se laisser porter par des courants insolites vers les stimulantes aventures; à fournir sans cesse une sorte d'effort sportif pour échapper à la noyade et s'accrocher à quelque rocher romantique, avant de replonger éperdument dans les profondeurs bouillonnantes. Mais le lecteur élevé dans le goût du « bon sens » cartésien, sensible à l'enchaînement sévère et linéaire des idées, celui-là aura vite fait d'abandonner la course et de soupirer : « Quel fatras! » Oui, c'est un fatras horrible, un foisonnement de pensées confuses et d'affirmations arbitraires. L'auteur est doué d'une extraordinaire facilité discursive et d'une incontinence verbale si frappante qu'on est tenté de se demander s'il n'a pas improvisé, dicté tout d'une haleine, les quinze cents pages de son ahurissant chef-d'œuvre. Mais non! sa documentation phénoménale suffit à dissiper cette conjecture; il lui a bien fallu reprendre à l'occasion son souffle, ne fût-ce que pour puiser au hasard dans l'amas de ses matériaux. H. S. Chamberlain sait tout. L'arbre de la Science n'a produit aucun fruit qu'il n'ait caressé avec gourmandise. Cette universalité de connaissances lui confère un grand prestige. En Allemagne, de prudents chercheurs se sont reconnus bien petits devant ce génie étonnant. Loin de se rebeller contre son infatuation, ils ont accueilli avec docilité les divinations de sa science fulgurale. Peut-être les a-t-il désarmés par sa coquetterie à se présenter devant eux, non pas en pédant d'école, en rival, mais en dilettante, en artiste, ou, comme il se plaît encore à dire, en « Configurateur » du savoir acquis par la collectivité. Il y a en lui du mage inspiré, de l'astrologue, du prestidigitateur, et, pour mieux varier ses tours, il sait aussi varier ses accents. Tantôt, il se prélasse sur l'Olympe du mysticisme lyrique, tantôt il se délasse et daigne prendre alors le ton familier et cinglant du petit journalisme boulevardier : il écrira que Cicéron « ne voyait pas beaucoup plus loin que son nez » et que Confucius « est une manière de Jules Simon chinois ». Il a du mouvement, une verve un peu pesante de polémiste drapé dans la docte robe du prédicant; il réussit ce tour de force d'être presque toujours « assom- 38 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN mant »‚ et rarement tout à fait ennuyeux. On serait injuste de lui refuser le bénéfice de cette excitante anomalie, mais aveugle aussi de disconvenir que la somme de tant de rares mérites et d'intolérables défauts se traduit parle plus captieux exercice de fantasmagorie littéraire. Comment guider nos pas dans cet irritant labyrinthe? *
* * Au seuil de l'édifice, H. S. Chamberlain annonce son dessein d'explorer les origines du XIXe siècle, mais seulement pour isoler les germes épargnés par l'usure du temps : « Bien loin de prétendre donner une histoire du passé, je ne retiens que ce qui en survit aujourd'hui. » Ce tri préalable du déchet et des survivances doit lui permettre de « confronter ce moment de l'histoire dans son devenir et son être »‚ d'en dégager par là la « signification approximative », d' « obtenir ainsi une sorte de prévision de l'avenir ». Nous voilà prévenus. H. S. Chamberlain ne se donne point pour un chimérique amant du passé : il est l'homme du présent, surtout du futur : « Qui se veut le maître d'Aujourd'hui doit posséder Hier, afin d'ajuster aux desseins du présent la trame du passé où ce présent s'ébaucha. » Ici, tous les mots portent : « ajuster aux desseins du présent », c'est juste le contraire de l'effort d'impartialité historique. Cette méthode est hardie; elle invite à renverser la marche habituelle d'une enquête de ce genre, à remonter le cours du temps au lieu de le descendre. Libre à l'historien routinier, naïf, de jeter sa sonde au hasard, de ramener tout ce qu'elle harponne. Pour H. S. Chamberlain, l'héritage positif des ancêtres garde seul du prix; il commencera donc par faire inventaire, et ne consentira à fouiller dans les vieilles archives que pour mieux consolider les valeurs fructueuses de la succession. Certes, cette méthode n'augmente point les garanties de sécurité d'un essai d'histoire générale de l'humanité; elle expose dangereusement son auteur à subir l'attrait déformant de ses propres penchants, dans l'opération du tri préalable entre le déchet et les survivances. Mais, sur le terrain plus 39 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN spécial de l'histoire des idées, son emploi ne deviendrait-il pas irréprochable, si on l'appliquait, par exemple, au livre de H. S. Chamberlain lui-même? Nous sommes en présence d'une pensée qui a profondément agi sur la génération des nouveaux dirigeants du Reich; elle alimente le puissant courant d'énergie qu'ils ont à peine eu besoin de transformer pour les commodités de l'action pratique; enfin, elle se manifeste dans un livre contenant, lui aussi, des parties mortes et des forces vives. Remontons à ce livre massif, dynamique. Attachons-nous de préférence à « ce qui a survécu » du labeur informe d'un écrivain illuminé et infatigable. Essayons d'y mettre un peu d'ordre. Nous pourrons ensuite « confronter » la mystique hitlérienne « dans son devenir et son être ». Qui sait? peut-être entreverrons-nous ainsi quelque préfiguration du futur... ANTICIPATIONS
A vingt ans, dans sa lettre de Séville, H. S. Chamberlain semble avoir déjà pressenti sa mission très paradoxale : révéler lui-même à la nation allemande que « la Pureté (die Reinheit) est la plus grande force d'un peuple ». Ce mot de pureté peut s'entendre en plus d'un sens. Pureté raciale, religieuse, morale, nationale, ce sera tout un pour ce nouveau Luther d'une autre Réformation, accommodée aux passions du jour et au fétichisme de la science moderne. Pourquoi la triomphante Allemagne de sa jeunesse lui paraît-elle menacée de sombrer à son tour? Parce qu'elle vit à l'état d'impureté, sous l'action toxique d'un double poison : « infusion juive » et catholicisme romain. Voilà deux « poisons » dont les effets, semble-t-il, ne risquent guère de se confondre et doivent plutôt se contrarier? Tel n'est point l'avis de H. S. Chamberlain. C'est un jeu pour lui de dénoncer leur parenté secrète, de démontrer que leur nocivité commune agit contre le Germanisme. Mais les temps sont proches où l'Allemagne, enfin libérée de cette contagion judéo-romaine, entendra la vraie parole du Christ : « Si le Christ avait prêché à des Hindous ou à des Germains, sans doute sa parole eût-elle exercé une bien autre action. » La tâche personnelle de 40 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN H. S. Chamberlain sera, en somme, de réaliser le grand rapprochement manqué par l'histoire. Le rôle historiquement refusé au Christ, c'est lui qui s'en charge : il prêche, lui, devant des Germains ou aspirants-Germains; il leur communiquera cette « compréhension réelle » des divins mystères, qui fut inaccessible aux « âmes esclaves, de mentalité juive »‚ dont se composait le misérable petit auditoire du Christ. Jadis « un ramas d'Africains, d'Égyptiens et autres métis aidèrent à bâtir l'Église chrétienne »; ces Sémites l'ont pourrie pour vingt siècles. Il sera donné à H. S. Chamberlain de reconstruire, avec l'aide des néo-Germains, le temple de la « foi aryenne ». Alors la nation allemande, engendrant elle-même ses vertus raciales, y puisera avec plénitude le pouvoir de suivre sa vocation foncièrement « aryenne ». L'Allemagne sera pure, elle sera sauvée. Ce raccourci sec, mais fidèle, d'une architecture flamboyante, surchargée d'arabesques folles, indique, sous une forme assurément bien trop schématique, la composition de l'élixir préparé par H. S. Chamberlain et qui envoûte maintenant les chefs de l'Allemagne. Pas un seul de ses dogmes n'est neuf, à proprement parler, si on les ramène à leur signification sommaire. Ni l'orgueil de race, ni la haine du juif, ni la révolte contre l'emprise du catholicisme romain, ne sont des nouveautés en Allemagne. Mais Bismarck échoua dans son entreprise du Kulturkampf contre les Jésuites et la Papauté, et, jusqu'au règne de Hitler, l'antisémitisme d'outre-Rhin n'avait obtenu que des satisfactions relativement anodines. H. S. Chamberlain conjugue les plus fortes passions allemandes, il réussit à les diluer en une Weltanschauung (mot presque intraduisible en français) qui ordonne à tout Allemand bien né de pratiquer à la fois sa mégalomanie germanique, son mépris du juif et sa résistance à l'Église de Rome; il s'offrira même à « aryaniser » le christianisme, à le purifier de tout relent sémitique. Ainsi le « Configurateur » remplit son programme. S'il n'est pas un penseur génial, il fait figure d'artiste connaissant son métier et peut avancer, au frontispice de son livre, que cet ouvrage, « conçu dès l'origine comme une unité organique, procède, en toutes ses parties, d'un plan qui en a déterminé l'ordonnance jusque dans le détail ». 41 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN Les arbres cachent la forêt, dit le proverbe; il serait vain de songer à suivre H. S. Chamberlain à la piste, dans le désordre des sous-bois obstrués de « détails » qui, n'en déplaise à sa présomption, compromettent à chaque pas l'harmonieuse cohérence de ses pensées. Prenons-en notre parti, il faut déblayer le terrain. Taillons donc, largement, quelques avenues, sans crainte de jamais nous perdre : elles se rejoindront toutes au carrefour de la Croix Gammée. DE GOBINEAU A
H. S. CHAMBERLAIN
H. S. Chamberlain a lu Gobineau, il l'admire. Mais rien ne l'irrite davantage que l'engouement du public allemand pour le penseur français dont on confond les tendances et les vues avec les siennes. Il écrit en 1901 : « En présence du gobinisme tapageur qui sévit depuis quelques années, j'avoue que la patience m'échappe. » Il ajoute : « Très rares sont les passages où je côtoie Gobineau, où j'effleure son univers. » H. S. Chamberlain dit vrai : Gobineau et lui n'habitent pas les mêmes régions de l'esprit. Gobineau ne se connaît d'affinités, dans le passé, qu'avec les élites ethniques disparues et, dans le présent, avec quelques milliers de « fils de rois » disséminés dans le monde; il maudit partout la dégradation des masses, sans excepter les masses allemandes. Ce seigneur de l'indépendance de l'âme regarde de haut les nations terrestres, au point qu'on a pu le blâmer avec raison de s'être imprudemment donné, sur le déclin de sa vie, vers 1880, au cénacle wagnérien de Bayreuth, par dédain de la France démocratique de Gambetta. Gobineau travaille, cherche, médite, désespère, se réfugie en solitaire dans le monde idéal qu'il élabore; il est l'homme de sa « pléiade ». Pareil reproche ne saurait flétrir H. S. Chamberlain. Allemand d'adoption, celui-là se voue à la gloire et à la puissance de la patrie allemande. Son dessein est simple et il n'en fait point mystère : « Le devoir sacré du Germain est de servir le Germanisme. » Il tient « cet homme pour le plus grand, cet acte pour le plus important, qui auront favorisé avec le plus de succès l'essor de l'âme germanique ». Il s'approprie le vieux 42 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN cri du poète teuton du XIIe siècle : « Que mal m'advienne — si jamais j'induisais mon cœur — en quelque complaisance — pour les us étrangers : — vive la manière ALLEMANDE! » Il raille les timides rêveurs d'impartialité historique ou philosophique : « Qu'a-t-on à faire de phrases « objectives » ? Quand il y va des biens suprêmes de notre cœur, je préfère, comme les anciens Germains, marcher nu au combat avec la sorte d'esprit que Dieu m'a donnée, plutôt que revêtu de l'armure artistement forgée d'une science qui précisément ici ne prouve rien, ou drapé dans la toge d'une rhétorique vaine, qui concilie tous les contraires. » Devant ces aveux dépouillés d'artifice, le commentateur se sent soulagé d'un puéril scrupule. Pourquoi regarder à la loupe les merveilleuses ciselures surchargeant l'armure d' « objectivité » que le Configurateur revêt, lui aussi, apparemment pour protéger la fragilité de sa pensée nue? A quoi bon prendre la peine de sonder « tous les contraires » que sa propre rhétorique ne tente même pas de « concilier » au passage, comme s'il lui suffisait d'étourdir sa proie sous les tourbillons variés de son éloquence? Cela deviendrait naïf, alors que le Configurateur nous laisse entendre lui-même que cet appareil de fausse « science » et de logomachie n'est bon, à tout prendre, qu'à amuser les badauds. Puisqu'il lui plaît de révéler son dessein suprême d'assouvir les aspirations d'un cœur germanique, il reste seulement à scruter les ressorts qu'il manœuvre pour en stimuler les élans. *
* * Au premier plan du système, l'exaltation de la vieille idée de « race », mais rénovée avec art. Vers la fin du siècle dernier, au moment où H. S. Chamberlain produit son œuvre capitale, la notion de race subit en Allemagne une crise de croissance. Le public allemand s'est « emballé » sur Gobineau, sans y prendre garde, mais la critique allemande a dû torturer la doctrine et les textes de Gobineau, pour y découvrir une apologie du privilège ethnique de l'Allemand, qui ne s'y trouve point. En réalité, Gobineau a 43 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN contesté la palme d'une ascendance germanique aux « Allemands tant de fois métis » et il a écrit : « Les Allemands ne sont pas d'essence germanique ¹. » Cette discrimination sévère entre le Germain et l'Allemand n'a pas échappé à ses plus clairvoyants admirateurs d'outre-Rhin, et l'un d'eux, Fritz Friedrich, déplore qu'il ait sans doute eu raison d'éliminer l'équation Allemand = Germain. Wagner, qui a lu Gobineau, admet à sa suite que la « race aryenne » est condamnée à périr, rongée par d'affreux mélanges. Mais Wagner, avant de mourir, a rêvé d'une action purificatrice de la Religion sur la Race. Cette échappée mystique du génie de Wagner va suffire à alimenter toutes les subtiles dissertations de son gendre posthume, H. S. Chamberlain. Sur le terrain de la haute stratégie raciste, le coup de maître du Configurateur est d'abandonner délibérément des positions devenues impossibles à défendre, puis de regrouper ses forces en vue d'une manœuvre tactique effarante d'audace et de simplicité. Renonçant à tirer parti de la « science des origines », qui pourrait bien dissiper à jamais la légende de I' « Aryanisme », H. S. Chamberlain préfère décider que cette science est saugrenue; il se débarrasse, en toute hâte, de la « chimère historique », plaie de notre temps, qui a obsédé Gobineau. L'Aryen pur? Le Sémite pur? Ce ne seront plus là que des fictions, des « concepts artificiels commodes », indispensables « comme ces jetons qui facilitent les calculs, mais qu'on aurait bien tort de prendre pour bon argent ». Grâce à ces jetons ensorcelés, notre beau joueur compte gagner la partie. L'enjeu, c'est la « noblesse de race ». Contrairement à la croyance commune, un peuple ne la reçoit pas, il la prend : « Une race noble ne tombe pas du ciel, mais au contraire elle devient noble petit à petit, tout comme les arbres fruitiers. » Même les « Aryens primitifs, s'ils ont existé (quel judicieux agnosticisme!), est-on bien sûr qu'ils ne soient pas d'abord devenus?... Celui-là qui s'est rendu compte de la manière dont se forme la noblesse de race, celui-là sait qu'elle peut à chaque instant se former: cela dépend de nous ». Le Configurateur de la Race abat son jeu sans vergogne : « Au demeurant, ————— 1. Voir le Cas Gobineau, par Robert Dreyfus, dans la Revue de Paris du 1er octobre 1933. 44 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN s'il était prouvé qu'il n'y eut jamais de race aryenne dans le passé, nous voulons qu'il y en ait une dans l'avenir : pour des hommes d'action, voilà le point décisif. » Nous sommes loin de Gobineau et de son fatalisme historique. Le prophète défaitiste de la « dégénérescence » des races gît pantelant sur la route, tandis que le Configurateur poursuit son aventure d' « homme d'action ». *
* * H. S. Chamberlain, maintenant, se sent libre de veiller au salut de l'Allemagne, car il dépend de l'Allemand moderne d'obéir à ses conseils et de se métamorphoser en « Aryen », tel qu'il le conçoit. Il connaît, il énonce les lois biologiques conditionnant l'apparition d'une « race noble »‚ qui peut surgir « à chaque instant ». Homogénéité relative, endogénie et sélection, méthodes d'élevage et de discipline, telles sont les « recettes » permettant de cuisiner, si l'on ose dire, la préparation de cette « race extraordinaire » que les Allemands auront le devoir de devenir. Mais l'originalité vraie du Configurateur ne réside point tant dans son appel à cette science matérialiste que d'autres exploitèrent avant lui, comme lui, sinon avec autant de succès, pour soutenir que, l'homme n'étant pas un animal d'exception dans la nature, il convient d'expérimenter sur l'être humain les procédés artificiels qui ont produit le « pur sang » anglais, le « vrai » terre-neuve, de « surabondants chrysanthèmes ». Bien plus neuves sont les vues d'inspiration wagnérienne qui le décident à recommander aux Allemands un « christianisme épuré », délivré de l'esprit de la Synagogue, ramené à la source limpide de cette » foi aryenne », jadis prêchée dans les forêts de l'Inde et seule conforme, il l'affirme, au mysticisme inné des nobles Germains : La découverte de l'ancienne théologie hindoue de la connaissance est une des plus grande conquêtes du siècle : qui sait? peut-être son legs le plus important aux siècles à venir. A cette révélation vint s'ajouter l'étude de l'ancienne poésie et mythologie germanique. Tout ce qui affermit un individu — race ou personne — dans sa véritable originalité, lui est une ancre de salut. La brillante pléiade des germanistes, comme celle des indologues, accomplit, à demi inconsciemment. une grande œuvre au moment opportun : nous possédons maintenant, 45 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN nous aussi, nos « LIVRES SACRÉS », et ce qu'ils enseignent est plus beau et plus noble que ce que rapporte l'Ancien Testament. ... Avouons-le franchement : entre le christianisme, tel que nous l'imposa le chaos ethnique, et la foi profonde du Germain, il n'y a jamais eu d'accord véritable. Aussi Goethe pouvait-il chanter de tout son cœur : « C'est ton titre de gloire, ô fils de l'Allemagne, — d'avoir haï le christianisme! » Et voici qu'un pasteur expérimenté vient nous affirmer ce fait (que nous soupçonnions depuis longtemps) : jamais en somme le paysan allemand n'a été converti au christianisme ¹! C'est qu'un christianisme pour nous acceptable n'existait proprement pas. Or, il est devenu possible enfin... Et pourquoi le fils de l'Allemagne pourra-t-il mieux adhérer à ce néo-christianisme? Grâce à une Weltanschauung salvatrice, « embrassant tout le domaine de la Nature et de l'Esprit, conception dont chacun s'assimilera ce qu'il peut, et dans le cadre de laquelle les paroles du Christ deviendront accessibles au plus humble comme au plus doué »; grâce à H. S. Chamberlain « configurant » le christianisme, il s'en targue sans fausse modestie, et lui infusant une dose tonique de fierté « aryenne », afin d'en tirer une religion « acceptable » pour les âmes germaniques. A cet effet, il commencera (on va le voir) par détacher la religion chrétienne des vieilles légendes sémitiques qui ont, paraît-il, adultéré son inspiration et déshonoré son histoire. *
* * Le plus étrange chapitre de son livre est consacré à la vie du Christ, et les pages où il s'offre à démontrer que le Galiléen ne fut point d'extraction juive en sont restées les plus fameuses. Cet extravagant effort démontre surtout que le Configurateur ne s'interdit pas de recourir à la « chimère historique », lors-qu'il se flatte de l'exploiter à sa manière. Comment prendre au sérieux une thèse qui invoque notamment « une anomalie dans la structure du larynx chez les Galiléens comparés aux Juifs », pour présumer en faveur des premiers « un fort appoint de sang non sémitique », puis conclure sur un ton de feinte circonspection : « Il est si probable que Jésus n'avait pas dans ————— 1. H. S. Chamberlain invoque ici les souvenirs d'un pasteur de village, Paul Gerade, Meine Beobachtungen und Erlebnisse als Dorfpastor (1895). 46 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN ses veines une seule goutte de sang juif, que cette probabilité équivaut à une certitude. » Laissons ces fariboles, aussi privées de sens pour l'historien que pour le croyant. Mais il n'est pas indifférent d'apprendre que, jusqu'au redressement accompli par le Configurateur, on a « déformé l'auguste figure du Fils de l'Homme » et présenté, avec la complicité d'Églises issues du « chaos ethnique »‚ une « fallacieuse caricature du christianisme ». Par ses hautes affinités spirituelles, le Christ de H. S. Chamberlain est empreint de noblesse « aryenne » : sa douceur est celle du « héros assuré de vaincre »; son humilité n'est point « celle de l'esclave, mais du maître qui, dans la plénitude de sa force, s'incline vers le faible ». Ce Christ nietzschéen, héroïque (suivant l'expression reprise à H. S. Chamberlain par un lieutenant de Hitler, M. Alfred Rosenberg), est seul digne de régner enfin sur l'univers germanique, grâce au tardif apostolat de l'auteur des Grundlagen. Nous tenons les anneaux de la chaîne. L'amateur de mythes, s'il a du courage, ira boire à la source des irradiantes « intuitions » de H. S. Chamberlain; là, il apprendra à opposer le « monothéisme aryen » au « monothéisme juif »; il saura, de science sûre, que la « vie religieuse » des juifs est à celle des Aryens dans le même rapport que « les linguales hébraïques et sanscrites : soit, comme 2 est à 7 »; il comprendra que « le mythe de la Chute »‚ inaccessible aux juifs, n'a pu s'introduire dans la Genèse que par emprunt à l'Aryanisme... Renonçons à capter tant d'effluves, de vapeurs métaphysiques, qui s'échappent, toutes fumeuses, du livre pléthorique de H. S. Chamberlain : la logique y perd ses droits, car la force de ce livre d'action est justement de se soustraire au contrôle de la logique. DE H. S. CHAMBERLAIN A
HITLER
Dans Mein Kampf (publié en 1926), Hitler déplore que les Chanceliers de l'ère impériale aient si mal orienté, depuis Bismarck, la politique intérieure du Reich, parce que tous négligèrent de saisir la Weltanschauung qui les aurait guidés sainement : « Les sphères officielles du Gouvernement furent alors tout aussi indifférentes aux conceptions d'un Houston 47 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN Stewart Chamberlain qu'il en va aujourd'hui encore. Ces gens sont trop bêtes pour penser eux-mêmes quelque chose, et trop infatués pour apprendre d'autrui le nécessaire », Hitler, plus sensé, emprunte « le nécessaire » à la Weltanschauung du Configurateur de la Race. Le nécessaire seulement. Il serait absurde de nous représenter Hitler dans l'attitude agenouillée du disciple qui se ferait scrupule d'introduire la moindre hérésie dans la doctrine de son maître spirituel. A chacun son métier. H. S. Chamberlain ne demande pas l'impossible; il admet fort bien que son vaste et laborieux système dépasse l'entendement de l'Allemand moyen; il lui suffirait, comme nous l'avons vu, que chacun, « le plus humble comme le plus doué », en assimilât « tout ce qu'il peut ». Hitler, c'est le praticien chargé de forger l'instrument adapté aux résultats voulus par le philosophe pragmatiste. L'esprit du Configurateur le guide, mais lui laisse toute liberté de procéder lui-même aux retouches et perfectionnements indispensables, pour les besoins de l'action. Il appartient donc à Hitler de reprendre la théorie de la « race aryenne » et de la rapprocher du cerveau des masses. Or, devant les masses, serait-il bien raisonnable de déployer l'oriflamme où le Configurateur inscrit son bizarre cri de ralliement : « S'il était prouvé qu'il n'y eut jamais de race aryenne dans le passé, nous voulons qu'il y en ait une dans l'avenir! » Cette expression de « race aryenne » est un talisman magique, dont l'essence ne doit pas être profanée; sinon, il perdrait sa vertu. A quoi bon informer ces fidèles Allemands qu'il « dépend d'eux » de devenir des Aryens? En renversant aussi brutalement leur croyance confuse, mais invétérée, au caractère passéiste et non point futuriste de la « race », on risquerait d'éveiller leur scepticisme, au lieu d'encourager leur foi. Il est plus simple, plus efficace, d'affirmer tranquillement à ces Allemands qu'ils sont dès maintenant des Aryens, sauf à confier à leurs chefs le choix et l'emploi des savantes méthodes (biologiques et religieuses) qui les métamorphoseront en « Aryens » véritables, au sens où l'entend le Configurateur : ce sera l'affaire de quelques générations. Voilà sans doute pourquoi Hitler, dans Mein Kampf, s'abstient prudemment de répandre les trop subtiles théories 48 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN qu'il reproche pourtant aux frivoles gouvernants du Reich d'avoir étouffées; mais il les possède à fond et se promet d'en tirer parti à sa guise, s'il devient un jour dictateur allemand. Pour l'instant il se borne à peindre « l'Aryen » comme un personnage semi-historique, semi-mythologique : « le Prométhée de l'humanité ». Comparaison très parlante, si elle signifie que le feu du Prométhée aryen rallumera symboliquement le bûcher du juif. Pour l'instant, il suffit à l'auteur de Mein Kampf de « démarquer » abondamment, pour sa propagande d'agitateur, le réquisitoire de H. S. Chamberlain contre la maudite « race » étrangère. Plus tard, lorsqu'il sera le maître du Reich, il conformera ses méthodes directes d'action aryaniste et antijuive à la Weltanschauung du penseur qui a su consoler la critique allemande du prophétisme désenchanteur de Gobineau. *
* * La doctrine des Grundlagen ouvre au Führer d'intéressantes perspectives sur la possibilité de faire coup double : 1° contre les juifs; 2° contre cette foi chrétienne dont les préceptes humains, « trop humains », conservent seuls encore assez de force et de dignité en Allemagne pour résister au dur « mythe du sang » qui, d'après les chefs de ce pays, doit faire la grandeur de l'État germanique. L'opération antijuive était de beaucoup la plus aisée; il n'est point surprenant qu'elle soit venue la première. Au printemps de 1933, Hitler et ses aides n'eurent qu'à s'inspirer des directives biologiques de H. S. Chamberlain, pour entreprendre d'isoler le sang « aryen » à l'avenir et traiter sévèrement les cas, très fréquents en Allemagne, où ce sang si pur s'est mêlé, dans le passé, au sang des juifs. H. S. Chamberlain ne s'était pas ouvertement prononcé sur le choix des mesures opportunes, n'ayant point, dit-il, à « suggérer les applications » de ses principes. Mais, pour indiquer la bonne voie, il avait pris soin de montrer la mauvaise. Rappelant « avec quelle ardeur Napoléon désirait la fusion des éléments juifs et non-juifs », au point d'avoir d'abord songé à exiger du Grand Sanhédrin de 1807 que, « sur trois mariages contractés par des juifs, 49 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN il y en eût désormais obligatoirement un avec un conjoint chrétien », H. S. Chamberlain lance ensuite l'anathème contre Napoléon « émissaire du chaos », coupable d'avoir « définitivement intronisé les juifs » en France, successeur d'Ignace de Loyola dans la « personnification de l'antigermanisme ». Hitler, pour agir en Germain authentique, n'aura donc plus qu'à renverser la politique de Napoléon et à reprendre la tradition de Goethe, qui frémit d'une « colère passionnée », lorsqu'une loi de 1823 autorisa « le mariage entre Juifs et Allemands ». De même, sur le terrain de l'activité sociale, le Configurateur ne va point jusqu'à demander que les juifs, « qui sont si remarquables et dignes d'éloge à tant de points de vue », soient chassés des professions libérales, et même il écrit avec mansuétude : « Libre aux juifs de rivaliser avec nous dans tous les domaines : qui voudrait, qui pourrait les en empêcher? » Mais Hitler s'en jugera capable, et H. S. Chamberlain lui soumet d'avance « une question difficile, celle de savoir jusqu'à quel point il convient, en pays germanique, de nommer juges des hommes de race juive », qui peuvent bien être les plus honnêtes gens du monde, mais ne sauraient s'élever, en raison de leurs atavismes, à la notion « aryenne » du droit. Cela ne s'appelle-t-il point « suggérer des applications » ? L'opération antichrétienne est plus délicate, elle comportera plus de méditation prudente et de flottements obscurs. Le Configurateur, à la recherche d'une religion mieux ajustée que le christianisme historique au tempérament des Germains, n'ignore point qu'en Allemagne, de son temps déjà (son livre date de 1899), « on pouvait observer d'étranges retours à des cultes abolis, comme la tentative de ces « adorateurs de Wotan » nouveau style, qui s'assemblaient à l'époque du solstice, sur le sommet de montagnes consacrées, pour y célébrer des rites mystérieux »; il pourrait se sentir tenté d'adhérer à ce néo-paganisme qui séduit aujourd'hui, dit-on, les jeunesses hitlériennes et répond à sa propre prédilection personnelle pour les « Livres Sacrés » de la mythologie germanique; mais il s'en garde bien, prédisant l'insuccès : « Aux mouvements de ce genre a manqué la force, toute espèce de force capable d'agir sur le monde. » C'est par une manœuvre 50 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN d'enveloppement, plus raffinée et plus neuve, que le Configurateur décide de capturer l'ancien christianisme et de le rajeunir, en le réchauffant aux rayons de la « métaphysique aryenne » et du sang germanique. Il évoque le « héros » Luther s'écriant : « C'est pour mes Allemands que je suis né, c'est eux que je veux servir! »; l'incomparable Emmanuel Kant, « sommité de la pensée germanique », reprochant « aux Églises chrétiennes de transformer dès l'abord tous les hommes en Juifs, en faisant consister la signification de Jésus-Christ dans la qualité de messie historique attendu par ce peuple »; il ajoute : « Si le judaïsme ne nous était pas inoculé de cette façon, les juifs en chair et en os constitueraient un danger bien moindre pour notre culture. » Disciple fantaisiste de Luther et de Kant, le Configurateur s'adresse aux Germains, ses frères, les adjurant de débarrasser, leur dit-il, « notre christianisme » de ses « oripeaux étrangers », afin de créer « une religion intégrale exactement adaptée à l'essence particulière de notre type germanique ». Manqueraient-ils de « la force créatrice suffisante »? En ce cas, il les menace d'un « second Innocent III, avec un nouveau Concile de Latran », et de voir « se rallumer les bûchers de l'Inquisition; car le monde — y compris le Germain — préférera encore livrer son âme aux frénésies des mystères syro-égyptiens que de s'édifier aux fades rabâchages des Sociétés éthiques et de leurs pareilles. Et le monde aura raison ». Los von Rom! Le vieux cri de l'Allemagne luthérienne reste encore son signal d'alarme : « Rome possède des alliés naturels en tous les ennemis du Germanisme. » Dans le catholicisme allemand, il lui faut un schisme, un catholicisme libéré de Rome : « Il y a lieu de distinguer nettement entre « catholique » et « romain », et même cette distinction s'impose aujourd'hui plus que jamais. » Mais il refuse aussi sa confiance à la postérité de Luther : le catholicisme offre du moins l'avantage d'être « beaucoup moins judaïsé que le protestantisme », et « un protestantisme abstrait, casuistiquement dogmatique, infecté de superstitions romaines, comme celui dont la Réforme nous a transmis les différentes variétés, ne constitue pas une force vive ». Conclusion : H. S. Chamberlain entend doter ses frères du « christianisme épuré auquel tendaient, vers la 51 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN fin du XVIIIe siècle, tous les plus grands esprits imbus de la nouvelle conception germanique du monde ». Et non pas seulement Goethe et Schiller, mais Diderot, Jean-Jacques, Voltaire lui-même... Cette idéologie confuse semble indiquer pourtant qu'ennoblis par la grâce d'une « mystique aryenne », paganisme et déisme amalgamés représenteraient enfin, pour la nation allemande, un christianisme « acceptable ». L'État pourra s'en emparer, ou sera contraint d'y adhérer: L'État possède les moyens nécessaires (et presque illimités jusqu'à ces derniers temps) pour contrecarrer une tendance morale et intellectuelle que marquait un peuple dans son essor religieux et pour le transformer en un autre peuple; ou, au contraire, une intuition religieuse, triomphant finalement de toutes ses rivales, prescrit à l'État lui-même des voies entièrement nouvelles... La religion ne RÉVÈLE pas seulement le caractère, elle l'ENGENDRE. Le Configurateur peut compter sur l'État raciste pour propager ses « intuitions ». Oui, mais au jour plus ou moins proche où la « puissance transformatrice » de ses rêveries « s'exercera, en toute son ampleur, sur l'humanité civilisée » (on entend bien que, pour H. S. Chamberlain, il n'est de civilisation que germanique), les Églises établies, en Allemagne, n'iront-elles pas à l'agonie? Tant mieux!... C'est bien le vœu du Configurateur: « Dussent nos Églises, sous leur forme actuelle, déchoir et périr, l'idée chrétienne n'en attesterait que mieux sa force. » Toutefois, l'auteur des Grundlagen est bon prince : il fait grâce au catholicisme, pourvu qu'il cesse d'être romain, et, lui assignant une nature « féminine »‚ il le juge même mieux doué que le « viril » protestantisme pour « enfanter les éléments d'une rénovation religieuse » : « Enfanter est le propre du féminin; et, féminin, qui nierait que le catholicisme le soit ? » Protestants et catholiques sont ainsi conviés à se rejoindre, loin de « l'esprit sémitique » et de Rome, pour enfanter la religion nouvelle, adaptée aux ordres du Germanisme. Dès hier, au soir du plébiscite de la Sarre, sur le Kœnigsplatz de Berlin, M. Robert d'Harcourt témoigne que les Jeunesses hitlériennes entonnèrent leur refrain antijuif et anticlérical : Haengt den Juden, stellt den Schwarzen an die Wand! (« Pendez le Juif, collez l'Homme Noir au mur! »). Et un prélat catho- 52 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN lique, le curé de Rostock, vient d'être condamné à dix-huit mois de prison, par un haut tribunal d'État, pour s'être permis de critiquer le néo-paganisme du général Ludendorff et de M. Rosenberg devant trois jeunes « adorateurs de Wotan ». L'Hitlérisme a simplifié le « christianisme épuré » de H. S. Chamberlain. *
* * Le 19 juin 1215, le haut clergé et les barons anglais, conduits par un chef militaire élu sous le titre de « Maréchal de l'Armée de Dieu et de la Sainte-Église », arrachèrent au roi Jean la Grande Charte, et le pape Innocent III, volant au secours du roi Jean, les excommunia. H. S. Chamberlain commémore cette date illustre où l'Europe reçut « sa direction » de la Grande Charte d'Angleterre, « rédigée, discutée, négociée et signée dans l'espace de ce seul jour, grâce au vouloir fougueux de quelques Germains » : « Ce fut l'Empire romain qui sombra, tandis que les libres Germains s'apprêtaient pour la domination du monde. » Le dessein du Configurateur confère à ce précédent historique la valeur d'un apologue et d'une anticipation. Qui sait? le triomphe du Germanisme « aryen » ne s'obtiendra peut-être pas sans le secours des armes. Mais H. S. Chamberlain raille les rêveurs de « paix paradisiaque ». Sa lettre de Séville célébrait déjà, dans l'Allemand, « l'homme de la paix par excellence, et le meilleur soldat ». A son avis, la cessation de la lutte e ne sera jamais un progrès s. Pourquoi la lutte cesserait-elle? « Serait-ce parce qu'elle offusque une sentimentalité qui pâlit à l'idée du sang versé? » De toute son âme, H. S. Chamberlain est anxieux de voir se lever le jour où de nouveaux chevaliers combattront « les puissances du Chaos ». Alors le Führer et ses compagnons imposeront au monde la Grande Charte du Germanisme : Ayant discerné notre but, nous y marcherons en nous défendant pas à pas contre les puissances de l'Antigermanisme, et nous ne chercherons pas seulement à étendre notre empire sur la surface de la terre et sur les forces de la nature, mais nous viserons à nous soumettre sans 53 LA REVUE DE PARIS — H. S. CHAMBERLAIN réserve le monde intérieur en jetant bas et en excluant impitoyablement ceux qui, n'appartenant pas au même idéal, prétendraient s'instituer en maîtres de notre pensée. ... Que la prédominance du Germanisme soit un bonheur pour tous les habitants de la terre, nul ne réussirait à le démontrer; depuis leur avènement jusqu'à l'heure actuelle, nous voyons les Germains massacrer des races et des peuples entiers ou les décimer lentement, par une démoralisation croissante, afin de se faire de la place à eux-mêmes. Qui aurait le front d'affirmer qu'ils vainquirent par leurs seules vertus, alors qu'ils trouvent dans leurs vices un concours si terriblement efficace : avidité, cruauté, perfidie, mépris de tous les droits hormis ceux qu'ils s'arrogent?... Mais comment nier, d'autre part, que là précisément où ils se montrèrent le plus implacables, ils posèrent ainsi la base la plus solide de leur activité la plus haute et la plus morale? H. S. Chamberlain mourut en 1927, avant que son disciple Hitler n'eût réussi à « configurer » l'Allemagne au gré de sa Weltanschauung; il avait tout juste pu lire Mein Kampf. On serait tenté de dire qu'il n'est pas entré de son vivant dans la Terre Promise, s'il était permis d'ensevelir le prophète de l'Aryanisme sous une réminiscence de l'Ancien Testament. ROBERT DREYFUS |
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Dernière mise à jour / Last update: October 29th, 2007 |